


Ce n’est pas la première fois que je prends des tétrapodes (テトラポッド) en photo et ce ne sera sûrement pas la dernière, car ces objets sont fascinants. Ce genre d’infrastructure de béton brutalise autant les côtes qu’il les protège de l’érosion et des vagues. Ils sont posés en vrac, les uns sur les autres.
Je me suis toujours demandé si cette organisation désordonnée pouvait créer des espaces vides entre ces volumes de béton armé au-dessus de l’océan, des espaces exigus dans lesquels pourrait s’infiltrer une personne. Loin de moi l’idée, cependant, d’aller grimper sur ces blocs pour y chercher des passages secrets vers des espaces intérieurs.
Peut-être que ces vides n’existent que dans mon imagination et qu’ils ne sont que des poches d’ombre où s’engouffrent le vent et le bruit des vagues. Je me suis aussi dit qu’on pourrait peut-être y découvrir un Tokyo Parallèle, mais nous ne sommes pas à Tokyo. Nous sommes ici à Chiba, à Tateyama, à l’extrémité de la préfecture.
Si un passage existait réellement entre ces blocs, il ne conduirait sans doute pas à des espaces cachés de la ville. Il déboucherait peut-être sur un endroit où l’on se retrouverait seul, dans une chambre de béton ouverte sur l’horizon de l’océan. Je n’irais pas vérifier ce qu’il y a entre ces masses de béton. Je préfère conserver l’idée qu’elles abritent quelque chose d’inaccessible. J’ai simplement pris ces quelques photographies, en y ajoutant une part d’ombre, puis je suis resté face à la mer, laissant aux tétrapodes le soin de garder leur secret.

J’écoute en ce moment le EP Suture (2022) de l’artiste électronique underground britannique KAVARI, de son vrai nom Cameron Sofia Winters. La musique de KAVARI est puissante et sans concession, et n’est clairement pas pour toutes les oreilles. Cet EP de quatre morceaux pour un total de 15 minutes mêle des éléments d’électronique industrielle, de dark ambient et de toutes sortes de distorsions et de sons expérimentaux. Les fragments de voix utilisés sont souvent étranges, comme des extraits de films d’épouvante. Des titres comme Attachment Style ou Someone Loved It mêlent des textures abrasives, des basses profondes et ces voix fragmentées, créant une atmosphère qui peut rappeler une forme de romantisme sombre presque gothique. Les deformations sonores sont parfois extrêmes et en deviendraient même choquantes comme sur le troisième morceau Mirroring (Like Me), mais de cet univers sombre en ressort une beauté diffuse qui nous accapare au fur et à mesure des écoutes. La tension que je qualifierais de psychologique est omniprésente mais des moments de lumière apparaissent tout de même en cours de route, notamment sur le dernier morceau Ventilate, mais seulement après un beat incisif qui martèle notre esprit. Cette musique est très exigeante mais, dans le genre, c’est extrêmement brillant car d’une efficacité et d’une maîtrise redoutable. J’avais découvert KAvARI à travers les playlists de Yeule sur la radio NTS, et les morceaux qu’elle avait choisi faisaient partie des plus difficiles d’approche. Cet EP est en comparaison plus facile à appréhender.
