dead format in the white room

Le flyer de l’exposition de l’artiste sculpteur australien, installé au Royaume-Uni, Ron Mueck au Mori Art Museum de Roppongi Hills m’a tout de suite intrigué. On y voit des immenses crânes blanchâtres entassés de manière aléatoire les uns au dessus des autres. Cette immense installation intitulée Mass est une des oeuvres les plus emblématiques de l’exposition et celle que j’ai vu le plus souvent en photographie sur les comptes Instagram ou X de personnes que je suis, notamment d’artistes musiciens et musiciennes attirés par le côté sombre de la force.

Ron Mueck est avant tout connu pour ses sculptures hyperréalistes représentant des êtres humains avec un niveau de détail saisissant. Son œuvre se caractérise par un réalisme extrême avec des reproductions d’une précision impressionnante des textures de la peau, des rides du visage, des cheveux et expressions faciales. Les expressions des visages sont particulièrement poignantes car celles-ci expriment souvent des sentiments cachés, mitigés ou refoulés mais qu’on devine tout de même. On peut, à travers ces visages, ressentir des émotions qui relèvent parfois de l’étrange ou d’un état de malaise. Les sculptures de Ron Mueck jouent souvent sur les échelles avec des personnages beaucoup plus grands ou beaucoup plus petits que la taille réelle. L’exposition qui se déroule du 29 avril au 23 septembre 2026 montre 11 œuvres majeures de l’artiste, incluant sculptures, installations et une longue vidéo montrant Ron Mueck au travail dans son atelier londonien.

Dès le début de l’exposition, on est confronté à une œuvre monumentale intitulée In Bed (2095), mesurant 6,5 mètres de long et environ 4 mètres de large, représentant une femme allongée dans son lit. Elle est plongée dans ses pensées, dans un moment de solitude, et d’inquiétude peut-être. L’œuvre est monumentale mais évoque une expérience intime. On ressent un sentiment étrange de proximité comme si on était entré dans son intimité et de distance car la taille de l’oeuvre nous éloigne d’une réalité trop évidente. En face de cette grande sculpture réaliste, une œuvre beaucoup plus réduite intitulée Young Couple (2013) représente un jeune couple dont la tendresse apparente cache une relation plus ambiguë et potentiellement inquiétante. En faisant le tour de la sculpture, on remarque vite que la main du jeune garçon serre le poignet de la jeune fille, transformant une scène à priori romantique en une scène de tension et de possible domination. Les textes accompagnant chaque œuvre nous éclairent sur les intentions de l’artiste, mais on se laisse aller à toutes sortes d’interprétations.

L’œuvre intitulée Ghost (2014) représente une adolescente en maillot de bain, adossée à un mur, les bras le long du corps et les poings serrés. Elle regarde de côté comme pour éviter le regard des visiteurs. On ressent dans l’expression de son visage une gêne et le malaise d’une adolescente vulnérable. Sa taille et ses proportions sont légèrement déformées avec des jambes et des pieds allongés. On ressent un certain trouble en la regardant car l’adolescente paraît tout à fait humaine mais en même temps insaisissable, comme le suggère le titre Ghost. Cette œuvre évoque le sentiment de se sentir étranger à soi-même au moment de l’adolescence, comme si l’on hantait son propre corps. L’œuvre intitulée Chicken / Man (2019) est plus surréaliste. La scène montre un homme âgé en sous-vêtements assis à une table et faisant face à un poulet. On devine une tension entre ces deux personnages mais la scène reste énigmatique voire même humoristique. Là encore, le visiteur est laissé à sa propre imagination. On a l’impression d’être témoin d’un moment privé, mais l’étrangeté de la scène nous fait plutôt penser à un rêve. Parmi les œuvres particulièrement impressionnantes de Ron Mueck, on peut compter celle intitulée Mask II, qui représente le visage endormi de l’artiste, agrandi à environ quatre fois sa taille réelle. Cette tête façonnée de manière ultra réaliste dort devant nous. Le masque donne l’idée que l’autoportrait n’est qu’une façade montrant une version réaliste de son propre visage, mais cachant derrière une réalité intime que l’artiste ne souhaite pas vraiment révéler.

On progresse parmi les œuvres placées dans de vastes pièces blanches, entrecoupées par des photographies de l’atelier de l’artiste. Les photographies sont prises par le photographe britannique (d’origine française) Gautier Deblonde. Elles replacent certaines œuvres dans le contexte de la création. Le film documentaire qui est projeté dans une salle de l’exposition montre également le travail au long cours de l’artiste. Ron Mueck n’est pas très prolifique car chaque sculpture est extrêmement longue à fabriquer. Chaque œuvre demande un temps disproportionné, entre modélisation en argile ou cire, moulages complexes, peinture hyperréaliste couche par couche et ajustements millimétriques des expressions et de la peau. La création d’une sculpture peut prendre de plusieurs mois à plusieurs années. Il est aidé mais ne délègue quasiment pas les phases finales.

Vers la fin de l’exposition, se présente devant nous une autre scène surréaliste composée de 100 crânes humains géants sculptés, que l’artiste dispose de manière différente pour chaque espace d’exposition. On traverse cette scène parmi les crânes entassés de manière apparemment aléatoire. Cette gigantesque installation intitulée Mass (2016-2017) est d’une grande force. Le regroupement de ces crânes humains tous uniques évoque la mort et la mémoire, et certains aspects sombres de l’histoire humaine. La présence de l’œuvre est écrasante mais on ne se sent pourtant pas oppressé, très certainement en raison de la taille démesurée de ces crânes. On pourrait même y voir un certain aspect ludique. J’avoue même avoir imaginé pendant un bref instant visiter cette exposition avec mes petites nièces qui auraient très certainement pris un malin plaisir à se faufiler en souriant entre les immenses crânes, comme on se cacherait dans une cabane. L’exposition n’interdit pas cela et je pense que c’est même tout à fait volontaire, l’auteur jouant sans cesse avec les sentiments du spectateur. Il n’y a pas d’émotions évidentes ou forcées. On se crée soit même ses propres histoires, liées à notre vécu personnel.

Avant de voir cette exposition, j’avais de l’artiste Ron Mueck l’image de son imposante sculpture Standing Woman de 4 mètres de haut représentant une vieille dame de ma manière hyper-réaliste. Elle se trouve au Towada Art Center (十和田市現代美術館) situé dans la préfecture d’Aomori. J’avais d’abord imaginé qu’on la verrait lors de cette exposition au Mori Art Museum mais je me suis vite ravisé en imaginant la complexité de transporter une sculpture d’une telle taille. Les sculptures réalistes de Ron Mueck m’ont rappelé celles de l’artiste australienne Patricia Piccinini, que nous avions découvert il y a 22 ans au Musée d’Art Contemporain Hara (désormais fermé) , près de Shinagawa. Les personnages créés par Patricia Piccinini sont pareillement super réalistes mais mélangent un aspect science-fiction que l’on ne trouve pas chez Ron Mueck. La série d’œuvres toutes plus étranges les unes des autres s’intitulait We Are Family et est toujours visible en partie sur le site internet de l’artiste.

Ces textures humaines à la fois naturelles et étranges m’ont tout de suite rappelé la couverture de l’album Dumb Flesh de Blanck Mass sorti en 2015. Blanck Mass est le projet solo de l’artiste britannique électronique Benjamin John Power, également connu pour avoir cofondé le duo expérimental Fuck Buttons avec Andrew Hung dont je ne connais que l’hypnotique Surf Solar. Sa musique mélange des sons ambient et drone, des atmosphères industrielles et une électronique très rythmée n’excluant pas les expérimentations. La photographie de couverture de Dumb Flesh a été réalisée par le photographe britannique Alex de Mora, un ami proche de Benjamin John Power, et évoque une masse organique humaine à la fois charnelle et étrangère. Cette photographie s’accorde bien avec l’approche très physique de l’album et me rapproche de la force émotionnelle que peut apporter l’exposition que je viens de voir de Ron Mueck. Le morceau Dead Format, que je connais depuis sa sortie il y a dix ans, a cette force écrasante sans compromis. Cette musique est physiquement puissante, immersive et intense jusqu’à l’excès assumé. Les grandes et amples nappes de synthétiseurs accompagnent des rythmes massifs qui ne peuvent laisser indifférent. Ce sont les voix tellement distordues qu’on se demande si elles sont vraiment humaines qui m’attirent aussi beaucoup sur cet album de Blanck Mass. Sur Dead Format, cette voix qui se répète avec acharnement est entêtante. Sur le morceau Loam qui ouvre l’album, la voix modifiée et extrêmement ralentie devient même obsessionnelle. Le rythme de certains morceaux comme Loam ou No Lite est beaucoup plus lent et joue sur la longueur. Le morceau No Lite, long de dix minutes, est sublime dans le genre, accompagné d’une onde drone tonale qui accapare notre cerveau. Cette onde répétitive pourrait placer notre esprit dans une situation de comfort mais le rythme très soutenu nous empêche de perdre prise. De cet album, je connaissais également le morceau Cruel Sport qui est aussi un excellent moment de l’album. Les sonorités électroniques sont mécaniques et semblent inarrêtables, progressivement agrémentées de sons beaucoup plus distordants et puissants. Cette montée en puissance impressionne car elle est extrêmement bien huilée. Elle nous laisse ensuite entre les mains d’un rythme étrange qui me fait penser à une tentative de communication extraterrestre. Je montre également quelques photographies de cette exposition sur mon compte Instagram, accompagnées du morceau Dead Format de Blanck Mass.

l’architecture de Sou Fujimoto: Primordial Future Forest

Uniqlo Park (ユニクロパーク) par Sou Fujimoto, Mitsui Outlet Park Yokohama Bayside, le Dimanche 1er Juin 2025.

Nous sommes déjà venus plusieurs fois dans le centre commercial Mitsui Outlet Park placé au bord de la baie de Negishi, au delà d’Isogo dans la banlieue de Yokohama. Le Uniqlo Park conçu par Sou Fujimoto (藤本壮介) fait partie de ce complexe et donne directement sur la grande Marina Yokohama Bayside (横浜ベイサイドマリーナ) où sont amarrés environ 1 200 bateaux. Avec une capacité totale de 1500 places, cette Marina est une des plus grandes du Japon. Les quelques yachts de grande taille ne semblent pas très actifs le week-end car ils sont tous accostés à leurs emplacements. Les pêcheurs amateurs de petits crabes, surtout des enfants, sont en comparaison beaucoup plus actifs. Je les observe quelques instants d’un air rêveur et interrogatif car je me suis d’abord demandé ce qu’on pouvait bien attraper dans ces rochers. Les petites boites de plastique transparent que portaient certains enfants contenaient bien quelques crabes. Nous n’entrons pas cette fois-ci à l’intérieur de l’Uniqlo Park mais je l’observe également quelques instants. Les enfants l’investissent comme un terrain de jeux, ce qui est une des fonctions importantes de cette architecture, outre celle d’être bien sûr un centre commercial. Cela prouve que la mission de l’architecte est réussie.

Et en parlant de Sou Fujimoto (藤本壮介), je ne voulais bien entendu pas manquer la première grande exposition dédiée à son architecture au Mori Art Museum (森美術館). Cette exposition intitulée The Architecture of Sou Fujimoto: Primordial Future Forest (原初・未来・森) se déroule du 2 Juillet au 9 Novembre 2025. Mon impatience m’a fait y aller dès le premier week-end. De l’architecture de Sou Fujimoto, je garde des souvenirs très précis et précieux de recherches dans le grand Tokyo de quelques unes des maisons individuelles ou résidence emblématiques qu’il a conçu, en particulier Tokyo Apartment, House H et House NA. Je les ai découvertes durant le même mois de Mai 2018, après des recherches parfois ardues. Je garde des souvenirs clairs des moments où ces maisons sont soudainement apparues devant moi, comme des trésors cachés mais pourtant visibles de tous. L’extérieur des maisons conçues par Sou Fujimoto ne donne pas toujours une idée précise de la complexité intérieure et il fallait donc se renseigner en regardant des plans disponibles sur des sites web ou magazines d’architecture. L’exposition au Mori Art Museum montre de très nombreuses maquettes réunies dans une grande salle ouverte, nous permettant de disséquer son architecture, d’en comprendre toute l’approche imaginative et le cheminement de l’architecte. On se rend compte de l’approche disruptive qu’il a de l’espace en imaginant des agencements atypiques ayant souvent une approche organique. On rencontre souvent des formes en arborescence dans son architecture qu’il explique par ses origines. Dans une des interviews vidéos montrées dans une des salles de l’exposition, Sou Fujimoto nous explique qu’il habitait étant jeune à Hokkaido à proximité d’une forêt et que cette nature forestière a clairement influencé son architecture. On le note très clairement sur des bâtiments comme le Omotesando Branches, que j’avais également déjà montré sur les pages de ce blog. La disposition intérieure de la maison NA fonctionne également comme des branchages.

L’exposition ne se limite bien sûr pas qu’à son architecture au Japon. On peut également y voir des maquettes de la résidence L’Arbre Blanc à Montpellier, la House of Music en Hongrie, entre beaucoup d’autres, l’architecte étant également très actif à l’étranger. Les espaces d’exposition du musée Mori permettent la mise en place de grandes installations et celle représentant l’International Center Station Northern Area Complex de Sendai qui verra le jour en 2031 est très impressionnante, tout comme la maquette géante d’une portion de l’anneau en bois de l’exposition universelle d’Osaka actuellement en cours. Cette récente conception pour Osaka a clairement fait connaître Sou Fujimoto du grand public, mais un autre projet emblématique verra le jour près de la gare de Tokyo, l’immense building Tokyo Torch qui sera achevé en Mars 2028. Tokyo Torch fera une hauteur estimée de 385–390 m pour 62 étages, ce qui en fera le plus haut bâtiment du Japon au moment de son ouverture. La conception générale est dirigée par Mitsubishi Jisho Sekkei. Sou Fujimoto est en charge de la partie supérieure inspirée d’une torche et Yuko Nagayama & Associates de la partie basse.

La dernière partie de l’exposition montre une conception nouvelle, datant de 2025, intitulée Forest of Future, Forest of Primordial – Resonant City 2025 study model. Sou Fujimoto et Hiroaki Miyata, scientifique des données et chercheur en sciences médicales et sociales, ont imaginé une ville futuriste composée de structures sphériques interconnectées, sans centre fixe, fonctionnant comme un écosystème forestier. Elle prévoit des déplacements aériens, une énergie naturelle, et une intégration poussée des technologies numériques (Réalité augmentée et Intelligence Artificielle). Cette ville auto-suffisante regrouperait logements, services, lieux de culture, bureaux, espaces naturels et d’agriculture dans un ensemble tridimensionnel de 500m de diamètre. L’objectif est ici de repenser l’urbanisme et les communautés humaines de manière plus organique et flexible. La problématique abordée par ce nouveau modèle est de considérer que les villes modernes, axées sur l’efficacité économique, ont standardisé la vie humaine au détriment de la diversité, du bien-être et de l’environnement. Cette construction d’espace, très certainement utopique, espère repenser l’espace urbain pour favoriser le bonheur de tous, dans toute sa diversité. Ce sont bien entendu des concepts auxquels on a envie d’adhérer et qui font chaud au cœur. Cette grande structure me rappelle un peu celle organique du mouvement métaboliste des années 1960, mais avec une dimension écologique et environnementale en plus ainsi qu’un souci du bien-être humain qu’on avait un peu de mal à déceler dans les projets de structures du Métabolisme. Alors que j’observe avec attention la structure devant moi, un homme en costume noir parle a voix haute derrière moi. A ma grande surprise, je reconnais Sou Fujimoto lui-même. J’imagine qu’il est là parmi les visiteurs pour répondre à leurs éventuelles questions et mon cerveau se met soudainement à turbiner pour trouver quelque chose à lui demander ou lui faire partager toute mon admiration. Mais je me rends compte assez vite qu’il n’est pas seul. Il s’adresse à l’architecte Kazuyo Sejima de SANAA qui le suit de près. Quelle surprise monumentale de voir Sou Fujimoto et Kazuyo Sejima ensemble un Dimanche matin pendant les heures ouvertes du musée. Je ne l’ai pas reconnu tout de suite à cause de son chapeau mais Ryue Nishizawa est également présent avec eux. Sou Fujimoto est tout simplement en train de leur faire une visite guidée de son exposition. Ceux qui les reconnaissent comme moi ne savent pas où se mettre. Cela ne m’empêchera pourtant pas de faire une ou deux petites photographies discrètes (ci-dessus) alors qu’ils regardent tranquillement les grands écrans d’exposition.

6-Pongi+Chim↑Pom

Ces photographies datent d’il y a exactement un mois, car elles ont été prises pendant les derniers jours de la Golden Week au tout début du mois de Mai. Le vaste jardin derrière la tour de Tokyo Mid-Town était envahi par les enfants, occupés sur les jeux de plein air installés pour l’occasion. Des carpes en tissus avec des motifs originaux étaient suspendues à des câbles et flottaient légèrement au dessus de l’allée latérale menant à ce jardin. Ces carpes et les objets de jeu faisaient ressembler les alentours de Tokyo Mid-Town à un musée en plein air. Je le traverse rapidement avec le sentiment de ne pas être tout à fait à ma place. Il y a quelques années de cela, on aurait certainement apprécié cet endroit en famille. Je me dirige ensuite vers l’autre complexe urbain du quartier, Roppongi Hills, car j’avais repéré que le musée montrait en ce moment une exposition intitulée Happy Spring du collectif artistique Chim↑Pom. Cette exposition tombe bien car ce collectif a déjà attiré mon attention à plusieurs reprises et je les ai déjà évoqué sur ce blog. Je n’avais pas assisté à une grande exposition depuis longtemps. C’était donc là une très bonne occasion qui se présentait à moi.

Les expositions du Mori Art Museum ont l’intérêt d’être très complètes et riches en installations. Il s’agit ici de la plus grande rétrospective de Chim↑Pom. J’étais d’abord surpris de voir ce collectif s’exposer à Roppongi Hills. L’image de Roppongi Hills ne correspond pas vraiment à celle provocante et décalée de Chim↑Pom. Le collectif se compose de 6 artistes: Ryuta Ushiro (卯城竜太), Yasutaka Hayashi (林靖高), Masataka Okada (岡田将孝), Toshinori Mizuno (水野俊紀), Motomu Inaoka (稲岡求) et Ellie (エリイ). Ellie est la seule présence féminine du collectif et elle joue le rôle d’inspiratrice. Je pense que sa présence vient adoucir un peu l’image du collectif bien qu’elle soit elle-même très radicale. Chim↑Pom s’est fait connaître par le projet Super Rat (スーパー☆ラット) qui prenait comme sujet la prolifération à Tokyo de rats devenus de plus en plus résistants aux poisons par mutations progressives. L’installation contient une vidéo montrant le groupe essayant de capturer certains de ces super rats dans les rues de Shibuya et de Shinjuku pour ensuite en empailler pour les montrer pendant les expositions. Le musée de Roppongi Hills ne souhaitant bien entendu pas montrer ce genre de rats empaillés, le groupe montrait à la place une petite statue représentant un rat doré, censé représenter la richesse et le luxe que représente Roppongi Hills. Le groupe ne manque pas d’ironie. Les membres de Chim↑Pom s’imaginent eux-mêmes comme ces rats, évoluant à côté de la société en lui résistant par de multiples transformations. Les installations du collectif sont très désorganisées car elles nous montrent souvent des agencements d’objets hétéroclites tirées de lieux en phase de destruction (les installations de la série Build-burger, par exemple). Ils avaient d’ailleurs récupéré des lettres décorés de néons de l’ancien grand magasin Parco à Shibuya. Elles avaient été installées dans le quartier général du groupe, l’improbable bâtiment appelé Kitakore ressemblant à un taudis à Koenji. J’étais passé le voir par curiosité il y a quelques années. J’ai un avis plutôt mitigé sur cette exposition mais il faut bien constater que ce collectif est assez unique dans le paysage artistique japonais. Chim↑Pom prend régulièrement position et exprime sa voix à travers son art, notamment suite à la catastrophe de Fukushima. L’exposition revient bien entendu sur le hacking de la grande fresque de Taro Okamoto dans le hall de la gare de Shibuya. J’en parlais également dans un billet précédent.

J’ai beaucoup aimé une installation vidéo de 2007 appelée Black of Death. Chim↑Pom y utilise un haut-parleur diffusant des cris de corbeaux pour les attirer dans des lieux divers, comme au dessus du centre de Shibuya ou du parlement japonais. Sur un gros scooter conduit par un des membres du collectif, Ellie porte un corbeau empaillé à la main qu’elle agite accompagnée des cris enregistrés de corbeaux. Ce stratagème attire de vrais corbeaux qui viennent suivre le scooter en pensant entendre des cris de ralliement. Cette vidéo est assez fascinante. Les cris de corbeaux me rappellent mes toutes premières années à Tokyo. A cette époque, je maudissais ces corbeaux qui venaient me réveiller en plein après-midi le dimanche alors qu’on s’était couché à 4h ou 5h du matin après être sortis toute la nuit. Une partie de l’exposition appelée Love Is Over, en référence au War is Over de John Lennon et Yoko Ono, montre la manière par laquelle Ellie a mis en scène son mariage. Son mari est un gérant d’établissement d’hôtes nommé Smappa!Group dans le quartier nocturne de Kabukichō, et les festivités du mariage se déroulaient en partie dans les rues de Shinjuku et de Kabukichō. Le Mori Art Museum ne souhaitant pas montrer de liens avec ces établissements de la nuit, Chim↑Pom a eu le malin plaisir de se renommer « Chim↑Pom from Smappa!Group » après le début de l’exposition pour faire clairement ressortir le lien avec la société du mari d’Ellie. Sans faire de recherches très poussés sur Chim↑Pom, j’ai trouvé par hasard une vidéo très intéressante d’une interview croisée d’Ellie avec KOM_I de Wednesday Campanella. On comprend un peu mieux les rapports de force dans le collectif et c’est assez amusant d’entendre Ellie nous expliquer qu’elle est obligé de castagner ces collègues pour faire entendre ces idées. Au final, cette exposition m’a bien plu car je trouve plutôt sain d’entendre ce genre de voix dissonantes au Japon.

future and the arts

Comme beaucoup de lieux de rassemblements, le Mori Art Museum est fermé pour deux semaines jusqu’au 13 mars pour raison de Coronavirus. Nous y sommes allés quelques jours avant cette fermeture temporaire, le lundi 24 Février qui était un jour férié. Il y avait assez peu de monde dans le musée par rapport à l’habitude bien que l’affluence dépend toujours de l’exposition en elle-même. L’exposition que nous sommes allés voir et qui se terminera le 29 Mars s’appelle Future and the Arts: AI, Robotics, Cities, Life. Elle a pour ambition de montrer ou du moins donner des pistes sur les modes de vie que l’humanité sera amené à suivre dans le futur. Le sujet de l’intelligence artificielle, très populaire en ce moment, y est bien entendu abordé, mais on nous parle également de biotechnologie et de réalité augmentée à travers des installations artistiques et des images ou vidéos essayant de nous décrire les modes de vie futur dans les 20 ou 30 ans qui vont venir. Fort à parier qu’on ne verra pas dans 30 ans la moitié de ce qui est montré dans l’exposition, mais l’exposition n’est pas non plus déconnectée des avancées récentes, comme l’utilisation de la robotique personnelle, et des préoccupations actuelles, notamment environnementales. L’exposition démarre en nous montrant des propositions originales d’organisations urbaines, où les villes se déplacent sur les océans ou s’intègrent complètement avec la végétation. On nous montre des exemples d’immeubles organiques (une vision de Paris en 2050 par Vincent Callebaut par exemple) et des structures construites sur imprimantes 3D se mélangeant avec des éléments de végétation. La septième photographie ci-dessus montre ce genre de bio-structure qui s’appelle tout simplement H.O.R.T.U.S. XL Astaxanthin.g par ecoLogicStudio. Ces grandes propositions urbaines nous rappellent les villes imaginées dans les années 1960 par les architectes et urbanistes japonais du groupe Métaboliste. L’exposition y fait d’ailleurs référence mais en évoquant la notion de Neo-Métabolisme, car ces nouvelles villes prennent en considération l’aspect environnemental et la coexistence avec le naturel, qui étaient absents du mouvement original.

Dans la section suivante, on aborde les changements possibles de notre style de vie intégrant la robotique et la réalité augmentée ou les innovations en terme de design, notamment vestimentaires. Il y a un stand où on peut tester un casque VR en conduisant une voiture du futur, mais cela reste assez peu convainquant et pas forcément à sa place dans une exposition d’art. On aborde ensuite les questions d’éthique liées à ces avancées technologiques, par exemple l’augmentation des capacités humaines par la biotechnologie. La place de l’humain sera également amené à évoluer dans un environnement qui se robotisera de plus en plus. L’exposition devient à mon avis un peu désorientante à partir de ces dernières sections et j’ai eu un peu de mal à maintenir le fils car certains concepts sont abstraits et l’exposition peine un peu, je trouve, à les expliquer clairement. On se trouve parfois à regarder une installation sans vraiment comprendre ce qu’elle veut démontrer. C’est le cas par exemple d’une installation appelée Architecture of Moods de François Roche, que j’aurais aimé mieux comprendre. Un peu plus loin dans les salles du musée, je suis amusé de revoir les personnages mi-hommes mi-animaux conçus de manière très réaliste par l’artiste australienne Patricia Piccinini. Nous avions vu une exposition de ses œuvres au musée d’art contemporain Hara près Shinagawa en 2004. Ces représentations imaginaires de ce que pourraient être les affres des manipulations génétiques sont à la fois effrayantes et touchantes. On nous montre ici un seul mannequin mi-femme mi-singe, intitulé Kindred, tellement réaliste qu’on arrive pratiquement à ressentir ses émotions.

Une petite salle fermée par un rideau de plastique noir attire ensuite mon attention car on y joue une musique alternative pop qui m’est un peu familière. La pièce sombre montre une boîte étanche médicale de verre dans laquelle sont disposés des tubes à essais. Je ne reconnais pas tout de suite cette voix chantant à répétition 止めて止めて進化を止めて (Arrêtez Arrêtez Arrêtez l’évolution), semblant prôner la décroissance. Il s’agit de la voix d’Etsuko Yakushimaru, dont j’ai déjà parlé quelques fois ici. L’approche de cette installation musicale intitulée わたしは人類 (Je suis l’humanité) est plus intéressante qu’elle n’en a l’air. Ce projet réfléchit au concept de musique post-humaine, au méthode d’enregistrement et de transmission de la musique à travers les décennies qui viennent. La musique est actuellement enregistrée et transmissible à travers différents supports comme les formats vinyls, digitaux sur CD ou format MP3, mais qu’en sera t’il dans des dizaines ou centaines d’années? Ces formats auront grandement évolué ou auront même disparu. La musique dont on disposait sur CD ou lecteur MP3 ne sera certainement plus écoutable sur ces supports. Cette réflexion amène Etsuko Yakushimaru à imaginer une transmission de la musique par les gènes. Elle utilise pour cela une séquence nucléique de cyanobactéries. L’information musicale est convertie en code génétique utilisée pour créer une séquence ADN artificielle incorporée dans les chromosomes d’un microorganisme. Par cette méthode, pas forcément aisé à comprendre, le microorganisme génétiquement modifié contient dans son ADN une partition musicale. Comme cet organisme se réplique lui-même continuellement, il maintiendra son existence même si l’humanité venait à disparaître, en attendant qu’une nouvelle espèce post-humaine parvienne à décoder son code musical. Tout ceci est bien entendu très utopique, mais la question initiale de faire perdurer la musique au delà des supports actuels qui seront forcément amenés à disparaître avec les années, est très intéressante et la solution imaginée est plus qu’étonnante. De retour à la maison, je m’empresserais d’acheter ce morceau I’m humanity sur iTunes.


L’exposition se termine par un bloc monolithique de 5 mètres de haut sur lequel se déroulent des images ultra-rapides sur des sons sourds post-industriels. On reste comme hypnotisé devant ces images qui défilent. J’imagine ces images défilantes comme une immense base de données enregistrant la vie humaine. Cette œuvre intitulée DATAMONOLITH par Ouchhh est vraiment impressionnante et termine excellemment l’exposition, que j’ai pourtant trouvé inégale dans son ensemble.

Shiota Chiharu: The Soul Trembles

J’avais aperçu à plusieurs reprises en photo sur Internet le travail artistique de Chiharu Shiota 塩田千春, mais c’est la premiere fois que je vois ses œuvres dans un musée. L’exposition intitulée The Soul Trembles se déroule jusqu’à la fin du mois d’Octobre au Mori Art Museum de Roppongi Hills. Il s’agit d’une rétrospective complète des 25 années de carrière artistique de l’artiste japonaise, installée à Berlin. Les grandes installations faites de cordons rouges ou noirs sont les plus impressionnantes par leur taille et par leur force d’évocation. La multitude de fils rouges qui s’entremêlent nous rappellent des vaisseaux sanguins et par extension la complexité des interconnexions humaines. On peut marcher à l’intérieur de l’installation appelée Uncertain Journey en faisant attention de ne pas effleurer ces cordons rouges. Les cadres métalliques en forme de barque laissent penser à un voyage, au cours duquel les rencontres humaines seront certainement nombreuses. Ces rencontres créeront de nouveaux liens fragiles entre les personnes. On a vraiment ce sentiment de fragilité en parcourant l’exposition, un peu comme une toile d’araignée aux apparences fragiles, mais pouvant tout de même affronter les intempéries de la vie. Le thème du voyage revient dans une autre œuvre de l’exposition intitulée Accumulation – Searching for the Destination montrant des valises accrochées par un simple cordon rouge au plafond. Elles sont comme en apesanteur et certaines bougent même légèrement comme si elles trépignaient d’impatience de partir en voyage. Par ces 430 valises accrochées, Chiharu Shiota nous parlent du déracinement et des mémoires qui l’accompagnent. C’est son cas personnel car elle vit à Berlin depuis 1996. Ces réflexions, qu’elle donne sur un petit texte affiché sur un mur de l’exposition, me parlent aussi personnellement car l’année prochaine, j’aurais passé exactement la moitié de ma vie au Japon. Une œuvre marquante de l’exposition s’appelle In Silence. Elle montre un piano et des chaises brûlés, reliés cette fois par des fils noirs, symbolisant la mort par rapport aux fils rouges de la vie. On nous explique que cette installation très sombre lui a été inspirée par un incendie près de chez elle quand elle était petite. Le contraste des robes de mariées blanches avec les grilles complexes de fils noirs est saisissant. Cela nous laisse penser qu’un événement heureux a été interrompu soudainement par un autre événement dramatique. Ce sont ces émotions qui sont évoquées dans le titre de l’exposition, l’âme tremble. Elle est bousculée. L’exposition montre d’autres installations et quelques vidéos qui sont pour moi moins évocatrices, mais elle vaut vraiment le détour, notamment par sa grandeur comme souvent au Mori Art Museum. Il fallait compter une heure d’attente avant d’entrer à l’intérieur. Il s’avère qu’il s’agissait en fait d’un moyen de réguler les entrées pour éviter la foule à l’intérieur, en raison de la fragilité des installations. Je préfère attendre un peu, avec de la musique dans les oreilles en observant les gens dans les files d’attente, plutôt que se bousculer dans les salles du musée.