hypnotic innocence, cathartic existence ~2

Le Dimanche 3 Juillet 2022.
Kyo Nakamura (中村狂) n’aime pas être dérangé lorsqu’il compose à la guitare ses morceaux. Le silence absolu doit être de mise, au point qu’il puisse entendre les pulsations de son cœur réagir aux sons de sa guitare. Dans la pièce sombre de son studio d’Hatagaya, les démons rôdent dans les ombres des meubles, derrière les portes entrouvertes, dans les recoins cachés qu’on ne regarde jamais. Les démons l’observent mais n’interviennent pas. Ils attendent le moment opportun pour influencer la violence qui va démanger ses doigts sur le manche de la guitare. Celle-ci peut devenir tellement intense qu’elle rend les sons de sa guitare presque inaudibles. Ce sont pourtant ces moments-là de violence musicale qui font vibrer son cœur. Les notes qui s’enchaînent sur des tonalités anguleuses sont comme des fines piques qui traversent son corps libérant une énergie affluant le long de sa moelle épinière jusqu’aux méandres de son cerveau. Cette sensation intense est pourtant parfaitement contrôlée, canalisée par son chant s’exprimant comme une souffrance. On pourrait croire qu’il est entré dans une sorte de transe qui l’absorbe complètement et le fait échapper de ce monde pendant quelques instants. C’est un cheminement par lequel il doit passer seul pour parvenir à l’acte de création. En aucun cas, il ne faut le déranger. Elle le sait mieux que personne.

Le Dimanche 22 Mars 2026.
J’écris le texte ci-dessus en écoutant quelques morceaux du groupe rock Les Rallizes Dénudés (裸のラリーズ) formé en 1967 à Kyoto par Takashi Mizutani (水谷孝). Le groupe, actif de 1967 à 1988 puis quelques années de 1993 à 1996, est réputé pour son rock psychédélique très saturé proche du noise rock. Leur son devient en fait progressivement de plus en plus brut et abrasif dans les années 1970–80. Le groupe n’a publié que très peu d’enregistrements studio, se concentrant principalement sur les concerts, desquels plusieurs enregistrements bootleg ont été tirés. Ceux-ci sont nombreux et malheureusement pas toujours de très bonne qualité, mais on note depuis quelques années un engouement certain à essayer de retrouver dans les archives du groupe des sessions live remarquables qui pourraient être sorties officiellement. Takashi Mizutani est un personnage mystérieux qui se montre peu et donne très peu d’interviews, ce qui a alimenté au fur et à mesure des années une sorte de mythe autour du groupe dans certains cercles d’amateurs éclairés. Le label indépendant Temporal Drift, fondé par Yosuke Kitazawa et Patrick McCarthy, a creusé ses archives musicales, avec l’aide de proches du groupe après la mort de Mizutani en 2019, et a lancé une série de rééditions officielles de Les Rallizes Dénudés sur bandcamp. C’est devenu un projet majeur du label.

Parmi la dizaine d’albums principalement live, il est plutôt difficile de savoir par où commencer. Les Rallizes Dénudés est un groupe que j’ai assez régulièrement vu évoqué lors de diverses recherches musicales, notamment pour leur rôle de pionnier du noise rock japonais. J’avais particulièrement noté les OZ Tapes enregistrées en 1973, qui avaient reçu une mise en lumière écrite par Patrick St. Michel sur Bandcamp Daily. Ça sera mon point de départ, d’autant plus que la prise de sons live est très bonne et que le groupe n’a pas encore trop poussé sa direction noise très saturée. J’avais en fait trois choix devant moi, le ‘77 LIVE (de 1977 donc), le CITTA’ ‘93 (de 1993) et The OZ Tapes (de 1973). Les morceaux se répètent beaucoup d’une session live à l’autre, mais les versions peuvent être très différentes. Je me suis d’abord concentré sur le long morceau intitulé The Last One, qui est un des morceaux emblématiques du groupe. Suivant les versions, le morceau peut faire d’une dizaine de minutes à presque quarante minutes (sur CITTA’’93). Les avis divergent sur quelle est la meilleure version du morceau entre la version de 1977 et celle de 1993. L’enregistrement de 1977 est beaucoup trop saturé pour m’attirer, et j’aime plutôt la très longue version de 1993 car les instruments sont très distincts les uns des autres. Je me dirige pourtant vers la version de plus de vingt minutes dès OZ Tapes, comme une sorte de compromis. C’est cette version que me lance dans l’écoute des OZ Tapes.

OZ fait référence à un café-salle de concerts situé dans un petit espace à l’étage près de la gare du quartier de Kichijōji à Tokyo, qui n’a existé qu’un peu plus d’un an, entre juin 1972 et septembre 1973. Cet endroit est devenu un point notable de la scène underground et contre-culturelle, et Les Rallizes Dénudés faisait partie des têtes d’affiche. Le groupe a été l’un des premiers à s’y produire et a finalement clôturé les “OZ Last Days”, un événement de cinq jours célébrant l’existence d’OZ. Les OZ Tapes font une durée d’1h26mins, contenant deux versions différentes de The Last One. Je lis que cet album live est une bonne ouverture vers la musique du groupe. Lorsqu’on écoute les huit morceaux, pour la plupart très longs, on se laisse aisément immerger dans les nappes et flots de guitares. La voix un peu étrange et pas complètement juste de Mizutani ajoute à l’aura de mystère qui entoure la musique du groupe. On se perd sans s’en rendre compte dans les méandres hypnotiques de ces sons.

hypnotic innocence, cathartic existence ~1

Le Samedi 18 Juin 2022.
Kaori Himuro (氷室 薫) a appris à jouer du piano dès son plus jeune âge, poussée par ses parents. Elle ne regrette pas maintenant cet apprentissage forcé bien qu’elle se soit ensuite tournée vers la guitare pour fonder un groupe de rock avec ses camarades du club de musique de son lycée à Nagano, Tak, Kyo Nakamura et Megu. Les quatre ont commencé par jouer des reprises de groupes punk japonais comme The Stalin, mais ont assez rapidement créé leurs propres compositions. Elle écrit les paroles et Nakamura qui chante également avec elle, compose les musiques de la plupart des morceaux. Depuis l’université, elle a déménagé à Tokyo, tout comme les autres membres du groupe ce qui leur a permis de continuer à jouer ensemble de manière très régulière. Leur style s’est progressivement éloigné du punk rock pour un son plus garage qui garde cependant toute l’intensité de leur tout début. Le groupe a changé plusieurs fois de noms bien que les membres de la formation soient identique. Ils s’appellent actuellement In a Cold Room. Megu proposa ce nom en référence au nom de famille de Kaori et en imaginant que la musique du groupe parviendrait par son énergie à réchauffer toutes les salles. Kaori s’est d’abord sentie gênée par cette référence directe mais s’est finalement laissée convaincre par l’enthousiasme des autres. Ils n’ont pour l’instant sorti qu’un EP éponyme qui a eu un certain succès dans les milieux indépendants et qui leur permet de jouer dans quelques petites salles et bars de Shimokitazawa. Elle me raconte cette version courte de son histoire que je note sur mon petit carnet moleskine noir, en imaginant qu’elle se trouve devant moi un peu pressée par le temps car son groupe l’attend pour les répétitions du concert de ce soir. J’ai à peine le temps de souhaiter à Himuro san beaucoup de succès qu’elle s’est déjà évanouie dans les sons saturés de guitares comme une image floue mais persistante.

Le Samedi 7 Mars 2026.
Je repense au rock du groupe punk The Stalin (ザ・スターリン) car l’ancien batteur du groupe Jun Inui (イヌイジュン) tenait une petite conférence dans l’espace événementiel au 6ème étage du Tower Records de Shibuya le 7 Mars 2026 à 19h, à l’occasion de la publication de son livre intitulé PUNK! De l’autre côté de la rébellion: qu’ont chanté The Stalin ? (PUNK! 反逆の向こう側で ザ・スターリンたちはなにを歌ったのか?). Je ne connais pas bien la musique du groupe mais j’étais sur place au moment de cette conférence. Ce n’était pas tout à fait un hasard car je savais que Jun Togawa (戸川純) y intervenait comme invitée. J’étais plus intrigué de voir Jun Togawa que Jun Inui, et je me suis donc demandé si j’allais vraiment essayer d’assister à cette conférence. L’entrée était libre mais je ne me suis pas senti à l’aise pour y entrer ne connaissant pas bien le groupe, d’autant plus que la conférence se déroulait dans un espace fermé d’où il semblait difficile de s’éclipser discrètement. Je n’y ai donc pas assisté mais j’ai tout de même aperçu Jun Togawa au sixième étage du Tower Records se dirigeant péniblement vers la salle de conférence. Elle semble avoir du mal à marcher et se faisait aider d’une personne du staff pour se déplacer. J’avais deviné qu’elle avait du mal à se déplacer car elle est assise lors de ses concerts. Elle est toujours active sur scène, mais j’hésite encore à aller la voir car je sais que sa voix a beaucoup changé et j’ai peur de ne pas retrouver toutes les émotions que j’avais éprouvé en écoutant ses albums solo ou avec Yapoos. Depuis ce passage manqué au Tower Records de Shibuya, j’écoute l’album Mushi (虫) de The Stalin qui doit être à mon avis un des plus emblématiques du groupe, du moins celui dont je connaissais déjà la couverture.

Le groupe The Stalin est l’un des piliers les plus radicaux et influents du punk japonais des années 1980. Il a été fondé par Michiro Endo (遠藤ミチロウ), né en 1950 et mort en 2019. Le nom du groupe en référence à Joseph Stalin est volontairement provocateur car choisi pour choquer et attirer l’attention. Les morceaux que j’écoute sur l’album Mushi sorti en 1983 sont bruts, agressifs et chaotiques dans le plus pur esprit punk. Michiro Endo y crie plus qu’il ne chante, comme des complaintes incessantes. Chaque morceau est condensé en 2 minutes et garde une mélodie de guitare relativement simple mais accrocheuse. J’aime le punk à petites doses mais j’ai quand même du mal à m’accrocher au genre. Le morceau Mushi (虫) qui conclut l’album est par contre assez différent du reste, notamment pour sa longueur de presque dix minutes. Alors que les autres morceaux de l’album sont de pures explosions verbales et musicales, celui-ci est beaucoup plus habité. La voix de Michiro Endo semble crier une douleur intérieure qui le ronge lentement. On a même l’impression qu’il est possédé, enfermé dans un lieu sombre claustrophobique. On n’y retrouve pas la catharsis typique du punk mais la même douleur rampante. C’est très clairement le morceau le plus fort de l’album, une véritable expérience sensorielle. Le morceau est absolument fascinant et même inquiétant. On a le sentiment que Michiro est poursuivi par une force qu’il ne reconnaît pas (おまえなんて知らない、どこかへ飛んでけ) mais qui le ronge progressivement jusqu’à une forme de déshumanisation. Il y évoque devenir un insecte (虫になったらよろしく), ce qui n’est pas sans me rappeler le premier album de Jun Togawa, Tamahimesama (玉姫様), qui évoquait une imagerie un peu similaire. L’image que projette le morceau Mushi est très forte et marquante. Listen at your own risk.

Parmi les flyers que j’ai trouvé au Tower Records de Shibuya, je vois celui du film Street Kingdom: Make Your Own Sound (ストリート・キングダム: 自分の音を鳴らせ) qui nous parle justement de la scène indie rock japonaise de cette époque en évoquant directement la vraie scène punk japonaise et notamment The Stalin. Le film sortira le 27 Mars 2026 et est réalisé par Tomorowo Taguchi (田口 トモロヲ), connu pour être l’acteur principal des films Tetsuo 1 et 2 de Shinya Tsukamoto. Le film se déroule en 1978 à Tokyo, au moment où naît la scène punk japonaise. On suit le photographe Yuichi, interprété par Kazunobu Mineta (峯田 和伸). En plus d’être acteur, il est lui-même frontman du groupe punk Ging Nang Boyz, dont j’ai déjà parlé sur ces pages. Il est fasciné par les Sex Pistols et découvre une scène underground en pleine ébullition, dans des live-houses devenues mythiques comme celle du Loft à Shinjuku. Parmi les groupes ayant inspiré le film, je vois avec plaisir le nom de Zelda dont j’ai également déjà parlé sur ce blog, et une musique de film composée par Yoshihide Otomo. C’est clairement un film que j’ai envie de voir au cinéma, d’autant plus que je suis maintenant un peu plus familier de The Stalin.

i’ve been here over and over again

J’aime associé la musique rock shoegaze aux photographies urbaines en noir et blanc, ce qui tombe très bien car j’écoute trois excellents morceaux du groupe américain Nothing originaire de Philadelphie sur leur dernier album a short history of decay. J’ai d’abord découvert le morceau toothless coal qui m’a vite poussé à parcourir l’album pour y débusquer d’autres pépites shoegaze, en particulier le sublime morceau titre a short history of decay et cannibal world qui le précède. Ce sont en fait les trois seuls morceaux de l’album qui sont réellement shoegaze, dans le plus pur style de My Bloody Valentine,et ce sont ceux qui m’attirent le plus. La ressemblance avec le son mbv est plutôt évidente, mais ce n’est en rien rédhibitoire car l’esprit introspectif du shoegaze est bien présent. La musique de Nothing est en fait un peu plus rugueuse et abrasive que celle du shoegaze éthéré et les émotions qui s’en dégagent sont plus lourdes, mais avec cette mélancolie contemplative qui s’accorde bien avec les paysages urbains. J’ai toujours eu envie d’associer plus directement dans les billets de ce blog la musique que je mentionne et les images que je montre. J’aurais envie de demander aux visiteurs d’écouter le morceau a short history of decay de Nothing en faisant défiler doucement, mais à son rythme, les quelques photographies de ce billet.

ヌー民生活❸

Au petit déjeuner de l’hôtel le lendemain matin, on nous propose un repas japonais avec bien sûr des udon, accompagnant un poisson grillé et plein d’autres petites choses. J’ai pris l’habitude du poisson le matin, mais les udon sont plus inhabituels. Le petit déjeuner nous nourrit bien pour la longue journée qui nous attend. Nous ne reprenons l’avion pour Tokyo qu’à 20:20. Nous passons d’abord une partie de la matinée à se promener dans le parc Ritsurin (栗林公園) dont l’entrée Nord se trouve idéalement à proximité de notre hôtel. On dit qu’il compte parmi les plus beaux jardins japonais traditionnels du pays. C’est bien entendu un site incontournable de Takamatsu. Le jardin est vaste et il faudrait plusieurs heures pour en faire le tour dans tous ses recoins. Une bonne heure nous permet de voir les zones les plus belles notamment la partie Sud avec son jardin japonais classique. Le jardin paysager a environ 400 ans d’histoire et est classé comme site historique. La conception du jardin repose sur le principe que les vues sont différentes à chaque pas et que les paysages changent constamment en marchant. Les lieux sont visuellement très intéressants avec chemins sinueux, étangs agrémentés de petites îles et traversés par des petits ponts en bois, collines artificielles permettant des vues d’ensemble idéales sur l’ensemble du domaine. Ce décor est idyllique mais il fallait quand même faire abstraction du groupe de touristes se prenant en photo sous toutes les poses imaginables. Nous n’avons pas profité de la maison de thé Kikugetsu-tei pour boire un thé matcha avec vue sur les étangs, mais nous avons grandement profité de notre balade contemplative parmi les arbres parfaitement taillés et entretenus. Mon fils et moi avons eu la même idée de vouvoir venir ici souvent si on habitait à proximité, pour pouvoir y lire dans un coin tranquille du parc. Mais on s’est en fait rapidement rendu compte qu’il n’y a pas de bancs pour s’asseoir. Il ne s’agit pas d’un jardin public. Il faut payer pour entrer, avec possibilité d’un passe à l’année. Après avoir acheté notre billet, le gardien voulait absolument nous parler pour nous expliquer un peu l’histoire du parc. On a apprécié tout en ayant un peu peur que son explication nous prenne un temps précieux, car après cette visite, nous avons l’intention de prendre le train local pour un trajet d’environ une heure pour le sanctuaire Kotohira-gū (金刀比羅宮), que l’on surnomme également Konpira-san.

La gare de train est à quelques minutes du parc Ritsurin. Les trains ne circulent pas fréquemment, environ toutes les demi-heures, et nous manquons d’une ou deux minutes celui dans lequel nous voulions monter malgré un petit sprint de dernière minute. Courir est une seconde nature pour mon fils mais c’est malheureusement loin d’être le cas pour moi. On se promène autour de la gare en attendant notre petit train jaune de la ligne Kotoden (ことでん). On peut s’asseoir sur les banquettes tout en longueur chauffées. Il nous faudra environ une heure pour rejoindre la gare de Kotohira. Le train file à travers la campagne à toute vitesse mais s’arrête à toutes les gares. Je ne dirais pas qu’on est bercé mais on pourrait facilement s’endormir. Ce n’est pas mon cas, mais le fiston succombe à la fatigue du jour d’avant. Assis dans le petit train autour de nous, je reconnais par leurs casquettes et bonnets noirs des membres du peuple des gnous, les Nū-min (ヌー民), qui semblent avoir eu l’idée de faire la même visite que nous le jour après le concert. Le rythme du train ne me fait pas dormir mais me donne envie d’écouter un peu de musique tout en regardant à travers les vitres du train le paysage composé d’un mélange de plaines et de petites montagnes volcaniques. Je n’écoute pas des morceaux de King Gnu, mais tout autre chose. Depuis quelques semaines, le morceau Hiru no Yume (晝の夢 – Daydreaming) de Hiroyuki Namba (難波 弘之) m’accompagne inlassablement. Le morceau, datant de 1983, a quelque chose d’hypnotisant qui me poursuit. Il me permet de m’arrêter sur les choses pour les apprécier, dans un moment en suspension entre réalité et illusion. Les nappes de synthé et la voix de Hiroyuki Namba sont douces et enveloppantes, créant un espace intérieur intime et introspectif. On a l’impression que le temps se dilate en écoutant cette musique. Elle correspond tout à fait à l’ambiance contemplative de cette journée. Hiroyuki Namba était présent sur la playlist de la fameuse émission NTS Liquid Mirror d’Olive Kimoto intitulée An 80’s Japanese Retrospective, dont j’ai déjà parlé plusieurs fois, mais avec un morceau différent. J’écoute ensuite le très étonnant nouvel album de Sheena Ringo dont je parlerais certainement prochainement car il mérite un billet en bonne et due forme.

Nous arrivons à la gare de Kotohira (琴平) juste avant midi. La petite ville est tranquille, ce qui m’étonne d’abord un peu car le grand sanctuaire Kompira-san est le plus populaire de toute l’île de Shikoku. La journée d’hier étant mouvementée et riche en émotions, on avait de toute façon besoin de calme, loin de la foule. Le sanctuaire Kotohira-gū, surnommé Konpira-san, est situé sur les pentes du Mont Zōzu. Ce qui distingue particulièrement Kotohira-gū est son accès se faisant par une ascension de 785 marches menant au sanctuaire principal. Il faut grimper en tout 1368 marches pour atteindre le sanctuaire intérieur niché plus haut dans la montagne. Cette ascension est loin d’être insurmontable mais est quand même assez physique car les escaliers ont une forte inclinaison. Cette montée me rappelle un peu celle du sanctuaire Afuri (大山阿夫利神社 ) sur les hauteurs de la montagne Ōyama à Kanagawa, mais elle est ici d’un autre ordre. On y retrouve par contre pareillement les petits commerces de souvenirs en tout genre. En montant progressivement les marches, ponctuées par des allées et des zones de repos, l’ambiance se fait ensuite plus calme et contemplative à mesure que l’on s’élève. On dit que cette ascension à pieds, et l’effort physique qu’elle demande, symbolise un cheminement progressif vers la purification et l’élévation. Le sanctuaire possède une histoire de plus de mille ans. Durant l’époque d’Edo, les pèlerinages à Konpira étaient très populaires. Le sanctuaire est dédié à la divinité Ōmononushi qui protège les marins et les voyageurs, ce qui explique sa popularité dans une région étroitement liée à la mer intérieure de Seto. On découvre d’abord le sanctuaire principal se dévoilant progressivement derrière les escaliers. Sa présence est impressionnante. On montant un peu plus haut, on a une vue panoramique sur la plaine de Sanuki. On y distingue notamment la montagne Sanukifuji (讃岐富士), surnom de la montagne volcanique Inoyama (飯野山) en raison de sa ressemblance avec le Mont Fuji.

Après avoir collecté le sceau goshuin, une prière devant le sanctuaire s’impose. Alors que je patiente quelques secondes, un étranger qui semble être d’origine chinoise m’aborde soudainement. Il veut m’expliquer en anglais les mouvements de prière dans un sanctuaire japonais. Je l’écoute sans l’arrêter pour ne pas être trop désobligeant. J’essaie de ne pas trop faire attention à ce qu’il me dit mais il insiste. Je finis par lui dire que je sais déjà tout cela, avec j’imagine un sourire un peu agacé. L’intention n’est pas mauvaise mais m’a quand même semblé déplacée. Pour quelle raison imaginait-il que ce sanctuaire au fin fond de Shikoku pouvait être le premier que je visite. On aurait pu rigoler du fait que ça fait déjà 27 ans que je vis au Japon, mais je n’en ai pas eu le courage. Le nombre d’années n’est pas écrit sur mon visage. Ceci est un symptôme de ce pays où on peut être pris pour un novice débarquant tout juste de l’avion alors que l’on vit ici depuis très longtemps. Après avoir passé un peu de temps sur les hauteurs du sanctuaire, nous prenons notre temps pour redescendre les milles marches du retour. La fatigue commence à me gagner. Nous prenons notre déjeuner assez tard dans un restaurant de udon à l’entrée de la grande allée menant à Konpira-san. Nous avons un peu hésité sur les udon, mais comme c’est ici la spécialité, les restaurants sont nombreux. Nous explorons ensuite un peu la petite ville de Kotohira (qui n’a même pas l’appellation de ville d’ailleurs) en marchant vers la station.

Le retour en train vers Ritsurin prend une bonne heure, qui nous permet d’observer le paysage sous l’angle opposé. Après avoir regagné notre hôtel pour récupérer notre petite valise, on se dirige vers l’arrêt du bus limousine nous ramenant vers l’aéroport. Nous ne sommes pas en retard, mais le bus est plein à craquer et on a un peu peur de ne pas pouvoir s’y asseoir. D’autres fans de King Gnu nous entourent. Certains regardant les vidéos qu’ils ont pris sur leur smartphone le jour d’avant. J’apprendrais plus tard que le fait de pouvoir filmer pendant cette tournée avait été annoncé dans les news. Dans ce bus du retour, on trouve même une grande serviette à l’effigie de cette tournée accrochée comme un poster à l’arrière du fauteuil du conducteur du bus. Est ce que le conducteur est fan du groupe et a été au concert? Ou est ce un oubli d’un des passagers du bus? Je ne le saurais pas mais je prends au moins une photo souvenir. Notre avion part à 20h20 et nous avons un peu de temps pour dîner. Les udon du restaurant à l’étage de l’aéroport sont en rupture de stock, ce qui nous donne l’occasion de manger autre chose, des hot dogs qui sont la seule option disponible. Le retour se passe sans encombre mais les vents sont forts et le vol est un peu turbulent. On se fait malmener comme sur certains morceaux de King Gnu.

les pruniers du sanctuaire

Les pruniers fleurissent en avance par rapport aux cerisiers, dont les fleurs se déclareront dans quelques semaines. On pouvait apprécier la présence parsemée des fleurs de prunier au grand sanctuaire Kanda Myōjin (神田明神), qui se situe à Sotokanda, dans l’arrondissement de Chiyoda. La station la plus proche est celle d’Ochanomizu, mais nous préférons y aller depuis la station d’Akihabara. Il y avait beaucoup de monde à Akihabara, et notamment des touristes attirés par le monde du manga et de l’anime. C’est un univers qui m’attire mais auquel j’ai presque complètement décroché depuis au moins vingt-cinq ans, ce qui correspond exactement à mon arrivée à Tokyo. Cela peut paraître étonnant, mais vivre à Tokyo m’a éloigné des manga. À cette époque, je me souviens avoir été surpris de ne pas les voir aussi présents que je ne le pensais dans les médias. Des anime passaient bien à la télévision japonaise, mais à des horaires soit tardifs, soit matinaux. Cela ne correspondait pas à l’image que j’avais avant de venir habiter à Tokyo.

Les photos au sanctuaire Kanda Myōjin ont été prises le week-end après le Nouvel An chinois, ce qui explique peut-être la foule présente. L’endroit est réputé pour apporter chance et prospérité dans les affaires, mais les entreprises et les sociétés se présentent plutôt au sanctuaire au tout début du mois de janvier. Le sanctuaire est vieux de 1 270 ans. Il a cependant été reconstruit plusieurs fois, notamment à la suite du grand tremblement de terre de Tokyo en 1923. La grande porte principale Zuishin-mon (隨神門) a été reconstruite plus récemment, en 1995, en bois de cyprès. Cette porte à deux niveaux est superbe, notamment le soir quand elle est mise en lumière.

Au moment où nous quittons les lieux, un groupe d’une dizaine de Lamborghini customisées s’avance vers la grande porte. Le contraste est frappant, et le bruit des moteurs ne s’accorde pas avec le lieu, même si l’on se trouve ici en plein centre de Tokyo.

Parmi les albums que je souhaitais écouter depuis longtemps, il y avait Thousand Knives (千のナイフ), le premier album de Ryuichi Sakamoto (坂本龍一). Il est sorti en 1978, avant la formation du Yellow Magic Orchestra avec Haruomi Hosono et Yukihiro Takahashi. Pour cet album, Ryuichi Sakamoto travailla étroitement avec l’arrangeur et programmeur Hideki Matsutake, qui sera le quatrième membre, non officiel, du YMO. J’avais d’abord été intrigué par le titre de l’album, que je lis être tiré de la description que le poète expérimental franco-belge Henri Michaux fait de l’usage de la mescaline dans son œuvre Misérable Miracle. L’album utilise une grande variété d’instruments électroniques, notamment plusieurs synthétiseurs KORG, Moog et le Roland MC-8 Microcomposer, programmé par Hideki Matsutake et joué par Sakamoto.

On dit que cet album est l’un des disques fondateurs de la musique électronique japonaise, mélangeant des influences occidentales, notamment celles des Allemands de Kraftwerk, avec des éléments culturels asiatiques. C’est particulièrement notable sur le quatrième morceau Das Neue Japanische Elektronische Volkslied, qu’on peut traduire par « La nouvelle chanson folklorique électronique japonaise », où Ryuichi Sakamoto entend redéfinir une nouvelle musique traditionnelle, mais synthétique, car entièrement composée par des machines. Ce morceau préfigure le type de sons que l’on pourra entendre un peu plus tard avec le YMO. Il est proche de la pop électronique, mais d’autres morceaux sont beaucoup plus expérimentaux, comme Island of Woods, qui nous amène dans un espace naturel qui pourrait être une forêt où une étrange force sommeille.

Le morceau-titre Thousand Knives est l’un des titres marquants de l’album, fusionnant la musique électronique avec la musique traditionnelle japonaise, avec une bonne dose d’expérimentations. Le morceau s’ouvre par la lecture d’un poème de Mao Zedong, récitée par Ryuichi Sakamoto à l’aide d’un vocodeur KORG VC-10. Le morceau part dans plusieurs directions, ce qui peut paraître désorientant, notamment avec l’ajout de sons de guitare joués par Kazumi Watanabe, mais Ryuichi Sakamoto parvient à donner une logique à l’ensemble. Ce morceau est une sorte de monument musical.

La mélodie sinueuse et ludique du cinquième morceau Plastic Bamboo est tout de suite très accrocheuse. L’album ne contient que six morceaux pour 46 minutes, chaque morceau étant assez long, plusieurs approchant les dix minutes. Alors que la première partie est plutôt expérimentale, la seconde, avec notamment Plastic Bamboo, est plus pop. L’album se termine sur le superbe morceau The End of Asia, à comprendre comme l’extrémité de l’Asie, qui prend des sonorités chinoises, bouclant en quelque sorte la boucle avec le texte d’introduction du premier morceau.

Alors, cet album doit-il être placé dans la liste des disques cultes de l’électronique japonaise, voire mondiale ? Oui, sans aucun doute.