
Une fois n’est pas coutume, je me suis décidé au dernier moment d’aller voir Ichiko Aoba (青葉市子) en concert. Alors que Nicolas me disait qu’il avait l’intention d’acheter un de ses disques, je me suis moi-même rappeler que je n’avais pas encore écouté dans son intégralité son dernier album Luminescent Creatures sorti en Février 2025. Je me suis ensuite demandé si elle avait organisé une tournée nationale pour cet album car il est relativement récent. J’ai toujours eu envie d’aller la voir sur scène mais, je ne sais pour quelle raison, cette idée ne s’était pas concrétisée jusqu’à maintenant. Ichiko Aoba a en effet entamé une tournée japonaise qui vient juste de démarrer au Suntory Hall à Akasaka le 13 Août 2025. Je vois par chance qu’il reste quelques places pour le concert à Yokohama au Minato Mirai Hall (横浜みなとみらいホール) le Lundi 18 Août 2025. Comme il s’agit du dernier jour de mes petites vacances estivales, je trouve cette journée tout à fait adaptée pour terminer ces vacances en beauté. J’ai réservé ma place le Dimanche 17 Août pour le lendemain donc, sachant que la date suivante de retour à Tokyo était déjà complète. Il me faut environ une heure pour aller jusqu’à Yokohama Minato Mirai, mais ce long parcours en train m’a permis de me mettre dans l’ambiance du dernier album dont je ne connaissais que quelques morceaux. Comme le laisse clairement deviner son titre, cette tournée intitulée Reflections of Luminescent Creatures supporte directement ce nouvel album. Après les deux dates à Tokyo, celle de Yokohama puis deux à Osaka en Août, elle part vers Fukuoka, Hiroshima, Nagoya et Matsuyama en Septembre, puis Beppu, Sapporo, Kyoto, Morioka, Sendai en Octobre. En Novembre 2025, après deux dates au Japon à Kanazawa et Niigata, elle s’envole pour quelques dates en Amérique du Sud. Cette tournée est en fait mondiale, car Ichiko Aoba passera ensuite au Royal Albert Hall à Londres en Mars 2026 puis à Los Angeles en Avril 2026. Je vois malheureusement, comme d’autres artistes japonais, que les dates en Angleterre sont privilégiées par rapport à Paris, par exemple.


Le fait que la tournée se déroule dans des salles conçues pour la musique classique, avec une acoustique étudiée pour les formations orchestrales, me plaisait beaucoup. J’imagine très bien ces salles être en mesure de transmettre toutes les qualités musicales et les nuances vocales de l’artiste et sa formation. Elle est en effet entourée d’un groupe de musiciens pour cette tournée, parmi lesquels Tarō Umebayashi (梅林太郎) au piano et également co-créateur de l’album Luminescent Creatures. Tarō Umebayashi a en fait également co-composé, arrangé et produit l’album précédent d’Ichiko Aoba, Windswept Adan (アダンの風). Luminescent Creatures fonctionne en fait comme une suite conceptuelle de Windswept Adan, avec cette même atmosphère de paysages naturels marins inspirés des îles d’Okinawa. Depuis Windswept Adan, Tarō Umebayashi est venu enrichir l’univers sonore en apportant des instruments variés, sans pourtant altérer l’approche intimiste et profondément émotionnelle d’Ichiko Aoba. La formation de cette tournée se composait en tout de neufs musiciens entourant Ichiko: Tadashi Machida (町田匡) et Yurina Arai (荒井優利奈) aux violons, Rachel Yui Mikuni (三国レイチェル由依) pour l’alto et Yukinori Kobatake (小畠幸法) au violoncelle, Ikumi Maruchi (丸地郁海) à la contrebasse, Tomoyuki Asakawa (朝川朋之) à la harpe, Inae Jeong (丁仁愛) à la flûte et Manami Kakudō (角銅真実) aux percussions et aux chœurs. Le Minato Mirai Hall est une grande salle de concert d’environ 2000 places. Elle n’est certes pas aussi prestigieuse que le Suntory Hall d’Akasaka même si ces deux salles ont des points communs, comme la disposition en style ’vignoble’ avec le public disposé en terrasses tout autour de la scène et la présence d’un monumental orgue à tuyaux (celui de Minato Mirai ayant une forme de voiles de navire, en clin d’œil au port de Yokohama). Enfin, l’orgue n’était pas utilisée pour ce concert. Des effets de lumière représentant les créatures luminescentes entourant Ichiko y étaient projetés.


Je suis arrivé à Minato Mirai devant le grand hall vers 17h. L’ouverture des portes était à 17h30 pour un début de concert une heure après à 18h30. Ayant pris mon billet très tard, mon emplacement au dernier rang (sixième) du deuxième étage n’est pas idéal mais on a tout de même une bonne vue sur la scène permise par l’inclinaison des rangées. La boutique sur place vend divers goods mais j’avais de toute façon en tête d’acheter le CD de Luminescent Creatures. Il reste une bonne demi-heure avant le début de la représentation et donc assez de temps pour boire un verre de vin blanc à l’étage en observant le public tout autour de moi. Par rapport aux concerts récents auxquels j’ai assisté, le public est ici plus varié et cosmopolite, ce qui ne m’étonne pas vraiment. Tout comme Windswept Adan, l’album Luminescent Creatures a été revu par la presse musicale étrangère, en l’occurence Pitchfork, et sélectionné comme « Best New Music« . La beauté de la musique d’Ichiko Aoba traverse les continents avec la liberté et la fraîcheur d’une petite brise. Je rejoins ensuite ma place, assis entre un homme d’une soixantaine d’années et une jeune fille d’une vingtaine d’années. L’ambiance est calme et apaisée. On entend tout juste le fond sonore composé de bruits légers de cloches fūrin (風鈴). Sur la scène, des longues feuilles de fougère, avec ce qui pourrait être un os de baleine, sont placées devant les instruments et des petits éclairages montées sur des tiges. L’atmosphère pendant le concert nous donnera l’impression d’être au bord de l’océan le soir éclairé par quelques bougies.


Le concert démarre vers 18h30 comme prévu. Les musiciens entrent d’abord sur scène suivis par Ichiko vêtue d’une robe d’un rouge éclatant. Les applaudissements sont chaleureux et accompagneront chaque morceaux du concert. Elles interprète une vingtaine de morceaux pour environ 1h45, le tout ponctué par quelques messages au public. Elle joue la quasi totalité des morceaux du nouvel album Luminescent Creatures et un grand nombre de Windswept Adan, pour mon plus grand plaisir. Certains morceaux comme Porcelain, Sagu Palm’s Song ou encore Luciférine me donnent des frissons dès les premières notes. Quelques morceaux d’Ichiko Aoba sont littéralement beaux à en pleurer, et ça peut être parfois difficile de retenir ces émotions lorsqu’on écoute sa musique, surtout sur ces deux derniers albums qui ont une capacité à nous envelopper entièrement. La mise en scène avec projection d’effets lumineux est à la fois féerique et mystérieuse. Ichiko chante sans jouer d’instruments sur les premiers morceaux de Luminescent Creatures puis se tourne vers un clavier. On l’a verra ensuite jouer de la guitare électrique, une Fender rouge, ce qui était pour moi assez inattendu. Elle ne joue bien sûr pas de riffs endiablés et sa manière de jouer est proche de l’acoustique. Sa guitare acoustique n’est bien entendu pas très loin et elle en jouera en chantant sur de nombreux morceaux. Je me rends compte qu’un grand nombre de morceaux du nouvel album, comme tower ou aurora, me plaisent vraiment beaucoup. On y trouve une subtilité rare, une délicate sensibilité, une évidence qui ne se force pas, une beauté mélancolique qui sait rester légère. J’ai toujours eu le sentiment qu’Ichiko Aoba sera reconnue un jour comme trésor national (日本の宝). Ça peut paraître exagéré mais j’en ai la conviction début longtemps, depuis que j’ai découvert l’album Windswept Adan, qui est celui par lequel je suis entré dans son univers unique. On a en fait l’impression à travers ses morceaux qu’elle a un cœur pur, peut-être à cause de la lumière qui se dégage de son chant malgré la mélancolie souvent présente, et on le ressent même dans ses messages vers le public mélangeant reconnaissance envers tous ceux qui sont venus aujourd’hui et une certaine retenue. Les acclamations de la salle étaient nourries après le dernier morceau, le très beau SONAR du dernier album, pour la faire revenir sur scène avec son groupe. Elle interprète d’abord le morceau Seabed Eden, dans sa version réécrite en français par la musicienne et chanteuse française Pomme (de son vrai nom Claire Pommet). Je connaissais ce morceau mais on avait tout de même un peu de mal à reconnaître la prononciation française. Je ne connaissais pas le morceau suivant Asleep among Endives (アンディーヴと眠って) qui est un très beau single, à priori présent sur aucun album. Dormir parmi les endives, nous dit-elle dans ce morceau. Sur tous ces albums et sur les deux derniers en particulier, on la sent proche de l’environnement naturel qui l’entoure et qui fait partie entière de ses compositions. Sur certains morceaux, elle souffle même dans le micro pour imiter le bruit du vent. Elle fredonne aussi et on a le sentiment qu’elle suit très librement ses envies. Certains morceaux, comme prisomnia ou COLORATURA au début du set, n’ont pas de paroles intelligibles. Ichiko chante des sons et murmure comme des voix que l’on entendrait dans une forêt profonde remplie de créatures mystérieuses. Musicalement, COLORATURA est sublime et nous transporte dans un ailleurs dès les premières notes. De l’album Luminescent Creatures, je ne suis pas certain qu’elle ait interprété le deuxième morceau 24° 3′ 27.0″ N, 123° 47′ 7.5″ E car c’est un morceau court et certains morceaux du set s’enchainaient de manière continue. Ce titre étrange correspond en fait aux coordonnées d’un phare sur l’île de Hateruma (波照間島) au large de l’archipel d’Okinawa, au Sud des îles Iriomote, Taketomi et Ishigaki. Lorsqu’on vérifie sur Google Maps, on constate que ce phare est surnommé ’Ichiko Aoba Lighthouse’ (je ne sais pas s’il s’agit d’une appellation officialisée). Ce phare est le plus méridional du Japon se trouvant sur une île habitée. Ce morceau d’Ichiko Aoba reprend une chanson du folklore de cette île Hateruma. En y repensant, je pense qu’elle a bien interprété ce morceau car elle a évoqué une composition qui n’est pas d’elle, mais je ne sais plus à quel moment il se situait dans la setlist.


Outre le fait de ne pas mettre décidé un peu plus tôt pour pouvoir profiter du concert un peu plus près de la scène, le seul petit regret que je formulerais est la qualité de la climatisation de la salle. Il faisait une petite chaleur moite pas très agréable par moments. J’aurais aimé ne pas être dérangé par cela. Tout était très sobre, par rapport aux concerts que j’ai pu voir précédemment dans des Live Houses. Nous étions ici dans un hall de musique classique, ce qui explique cela. De ce fait, je ne me sentais pas dans l’idée de venir en short et en t-shirt. La majorité des spectateurs semblaient être dans ce même état d’esprit. Les photographies étaient strictement interdites pendant le concert, ce qui est nécessaire, et il n’y avait pas d’affiches à prendre en photo-souvenir à l’entrée du hall. Je me permets donc de montrer certaines photographies prises par Kodai Kobayashi (小林光大) sur ce billet pour illustrer mon propos, en supplément de celles que j’ai pris moi-même dans la salle encore quasiment vide. Et pour compléter ce billet, tout en écoutant Luminescent Creatures en boucle depuis quelques jours, terminons par quelques mots d’Ichiko Aoba adressés au public: « Soyez libres, suivez vos envies, profitez-en pleinement » (自由に、思いのままに、心ゆくまで楽しんでいってください).
Pour référence, je note ci-dessous la setlist du concert de la tournée Reflections of Luminescent Creatures d’Ichiko Aoba au Yokohama Minato Mirai Hall le Lundi 18 Août 2025:
1. pirsomnia, de l’album Luminescent Creatures
2. aurora, de l’album Luminescent Creatures
3. COLORATURA, de l’album Luminescent Creatures
4. Horo (帆衣), de l’album Windswept Adan
5. Parfum d’étoiles, de l’album Windswept Adan
6. mazamun, de l’album Luminescent Creatures
7. tower, de l’album Luminescent Creatures
8. Porcelain, de l’album Windswept Adan
9. FLAG, de l’album Luminescent Creatures
10. Chi no Kaze (血の風), de l’album Windswept Adan
11. Hagupit, de l’album Windswept Adan
12. Easter Lily, de l’album Windswept Adan
13. Sagu Palm’s Song, de l’album Windswept Adan
14. Dawn in the Adan, de l’album Windswept Adan
15. Adan no Shima no Tanjyosai (アダンの島の誕生祭), de l’album Windswept Adan
16. Luciférine, de l’album Luminescent Creatures
17. SONAR, de l’album Luminescent Creatures
18. Seabed Eden (French version, par Pomme), single
19. Asleep among Endives (アンディーヴと眠って), single
20. Wakusei no Namida (惑星の泪), de l’album Luminescent Creatures
