死ぬほど美しい

C’est devenu pour nous une tradition d’aller voir de près le Mont Fuji pendant les premiers jours de l’année. L’année dernière, nous avons longtemps regardé le versant de Shizuoka depuis les hauteurs de Nihondaira. Cette année, nous partons l’observer depuis la préfecture de Yamanashi, en poussant jusqu’au lac Motosu (本栖湖), le plus éloigné des cinq grands lacs du Mont Fuji (富士五湖). L’autoroute Chuo nous dépose au pied du lac Kawaguchi (河口湖). Il s’agit du plus immédiatement accessible et du plus grand des cinq lacs. Depuis la petite ville de Fujiyoshida située au bord du lac Kawaguchi, nous filons directement vers le lac Motosu, mais on s’arrête en passant au lac Shōji (精進湖), qui est lui le plus petit des cinq lacs. On en fait vite le tour en voiture pour rejoindre le lac Motosu, notamment le point de vue le plus connu que l’on voit représenté sur le billet de 1000 Yens. On compare bien sûr un billet avec la vue réelle pour constater qu’elle est en effet en tout point identique. Les bords du lac Motosu sont assez peu développés, à part des campements et quelques hôtels qui semblent assez anciens. L’endroit n’est pas difficile d’accès en voiture mais c’est très certainement plus compliqué de s’y rendre en transport en commun. Se promener en voiture autour des lacs est en tout cas vraiment plaisant, d’autant plus qu’il y a peu de traffic. Nous continuons notre petit périple en découvrant ensuite le lac Sai (西湖). On s’approche tout près de l’eau, comme montré sur la deuxième photographie du billet. Je ne peux bien sûr m’empêcher d’y proclamer que le lac Sai est formidable (西湖は最高だね!), ce qui correspond à un jeu de mots de bas niveau en japonais. Notre dernière étape est de retrouver le grand lac Kawaguchi, en faisant une pause à Fuji Oishi Hana Terrace. C’est un ensemble récent et moderne de petites boutiques et cafés situé à proximité du lac. A tout moment lorsqu’on l’aperçoit, on est envouté par la magnificence du Mont Fuji qui attire toute notre attention. Lorsqu’on ne le voit plus, caché par des forêts ou des montagnes, on le recherche. Lorsqu’on l’aperçoit devant soi, il est difficile de détourner le regard.

Une partie de la route qui nous a amené vers les lacs Motosu et Shoji traverse une partie de la mer forestière d’Aokigahara (青木ヶ原樹海) appelée Aokigahara Jukai. On qualifie cette forêt avec le mot Jukai (樹海) pour signifier qu’il s’agit d’une mer d’arbres. J’imagine très bien le mouvement des cimes d’arbres poussées de manière uniforme par le vent, formant comme des vagues d’un océan. Cette forêt a la triste réputation historique d’abriter des fantômes yūrei (幽霊), et depuis les années 1950, elle est connue pour le nombre important de personnes qui s’y suicident. Cette forêt est par endroits très dense et accidentée, formée suite à une large coulée de lave il y a 1200 ans (en 864). Cette lave poreuse absorberait apparemment les sons et contribuerait à un sentiment de solitude. Cette forêt d’Aokigahara me ramène tout d’un coup vers la musique de NECRONOMIDOL car la vidéo du morceau Psychopomp sur leur album VOIDHYMN y a été tournée. Dans la mythologie japonaise, les Shinigami (死神) sont des dieux psychopompes, des personnifications de la mort qui ont la tâche d’escorter les âmes récemment décédées vers l’autre monde.

Je ne suis pas sûr que ce soient des dieux psychopompes Shinigami que l’artiste Takato Yamamoto (山本タカト) représente sur les deux superbes illustrations ci-dessus, mais ils y ressemblent très fortement. Takato Yamamoto est peintre de formation, originaire de la préfecture d’Akita et diplômé du Département des Beaux-Arts de l’Université Zokei de Tokyo. Dans les années 1980, il travaille principalement sur des illustrations pour des publicités d’entreprise, mais à partir du début des années 1990, il commence à illustrer des romans sous l’influence de l’art de la fin du XIXe siècle et de l’Ukiyo-e. Il crée des œuvres d’ambiance fantastique, comme celles montrées ci-dessus qui me fascinent complètement, dans un style qu’on qualifie d’Esthétique Heisei. Il a déjà publié plusieurs livres d’illustrations mais je ne pense pas en avoir trouvé en librairie pour le moment. Certaines de ses créations peuvent être proches du style Ero-guro (érotisme grotesque) mais ne perdent pas pour autant une finesse déconcertante. La beauté de cette noirceur, parfois vampirique et pleine d’un romantisme d’une autre époque, est fascinante. Ces deux peintures ci-dessus à l’acrylique sur papier font partie d’une série intitulée Yokagami (夜鏡), qu’on peut traduire par le miroir de la nuit, datant de 2021. L’auteur donne également à cette série le sous-titre « In the Terrible Depth of Night ». Takato Yamamoto montre un grand nombre de ces peintures sur son compte Instagram, qu’il faut regarder sans être effrayé.

Cela fait un bon moment que les oeuvres musicales de Meitei (冥丁) m’intriguent, ne seraient ce que les couvertures des quelques albums qu’il a sorti jusqu’à maintenant. Meitei, de son vrai nom Daisuke Fujita (藤田大輔), est un artiste japonais vivant à Hiroshima. Il crée de la musique expérimentale principalement de style Ambient se basant sur des sons et des atmosphères anciennes du folklore japonais. Son premier album sorti en 2018 s’intitule Kwaidan (怪談) et, comme ce titre l’indique, il s’agit d’une œuvre basée sur le thème des histoires de fantômes japonaises. Sur cet album, Meitei est directement influencé par l’œuvre littéraire du même titre, Kwaidan ou Histoires et études de choses étranges, de l’écrivain Yakumo Koizumi (小泉八雲), contenant plusieurs kaidan, ou histoires de fantômes japonais. Yakumo Koizumi est en fait un écrivain irlandais, de son vrai nom Lafcadio Hearn. Débarqué au Japon en 1890 où il exerce le journalisme, il se marie en 1896 avec Setsuko Koizumi, fille d’un samouraï, et prend la nationalité japonaise et donc le nom de famille de sa femme. Il rédige des œuvres sur le Japon et la culture japonaise, notamment sur les histoires traditionnelles de fantômes. Il passe le restant de ses jours au Japon et meurt à Tokyo d’un crise cardiaque en 1904. Sa tombe se trouve dans le grand cimetière de Zoshigaya (雑司ヶ谷), endroit paisible que j’ai déjà visité à plusieurs reprises. Sur l’album Kwaidan, on ressent également l’influence du mangaka Shigeru Mizuki (水木しげる), un des fondateurs du manga d’horreur, spécialisé dans les histoires de monstres et de fantômes. Je suis très loin d’être connaisseur de ses manga mais je reconnais tout de même dans un morceau comme Touba (塔婆) ou Jizo (地蔵), un certain humour que Meitei traduit dans les sons de sa voix. Touba est le morceau que je préfère de l’album. On y devine des lieux d’un Japon ancien, rempli de fantômes ou d’êtres étranges que l’on distingue à peine dans l’obscurité mais dont on devine les voix et les mouvements. Meitei joue le rôle du narrateur en racontant une histoire mais sa voix est étrangement proche du hip-hop. Les arrangements musicaux électro-ambiant sont tellement détaillés qu’on est pris par cette ambiance tout simplement envoûtante évoquant un esprit japonais désormais disparu. L’écoute de cet album est certes déconcertante et difficile d’approche, mais l’atmosphère qui s’en dégage grandit petit à petit en soi à chaque écoute. Kwaidan n’évoque pas une atmosphère particulièrement effrayante, mais un univers poétique nostalgique et mélancolique à la finesse subtile. Les morceaux Sankai (山怪) et Sazanami (漣) en sont de très bon exemples. Meitei continue ensuite avec des œuvres musicales dans une trilogie intitulée Kofū (古風). Je pioche pour l’instant quelques morceaux du premier épisode Kofū, sorti en Septembre 2020, en particulier Oiran I (花魁I) et Oiran II (花魁II). Le style musical de de cet album est très différent de Kwaidan, mais maintient cette représentation d’un Japon antique longtemps disparu. On devine des lieux et des espaces, où évoluent et chantent par exemple les courtisanes Oiran évoquées par ces deux titres, mais l’approche électronique faite de samples est encore une fois déconcertante. Elle rend cette atmosphère irréelle et fantastique. Le talent de Meitei est d’arriver à composer avec ces ambiances pour créer un morceau moderne, venant brouiller toute conception temporelle. Ces deux morceaux Oiran sont étonnement extrêmement accrocheurs et sont à mon avis une bonne porte d’entrée vers son univers musical. Sur le troisième volet de la trilogie Kofū, sorti récemment en Décembre 2023 et intitulée tout simplement Kofū III (古風III), je choisis également deux morceaux Yume-jūya (夢十夜) et Heiwa (平和). Ces deux morceaux étaient en fait sorti ensemble et avant l’album sur un EP de deux titres (avec une image de poisson rouge en noir et blanc). Les deux morceaux sont très différents, l’un très agité comme une boîte à musique déréglée et l’autre évoquant une forme de plénitude, peut-être celle d’Onomachi près d’Hiroshima où vit Meitei. Comme de nombreux autres dans la discographie de Meitei, ce morceau Heiwa est beau à en mourir, comme la silhouette du Mont Fuji s’effaçant lentement derrière la pénombre naissante, ou comme cette jeune fille dessinée par Takato Yamamoto attirée par des spectres mortuaires.

11 commentaires

  1. Bonjour Frédéric,
    très beau billet une fois de plus ! Et encore une belle découverte graphique grâce à toi. J’aimerai bien mettre la main sur un beau livre de Takato Yamamoto. Si tu trouves une référence intéressante un jour, signale le moi.
    ps : quel est donc ce jeu de mot japonais ? « lac Sai est formidable »…

  2. Salut Nicolas, merci beaucoup ! Je suis assez content de cette série de photos. Bon, le Mont Fuji est très photogénique, quand il daigne se montrer. Je me suis posé la même question sur Takato Yamamoto, à savoir de trouver un beau livre d’illustrations. Il en a sorti plusieurs mais je ne suis pas sûr d’en avoir vu en librairie. Je recherche un avec la série Yokagami (夜鏡) que je mentionne ci-dessus car je la trouve fantastique à tous les sens du terme. Je te dirais ce que je trouve. Un passage à Tokyo cette année peut-être ? J’ai toujours un book signé à te transmettre, soigneusement rangé ! Ahah. Pour le jeu de mot, le lac Sai se prononce Saiko et le terme Saiko veut aussi dire génial, formidable, le meilleur ou quelque chose dans le genre. Rien d’exceptionnel, il faut bien le dire. ahah.

  3. Salut Frédéric,
    Et bien je vais m’en remettre à tes bons conseils, une fois de plus, concernant le livre d’illustrations de Takato Yamamoto ! Bien sûr, je n’ai pas oublié qu’il y a un livre que tu gardes précieusement pour moi. Cette attente grandit mon envie haha. Il y a un autre artiste que j’aimerai avoir dans ma bibliothèque, c’est Hisashi Eguchi. Il y a notamment son ouvrage « RECORD 1992-2020 » qui n’est pas un livre mais qui irait bien à côté de quelques vinyles. STEP et Kanojo méritent aussi très certainement d’être parcouru…ça commence à faire lourd dans une valise. Surtout que la prochaine fois, nous ne devrions pas voyager à deux. Si nous venons cette année, probablement en automne, ce sera pour présenter notre enfant qui est « en route » à la belle famille. J’imagine que ses affaires prendront de la place. Peu probable que j’amène mon skate…
    Quant au jeu de mot, effectivement…mais la langue japonaise est marrante pour ça. Je me suis spécialisé dans les jeux de mots mixte franco/japonais. Du genre « bétail wo tabetai ». Ce n’est pas génial non plus tu me diras !!

  4. Salut Nicolas, le mystère du commentaire qui ne s’affichait pas est enfin résolu. Je ne comprends la raison de ce problème, mais il faut croire que ce billet est rempli d’esprits fantomatiques farceurs qui s’amusent avec les commentaires. J’espère en tout cas que ce problème ne va pas se reproduire. En ce qui concerne les livres d’illustrations de Takato Yamamoto, j’en ai trouvé plusieurs à la gigantesque librairie Maruzen près de la gare de Tokyo, mais il n’y avait malheureusement pas celui que je cherchais intitulé Japonesthetique que j’ai finalement commandé sur Amazon Japon. J’en parlerais très certainement dans un autre billet car ce livre est superbe et assez fascinant. Takato Yamamoto montrait d’ailleurs quelques unes de ses œuvres dans la galerie de cette librairie mais je l’ai su trop tard et n’ai pas pu m’y rendre en raison de la neige sur Tokyo. C’est dans cette même galerie que j’avais vu les illustrations de Nakakisan. Pour Hisashi Eguchi, j’ai vu quelques books dont RECORD 1992-2020, je pense, dans cette même librairie. Ça sera un endroit où aller à ton prochain passage. Et, heureux d’apprendre cette joyeuse nouvelle !

  5. Salut Frédéric,
    je rêverais que mes projets soient perturbés par la neige ! Ici on ne sait plus vraiment ce qu’est l’hiver, et c’est un peu déprimant d’avoir automne interminable (j’exagère un peu, on a eu 1 à 2 cm de neige pendant 2 jours cette année).
    Je me frotte les mains (mais pas pour me réchauffer, tu t’en doutes) en attendant le lire le billet sur Japonesthetique.

  6. Salut Nicolas, on est quand même très peu dérangé par la neige à Tokyo, ce qui rend ces moments d’autant plus particuliers. Aujourd’hui, il faisait 22 degrés à Tokyo, ce n’est pas vraiment désagréable bien que, travaillant à l’intérieur, je n’ai pas pu beaucoup en profiter. Mais, comme en France, ces températures ne sont pas du tout de saison. Pour ce qui est de Takato Yamamoto, il fait une nouvelle exposition à Tokyo dans quelques jours, j’essaierais de ne pas la manquer cette fois-ci. Il faut que je commence à écrire ce billet sur Japonesthetique mais pas facile de prendre des photos des pages du livre…

  7. Salut Frédéric,
    je m’aperçois d’un détail, tout petit, mais qui n’est pas là par hasard et que nous n’avions pas noté ni toi ni moi a priori. Comme je lis que tu as commencé à écrire le billet, j’espère que ma remarque n’arrivera pas trop tard. En fait, ce n’est pas japonesthetique, mais japonesthétique. Sauf erreur, nous sommes la seule langue à utiliser le e accent aigu, donc ce choix du mot souligne un tropisme de Takato Yamamoto vers le français, la culture française…cocorico !!!

  8. Salut Nicolas,
    Oui, je m’en suis aussi rendu un peu après le commentaire. Il a aussi le fait que « Japon » soit utilisé dans le titre plutôt que « Japan » en anglais. Les éditions japonaises qui publient les artbooks de Takato Yamamoto s’appellent Editions Treville, ce qui a un coté francophone si on se souvient des trois mousquetaires et du Comte de Treville. En fait, j’ai lu que le style graphique de Takato Yamamoto combine des éléments japonais d’ukyo-e, avec du symbolisme gothique et des influences de l’art européen, principalement du mouvement Esthétisme européen du 19ème siècle. Ce mouvement est ceci étant dit plutôt anglais mais a des rapprochements avec le mouvement du symbolisme français et belge. Le style de Takato Yamamoto combinant tout cela prend le nom d’Esthétisme Heisei (Heisei Aestheticism), pour indiquer ce mélange d’influence européenne avec une version moderne de l’art traditionnel japonais. Bon, j’ai pas encore commencé à écrire ce billet sur Yamamoto mais j’y ajouterais très certainement les points ci-dessus. Merci de me faire avancer dans mon écriture de billets !

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