Revenons quelques jours en arrière, à la toute fin de l’ère Heisei. Nous nous sommes posés la question de l’endroit où nous pouvions passer cette dernière journée de l’ère Heisei alors qu’il pleuvait un peu dehors. Nous décidons d’aller voir une dernière fois l’océan pacifique avant le changement vers l’ère Reiwa. Je suis conscient du léger ridicule de cette phrase, mais l’air de rien on a tous joué le jeu médiatique nous faisant croire à un changement important avec le basculement d’ère. En y pensant maintenant, la passage à l’ère Reiwa n’a pas changé grand chose à part une légère sensation de vide. En comparaison, je suis beaucoup plus affecté par le changement d’année qui remet en quelque sorte les compteurs à zéro. En général, le passage à une nouvelle année me donne envie d’arrêter ce blog. En pensant à tout le temps et les efforts qui sont nécessaires pour nourrir ce blog pendant une année entière, je ressens toujours en début d’année comme un découragement de m’y remettre. Ce sentiment passe après quelques jours et semaines lorsque le rythme de la vie normale reprend. Le passage à l’ère Reiwa n’a pour le moment pas affecté mon rythme de publication sur Made in Tokyo.
Nous allons donc voir l’océan à Hayama, une petite bourgade au bord de la mer que j’apprécie beaucoup. Il n’a pas énormément de chose à voir à part l’océan mais j’aime l’ambiance de cet endroit. En fait, nous voulions aller déjeuner au restaurant familial Denny’s de Hayama, donnant une vue directe sur l’océan. C’est une situation particulièrement étonnante pour un restaurant familial bon marché d’être directement accolé à l’océan. Malheureusement, je ne sais pour quelle raison mais il a fermé ses portes il y a quelques mois. Comme solution de secours, nous filons vers le musée d’art moderne de Hayama, situé un peu plus loin. Nous déjeunerons en début d’après midi, dans le restaurant d’influence italienne qui se trouve dans l’enceinte du musée. J’aime aussi beaucoup la vue depuis ce restaurant. On y voit l’océan assez mouvementé et quelques surfeurs essayant de grimper sur les vagues, après de longues périodes de réflexion. Nous n’irons pas visiter les expositions du musée cette fois-ci car nous préférons nous promener dans le parc pour s’approcher de la mer, même sous une pluie fine. On se rend compte que le parc Shiosai juste à côté est ouvert et gratuit aujourd’hui. Je ne me souviens plus si j’avais déjà visité ce parc mais il est extrêmement agréable même sous la pluie. Il faut dire qu’il est tout proche de la résidence secondaire impériale. En fait, ce parc et le petit musée de la marine à l’intérieur étaient autrefois rattachés à la résidence impériale. L’Empereur de l’ère Taishō vécut ses dernières années dans la villa impériale de Hayama, jusqu’à sa mort d’une pneumonie suivie d’un crise cardiaque en décembre 1926. Il avait de nombreux problèmes de santé rendant l’exercice du pouvoir difficile et il s’était retiré pour ses raisons de santé à Hayama. L’Empereur Shōwa, son fils alors Prince Hirohito, lui succéda et la cérémonie de succession se déroula dans les jardins du parc Shiosai. La famille impériale vient parfois dans cette villa et sur la plage devant, bien calme et à l’abri des regards (sauf depuis le parc Shiosai, à travers les branches d’arbres). Le musée de la marine montrait quelques vieilles photographies de séjours de la famille impériale à Hayama. En venant dans ce lieu un peu par hasard, on se dit qu’on célèbre à notre façon la transition impériale. En faisant une recherche sur Made in Tokyo, je me rends que nous étions en fait déjà venu dans ce parc car deux photographies prises en mai 2005 en témoignent. Je n’avais pas été très emballé par ce jardin à l’époque, contrairement à ce qu’on a pu voir cette fois-ci. Le parc Shiosai n’était peut être pas aussi bien entretenu que maintenant, il y a exactement 14 ans de cela.
Parlons un peu musique pendant quelques brefs instants. J’aime beaucoup écouté la radio en voiture. J’ai d’ailleurs toujours eu une préférence pour la radio par rapport à la télévision, certainement depuis l’époque de mon adolescence où certaines radio le soir étaient, en apparence du moins, complètement libres dans leurs programmes. Sur la radio J-Wave que l’on écoute sur le chemin du retour de Okutama, sur les routes de montagne longeant la rivière naissante Tama (j’y reviendrai plus tard), Emi Kusano du groupe Satellite Young présente ses activités artistiques du moment mélangeant créations musicales et installations artistiques. Le morceau Moment in Slow Motion est diffusé pendant l’émission de radio. J’aime beaucoup ce morceau pour son ambiance neo City Pop, une version moderne du style musical japonais des années 80. Le style City Pop bénéficie d’une petite résurgence ces dernières années. La popularité soudaine et inattendue du morceau Plastic Love de Mariya Takeuchi sur l’album Variety de 1984 est le meilleur exemple de ce revival, ne serait ce que pour les millions de vues que ce morceau à généré sur YouTube. Je n’ai pas l’habitude de me faire piéger par le nombre de vues ou de like sur les réseaux sociaux, mais j’avoue que je me suis laissé intriguer par le buzz autour de ce morceau Plastic Love et je ne suis pas resté insensible aux qualités du morceau. Je le réécoute régulièrement, car il a un côté addictif. Il y a certains morceaux de musique pop japonaise des années 80 que j’aime écouter de manière régulière, le morceau Moon du groupe Rebecca, sorti en 1988 sur l’album Poison, en est un bon exemple. J’en avais déjà brièvement parlé dans un billet précédent, ce morceau que j’écoute depuis plus de 20 ans a une place particulière dans ma discothèque personnelle tout comme le morceau Mother de Luna Sea. Il y a plusieurs mois déjà, je m’étais mis à écouter l’album Fūyu Kūkan de Tomoko Aran, sorti en 1983, après avoir apprécié en boucle un des morceaux, I’m in Love, et avoir été intrigué par la couverture bleue un brin futuriste de l’album. Je ne suis pas fanatique de l’album, mais je ne sais quelle force me pousse à le réécouter de temps en temps, peut être à cause du morceau Hannya, qui est vraiment particulier et fait une coupure avec le reste de l’album. Ce type de morceaux un peu casse-gueule mais qui fonctionne bien dans son originalité, m’attire toujours beaucoup.
Mais revenons un peu vers Emi Kusano et son groupe Satellite Young. J’aime en fait beaucoup sa manière de chanter, qui peut paraître comme non-naturelle à la limite de la dysharmonie dans les couplets tandis que le refrain reprenant le titre du morceau est lui extrêmement fluide et accrocheur. Je pensais au début que c’était dû au fait qu’elle chante en anglais (dans l’emission de radio, elle nous dévoile que les textes en anglais ont été traduits avec Google Translate), mais en fait non, j’ai cette même impression lors des couplets en japonais. En fait, comme indiqué un peu plus haut, j’aime les morceaux qui naviguent sur un filet étroit entre justesse et dysharmonie. Je ne pense pas aimer les autres morceaux du groupe mais j’adore celui-ci au point de l’écouter sans arrêts. L’ambiance musicale composée de synthétiseurs très marqués années 80 fonctionne très bien. Je suis loin d’être nostalgique de la musique des années 80 que je n’appréciais pas beaucoup à l’époque à part certains morceaux qu’on entendait au Top 50, et je suis pratiquement néophyte sur la City Pop japonaise, mais ce morceau de Satellite Young fait vibrer une corde que je ne soupçonnais pas.
Nous n’étions pas allés voir le grand Bouddha de Kamakura depuis 14 ans. Un des avantages de tenir un blog depuis si longtemps est qu’on garde en note chaque visite et la période où on l’a effectuée. Il m’arrive assez souvent de faire une recherche sur Made in Tokyo pour me remettre en tête la dernière fois où nous sommes allés quelque part. Pour le grand Bouddha de Kamakura situé dans l’enceinte du temple bouddhiste Kōtoku-in, cela fait déjà 14 ans. Le temps passe vraiment très vite. Il n’a bien sûr pas changé du tout et la foule est au rendez-vous pour en faire le tour et entrer à l’intérieur. Je garde les deux premières photographies juste au niveau des genoux du Daibutsu et des fruits en offrande, ce qui donne l’impression qu’il est seul autour des forêts de montagne et sous le ciel menaçant. La pluie n’était pourtant pas prévue pour cette journée au milieu de la longue Golden Week de 10 jours, mais des nuages sombres ont soudainement recouvert le grand Bouddha. C’était finalement une bonne chose pour donner à ces photographies une dimension dramatique. Après quelques dizaines de minutes et un peu de pluie, des éclaircies percent enfin les nuages et donnent une toute autre ambiance aux lieux. Nous voulions ensuite marcher ensuite dans les passages de basses montagnes de Kamakura pour rejoindre le temple Zeniarai Benten, mais la pluie a rendu le chemin de terre impraticable avec nos chaussures non adaptées.
C’est en quelque sorte une tradition de regarder l’émission musicale de la NHK Kōhaku Uta Gassen NHK紅白歌合戦 pour le réveillon du 31 décembre et nous n’y dérogeons pas cette année. Avec les années, j’ai même appris à apprécier cette émission au point de ne pas vouloir la manquer. Elle permet de faire un tour d’horizon de tous les artistes et groupes qui ont bien marché commercialement pendant l’année. L’émission comporte bien sûr son lot d’artistes d’un autre âge chantant toujours les mêmes morceaux tous les ans, du Enka par exemple, Matsuda Seiko qui chante encore et toujours les chansons de ses débuts, ou des vieux tubes légèrement mis à jour, ainsi que tous les groupes de l’agence d’idoles masculines Johnny’s Entertainment qui brillent par la répétition des mêmes formules mièvres et sans intérêt.
Malgré cela, la rétrospective du mainstream japonais est assez bien représentée, donc donne un très bon aperçu culturel de ce qui a compté cette année pour le « meilleur » comme ce morceau Lemon de Kenshi Yonezu 米津玄師 aux 250 millions de vues sur YouTube ou le « pire » comme le morceau U.S.A. du groupe DA PUMP reprenant des rythmes eurobeat revisités. Le « pire » car ce morceau de DA PUMP tombe dans les profondeurs abyssales du non-intérêt musical, mais est tout de même repris à toutes sauces dans les médias et même à un moment du spectacle comique que nous avons vu à Ginza. Le « meilleur » car on ne reste pas indifférent à la qualité de composition et aux capacités vocales de Kenshi Yonezu sur ce morceau Lemon. Ce n’est pas un style de J-POP que j’écoute habituellement mais je ressens quand même le besoin d’écouter ce genre de morceaux de temps en temps, pour changer un peu de la musique alternative que j’écoute d’habitude et parce que c’est une musique qui semble idéale pour accompagner nos petits voyages en voiture. Kenshi Yonezu est assez discret et n’affectionne apparemment pas les apparitions télévisées. On dit qu’il avait d’abord refusé cette apparition sur la scène du hall de la NHK à Shibuya pour Kōhaku, pour finalement accepter à la condition qu’il interprète son morceau dans sa ville natale de Tokushima à Shikoku. La mise en scène dans le musée d’art Otsuka à Tokushima donnait une ambiance magnifique faite de pénombre et de lumière.
Kōhaku joue en quelque sorte le rôle d’une séance de rattrapage sur des morceaux dont je n’ai volontairement pas porté attention car en dehors de mon spectre d’intérêt musical, mais qui s’avère intéressant après une écoute plus attentive en se forçant à éliminer tout apriori. J’ai été par exemple agréablement surpris par le morceau et les mouvements de danse de Daichi Miura 三浦大知 sur le morceau Be myself. Je ne pensais pas que je pourrais aimer un morceau de Daichi Miura, mais ce rythme était accrocheur. Un peu plus tard dans la soirée, la performance de Sheena Ringo 椎名林檎 avec Hiroji Miyamoto 宮本浩次 (du groupe Elephant Kashimashi) sur le nouveau morceau Kemono yuku Hosomichi 獣ゆく細道 était vraiment particulière et poignante surtout pour la voix et la chorégraphie de Miyamoto. Sheena Ringo était un peu trop statique comme d’habitude. Je n’aimais pas trop le morceau quand il est sorti il y a quelques mois, mais il faut avouer que la performance était impressionnante. Je suis par défaut fan de Sheena Ringo, mais j’essaie de garder un avis critique sur la musique qu’elle crée et qui m’intéresse un peu moins ces derniers temps. Mais, force est de constater qu’après avoir vu quelques fois la performance scénique du morceau, je finis par retenir et apprécier cet air.
Le groupe electro-pop Perfume est également habitué de Kōhaku depuis quelques années et comme d’habitude les effets spéciaux des morceaux de Perfume sont toujours beaucoup plus impressionnants que les morceaux eux mêmes qui se font complètement oublier. J’aimerais apprécier un morceau du groupe mais je n’ai pas encore trouvé, ou peut être seulement le morceau Fusion sur le dernier album Future Pop, car il est assez différent de la pop électronique ultra sucrée qu’on peut entendre en général de Perfume. De Kōhaku, je retiendrais également DAOKO, car c’était sa première apparition dans l’émission. Une représentation dans l’émission est une consécration pour un/une artiste, une reconnaissance de la profession. Le formalisme de la NHK doit jouer sur l’importance d’apparaître dans cette émission pour les artistes. En fait, c’est ce formalisme que j’aime également observer car l’émission est en direct et il y a forcément des couacs. Je me souviens d’une année où le leader du groupe Kishidan, Show Ayanocozey, sous le nom de DJ OZMA avec sa troupe du moment étaient apparus sur scène avec des t-shirts représentant d’une manière très réaliste des seins de femme. Il a été depuis banni de l’émission, bien que je ne pense pas que ça ait joué sur sa carrière. Le côté subversif lui a peut être été bénéfique d’ailleurs. Pour revenir à DAOKO, que je suis de loin mais dont j’apprécie quelques morceaux comme ShibuyaK sorti en 2015, elle reprenait sur la scène de Kōhaku un morceau de l’année dernière Uchiage Hanabi 打ち上げ花火. C’est un peu bizarre car elle aurait pu choisir un morceau plus récent de son nouvel album Shiteki Ryoko 私的旅行 sorti cette année, comme le single Owaranai Sekai de 終わらない世界で, que j’aime assez, ou Bokura no Network 僕らのネットワーク, en collaboration avec Yasutaka Nakata 中田 ヤスタカ mais moins intéressant. On peut comprendre qu’elle ait choisi le morceau qui l’a fait connaître du grand public l’année dernière. Alors qu’elle chantait Uchiage Hanabi en duo avec Kenshi Yonezu, dont je parlais plus haut, en 2017, elle interprète une version en solo de ce morceau à Kōhaku. C’est aussi la version présente sur son album.
Aimyon あいみょん est une jeune chanteuse, une des révélations de cette année 2018 avec le morceau Marigold マリーゴールド. On dit qu’elle a une belle voix et que les paroles de ses chansons sont des compositions intéressantes de mots, mais j’ai du mal à accrocher à ce style, car il est trop universel. Ce morceau me fait penser à ce que pourrait chanter le groupe Spitz. C’est une musique qui se laisse écouter facilement, sans efforts, mais qui pour moi, ne monopolise pas toute mon attention et je finis vite par m’ennuyer en court de morceau. Yoshiki, la force motrice du groupe mythique X JAPAN, est également habitué de Kōhaku depuis plusieurs années et interprète cette fois deux morceaux à la batterie ou au piano, dont un morceau intitulé Red Swan avec d’autres membres d’actes majeurs du feu rock flamboyant visual kei à savoir Hyde, le chanteur de L’arc~en~ciel et Sugizo, guitariste de LUNA SEA. Je ne me souviens déjà plus du morceau qu’ils interprétaient ensemble, car j’étais en fait plus intrigué de les voir jouer ensemble. A mon arrivée à Tokyo en 1999, j’écoutais beaucoup d’albums de L’arc~en~ciel, mais j’ai du mal à les réécouter maintenant à part quelques morceaux de l’album Heart sorti en 1998. J’aime bien revenir vers LUNA SEA par contre, en particulier l’album Mother sorti en 1994, qui est leur chef-d’œuvre et que je place personnellement de ma liste des meilleurs albums rock japonais. Par contre, je ne suis pas vraiment leurs dernières créations musicales, le groupe étant encore actif à présent. Sugizo prête régulièrement main forte à X JAPAN sur leurs concerts, il est donc habitué d’être aux côtés de Yoshiki. Le reste des membres de X JAPAN n’étaient pas présents cette année. Peut être que Toshi, le chanteur du groupe, est trop occupé à vendre son image au plus offrant sans se soucier de sa dégradation, car on le voit maintenant intervenir dans des émissions de variétés, comme des quizz. Il garde sa veste de cuir cloutée mais apparaît maintenant comme une mascotte un peu ridicule. Yoshiki apparaît également dans des émissions de variétés ces dernières années mais arrive plus ou moins à garder son aura. La force persuasive télévisuelle au Japon est en général destructrice de l’art musical.
La soirée passe très vite. Plus les années passent, plus le temps passe vite et nous arrivons très vite à la fin de l’emission vers 23h40. Pendant les vingt dernières minutes de l’année, NHK nous montre toujours des images de sanctuaires dans la nuit, filmés sous un éclairage bien étudié mettant toujours en valeur l’architecture du lieu. On nous montre les premières personnes rejoignant le sanctuaire dans la nuit et dans le froid pour la première prière de la nouvelle année. J’attends toujours qu’on nous montre un sanctuaire en montagne sous un mètre de neige, mais ce n’était pas le cas cette fois-ci. En regardant ces images, nous nous préparons également mentalement à sortir dans le froid vers le sanctuaire de Aoki juste à côté. J’aime ce moment dans le froid et la nuit. Il y a déjà du monde dans le petit sanctuaire mais il règne une tranquillité admirable. Ce n’est pas le silence, mais presque. Les gens parlent normalement pourtant, mais une grande sérénité règne en ce lieu. Un feu de camp est allumé sur la petite place devant le sanctuaire et on vient s’y réchauffer avec un verre de amazake offert généreusement par le personnel ou les volontaires du sanctuaire. On ne reste pas très longtemps mais assez pour s’imprégner de l’ambiance. Je bois mon verre de amazake lentement exprès pour faire durer un peu plus ce moment dans la pénombre, éclairé par quelques lanternes et par le feu de camp.
Nous retournerons au sanctuaire le lendemain matin, en empruntant l’entrée principale s’ouvrant sur un escalier de plus de cent marches donnant accès à l’unique bâtiment du sanctuaire en haut de la colline. Pour 200 yens, nous nous procurons un mikuji qui nous indiquera notre bonne fortune pour l’année qui démarre. Il s’agit de folklore, bien entendu, mais Zoa y croit très fort et est particulièrement content quand il décroche un « Daikichi », une grande chance, pour la nouvelle année. En ce qui me concerne, je n’aurais qu’une demi-chance Hankichi cette année, mais je n’ai de toute façon pas le souvenir d’avoir eu un Daikichi ces dernières années.
Le premier de l’an est comme toujours une journée très calme à ne pas faire grand chose à part manger les plats froids Osechi, accompagnés cette fois-ci d’un sake de Kobe dont l’étiquette dorée représente un sanglier, le symbole de cette nouvelle année. Nous nous déplaçons le deuxième jour de l’année en direction de Chigasaki, mais plus près des montagnes à Isehara. En haut de la petite montagne de Ōyama se trouve un sanctuaire nommé Ōyama Afuri Jinja 大山阿夫利神社. On interprète également le nom de cette montagne où se trouve le sanctuaire par d’autres kanji 雨降山, qui veulent dire la montagne où la pluie tombe. Il ne pleuvait pas le jour de notre visite mais le ciel était étrangement couvert au dessus de la montagne. Ōyama est une des montagnes de la chaîne Tanzawa et elle culmine à 1252 mètres d’altitude. Le sanctuaire n’est pas tout à fait situé au sommet de la montagne mais dans les hauteurs. On y accède en empruntant un train à traction par câble qui monte à l’oblique sur le flanc de la montagne. Le wagon unique du train est également construit à l’oblique, dans un style similaire à celui de Hakone, et a reçu le prix Good Design en 2016. Je pense que le wagon a été renouvelé récemment car ce train à traction par câble est plus ancien que 2016. Pour accéder à la station de train, il faut marcher pendant 25 minutes depuis le parking dans le centre de la bourgade.
Avant de monter, nous déjeunons dans un bel endroit, une vieille maison faisant musée d’art moderne à l’étage et restaurant de tofu au rez-de-chaussée. Il n’y a pratiquement que des restaurants de tofu dans la bourgade de Ōyama, c’est une spécialité. Le restaurant qui fait musée s’appelle Mushin Tei. En attendant nos plats, je monte à l’étage par l’escalier en bois. Les trois pièces du musée sont couvertes de tatami et séparées de portes coulissantes. On y montrait des peintures et des sculptures de l’artiste Yu Seino. Dans la salle à manger du restaurant, un grand piano à queue est installé dans un coin. Personne n’en joue ce jour là, mais j’imagine qu’on doit parfois y jouer le soir à certaines occasions.
Après le déjeuner, nous commençons notre « ascension » vers la station du train à câble. Ce n’est pas un chemin de terre dans la forêt qui nous y amène, mais une étroite rue piétonne en escaliers bordée de petits magasins d’un autre âge et de restaurants. La rue est couverte d’une toiture de tôle à certains endroits qui ressemblent à des points étapes à notre ascension. Il y a du monde à monter ces marches mais ça reste très acceptable, par rapport à ce que l’on peut voir à Enoshima par exemple où l’on doit marcher au pas. Il faut dire que Ōyama est plus difficile d’accès. Il y a bien un bus qui monte jusqu’ici depuis Isehara mais pas de station de train. Il faut plutôt se déplacer en voiture. L’endroit est pittoresque et la marche est agréable. Le train nous amène rapidement en quelques minutes dans les hauteurs de la montagne jusqu’au sanctuaire de Ōyama Afuri. A notre arrivée, la vue est dégagée et on peut voir l’océan pacifique au loin derrière la ville de Chigasaki. Il faut attendre un peu en file indienne en bas du sanctuaire mais l’attente se fait plus courte que ce que je pressentais pour un tout début d’année. En s’approchant du bâtiment principal du sanctuaire, on remarque tout de suite les décorations du toit comportant des épis appelés chigi aux extrémités du toit et de courts rondins décoratifs katsuogi. On retrouve par exemple ce type d’ornements sur les sanctuaires de Ise-Jingu. La lumière de fin d’après midi met particulièrement en valeur les dorures des chigi. Nous redescendons ensuite du sanctuaire en reprenant le train oblique. On peut également redescendre par un chemin de montagne mais il est déjà 16h passé et le soleil se couche dans à peine une heure en plein hiver.
Pendant les congés de début d’année, nous ne manquons jamais la course à pieds des universités Hakone Ekiden 箱根駅伝 qui relie en deux jours Tokyo, Ōtemachi pour être précis, jusqu’à Hakone pour ensuite revenir vers Tokyo. La course se fait en 5 étapes à l’aller et 5 étapes au retour, avec donc 10 coureurs différents par école se passant le relais d’étape en étape. Nous supportons l’école de Zoa tous les ans au même endroit sur la route nationale 1 juste avant l’étape de Totsuka sur la partie retour de la course. Nous nous postons au grand croisement de Harajuku. Rien à voir avec le Harajuku de Tokyo, bien que les kanji soient les mêmes. La course sera pleine de suspense cette année. Alors que Aoyama Gakuin a gagné 4 fois de suite et se préparait pour une cinquième victoire, la partie a été plus difficile que prévue. L’université de Tokai a finalement fini premier à l’arrivée à Ōtemachi, devant Aoyama Gakuin. L’université de Toyo finit troisième, alors que l’équipe avait dominé une bonne partie du parcours. Cette course est un événement important du nouvel an et on en parle beaucoup dans les émissions d’information les jours suivants. Le seul problème quand on regarde cette course, c’est que ça monopolise une bonne partie de la journée. Ce n’est pas un gros problème car le concept du nouvel an au Japon est de ne pas faire grand chose, mais les jambes finissent par nous déménager à tourner en rond dans les pièces de la maison.
En fin d’après midi, nous allons voir l’océan pacifique. Nous comptions aller faire un tour du côté de Hayama, un bord de mer que j’aime beaucoup, mais de nombreuses routes à Kamakura sont bloquées à la circulation au nouvel an. C’est par conséquent assez compliqué de se rendre à Hayama. Nous rebroussons finalement chemin vers la plage de Shichirigahama 七里ヶ浜 plus proche. Le soleil est déjà en train de se coucher au moment où nous arrivons. Zoa voulait absolument essayer son petit cerf volant de papier traditionnel Takoage. Il n’y a pas assez d’espace de plage pour faire évoluer le cerf volant donc on essaie dans une rue presque déserte, en pente avec vue sur l’océan. Mais, je ne peux m’empêcher de descendre plus vite que les autres sur la plage pour prendre ce soleil couchant en photographie. Des rayons du soleil couchant transpercent d’abord les nuages. Un dégradé subtil entre le bleu et le rouge se construit ensuite autour du Mont Fuji. L’océan brille de couleurs orangées et argentées. J’essaie de descendre sur le sable entre deux vagues, sans se faire mouiller les pieds. Je me pose quelques instants au pied du rempart de béton délimitant la plage de sable noir. Il y a une zone légèrement surélevée qui permet d’éviter les vagues tout en se trouvant au plus près d’elles. Le rayon de lumière se reflétant sur la surface de l’océan est traversé de temps à autres par un surfeur solitaire qui n’a pas peur du froid. J’essaie de prendre ces scènes en photographie, mais elles ne rendent pas aussi bien sur l’écran qu’en réalité… Nous rentrons le soir sur Tokyo vers 22h30 pour éviter le rush du retour de congé.
Nous allons assez souvent à Enoshima mais assez rarement jusqu’au bout de l’ile et c’était même la première fois que nous entrions à l’intérieur des grottes de Iwaya. J’aime beaucoup Enoshima même s’il y a en général beaucoup de monde qui s’y promène le week-end. L’ile n’est pas encore prise d’assaut par les cars de touristes, donc ça reste agréable. Il faut traverser l’ile dans toute sa longueur pour arriver aux grottes de Iwaya. La traversée de l’ile nous fait passer devant le sanctuaire de Enoshima, ses dépendances avec représentations de dragons. L’allée qui traverse l’ile nous fait aussi passer devant quelques magasins de souvenirs ouverts sur l’extérieur et des cafés, qui semblent se développer de plus en plus récemment. On redescend finalement vers le plateau maritime Chigogafuchi où se trouve l’entrée des grottes. On a assez vite fait le tour mais elles valent le déplacement, notamment pour la vue que l’on peut avoir de l’océan depuis le bord des grottes à travers les rochers, et par le fait qu’on se déplace à l’intérieur avec une petite bougie tout en faisant très attention de se baisser pour ne pas se cogner la tête. Le conduit de la grotte qui nous amène devant des stèles est très étroit mais tout de même bien protégé. Heureusement d’ailleurs qu’il est protégé, car nous avons été témoin de chutes de pierre dans la partie principale du conduit, heureusement recouvert d’un toit de plastique renforcé. On s’inquiète de ces chutes de pierre soudaine, mais on nous dit que ça arrive régulièrement et qu’il n’y a pas de danger. On croit sur parole le gardien des grottes, mais nous activons l’air de rien le pas pour ne pas rester très longtemps dans cette partie de la grotte.
Ces derniers temps, nous allons à Enoshima en voiture. Je connais bien la route qui part de Ōfuna et traverse Les collines de Kamakurayama. Elle se trouve juste en dessous du monorail suspendu qui file comme un fou tel des montagnes russes. J’aime cette route qui alterne quartiers de banlieue et passages dans les montagnes boisées. On aperçoit de temps en temps le Mont Fuji et il était d’ailleurs très dégagé ce jour là. Il y a de grands parkings en bas de Enoshima. Des motards se réunissent tous les week-ends à côté pour comparer leurs motos. Un peu plus loin, je reconnais le restaurant où vont souvent les quatre sœurs du film Notre petite sœur (海街ダイアリー) de Hirokazu Kore-Eda. J’avais beaucoup aimé ce film pour le jeu des actrices mais également pour sa lenteur qui nous laisse apprécier les lieux. Les scènes du film se passent à différents endroits de Kamakura, près de la station du temple Gokurakuji par exemple, mais également à Enoshima dans ce restaurant. Le restaurant familial, comme une cantine, s’appelle dans le film Umineko Shokudō (海猫食堂) et sert comme spécialité du poisson chinchard frit (アジフライ). En réalité, ce restaurant a l’écart des zones touristiques de l’ile se nomme Bunsa Shokudō (文佐食堂) et il sert plutôt du shirasu sur un bol de riz (しらす丼), une des spécialités reprises par de nombreux restaurants de l’ile. Nous n’y sommes pas entrés cette fois-ci, mais ça sera peut être pour une prochaine fois.
Un arbre sculpté par le vent nous accueille dans l’enceinte du grand sanctuaire de Tsurugaoka Hachimangu. Ce sanctuaire est particulier pour nous car nous nous y sommes mariés il y a plus de 14 ans. Un mariage avait d’ailleurs lieu au moment de notre visite. Je voulais prendre en photo les mariés mais Mari me décourage de le faire. Je me dis ensuite qu’elle avait raison et me demande même ce qui me poussait à vouloir les prendre en photo. Le kimono peut être. A Tsurugaoka Hachimangu, les cérémonies de mariage se passent dans un espace ouvert devant tout le monde. On n’est donc pas à l’abri des photographes. C’était aussi notre cas à l’époque. Il faisait assez chaud à Kamakura pour un mois de Septembre. Nous cherchons un café où l’on peut manger de la glace pillée aromatisée. Celles que nous choisissons sont au matcha ou au sésame avec des petites boules de mochi appelées shiratama. C’est un délice mais il faut s’activer pour terminer la glace avant qu’elle ne fonde dans son verre. Sur le chemin du retour en fin de journée, nous empruntons volontairement une étroite rue piétonne passant comme un labyrinthe entre les habitations. Je vois cette maison traditionnelle en bois dont le deuxième étage dépasse au dessus du muret. Elle est bien entretenue et un peu cachée par la végétation du jardin qui l’entoure. La lumière vient éclairer les surfaces de verre de ses parois minces et délicates. J’imagine quelques instants être à l’intérieur sur le tatami de la pièce à l’étage, les lumières du soir m’éclairant et me réchauffant de ses faibles lueurs. Une table basse en bois est posée au bord de la fenêtre. J’ouvre mon petit carnet noir moleskine et j’écris ces quelques lignes, sur un après midi à Kamakura, au sanctuaire de Tsurugaoka Hachimangu.