




Le flyer de l’exposition de l’artiste sculpteur australien, installé au Royaume-Uni, Ron Mueck au Mori Art Museum de Roppongi Hills m’a tout de suite intrigué. On y voit des immenses crânes blanchâtres entassés de manière aléatoire les uns au dessus des autres. Cette immense installation intitulée Mass est une des oeuvres les plus emblématiques de l’exposition et celle que j’ai vu le plus souvent en photographie sur les comptes Instagram ou X de personnes que je suis, notamment d’artistes musiciens et musiciennes attirés par le côté sombre de la force.
Ron Mueck est avant tout connu pour ses sculptures hyperréalistes représentant des êtres humains avec un niveau de détail saisissant. Son œuvre se caractérise par un réalisme extrême avec des reproductions d’une précision impressionnante des textures de la peau, des rides du visage, des cheveux et expressions faciales. Les expressions des visages sont particulièrement poignantes car celles-ci expriment souvent des sentiments cachés, mitigés ou refoulés mais qu’on devine tout de même. On peut, à travers ces visages, ressentir des émotions qui relèvent parfois de l’étrange ou d’un état de malaise. Les sculptures de Ron Mueck jouent souvent sur les échelles avec des personnages beaucoup plus grands ou beaucoup plus petits que la taille réelle. L’exposition qui se déroule du 29 avril au 23 septembre 2026 montre 11 œuvres majeures de l’artiste, incluant sculptures, installations et une longue vidéo montrant Ron Mueck au travail dans son atelier londonien.
Dès le début de l’exposition, on est confronté à une œuvre monumentale intitulée In Bed (2095), mesurant 6,5 mètres de long et environ 4 mètres de large, représentant une femme allongée dans son lit. Elle est plongée dans ses pensées, dans un moment de solitude, et d’inquiétude peut-être. L’œuvre est monumentale mais évoque une expérience intime. On ressent un sentiment étrange de proximité comme si on était entré dans son intimité et de distance car la taille de l’oeuvre nous éloigne d’une réalité trop évidente. En face de cette grande sculpture réaliste, une œuvre beaucoup plus réduite intitulée Young Couple (2013) représente un jeune couple dont la tendresse apparente cache une relation plus ambiguë et potentiellement inquiétante. En faisant le tour de la sculpture, on remarque vite que la main du jeune garçon serre le poignet de la jeune fille, transformant une scène à priori romantique en une scène de tension et de possible domination. Les textes accompagnant chaque œuvre nous éclairent sur les intentions de l’artiste, mais on se laisse aller à toutes sortes d’interprétations.
L’œuvre intitulée Ghost (2014) représente une adolescente en maillot de bain, adossée à un mur, les bras le long du corps et les poings serrés. Elle regarde de côté comme pour éviter le regard des visiteurs. On ressent dans l’expression de son visage une gêne et le malaise d’une adolescente vulnérable. Sa taille et ses proportions sont légèrement déformées avec des jambes et des pieds allongés. On ressent un certain trouble en la regardant car l’adolescente paraît tout à fait humaine mais en même temps insaisissable, comme le suggère le titre Ghost. Cette œuvre évoque le sentiment de se sentir étranger à soi-même au moment de l’adolescence, comme si l’on hantait son propre corps. L’œuvre intitulée Chicken / Man (2019) est plus surréaliste. La scène montre un homme âgé en sous-vêtements assis à une table et faisant face à un poulet. On devine une tension entre ces deux personnages mais la scène reste énigmatique voire même humoristique. Là encore, le visiteur est laissé à sa propre imagination. On a l’impression d’être témoin d’un moment privé, mais l’étrangeté de la scène nous fait plutôt penser à un rêve. Parmi les œuvres particulièrement impressionnantes de Ron Mueck, on peut compter celle intitulée Mask II, qui représente le visage endormi de l’artiste, agrandi à environ quatre fois sa taille réelle. Cette tête façonnée de manière ultra réaliste dort devant nous. Le masque donne l’idée que l’autoportrait n’est qu’une façade montrant une version réaliste de son propre visage, mais cachant derrière une réalité intime que l’artiste ne souhaite pas vraiment révéler.
On progresse parmi les œuvres placées dans de vastes pièces blanches, entrecoupées par des photographies de l’atelier de l’artiste. Les photographies sont prises par le photographe britannique (d’origine française) Gautier Deblonde. Elles replacent certaines œuvres dans le contexte de la création. Le film documentaire qui est projeté dans une salle de l’exposition montre également le travail au long cours de l’artiste. Ron Mueck n’est pas très prolifique car chaque sculpture est extrêmement longue à fabriquer. Chaque œuvre demande un temps disproportionné, entre modélisation en argile ou cire, moulages complexes, peinture hyperréaliste couche par couche et ajustements millimétriques des expressions et de la peau. La création d’une sculpture peut prendre de plusieurs mois à plusieurs années. Il est aidé mais ne délègue quasiment pas les phases finales.






Vers la fin de l’exposition, se présente devant nous une autre scène surréaliste composée de 100 crânes humains géants sculptés, que l’artiste dispose de manière différente pour chaque espace d’exposition. On traverse cette scène parmi les crânes entassés de manière apparemment aléatoire. Cette gigantesque installation intitulée Mass (2016-2017) est d’une grande force. Le regroupement de ces crânes humains tous uniques évoque la mort et la mémoire, et certains aspects sombres de l’histoire humaine. La présence de l’œuvre est écrasante mais on ne se sent pourtant pas oppressé, très certainement en raison de la taille démesurée de ces crânes. On pourrait même y voir un certain aspect ludique. J’avoue même avoir imaginé pendant un bref instant visiter cette exposition avec mes petites nièces qui auraient très certainement pris un malin plaisir à se faufiler en souriant entre les immenses crânes, comme on se cacherait dans une cabane. L’exposition n’interdit pas cela et je pense que c’est même tout à fait volontaire, l’auteur jouant sans cesse avec les sentiments du spectateur. Il n’y a pas d’émotions évidentes ou forcées. On se crée soit même ses propres histoires, liées à notre vécu personnel.
Avant de voir cette exposition, j’avais de l’artiste Ron Mueck l’image de son imposante sculpture Standing Woman de 4 mètres de haut représentant une vieille dame de ma manière hyper-réaliste. Elle se trouve au Towada Art Center (十和田市現代美術館) situé dans la préfecture d’Aomori. J’avais d’abord imaginé qu’on la verrait lors de cette exposition au Mori Art Museum mais je me suis vite ravisé en imaginant la complexité de transporter une sculpture d’une telle taille. Les sculptures réalistes de Ron Mueck m’ont rappelé celles de l’artiste australienne Patricia Piccinini, que nous avions découvert il y a 22 ans au Musée d’Art Contemporain Hara (désormais fermé) , près de Shinagawa. Les personnages créés par Patricia Piccinini sont pareillement super réalistes mais mélangent un aspect science-fiction que l’on ne trouve pas chez Ron Mueck. La série d’œuvres toutes plus étranges les unes des autres s’intitulait We Are Family et est toujours visible en partie sur le site internet de l’artiste.

Ces textures humaines à la fois naturelles et étranges m’ont tout de suite rappelé la couverture de l’album Dumb Flesh de Blanck Mass sorti en 2015. Blanck Mass est le projet solo de l’artiste britannique électronique Benjamin John Power, également connu pour avoir cofondé le duo expérimental Fuck Buttons avec Andrew Hung dont je ne connais que l’hypnotique Surf Solar. Sa musique mélange des sons ambient et drone, des atmosphères industrielles et une électronique très rythmée n’excluant pas les expérimentations. La photographie de couverture de Dumb Flesh a été réalisée par le photographe britannique Alex de Mora, un ami proche de Benjamin John Power, et évoque une masse organique humaine à la fois charnelle et étrangère. Cette photographie s’accorde bien avec l’approche très physique de l’album et me rapproche de la force émotionnelle que peut apporter l’exposition que je viens de voir de Ron Mueck. Le morceau Dead Format, que je connais depuis sa sortie il y a dix ans, a cette force écrasante sans compromis. Cette musique est physiquement puissante, immersive et intense jusqu’à l’excès assumé. Les grandes et amples nappes de synthétiseurs accompagnent des rythmes massifs qui ne peuvent laisser indifférent. Ce sont les voix tellement distordues qu’on se demande si elles sont vraiment humaines qui m’attirent aussi beaucoup sur cet album de Blanck Mass. Sur Dead Format, cette voix qui se répète avec acharnement est entêtante. Sur le morceau Loam qui ouvre l’album, la voix modifiée et extrêmement ralentie devient même obsessionnelle. Le rythme de certains morceaux comme Loam ou No Lite est beaucoup plus lent et joue sur la longueur. Le morceau No Lite, long de dix minutes, est sublime dans le genre, accompagné d’une onde drone tonale qui accapare notre cerveau. Cette onde répétitive pourrait placer notre esprit dans une situation de comfort mais le rythme très soutenu nous empêche de perdre prise. De cet album, je connaissais également le morceau Cruel Sport qui est aussi un excellent moment de l’album. Les sonorités électroniques sont mécaniques et semblent inarrêtables, progressivement agrémentées de sons beaucoup plus distordants et puissants. Cette montée en puissance impressionne car elle est extrêmement bien huilée. Elle nous laisse ensuite entre les mains d’un rythme étrange qui me fait penser à une tentative de communication extraterrestre. Je montre également quelques photographies de cette exposition sur mon compte Instagram, accompagnées du morceau Dead Format de Blanck Mass.
