les respirations d’une mélancolie douce

Hodosan (宝登山) est une petite montagne de la préfecture de Saitama, près de Nagatoro à Chichibu. Elle ne domine pas par sa hauteur d’environ 500 mètres mais par son atmosphère paisible faite de sentiers accessibles, d’une forêt calme et d’une vue ouverte sur la rivière Arakawa qui coule au loin dans la vallée. Au sommet et sur ses flancs, on trouve l’ancien sanctuaire Hodosan dont l’enclos est entouré d’arbres, un téléphérique un peu rétro remis aux goûts du jour et des vergers de pruniers qui fleurissent en fin d’hiver. Hodosan évoque une montagne intérieure, un lieu de marche lente, de respiration et d’observation. Un endroit qui résonne bien avec la solitude calme et mélancolique qui nous anime parfois.

La musique de toe possède une mélancolie douce qui accompagne un cheminement intérieur. Elle est organique comme les battements du cœur et le flot sanguin qui traverse tout notre corps. Dans cette musique, les rythmes irréguliers ne s’imposent pas mais se diffusent en nous comme une évidence. Quelque chose d’organique, de profondément humain, traverse chaque morceau. L’émotion ne surgit pas en surface mais circule, gravit les pentes douces, nous laisse le temps de rester contemplatif devant un paysage qui se montre à nous. Cette musique relie les silences, les respirations, les variations infimes, comme un corps qui avance sans effort conscient. Elle nous accompagne dans notre propre mélancolie et solitude, guidant notre rythme intérieur, plutôt que nos pas. La solitude y devient un mouvement lent et une progression intime, et la musique, plutôt qu’un refuge, devient une circulation vivante, discrète et essentielle.

Elle éprouve une solitude calme et mélancolique, non pas comme un cri, mais comme un silence persistant, un espace intérieur légèrement en retrait. Sans aller mal, elle se sent parfois décalée, davantage observatrice que pleinement présente, habitée par une nostalgie diffuse et sans objet précis. Cette solitude, plus contemplative que triste, devient chez elle un territoire intime et protecteur, familier, où elle retourne souvent. Elle ne cherche pas à être effacée, seulement reconnue, et peut alors se transformer en source de regard, de création et d’attention au monde, cohabitant paisiblement avec les autres.

La musique de toe dans les oreilles en écrivant ce billet passe par le morceau Loneliness will Shine de leur album Now I See the Light (2024), puis Commit Ballad avec Chara au chant sur Hear You (2015), Goodbye (グッドバイ) sur For Long Tomorrow (2009) et tout l’album the book about my idle plot on a vague anxiety (2005). Le groupe toe à été fondé à Tokyo en 2000 par quatre musiciens qui sont toujours actifs ensemble: Takashi Kashikura (柏倉隆史) à la batterie, Hirokazu Yamazaki (山嵜廣和) et Takaaki Mino (美濃隆章) aux guitares et Satoshi Yamane (山根さとし) à la basse. La formation n’a pas changé depuis leur début mais Keisaku Nakamura (中村圭作) les accompagne également aux claviers sur leurs albums les plus récents. J’ai déjà vu jouer ce dernier ainsi que le batteur Takashi Kashikura car ils accompagnent également Miyuna sur scène. La musique de toe, qui signifie « theory of everything », s’apparente au post-rock mais sa dynamique vive et irrégulière nous fait vite penser au math-rock. La batterie rapide et précise de Takashi Kashikura mène chaque morceau et les arrangements mélodiques de guitares nous font vite décoller. La grande majorité des morceaux de toe sont instrumentaux, mais des voix apparaissent également par moments, comme sur le magnifique Commit Ballad avec la voix atypique de Chara et leur morceau plus récent Loneliness will Shine. Cette musique pousse à la contemplation, à s’arrêter pour regarder la neige tomber comme c’est le cas ce matin à Tokyo. Cette musique est également très organique, comme un cœur qui bat, qui s’emballe parfois puis se rassure à force de respirations. Bien que je connaissais le nom du groupe depuis longtemps, je ne les ai vraiment découvert que récemment par les hasards de YouTube me conseillant le morceau Goodbye que j’écoute avant de m’endormir un soir. Ce morceau est magnifique dans son intensité mélancolique douce, mais je n’avais pas encore découvert la version de l’album For Long Tomorrow de Goodbye chantée par l’artiste pop/jazz Asako Toki (土岐麻子). Cette version est sublime. J’écoute ensuite tout l’album the book about my idle plot on a vague anxiety sorti en 2005, qu’il faut écouter en entier pour en apprécier toute la sève.

J’imagine assez clairement Kei Imamura (今村京) se perdre dans la musique de toe dans les rues de Shinjuku, en recherche d’inspiration musicale. Je ne suis pas sûr qu’elle connaisse déjà cette musique mais je lui conseillerais vivement la playlist mentionné au début du paragraphe précédent. Elle pourrait par exemple démarrer son écoute avec le morceau Goodbye qui annoncerait peut-être pour elle un nouveau départ.

une mélodie contemplative nordique

Notre parcours d’observation des feuilles d’Automne nous amène jusqu’au parc forestier pour enfants Tove Jansson Akebono (あけぼの子どもの森公園) dans la préfecture de Saitama. Ce parc inauguré en 1997 est inspiré par l’illustratrice, peintre et auteure Tove Jansson (1914–2001). Cette artiste finlandaise suédophone est surtout connue comme la créatrice des Moomins, une série littéraire et graphique mondialement populaire notamment au Japon. Je suis bien entendu familier de ces personnages mignons ressemblant à des hippopotames blancs, mais je ne connais pas du tout l’univers des livres qui sont apparemment marqués par un humour doux et une mélancolique nordique. Le parc n’a pas été dessiné par Tove Jansson, mais par un architecte japonais nommé Takekazu Murayama (村山雄一) qui a été inspiré par l’univers de l’illustratrice. Ce parc forestier est en fait l’oeuvre la plus remarquable de l’architecte, mais ces autres créations gardent cette caractéristique d’une architecture vivante et organique.

Murayama est né en 1945. Il a étudié l’architecture à l’Université de Waseda, puis après quelques années passées dans un bureau d’architecture à Tokyo, il décida de s’installer pendant plusieurs années à partir de 1977 en Allemagne et en Autriche pour s’immerger dans l’étude de la pensée de Rudolf Steiner (anthroposophie) qui a fortement influencé sa vision architecturale, sensible à l’environnement, à la nature et aux formes organiques. Il retourne au Japon en 1984 pour y fonder son propre bureau Murayama Architectural Design Office (村山建築設計事務所). On trouve dans les quelques bâtiments dispersés dans le parc Tove Jansson Akebono cette recherche d’une architecture vivante en relation directe avec la nature. Les formes architecturales sont comme des structures organiques avec des formes courbes et irrégulières. Le parc ressemble à un petit village avec chemins, étang et ruisseau et on verrait volontiers les Moomins débarquer des bois pour rentrer s’installer tranquillement dans ces étranges demeures. Cet espace naturel nous pousse à la rêverie, dans la mesure où on arrive bien sûr à faire abstraction de la foule. Il y a du monde en effet venu profiter de ce décor bordé par les feuilles rouges d’Automne des grands arbres. Un des intérêts de ce parc est qu’on peut visiter les maisons, qui ont une complexité intérieure très intéressante. L’intérieur reprend ces inspirations organiques et ressemble à un labyrinthe avec escaliers irréguliers en bois entourés de rambardes en acier à la Gaudi, volumes sculptés et toits arrondis. Les enfants y trouvent de nombreuses cachettes et l’accès à certains endroits de la demeure est même parfois difficile pour les adultes. C’est un véritable petit monde à part dans lequel on s’échappe volontiers.

En musique, je m’échappe également vers le Nord de l’Europe avec la deuxième pièce de la suite en 12 chapitres pour piano Das Buch der Klänge I–XII du compositeur et pianiste allemand Hans Otte, interprété brillamment par le pianiste allemand Herbert Henck, lui-même spécialisé dans les musiques modernes, minimalistes et d’avant-garde. Ce deuxième mouvement construit sur un motif rapide en consonances me rappelle la fluidité du ruisseau du parc de Saitama, mais j’aime surtout les quelques dissonances qui apparaissent par moments le long du long morceau de presque dix minutes. Elles viennent altérer la lumière du flot ininterrompu, comme si quelques nuages orageux venaient menacer ce paysage. Cette musique contemplative me met dans un état méditatif. Il est difficile de faire autre chose en écoutant ces notes car on se concentre sur le déroulé musical. J’ai découvert ce morceau par un heureux hasard sur NTS Radio. Alors que je terminais la ré-écoute d’une émission de Liquid Mirror, NTS enchaîne automatiquement sur une autre émission de leur vaste catalogue. Il s’agissait du NTS guide to Holy Minimalism du 9 Août 2024, une émission de deux heures consacrée aux compositeurs de musiques de style minimaliste et neo-romantique de la fin du 20ème siècle. Le deuxième morceau de cette sélection est Das Buch der Klänge II et il m’a tout de suite fasciné. Le courant Holy Minimalism (ou sacred minimalism) est apparu dans les années 1970–1990. Il est caractérisé par une écriture épurée, des harmonies consonantes, et une forte dimension spirituelle ou contemplative. Ce courant est souvent associé aux compositeurs Arvo Pärt (Estonie), John Tavener (Royaume-Uni) et Henryk Mikołaj Górecki (Pologne). Bien que Hans Otte ne soit généralement pas classé dans ce courant Holy Minimalism, il se situe dans une zone très proche, au point où on pourrait y trouver une parenté esthétique, mais il n’y a pas d’inspiration religieuse.

NTS Radio propose également une émission présentant une sélection contemporaine de jeunes musiciens et musiciennes inspirés des compositeurs du Holy Minimalism du 20ème siècle. Cette émission intitulée NTS Guide to Contemporary Holy Minimalism a été diffusée le 16 Janvier 2025. Parmi les œuvres de la sélection, celle à plusieurs voix composée par Kali Malone intitulée Passage Through The Spheres m’impressionne particulièrement. Kali Malone est une compositrice et organiste américaine, née en 1994 à Denver mais installée à Stockholm en Suède depuis les années 2010. C’est une des figures majeures de la musique contemporaine minimaliste, drone et expérimentale. De son album All Life Long sorti en 2023, j’écoute également le deuxième long morceau All Life Long (For Organ). Ce morceau est également fascinant au plus haut point pour sa polyphonie lente et minimaliste jouée à l’orgue à tuyaux qui m’a pris par surprise. Il est ensuite difficile de s’en échapper tant elle convoque des émotions profondes enfouies en soi. On n’est ici pas très loin de la musique électronique drone, sauf qu’il s’agit d’instruments classiques. Cette musique de Kali Malone me rappelle en fait un peu la musique électronique de Caterina Barbieri sur des morceaux comme Myuthafoo qui est également basée sur des évolutions subtiles de tonalités. On y trouve, je pense, une même inspiration minimaliste et contemplative, qui me plait beaucoup. A leurs manières, All Life Long (For Organ) de Kali Malone et Myuthafoo de Caterina Barbieri provoquent des émotions fortes irréversibles. Je dirais même que ces musiques ne sont pas inoffensives (comprennent ceux qui peuvent comprendre). En regardant les crédits du morceau Passage Through The Spheres, je remarque d’ailleurs une coïncidence intéressante qui apporte de l’eau à mon moulin (celui installé dans le petit parc de Saitama). Caterina Barbieri a en fait participé à ce morceau de Kali Malone en traduisant en italien les paroles originales adaptées du court essai In Praise of Profanation (2007) du philosophe italien contemporain Giorgio Agamben. Cette association artistique m’intrigue beaucoup d’autant plus qu’elles ont déjà composé ensemble. Et en revenant au morceau Passage Through The Spheres, il a été chanté par l’ensemble Macadam en France, dans la Chapelle Notre Dame de l’Immaculée Conception à Nantes, pas très loin du Château des Ducs de Bretagne. L’émission de Liquid Mirror qui m’a indirectement dirigée vers ces morceaux d’inspiration minimaliste était celle du 31 Mars 2025. J’y reviens de temps en temps, notamment pour écouter le premier morceau électronique Continue? [Y/N] du suédois Jonas Thunberg (aka JT). Je trouve également dans cette musique une approche contemplative qui me plait beaucoup et que j’ai envie d’associer aux mélodies contemplatives nordiques ci-dessus.

dans l’étincelle d’émotion d’un instant

Le lac de Sayama (狭山湖) était depuis longtemps sur ma liste des découvertes à faire à Saitama, mais j’avais jusqu’à présent eu un peu de mal à convaincre Mari de faire le déplacement pour y visiter un cimetière. Nous faisons finalement le déplacement vers le lac mais on n’en verra pas une goutte d’eau. Enfin, on apercevra quand même très rapidement en voiture le lac Tama (多摩湖) qui se trouve juste à côté. Les origines du lac Sayama remontent aux années 1600. Il a été créé comme barrage primitif puis modernisé au 20ᵉ siècle. Le lac Tama est lui relié au fleuve Tama et est plus ancien. Il a été créé par le barrage de Tamako Dam en 1929.

Nous avons d’abord fait le déplacement pour aller voir un temple bouddhiste nommé Konjō-in (金乗院), situé à Kami-Yamaguchi, dans la ville de Tokorozawa, à proximité du lac de Sayama. Le temple appartient à la branche bouddhiste Shingon et on y vénère la divinité Kannon aux mille bras. Le temple est de ce fait également connu sous le nom de Yamaguchi Kannon (山口観音). On dit que la statue de Kannon aux mille bras et le pavillon qui lui est consacré ont été fondés par le moine Kūkai, fondateur de l’école bouddhiste Shingon, durant l’ère Kōnin (810–824). Cette statue n’est dévoilée au public qu’une fois tous les 33 ans. Nous nous promenons entre les pavillons dans l’enceinte Konjō-in, du pavillon Kaisandō (開山堂) dédié au moine fondateur du temple en passant par le pavillon dédié aux Sept Divinités du Bonheur, Shichifukujin (七福神堂), où comme son nom l’indique sont vénérées les statues des sept dieux du bonheur (七福神) à savoir Ebisu, Daikokuten, Bishamonten, Benzaiten, Fukurokuju, Jurōjin et Hotei. Le pavillon le plus particulier et intéressant du temple est le Sentai-Kannondō. Il a la particularité d’être décoré d’un long dragon placé sur un muret entourant le pavillon. Il ondule par endroit pour laisser s’ouvrir une porte. Le petit pavillon en lui-même est très riche, pourtant de nombreuses sculptures décoratives. On peut ensuite gravir la colline pour approcher une grande pagode octogonale de cinq étages. On peut y redescendre par un escalier reprenant des formes de dragons. On a par moments l’impression de ne plus être au Japon et d’être quelque part en Chine ou à Hong Kong.

Le temple Yamaguchi Kannon est proche de la station Seibukyūjō-mae, situés au terminus de la ligne de train Seibu Sayama Line opérée par Seibu Railway. Nous sommes ici sur les terres du groupe Seibu qui possède également la chaîne d’hôtels Prince Hôtels. L’équipe de baseball Seibu Lions, également propriété du groupe Seibu, y a établi ses quartiers. Tout près de la station, on ne manquera pas le grand stade de baseball Belluna Dome (ベルーナドーム), dont le nom officiel est Seibu Dome (西武ドーム). A côté du dôme, on trouve même une piste de ski artificielle au Sayama Ski Resort (狭山スキー場). Ceci explique la présence saugrenue de surfeurs des neiges aux alentours du dôme. A la station suivante sur la ligne de train Seibu Yamaguchi Line, le groupe opère également un parc d’attraction appelé Seibuen Amusement Park (西武園ゆうえんち). Mentionner Seibu me rappelle que j’ai déjà vu et montré sur ces pages le siège du groupe Seibu. Il s’agit du building DaiyaGate situé à Ikebukuro (ダイヤゲート池袋).

Nous arrivons un peu tard au deuxième objet de notre visite à Sayama qui était de voir l’architecture d’Hiroshi Nakamura & NAP (中村拓志 & NAP建築設計事務所) dans un cimetière près du Belluna dôme. J’avais déjà vu plusieurs fois sur Instagram le Sayama Lakeside Cemetery Community Hall. J’avais vu quelque chose de très poétique dans l’apparition inattendue d’une végétation venant coiffée un toit courbé de couleur argentée. Ce n’était pas une mauvaise idée d’arriver en toute fin d’après-midi car le soleil couchant ajoute à la beauté de cette composition florale. Il faut marcher dans le cimetière, dans les petites allées entre les tombes pour pouvoir prendre en photo la toiture courbée. Le cimetière est posé sur une colline pentue, ce qui donne une vue dégagée. Près de la porte principale du hall, un long bassin d’eau ressemble à un miroir reflétant les couleurs bleutées de la fin de journée. Un peu plus loin dans le grand cimetière, je voulais également observer la chapelle Sayama Forest Chapel, mais ses portes étaient déjà fermées et la lumière couchante ne m’a malheureusement pas permis de prendre des photographies correctes avec mon reflex. Il faudra refaire le déplacement plus tard, mais j’ai au moins quelques photos prises à l’iPhone ci-dessous. J’ai déjà vu un certain nombre d’œuvres architecturales d’Hiroshi Nakamura, dont j’apprécie particulièrement la force d’évocation. Me revient d’abord en tête l’espace de méditation devant le grand camphrier du sanctuaire Tōshōgū à Ueno puis la bibliothèque souterraine Library in the Earth à Kurkku Fields dans la préfecture de Chiba. Il a créé des bâtiments plus monumentaux comme le Tokyu Plaza OMOKADO (オモカド), idéalement placé à Harajuku, qui laisse une place importante au végétal sur sa terrasse en hauteur. Je passe très régulièrement devant le petit bâtiment courbe Monkey Café & Gallery D.K.Y. à Daikanyama et l’élégant bâtiment IDÉAL TOKYO à Aoyama, mais ma première découverte de cet architecte était la petite maison particulière House SH, qui m’avait beaucoup marqué pour l’avoir souvent vu dans des magazines d’architecture.

L’évocation de Tame Impala sur un billet de Nagoya etcetera me rappelle que Michka Assayas lui avait consacré un épisode de son émission Very Good Trip, à l’occasion de la sortie de son nouvel album Deadbeat. Je ne l’ai pas encore écouté à part le single End of Summer que j’aime pourtant beaucoup. De cette émission, je note particulièrement le morceau Neverender de Justice, avec au chant Kevin Parker aka Tame Impala, sur leur album Hyperdrama de 2024. De cet album, je connaissais pourtant l’autre featuring de Tame Impala, One Night/All Night, et je me demande maintenant pourquoi j’avais loupé cet excellent Neverender. Il y a plusieurs très bons morceaux sur Hyperdrama de Justice. Je me demande s’ils sont les seuls survivants de la French Touch. Leur son plus sombre voire gothique, par exemple sur l’excellent Generator, m’accroche beaucoup plus que des morceaux de Daft Punk, que j’avoue n’avoir jamais aimé, à part peut être Revolution 909. Je n’ai jamais vraiment accroché non plus au groupe Gorillaz de Damon Albarn, pourtant j’aime beaucoup le morceau New Gold avec Tame Impala et Bootie Brown sur l’album Cracker Island de 2023, que je découvre également sur cette émission de Very Good Trip.

Dans l’émission précédente qui démarre et termine également par des morceaux de Tame Impala, je découvre également beaucoup de très bonnes choses, et il est même rare que j’apprécie autant de morceaux dans une même émission de Very Good Trip (sauf quand elles sont consacrées à un unique artiste ou groupe que j’aime). Parmi les excellents morceaux de l’émission, certains sont d’artistes que j’avais découvert au tout début des années 2010, époque où j’étais beaucoup plus attentif que maintenant à la musique occidentale. Il y a d’abord Thundercat avec I Wish I Didn’t Waste Your Time, puis Erika de Casier avec You Can’t Always Get What You Want, Sassy 009 avec Tell Me (feat. Blood Orange), Austra avec Math Equation et finalement Ethel Cain avec Fuck Me Eyes. Tous ces morceaux s’enchaînent sur la playlist de l’émission avec une certaine unité de style que Michka Assayas associe à un même groove mélodieux et réconfortant. J’ai également ce sentiment en écoutant la voix de l’américain Stephen Lee Bruner, aka Thundercat, qui est très belle comme celle de Kevin Parker d’ailleurs. C’est bon de s’échapper de temps en temps des musiques pop-rock japonaises, qui m’inspirent un peu moins en ce moment. A ma playlist du mois de Novembre, j’ajoute également le hip-hop de Freddie Gibbs avec le morceau Ensalada (feat. Anderson.Paak) que j’ai également dû découvrir sur un épisode de Very Good Trip et un morceau rock français un peu plus ancien intitulé L’amour fou du groupe Grand Blanc qui a atterri sur ma trajectoire musicale d’une manière inattendue.

J’écoute Very Good Trip par phases. Je suis actuellement dans une phase d’écoute et j’apprécie également les interviews. Autant l’interview historique de Neil Young m’a fatigué au plus haut point, autant j’ai apprécié celle de David Gilmour, même si je ne suis pas particulièrement amateur de son ancien groupe Pink Floyd. J’avais par contre récemment été émerveillé par le morceau Between Two Points interprété avec sa fille Romany. Pendant cette longue interview en deux parties de David Gilmour, une opinion qu’il partage m’interpelle en particulier. Il nous dit la chose suivante: « Personne ne peut créer à partir du bonheur. C’est la chose la plus difficile à réussir dans tous les arts, le bonheur véritable, parce que ce qui naturellement donne envie aux gens de regarder, d’écouter, de voir, c’est le partage des pensées, des idées sur les malheurs de la vie. Non pas que la vie soit misérable, mais elle convoque bien des malheurs« . J’ai souvent pensé à cette idée ou interrogation de savoir si on peut vraiment créer quelque chose d’intéressant et de fort lorsqu’on est heureux dans sa vie personnelle. La réponse à cette interrogation n’est certainement pas aussi simple et définitive qu’elle peut en avoir l’air, mais ce que dit David Gilmour fait écho à une idée qui m’était revenue en tête en lisant l’histoire malheureuse de la compositrice et interprète Smany dont je parlais récemment au sujet de son dernier EP. La musique est parfois la seule chose qui maintient les âmes en vie, comme une sève sur laquelle il faut veiller pour qu’elle ne se tarisse pas.

氷川御嶽巡り

Je pourrais peut-être démarrer un inventaire des sanctuaires et temples du Kantō, tellement nous en avons visité. Celui ci-dessus se trouve à Ōmiya, dans la préfecture de Saitama. Il s’agit du grand sanctuaire Musashi Ichinomiya Hikawa (武蔵一宮 氷川神社). On y accède par une longue et agréable allée boisée qui démarre au niveau de la station, bien que son entrée en soit assez éloignée. Au moment de notre visite, pendant une belle journée du mois d’octobre, il se déroulait dans le sanctuaire un mariage. Les enfants en kimono étaient également nombreux pour les festivités du Shichi-go-san (七五三), célébrant les enfants de trois ans, les garçons de cinq ans et les filles de sept ans. Chaque enfant et sa famille semblaient être accompagnés d’un ou d’une photographe professionnel, ce qui est apparemment une nouvelle norme qui n’existait pas il y a une dizaine d’années.

Le petit pavillon au centre de l’enceinte du sanctuaire me rappelle beaucoup celui du grand sanctuaire Tsurugaoka Hachimangū de Kamakura. Je me demande s’il est également utilisé pour les cérémonies de mariage. Ça ne semblait pas être le cas lors de la journée de notre visite. Dans un recoin de l’espace boisé entourant le sanctuaire, on trouve le petit « étang du serpent ». On ne peut pas l’approcher de près. Le serpent a dû pourtant disparaître depuis longtemps. Le sanctuaire Hikawa est situé en pleine ville, mais on a le sentiment, comme souvent pour les sanctuaires et temples urbains, d’entrer dans un monde à part, préservé du bruit ambiant. C’est certainement ce qui me plaît dans ce genre d’endroits : un sentiment d’évasion éphémère.

J’avais aperçu il y a plusieurs mois ce sanctuaire dans le drama Glass Heart, diffusé sur Netflix. Cette histoire d’un groupe de rock mené par l’acteur Takeru Satō (佐藤健) n’a rien d’extraordinaire et est un peu fleur bleue, mais je me suis quand même laissé entraîner, car j’aime beaucoup la présence de l’acteur — surjouée, bien sûr — et les thèmes musicaux qui m’attirent toujours.

Toujours à Saitama mais un peu plus au Sud en direction d’Urawa, nous voulions également voir le sanctuaire Ontake. Il n’était pas facile à localiser car il y a plusieurs sanctuaire Ontake à Saitama, en lien avec la montagne sacrée du même nom. Celui que nous recherchions est à Tajima (田島御嶽神社). Il a la particularité d’être très coloré, notamment le bâtiment principal haiden coloré de rouge et de blanc. On y trouve au dessus du seau d’offrandes un fantastique dragon blanc sculpté. Le voir était la raison principale de notre déplacement, mais le sanctuaire est rempli de détails, notamment une imposante statue d’oiseau placée près d’une des portes torii. Il s’agit d’un sanctuaire de quartier qui n’a rien de touristique. On est quand même surpris par la richesse visuelle des lieux. La grande porte torii principale rouge à l’entrée du sanctuaire a par exemple la particularité d’être recouverte par un petit toit. Le plafond du pavillon couvrant le bassin d’eau où on se purifie les mains à l’entrée du sanctuaire est également ornée d’une magnifique sculpture de dragon, que l’on pourrait presque manquer si on ne levait pas les yeux. Bref, beaucoup de choses à contempler dans un relativement petit espace.

上の方、そこへ向かう

Le Dimanche 5 Octobre 2025, parc Kinchakuda (巾着田曼珠沙華公園) et Sanctuaire Koma (高麗神社), à Hidaka dans la préfecture de Saitama.

Je reviens pour quelques photographies seulement au parc Kinchakuda (巾着田曼珠沙華公園) où nous avions pu voir les derniers jours de floraison des fleurs Higanbana au tout début du mois d’Octobre. Avant de repartir, je m’attarde un peu sur les fleurs de cosmos qui poussent de manière sauvage. En les prenant en photo, je me remémore celles que j’ai prise au Showa Memorial Park (昭和記念公園) à Tachikawa en Novembre 2023. J’aime beaucoup la liberté avec laquelle elles s’élancent en direction du ciel. A proximité du parc, se trouve le Sanctuaire Koma (高麗神社) dédié aux colons coréens qui se sont implantés au Japon au VIIᵉ siècle. Le sanctuaire Koma a été fondé en 716 par le prince Go Yak’gwang du royaume de Koguryŏ (高句麗) en Corée. Le prince fut envoyé au Japon en l’an 666 pour demander de l’aide alors que son royaume était envahi par la dynastie chinoise Teng. Il s’installa finalement au Japon dans cette région avec environ 1 800 Coréens et ce sanctuaire célèbre son arrivée. L’empereur japonais lui accorda le titre de roi de ce territoire qui sera gouverné par sa communauté jusqu’au XIIIᵉ siècle. Au XXᵉ siècle, pendant l’annexion de la Corée, le sanctuaire fut utilisé par le gouvernement japonais comme symbole d’assimilation et d’unification des peuples coréens et japonais. Aujourd’hui, il est demeure comme un lieu de mémoire et d’amitié nippo-coréenne. L’endroit est paisible, entouré de verdure car il se trouve en bordure d’une zone montagneuse boisée. Avant de partir, nous demandons comme toujours le sceau Goshuin du sanctuaire. Une fois n’est pas coutume, le prêtre shinto du sanctuaire en charge des écritures a eu la drôle d’idée d’écrire le Goshuin à l’envers sur le carnet de Mari. C’est bien la première fois que ça nous arrive. La jeune fille était très embêtée et nous proposa de le recouvrir par un autre Goshuin dans le bon sens, ce que nous acceptons. Nous aurons droit en contrepartie à un petit sachet de thé, qui trône maintenant dans notre cuisine comme un objet sacré auquel il ne faut pas toucher.