å çhichibu ßans øurs

Nous continuons notre exploration quasi méthodique des recoins du Nord du Kanto, en retournant à Saitama dans la région de Chichibu que nous avons déjà visité plusieurs fois. Nous nous arrêtons d’abord dans un charmant café restaurant à l’entrée de Chichibu, non loin de la rivière Arakawa. Le Café de Chillin’ (カフェ・デ・チリン) est situé à Fukaya, caché au détour d’une petite route qu’il faut connaître à l’avance. Le café est indiqué par un panneau en bois mais celui-ci est à peine visible. Le nom de l’endroit suppose qu’on prenne son temps, ce que nous faisons dans la limite du raisonnable, mais nous avons ensuite prévu la visite d’un sanctuaire au cœur de Chichibu, à une petite trentaine de minutes en voiture.

Le sanctuaire Hijiri (聖神社) est connu comme étant le sanctuaire de l’argent en raison de son lien avec la première monnaie japonaise, nommée Wadōkaichin (和同開珎). Le sanctuaire est en fait situé près de l’ancienne mine de cuivre de Wadō. La découverte de ce cuivre en l’an 708 mena à la frappe du Wadōkaichin, qui est considéré comme la première monnaie officielle du Japon. Beaucoup de visiteurs y viennent pour prier pour la prospérité et la chance au takarakuji. Il faut bien entendu beaucoup plus qu’une simple visite au sanctuaire de Hijiri pour espérer gagner au takarakuji. Il n’empêche que quelques gagnants ayant préalablement visité le sanctuaire se sont déclarés en y ont déposant un mot faisant part de leurs gains (pas toujours extraordinaires). Le sanctuaire est de petite taille, posé sur une montagne boisée et silencieuse. A une dizaine de minutes à pieds depuis le sanctuaire, en suivant un chemin de terre à l’intérieur de la forêt, il est indiqué que l’on peut voir une grande reproduction de la pièce Wadōkaichin. L’endroit est considéré comme un de ces fameux “power spot” que nous aimons tant découvrir. Après la visite du sanctuaire, nous nous décidons donc d’aller voir de près cette pièce géante posée près d’un ruisseau. Au fur et à mesure que nous avançons sur le chemin forestier, une crainte s’empare de nous. Et s’il y avait des ours dans cette forêt de montagne ? Depuis quelques semaines, les informations nous parlent très régulièrement d’ours descendant des montagnes pour chercher de la nourriture, en attaquant parfois des gens. Il y a eu des cas à Chichibu et dans l’Est de Tokyo au delà de Hachijōji. Avec cette idée en tête, chaque petit bruit dans la forêt prend une ampleur démesurée et nous fait hésiter à marcher jusqu’à la grande pièce. Un peu à contre cœur car nous avions fait plus de la moitié du chemin, nous préférons faire demi-tour. Avant de reprendre la route, nous demandons quand même conseil au gérant d’une petite boutique de pâtisserie japonaise située à l’entrée du sanctuaire. L’homme nous rassure en nous confirmant qu’il n’y a pas d’ours sur cette montagne car elle est séparée du reste de la chaîne montagneuse. On y trouve par contre des cerfs. Il nous explique que les ours sont nombreux plus en profondeur dans les montagnes, notamment à Mitsumine, que nous avons déjà visité deux fois. Nous voilà rassurés. Ces nouvelles informations nous poussent même à revenir sur nos pas pour voir cette fameuse pièce géante. Nous sommes seuls dans la forêt. L’ambiance y est paisible. Seul le bruit du petit cours d’eau nous chatouille les oreilles. Les ours sont loin. Les cerfs n’ont pas daigné nous rendre visite.

Je n’avais pas encore parlé du dernier album de Sheena Ringo, Kinjite (禁じ手), ou Forbidden Move dans son titre en anglais, sorti le 11 mars 2026. Le projet est atypique dans sa discographie, dans un esprit similaire à l’album Ukina (浮き名) sorti en 2013, car aucun morceau n’a été entièrement composé par elle-même. Il s’agit donc d’un album constitué uniquement de collaborations avec d’autres compositeurs et producteurs. Je dirais tout de suite que je n’ai pas complètement accroché à cet album, notamment parce qu’un certain nombre de morceaux comme W●RK et 2045 composés avec Daiki Tsuneta (常田大希) et Millennium Parade, Susuki ni Tsuki (芒に月, La velada legendaria) et Matsu ni Tsuru (松に鶴, Este nuevo problema) composés avec Ichiyo Izawa (伊澤一葉) étaient déjà sortis et qu’on a eu amplement le temps de les écouter jusqu’à l’usure. Le morceau 2045 est certes agréable mais a quand même plutôt des airs de face B, ce qui fait un peu remplissage sur l’album. Autant Susuki ni Tsuki est un tour de force musicalement et vocalement, autant je le trouve difficile à placer dans un album. L’autre morceau Matsu ni Tsuru se révèle en fait fatiguant, avec sa démesure de carnaval. Le problème principal de l’album est de ne pas avoir de grande cohérence de styles. Le premier morceau de l’album Shihō (至宝) composé par Jun Miyake (三宅純) est très beau musicalement mais Ringo persiste à essayer de le chanter dans un français qu’elle ne maîtrise que moyennement. La vidéo conçue comme une publicité pour la marque Boucheron ne me pousse pas beaucoup à aimer le morceau, malgré l’allusion au centaure qu’on avait pu déjà voir sur la pochette de l’album Sandokushi (三毒史). Le deuxième morceau rock Kujū (苦渋) composé par Hiromasa Ijichi (伊秩弘将) et chanté en anglais par Ringo, n’est pas déplaisant mais je le trouve quand même plutôt fade et sans grande originalité. Vers la fin de l’album, malgré mes premières impressions à sa sortie en single, j’aime assez le morceau intitulé Aigyō (愛楽) composé par Miliyah Kato (加藤ミリヤ). On ne retrouve cependant pas ce qui fait les particularités de la musique de Sheena Ringo. J’ai parfois l’impression que Ringo s’est senti obligée d’accepter ce que les autres ont composé pour elle. C’est en fait le principe de l’album. Quand au dernier morceau de l’album Ukiyo (憂世) également composé par Jun Miyake, il resemble à un standard américain d’un autre âge qui m’horripile au plus haut point. Alors que reste-il de nouveau et d’intéressant sur cet album? Il reste deux excellents morceaux composés par BIGYUKI, Samezame (覚め醒め) et surtout Himehajime (秘め初め), qui sont assez expérimentaux, extrêmement inspirés et très bien interprétés par Ringo. Elle aurait vraiment dû confier entièrement les manettes de cet album à BIGYUKI et on aurait pu avoir une suite à KSK, certes dans style différent car électronique mais avec cette énergie dissonante et nerveuse que j’aime tant. Sur l’album, le morceau central SI・GE・KI avec Mukai Shutoku (向井秀徳) est également intéressant et est suffisamment expérimental pour bien se greffer à ceux de BIGYUKI. Par contre, Mukai Shutoku nous fait du Mukai Shutoku (This is Mukai Shutoku) et on n’y trouve plus beaucoup d’étonnement. Le morceau n’en reste pas moins très bon. Je regrette quand même beaucoup que cet album ne parvienne pas à construire une unité. Susuki ni Tsuki (芒に月) et W●RK restent bien entendu excellents mais ils sont tellement différents l’un de l’autre que j’aurais souhaité les voir rester sur leur EP respectif.

Tout comme j’ai été déçu de ne pas pouvoir assister à la tournée nationale de cette année, j’ai été plutôt déçu par cet album que je n’écoute en fait pas beaucoup par rapport au reste. J’ai également pris la décision de résilier mon abonnement au fan club Ringohan après plusieurs années d’inscription. Je pense que j’ai franchi une étape où la musique de Ringo commençait à moins m’interpeller voire à me laisser parfois indifférent. La non reconnaissance des fans de longue date pour la priorité aux places de concert a fini par m’achever, mais sans énormes regrets ceci étant dit. Je ne me suis pas battu pour avoir des places à la revente, après trois essais de réservation infructueux. Une petite pause est certainement nécessaire et s’est même imposée naturellement. Certains développements de l’agence de Sheena Ringo, Kronekodow, me posent aussi question, notamment l’arrivée de l’économiste et commentateur médiatique Yusuke Narita (成田悠輔) dans l’agence. Je ne suis pas familier de ses écrits mais on lui prête des controverses concernant certains propos qu’il aurait tenu sur le vieillissement de la société japonaise. Le rapprochement de Ringo avec ce genre de personnalité provocatrice me fait craindre des dangers, notamment parce que certains ont tendance à chercher chez Ringo des polémiques. Certains fans font d’ailleurs part de leurs conflits intérieurs suite à cette annonce. Je ne comprends pas vraiment ce mélange des genres dans son agence, et je n’ai pas vraiment envie que mon inscription soit versée vers d’autres que Ringo.

サイタメリカ

Johnson Town est un ancien quartier américain situé à Iruma (入間市), dans la préfecture de Saitama. À l’origine, ce quartier était lié à la base aérienne américaine Johnson Air Base, aujourd’hui la base aérienne de Iruma des Forces japonaises d’autodéfense. Après la second guerre mondiale et surtout durant la guerre de Corée, des maisons américaines y furent construites pour loger les familles des militaires et employés américains. Quand les Américains sont partis dans les années 1970, une partie des bâtiments des années 1950 a survécu puis a été rénovée dans les années 2000, de nouvelles maisons dans le même style ont été implantées, pour créer une sorte de petite banlieue américaine rétro avec des maisons basses blanches avec pelouses, cafés et restaurants, boutiques vintage dans une ambiance inhabituelle pour le Japon.

桜忘れちゃいかん

J’allais presque oublier les cerisiers dont la floraison est déjà terminé à Tokyo depuis quelques semaines. Je n’ai pas pris beaucoup de photographies de cerisiers cette année. Nous avons fait un tour en voiture des différents lieux que nous parcourons systématiquement à cette période, notamment Chidorigafuchi (千鳥ヶ淵) et Kudanshita (九段下) autour du palais impérial, les rues entourant Roppongi Hills (六本木ヒルズ) et Akasaka Ark Hills (赤坂アークヒルズ), le long de l’avenue Meiji entre Shibuyabashi (渋谷橋) et Tengenjibashi (天現寺橋) et le bord de la rivière Meguro. Les trois dernières photographies du billet ont d’ailleurs été prises à Akasaka Ark Hills et à Azabudai Hills (麻布台ヒルズ), puis devant le National Theatre of Japan (国立劇場) également situé autour du palais impérial. Lors de cette petite excursion tokyoïte en voiture, les cerisiers n’étaient pas encore tout à fait en pleine floraison, à part le magnifique cerisier près du théâtre national. Les premières photographies du billet ont été prises au début du mois de Mars dans le parc Kita Asaba Sakura Zutsumi (北浅羽桜堤公園) situé le long de la rivière Oppe à Sakado (坂戸市) dans la préfecture de Saitama. Il s’agit d’une variété de Sakura, les Kanzakura (カンザクラ) qui fleurissent beaucoup plus tôt que les classiques Somei Yoshino (ソメイヨシノ). Un chemin d’environ 1.2 kms est bordé d’environ 200 cerisiers formant un tunnel. Ils étaient à leur pic de floraison à notre passage et nous n’étions pas les seuls à le savoir.

les respirations d’une mélancolie douce

Hodosan (宝登山) est une petite montagne de la préfecture de Saitama, près de Nagatoro à Chichibu. Elle ne domine pas par sa hauteur d’environ 500 mètres mais par son atmosphère paisible faite de sentiers accessibles, d’une forêt calme et d’une vue ouverte sur la rivière Arakawa qui coule au loin dans la vallée. Au sommet et sur ses flancs, on trouve l’ancien sanctuaire Hodosan dont l’enclos est entouré d’arbres, un téléphérique un peu rétro remis aux goûts du jour et des vergers de pruniers qui fleurissent en fin d’hiver. Hodosan évoque une montagne intérieure, un lieu de marche lente, de respiration et d’observation. Un endroit qui résonne bien avec la solitude calme et mélancolique qui nous anime parfois.

La musique de toe possède une mélancolie douce qui accompagne un cheminement intérieur. Elle est organique comme les battements du cœur et le flot sanguin qui traverse tout notre corps. Dans cette musique, les rythmes irréguliers ne s’imposent pas mais se diffusent en nous comme une évidence. Quelque chose d’organique, de profondément humain, traverse chaque morceau. L’émotion ne surgit pas en surface mais circule, gravit les pentes douces, nous laisse le temps de rester contemplatif devant un paysage qui se montre à nous. Cette musique relie les silences, les respirations, les variations infimes, comme un corps qui avance sans effort conscient. Elle nous accompagne dans notre propre mélancolie et solitude, guidant notre rythme intérieur, plutôt que nos pas. La solitude y devient un mouvement lent et une progression intime, et la musique, plutôt qu’un refuge, devient une circulation vivante, discrète et essentielle.

Elle éprouve une solitude calme et mélancolique, non pas comme un cri, mais comme un silence persistant, un espace intérieur légèrement en retrait. Sans aller mal, elle se sent parfois décalée, davantage observatrice que pleinement présente, habitée par une nostalgie diffuse et sans objet précis. Cette solitude, plus contemplative que triste, devient chez elle un territoire intime et protecteur, familier, où elle retourne souvent. Elle ne cherche pas à être effacée, seulement reconnue, et peut alors se transformer en source de regard, de création et d’attention au monde, cohabitant paisiblement avec les autres.

La musique de toe dans les oreilles en écrivant ce billet passe par le morceau Loneliness will Shine de leur album Now I See the Light (2024), puis Commit Ballad avec Chara au chant sur Hear You (2015), Goodbye (グッドバイ) sur For Long Tomorrow (2009) et tout l’album the book about my idle plot on a vague anxiety (2005). Le groupe toe à été fondé à Tokyo en 2000 par quatre musiciens qui sont toujours actifs ensemble: Takashi Kashikura (柏倉隆史) à la batterie, Hirokazu Yamazaki (山嵜廣和) et Takaaki Mino (美濃隆章) aux guitares et Satoshi Yamane (山根さとし) à la basse. La formation n’a pas changé depuis leur début mais Keisaku Nakamura (中村圭作) les accompagne également aux claviers sur leurs albums les plus récents. J’ai déjà vu jouer ce dernier ainsi que le batteur Takashi Kashikura car ils accompagnent également Miyuna sur scène. La musique de toe, qui signifie « theory of everything », s’apparente au post-rock mais sa dynamique vive et irrégulière nous fait vite penser au math-rock. La batterie rapide et précise de Takashi Kashikura mène chaque morceau et les arrangements mélodiques de guitares nous font vite décoller. La grande majorité des morceaux de toe sont instrumentaux, mais des voix apparaissent également par moments, comme sur le magnifique Commit Ballad avec la voix atypique de Chara et leur morceau plus récent Loneliness will Shine. Cette musique pousse à la contemplation, à s’arrêter pour regarder la neige tomber comme c’est le cas ce matin à Tokyo. Cette musique est également très organique, comme un cœur qui bat, qui s’emballe parfois puis se rassure à force de respirations. Bien que je connaissais le nom du groupe depuis longtemps, je ne les ai vraiment découvert que récemment par les hasards de YouTube me conseillant le morceau Goodbye que j’écoute avant de m’endormir un soir. Ce morceau est magnifique dans son intensité mélancolique douce, mais je n’avais pas encore découvert la version de l’album For Long Tomorrow de Goodbye chantée par l’artiste pop/jazz Asako Toki (土岐麻子). Cette version est sublime. J’écoute ensuite tout l’album the book about my idle plot on a vague anxiety sorti en 2005, qu’il faut écouter en entier pour en apprécier toute la sève.

J’imagine assez clairement Kei Imamura (今村京) se perdre dans la musique de toe dans les rues de Shinjuku, en recherche d’inspiration musicale. Je ne suis pas sûr qu’elle connaisse déjà cette musique mais je lui conseillerais vivement la playlist mentionné au début du paragraphe précédent. Elle pourrait par exemple démarrer son écoute avec le morceau Goodbye qui annoncerait peut-être pour elle un nouveau départ.

une mélodie contemplative nordique

Notre parcours d’observation des feuilles d’Automne nous amène jusqu’au parc forestier pour enfants Tove Jansson Akebono (あけぼの子どもの森公園) dans la préfecture de Saitama. Ce parc inauguré en 1997 est inspiré par l’illustratrice, peintre et auteure Tove Jansson (1914–2001). Cette artiste finlandaise suédophone est surtout connue comme la créatrice des Moomins, une série littéraire et graphique mondialement populaire notamment au Japon. Je suis bien entendu familier de ces personnages mignons ressemblant à des hippopotames blancs, mais je ne connais pas du tout l’univers des livres qui sont apparemment marqués par un humour doux et une mélancolique nordique. Le parc n’a pas été dessiné par Tove Jansson, mais par un architecte japonais nommé Takekazu Murayama (村山雄一) qui a été inspiré par l’univers de l’illustratrice. Ce parc forestier est en fait l’oeuvre la plus remarquable de l’architecte, mais ces autres créations gardent cette caractéristique d’une architecture vivante et organique.

Murayama est né en 1945. Il a étudié l’architecture à l’Université de Waseda, puis après quelques années passées dans un bureau d’architecture à Tokyo, il décida de s’installer pendant plusieurs années à partir de 1977 en Allemagne et en Autriche pour s’immerger dans l’étude de la pensée de Rudolf Steiner (anthroposophie) qui a fortement influencé sa vision architecturale, sensible à l’environnement, à la nature et aux formes organiques. Il retourne au Japon en 1984 pour y fonder son propre bureau Murayama Architectural Design Office (村山建築設計事務所). On trouve dans les quelques bâtiments dispersés dans le parc Tove Jansson Akebono cette recherche d’une architecture vivante en relation directe avec la nature. Les formes architecturales sont comme des structures organiques avec des formes courbes et irrégulières. Le parc ressemble à un petit village avec chemins, étang et ruisseau et on verrait volontiers les Moomins débarquer des bois pour rentrer s’installer tranquillement dans ces étranges demeures. Cet espace naturel nous pousse à la rêverie, dans la mesure où on arrive bien sûr à faire abstraction de la foule. Il y a du monde en effet venu profiter de ce décor bordé par les feuilles rouges d’Automne des grands arbres. Un des intérêts de ce parc est qu’on peut visiter les maisons, qui ont une complexité intérieure très intéressante. L’intérieur reprend ces inspirations organiques et ressemble à un labyrinthe avec escaliers irréguliers en bois entourés de rambardes en acier à la Gaudi, volumes sculptés et toits arrondis. Les enfants y trouvent de nombreuses cachettes et l’accès à certains endroits de la demeure est même parfois difficile pour les adultes. C’est un véritable petit monde à part dans lequel on s’échappe volontiers.

En musique, je m’échappe également vers le Nord de l’Europe avec la deuxième pièce de la suite en 12 chapitres pour piano Das Buch der Klänge I–XII du compositeur et pianiste allemand Hans Otte, interprété brillamment par le pianiste allemand Herbert Henck, lui-même spécialisé dans les musiques modernes, minimalistes et d’avant-garde. Ce deuxième mouvement construit sur un motif rapide en consonances me rappelle la fluidité du ruisseau du parc de Saitama, mais j’aime surtout les quelques dissonances qui apparaissent par moments le long du long morceau de presque dix minutes. Elles viennent altérer la lumière du flot ininterrompu, comme si quelques nuages orageux venaient menacer ce paysage. Cette musique contemplative me met dans un état méditatif. Il est difficile de faire autre chose en écoutant ces notes car on se concentre sur le déroulé musical. J’ai découvert ce morceau par un heureux hasard sur NTS Radio. Alors que je terminais la ré-écoute d’une émission de Liquid Mirror, NTS enchaîne automatiquement sur une autre émission de leur vaste catalogue. Il s’agissait du NTS guide to Holy Minimalism du 9 Août 2024, une émission de deux heures consacrée aux compositeurs de musiques de style minimaliste et neo-romantique de la fin du 20ème siècle. Le deuxième morceau de cette sélection est Das Buch der Klänge II et il m’a tout de suite fasciné. Le courant Holy Minimalism (ou sacred minimalism) est apparu dans les années 1970–1990. Il est caractérisé par une écriture épurée, des harmonies consonantes, et une forte dimension spirituelle ou contemplative. Ce courant est souvent associé aux compositeurs Arvo Pärt (Estonie), John Tavener (Royaume-Uni) et Henryk Mikołaj Górecki (Pologne). Bien que Hans Otte ne soit généralement pas classé dans ce courant Holy Minimalism, il se situe dans une zone très proche, au point où on pourrait y trouver une parenté esthétique, mais il n’y a pas d’inspiration religieuse.

NTS Radio propose également une émission présentant une sélection contemporaine de jeunes musiciens et musiciennes inspirés des compositeurs du Holy Minimalism du 20ème siècle. Cette émission intitulée NTS Guide to Contemporary Holy Minimalism a été diffusée le 16 Janvier 2025. Parmi les œuvres de la sélection, celle à plusieurs voix composée par Kali Malone intitulée Passage Through The Spheres m’impressionne particulièrement. Kali Malone est une compositrice et organiste américaine, née en 1994 à Denver mais installée à Stockholm en Suède depuis les années 2010. C’est une des figures majeures de la musique contemporaine minimaliste, drone et expérimentale. De son album All Life Long sorti en 2023, j’écoute également le deuxième long morceau All Life Long (For Organ). Ce morceau est également fascinant au plus haut point pour sa polyphonie lente et minimaliste jouée à l’orgue à tuyaux qui m’a pris par surprise. Il est ensuite difficile de s’en échapper tant elle convoque des émotions profondes enfouies en soi. On n’est ici pas très loin de la musique électronique drone, sauf qu’il s’agit d’instruments classiques. Cette musique de Kali Malone me rappelle en fait un peu la musique électronique de Caterina Barbieri sur des morceaux comme Myuthafoo qui est également basée sur des évolutions subtiles de tonalités. On y trouve, je pense, une même inspiration minimaliste et contemplative, qui me plait beaucoup. A leurs manières, All Life Long (For Organ) de Kali Malone et Myuthafoo de Caterina Barbieri provoquent des émotions fortes irréversibles. Je dirais même que ces musiques ne sont pas inoffensives (comprennent ceux qui peuvent comprendre). En regardant les crédits du morceau Passage Through The Spheres, je remarque d’ailleurs une coïncidence intéressante qui apporte de l’eau à mon moulin (celui installé dans le petit parc de Saitama). Caterina Barbieri a en fait participé à ce morceau de Kali Malone en traduisant en italien les paroles originales adaptées du court essai In Praise of Profanation (2007) du philosophe italien contemporain Giorgio Agamben. Cette association artistique m’intrigue beaucoup d’autant plus qu’elles ont déjà composé ensemble. Et en revenant au morceau Passage Through The Spheres, il a été chanté par l’ensemble Macadam en France, dans la Chapelle Notre Dame de l’Immaculée Conception à Nantes, pas très loin du Château des Ducs de Bretagne. L’émission de Liquid Mirror qui m’a indirectement dirigée vers ces morceaux d’inspiration minimaliste était celle du 31 Mars 2025. J’y reviens de temps en temps, notamment pour écouter le premier morceau électronique Continue? [Y/N] du suédois Jonas Thunberg (aka JT). Je trouve également dans cette musique une approche contemplative qui me plait beaucoup et que j’ai envie d’associer aux mélodies contemplatives nordiques ci-dessus.