海を越え山を越えて飛ぶ

En cette belle journée ensoleillée et fériée de lundi, Mari me pose la question pas si simple que ça, de savoir ce qu’on va pouvoir faire pour en profiter. On se décide en général le jour même des endroits où nous allons nous promener, et mes idées ne sont pas toujours prises en compte en première instance. Une période de réflexion plus ou moins longue est souvent nécessaire mais mon idée, cette fois-ci, d’aller jusqu’au bord de mer à Chiba près de Futtsu pour aller voir l’océan et accessoirement y manger des poissons chinchards frits (アジフライ) au déjeuner, semble avoir suscité un intérêt certain. Mes propositions, quand elles ne sont pas architecturales, ne sont pas toujours complètement nouvelles. Mon idée était cette fois de retourner dans un petit restaurant avec vue sur la mer que l’on connaissait déjà. On se décide finalement après avoir vérifié sur Internet qu’il était bien ouvert en ce jour férié. L’autoroute Aqualine nous faisant traverser la baie de Tokyo par un long tunnel puis un pont (le tunnel côté Tokyo et le pont côté Chiba) nous amène assez rapidement de Kawasaki jusqu’à Kisarazu, sans aucun embouteillage, mais il faut encore un peu de route jusqu’à Futtsu. En arrivant devant le restaurant au bord de la route, un message posé sur la porte nous indique qu’il est fermé pour une raison imprévue. Mince alors, me dis-je en japonais. Cette malchance nous pousse à trouver une alternative. Les changements de plans au dernier moment ne sont de toute façon pas inhabituels pour nous.

Nous continuons donc un peu plus loin vers un autre restaurant de poissons que l’on avait noté avant de partir. Il ne paie pas de mine, mais est bien noté sur internet. On décide de tenter notre chance alors qu’une serveuse semble nous attendre à la porte. Elle nous annonce tout de suite qu’il ne reste plus que trois menus de chinchards frits pour le déjeuner. Nous les prendrons volontiers. L’intérieur se compose d’un unique comptoir en coin. Derrière le comptoir, on s’active sans prêter une attention particulière aux clients. Nous sommes bien accueillis mais l’activité des 8 cuisinières et serveuses/serveur, nombre disproportionné pour un restaurant aussi petit, occupe tout l’espace. J’inclus là l’espace verbal car on s’y exclame comme dans une cantine. Nous recevons notre poisson qui est délicieux, peut-être même meilleur que dans le restaurant où nous voulions initialement aller. Pour assaisonner le poisson frit, on nous conseille la sauce ponzu ou même le sel, mais je préfère quand même la sauce originale. Les membres du personnel sont sympathiques mais occupés. Je soupçonne que malgré leur nombre, ils ne sont pas tout à fait efficaces car la chef de cuisine intervient souvent pour diriger de la voix les dames plus âgées qui se trouvent avec elle derrière le comptoir. Je pense que ce sont des dames du quartier venues travailler dans ce restaurant. Je mange en prenant mon temps et en regardant l’activité devant moi derrière le comptoir comme un amusant petit théâtre. Je me sens même comme un enfant assis en silence dans un coin regardant une scène de cuisine agitée, sans que personne n’ait le temps de le remarquer. Nous étions les derniers entrés, ceux arrivés après nous étaient gentiment invités à venir une autre fois. Nous sommes les derniers sortis. Ce restaurant que je conseille se nomme Sasuke Shokudō (さすけ食堂) et est situé près du port de Kaneya. Le ventre plein, nous n’avons plus le courage d’aller très loin.

Nous revenons en voiture sur nos pas et trouvons d’abord refuge dans un petit musée qui nous avait intrigué lors de notre premier passage. Le Mt. Nokogiri Museum (鋸山美術館) se compose d’un bloc de béton de plein pied. Des élégants morceaux de bambous sont placés à certaines ouvertures. Nous le visitons en prenant notre temps car on n’a pas vraiment prévu d’autres visites. On y montrait une collection de sculptures sur lesquelles je reviendrais peut-être dans un autre billet. Dans le petit jardin du musée, sont également posées des statues, comme celle contemplative qui ouvre ce billet. Son visage blanc est dirigé vers l’océan. Elle le regarde avec une constance et une dedication qui me laissent rêveur. Nous allons donc voir l’océan d’un peu plus près. On aperçoit le Mont Fuji au loin, mais je suis cette fois-ci plus attiré par les marques du soleil sur mon objectif photographique.

Un autre objectif photographique du début d’année était de passer faire un tour du côté du gymnase olympique de Yoyogi conçu par Kenzo Tange. Je dis souvent qu’il s’agit de la plus belle œuvre architecturale de Tokyo, et sa splendeur conceptuelle m’impressionne à chaque visite. J’ai pris de nombreuses photographies de sa toiture courbe et de ses grandes poutres de béton, mais je préfère montrer une partie de la façade pour ses ouvertures en forme de cheminée. Toute l’enceinte du gymnase est travaillée comme une œuvre d’art. En marchant aujourd’hui, je réalise un peu plus l’originalité des formes, entre les murets de pierre formant des vagues, et les lampadaires éclatés comme des rayons de soleil traversant le bleu profond. Comme souvent, il y avait concert en préparation lors de mon passage. Je n’ai pas noté le nom du groupe ou de l’artiste que je ne connaissais pas, mais la foule formant une très longue file d’attente était quasi-exclusivement féminine.

La musique qui suit est un coup de cœur, même si je n’aime pas beaucoup ce terme car j’ai plutôt le sentiment d’aimer des musiques pour le plaisir cérébral qu’elle me procure. Je ne regarde plus très souvent l’émission musicale du dimanche soir Eight-Jam car j’ai l’impression que les invités de l’émission s’émerveillent pour le moindre agencement de notes. J’étais quand même curieux de voir l’émission du 18 Janvier car le sujet était le top 10 de l’année passée choisi par trois professionnels de la musique (プロが選ぶ年間マイベスト10曲). Les pros en questions sont comme d’habitude Enon Kawatani (川谷絵音), Junji Ishiwatari (いしわたり淳治) et Koichi Tsutaya (蔦谷好位置). Dans son top de l’année, le producteur Koichi Tsutaya choisit en deuxième position le morceau Tsubame (燕) du groupe Super Climbing Club (スーパー登山部), dont je n’avais jamais entendu parlé. Je suis tout de suite séduit par la fraîcheur de cette musique. Aussitôt l’émission terminée, je cherche à en savoir plus sur ce groupe au nom étrange. Il s’agit d’un projet assez original mêlant musique et alpinisme. Super Climbing Club est un groupe indé formé en 2023, originaire de la préfecture d’Aichi. Le groupe se compose de Hina au chant, Yū Ishihama (いしはまゆう) à la guitare et au chant, Shōtarō Kaji (梶祥太郎) à la basse, Yuichi Fukaya (深谷雄一) à la batterie et Tomoyuki Oda (小田智之) aux claviers et au chant. Comme leur nom l’indique, ils combinent activités de montagne (登山) et performances musicales, en portant leurs instruments et équipements dans les montagnes pour jouer des concerts en altitude. Ils ont par exemple joué dans des refuges à près de 3000m d’altitude, notamment à Hakuba Sanso (白馬山荘). Ils ne font bien sûr pas que des concerts en altitude, mais chaque morceau diffusé sur YouTube donne l’occasion de voir de belles vidéos de randonnées dans des paysages superbes. J’écoute quatre singles du groupe qui n’a pas encore sorti d’album: Tsubame (燕) qui était présenté dans l’émission, puis Summit (頂き), Snowdrift (いつかはね) et Follow The Wind (風を辿る). Ils viennent en fait juste d’annoncer la sortie de leur premier album intitulé Release Traverse en Juin 2026. Il y a quelque chose de très rafraîchissant dans le chant de Hina et dans les compositions très aériennes du groupe, qui évoquent le grand air des paysages de montagne. Il y a aussi un esprit très naturel, sans effet superflu dans cette musique, authentique également. C’est certainement dû au fait que chaque membre du groupe est à la fois musicien et réellement amateur de montagne. Cet enthousiasme simple se ressent en fait fortement dans leur musique et ça fait beaucoup de bien. J’enchaîne ces quatre morceaux dans ma playlist avec un bonheur certain, qui pourrait très vite devenir contagieux.

but something inside us unites us with love

Pour la troisième journée de l’année, nous allons faire un petit tour dans la préfecture de Yamanashi, au plus près du Mont Fuji. C’est devenu pour nous une sorte de tradition de nous en approcher pendant les premiers jours de l’année afin d’admirer la fameuse montagne sacrée qui nous protège de loin. Nous sommes ici à proximité du lac Kawaguchi, un endroit que l’on connaît assez bien. Nous avions déjà visité le sanctuaire Kawaguchi Asama (河口浅間神社) en Janvier 2022, et nous y revenons une nouvelle fois cette année, notamment pour revoir et ressentir la présence des anciens grands cèdres bordant le chemin depuis le grand torii jusqu’au cœur du sanctuaire. Dans l’enceinte du sanctuaire, sept grands cèdres ont plus de 1 200 ans et portent des noms individuels. Le sanctuaire est décoré par petites touches pour la nouvelle année. Il n’est pas très étendu et on en fait donc assez vite le tour, mais sur les hauteurs du sanctuaire, à une vingtaine de minutes à pied, se trouve un site offrant une très belle vue sur le Mont Fuji, accompagné d’une petite porte torii rouge.

Nous connaissions déjà le Mount Fuji Distant Worship Site (富士山遙拝所), pour y être passés lors de notre visite du sanctuaire Kawaguchi Asama en 2022. Je ne suis pas sûr que cet endroit soit réellement lié au sanctuaire. Comme lors de notre dernier passage, ce que l’on ne voit pas sur les photographies est le fait qu’il faut attendre son tour avant de pouvoir prendre, et se faire prendre, en photo devant le petit torii rouge avec le Mont Fuji en arrière-plan. Il y a un côté un peu touristique qui peut être gênant, mais la vue vaut le détour, et nous avons donc attendu la trentaine de minutes nécessaires dans le froid. Je ne pense pas que ce fût le cas la dernière fois, mais il y a maintenant deux torii sur le site. L’un d’entre eux était dans l’ombre et donc pas très populaire.

Nous redescendons ensuite vers le lac Kawaguchi, au Fuji Oishi Hana Terrace (富士大石ハナテラス), pour y déjeuner alors qu’il est déjà presque 16 h. Nous sommes déjà venus plusieurs fois ici. On ne se lasse pas de cette vue qui apaise et qui me permettra d’affronter les vingt kilomètres d’embouteillages qui vont suivre sur l’autoroute Chūō, nous ramenant vers le centre de Tokyo.Nous voulions initialement monter en voiture jusqu’à la station 5, point de départ de l’ascension à pied du Mont Fuji. Cette station est fermée en hiver, sauf pendant la période du Nouvel An. La neige du 2 Janvier nous a malheureusement contraint à modifier nos plans, car la route qui y mène, la Fuji Subaru Line (富士スバルライン), était en conséquence fermée. Je garde cet itinéraire en tête pour notre prochain passage. Le Mont Fuji est particulièrement beau en hiver.

C’est loin d’être une mauvaise idée de commencer l’année avec un album de Ryuichi Sakamoto (坂本龍一). Celui que j’écoute en ce moment n’est pas récent car il s’agit de sweet revenge sorti sur son label Güt en Juin 1994. L’album est clairement orienté pop, plutôt downtempo voire trip-hop dans certaines sonorités, fusionnant différents genres qu’ils soient pop, soul et hip-hop. De Ryuichi Sakamoto, j’aime beaucoup son approche expérimentale comme sur le sublime async, mais également celle beaucoup plus pop comme sur les albums qu’il a composé pour Miki Nakatani. J’avoue que les grandes compositions orchestrales qui ont pourtant fait sa renommée m’intéressent un peu moins (pour le moment). Cet album fait intervenir en grande partie des collaborations internationales et japonaises, avec des artistes invités chantant en anglais ou en japonais. Miki Imai (今井美樹) chante sur le troisième morceau Futari no Hate (二人の果て), sous-titré Sentimental, écrit par Taeko Ohnuki. Ce morceau est tout en fragilité et en douceur mélancolique, comme un petit moment suspendu, tout en retenue. Ça doit être le premier morceau de Miki Imai présent dans ma petite discothèque personnelle, mais son nom m’est bien entendu familier depuis longtemps. Elle n’apparait pas beaucoup dans les médias japonais et n’a pas sorti de nouvel album depuis 2018. Elle est par contre toujours active avec un nouvel album et une tournée prévue en 2026. Elle réside en fait à Londres avec son mari, le musicien Tomoyasu Hotei (布袋寅泰). Le nom de Miki Imai m’est en fait familier depuis 1998, lors de mon premier séjour au Japon à Nagasaki, car la fille de ma famille d’accueil en était une grande fan, ce qui m’avait marqué pour une raison que j’ignore. Je ne connaissais pas certaines voix internationales, notamment J-Me et Latasha Natasha Diggs. Elles chantent sur plusieurs morceaux, certains étant particulièrement réussis comme le hip-hop de 7 Seconds et le plus expérimental Interruptions. Le morceau Love & Hate avec Holly Johnson m’attire aussi beaucoup, pour son approche plus tendue et étrange. Le morceau conserve cependant une fragilité qui traverse tout l’album, et qui est le point d’union entre les différents styles et voix composant sweet revenge. Il y a peu de morceaux purement instrumentaux. Tokyo Story qui démarre l’album est très court et j’aime surtout le morceau titre sweet revenge qui est le pilier central des 13 morceaux composant l’album. L’album n’est pas démonstratif, il est plutôt apaisé et apaisant, tout comme cette vision du Mont Fuji devant nos yeux. Les photographies de Jean-Baptiste Mondino pour la couverture de l’album ressemblent même à une montagne aux multiples couleurs. Certains morceaux de l’album m’intéressent moins, mais l’ensemble est des plus agréables, notamment ce matin pour une promenade matinale froide mais ensoleillée jusqu’au parc de Yoyogi. Cette musique s’accorde bien à ce genre de moments.

shrine to station

Pour la deuxième journée de l’année 2026, nous avions prévu d’aller au sanctuaire de Kashima à Ibaraki, mais on avait mal estimé les encombrements routiers des premiers jours de l’année. Une fois entrés sur l’autoroute intra-muros, un embouteillage non déclaré par le système de navigation de la voiture apparaît soudainement devant nous. Nous descendons donc de l’autoroute à la première sortie pour essayer de la prendre un peu plus tard à la sortie de Tokyo. L’autoroute qui traverse une partie de Chiba ne semble pas plus dégagée, et on finit par se poser la question de s’il est bien judicieux de s’engager dans un trajet qui nous prendra certainement deux heures jusqu’à Kashima. D’autant plus que pendant que j’essaie de me démener à trouver des itinéraires alternatifs sans embouteillages, la course universitaire Hakone Ekiken bat son plein et en est même à son climax. Nous regardons la course sur la télévision de la voiture, mais sans l’image quand je conduis car on n’a pas fait le trafficotage qui nous permet de regarder la télé en conduisant, ce qui est de toute façon interdit et dangereux. Vu l’enthousiasme pour la course en cours, on préfère de toute façon s’arrêter sur le bas-côté pour regarder son déroulement. Nous supportons tous les ans l’équipe d’Aoyama Gakuin, car c’est l’école du fiston. Après un démarrage raté, voilà qu’elle fait un come-back fulgurant lors du cinquième et dernier tronçon de la journée en montagne jusqu’au lac Ashinoko à Hakone. On avait déjà vu des remontées les années précédentes, mais cette année était particulièrement spectaculaire. On a du coup un peu moins envie de partir loin car l’heure tourne.

Notre solution de repli est de passer faire une visite du sanctuaire Susanō (素盞雄神社) situé à Minami-Senju (南千住) dans le nord de Tokyo. Ce sanctuaire est dédié aux divinités Susanō-Ōkami (素盞雄大神) et Asuka-Ōkami (飛鳥大神). Susanō-Ōkami, également appelé Susanō-no-Mikoto dans les textes classiques comme ceux du Kojiki, est le dieu shintō des tempêtes, du chaos et de la transgression. Asuka-Ōkami (飛鳥大神) est une divinité plus obscure que Susanō et qui lui est parfois associée comme divinité conjointe ou complémentaire, comme c’est le cas ici. Le nom de la divinité Susanō me rappelle immédiatement le monde chaotique du manga Orion (1990) de Masamune Shirow, où le mangaka donne une reinterpretation de cette figure mythologique. Il faudra que je relise ce manga un de ces jours. Je me demande si la folie de son univers arrivera à me toucher autant que lors de la première lecture il y trente ans. Alors que j’écris ces quelques lignes, je me rappelle un billet de 2003 qui donnait un extrait explicatif de la mythologie originelle japonaise incluant la naissance mythologique de la divinité Susanō.

Le sanctuaire Susanō a Minami-Senju n’est pas très vaste mais il était particulièrement animé lors de notre passage le 2 Janvier en début d’après-midi. Des agents de police étaient même dépêchés sur place pour assurer la circulation des visiteurs et des voitures, car la file d’attente débordait sur la petite rue longeant le sanctuaire. A notre passage, le lion shishimai (獅子舞) était de sortie et se déplaçait parmi la foule. A défaut d’effectuer une danse folklorique traditionnelle, il passait dans les rangs pour nous croquer la tête afin de chasser les mauvais esprits et apporter la chance pour cette nouvelle année. Les visages de certains jeunes enfants sont parfois amusant car on peut lire sur leurs visages la crainte de voir le lion Shishimai s’approcher et croquer leur tête. Et dans le ciel au dessus de nos têtes, on devine parmi les nuages un magnifique dragon qui nous observe sereinement de loin, flottant dans le ciel de sanctuaire et sanctuaire.

Pour ce début d’année, France Inter et en particulier Michka Assayas ont eu la très bonne idée de proposer quatre émissions spéciales de Very Good Trip et une plus longue catégorisée en Master Class dédiées à David Bowie. Michka Assayas avait déjà consacré neuf episodes de Very Good Trip à David Bowie diffusés pendant l’été 2022 sous le nom Very Good Bowie Trip. Les quatre épisodes de Janvier 2026 sous-titrés Les Vies de David Bowie ne répètent pas les émissions précédentes (à part quelques anecdotes déjà citées) et se concentrent sur des périodes particulières de sa longue carrière avec quelques albums clés. L’occasion est les 10 ans de la disparition de David Bowie, ainsi que les 50 ans de la sortie de son album Station to Station sorti en Janvier 1976. Cet album est le thème du premier épisode. Le deuxième épisode est consacré à sa fameuse période berlinoise qui suivait avec les albums Low et Heroes de 1977 que j’ai déjà beaucoup écouté et dont j’ai déjà parlé sur ces pages. Le troisième épisode me plaît beaucoup car il parle de l’album Outside de 1995 comme étant son chef d’œuvre oublié. Cet album m’avait vraiment impressionné et les morceaux choisis pour l’épisode rendent tout à fait honneur à l’album, en démarrant par le sublime I’m Deranged et en n’oubliant pas le fascinant No Control qui lui répond. Le quatrième épisode de l’émission nous parle d’autres pépites méconnues plus récentes, mais je me concentre d’abord sur l’écoute des six morceaux de l’album Station to Station sorti en 1976.

Je me suis assez vite convaincu à me pencher sur cet album après avoir écouter le morceau Stay. Ce morceau me fascine et m’obsède même. Je pense que c’est la théâtralité du chant de Bowie, mais musicalement c’est exceptionnel. Ma curiosité m’a poussé vers une version plus électrifiée du morceau Stay en live à Tokyo le 16 Mai 1990 au Tokyo Dome lors de sa tournée mondiale Sound+Vision Tour. Adrian Belew y joue les solos de guitare de début et de fin du morceau d’une manière tout à fait époustouflante qui pourrait voler la vedette à Bowie. Mais quand Bowie apparaît sur scène au chant, cette silhouette froide et distancée impressionne immédiatement. C’est bien le « thin white duke » que l’on voit sur scène, ce personnage qu’il a imaginé pour l’album Station to Station, en écho au film The Man who fell to Earth dans lequel il jouait le rôle d’un extraterrestre à apparence humaine. Sur cette scène de Tokyo, ses mouvements saccadés et son élégance spectrale me donnent cette impression de figure venant d’une autre dimension.

On retrouve cette théâtralité du chant de Bowie sur tout l’album Station to Station mélangeant les sons funk mécanique, rock et soul. Le morceau Station to Station qui démarre l’album est également exceptionnel, montant lentement en intensité jusqu’à l’explosion rythmique qui couvre sa partie finale. Plusieurs morceaux, comme TVC15, fonctionnent de cette manière avec un final qui monte en puissance et accapare toute notre attention. Musicalement, c’est remarquable et d’une précision redoutable, tout en jouant aux limites de l’expérimental. Parmi les morceaux que je préfère de l’album, bien qu’ils aient tous leurs particularités, j’aime aussi beaucoup le groove sensuel du deuxième morceau Golden Years. On ressent une liberté totale du chant de Bowie dans un cadre musical bien défini. Je ne saurais dire si c’est l’album que je préfère de David Bowie car je pense cela à chaque nouvel album que j’écoute au compte-goutte quand l’envie me prend. Le morceau Stay est en tout cas pour moi un de ses sommets musicaux. Ma fascination me pousse à réécouter sans cesse cet album d’une manière un peu obsessionnelle.

to all the near misses

Je suis allé à Shin-Okubo pour une raison très spécifique, faire une visite au sanctuaire Kaichu Inari (皆中稲荷神社). La signification de Kaichu est que toutes les flèches atteignent leur cible, autrement dit, cela signifie que tous les vœux se réalisent. Aller savoir pourquoi, mais une croyance moderne assez répandue auprès des fans de musique donne la réputation à ce sanctuaire de faciliter l’obtention de billets de concerts, notamment pour ceux où les systèmes de loteries sont imposés. Cette réputation s’est apparemment renforcée par le bouche-à-oreille, les réseaux sociaux et les témoignages de fans affirmant avoir obtenu des billets après y être allés. Tout ceci relève bien sûr de croyances irrationnelles, mais je me suis persuadé que je devrais quand même y aller au cas où (j’arrive assez facilement à me laisser influencer par moi-même).

Sheena Ringo a lancé une série de concerts nationaux pour le fan club Ringohan dans des salles de tailles assez réduites, et malgré mes cinq ans de souscription, je n’ai pas réussi à obtenir une place à la loterie. Je ne suis pas le seul dans le cas, car le nombre de membres du fan club a miraculeusement augmenté de manière exponentielle à l’annonce pourtant secrète de cette tournée. C’est bon de savoir qu’après plus de 25 ans de carrière, Ringo attire toujours les foules et les nouveaux fans, mais j’avoue ma frustration de ne pas avoir obtenu de place. Certains artistes privilégient l’ancienneté des abonnés, ceux qui sont membres depuis plus d’un an par exemple, par rapport à ceux qui viennent juste de s’inscrire uniquement pour le concert en question. Je pense aussi que le dimensionnement des salles pour cette tournée n’est pas suffisant. Peut-être que Ringo ne se rend pas compte que la quasi-totalité des membres de son fan club veut assister à ses concerts. C’est d’ailleurs une des raisons principales de mon inscription. Une deuxième tournée de loterie, bien que très limitée, avait été organisée d’où mon passage désespéré au sanctuaire Kaichu Inari, suite au conseil d’un autre malheureux fan de longue date. Acheter un talisman n’a malheureusement pas augmenté mes chances, car la deuxième loterie n’a pas été fructueuse. Il reste le code donné avec la réservation de son nouvel album 禁じ手 qui sortira le 11 Mars 2026 (avec une tracklist tout à fait Ringoesque), mais je pense que mes chances seront encore une fois très limitées. Je n’ai pas encore tiré un trait (à défaut d’une flèche) sur cette tournée, mais j’aurais en tout cas le plaisir de la voir plus tard en Blu-ray quand il sortira. En fait, il y avait une deuxième raison de mon passage au sanctuaire Kaichu Inari, car Mari et moi souhaitons également aller au concert de Fujii Kaze (藤井風) qui aura lieu au Tokyo Dome en Décembre 2026. Rendez-vous compte qu’il faut réserver sa place un an à l’avance! Je ne l’avais pas mentionné mais on a beaucoup écouté son album Prema et le mini-album Pre-Prema qui l’accompagne. Prema est assez différent de ses deux albums précédents, notamment parce qu’il est entièrement en anglais. Le morceau de Prema que je préfère est le superbe Forever Young.

Sur les petites plaquettes Ema disposées dans le sanctuaire, on ne voit en effet que des souhaits d’obtenir des places de concerts, notamment pour le dernier concert-réunion du groupe Arashi, mais également pour les concerts de Snow Man ou de Fujii Kaze. A part ces concerts de Sheena Ringo et Fujii Kaze, je n’ai pas encore décidé des groupes ou artistes que j’aimerais voir cette année. J’avoue avoir un peu de mal à me motiver. J’aimerais en tout cas, un jour, assister à un concert au Nippon Budokan. Une fois sorti du sanctuaire, je reviens vers la station. Il y a foule dans le quartier coréen. Je préfère marcher jusqu’à Shinjuku, je connais assez bien la route.

Dans les nouvelles musiques que j’écoute depuis le début d’année, il y a d’abord le nouveau single LUMEN de Minami Hoshikuma (星熊南巫) sorti le 27 Décembre 2025. On y retrouve l’ambiance intense et dramatique de ses morceaux précédents, démarrant ici par un son lourd et agressif. La batterie est particulièrement puissante et les guitares affirmées mais la voix expressive de Minami ne se laisse jamais déborder. Le titre fait référence à la lumière et on ressent le chant de Minami Hoshikuma comme une bataille contre des forces sombres qui l’entourent. Elle arrive à chaque fois à canaliser des émotions brutes pour créer une musique percutante et émotionnellement intense. Allez savoir quel mystère m’a amené ensuite vers le morceau de Dream Pop NEUANFANG de l’artiste allemande originaire de Bavière S1RENA. Le morceau sorti le 12 Décembre 2025 est chanté en allemand et évolue dans des ambiances contemplatives et rêveuses avant de s’élever vers un beat électronique plus énergique. J’imagine que ce changement de rythme correspond au thème du renouveau introduit par le titre, mais je ne serais pas en mesure de comprendre les paroles. Le morceau a une approche intime et introspective qui me plait vraiment beaucoup. C’est très caricatural, mais je n’imaginais pas que l’allemand pouvait sonner aussi bien. Il faut dire que je n’ai pas beaucoup de musiques allemandes dans la discothèque de mon iPod, à part le morceau Rammstein du groupe Rammstein de la bande originale du film Lost Highway, mais c’est une toute autre histoire parfaitement incomparable au morceau ci-dessus. Toujours est-il que NEUANFANG me donne maintenant envie d’écouter d’autres choses du genre en allemand. La vidéo de NEUANFANG n’est en fait pas complètement étrangère au Japon car S1RENA y montre quelques images furtives du film et de l’anime NANA. Ça me rappelle une nouvelle fois que je n’ai pas encore vu le film NANA sorti en 2005 avec Mika Nakashima et Aoi Miyazaki dans les rôles titre des deux Nana.

Je pars ensuite vers des sons plus électroniques avec le nouveau single Feel Your Breath de 嚩ᴴᴬᴷᵁ sorti le 25 Décembre 2025. L’approche est très sensorielle et sensible mais part en vrille vers la fin avec un énorme son techno, qui caractérise assez bien le sentiment d’instabilité du personnage. Je pense que j’aime de manière consistante toute les créations musicales de 嚩ᴴᴬᴷᵁ, notamment parce qu’on ne sait jamais trop à quoi s’attendre et qu’elle a une approche plutôt non conventionnelle de la musique. Ce morceau est plus apaisé et flottant, dans un style qui me fait un peu penser à 4s4ki, jusqu’à cette déstructuration finale qui vient mettre à mal tout le morceau. Je découvre ensuite l’artiste électronique aymk grâce au magazine web AVYSS qui me fait décidément découvrir beaucoup de choses intéressantes dans le vaste monde des musiques indépendantes voire underground. De la musicienne aymk qui fait absolument tout sur ses singles et albums, de la musique au chant jusqu’au design des couvertures, je découvre une partie (pour l’instant) de son album From Destruction through Transcendence into Reconstruction. Je ne me lancerais pas dans une explication philosophique, notamment nietzschéenne, du titre de son album car AVYSS l’a déjà fait en notant une composition de l’album en trois phases, de la destruction, au franchissement des limites et à la reconstruction, comme le mouvement même de la vie. Pour être très honnête, je ne suis pas en mesure de retrouver ces concepts clairement dans les morceaux que j’écoute de l’album, mais ça n’a pas beaucoup d’importance. J’écoute pour l’instant trois morceaux Face the Mystery of Being, I’m Your Pet, Anime Girl et Thanatophilia qui ont la qualité indéniable de m’hypnotiser. La voix fortement pitchée de type lolicore d’aymk se mélange aux sons électroniques répétitifs et agressifs comme un instrument. On ne comprend pas exactement les paroles en japonais et anglais, mais ça n’a pas beaucoup d’importance. Ce qui importe est la sensation que l’on ressent lorsqu’on se laisse envahir par cette musique. J’avouerais que je ne suis pas rentrer tout de suite dans cette musique, mais j’ai eu à chaque écoute une envie irrésistible d’y revenir. Je pense qu’il faut tout de même avoir une oreille avertie pour ce genre de sons, car cette musique est sombre. Si on pense au titre du morceau Thanatophilia, il désigne une attirance profonde pour la mort. Il n’empêche que ce morceau est l’un de ceux que je préfère. La vidéo est très intéressante, elle a été tournée dans le palace abandonné Marugen à Atami, que j’ai reconnu pour l’avoir vu en photo sur le blog de Jordy Meow dédié, entre beaucoup d’autres choses, à l’exploration d’édifices abandonnés (qu’on appelle Haikyo). Le lieu à mi-chemin entre grandeur décadente et destruction convient en tout cas assez bien à l’esprit de l’album d’aymk.

Pour terminer cette sélection avec une musique un peu plus légère, je découvre le dernier single Puni (ぷに) de la rappeuse Valknee, dont j’ai déjà parlé plusieurs fois sur les pages (nombreuses) de Made in Tokyo. Je ne suis pas très précisément sa carrière, mais il y a quelques années, je suivais assez assidûment son podcast vidéo. Puni est un morceau très ludique relayé par une vidéo très dynamique qui correspond bien au rythme du phrasé rapide de Valknee. Le morceau teinté d’un humour du quotidien assez typique de Valknee est assez court mais ne prend pas de pause, et file dans le paysage urbain comme une petite comète. C’est une petite bombe irrésistible lancée dans nos oreilles. Le morceau est sorti le 7 Janvier 2026, et il va très certainement avoir du succès.

世界はこの鼓動と釣り合っている

Avant chaque début d’année, je me pose toujours la question du premier morceau de musique que je vais écouter le matin du premier Janvier alors que je suis à peine réveillé, comme si celui-ci avait une influence sur le déroulement de l’année qui démarre. Pour ce premier de l’année 2026, j’ai écouté un morceau du groupe japonais d’indie rock Laura Day Romance, qui s’intitule sour (後味悪いや) et qui conclut leur album Nemuru – bridges (合歓る – bridges) sorti le 24 Décembre 2025. J’avais déjà parlé de ce groupe il y a un peu moins d’un an pour leur album Nemuru – walls (合歓る – walls) qui était le premier épisode d’une série de deux albums intitulés Nemuru. Laura Day Romance est un trio originaire de Tokyo qui s’est constitué à l’université en 2017, au sein d’un cercle musical, ce qui est assez classique pour les jeunes groupes japonais. Le trio se compose de Kagetsu Inoue (井上花月) au chant avec Jin Suzuki (鈴木迅) à la guitare et Yuta Isomoto (礒本雄太) à la batterie. J’aime l’élégance poétique du chant de Kagetsu, la subtilité des arrangements musicaux créant une musique délicate dans une ambiance intime et émotionnelle. De l’album, je poursuis avec plusieurs autres morceaux également très bons, comme le single lighter (ライター) qui se base sur une mélodie pop lumineuse et les morceaux Koibitohe (恋人へ) et orange and white (白と橙). L’atmosphère sensible, claire et en suspension de ces morceaux me semblait bien convenir pour m’accompagner en ce début de nouvelle année.

La douceur de ce moment musical du début d’année contraste avec la congestion visuelle des deux premières photographies du billet prises dans les rues d’Harajuku à la fin de l’année dernière. Quelques jours après m’être remis de la grippe qui m’a bloqué au lit pendant plusieurs jours, j’ai eu envie de marcher jusqu’à Shinjuku, comme je ne l’avais pas fait depuis longtemps. Je ne passe que très rarement par la rue Takeshita qui remonte jusqu’à la gare d’Harajuku. J’ai eu envie de reprendre cette rue en ayant en tête une photographie prise il y a presque quinze ans, en Mars 2011, quelques semaines après le grand tremblement de terre de Tōhoku. Je garde un souvenir assez clair de cette photographie car elle marquait un semblant de retour à la normale où l’envie de marcher m’avait repris, tout comme en cette fin d’année 2025. Une fois dégagé de la foule d’Harajuku, j’entre dans le quartier de Sendagaya en direction de Kita-Sando. Marcher dans ces rues d’Harajuku puis de Sendagaya pendant cette période du Nouvel An me rappelle des moments il y a sept ans où j’y écoutais l’album Technique of Relief (救済の技法) de Susumu Hirasawa (平沢進). Même après toutes ces années, cette musique qui m’avait beaucoup marqué reste très attaché à ces lieux. Je me dis parfois que je pourrais presque lier chaque lieu tokyoïte parcouru à une photographie et à une musique particulière.

En passant par Sendagaya, je marche volontairement devant les bureaux de béton de l’agence de design Wonderwall fondée par Masamichi Katayama (片山正通). Je voulais voir comment la plante posée sur un rocher avait grandi. Je suis Masamichi Katayama sur Instagram depuis plusieurs années, car il parle souvent de ses nombreux centres d’intérêts comme le cinéma ou les concerts, en particulier ceux de Sakanaction auxquels il assiste systématiquement. En passant devant les baies vitrées donnant sur une grande salle de réunion au rez-de-chaussée, je j’aperçois assis seul de dos. Sa physionomie est immédiatement reconnaissable mais je ne m’attarde pas pour ne pas donner l’impression d’espionner la scène. Il semble absorber par son téléphone portable. Peut-être écrit il son message de fin d’année. Je passe ensuite devant la galerie et librairie d’architecture Gallery GA qui est malheureusement déjà fermée en cette fin d’année. Le rythme ralentit lors des derniers jours de l’année. Ma volonté de marcher jusqu’à Shinjuku s’amenuise et je termine finalement ma marche à Kita-Sando.