un flot d’hortensias

Cette série de photographies d’hortensias a été prise dans l’enceinte du temple Takahata Fudōson (高幡不動尊金剛寺) située à Hino dans la banlieue Ouest de Tokyo. Derrière une grande pagode à cinq étages, on peut emprunter un chemin de montagne et observer les hortensias en chemin. Nous sommes le 6 Juin, jour du Matsuri des hortensias dans ce temple mais elles ne sont pour la plupart pas au pic de leur floraison. Je ne saurais pas dire si la floraison est en retard cette année mais le spécimen que l’on a sur notre petite terrasse est en fleur depuis déjà quelques semaines. Je m’amuse à les prendre en photo de près avec mon objectif 50mm à la limite du focus. J’hésite un peu à les montrer en noir et blanc, mais la couleur finit toujours par prendre le dessus sur la réflexion.

Continuons avec quelques belles découvertes musicales plutôt côté hip-hop japonais. Le hip-hop n’est pas mon genre de predilection mais j’aime m’y aventurer très régulièrement en commençant par le magnétique morceau Abyss du rappeur underground tokyoïte Shaka Bose (釈迦坊主) sur son album Chaos sorti en 2023. Shaka Bose est également beatmaker et produit ce morceau, dont les premiers beats me rappellent un peu l’atmosphère de certaines compositions de Burial. Le nom de ce rappeur m’était familier mais je l’ai vraiment découvert de fils et aiguilles à travers le compte Instagram de 嚩ᴴᴬᴷᵁ qui semble avoir des liens ou du moins apprécier l’atelier vestimentaire ésotérique Adult Virus qui eux-mêmes ont conçu les flyers du concert de Shaka Bose dans la salle WWW X de Shibuya début Juin 2026. J’adore découvrir de nouvelles musiques à travers ce genre de liens détournés. L’univers électronique atmosphérique sombre et les nuances vocales de Shaka Bose alternant chant flottant et hip-hop sont vraiment sublimes sur ce morceau. Shaka Bose engage souvent d’autres artistes du rap alternatif japonais comme Tohji ou (sic) boy. Un de ses morceaux les plus écoutés s’intitule Black Hole sur son premier album HEISEI sorti en 2018, avec Sleep Mage, Kaine Dot Co et Tohji. Ce morceau également très atmosphérique prend des rythmes très différents selon les intervenants, mais la voix de Tohji, toujours modifiée, est quand même une des plus remarquables.

J’écoute ensuite sur ma petite playlist le morceau intitulé cult de Killwiz. Ce n’est pas une découverte car je la mentionne régulièrement sur ces pages. Elle est particulièrement prolifique en ce moment, sortant déjà un nouveau single après son EP Gen0me sorti en Mars 2026. L’esprit de ce nouveau morceau est dans la même lignée mélangeant hyperpop sombre, hip-hop et ambiance froide aux basses lourdes. Le morceau est également produit pas NGA. La composition sonore abrasive s’accorde bien à l’étrangeté visuelle de son apparence sur la vidéo accompagnant le morceau, et comme toujours contraste habillement avec le ton de sa voix. Il faut se rappeler que son nom d’artiste est une contraction de Kill with Cuteness.

Continuons encore avec un autre excellent morceau hip-hop intitulé Erika Sawajiri de la rappeuse de la scène underground tonosama wasabii(殿様わさび) avec Яu-a, dont j’ai déjà parlé sur ces pages. Sa musique mélange le hip-hop avec des ambiances proche de l’hyperpop avec voix traitées à l’autotune. J’ai bien sûr été intrigué par le titre du morceau qui s’inspire directement du nom de l’actrice Erika Sawajiri (沢尻エリカ). Ceux-ci qui vivent au Japon depuis de nombreuses années ont peut être été marqués comme moi par le « Betsu ni » (別に。。。), qu’on peut traduire par « rien de particulier », qu’elle avait répondu à une journaliste lui demandant quelles avaient été ses impressions sur un moment spécifique du tournage du film Cloed note dont elle faisait justement la promotion dans une salle de cinéma. Son attitude détachée et laconique, voire irrespectueuse, avaient marqué les esprits avec certains avis partagés. On n’a jamais vraiment su si elle jouait un rôle à ce moment là pour s’attirer l’attention, ou si elle était vraiment de mauvaise humeur. C’est quand même amusant de voir que cette scène datant de 2007 soit entrée dans la culture japonaise au point d’inspirer indirectement des jaunes artistes actuelles. Dans le morceau de tonosama wasabii avec Яu-a, Erika Sawajiri sert de symbole d’une star à la fois provocatrice, indépendante et souvent critiquée. Le morceau explore le désir de devenir une star malgré les critiques et la pression médiatique. Au delà du thème du morceau, j’aime beaucoup le fluidité naturelle du rap et la complémentarité des deux rappeuses.

J’écoute ensuite un autre morceau de hip-hop sorti en 2025 intitulé USD de Kid Fresino avec NENE du Yurufuwa Gang. J’ai déjà parlé plusieurs de ce rappeur et cette rappeuse, et ils ont même déjà collaboré ensemble (Arcades sur l’album ai qing de Kid Fresino). En fait de NENE, j’ai plutôt en tête ces derniers temps son clash avec Chanmina. Il a éclaté en 2025 lorsque NENE a publié le morceau OWARI, dans lequel elle accuse clairement Chanmina de s’approprier certaines idées esthétiques et créatives issues de la scène rap underground tout en incarnant une version trop commerciale du hip-hop. NENE a également visé l’agence BMSG et son fondateur SKY-HI, qu’elle considère comme des symboles de l’industrialisation du rap japonais. Le groupe féminin HANA, créé par Chanmina et SKY-HI à travers l’émission No No Girls, s’est retrouvé mêlé à cette polémique, NENE estimant que son image et son positionnement empruntaient à des codes développés par des artistes de l’underground. SKY-HI a ensuite répondu par le morceau 0623FreeStyle, transformant cette querelle personnelle en un débat plus large sur l’authenticité, la créativité et les rapports de pouvoir entre la scène indépendante et l’industrie musicale japonaise. NENE n’en est bien sûr pas resté là en ripostant avec le morceau HAJIMARI qui élargit sa critique en visant plus spécifiquement BMSG, qu’elle surnomme au passage “Bitches Market Stealing Group”. Personnellement, j’ai beaucoup de mal à adhérer à la musique de SKY-HI et de ses groupes formés par auditions, sauf HANA dont j’apprécie certains singles. Je ne suis pas sûr qu’il y ait grand chose à reprocher à Chanmina quant à son authenticité et à son originalité. J’aime en tout cas assez ces débats sur l’authenticité de genre par rapport aux tentations trop commerciales, d’autant que ça donne ici d’excellents morceaux du côté de NENE et de SKY-HI. C’est plutôt sain d’ailleurs, même quand c’est un peu rentre-dedans, dans le plus pur style de NENE. Je pense que ces questions ont pu également se poser dès les débuts du hip-hop japonais lorsqu’on l’a comparé au grand frère gangsta américain. Je ne souhaite en tout cas pas que l’on ait un style unique de hip-hop, et l’éventail entre des groupes bod boys comme BAD HOP et d’autres beaucoup plus pop comme RIP Slyme est plutôt large. Toujours est-il que le morceau USD de Kid Fresino avec NENE est très bon. NENE y avoue même que c’est elle le problème. 問題起こしたくないとか言ってるけど。私がその問題なんだけど。

En écoutant successivement Shaka Bose, Killwiz, tonosama wasabii et Kid Fresino avec NENE, je suis frappé par la manière dont le hip-hop japonais actuel semble avoir absorbé l’hyperpop et les esthétiques internet. Là où les générations précédentes regardaient souvent vers les États-Unis, cette scène paraît construire ses propres références, mêlant mode, réseaux sociaux, électronique expérimentale et rap.

å çhichibu ßans øurs

Nous continuons notre exploration quasi méthodique des recoins du Nord du Kanto, en retournant à Saitama dans la région de Chichibu que nous avons déjà visité plusieurs fois. Nous nous arrêtons d’abord dans un charmant café restaurant à l’entrée de Chichibu, non loin de la rivière Arakawa. Le Café de Chillin’ (カフェ・デ・チリン) est situé à Fukaya, caché au détour d’une petite route qu’il faut connaître à l’avance. Le café est indiqué par un panneau en bois mais celui-ci est à peine visible. Le nom de l’endroit suppose qu’on prenne son temps, ce que nous faisons dans la limite du raisonnable, mais nous avons ensuite prévu la visite d’un sanctuaire au cœur de Chichibu, à une petite trentaine de minutes en voiture.

Le sanctuaire Hijiri (聖神社) est connu comme étant le sanctuaire de l’argent en raison de son lien avec la première monnaie japonaise, nommée Wadōkaichin (和同開珎). Le sanctuaire est en fait situé près de l’ancienne mine de cuivre de Wadō. La découverte de ce cuivre en l’an 708 mena à la frappe du Wadōkaichin, qui est considéré comme la première monnaie officielle du Japon. Beaucoup de visiteurs y viennent pour prier pour la prospérité et la chance au takarakuji. Il faut bien entendu beaucoup plus qu’une simple visite au sanctuaire de Hijiri pour espérer gagner au takarakuji. Il n’empêche que quelques gagnants ayant préalablement visité le sanctuaire se sont déclarés en y ont déposant un mot faisant part de leurs gains (pas toujours extraordinaires). Le sanctuaire est de petite taille, posé sur une montagne boisée et silencieuse. A une dizaine de minutes à pieds depuis le sanctuaire, en suivant un chemin de terre à l’intérieur de la forêt, il est indiqué que l’on peut voir une grande reproduction de la pièce Wadōkaichin. L’endroit est considéré comme un de ces fameux “power spot” que nous aimons tant découvrir. Après la visite du sanctuaire, nous nous décidons donc d’aller voir de près cette pièce géante posée près d’un ruisseau. Au fur et à mesure que nous avançons sur le chemin forestier, une crainte s’empare de nous. Et s’il y avait des ours dans cette forêt de montagne ? Depuis quelques semaines, les informations nous parlent très régulièrement d’ours descendant des montagnes pour chercher de la nourriture, en attaquant parfois des gens. Il y a eu des cas à Chichibu et dans l’Est de Tokyo au delà de Hachijōji. Avec cette idée en tête, chaque petit bruit dans la forêt prend une ampleur démesurée et nous fait hésiter à marcher jusqu’à la grande pièce. Un peu à contre cœur car nous avions fait plus de la moitié du chemin, nous préférons faire demi-tour. Avant de reprendre la route, nous demandons quand même conseil au gérant d’une petite boutique de pâtisserie japonaise située à l’entrée du sanctuaire. L’homme nous rassure en nous confirmant qu’il n’y a pas d’ours sur cette montagne car elle est séparée du reste de la chaîne montagneuse. On y trouve par contre des cerfs. Il nous explique que les ours sont nombreux plus en profondeur dans les montagnes, notamment à Mitsumine, que nous avons déjà visité deux fois. Nous voilà rassurés. Ces nouvelles informations nous poussent même à revenir sur nos pas pour voir cette fameuse pièce géante. Nous sommes seuls dans la forêt. L’ambiance y est paisible. Seul le bruit du petit cours d’eau nous chatouille les oreilles. Les ours sont loin. Les cerfs n’ont pas daigné nous rendre visite.

Je n’avais pas encore parlé du dernier album de Sheena Ringo, Kinjite (禁じ手), ou Forbidden Move dans son titre en anglais, sorti le 11 mars 2026. Le projet est atypique dans sa discographie, dans un esprit similaire à l’album Ukina (浮き名) sorti en 2013, car aucun morceau n’a été entièrement composé par elle-même. Il s’agit donc d’un album constitué uniquement de collaborations avec d’autres compositeurs et producteurs. Je dirais tout de suite que je n’ai pas complètement accroché à cet album, notamment parce qu’un certain nombre de morceaux comme W●RK et 2045 composés avec Daiki Tsuneta (常田大希) et Millennium Parade, Susuki ni Tsuki (芒に月, La velada legendaria) et Matsu ni Tsuru (松に鶴, Este nuevo problema) composés avec Ichiyo Izawa (伊澤一葉) étaient déjà sortis et qu’on a eu amplement le temps de les écouter jusqu’à l’usure. Le morceau 2045 est certes agréable mais a quand même plutôt des airs de face B, ce qui fait un peu remplissage sur l’album. Autant Susuki ni Tsuki est un tour de force musicalement et vocalement, autant je le trouve difficile à placer dans un album. L’autre morceau Matsu ni Tsuru se révèle en fait fatiguant, avec sa démesure de carnaval. Le problème principal de l’album est de ne pas avoir de grande cohérence de styles. Le premier morceau de l’album Shihō (至宝) composé par Jun Miyake (三宅純) est très beau musicalement mais Ringo persiste à essayer de le chanter dans un français qu’elle ne maîtrise que moyennement. La vidéo conçue comme une publicité pour la marque Boucheron ne me pousse pas beaucoup à aimer le morceau, malgré l’allusion au centaure qu’on avait pu déjà voir sur la pochette de l’album Sandokushi (三毒史). Le deuxième morceau rock Kujū (苦渋) composé par Hiromasa Ijichi (伊秩弘将) et chanté en anglais par Ringo, n’est pas déplaisant mais je le trouve quand même plutôt fade et sans grande originalité. Vers la fin de l’album, malgré mes premières impressions à sa sortie en single, j’aime assez le morceau intitulé Aigyō (愛楽) composé par Miliyah Kato (加藤ミリヤ). On ne retrouve cependant pas ce qui fait les particularités de la musique de Sheena Ringo. J’ai parfois l’impression que Ringo s’est senti obligée d’accepter ce que les autres ont composé pour elle. C’est en fait le principe de l’album. Quand au dernier morceau de l’album Ukiyo (憂世) également composé par Jun Miyake, il resemble à un standard américain d’un autre âge qui m’horripile au plus haut point. Alors que reste-il de nouveau et d’intéressant sur cet album? Il reste deux excellents morceaux composés par BIGYUKI, Samezame (覚め醒め) et surtout Himehajime (秘め初め), qui sont assez expérimentaux, extrêmement inspirés et très bien interprétés par Ringo. Elle aurait vraiment dû confier entièrement les manettes de cet album à BIGYUKI et on aurait pu avoir une suite à KSK, certes dans style différent car électronique mais avec cette énergie dissonante et nerveuse que j’aime tant. Sur l’album, le morceau central SI・GE・KI avec Mukai Shutoku (向井秀徳) est également intéressant et est suffisamment expérimental pour bien se greffer à ceux de BIGYUKI. Par contre, Mukai Shutoku nous fait du Mukai Shutoku (This is Mukai Shutoku) et on n’y trouve plus beaucoup d’étonnement. Le morceau n’en reste pas moins très bon. Je regrette quand même beaucoup que cet album ne parvienne pas à construire une unité. Susuki ni Tsuki (芒に月) et W●RK restent bien entendu excellents mais ils sont tellement différents l’un de l’autre que j’aurais souhaité les voir rester sur leur EP respectif.

Tout comme j’ai été déçu de ne pas pouvoir assister à la tournée nationale de cette année, j’ai été plutôt déçu par cet album que je n’écoute en fait pas beaucoup par rapport au reste. J’ai également pris la décision de résilier mon abonnement au fan club Ringohan après plusieurs années d’inscription. Je pense que j’ai franchi une étape où la musique de Ringo commençait à moins m’interpeller voire à me laisser parfois indifférent. La non reconnaissance des fans de longue date pour la priorité aux places de concert a fini par m’achever, mais sans énormes regrets ceci étant dit. Je ne me suis pas battu pour avoir des places à la revente, après trois essais de réservation infructueux. Une petite pause est certainement nécessaire et s’est même imposée naturellement. Certains développements de l’agence de Sheena Ringo, Kronekodow, me posent aussi question, notamment l’arrivée de l’économiste et commentateur médiatique Yusuke Narita (成田悠輔) dans l’agence. Je ne suis pas familier de ses écrits mais on lui prête des controverses concernant certains propos qu’il aurait tenu sur le vieillissement de la société japonaise. Le rapprochement de Ringo avec ce genre de personnalité provocatrice me fait craindre des dangers, notamment parce que certains ont tendance à chercher chez Ringo des polémiques. Certains fans font d’ailleurs part de leurs conflits intérieurs suite à cette annonce. Je ne comprends pas vraiment ce mélange des genres dans son agence, et je n’ai pas vraiment envie que mon inscription soit versée vers d’autres que Ringo.

サイタメリカ

Johnson Town est un ancien quartier américain situé à Iruma (入間市), dans la préfecture de Saitama. À l’origine, ce quartier était lié à la base aérienne américaine Johnson Air Base, aujourd’hui la base aérienne de Iruma des Forces japonaises d’autodéfense. Après la second guerre mondiale et surtout durant la guerre de Corée, des maisons américaines y furent construites pour loger les familles des militaires et employés américains. Quand les Américains sont partis dans les années 1970, une partie des bâtiments des années 1950 a survécu puis a été rénovée dans les années 2000, de nouvelles maisons dans le même style ont été implantées, pour créer une sorte de petite banlieue américaine rétro avec des maisons basses blanches avec pelouses, cafés et restaurants, boutiques vintage dans une ambiance inhabituelle pour le Japon.

桜忘れちゃいかん

J’allais presque oublier les cerisiers dont la floraison est déjà terminé à Tokyo depuis quelques semaines. Je n’ai pas pris beaucoup de photographies de cerisiers cette année. Nous avons fait un tour en voiture des différents lieux que nous parcourons systématiquement à cette période, notamment Chidorigafuchi (千鳥ヶ淵) et Kudanshita (九段下) autour du palais impérial, les rues entourant Roppongi Hills (六本木ヒルズ) et Akasaka Ark Hills (赤坂アークヒルズ), le long de l’avenue Meiji entre Shibuyabashi (渋谷橋) et Tengenjibashi (天現寺橋) et le bord de la rivière Meguro. Les trois dernières photographies du billet ont d’ailleurs été prises à Akasaka Ark Hills et à Azabudai Hills (麻布台ヒルズ), puis devant le National Theatre of Japan (国立劇場) également situé autour du palais impérial. Lors de cette petite excursion tokyoïte en voiture, les cerisiers n’étaient pas encore tout à fait en pleine floraison, à part le magnifique cerisier près du théâtre national. Les premières photographies du billet ont été prises au début du mois de Mars dans le parc Kita Asaba Sakura Zutsumi (北浅羽桜堤公園) situé le long de la rivière Oppe à Sakado (坂戸市) dans la préfecture de Saitama. Il s’agit d’une variété de Sakura, les Kanzakura (カンザクラ) qui fleurissent beaucoup plus tôt que les classiques Somei Yoshino (ソメイヨシノ). Un chemin d’environ 1.2 kms est bordé d’environ 200 cerisiers formant un tunnel. Ils étaient à leur pic de floraison à notre passage et nous n’étions pas les seuls à le savoir.

les respirations d’une mélancolie douce

Hodosan (宝登山) est une petite montagne de la préfecture de Saitama, près de Nagatoro à Chichibu. Elle ne domine pas par sa hauteur d’environ 500 mètres mais par son atmosphère paisible faite de sentiers accessibles, d’une forêt calme et d’une vue ouverte sur la rivière Arakawa qui coule au loin dans la vallée. Au sommet et sur ses flancs, on trouve l’ancien sanctuaire Hodosan dont l’enclos est entouré d’arbres, un téléphérique un peu rétro remis aux goûts du jour et des vergers de pruniers qui fleurissent en fin d’hiver. Hodosan évoque une montagne intérieure, un lieu de marche lente, de respiration et d’observation. Un endroit qui résonne bien avec la solitude calme et mélancolique qui nous anime parfois.

La musique de toe possède une mélancolie douce qui accompagne un cheminement intérieur. Elle est organique comme les battements du cœur et le flot sanguin qui traverse tout notre corps. Dans cette musique, les rythmes irréguliers ne s’imposent pas mais se diffusent en nous comme une évidence. Quelque chose d’organique, de profondément humain, traverse chaque morceau. L’émotion ne surgit pas en surface mais circule, gravit les pentes douces, nous laisse le temps de rester contemplatif devant un paysage qui se montre à nous. Cette musique relie les silences, les respirations, les variations infimes, comme un corps qui avance sans effort conscient. Elle nous accompagne dans notre propre mélancolie et solitude, guidant notre rythme intérieur, plutôt que nos pas. La solitude y devient un mouvement lent et une progression intime, et la musique, plutôt qu’un refuge, devient une circulation vivante, discrète et essentielle.

Elle éprouve une solitude calme et mélancolique, non pas comme un cri, mais comme un silence persistant, un espace intérieur légèrement en retrait. Sans aller mal, elle se sent parfois décalée, davantage observatrice que pleinement présente, habitée par une nostalgie diffuse et sans objet précis. Cette solitude, plus contemplative que triste, devient chez elle un territoire intime et protecteur, familier, où elle retourne souvent. Elle ne cherche pas à être effacée, seulement reconnue, et peut alors se transformer en source de regard, de création et d’attention au monde, cohabitant paisiblement avec les autres.

La musique de toe dans les oreilles en écrivant ce billet passe par le morceau Loneliness will Shine de leur album Now I See the Light (2024), puis Commit Ballad avec Chara au chant sur Hear You (2015), Goodbye (グッドバイ) sur For Long Tomorrow (2009) et tout l’album the book about my idle plot on a vague anxiety (2005). Le groupe toe à été fondé à Tokyo en 2000 par quatre musiciens qui sont toujours actifs ensemble: Takashi Kashikura (柏倉隆史) à la batterie, Hirokazu Yamazaki (山嵜廣和) et Takaaki Mino (美濃隆章) aux guitares et Satoshi Yamane (山根さとし) à la basse. La formation n’a pas changé depuis leur début mais Keisaku Nakamura (中村圭作) les accompagne également aux claviers sur leurs albums les plus récents. J’ai déjà vu jouer ce dernier ainsi que le batteur Takashi Kashikura car ils accompagnent également Miyuna sur scène. La musique de toe, qui signifie « theory of everything », s’apparente au post-rock mais sa dynamique vive et irrégulière nous fait vite penser au math-rock. La batterie rapide et précise de Takashi Kashikura mène chaque morceau et les arrangements mélodiques de guitares nous font vite décoller. La grande majorité des morceaux de toe sont instrumentaux, mais des voix apparaissent également par moments, comme sur le magnifique Commit Ballad avec la voix atypique de Chara et leur morceau plus récent Loneliness will Shine. Cette musique pousse à la contemplation, à s’arrêter pour regarder la neige tomber comme c’est le cas ce matin à Tokyo. Cette musique est également très organique, comme un cœur qui bat, qui s’emballe parfois puis se rassure à force de respirations. Bien que je connaissais le nom du groupe depuis longtemps, je ne les ai vraiment découvert que récemment par les hasards de YouTube me conseillant le morceau Goodbye que j’écoute avant de m’endormir un soir. Ce morceau est magnifique dans son intensité mélancolique douce, mais je n’avais pas encore découvert la version de l’album For Long Tomorrow de Goodbye chantée par l’artiste pop/jazz Asako Toki (土岐麻子). Cette version est sublime. J’écoute ensuite tout l’album the book about my idle plot on a vague anxiety sorti en 2005, qu’il faut écouter en entier pour en apprécier toute la sève.

J’imagine assez clairement Kei Imamura (今村京) se perdre dans la musique de toe dans les rues de Shinjuku, en recherche d’inspiration musicale. Je ne suis pas sûr qu’elle connaisse déjà cette musique mais je lui conseillerais vivement la playlist mentionné au début du paragraphe précédent. Elle pourrait par exemple démarrer son écoute avec le morceau Goodbye qui annoncerait peut-être pour elle un nouveau départ.