une mélodie contemplative nordique

Notre parcours d’observation des feuilles d’Automne nous amène jusqu’au parc forestier pour enfants Tove Jansson Akebono (あけぼの子どもの森公園) dans la préfecture de Saitama. Ce parc inauguré en 1997 est inspiré par l’illustratrice, peintre et auteure Tove Jansson (1914–2001). Cette artiste finlandaise suédophone est surtout connue comme la créatrice des Moomins, une série littéraire et graphique mondialement populaire notamment au Japon. Je suis bien entendu familier de ces personnages mignons ressemblant à des hippopotames blancs, mais je ne connais pas du tout l’univers des livres qui sont apparemment marqués par un humour doux et une mélancolique nordique. Le parc n’a pas été dessiné par Tove Jansson, mais par un architecte japonais nommé Takekazu Murayama (村山雄一) qui a été inspiré par l’univers de l’illustratrice. Ce parc forestier est en fait l’oeuvre la plus remarquable de l’architecte, mais ces autres créations gardent cette caractéristique d’une architecture vivante et organique.

Murayama est né en 1945. Il a étudié l’architecture à l’Université de Waseda, puis après quelques années passées dans un bureau d’architecture à Tokyo, il décida de s’installer pendant plusieurs années à partir de 1977 en Allemagne et en Autriche pour s’immerger dans l’étude de la pensée de Rudolf Steiner (anthroposophie) qui a fortement influencé sa vision architecturale, sensible à l’environnement, à la nature et aux formes organiques. Il retourne au Japon en 1984 pour y fonder son propre bureau Murayama Architectural Design Office (村山建築設計事務所). On trouve dans les quelques bâtiments dispersés dans le parc Tove Jansson Akebono cette recherche d’une architecture vivante en relation directe avec la nature. Les formes architecturales sont comme des structures organiques avec des formes courbes et irrégulières. Le parc ressemble à un petit village avec chemins, étang et ruisseau et on verrait volontiers les Moomins débarquer des bois pour rentrer s’installer tranquillement dans ces étranges demeures. Cet espace naturel nous pousse à la rêverie, dans la mesure où on arrive bien sûr à faire abstraction de la foule. Il y a du monde en effet venu profiter de ce décor bordé par les feuilles rouges d’Automne des grands arbres. Un des intérêts de ce parc est qu’on peut visiter les maisons, qui ont une complexité intérieure très intéressante. L’intérieur reprend ces inspirations organiques et ressemble à un labyrinthe avec escaliers irréguliers en bois entourés de rambardes en acier à la Gaudi, volumes sculptés et toits arrondis. Les enfants y trouvent de nombreuses cachettes et l’accès à certains endroits de la demeure est même parfois difficile pour les adultes. C’est un véritable petit monde à part dans lequel on s’échappe volontiers.

En musique, je m’échappe également vers le Nord de l’Europe avec la deuxième pièce de la suite en 12 chapitres pour piano Das Buch der Klänge I–XII du compositeur et pianiste allemand Hans Otte, interprété brillamment par le pianiste allemand Herbert Henck, lui-même spécialisé dans les musiques modernes, minimalistes et d’avant-garde. Ce deuxième mouvement construit sur un motif rapide en consonances me rappelle la fluidité du ruisseau du parc de Saitama, mais j’aime surtout les quelques dissonances qui apparaissent par moments le long du long morceau de presque dix minutes. Elles viennent altérer la lumière du flot ininterrompu, comme si quelques nuages orageux venaient menacer ce paysage. Cette musique contemplative me met dans un état méditatif. Il est difficile de faire autre chose en écoutant ces notes car on se concentre sur le déroulé musical. J’ai découvert ce morceau par un heureux hasard sur NTS Radio. Alors que je terminais la ré-écoute d’une émission de Liquid Mirror, NTS enchaîne automatiquement sur une autre émission de leur vaste catalogue. Il s’agissait du NTS guide to Holy Minimalism du 9 Août 2024, une émission de deux heures consacrée aux compositeurs de musiques de style minimaliste et neo-romantique de la fin du 20ème siècle. Le deuxième morceau de cette sélection est Das Buch der Klänge II et il m’a tout de suite fasciné. Le courant Holy Minimalism (ou sacred minimalism) est apparu dans les années 1970–1990. Il est caractérisé par une écriture épurée, des harmonies consonantes, et une forte dimension spirituelle ou contemplative. Ce courant est souvent associé aux compositeurs Arvo Pärt (Estonie), John Tavener (Royaume-Uni) et Henryk Mikołaj Górecki (Pologne). Bien que Hans Otte ne soit généralement pas classé dans ce courant Holy Minimalism, il se situe dans une zone très proche, au point où on pourrait y trouver une parenté esthétique, mais il n’y a pas d’inspiration religieuse.

NTS Radio propose également une émission présentant une sélection contemporaine de jeunes musiciens et musiciennes inspirés des compositeurs du Holy Minimalism du 20ème siècle. Cette émission intitulée NTS Guide to Contemporary Holy Minimalism a été diffusée le 16 Janvier 2025. Parmi les œuvres de la sélection, celle à plusieurs voix composée par Kali Malone intitulée Passage Through The Spheres m’impressionne particulièrement. Kali Malone est une compositrice et organiste américaine, née en 1994 à Denver mais installée à Stockholm en Suède depuis les années 2010. C’est une des figures majeures de la musique contemporaine minimaliste, drone et expérimentale. De son album All Life Long sorti en 2023, j’écoute également le deuxième long morceau All Life Long (For Organ). Ce morceau est également fascinant au plus haut point pour sa polyphonie lente et minimaliste jouée à l’orgue à tuyaux qui m’a pris par surprise. Il est ensuite difficile de s’en échapper tant elle convoque des émotions profondes enfouies en soi. On n’est ici pas très loin de la musique électronique drone, sauf qu’il s’agit d’instruments classiques. Cette musique de Kali Malone me rappelle en fait un peu la musique électronique de Caterina Barbieri sur des morceaux comme Myuthafoo qui est également basée sur des évolutions subtiles de tonalités. On y trouve, je pense, une même inspiration minimaliste et contemplative, qui me plait beaucoup. A leurs manières, All Life Long (For Organ) de Kali Malone et Myuthafoo de Caterina Barbieri provoquent des émotions fortes irréversibles. Je dirais même que ces musiques ne sont pas inoffensives (comprennent ceux qui peuvent comprendre). En regardant les crédits du morceau Passage Through The Spheres, je remarque d’ailleurs une coïncidence intéressante qui apporte de l’eau à mon moulin (celui installé dans le petit parc de Saitama). Caterina Barbieri a en fait participé à ce morceau de Kali Malone en traduisant en italien les paroles originales adaptées du court essai In Praise of Profanation (2007) du philosophe italien contemporain Giorgio Agamben. Cette association artistique m’intrigue beaucoup d’autant plus qu’elles ont déjà composé ensemble. Et en revenant au morceau Passage Through The Spheres, il a été chanté par l’ensemble Macadam en France, dans la Chapelle Notre Dame de l’Immaculée Conception à Nantes, pas très loin du Château des Ducs de Bretagne. L’émission de Liquid Mirror qui m’a indirectement dirigée vers ces morceaux d’inspiration minimaliste était celle du 31 Mars 2025. J’y reviens de temps en temps, notamment pour écouter le premier morceau électronique Continue? [Y/N] du suédois Jonas Thunberg (aka JT). Je trouve également dans cette musique une approche contemplative qui me plait beaucoup et que j’ai envie d’associer aux mélodies contemplatives nordiques ci-dessus.

the streets #16

Le dernier épisode de cette série intitulée the streets date du mois de Mai 2025. J’aime l’idée d’y revenir régulièrement quand l’envie me reprend et quand je réunis des photographies qui correspondent à son esprit général. Quelques photographies du billet ont été prises entre Roppongi et Nishi-Azabu, en démarrant à Tokyo Mid-Town. Ce n’est pas la première fois que je m’amuse avec la sculpture de pierre de Kan Yasuda (安田侃) placée sur l’espace ouvert le long de la rue devant la grande tour de Tokyo Mid-Town. J’attends pendant quelques secondes qu’une personne apparaisse à travers l’ouverture percée dans la sculpture. J’aime cette idée de cadrage dans le cadrage depuis que j’ai parcouru des yeux Tokyo Windows, le recueil de photographies de Masataka Nakano. En redescendant ensuite vers Nishi-Azabu en direction de Shibuya, je suis attiré par une série de photographies maritimes affichées de manière temporaire sur les murs blancs amovibles d’un chantier de redéveloppement urbain près de Roppongi Hills. Il s’agit d’une série photographique intitulée Water columns (2022) du duo d’artistes suisses Taiyo Onorato et Nico Krebs. Je remarque surtout la composition étrange à gauche montrant une main et un bras se mélangeant avec des organismes marins. En entrant dans le quartier de Nishi-Azabu, je passe devant l’atelier Haute Mode Hirata, fondé par Akio Hirata (平田欧子) et repris par sa fille OHKO après son décès. On y vend des chapeaux hauts en couleurs aux formes et à l’esthétique tout à fait uniques. A chaque fois que je passe devant cette boutique, me revient en tête une photographie d’Avril 2009 d’un magnifique chapeau rouge pris à travers la vitrine. En remontant ensuite vers le quartier d’Hiroo, le long de la rue bordant les résidences de Garden Hills, les arbres ont progressivement changé de couleurs. Je n’ai pas le souvenir d’avoir été aussi attentif aux feuilles d’Automne l’année dernière et j’ai l’impression de me rattraper un peu cette année. Au bout de cette rue, un petit building composé d’une façade vitrée et de poutres apparentes extérieures en béton m’intrigue pour les réfections qu’il nous montre. Le béton se reflétant sur la façade de verre donne le sentiment qu’un nouvel édifice virtuel existe à l’intérieur du bâtiment réel, comme si une autre réalité se cachait dans cette architecture. Ce bâtiment m’attire à chaque fois et je l’ai souvent pris en photo. Je pense que ça doit par contre être la première fois que je le montre dans un billet. Les deux photographies suivantes nous amènent à Aoyama puis dans les quartiers résidentiels de Daikanyama. J’aime beaucoup le design extérieur de la maison individuelle de la dernière photographie. On a l’impression que le toit légèrement oblique est surdimensionné. Le mariage avec le rez-de-chaussée composé de bois est du plus bel effet. Je n’ai malheureusement pas trouvé qui en est l’architecte.

J’évoque moins dans mes billets récents les musiques que j’écoute, ce qui ne veut pas dire que je ne fais plus de découvertes. J’ai même suivi quelques pistes qui se sont finalement révélées infructueuses et dont je ne parlerais donc pas sur ces pages. Je ne parle que des musiques que j’aime, par manque de temps et d’envie de parler de celles que j’apprécie moins. Dans ma playlist du mois de Novembre qui vient de se terminer, j’avais inscrit quelques morceaux, que j’ai beaucoup écoutés, d’artistes ou groupes que je connaissais déjà ainsi que d’autres d’artistes que je ne connaissais pas. Parmi les nouvelles découvertes, il y a d’abord le morceau Eclipse de Fuki Kitamura (北村蕗) sur son EP intitulé 500Mm. Ce morceau virevolte dans nos oreilles. Je suis très agréablement surpris par la dextérité du chant de Fuki Kitamura, compositrice et interprète originaire de la préfecture de Yamagata. J’enchaine ensuite avec une collaboration de Satoko Shibata (柴田聡子) avec la rappeuse Elle Teresa (エルテレサ) sur un single intitulé Tokimeki Tantei (ときめき探偵) avec la contribution musicale de Le Makeup (ル メイクアップ), projet musical de Keisuke Iiri (井入啓介). Après son premier album, e5 sort déjà un nouveau single intitulé BUTTOBASHIT mélangeant hip-hop et sons électroniques, qui aurait très bien figuré sur son album. J’adore la densité du morceau qui me fait dire que e5 ne lâche rien. Dans la même mouvance proche de l’hyper-pop, j’écoute le nouveau single 不貞腐 freestyle de killwiz et Tōmeinahito (透明な人) de 4s4ki sur son nouvel EP Enmeishu avec DÉ DÉ MOUSE. Il s’agit en fait d’un morceau que 4s4ki avait d’abord composé seule et qui été ensuite complémenté par DÉ DÉ MOUSE. Je suis assez partagé sur le reste du EP mais ce morceau qui le conclut est vraiment excellent. Pour rester dans les sons électro-pop, je suis étonné depuis quelques temps par les nouveaux singles de Kyary Pamyu Pamyu (きゃりーぱみゅぱみゅ), comme toujours composé par Yasutaka Nakata (中田ヤスタカ), notamment dreamin dreamin mais surtout Genjitsu tōhi (現実逃避). Les premières notes de dreamin dreamin nous rappellent bien sûr le kawaiisme de ses débuts, mais je trouve qu’elle s’en éloigne depuis plusieurs années et notamment sur Genjitsu tōhi. Côté rock alternatif, quelques belles découvertes proches du shoegaze avec Big Sky du groupe Beachside talks sur leur album Hokorobi, After the Breeze (あまり風) de AprilBlue sur l’album yura et MARET de SOM4LI. J’ai déjà parlé du groupe AprilBlue composé par Azusa Suga, leader de feu For Tracy Hyde et de SOM4LI composé entre autres d’anciens membres de Ms Machine. Je découvre par contre Beachside talks bien que sur leur album, seul le morceau Big Sky m’attire vraiment. Je retrouve SOM4LI avec plaisir sur ce nouveau single MARET, et je suis même surpris par le chant de Mako. La vidéo très lo-fi réalisée par Rio Shimamoto, également membre du groupe, a été tournée dans le parc Kasai Rinkai (葛西臨海公園) au bord de la baie de Tokyo dans l’arrondissement d’Edogawa. Nous l’avions parcouru il y a quelques années et j’en avais montré quelques photographies dans une autre série au long court intitulée how to repeat Tokyo endlessly. J’ai beaucoup écouté tous ces morceaux au mois de Novembre, peut-être même trop ce qui m’a ensuite amené vers d’autres horizons.

dans l’étincelle d’émotion d’un instant

Le lac de Sayama (狭山湖) était depuis longtemps sur ma liste des découvertes à faire à Saitama, mais j’avais jusqu’à présent eu un peu de mal à convaincre Mari de faire le déplacement pour y visiter un cimetière. Nous faisons finalement le déplacement vers le lac mais on n’en verra pas une goutte d’eau. Enfin, on apercevra quand même très rapidement en voiture le lac Tama (多摩湖) qui se trouve juste à côté. Les origines du lac Sayama remontent aux années 1600. Il a été créé comme barrage primitif puis modernisé au 20ᵉ siècle. Le lac Tama est lui relié au fleuve Tama et est plus ancien. Il a été créé par le barrage de Tamako Dam en 1929.

Nous avons d’abord fait le déplacement pour aller voir un temple bouddhiste nommé Konjō-in (金乗院), situé à Kami-Yamaguchi, dans la ville de Tokorozawa, à proximité du lac de Sayama. Le temple appartient à la branche bouddhiste Shingon et on y vénère la divinité Kannon aux mille bras. Le temple est de ce fait également connu sous le nom de Yamaguchi Kannon (山口観音). On dit que la statue de Kannon aux mille bras et le pavillon qui lui est consacré ont été fondés par le moine Kūkai, fondateur de l’école bouddhiste Shingon, durant l’ère Kōnin (810–824). Cette statue n’est dévoilée au public qu’une fois tous les 33 ans. Nous nous promenons entre les pavillons dans l’enceinte Konjō-in, du pavillon Kaisandō (開山堂) dédié au moine fondateur du temple en passant par le pavillon dédié aux Sept Divinités du Bonheur, Shichifukujin (七福神堂), où comme son nom l’indique sont vénérées les statues des sept dieux du bonheur (七福神) à savoir Ebisu, Daikokuten, Bishamonten, Benzaiten, Fukurokuju, Jurōjin et Hotei. Le pavillon le plus particulier et intéressant du temple est le Sentai-Kannondō. Il a la particularité d’être décoré d’un long dragon placé sur un muret entourant le pavillon. Il ondule par endroit pour laisser s’ouvrir une porte. Le petit pavillon en lui-même est très riche, pourtant de nombreuses sculptures décoratives. On peut ensuite gravir la colline pour approcher une grande pagode octogonale de cinq étages. On peut y redescendre par un escalier reprenant des formes de dragons. On a par moments l’impression de ne plus être au Japon et d’être quelque part en Chine ou à Hong Kong.

Le temple Yamaguchi Kannon est proche de la station Seibukyūjō-mae, situés au terminus de la ligne de train Seibu Sayama Line opérée par Seibu Railway. Nous sommes ici sur les terres du groupe Seibu qui possède également la chaîne d’hôtels Prince Hôtels. L’équipe de baseball Seibu Lions, également propriété du groupe Seibu, y a établi ses quartiers. Tout près de la station, on ne manquera pas le grand stade de baseball Belluna Dome (ベルーナドーム), dont le nom officiel est Seibu Dome (西武ドーム). A côté du dôme, on trouve même une piste de ski artificielle au Sayama Ski Resort (狭山スキー場). Ceci explique la présence saugrenue de surfeurs des neiges aux alentours du dôme. A la station suivante sur la ligne de train Seibu Yamaguchi Line, le groupe opère également un parc d’attraction appelé Seibuen Amusement Park (西武園ゆうえんち). Mentionner Seibu me rappelle que j’ai déjà vu et montré sur ces pages le siège du groupe Seibu. Il s’agit du building DaiyaGate situé à Ikebukuro (ダイヤゲート池袋).

Nous arrivons un peu tard au deuxième objet de notre visite à Sayama qui était de voir l’architecture d’Hiroshi Nakamura & NAP (中村拓志 & NAP建築設計事務所) dans un cimetière près du Belluna dôme. J’avais déjà vu plusieurs fois sur Instagram le Sayama Lakeside Cemetery Community Hall. J’avais vu quelque chose de très poétique dans l’apparition inattendue d’une végétation venant coiffée un toit courbé de couleur argentée. Ce n’était pas une mauvaise idée d’arriver en toute fin d’après-midi car le soleil couchant ajoute à la beauté de cette composition florale. Il faut marcher dans le cimetière, dans les petites allées entre les tombes pour pouvoir prendre en photo la toiture courbée. Le cimetière est posé sur une colline pentue, ce qui donne une vue dégagée. Près de la porte principale du hall, un long bassin d’eau ressemble à un miroir reflétant les couleurs bleutées de la fin de journée. Un peu plus loin dans le grand cimetière, je voulais également observer la chapelle Sayama Forest Chapel, mais ses portes étaient déjà fermées et la lumière couchante ne m’a malheureusement pas permis de prendre des photographies correctes avec mon reflex. Il faudra refaire le déplacement plus tard, mais j’ai au moins quelques photos prises à l’iPhone ci-dessous. J’ai déjà vu un certain nombre d’œuvres architecturales d’Hiroshi Nakamura, dont j’apprécie particulièrement la force d’évocation. Me revient d’abord en tête l’espace de méditation devant le grand camphrier du sanctuaire Tōshōgū à Ueno puis la bibliothèque souterraine Library in the Earth à Kurkku Fields dans la préfecture de Chiba. Il a créé des bâtiments plus monumentaux comme le Tokyu Plaza OMOKADO (オモカド), idéalement placé à Harajuku, qui laisse une place importante au végétal sur sa terrasse en hauteur. Je passe très régulièrement devant le petit bâtiment courbe Monkey Café & Gallery D.K.Y. à Daikanyama et l’élégant bâtiment IDÉAL TOKYO à Aoyama, mais ma première découverte de cet architecte était la petite maison particulière House SH, qui m’avait beaucoup marqué pour l’avoir souvent vu dans des magazines d’architecture.

L’évocation de Tame Impala sur un billet de Nagoya etcetera me rappelle que Michka Assayas lui avait consacré un épisode de son émission Very Good Trip, à l’occasion de la sortie de son nouvel album Deadbeat. Je ne l’ai pas encore écouté à part le single End of Summer que j’aime pourtant beaucoup. De cette émission, je note particulièrement le morceau Neverender de Justice, avec au chant Kevin Parker aka Tame Impala, sur leur album Hyperdrama de 2024. De cet album, je connaissais pourtant l’autre featuring de Tame Impala, One Night/All Night, et je me demande maintenant pourquoi j’avais loupé cet excellent Neverender. Il y a plusieurs très bons morceaux sur Hyperdrama de Justice. Je me demande s’ils sont les seuls survivants de la French Touch. Leur son plus sombre voire gothique, par exemple sur l’excellent Generator, m’accroche beaucoup plus que des morceaux de Daft Punk, que j’avoue n’avoir jamais aimé, à part peut être Revolution 909. Je n’ai jamais vraiment accroché non plus au groupe Gorillaz de Damon Albarn, pourtant j’aime beaucoup le morceau New Gold avec Tame Impala et Bootie Brown sur l’album Cracker Island de 2023, que je découvre également sur cette émission de Very Good Trip.

Dans l’émission précédente qui démarre et termine également par des morceaux de Tame Impala, je découvre également beaucoup de très bonnes choses, et il est même rare que j’apprécie autant de morceaux dans une même émission de Very Good Trip (sauf quand elles sont consacrées à un unique artiste ou groupe que j’aime). Parmi les excellents morceaux de l’émission, certains sont d’artistes que j’avais découvert au tout début des années 2010, époque où j’étais beaucoup plus attentif que maintenant à la musique occidentale. Il y a d’abord Thundercat avec I Wish I Didn’t Waste Your Time, puis Erika de Casier avec You Can’t Always Get What You Want, Sassy 009 avec Tell Me (feat. Blood Orange), Austra avec Math Equation et finalement Ethel Cain avec Fuck Me Eyes. Tous ces morceaux s’enchaînent sur la playlist de l’émission avec une certaine unité de style que Michka Assayas associe à un même groove mélodieux et réconfortant. J’ai également ce sentiment en écoutant la voix de l’américain Stephen Lee Bruner, aka Thundercat, qui est très belle comme celle de Kevin Parker d’ailleurs. C’est bon de s’échapper de temps en temps des musiques pop-rock japonaises, qui m’inspirent un peu moins en ce moment. A ma playlist du mois de Novembre, j’ajoute également le hip-hop de Freddie Gibbs avec le morceau Ensalada (feat. Anderson.Paak) que j’ai également dû découvrir sur un épisode de Very Good Trip et un morceau rock français un peu plus ancien intitulé L’amour fou du groupe Grand Blanc qui a atterri sur ma trajectoire musicale d’une manière inattendue.

J’écoute Very Good Trip par phases. Je suis actuellement dans une phase d’écoute et j’apprécie également les interviews. Autant l’interview historique de Neil Young m’a fatigué au plus haut point, autant j’ai apprécié celle de David Gilmour, même si je ne suis pas particulièrement amateur de son ancien groupe Pink Floyd. J’avais par contre récemment été émerveillé par le morceau Between Two Points interprété avec sa fille Romany. Pendant cette longue interview en deux parties de David Gilmour, une opinion qu’il partage m’interpelle en particulier. Il nous dit la chose suivante: « Personne ne peut créer à partir du bonheur. C’est la chose la plus difficile à réussir dans tous les arts, le bonheur véritable, parce que ce qui naturellement donne envie aux gens de regarder, d’écouter, de voir, c’est le partage des pensées, des idées sur les malheurs de la vie. Non pas que la vie soit misérable, mais elle convoque bien des malheurs« . J’ai souvent pensé à cette idée ou interrogation de savoir si on peut vraiment créer quelque chose d’intéressant et de fort lorsqu’on est heureux dans sa vie personnelle. La réponse à cette interrogation n’est certainement pas aussi simple et définitive qu’elle peut en avoir l’air, mais ce que dit David Gilmour fait écho à une idée qui m’était revenue en tête en lisant l’histoire malheureuse de la compositrice et interprète Smany dont je parlais récemment au sujet de son dernier EP. La musique est parfois la seule chose qui maintient les âmes en vie, comme une sève sur laquelle il faut veiller pour qu’elle ne se tarisse pas.

光に影の光

Dans un coin de Daikanyama, bien à l’écart de la grande avenue où l’on trouve le Tsutaya Daikanyama T-site conçu par Klein Dytham et le complexe Hillside Terrace par Fumihiko Maki, se construit une étrange structure dorée qui ne donne pas encore son nom. Son étoile en miroir et les inscriptions CD au dessus de chacune des ouvertures ne laissent pas de doute qu’il s’agit d’un nouveau grand magasin pour la marque de luxe Dior. Son emplacement isolé est inhabituel. L’espace particulièrement vaste de ce nouvel ensemble en construction explique peut-être le choix de ce lieu. On ne peut voir pour l’instant que la façade dorée composée de formes imitant le bambou. Le bâtiment qui se trouve derrière semble être de facture plus classique mais on le devine à peine. Cette structure dorée ressemble à un bâtiment occidental avec une touche japonisante renforcée par le jardin alentour composé de pins également en cours de préparation. Daikanyama fonctionne comme un espace commercial décentralisé où les divers magasins et cafés sont éparpillés dans le quartier. Cet nouvel enseigne Dior contribuera peut-être à ’étendre’ la carte du quartier. Il ne faut pas oublier que non loin de là se trouve également la boutique Supreme, certes dans un tout autre genre, qui attire également occasionnellement les foules, pour des raisons qui m’échappent encore, mais là est un autre sujet.

Quand je passe à Daikanyama, j’entre quasiment systématiquement dans le Tsutaya T-site pour voir les petites expositions en cours. On y montrait l’autre jour quelques photos du groupe Hitsuji Bungaku à l’occasion de la sortie de leur nouvel album. Les expositions, autour du grand escalier central, ne sont pas toujours intéressantes mais j’aime faire le curieux. Dans le bâtiment central du T-site, on y vendait un gros livre d’architecture donnant une rétrospective complète de l’oeuvre architecturale très développée à Tokyo de Klein Dytham architecture (KDa). La surprise était de voir les fondateurs de KDa, Astrid Klein et Mark Dytham, ainsi que l’architecte associé Yukinari Hisayama, sur place pour faire la promotion de leur livre. Ils étaient bien entourés et je n’ai pas tenté de les approcher, n’ayant pas vraiment l’intention d’acheter le gros bouquin rétrospective même si j’apprécie leur créations architecturales. Si l’occasion de leur parler s’était présentée, j’aurais certainement évoqué un de leurs premiers bâtiments à Tokyo, la petite mais impressionnante structure en porte-à-faux du Undercover Lab. Lorsque je l’avais montré en photo sur Instagram il y a plus de six ans, Mark Dytham avait réagi avec un commentaire, qui m’avait pour sûr fait très plaisir. En regardant le site web de KDa, je réalise que leur bureau a déménagé à Daikanyama alors qu’ils étaient pendant longtemps situés à Ebisu, dans un immeuble qui est d’ailleurs plutôt ancien. La coïncidence est que j’avais justement dans l’idée d’aller dans cet ancien immeuble pour y voir une exposition photographique dans la galerie See You Gallery du deuxième étage.

La photographe Mana Hiraki (平木希奈) dont je parle assez régulièrement sur ses pages est très active. En plus de la photographie, elle réalise très régulièrement des videos musicales pour des artistes souvent féminines. Elle expose en ce moment une série de photographies dans la galerie See You Gallery située à quelques minutes de la station d’Ebisu. Son exposition personnelle s’intitule Amour et s’y déroule du 31 Octobre au 9 Novembre 2025. Elle retrouve RINA du groupe pop rock SCANDAL (スキャンダル) pour la série de photographies de l’exposition. Il s’agit en fait de la deuxième exposition faisant collaborer RINA avec Mana Hiraki. La première intitulée WAVE? se déroulait en 2023 à Jingūmae et je n’avais malheureusement pas pu la voir car c’était le jour où RINA était présente à l’exposition. J’avais vu l’exposition précédente de Mana Hiraki qui s’appelait Katami Hakka (筐はっか) à la Gallery 229. J’ai volontairement choisi une journée où Rina n’est pas présente pour éviter la foule, qui m’avait empêché de voir l’exposition WAVE?, mais j’ai choisi une horaire où la photographe était présente. Le style des photographies de cette exposition reprend les ambiances vaporeuses et oniriques typiques de la photographe. J’aime à chaque fois beaucoup le mystère qui entoure chacune de ses mises en scène. Les photographies de cette exposition comptent parmi les plus belles que j’ai pu voir. En les regardant dans la galerie, je repense à sa série en kimono qu’elle avait prise avec Miyuna, mais également à la fameuse série également en kimono de Sheena Ringo prise en 2003 pour le magazine Gb par le photographe Yasuhide Kuge (久家靖秀) au manoir Shōuen (蕉雨園). Les photographies de la série Amour ont également été prise dans une maison traditionnelle, désormais utilisée comme studio photographique. Mana Hiraki m’a donné le nom du lieu lorsque je lui ai demandé mais je ne le connaissais pas et je l’ai déjà malheureusement oublié. Elle se souvenait de moi et de ma venue à son exposition précédente. Nous n’avons pas cette fois-ci évoqué Sheena Ringo. J’étais en fait curieux du thème de son exposition. Elle nous dit que le nom de cette série « Amour » n’est pas un mot que l’on associerait spontanément à ses photographies. Elle veut évoquer ici une forme d’amour pur qui est à l’origine de tout, à travers l’histoire des Dix nuits de rêve (Yume Jūya, 夢十夜) de Natsume Sōseki. La première nuit de Yume Jūya raconte l’histoire d’un homme à qui une femme mourante demande de l’attendre pendant cent ans. L’homme lui obéit, reste près de sa tombe, et cent ans plus tard, un lys y fleurit. Il comprend alors que le temps promis s’est écoulé. La photographe s’est inspirée de ce récit pour tenter de représenter du point de vue féminin ce que la femme a ressenti, en s’appuyant pour cela sur la structure du théâtre nô, où un même rôle se divise en mae-shite (前シテ) et nochi-shite (後シテ) (avant et après la mort). Il y a clairement une beauté pure dans l’amour d’un être qui continue au delà de la mort. Cette association avec le récit Yume Jūya de Natsume Sōseki a tout de suite fait écho en moi à la grande installation « TIME TIME » (2024) réalisée par Ryuichi Sakamoto en collaboration avec Shiro Takatani. Cette installation s’inspire en effet du même récit de Natsume Sōseki (en particulier celui de la « Première nuit ») ainsi que de la structure du nô. J’avais pu voir cette installation fascinante au début de cette année lors de la grande exposition seeing sounds hearing time consacrée à Ryuichi Sakamoto (坂本龍一) au Museum of Contemporary Art Tokyo (MoT) à Kiba. J’ai mentionné cette installation à Mana Hiraki pour voir s’il y avait eu pour elle un lien d’inspiration, mais apparemment ce n’était pas le cas. L’installation « TIME TIME » faisait une référence directe au récit Yume Jūya tandis que la série Amour s’en inspire plus librement dans sa représentation d’une beauté quasiment fantomatique. Les images que construit Mana Hiraki ont en ce sens une qualité fantastique qui intègre des notions de beauté décadente et même horrifique. Avant de quitter l’exposition en remerciant une nouvelle fois la photographe, j’achète les cartes postales comme souvenir. Et pour accompagner ces quelques photographies, je me souviens d’un morceau de Meitei (冥丁) reprenant justement le titre Yume Jūya (夢十夜). Ce superbe morceau est inclus sur l’album Kofū III (古風 III) sorti en Décembre 2023. J’en avais déjà parlé sur ce blog et le redécouvrir maintenant est un petit plaisir.

Evoquer la série de photographies de Sheena Ringo en 2003 au manoir Shōuen me rappelle cette photographie des coulisses où l’on voit Ringo accompagnée par Kazuhiro Momo (百々和宏), guitariste et chanteur du groupe MO’SOME TONEBENDER (モーサム・トーンベンダー). Ces deux petites photos étaient placées à la fin du magazine avec un petit texte faisant office de making-of. Elles sont d’assez mauvaise qualité car très granuleuses dans les quelques pages en noir et blanc à la toute fin du magazine. J’ai pourtant toujours ces deux photos en tête lorsque j’écoute des anciens albums de MO’SOME TONEBENDER. Je ne pense pas avoir déjà évoqué ici les albums Hello de 2001 et Baseball Bat Tenderness de 2013 que j’ai pourtant découvert il y a plusieurs mois. On ressent dès le premier morceau Tsumetai kōdo (冷たいコード) de Hello une tension nerveuse et abrasive mélangeant noise-rock et post-punk. On eu trouve une énergie brute et accidentée, à laquelle s’accorde bien la voix désespérée de Kazuhiro Momo. Le morceau -5°C compte parmi ceux que je préfère de cet album car il joue sur les contrastes entre moments apaisées et passages beaucoup plus sombres et chaotiques. J’adore également le septième morceau Boku ha Sakashima (ボクはサカシマ) qui contient des passages de guitares évoquant les sons de Sonic Youth et des tons de voix faisant à mon avis référence à Nirvana. L’album Baseball Bat Tenderness garde une ambiance rock alternatif très marquée, dans un style garage rock, mais je le trouve un peu moins brut que l’album Hello, et moins expérimental que l’album Trigger Happy de 2003 par lequel j’avais découvert le groupe. Je dirais que les morceaux de Baseball Bat Tenderness sont plus faciles d’approche. Des morceaux comme le deuxième Paradise (パラダイズ) ou le quatrième Generation Z (ジェネレーションZ) accrochent immédiatement. Le riff de guitare démarrant Generation Z nous ramène tout de suite vers le rock alternatif américain des années 90 et me rappelle beaucoup les Smashing Pumpkins. Ce n’est pas le seul morceau à nous ramener vers ces sonorités rock des années 90, Metallic Blue (メタリックブルー) en est un autre bon exemple. On retrouve sur cet album tout l’énergie hurlante de MO’SOME TONEBENDER, mais sans les inattendus expérimentaux qui sont remplacés par d’étranges morceaux quasiment dansant comme FEEVEER. J’avoue avoir beaucoup de mal à apprécier ce style là qui reste heureusement une exception sur l’album. J’imagine que les amateurs de la première heure du groupe ont dû être très surpris. En même temps, Kazuhiro Momo me donne le sentiment d’une grande liberté dans son approche musicale. J’ai trouvé les CDs de ces deux albums au Disk Union, mais je n’ai pas encore trouvé l’album Rockin’Luuula (2005) que je recherche depuis quelques temps. Il s’agit de l’album sur lequel Sheena Ringo avait participé à un morceau.

Revenons finalement vers le rêve et vers une ambiance plus apaisée avec la musique qui suit, qu’on m’avait conseillé dans les commentaires d’un précédent billet. J’écoute donc la très belle compilation Gaia: Selected Ambient & Downtempo Works (1996-2003) de la musicienne électronique japonaise Dream Dolphin, de son vrai nom Noriko Kodera (小寺法子), mais on la connaît également sous le nom de Noriko Okamoto (岡本法子). Dream Dolphin a sorti un grand nombre d’albums, 17 albums studio, pendant une courte période de huit ans entre 1996 et 2003. Son style musical va de la musique Ambient à des sons plus Acid Trance. La compilation Gaia publiée par le label Music from Memory et co-éditée par Eiji Taniguchi se penche sur ses morceaux down-tempo, proche de l’Ambient et parfois du New Age. On écoute les 18 morceaux de cette compilation comme une expérience auditive, un petit voyage sur des îles et des océans lointains. Comme son nom l’indique, la compositrice a une passion pour les dauphins et pour le monde maritime, et on retrouve clairement cette ambiance sur de nombreux morceaux. La musique de Dream Dolphin a souvent un côté envoûtant, notamment lorsqu’elle parle au dessus de sa musique (Gaia ou The Genesis: Yoga, par exemple). Il est facile de se laisser entraîner dans ses nappes nébuleuses englobantes, de se laisser flotter dans ses vagues enveloppantes, mais on n’en saisit l’attrait véritable qu’après plusieurs écoutes. Dream Dolphin ne surjoue pas le dramatique et ses morceaux, comme Gaia (Ethereal Fantasy) ou Stars qui démarrent la compilation, jouent plutôt sur une certaine simplicité élémentaire qui nous rapproche des éléments naturels. En écoutant Stars en fermant les yeux, on devine les étoiles que l’on distingue progressivement dans le cosmos lorsque notre œil s’habitue à la noirceur, on imagine aussi les poissons filant entre nos jambes au bord de l’océan. Cette musique est à la fois terrestre et cosmique. On se déplace doucement entre ces strates, sans forcer le pas. La compilation dure 1h57 et nous laisse donc assez de temps pour le voyage. Certains morceaux comme Tour 5 Modern Blue Asia (Soundscapes for ocean therapy) nous font partir très loin. On trouve sur cet album des ambiances méditatives et introspectives, à la limite du spirituel, qui me rappelle les sons New Age. Certains morceaux comme le très beau Voyage (Dive to the future sight) résonnent immédiatement en moi. La majorité des morceaux sont instrumentaux mais Noriko chante parfois comme sur ce morceau. Parmi les morceaux que je préfère, il y a également ceux intitulés The Rebirth (人生なんてこんなもの – そう思った瞬間に人生は終わる), Image-Respect-Love (あなたが自由になるとき) qui ressemble à un duo avec un dauphin ou le plus ludique Love Ate Alien. Le morceau Daichi No Uta semble être inspiré par un folklore chantant des îles. Ce n’est pas le seul morceau qui dépareille avec le reste dans cette compilation. Il y a également celui intitulé Kaze no Fuku Tani no Mukoude (風の吹く谷の向こうで) qui ressemble étrangement à un morceau de Canto/Mando pop. Vient ensuite le sublime Beyond the Cloud avec son ambiance sombre et expérimentale qui nous fait traverser des zones denses et incertaines. Le titre nous donne ces images de nappes d’ombres nuageuses qu’il faut traverser pour espérer atteindre une lumière. Cette musique nous laisse percevoir la lumière des ombres dans la lumière (光に影の光). L’album se termine sur le long Dreaming Blue (青の夢) qui compte également parmi les superbes morceaux de cet album. Il nous donne l’impression de nous enfoncer dans les profondeurs de l’océan, là où les lumières se font plus rares mais où la vie se perpétue à l’abri des regards. Je me dis que la musique de Dream Dolphin est un jeu d’ombres et de lumières. On peut se réfugier quelques temps dans les ombres et affronter ensuite la lumière qui nous nourrit. Je note cette idée de guérison et d’apaisement quasi-thérapeutique dans la musique de Dream Dolphin. Cette compilation est à mon avis une bonne porte d’entrée dans le monde musical de Dream Dolphin, et je remercie encore P. de me l’avoir fait découvrir. Je sais maintenant que j’ai de quoi m’occuper en fouillant dans sa discographie très extensive.

声を枯らしながら静かに叫び続けていた

Tōjō-tei (戸定邸) est une résidence historique de la famille Tokugawa située à Matsudo dans la préfecture de Chiba. Elle a été construite pendant la période Meiji, achevée en 1884 après environ deux ans de construction. Il s’agissait de la résidence de Tokugawa Akitake (徳川昭武), le dernier seigneur du domaine de Mito et frère cadet du dernier shogun du Japon Tokugawa Yoshinobu. L’ensemble architectural est un témoignage du style de vie d’un ancien daimyo à une époque où le Japon passait du système féodal à la modernité. On trouve dans ce bâtiment une architecture japonaise traditionnelle raffinée associée à des éléments d’influence occidentale qui sont caractéristiques de l’ère Meiji. La résidence se compose de neuf pavillons, reliés par des couloirs, formant un grand ensemble de 23 pièces. On se perdrait volontiers dans le labyrinthe de pièces et de couloirs de cette demeure, mais on ne perd jamais de vue le vaste jardin qui attire notre regard. Nous avons laissé nos chaussures à l’entrée et nous avançons doucement sans faire de bruit sur le tatami. Nous gardons le silence ou parlons naturellement à voix basses car nous ne sommes que des invités passagers dans cette résidence. Le long du couloir de la véranda Engawa, les panneaux coulissants de verre sont entrouverts pour laisser passer un filet de vent provenant du jardin. Le seul bruit que l’on perçoit est celui du vent qui fait trembler par vagues les panneaux de verre de manière imprévisible. La demeure est située sur une colline. Depuis la pièce principale donnant sur le jardin, on devine au loin le Mont Fuji qui se dégage des nuages. On trouve dans cet endroit qui s’échappe de la ville une sérénité certaine.

J’avais bien sûr l’intention de parler du nouvel album Don’t Laugh It Off de Hitsuji Bungaku (羊文学) sorti le 8 Octobre 2025. Je l’ai acheté dès le jour de sa sortie en version digitale car je me suis rendu compte que parmi les treize titres de l’album, il y en avait un certain nombre que j’avais déjà en digital à savoir les singles Burning, Map of the Future 2025 (未来地図2025), tears, Feel et Koe (声). Chacun des autres morceaux est un single en puissance car ils ont cette même balance subtile entre un son indie et une approche pop accrocheuse qu’elles ont développé depuis quelques années. On pourra dire que c’est la recette du groupe qu’elles appliquent très bien sans grande prise de risque, ce qui n’est pas faux. Mais chaque morceau évolue dans une telle fluidité et facilité apparente qui poussent à une certaine idée de perfection. Je pense à cela en réécoutant le single Feel, mais on pourrait très bien le penser pour un nouveau morceau comme Itōshii Hibi (いとおしい日々). J’ai un faible pour le morceau Doll qui est beaucoup plus noisy, à la limite du shoegaze. C’est un aspect du groupe qu’on retrouve un peu plus en concert car Moeka (塩塚モエカ) et Yurika (河西ゆりか) aiment aussi laisser traîner les guitares jusqu’à l’embrasement. Le son de Doll me rappelle un peu le morceau Addiction de l’album précédent qui était également un de mes préférés. Écouter ce nouvel album me rappelle encore que Moeka a une voix exceptionnelle et inimitable qui, j’ai l’impression, s’améliore d’album en album. Je m’en souviens avoir été impressionné par le morceau Koe à sa sortie en single. Ce chant nous attrape et ne nous laisse pas nous échapper jusqu’à la fin du morceau, ou de l’album en l’occurence car ce genre de petites pépites pop-rock s’enchaînent les unes après les autres sans vraiment de temps morts. Enfin, le centre de l’album Haru no Kaze (春の風), Ai ni Tsuite (愛について) baisse un peu en régime par rapport aux autres morceaux de l’album. Le rythme reprend en fait assez vite avec le très beau cure accompagné d’une guitare très métallique. Dans les nouveaux morceaux, j’aime aussi beaucoup Runner (ランナー) qui me fait un peu penser dans l’esprit à la musique rock d’Asian Kung-fu Generation. Cette influence n’est pas improbable car Moeka à déjà chanté avec le groupe en 2020 sur un morceau intitulé I want to Touch You and Be Sure (触れたい 確かめたい). Le plus gros single de l’album est incontestablement Burning, c’est un peu l’equivalent du More than words de l’album précédent. J’avais un peu oublié l’aspect abrasif des guitares du début de ce single. Il y a souvent chez Hitsuji Bungaku ce contraste entre la voix très affirmée mais mélodique de Moeka adoucie par le chant de Yurika et les guitares puissantes très rock alternatif. Le dernier morceau Don’t laugh it off anymore est assez différent du reste, plus rêveur avec ses éléments atmosphériques électroniques. Ça donnerait envie d’entendre le groupe dans un registre plus expérimental qui pourrait être une direction intéressante si leur maison de disque leur laissait la main libre, sachant que le groupe a désormais un bon pied dans le mainstream. En en parlant de reconnaissance dépassant le monde du rock indépendant, la question se pose maintenant de savoir si le groupe fera sa première apparition à l’émission Kōhaku Uta Gassen de la NHK au réveillon. Les pronostics sont ouvert et je parie que oui. Et pendant ce temps là, Moeka et Yurika, accompagnée comme toujours de leur batteuse d’appoint Yuna, se promènent à Europe pour leur première tournée dans cette partie là du monde, en passant bien sûr par Paris. Cela donne l’occasion d’une vidéo amusante à Paris, devant les monuments de la ville et la salle L’Alhambra où elles ont joué le 15 Octobre 2025.