une journée à Kobuchizawa: Keith Haring (2)

Les espaces intérieurs du Nakamura Keith Haring Museum à Kobuchizawa, Yamanashi, sont complexes et spécialement adaptées au contenu de l’oeuvre de Keith Haring, avec des espaces sombres lorsque les dessins de Haring représentent les conflits ou des éléments de chaos, et des espaces clairs représentant l’espoir. Keith Haring a beaucoup produit pendant sa vie écourtée par le sida. Il meurt très jeune à l’âge de 31 ans, en 1990. Il créa dans l’urgence à la fin des années 1980, sachant ses années de vie comptées. L’exposition nous apprend que Haring aimait le Japon. L’expo s’appelle d’ailleurs « Pop to Neo-japonism ». On nous montre dans des salles dédiées certaines de ses créations à Tokyo, notamment la mise en place d’une boutique temporaire Pop Shop Tokyo, où il vendra des objets couverts de motifs de sa création, comme des petites céramiques. L’objectif de cette boutique était de rendre accessible son art au plus grand nombre, plutôt que la recherche d’un profit pécuniaire. Il exposera également ses œuvres au musée Watari-Um à Aoyama. Sur deux murs du musée, on nous montre en photographies un petit immeuble qu’il a entièrement recouvert de dessins. Je ne sais pas où il se trouvait, il n’existe plus maintenant, et s’il s’agissait du Pop Shop Tokyo.

Parmi les nombreuses œuvres présentées à cette exposition, on trouve quelques uns des premiers dessins de Street Art qu’il créa dans les couloirs du métro new yorkais, à la craie sur des espaces inoccupés par des affiches publicitaires. On nous montre également des collaborations avec Andy Warhol pour une série de quatre sérigraphies sur papier appelée Andy Mouse (1986), et avec William S. Burroughs sur une série mélangeant textes et sérigraphies appelée Apocalypse (1988). Le musée nous permet de sortir sur le toit pour apprécier un peu plus l’architecture des lieux. J’apprécie dans un musée quand le contenu et le contenant sont remarquables. On termine la visite en sortant sur une terrasse circulaire entourée de murs de béton irréguliers et angulaires, au dessus desquels se dégagent les cimes de arbres aux alentours. En sortant du musée, je ne peux m’empêcher d’aller photographier ces murs. Les formes angulaires et agressives parfois sont vraiment très intéressantes.

A quelques pas du musée, un hôtel est également conçu par le même architecte Atsushi Kitagawara. Il en reprend le même esprit architectural, les formes angulaires des ouvertures notamment et les irrégularités assez futuristes. Ce bâtiment ressemble à un ovni atterri par erreur dans les montagnes des Alpes japonaises. Cet ensemble du Kobuchizawa Art Village fait très clairement contraste avec le reste des bâtiments et maisons que l’on trouve dans les environs. Après un déjeuner dans un chalet restaurant juste à côté, nous reprenons la route à la recherche des feuilles rouges et jaunes de l’automne. Nous nous arrêtons assez vite en chemin vers un autre lieu intéressant, le sanctuaire de Misogi.

une journée à Kobuchizawa: Keith Haring (1)

Cette journée à Kobuchizawa dans la préfecture de Yamanashi était à la fois superbe et éprouvante. Superbe car cela faisait longtemps que nous n’avions pas eu l’opportunité de sortir de Tokyo et gagner les montagnes de Yamanashi sous un soleil et un air frais des plus plaisants. Éprouvant car le trajet en voiture pour se rendre à Kobuchizawa fut long et fatiguant, surtout la route vers Tokyo en fin de journée. Faute à ce week-end de trois jours quand la foule de retour vers Tokyo se concentre sur les autoroutes.

Comme souvent, nous nous sommes décidés au dernier moment à sortir de Tokyo, ce dimanche matin. Zoa n’avait pas son cours de programmation de robot et nous n’avions pas d’autres obligations. On se décide donc à aller à deux heures en voiture de Tokyo, dans la préfecture de Yamanashi, a Kobuchizawa. Mari avait entendu beaucoup de bien du musée dédié à l’artiste américain Keith Haring, qui se trouve là bas. Le musée appelé Nakamura Keith Haring Museum est situé dans les montagnes des Alpes du Sud, perdu dans les arbres qui commencent à rougir cet automne. L’emplacement dans la verdure et près d’un ruisseau est superbe et d’une grande tranquillité, mais difficile d’accès sans voiture. Le musée en lui-même est à voir. L’architecture irrégulière tout en angles est conçue par l’architecte Atsushi Kitagawara. Le musée a été établi en 2007 par le collectionneur Kazuo Nakamura, chef d’entreprise et passionné de l’art de Keith Haring depuis qu’il a découvert ses dessins de rues lors d’un voyage à New York dans les années 1980. Le musée qui fête cette année ses dix années d’existence est entièrement dédié à Keith Haring et c’est d’ailleurs le seul au monde à lui être uniquement dédié. On trouve bien entendu les œuvres de Haring parsemées un peu partout dans les musées et galeries du monde entier. On se demande au premier abord la raison de l’emplacement d’un musée sur un artiste américain prenant le milieu urbain comme espace de travail, au milieu de « nulle part » dans les montagnes japonaises. Il se trouve que le collectionneur Nakamura est natif de la région, riche culturellement pendant les premières ères de l’histoire de Japon, celle de Jomon en particulier. Nakamura dresse un certain rapprochement entre l’art primitif de la période Jomon et le formes simples et primaires de l’art de rue de Keith Haring. Ceci étant dit, pour peu qu’on puisse faire le déplacement jusqu’ici, découvrir ce bâtiment de béton et ces œuvres dans les montagnes denses en végétation est un véritable bonheur.

du songe à la lumière (2)

Kei se réveille en sursaut le lendemain matin. Hikari est restée jusqu’à environ 1h du matin pour repartir ensuite chez elle à pieds. L’alarme du réveil s’est déclenchée à 6h, comme tous les matins de la semaine. Elle oublie parfois de l’éteindre le samedi, mais elle ne s’accorde de toute façon que quelques heures de sommeil par nuit. En ouvrant d’une main approximative la fenêtre donnant sur le jardin public, un rayon de soleil traverse la pièce et dessine une ligne franche qui semble indélébile sur le tatami de la pièce unique de l’appartement. Le vent est frais pour un matin d’Octobre. C’est un appel vers le parc, il lui démange déjà d’aller y courir. Après avoir compter jusqu’à dix dans la chaleur du futon, elle se lève brusquement et enchaîne les mouvements systématiques pour se préparer rapidement, car l’appartement mal isolé est glacial tôt le matin. Il semble d’ailleurs faire bien meilleur à l’extérieur. Elle achètera un petit pain et un café en boîte pour le petit déjeuner au convenience store à quelques mètres d’ici. Avant de sortir de l’appartement, elle s’arrête devant le miroir de l’entrée comme elle le fait quelques fois. Elle se regarde pendant plusieurs minutes, observant attentivement chaque courbe et arête de son visage. Elle recherche en elle le visage de sa mère. Quand elle était petite, on lui disait parfois qu’elle ressemblait à sa mère, comme une copie miniature. Elles sont pourtant bien différentes, mais Kei s’obstine à rechercher en elle sur ce miroir de l’entrée un souvenir, une sensation qui se dégagerait soudainement. À la lumière du soleil d’automne, ses cheveux aux mèches blondes semblent beaucoup plus clairs et lumineux. Quand Hikari vient chez elle le soir, ce sentiment d’éclaircie soudaine la gagne à chaque fois, comme un rayon de soleil puissant transperçant de lourds nuages.

Kei ferme la porte d‘entrée après avoir saisi son petit porte monnaie et descend l’escalier extérieur. La rue est vide et silencieuse, déserte. Le convenience store à quelques pas d’ici est le seul signe manifeste de vie dans le quartier. Un jeune étudiant, les yeux entrouverts, assure le service matinal. L’entrée du parc Inokashira est toute proche. Il sera rempli à raz-bord dans la journée, mais à cette heure-ci tôt le matin, il n’y a personne. C’est presqu’inhabituel d’ailleurs qu’il n’y ait pas un chat, ou un promeneur de chien dans les allées du parc. Après quelques étirements rapides, Kei commence sa course. C’est un moment privilégié du week-end, en dehors du temps et de toutes obligations. Elle écoute souvent de la musique en courant dans les allées, mais elle décide aujourd’hui d’écouter les sons du parc, le vent s’engouffrant dans les feuillages, le bruit des branchages qui se cassent sous ses pieds. Aujourd’hui, elle n’a pas envie de s’évader et de s’extraire au monde. Elle ressent au contraire un désir inarrêtable de se reconnecter au monde.

Le pas de sa course s’accélère rapidement, et elle traverse maintenant au pas de course le pont pour piétons au dessus de l’étang. De l’autre côté de cet étang, de grosses goûtes de pluies commencent à tomber comme des masses. Une averse imprévue ou un orage peut être? La pluie devient de plus en plus forte, mais Kei ne se décourage pas et accélère même le pas. Elle y voit là une mission. Courir dans les allées du parc, de plus en plus vite et sans faiblir, devient soudainement nécessaire. La pluie lui frappe le visage de plus en plus fort. Le vent qui s’est levé s’organise en bourrasques pour essayer de la stopper dans son élan, mais rien ne vient altérer le rythme des mouvements de Kei. Peut être s’agit il d’un typhon? Kei n’en sait rien et elle s’en moque. Elle n’a plus le choix, son but est désormais de terminer cette course coûte que coûte. Comme une révélation, elle a maintenant la certitude que son monde en sera changé.

Ce texte est la suite du précédent billet publié ici.

la nuit tombant sur Shinjuku

Ces dernières semaines, nous allons souvent à Shinjuku. Ce n’est pas pour me déplaire car j’aime bien m’y rendre. Shinjuku est photogénique bien que je n’ai pas le sentiment de connaître très bien les recoins de Shinjuku qui se prêtent le mieux aux photographies. Nous allons souvent près du Department Store Takashimaya, près de la sortie Sud de la gare de Shinjuku et de là, nous marchons vers le centre nerveux autour de la gare, où la foule se regroupe sur les rues pratiquement piétonnes.

Un nouveau restaurant ethnique attire notre regard par ses couleurs vives. Il se trouve près de la gare, dessous la voie routière passant devant l’entrée Sud de la gare. En demandant gentillement, on nous permet d’y entrer pour voir l’intérieur sans consommer. C’est un des avantages d’être étranger au Japon. On a beau vivre dans ce pays depuis presque 20 ans, on nous prendra toujours au premier abord pour un touriste qui vient juste de descendre de l’avion et mettre les pieds au Japon. Et on ne peut rien refuser à un brave touriste qui vient de très loin pour admirer toutes les facettes de ce pays si différent. Je force beaucoup le trait, mais comme je le notais dans une anecdote d’un billet précédent, je ressens parfois ce genre de réactions. En même temps, comme je me promène toujours avec mon appareil photo reflex en mains, je me prendrais moi-même pour un touriste ou quelqu’un de passage si je me croisais dans une rue. Ceci étant dit, si je compare au Tokyo d’il y a 18 ans, j’ai l’impression qu’on m’adresse beaucoup moins la parole en anglais qu’avant. Je prends aussi les devants en parlant le premier en japonais pour éviter qu’on commence à me parler en anglais.

Je retourne avec Mari et Zoa au septième étage du building Newoman pour voir si le jardin est ouvert au public cette fois-ci, mais il n’en est rien. Il commence à faire nuit de toute façon. Je prends tout de même quelques photos sur une des terrasses au cinquième étage, éclairée par la lumière de la pleine lune. Depuis la terrasse, on peut voir les lignes de chemin de fer qui viennent s’engouffrer dans la gare de Shinjuku. J’aime assez ce grand espace ouvert entre les immeubles, mais il est petit à petit rempli par des nouvelles constructions au dessus des voies. C’est le cas de ce building Newoman, construit en presque totalité sur les voies ferrées. L’utilisation optimale de l’espace disponible est toujours une priorité urbanistique à Tokyo.

De retour vers Takashimaya, un stand intitulé « Talking Music & Listening » passait à tue-tête un morceau de The Chemical Brothers que je n’avais pas entendu depuis des années. Je n’éprouve plus beaucoup d’intérêt pour la musique électronique du duo, alors que j’écoutais beaucoup il y a plus de 20 ans, mais entendre ce morceau dont je ne pourrais dire le titre m’a interpellé. Le stand placé à l’entrée du Department Store montrait une série de disques vinyles affichés sur des panneaux. Posséder des disques vinyles avec ces pochettes grand format me fait parfois envie, mais comme j’écoute la plupart du temps la musique au casque, l’intérêt d’une platine vinyle à la maison serait de toute façon assez limité.

crushed cities

Marcher sur les fissures des plaques tectoniques. Contrer les bourrasques de vent des typhons. Les typhons s’enchaînent sans répit. Le numéro 21 s’appelait Lan et celui qui nous a frappé le week-end passé s’appelait Saola. Dans ces cas là, on reste à l’intérieur en attendant que ça passe.

La musique électronique de Clark sur cet album Death Peak que je mentionnais dans un billet précédent continue à m’inspirer visuellement avec ces trois compositions de photographies. La musique de Death Peak, comme souvent chez Clark, est parfois volontairement dissonante (« Butterfly Prowler »), mais d’une manière assez subtile. Elle peut également mélanger dans un même morceau des voix fragiles avec un son brut comme de la tôle qui se froisse (« Hoova », « Un U.K. »). On ressent comme une sensation de beauté fragile dans un monde hostile, surtout quand le rythme s’accélère soudainement. En écoutant la musique de Clark, l’envie me vient régulièrement de réécouter le morceau « Future Daniel » sur l’album plus ancien Totems Flare, surtout la deuxième partie lorsque le rythme est saisi d’une urgence qui conduit la machine à dérailler au final. Cette musique m’inspire la deconstruction de l’image comme sur les trois compositions ci-dessus.

Notre route part vers l’infini. Chaque pas nous éloigne un peu plus. Le monde disparaît sous nos pieds. S’arrêter nous ferait disparaître. L’étrangeté de ce son nous attire. Il envahit les méandres du cerveau. L’écouter nous entraine dans une boucle à l’écart du monde et du temps. Il nous faut pourtant reprendre la route. Inlassablement. Inexorablement.

La boucle cette fois-ci est celle d’Aphex Twin sur le long album de plus de 2 heures intitulé Selected Ambient Works Volume II. Je peux difficilement m’accorder deux heures d’affilée dans une journée le soir pour écouter l’album en entier tout en développant ce qui apparaîtra sur Made in Tokyo. Mais quand je l’écoute, les morceaux de cet album qui rebouchent sans cesse sur eux même se font en même temps oublier et omniprésents.

De Burial, je ne connaissais que le morceau « Archangel », et deux autres morceaux du EP Street Halo, mais un article sur Pitchfork me rappelle qu’il faut que j’explore un peu plus cette musique dubstep. L’atmosphère de l’album Untrue est sombre et inquiétante. Les voix semblent sortir d’un espace vaporeux et fantomatique. C’est une musique faite pour la nuit. Elle ressemble à la traversée d’une cité post-industrielle. On la traverserait en voiture, doucement en transperçant des nappes nuageuses. Samedi soir dernier, alors que je suis seul dans la voiture, j’écoute cet album en montant le son un peu plus haut que d’habitude, pour l’ambiance. Mais il n’y a pas d’atmosphère nuageuse sur Shibuya ce soir là, plutôt une pluie intense dans les rues. En me noyant quelques instants seulement dans la foule de Shibuya au croisement, j’en retire ces deux photographies ci-dessus à l’atmosphère fantômatique.