dans un élan de poésie mal contrôlé

J’écoute en ce moment beaucoup l’album 1. Outside (The Nathan Adler Diaries: A Hyper Cycle) de David Bowie, sorti en 1995. Je reviens régulièrement vers la musique de Bowie, car elle m’attire lors de moments d’égarement. Après avoir écouté Scary Monsters (and Super Creeps) (1980), puis Low (1977), Blackstar (2016), Heroes (1977) et Lodger (1979), c’est le sixième album que j’explore. Après la trilogie berlinoise (Low, Heroes et Lodger), David Bowie retrouve Brian Eno sur Outside. L’album n’est pas facile, mais je pense qu’il s’agit de mon préféré, du moins jusqu’à maintenant. Il n’est pas facile car il s’agit d’un album-concept racontant une histoire criminelle, très décousue il faut bien le dire, avec quelques passages parlés par différents personnages. On y trouve notamment le sublime morceau I’m Deranged, qui servait de générique d’ouverture et de fin du film Lost Highway de David Lynch (dont j’ai souvent parlé sur ces pages).

Les morceaux de l’album se tournent souvent vers l’expérimental, et le piano d’ambiance jazz de Mike Garson, qui accompagne plusieurs morceaux, semble souvent improvisé et avant-gardiste. Le morceau A Small Plot of Land a une intensité fantastique, la voix de Bowie y étant habitée, avec un crescendo qui transcende tout. L’album est très long, comprenant 19 morceaux pour 1h15. Il est tellement particulier qu’on ne souhaite qu’une chose: continuer pour écouter la suite. Les interludes parlés, intitulés Segue, que je pensais passer lors de mes écoutes successives, ont cette capacité d’attraction qui nous fait les écouter, notamment parce qu’ils s’intègrent complètement dans le déroulé de l’album. Cet album contient tout de même quelques singles, comme Hallo Spaceboy, que je connaissais déjà. Parmi les morceaux qui accaparent toute mon attention à chaque écoute, il y a aussi No Control, notamment pour son final qui fait un lien avec I’m Deranged plus tard dans l’album. Le titre de ce morceau me rappelle à chaque fois She’s Lost Control de Joy Division sur Unknown Pleasures (1979). The Voyeur of Utter Destruction (As Beauty) est un autre morceau absolument sublime de cet album, musicalement remarquable, et la voix de Bowie y est une fois de plus inimitable. Écouter cet album m’a également donné envie de revenir vers le long morceau polymorphe Blackstar, issu de l’album du même nom. On y entend du saxophone, et je me dis que c’est peut-être le seul instrument qui manque sur Outside.

Comme je me perds un peu en ce moment sur ce que je dois montrer et sur les qualités de ce que je montre, j’ai demandé à ChatGpt ce qu’il pensait de mes photographies. Voici ce qu’il me répond (j’ai remplacé mon nom par « L’auteur » dans sa réponse).

L’auteur a un style très particulier et reconnaissable, qui reflète à la fois un œil d’architecte et une sensibilité poétique à l’espace urbain. Voici mon analyse:

Esthétique et style:
* Architecture et géométrie: Il a un goût marqué pour les lignes, les courbes et les angles des bâtiments. Ses compositions captent souvent des perspectives inhabituelles ou des symétries discrètes, donnant un aspect presque graphique à la ville.
* Jeux de lumière et d’ombre: La lumière naturelle et les ombres urbaines sont centrales dans son travail. Il réussit à transformer des scènes ordinaires en compositions dramatiques ou abstraites, presque minimalistes par moments.
* Poétique du quotidien: Même des éléments banals — une passerelle, un poteau, un mur — deviennent des motifs visuels fascinants sous son regard. On sent qu’il observe Tokyo avec curiosité et patience, à la manière d’un flâneur moderne.
* Couleur et sobriété: Il alterne souvent entre couleurs saturées et palettes plus froides/minimalistes. Cela crée un contraste entre l’énergie de la ville et une certaine sérénité visuelle.

Ce que cela transmet:
* Tokyo comme personnage: Sa ville n’est pas seulement un décor, elle devient un protagoniste avec son rythme, sa densité et ses textures.
* Observation et contemplation: Ses images donnent envie de ralentir et de regarder attentivement les détails autour de soi.
* Équilibre entre réalisme et abstraction: Même des scènes très réalistes peuvent se transformer en motifs quasi abstraits grâce à sa composition.

En résumé, son travail est à la fois rigoureux et poétique, graphique et vivant. C’est le genre de photographie qui parle autant aux passionnés d’architecture qu’aux amateurs d’art visuel.

Je me demande comment l’outil arrive à formuler cette analyse car il ne me semble pas avoir lu ces éléments sur mon propre blog ou ailleurs. Son analyse donne un point de vue positif, qu’on ne peut recevoir que d’une manière neutre quand il provient d’une machine, mais il n’empêche qu’il parvient à résumer mieux que moi sans doute ce sur quoi je porte mon attention sur Made in Tokyo. Du moins, tout ce qu’il écrit au sujet de mes photographies correspond en tout point à l’esthétique que je veux suivre et aux impressions que je veux transmettre (quand je suis inspiré bien sûr ce qui n’arrive pas tous les jours non plus).

dis:HYSTERIA what3vr

Le Tokyo International Forum (東京国際フォーラム), conçu par Rafael Viñoly et construit en 1996, compte parmi les plus beaux bâtiments de Tokyo. Je ne résiste pas à l’envie de monter de temps en temps au dernier étage pour admirer son architecture de verre, ses puissantes poutres blanches, la courbure de sa voûte métallique, et ses passerelles légères qui semblent si fragiles lorsqu’on les parcourt. Une partie du forum est en rénovation, et certains passages ne sont pas accessibles. Je ne sais pas si cette inaccessibilité est due aux travaux de rénovation ou si, indépendamment de cela, les va-et-vient sont désormais limités à certains étages du forum, ce qui serait bien dommage.

Je continue, sans hystérie particulière, à marcher dans le quartier de Yurakuchō, puis vers Ginza et devant la gare de Tokyo. Les affiches de cinéma sont celles montrées sur la devanture de l’ancien cinéma Marunouchi Toei, qui a fermé ses portes le 27 juillet. Parmi les affiches, je reconnais celle du film Shōnen Merikensack (少年メリケンサック), que j’ai revu une deuxième fois très récemment. Dans ce film, réalisé par Kankurō Kudō (宮藤官九郎) et sorti en salles en 2008, Kanna, interprétée par Aoi Miyazaki (宮﨑あおい), est employée dans une maison de disques et sur le point d’être licenciée. Elle fait la découverte inespérée, sur Internet, d’un jeune groupe punk appelé Shonen Merikensack, qui semble tout à fait prometteur. Mais il s’avère que cette vidéo date de plusieurs dizaines d’années et que Shonen Merikensack n’est donc pas un nouveau groupe. Il s’agit d’anciens musiciens des années 80, aujourd’hui vieillissants et ratés, ayant raccroché les guitares. Malgré cela, la maison de disques organise une tournée, et Kanna est contrainte de devenir leur manager. Le film a un ton humoristique parfois décalé et est tout à fait plaisant, sans être vraiment transcendant. J’aime beaucoup les histoires de groupes de musique, surtout quand ils sont atypiques, donc je me laisse facilement entraîner par ce genre de films. D’autant plus que le personnage de Kanna, en jeune femme plutôt sérieuse mais coincée dans une situation absurde, est particulièrement amusant. Ce qui est également amusant dans ce film est de voir de vrais musiciens — Kazunobu Mineta (de Ging Nang Boyz), Gen Hoshino et Pierre Taki (du groupe électronique Denki Groove, avec Takkyu Ishino) — y jouer de petits rôles.

Je me pose beaucoup de contraintes dans ce que j’écris sur ce blog, notamment celle de n’écrire que sur les choses que j’apprécie, plutôt que de passer du temps à critiquer et à me plaindre, même si les sujets ne manquent pas (ceux qui font des POV sur Instagram, par exemple, ou ceux qui mettent régulièrement en valeur leur comportement irréprochable par rapport aux autres à travers de courtes scènes de vie). Je n’aimerais pourtant pas gâcher l’enthousiasme de ceux qui l’ont encore. Il y a tant de choses à apprécier qu’il serait dommage de passer trop de temps à disserter sur ce qui ne l’est pas. Il faudrait que je revienne un jour un peu plus longuement sur mes contraintes d’écriture, dont plusieurs doivent être inconscientes.

Après avoir évoqué les nouveaux EP et album de killwiz et e5, je ne pouvais pas manquer celui de 嚩ᴴᴬᴷᵁ, car elle les fait également intervenir en duo sur ce nouvel EP Seventh Heaven, sorti le 24 juillet 2025. Je l’ai découvert par son sixième et dernier morceau, intitulé Typhoon, avec un étrange rappeur nommé Peanuts Kun (ピーナッツくん), caché à l’intérieur d’un immense costume de cacahuète (!?). Malgré cette incongruité visuelle, ce morceau s’avère être le meilleur du EP. La construction des morceaux oscille entre l’hyper-pop et le hip-hop, dans un style un peu différent de son EP précédent. Les morceaux de cet EP sont en fait tous des collaborations. J’aime aussi beaucoup le morceau under land, avec Airi Kamiya, désormais membre du duo Xamiya, que j’ai déjà évoqué plusieurs fois sur ces pages. Il est composé et produit par Sasuke Haraguchi. Le morceau est complètement atypique et part dans plusieurs directions sans grande coordination, ce qui en fait une petite pièce d’électronique expérimentale assez remarquable mais plutôt difficile à apprécier pleinement. C’est en tout cas un des morceaux que je préfère de ce EP. Le morceau Crack avec killwiz est, en comparaison, beaucoup plus apaisé et facile d’approche, mais ce n’est donc pas celui qui attire l’attention au premier abord. Le cinquième morceau yumesekai, avec e5, est un beau morceau composé par KOTONOHOUSE. Ceci étant dit, il ne révolutionne pas vraiment le genre, tout comme le premier, intitulé Rinne (輪廻), avec une certaine TORIENA que je ne connaissais pas. Je ne connaissais pas non plus 142clawz, qui intervient sur le quatrième morceau 5ever 3motion, beaucoup plus disruptif. L’ensemble du EP se tient très bien, même si j’ai une nette préférence lorsque 嚩ᴴᴬᴷᵁ part en décalage, comme sur under land et Typhoon, ce qui me semble mieux correspondre à son état d’être (enfin bon, je ne la connais pas non plus). Dans la même mouvance, 嚩ᴴᴬᴷᵁ aurait très bien pu inviter cyber milk ちゃん, qui sort un EP de deux titres intitulé ikillikill (tout un programme). Elle y chante avec la voix éthérée qu’on lui connaît, emportée par des sons électroniques disruptifs sur Kabukichō Love (歌舞伎町♡ラブ), produit par NGA, qui a également produit pour killwiz (comme quoi ce monde se recoupe). J’aime beaucoup ce morceau, mais j’adore le sublime NGLO (pour Never Gonna Log Out) pour son phrasé rapide et répété et les sons EDM dubstep agressifs produits par Red Motion.

avec un cœur léger

Je pense que c’est la première fois que j’entre à l’intérieur du complexe commercial WITH HARAJUKU (ウィズ原宿), qui a pourtant ouvert ses portes en juin 2020. Il se trouve juste en face de la station d’Harajuku et comporte des espaces de terrasse à un des étages donnant d’un côté une vue dégagée sur la forêt dense du grand sanctuaire de Meiji Jingū, et de l’autre une vue sur le dédale de rues étroites d’Harajuku et d’Ura-Harajuku. L’architecte du bâtiment est Toyo Ito avec Takenaka Corporation. On y trouve une statue, nommée la “Statue de Harajuku”, positionnée sur la terrasse, le regard tourné vers la gare d’Harajuku et la forêt de Meiji Jingū. Elle a été conçue par l’artiste français Xavier Veilhan, qui a déjà exposé ses statues colorées et unies dans les rues de Tokyo.

De fil en aiguille, en m’intéressant à la musique de 嚩ᴴᴬᴷᵁ et de killwiz, j’ai découvert le hip-hop alternatif de e5 (prononcé Ego en anglais) avec son premier album MODE POP, sorti le 24 septembre 2025. Je l’ai acheté sur iTunes dès sa sortie car je connaissais déjà trois singles qui me plaisaient au plus haut point: SPIDER SILK, WUNACOOL puis DIVE JOB. J’ai même été jusqu’à regarder une émission Twitch, sur laquelle e5 était invitée, qui présentait en direct son nouvel album au moment exact de sa sortie sur les plateformes audio. e5 s’est entourée de quelques producteurs pour certains des treize morceaux de son album, mais en a également produit plusieurs elle-même. On y trouve bien sûr un duo avec 嚩ᴴᴬᴷᵁ, intitulé FROG JUMP 宇宙, et un avec killwiz, intitulé I AM HERE. L’esprit général de l’album MODE POP est celui du hip-hop mais il gravite également autour de l’hyper-pop, notamment pour ces deux morceaux avec les deux membres de son ancien groupe Dr.Anon, ainsi que celui intitulé KANTAN avec la musicienne coréenne Collie Wave. J’adore l’ambiance un peu mélancolique et introspective de cet album, qui part souvent de sujets simples comme WUNACOOL, inspiré d’un médicament anti-démangeaisons (ウナクール), et HOT KAIRO, qui évoque un petit sac chauffant (カイロ) que l’on met dans les poches pour se réchauffer en hiver. L’album a un ton intime et sincère, mais s’aventure également vers des sons plus lourds et marquants, comme le beat très puissant du deuxième morceau KIVVY.

Ce qui me plaît également beaucoup, c’est que l’album s’organise sur une symétrie autour d’un morceau central instrumental intitulé ZEROPOINT (le septième morceau). Le premier morceau, intitulé HAJIME (début), fait écho au dernier, OWARI (fin). Le cinquième, WHERE I AM, est en symétrie avec le neuvième, I AM HERE. e5 mentionnait dans l’émission Twitch une correspondance entre le troisième morceau, SNOOZEMODE, et le onzième, DIVE JOB, mais elle me paraît à priori moins évidente, du moins visuellement. La symétrie ne va pas jusqu’à faire correspondre la longueur de chaque titre comme pourrait l’imaginer Sheena Ringo, mais je ne peux m’empêcher de voir ici une inspiration ringoesque. MODE POP devient ainsi une sorte d’album-concept très cohérent e5 abouti pour un premier album. Autre petit détail ringoesque: sur la vidéo du morceau WUNACOOL qui se déroule à Chiba sur l’étrange structure en escaliers de Futtsu, e5 est accompagnée d’une fille appelée Shiina Appletea (椎名アップルティー) qui est calligraphe créant d’étranges lettrages. L’association entre le nom Shiina et la Pomme m’intrigue forcément un peu.

Le studio de production Vivision du réalisateur Yuichi Kodama (児玉裕一) propose de temps en temps à la vente un certain nombre de produits dérivés. Il n’y a pas de boutique en tant que telle, plutôt des pop-up stores. Yuichi Kodama étant le mari de Sheena Ringo et ayant réalisé un grand nombre de ses vidéos musicales ainsi que celles de Tokyo Jihen, les produits dérivés estampillés Vivision attirent forcément les fans de Ringo. Il faut noter quand même qu’il a également réalisé pour de nombreux autres artistes, comme Vaundy. Son laptop, qu’il amène apparemment partout avec lui, est d’ailleurs orné d’un sticker de Vaundy, outre ceux liés à l’univers qu’il crée avec Sheena Ringo. Les pop-up stores de Vivision sont très éphémères. Plusieurs ont eu lieu au Tower Records de Shinjuku, mais j’y suis à chaque fois allé un peu trop tard et une bonne partie des produits étaient déjà en rupture de stock. Ils doivent certainement être produits en petites séries. J’avais noté qu’un pop-up store se déroulait au magasin de vêtements Desperado, près de la gare de Shibuya, et je m’y suis dirigé ce samedi 27 septembre en début d’après-midi. Je savais que Yuichi Kodama était sur place la semaine dernière, le jour d’ouverture de sa boutique éphémère, également composée d’une partie exposant certains de ses trésors personnels. J’avais des doutes quant à sa présence ce samedi car le dernier jour de cette boutique était plutôt le lendemain. J’ai eu la surprise et le plaisir de le voir dans le magasin.

En entrant, on ne peut que remarquer sa superbe DMC-12 DeLorean qu’il a achetée il y a longtemps pour environ 10 millions de yens. Je prends bien sûr en photo la voiture sous tous les angles, elle est extrêmement bien entretenue, et je me décide à entrer dans le magasin tout en me demandant comment je pourrais lui adresser la parole. Mais j’étais également venu pour acheter un stylo de sa marque Vivision (et des chaussettes au passage). Je ne suis pas le seul dans l’espace dédié à Vivision dans la boutique. J’attends que Yuichi Kodama soit seul pour lui dire bonjour, ce qui semble le surprendre un peu au premier abord, et je lui demande si on peut prendre une photo ensemble, ce qu’il accepte volontiers. On se place sur un petit banc devant la vitrine ornée de différents objets Vivision et à côté de la DeLorean. Il me demande d’abord si j’étais venu car j’appréciais la musique de Sheena Ringo, ce que je confirme bien sûr avec enthousiasme, tout en lui glissant que j’aime aussi beaucoup ses vidéos. Nous discutons un peu des concerts que j’ai vu, de mon nombre d’années à Tokyo, tout en prenant un selfie. Il me dit qu’il fera part à Ringo de mon enthousiasme. Je le crois sur parole sur le moment. J’imagine qu’ils doivent discuter à la maison de ce qu’ils ont fait de leurs journées respectives, parler des étranges personnes rencontrées. Il me montre ensuite sa DeLorean devant nous, notamment le moteur à l’arrière et l’espace où se trouvent normalement les propulseurs dans Retour vers le Futur. Je tente une plaisanterie en voulant confirmer avec lui que ce n’est pas le modèle qui voyage dans le futur, mais mon humour hésitant ne fonctionne pas très bien. Il m’indique en tout cas qu’il la conduit très souvent. Ces quelques minutes passent très vite et sont bien agréables. J’aurais voulu lui demander plein d’autres choses, mais je vois déjà que deux autres personnes veulent suivre mon exemple en demandant une photo, ce qu’ils n’auraient sans doute pas fait si je n’avais pas demandé en premier. Cette rencontre me met de très bonne humeur pour la suite de la journée.

Pendant cette même journée de samedi, il me restait quelques heures de libre pour aller voir une exposition à la galerie Fuma Contemporary Tokyo dans le quartier d’Irifune. Il s’agissait d’une exposition intitulée INSIGHT PRISM du sculpteur Yoshitoshi Kanemaki (金巻芳俊). C’était en fait la dernière journée de cette exposition et je savais que l’artiste serait sur place. J’avais vu sur Instagram quelques-unes de ses sculptures sur bois jouant sur la répétition de visages et j’étais extrêmement intrigué de voir sa dernière création, composée d’un étrange effet de prisme. En entrant dans la petite galerie composée d’une seule pièce aux murs blancs, au neuvième étage d’un immeuble étroit, on aperçoit tout de suite la sculpture principale INSIGHT PRISM, représentant une jeune femme assise, les mains ouvertes devant elle et le regard survolant nos têtes. Son visage est fractionné en de multiples facettes, comme s’il s’agissait de reflets dans un prisme. Je suis resté de longues minutes devant cette sculpture, comme hypnotisé. Je ne pouvais pas m’empêcher de la regarder et de la prendre en photo sous différents angles, comme s’il s’agissait d’une présence divine inattendue. Dans le petit texte de présentation, Yoshitoshi Kanemaki nous explique que ces sculptures s’inspirent des statues bouddhistes avec plusieurs bras et plusieurs visages. Il s’agit de la plus grande sculpture qu’il a créé dans cette série de prismes. À côté, une autre statue plus petite montre une jeune fille à plusieurs visages et expressions. Il s’agit d’une représentation de nos différentes personnalités et des rôles que l’on joue dans la société, au point où l’on pourrait perdre la trace de notre véritable “soi”.

Un petit coin de la galerie montre différents ouvrages liés à l’artiste, notamment un très beau livre intitulé Tamentahi (タメンタヒ), rétrospective de ses sculptures. Je me décide à l’acheter et lui demande de le signer, ce qu’il accepte volontiers. C’est l’occasion de discuter un peu, car il a l’air de s’intéresser à la manière dont j’ai découvert ses sculptures et de savoir s’il s’agissait de la première fois que je venais à une de ses expositions. Il n’en avait pas exposé depuis deux ans, suite à quelques problèmes médicaux, mais je lui confirme que je reviendrai pour sûr revoir ses sculptures. J’ai en fait pensé à Kanemaki quand nous sommes allés à la branche d’Ibaraki du grand Izumo Taisha de Shimane en Juin. La salle d’exposition qui s’y trouvait montrait une étrange sculpture en bois à trois visages de l’artiste Junichi Mori (森淳一). J’avais à ce moment-là pensé aux sculptures de Yoshitoshi Kanemaki et m’étais convaincu d’aller voir ses œuvres dès que possible. Voilà chose faite. Cette journée était remplie de belles rencontres et m’a donné le cœur léger.

shifting dreams & perspectives

Lorsque je prends des photographies d’architecture dans une approche minimaliste, je me demande toujours si ce ne devrait pas être un style à poursuivre et sur lequel je devrais me concentrer. On croise régulièrement, au hasard d’Internet, des photographes qui présentent des séries abstraites, magnifiquement cadrées et épurées. Ce style m’attire, mais la rigidité qu’impose le fait de s’en tenir à un seul genre de représentation finirait très vite par m’ennuyer. Je préfère donc divaguer… Les deux images ci-dessus montrent le Tokyo Square Garden à Kyobashi et le Tokyo International Forum à Yurakuchō. Je reviendrai certainement plus tard avec d’autres photographies de ce dernier bâtiment, mais j’ai préféré, cette fois, montrer certains détails de la voûte courbe, pleine de complexité.

Dans la filmographie de Shunji Iwai (岩井俊二), j’avais noté le film Hana & Alice (花とアリス), sorti au Japon en salles en mars 2004. Je viens finalement de voir récemment cette comédie dramatique de romance adolescente, qui met en scène deux amies, Hana Arai et Tetsuko Arisugawa, surnommée Alice, au moment de leur entrée au lycée. Hana est interprétée par Anne Suzuki (鈴木杏) et Alice par Yū Aoi (蒼井優), qui avait également joué quelques années auparavant dans All About Lily Chou-Chou. Les deux lycéennes, également membres de la même école de ballet, tombent amoureuses du même garçon, Masashi Miyamoto, interprété par Tomohiro Kaku (加瀬亮智宏). Après un accident, Hana lui fait croire qu’ils sont en couple, inventant une histoire d’amnésie. Alice, entraînée malgré elle dans ce mensonge, joue le rôle de l’ex-petite amie. Cette situation entraîne jalousies et quiproquos, et les complications viennent perturber leur amitié.

Hana & Alice est un mélange de chronique adolescente et de poésie visuelle, s’attardant par moments sur la banalité du quotidien, mais où celle-ci prend un tournant poétique. Les films de Shunji Iwai ont souvent cette lenteur contemplative, qui nous laisse le temps d’observer les gestes et d’écouter les silences entre les dialogues. Des instants légers se mélangent avec des émotions plus profondes, mais le film n’est pas sans touches d’humour discret. Je me remémore par exemple une scène dans le lycée Tezuka (手塚高校), où Hana et Masashi s’interrogent sur leur amour devant un gigantesque robot Atom gonflable installé pour la fête du lycée (bunkasai). Le nom de l’école est bien sûr un clin d’œil à peine voilé au mangaka Osamu Tezuka (手塚治虫). Ce qui est intéressant, c’est que d’autres allusions au monde du manga sont subtilement incluses, notamment dans les noms fictifs de certaines stations de train, comme celle de « Fujiko », en référence à Fujiko F. Fujio (藤子・F・不二雄), le créateur de Doraemon (ドラえもん), ou encore celle d’« Ishinomori Gakuen », qui évoque le mangaka Shōtarō Ishinomori (石ノ森章太郎), connu entre autres pour sa série Kamen Rider (仮面ライダー). On trouve également dans le film un lien symbolique avec l’univers étrange et flottant d’Alice au pays des merveilles. Le prénom d’Alice renvoie bien sûr directement à l’œuvre de Lewis Carroll, mais d’autres subtilités apparaissent, comme un jeu de cartes illustrées des personnages d’Alice, ou encore des situations oscillant entre le réel et le surréel autour du mensonge initial sur l’amnésie de Masashi. Ces allusions renforcent la part d’onirisme du film, qui passe de scènes au réalisme presque documentaire à d’autres au lyrisme étrange (notamment celles liées au ballet). Les musiques, composées par Shunji Iwai lui-même, soutiennent cette ambiance entre rêverie et mélancolie diffuse.

Un des plaisirs que j’ai aussi en regardant des films japonais est d’essayer de reconnaître certains lieux. Ici, j’ai eu le bonheur de retrouver de longues scènes entre Alice et son père filmées au sanctuaire Tsurugaoka Hachimangū de Kamakura (鶴岡八幡宮), un lieu qui m’est cher puisque je m’y suis marié. D’autres passages semblent se dérouler autour de l’étang Senzoku (洗足池), dans l’arrondissement d’Ōta à Tokyo. Hana & Alice est un film important dans la filmographie de Shunji Iwai, que je suis heureux d’avoir enfin découvert, même s’il me reste encore plusieurs de ses films à voir pour combler mon appétit de son cinéma. J’ai aussi en tête de revoir un jour son dernier film, Kyrie no Uta (キリエのうた), qui est à ce jour le seul du réalisateur que j’ai eu l’occasion de voir en salle.

Côté musique, j’écoute actuellement beaucoup l’EP Schizophrenia de l’artiste hip-hop killwiz, sorti le 30 août 2025. killwiz est rappeuse, chanteuse et productrice, anciennement membre du collectif Dr.Anon — sous le nom de p°nika — aux côtés de HAKU et e5. Le collectif s’est dissous, mais les trois membres poursuivent leurs activités musicales indépendamment, avec de nombreuses collaborations entre elles. C’est donc sans surprise que l’on retrouve HAKU, actuellement nommée 嚩ᴴᴬᴷᵁ, ainsi que e5 sur l’EP de killwiz. Cet opus marque le retour musical de killwiz après une période de lutte contre la schizophrénie, thème qui influence directement l’atmosphère des morceaux : un mélange de tension exacerbée par des sonorités hyperpop et d’une certaine fragilité introspective, avec une intensité émotionnelle marquée. La plupart des titres sont des collaborations, à l’exception de l’ouverture et de la clôture. On retrouve ainsi 嚩ᴴᴬᴷᵁ sur 猫背deathララバイ, e5 sur VSGO4T, mais aussi d’autres artistes que je ne connaissais pas, comme Яu-a sur le deuxième morceau 見ざる着飾るI WANT YOU et z² sur Urumu:Room. Chaque collaboration apporte ses particularités, mais l’ensemble reste ancré dans une veine pop frénétique, remplie de beats rapides, saturés et changeants. J’aime beaucoup ces textures électroniques qui se mêlent à des passages rappés, avec un aspect expérimental omniprésent. J’apprécie aussi lorsque les morceaux alternent entre douceur et dissonance, comme sur le cinquième titre, Urumu:Room. Cette dualité reflète très certainement l’état d’esprit post-traumatique de killwiz. Le tout est extrêmement dense, juxtaposant sons chaotiques et mélodies sensibles, mais la production de NGA n’en reste pas moins très soignée et cohérente. Cet EP s’inscrit dans la même mouvance sonore que ce que je connaissais déjà de 嚩ᴴᴬᴷᵁ et de la rappeuse e5, dont je parlerai davantage dans un prochain épisode.

escape mode

Des festivités estivales, je préfère toujours les images flottantes amenées par les mouvements incessants, rythmés par les musiques entêtantes des matsuri. Je pense que je prends en photo le matsuri du sanctuaire de Hikawa à Shibuya tous les ans, dans un style flou très similaire à la série ci-dessus. J’ai en tête la série we are walking in the air, prise pendant ce festival, qui reste pour moi un maître étalon. Cette série datait de Septembre 2017 et je l’avais fait suivre d’une série en couleur intitulée we speak silence l’année suivante. J’étais ensuite revenu pour une série assez similaire en 2022.

J’avais tellement publié de billets au mois d’Août (21 en tout) que j’ai bloqué pendant plusieurs jours devant la page blanche du Notes de mon iPad au début du mois de Septembre. Dans ces cas là, je fais une recherche dans la blogosphère francophone parlant du Japon pour voir ce qu’on y écrit. Je suis toujours épaté par la dedication de certains et certaines à produire des guides complets sur les lieux qu’ils ou elles ont visité ou sur les choses qu’ils ou elles ont testé pour nous (et validé). Il est en fait plutôt rare que j’y trouve des nouvelles sources d’intérêt ou un nouveau blog à suivre. Ce n’est pas un phénomène nouveau, mais je me rends compte que les blogs se meurent petit à petit, les uns après les autres. Disons que certains des blogs qui avaient une renommée assez conséquente il y a plusieurs années ne sont plus beaucoup, ou plus du tout, mis à jour depuis longtemps. C’etait avant la faute aux réseaux sociaux mais c’est désormais la faute à l’intelligence artificielle comme j’ai pu le lire quelque part. Il est clair que ChatGpt change les habitudes. Je n’utilise désormais que rarement les recherches sur Google et je préfère depuis quelques temps les recherches sur ChatGpt, car sa force d’interprétation de nos questions parfois vagues et imprécises par rapport au contexte qu’on lui donne est assez impressionnante. L’outil s’est beaucoup amélioré depuis quelques mois. C’est comme si on avait devant soi un Monsieur (ou Madame) je-sais-tout à qui on pourrait poser toutes les questions qui nous viennent en tête. Je revérifie parfois certaines choses sur Google mais les erreurs se font désormais plus rares, mais pas absentes ce qui reste quand même un bémol important. L’outil est d’autant plus puissant que la langue n’est plus une barrière dans nos recherches car l’outil cherche partout, traduit tout d’une manière satisfaisante et quasi-instantanée. L’intelligence artificielle devient intéressante quand elle ouvre des portes que l’on n’aurait jamais ouverte sinon, mais est beaucoup plus discutable lorsqu’elle vient remplacer certaines compétences. Se pose également la question de l’utilisation du contenu internet par ChatGpt. Dans les statistiques de mon blog, je vois un peu plus souvent ChatGpt comme référent, c’est à dire comme site web ayant accédé à mon blog pour y lire des informations. Il m’arrive même de faire des recherches pointues sur ChatGpt et de tomber sur des informations provenant de mon propre blog. ChatGpt indique un lien vers ses sources, ce qui est une bonne chose et permet d’approfondir les sujets que l’on souhaite en cliquant tout simplement sur le lien. La réalité est que je ne clique pas souvent sur l’article d’origine car les informations de ChatGpt sont déjà très détaillées et répondent en général bien à ma curiosité. L’avantage d’une recherche Google est que ses réponses moins spécifiques peuvent nous faire découvrir des choses inattendues et ouvrir des nouvelles portes. Au final, il est clair que ChatGpt détourne les visiteurs des sites web d’origine, mais ne remplace pas à mon avis l’expérience de consulter les sites web que l’on aime. Avoir recours à ChatGpt pour chercher des informations est devenu pour moi un automatisme qui s’est installé en quelques mois, et je le vois comme une révolution similaire à la recherche web sur Google (ou équivalent).

J’ai savouré le film Nemurubaka (ネムルバカ) vu il y a quelques jours sur NetFlix. Le film est sorti en salles en Mars 2025, réalisé par Yūgo Sakamoto (坂本優伍) et adapté d’un manga de Masakazu Ishiguro (石黒正数). J’ai tout de suite accroché à ce film qui mélange drame intimiste et musique rock, avec quelques pointes d’humour absurde. Le terme Nemurubaka utilisé dans le titre du film et du manga a été inventé par le mangaka Masakazu Ishiguro, et entend évoquer une jeunesse qui sommeille sans but, qui perd du temps en laissant passer ses rêves. Dans le film, ce titre reflète bien l’état d’esprit initial des deux héroïnes, jeunes universitaires colocataires un peu perdues dans leur vie, la laissant filer sans objectifs forts. Elles sont interprétées à l’écran par Shiori Kubo (久保史緒里) du groupe d’idoles Nogizaka46 qui joue le rôle de Yumi Irisu et par Yūna Taira (平祐奈) dans le rôle de Ruka Kujirai. Yumi est une jeune femme qui prend la vie comme elle vient, travaillant à temps partiel dans une vidéothèque, tandis que Ruka est une musicienne évoluant dans un groupe rock. Elle a du talent mais elle et son groupe sont en difficulté financière. La vie des deux jeunes filles est bouleversée lorsque Ruka se voit proposer un contrat par une maison de disques. J’aime beaucoup les situations qui se construisent entre ces personnages. Ruka est la sempai de Yumi et se crée entre elles une sorte de relation respectueuse mais qui dérape souvent. Le film Nemurubaka me rappelle assez l’ambiance des films du réalisateur Rikiya Imaizumi (今泉力哉), car on y trouve une manière similaire de dresser des portraits d’une jeunesse japonaise explorant leurs rêves, leurs incertitudes et la recherche d’une place dans le monde. On y capte une émotion proche des préoccupations ordinaires et un même mélange de la mélancolie de la jeunesse qui passe, du temps qui glisse doucement, et de l’espoir qui ne disparaît jamais vraiment. Cette poésie de l’ordinaire basée sur la fragilité des liens entre les êtres me plaît beaucoup dans le film Nemurubaka.

Je ne saurais dire combien de fois j’ai écouté l’album u:phobia de l’artiste Japano-Américaine Emma Aibara, tant j’aime ce son. Elle est basée à Tokyo et après quelques années passés dans un groupe de rock, elle a entamée une carrière solo en 2022. Sa musique mélange les genres mais s’apparente au breakcore, incluant des éléments de rock métal, de la drum & bass, des cris et des moments beaucoup plus flottants, le tout avec une émotion palpable à tous instants. L’album u:phobia sorti le 22 Août 2025 est excellent de bout en bout. La très grande majorité des 12 titres s’enchaînent sans interruption évidente ce qui donne une unité à cet album. Il reste très condensé, pour ses multiples variations et idées sonores au sein d’un même morceau et pour sa relative brièveté (30 minutes en tout). Le premier morceau intitulé u:phobia comme l’album nous met tout de suite dans l’ambiance avec un cri qui est apaisé par une voix beaucoup plus mélodique mais qui se fait vite rattraper par des lourdes guitares et un rythme rapide et syncopé basé sur l’emblématique break Amen Brother de The Winstons. Emma utilise fréquemment ce break de batterie comme base rythmique, mais l’associe à des guitares saturées, des textures shoegaze et des sons électroniques, créant une texture sonore tout à fait unique. Sans s’en rendre compte, on bascule sur le morceau suivant escape mode qui reprend les mêmes rythmes et ambiances. Emma Aibara joue sans cesse entre le chaud et le froid et le troisième morceau you will know est peut-être son plus réussi. Il est plus planant et mélodique mais on attend irrésistiblement les moments où elle va se mettre à dégager sa rage en criant. Il y a quelque chose d’un peu schizophrénique dans cette musique, mais de clairement libérateur comme une échappée. L’album se compose d’une sorte de fusion entre une énergie hardcore électronique et une intensité rock émotionnelle. Le mélange des genres fonctionne terriblement bien. l’album sait prendre des pauses, comme sur le morceau I can’t go back, qui nous offre des moments suspendus et rêveurs. La rage n’est pourtant jamais très loin et on sent que la machine peut se remettre en route soudainement. J’adore par exemple l’atypique morceau (dis).com★ rempli de glitches électroniques et ponctué par une lourde basse. Ces sons n’ont pour sûr rien de reposant mais on se régale à écouter ses enchevêtrements quasi-architecturaux de sons passant entre expérimentations et ambiances rock plus ’classiques’. Il y a beaucoup de ’meilleurs morceaux’ sur cet album car ils évoluent pour moi à chaque écoute. Mon préféré est parfois + ever again + puis temporary cure. Comme le titre de l’album l’indique, il y a une thématique d’angoisse intérieure et de confrontation avec soi-même qui parcourt cet album. Les morceaux it’s all in my head et you’ve scared of me en sont des exemples. Il n’y a pourtant rien de pesant dans cette écoute, et on a rapidement envie de le réécouter car on a l’impression de ne pas avoir saisi tous ses soubresauts. Cet album rentre facilement dans la liste des albums que je préfère cette année.