jusqu’ici on sait quand

Je reviens souvent vers les photographies qui saisissent les lumières urbaines en les laissant filer dans la nuit. La plupart des mouvements de lumière sont provoqués mais on ne saurait pas les reconnaître d’une manière évidente. Le centre de Shibuya se prête bien aux mouvements de lumière et j’ai assez régulièrement envie d’y laisser traîner mon objectif. Parmi les traînées de lumière, certaines images se cristallisent sur des instants suspendus préservés du flou de la nuit.

Près de la gare de Shibuya et du grand carrefour, un petit groupe de curieux s’était regroupé le long d’un bus à l’arrêt au feu rouge. À l’intérieur, on pouvait voir à travers les vitres couvertes de gouttes de pluie deux idoles devant une petite audience assise au fond du bus. Devant les spectateurs, on devine une petite scène et des éclairages. Apercevant le public à l’extérieur, elles n’ont pas hésité à faire quelques signes de la main tout en continuant à chanter. Je ne reconnaissais bien sûr pas leurs visages. Quelques recherches ultérieures m’ont appris qu’il s’agissait d’un concert itinérant de la série Live Buss s’intitulant Princess Mirror Night (プリンセスミラーナイト) par un duo d’idoles indépendantes nommées Mizuki Matsubara (松原みずき) et Yoru Hoshina (星奈よる). Mizuki Matsubara est une compositrice et interprète indépendante originaire d’Osaka, ancienne idole d’un groupe alternatif nommé Kankaku Logic (感覚ロヂック). Elle écrit et compose sa musique dans un style qu’elle qualifie de Psycho POP (サイコPOP). Ce style Psycho Pop vient détourner les codes communs de l’idole pour y injecter une dose de folie voire de déconstruction psychologique (en voilà tout un programme). Dans ce style alternatif, qu’on pourrait aussi appeler Yami-Kawaii, je repense au groupe NECRONOMIDOL que j’avais beaucoup écouté il y a quelques années et qui s’inscrivait dans cette esthétique Psycho Pop en mélangeant une imagerie de films d’horreur et de paranormal avec des éléments chorégraphiques se rapprochant des codes traditionnels de l’idole. En écoutant sur YouTube quelques uns de ses morceaux comme Marriage Blue, je ne dirais pas que j’adhère à ce style musical un peu trop démonstratif, mais il s’accorde assez bien avec l’ambiance d’Halloween.

Cette recherche a au moins eu le mérite de me refaire réécouter le morceau Ithaqua de NECRONOMIDOL sur leur album DEATHLESS sorti en Février 2017. C’était leur meilleure époque avec Kakizaki Risaki (柿崎李咲) et Sari (瑳里). Écouter les quelques morceaux de cet album été ma seule concession à Halloween. La photographie inquiétante de couverture de DEATHLESS montre un ancien sanctuaire abandonné. Il s’agit du sanctuaire Hotaka (武尊神社) situé à Midori dans la préfecture de Gunma. Déplacé dans les années 1970 depuis un village englouti lors de la construction du barrage de Kusaki, le sanctuaire a progressivement été abandonné et est aujourd’hui en ruines. Il est réputé pour ses nombreuses apparitions d’âmes errantes. Une légende raconte même que l’esprit d’une vieille femme hanterait les lieux.

Après la découverte de 空夜coo:ya, j’ai voulu poursuivre encore un peu mes recherches de musiques japonaises du début des années 2000. Les lois du hasard me proposent un album sorti en 2004 intitulé A Sort of Sound Track for U.F.O. par un groupe nommé Sadesper Record (サデスパー・リコード). J’aime, dès la première écoute, l’approche expérimentale très inspirée de ce court album de 24 minutes qui part dans tous les sens. Je comprends assez bien que cet album ait un statut culte parmi certains amateurs. Sadesper Record est un projet formé par NARASAKI (ナラサキ) et WATCHMAN. NARASAKI, de son vrai nom Goro Watari (渡五郎), est en fait le chanteur et guitariste de Coaltar of the Deepers (COTD), groupe mélangeant shoegaze, rock alternatif, metal et sons électroniques. COTD est connu sur la scène indépendante, mais je n’ai jamais réussi à apprécier, tout comme Melt-Banana dont WATCHMAN est l’ancien batteur. Le projet Sadesper Record est en grande partie instrumental, et n’hésite pas à se tourner vers l’expérimentation. Le morceau Insanity en est un excellent exemple, partant de sons agressifs ressemblant à un feu d’artifice vers des nappes électroniques apaisées nous faisant tranquillement divaguer. Les morceaux plus construits comme Siesta et Lose Your Sight sont fabuleux. Ils ont une approche beaucoup plus pop et accrocheuse mélangeant guitares métal et sons électro, mais les manières de chanter non conventionnelles de NARASAKI sur Siesta et de Yumico sur Lose Your Sight en font des morceaux absolument remarquables. Il y a quelque chose d’addictif dans le chant à la limite de la justesse de Yumico sur Lose Your Sight. Je ressens la même chose dans le chant de NARASAKI sur Siesta. L’imperfection de ces voix donne une fragilité qui vient se heurter à la dureté des guitares. La singularité qui se dégage de ces morceaux me rappelle que la beauté en musique n’est pas l’effacement des aspérités mais au contraire leur intégration jusqu’à ce qu’elles deviennent absolument indispensables. C’est un équilibre subtile et instable qui ne marche pas à tous les coups, et dont la beauté n’est à mon avis pas forcément perceptible par tous. Suit un court intermède quasiment biblique intitulé Metal Charch, que j’aurais bien vu accompagné un film de Sion Sono (園子温) comme Love Exposure (2008). Je ne sais pas pourquoi ce morceau me fait penser au film de Sono, que je n’ai pourtant pas vu depuis très longtemps, peut-être parce qu’il est traversé par le religieux même si le réalisateur finit toujours par tout transformer en grotesque. L’album se termine sur un long morceau instrumental electronique atmosphérique intitulé A White Sheep Walks (Groove Tape Mix). Ces huit minutes sont assez différentes du reste de l’album car plus apaisées, même si les glitches électroniques finissent par reprendre le dessus. Ça m’a ensuite donné envie de découvrir l’album Externalization 1 de Sadesper Record sorti en 1999. Je n’y retrouve malheureusement pas l’interêt que j’ai pu éprouver pour A Sort of Sound Track for U.F.O. Il en ressort pour moi deux morceaux instrumentaux dont une première version du morceau A White Sheep Walks qui concluait U.F.O., puis un autre de plus de huit minutes intitulé Terminus of Love. Ce dernier me fait un peu penser aux premiers Autechre pour certaines textures électroniques. Certaines nappes électroniques se désagrégeant subtilement me semblent par contre plutôt réminiscentes du shoegaze que NARASAKI pratique avec son groupe Coaltar of the Deepers. L’émotion qui se dégage de Terminus of Love se fait ensuite plus franche. On imagine tout de suite une scène d’un film où la solitude du personnage principal nous ferait réfléchir à notre propre état d’être.

La musique de Sadesper Record me fait découvrir deux curiosités, des reprises intégrales du fameux et mythique album Loveless de My Bloody Valentine. La version jaune, s’intitulant Yellow Loveless, reprend la playlist de l’album original mais réinterprété par des groupes rock japonais. Cette version est sortie en 2013 et a été précédée par une version bleue coréenne sortie l’année d’avant et intitulée Loveless Tribute (Blue Loveless). Je parle de « curiosités » car j’avais d’abord du mal à imaginer comment on pouvait s’attaquer à cet album culte en essayant de le transcender. Aucun des morceaux ne dépasse l’original de MBV, mais j’ai beaucoup aimé un certain nombre de nouvelles versions proposées, surtout lorsqu’elles n’hésitent pas à s’écarter de la version originale. Je ne connais pas les groupes de la version coréenne mais un certain nombre de groupes de la version japonaise me sont connus comme Boris, Shōnen Knife, Tokyo Shoegazer (東京酒吐座) et Sadesper Record qui conclut l’album jaune avec une reprise de Soon. Les reprises sont plus ou moins intéressantes et s’éloignent parfois beaucoup de l’original. Je pense par exemple à la reprise de When You Sleep par Shōnen Knife ou à celle de Loomer par Electronic Sheep (전자양). Les versions qui sont dans le mimétisme maniaque de l’original comme la version de Only Shallow par Tokyo Shoegazer m’intéressent quand même moins car on pense trop à la supériorité évidente de la version de MBV. J’ai tout de suite apprécié la version atmosphérique post-rock longue de onze minutes de To Here Knows When du groupe Lemon’s Chair (レモンズチェアー) originaire d’Osaka, que je ne connaissais pas. J’aime aussi leur version de What You Want vers La fin de l’album Yellow Loveless. J’aime la délicatesse de la version de I Only Said par le groupe coréen GhostMutts sur Blue Loveless et le final avec Soon par Sadesper Record. Cette dernière version est relativement proche de l’original de MBV, mais le discret et occasionnel beat de percussion électronique vient tout changer. En fin de compte, j’aurais envie de faire une compilation de ces deux compilations avec les morceaux que je préfère des Yellow et Blue Loveless. Ma playlist serait la suivante:

1. Only Shallow – Vidulgi OoyoO sur Blue Loveless (version coréenne)
2. Loomer – Electronic Sheep (전자양) sur Blue Loveless (version coréenne)
3. Touched – The Sodom Project sur Yellow Loveless (version japonaise)
4. To Here Knows When – Lemon’s Chair sur Yellow Loveless (version japonaise)
5. When You Sleep – Shōnen Knife sur Yellow Loveless (version japonaise)
6. I Only Said – GhostMutts sur Blue Loveless (version coréenne)
7. Come In Alone – AGE of PUNK sur Yellow Loveless (version japonaise)
8. Sometimes – KiHap sur Blue Loveless (version coréenne)
9. Blow A Wish – Soil Sugar Poco Largo sur Blue Loveless (version coréenne)
10. What You Want – Lemon’s Chair sur Yellow Loveless (version japonaise)
11. Soon – Sadesper Record sur Yellow Loveless (version japonaise)

Ces deux compilations montrent en tout cas l’empreinte de My Bloody Valentine sur les scènes rock indépendantes japonaise et coréenne. Je ne connais pas assez la scène indie coréenne pour en parler, mais pour la scène japonaise en tout cas, Loveless n’est pas simplement un album culte, mais est une sorte de matrice sonore qu’on retrouve encore maintenant dans le son de nombreux groupes, ayant progressivement réinterprété ce shoegaze selon leur propre sensibilité.

Laisser un commentaire