drifting through the countryside

En photographies ci-dessus, voici deux facettes du Japon que j’aime, celui des villes quand l’architecture désordonnée parfois chaotique voit soudainement du brutalisme s’imposer en plein cœur du quartier chic de Ginza, et celui des campagnes verdoyantes qui accaparent la totalité de notre champ de vision. Cette deuxième photographie a été prise entre Sano et Ashikaga dans la préfecture de Tochigi. Les scènes d’ouverture dans les rizières du film All About Lily Chou-Chou ont été filmées à Ashikaga. Il ne s’agit pas tout à fait de cet endroit, mais d’une autre rizière proche qui lui ressemble beaucoup, située au Sud du parc floral d’Ashikaga. Dans le film de Shunji Iwai, Yūichi Hasumi y écoute le morceau Arabesque (アラベスク) de Lily Chou-Chou sur un lecteur CD portable Sony avec écouteurs. Google maps indique le lieu du tournage sous le nom All About Lily Chou-Chou Field, comme quoi il s’agit d’un film culte. Certains font même le déplacement pour retrouver les lieux des différentes scènes du film. Il est certain que si on revient vers Ashikaga, j’essaierais d’aller à l’endroit exact où ont été tournées les scènes d’ouverture.

Je pensais avoir déjà vu le film Linda Linda Linda (リンダ リンダ リンダ) réalisé par Nobuhiro Yamashita (山下敦弘) en 2005, mais le regarder récemment m’a confirmé que non. Il faisait partie des films japonais évoquant l’âge de la jeunesse (青春) et la musique rock que je voulais voir depuis longtemps. L’histoire se déroule dans un lycée japonais de la banlieue d’Hachiōji, à l’approche du festival scolaire appelé Bunkasai (文化祭). Un groupe de lycéennes avait prévu de jouer ses propres compositions pour ce festival, mais des tensions internes ont fait capoter leur projet à la dernière minute. Les trois filles restantes de la formation originale ne perdent pas espoir et décident de reformer un groupe en recrutant une étudiante coréenne nouvellement arrivée, nommée Son, pour être la chanteuse, même si son japonais est encore hésitant. Après quelques tergiversations, elles choisissent de reprendre des morceaux du groupe punk The Blue Hearts (ブルーハーツ), dont l’emblématique morceau Linda Linda (リンダ リンダ) qui donne son nom au film. Le film suit leurs répétitions, leurs maladresses et leur amitié qui se construit jusqu’au concert final. Outre le morceau Linda Linda, le groupe de lycéennes reprend également les morceaux Boku no Migi Te (僕の右手) et Owaranai Uta (終わらない歌) des Blue Hearts. Le groupe prend le nom Paran Maum (파란 마음), qui est une traduction en Coréen de Blue Hearts, et se compose de Son, jouée par Bae Doona (배두나), l’étudiante coréenne chanteuse du groupe, Kei Tachibana interprétée par Yū Kashii (香椎由宇), la guitariste, Nozomi Shirakawa, jouée par Shiori Sekine (関根史織), la bassiste et Kyoko Yamada, jouée par Aki Maeda (前田亜季), la batteuse du groupe. Un fait intéressant à noter est que Shiori Sekine est réellement musicienne, étant bassiste du groupe Base Ball Bear. Un fait plus intéressant est que Shiori Sekine a joué avec Sheena Ringo dans la formation spéciale Elopers pour l’émission Music Station du 15 Octobre 2021 (je l’évoquais dans un billet) aux côtés d’AiNA the End, Yuu du groupe Chirinuruwowaka (チリヌルヲワカ) et Hona Ikoka du groupe Gesu no Kiwami Otome (ゲスの極み乙女). Avec Ringo à la guitare, AiNA chantait Gunjō Biyori (群青日和), un des titres emblématiques de Tokyo Jihen. Un fait encore plus intéressant est que Sheena Ringo est évoqué dans le film Linda Linda Linda. Alors que le groupe cherche des artistes ou groupes pour en faire des reprises pour le festival du lycée, la batteuse Kyoko mentionne Sheena Ringo, mais la guitariste Kei lui répond immédiatement que ça sera trop difficile à apprendre en trois jours et elles mettent rapidement cette idée de côté pour finalement se tourner vers le punk rock des Blue Hearts. Nozomi, interprétée par Shiori Sekine, qui regarde cette scène dans le film ne sait pas encore qu’elle jouera avec Sheena Ringo 16 ans plus tard. Un autre fait tout à fait intéressant est que la bande originale du film, outre les trois morceaux des Blue Hearts, a été composée par James Iha des Smashing Pumpkins. Les morceaux instrumentaux qu’il a composé accompagnent les scènes de répétition, les errances des quatre filles dans le lycée et les moments plus intimistes. James Iha, de son nom complet James Yoshinobu Iha (イハ・ヨシノブ), est américain d’origine japonaise (qu’on appelle Nisei, c’est à dire de deuxième génération), né de parents immigrés japonais installés aux États-Unis. Le film a en fait une deuxième bande originale intitulée We Are Paranmaum, qui comprend les trois chansons complètes des Blue Hearts mentionnées ci-dessus, enregistrées par les actrices du film, mais également trois inédits dont l’excellent Aoi Kokoro (蒼い心). J’écoute donc ce EP de six titres et j’ai fini par apprécier la légère maladresse du chant de Bae Doona, qui n’est pas vraiment problématique quand il s’agit de punk rock. Je n’ai jamais vraiment été attiré par la musique des Blue Hearts mais j’écoute ensuite leur album éponyme de 1987. Même sans être amateur des morceaux du groupe, il est difficile au Japon d’échapper au morceau Linda Linda (リンダリンダ), notamment au karaoke, car il y a toujours quelqu’un qui choisira ce morceau plutôt facile à chanter en groupe. Le film Linda Linda Linda a le statut de film culte. On y trouve un naturel certain qui a dû rappeler à beaucoup de japonais leurs propres festivals Bunkasai de leurs lycées. Personnellement, je ne connais ces festivals que de loin à travers ceux de l’école de mon fils qui est justement lycéen. J’imagine très bien qu’ils ont un effet de rite de passage, et c’est toute l’idée montrée par le film. On sent que les quatre lycéennes sortiront changées de cette expérience éprouvante mais gratifiante de répétition et de représentation devant un public réceptif à leur musique certes maladroite mais extrêmement sincère.

Sur ma playlist musicale de fin d’été, je reviens vers le groupe Yureru ha Yūrei (揺れるは幽霊) que j’avais découvert au début de cette année avec un single intitulé Point Nemo (ポイント・ネモ), dont j’avais parlé dans un précédent billet. J’écoute maintenant le très beau morceau intitulé echoes of fading girl sorti le 6 Août 2025. J’aime beaucoup ce post-rock orienté Shoegaze avec des mélodies mélancoliques et introspectives. Le morceau a été composé par le guitariste Hidaka (日高) et la composition est extrêmement bien maîtrisée. J’adore la voix un peu vaporeuse et rêveuse de Sako (佐古). Tout comme Crab Club (蟹蟹) dont je parlais dans mon précédent billet, Yureru ha Yūrei est un groupe de rock alternatif originaire d’Okayama, et la vidéo avec une ambiance évoquant un film d’adolescence a été également réalisé par le même STUDIO TEPEMOK. Il y a donc un filon rock à Okayama, préfecture qui ne se limite pas musicalement à Fujii Kaze (藤井風). Ce dernier vient d’ailleurs de sortir un nouvel album que l’on acheté (ça sera peut-être le sujet d’un autre billet).

Je découvre ensuite Bukkoro Momoka (ぶっ恋呂百花) avec un single intitulé Anata wo Izanau (貴方を誘う) sorti cette année sur son album Yuurei no yō ni (幽霊のように). Il y a décidément beaucoup d’allusion aux fantômes (幽霊) dans ma playlist rock alternatif. Bukkoro Momoka, de son vrai nom Momoka Kinoshita (木下百花), est originaire de la préfecture de Hyōgo et a fait partie du groupe d’idoles NMB48 basé à Namba (Osaka) avant de partir pour se lancer en solo. Elle utilise ce nom de scène Bukkoro Momoka depuis 2023 et écrit, compose et arrange ses morceaux. L’ambiance, encore une fois mélancolique et introspective, de ce morceau est certainement très éloignée de ce qu’elle chantait à l’époque de NMB48, comme quoi les artistes ne sont pas cloisonnés dans des boites hermétiques, ce qui fait toujours plaisir à voir. Le rythme du morceau Anata wo Izanau est lent et la voix de Momoka très expressive, présente au plus près des oreilles de l’auditeur. Une autre grande qualité du morceau tient au passage de guitare par le guitariste originaire de Fukuoka, Shinichi Itō (伊東真一). A mi-morceau, il se lance dans un long solo incisif de guitare semblant improvisé et à la limite de l’expérimental. Ce passage renforce l’émotion qui se dégage du morceau, dans l’ensemble très travaillé engageant des chœurs en deuxième partie de morceau.

mélancolie des sanctuaires et dissonance des guitares

Je montre assez régulièrement des temples bouddhistes et des sanctuaires shintoïstes sur Made in Tokyo. Nous n’en avons pourtant pas visité un seul lors de notre court séjour sur la péninsule d’Izu au mois d’Août. On s’est en quelque sorte rattrapé ces dernières semaines avec des visites à Sano dans la préfecture de Tochigi, au Nord de Tokyo. Je pense que je tiens mon intérêt pour ces édifices religieux pour leur architecture en bois souvent remarquable. L’architecture du sanctuaire Isoyama Benzaiten (磯山弁財天) perché en haut d’une colline boisée est tout à fait remarquable. Il est dédié à Benzaiten, la déesse de la musique, des arts et de la connaissance. Le sanctuaire a été fondé en 948 et reconstruit, suite à des incendies, selon la technique traditionnelle Kakezukuri (sans clous) pendant la période de Kamakura. Isoyama Benzaiten était autrefois vénéré sur une petite île au milieu de l’étang Izuruhara Benten (出流原弁天) situé à proximité. Par gratitude, les habitants vivant le long de la rivière Izuru installèrent plus tard le sanctuaire à l’emplacement actuel. On monte une centaine de marches pour accéder au bâtiment principal du sanctuaire en haut de la colline. On y a une très belle vue sur les plaines du Kanto. Derrière le sanctuaire, se trouve une grande fissure dans la roche. Il en sort un courant d’air froid constant qui nous a rafraîchi pendant quelques instants au milieu de cet été interminable aux températures records. Nous redescendons ensuite vers l’étang Izuruhara Benten qui a la particularité de compter parmi les sources d’eau les plus claires du Japon. Cet étang est une source naturelle désignée comme trésor naturel préfectoral. La clarté de l’eau est en effet exceptionnelle, permettant de voir distinctement les carpes nager et les plantes aquatiques onduler, mais cette transparence reste difficile à capturer en photo.

Notre après-midi de Dimanche à Sano nous amène ensuite au temple bouddhiste Sano Yakuyoke Daishi (佐野厄除大師), officiellement connu sous le nom de Kasuga Okayama Tenborin-in Soshukan-ji (春日岡山転法輪院惣宗官寺). Le nom Kasuga Okayama fait référence à la colline où le temple a été établi en l’an 944, fondé par le moine Arison Shōnin (有尊上人) originaire de Nara. Kasuga fait également référence à la divinité locale, le Kasuga Myojin, vénérée dans la région. Ce temple est en particulier renommé pour ses prières visant à écarter la malchance et à apporter la prospérité. Le nom du temple utilise d’ailleurs le terme Yakuyoke (厄よけ) qui signifie littéralement « repousser et éviter les malheurs ». On connaissait déjà ce temple pour l’avoir vu en images à la télévision durant la période du Nouvel An. Pour Hatsumōde, des milliers de personnes se rendent chaque année au Sano Yakuyoke Daishi pour leur première visite au temple de l’année. L’endroit était heureusement beaucoup plus calme à notre passage, très différent des images que nous avions en tête.

Dans ma longue playlist musicale du moment, j’ai inclus l’excellent single Yasashisa in Gomenne par un jeune groupe de rock indé nommé Crab Club (蟹蟹). Il s’agit d’un quatuor originaire de la préfecture d’Okayama composé de Yukine Nakaya (中屋雪音) au chant et à la guitare, Michiru Kobayashi (小林みちる) également à la guitare, Rika Hirata (平田理華) à la basse et Shunsuke Omoda (面田俊輔) à la batterie. Le groupe, se définissant comme onirique et darkcore, s’est formé en 2023 mais n’a sorti officiellement que ce morceau, à ma connaissance. J’ai clairement envie d’en écouter plus de ce groupe, car j’adore le rythme lent et haché du single Yasashisa in Gomenne, et l’immersion qu’apportent les guitares. J’ai du mal à résister aux sons mélancoliques des guitares, d’autant plus quand elles s’aventurent vers des compositions plus expérimentales et dissonantes comme c’est le cas ici au début et à la fin du morceau. J’adore quand un groupe rock indé parvient à conclure parfaitement ses morceaux par une longue partie instrumentale. Il faut parfois laisser parler les guitares.

Dès les premières images de la vidéo de Yasashisa in Gomenne, j’ai été intrigué par les images de la guitariste en robe rouge devant une pagode de trois étages (三重塔) d’un temple. L’association entre temples bouddhistes et musiques n’est pas rare, mais me laisse à chaque fois des images fortes. J’ai voulu savoir où cette vidéo a été tournée, ce qui n’était pas du tout indiqué dans les crédits de la vidéo sur YouTube. Mon petit travail d’investigation s’est fait en partenariat avec ChatGpt. Il n’a pas été en mesure de trouver tout seul le lieu exact où a été tourné la vidéo, mais notre collaboration a tout de même été fructueuse. Les premières déductions de ChatGpt étaient de situer la vidéo dans une zone rurale ou péri-urbaine de la préfecture d’Okayama. Le groupe Crab Club (蟹蟹) étant originaire d’Okayama, cela nous a rapidement orienté vers cette région. Il a ensuite déduit que la video à été tournée autour d’Ushimado (牛窓) près de Setouchi, car cette vidéo a été réalisée par le STUDIO TEPEMOK qui a ses bureaux basés à Ushimado. Nous avons ensuite recherché les temples avec pagodes à trois étages situés dans cette région. ChatGpt fait des erreurs d’appreciation mais a tout de même identifié que le temple Uetarasan Yokeiji (上寺山餘慶寺) à Setouchi (瀬戸内市) pouvait être celui que je recherchais. Il m’a ensuite fallu continuer les recherches précises par moi-même, en comparant les images de la vidéo et celles du temple. J’y reconnais la statue souriante du début de la video, la composition spatiale de l’enceinte du temple, et les roches placées comme des statues devant un des halls. La vidéo de Yasashisa in Gomenne a donc bien été tournée au temple Uetarasan Yokeiji de la ville de Setouchi dans la préfecture d’Okayama. Le temple bouddhiste Uetarasan Yokeiji a été fondé en 749 et appartient à l’école Tendai. Il est situé sur la montagne Ueterasan (上寺山) que l’on appelle également Jōjisan. Le temple est notamment célèbre pour sa pagode à trois étages (三重塔) et est classé bien culturel important de la préfecture d’Okayama. Une partie de la vidéo du single a été tournée au bord d’une rivière qui être celle de Yoshii. L’histoire ne dit pas si on y trouve des crabes.

images sans paroles (ε)

Le titre de cette série de billets impose que je ne parle pas des photographies que je montre mais comme d’habitude, je finis par me fatiguer moi-même de mes propres règles et j’aime m’en affranchir. Ces photographies ont été prises à plusieurs endroits de Tokyo, mais quelques unes d’entre elles proviennent de Ginza, dont l’iconique tour du Shizuoka Press and Broadcasting Center, construite en 1967 par Kenzo Tange. Ce bâtiment constitue la première concrétisation spatiale des idées métabolistes de Tange sur la croissance structurelle d’inspiration organique. La première photographie montre la superbe façade du Ginza Place conçu par Klein Dytham Architecture (KDa) et construit en 2016 à l’angle du carrefour de Ginza 4-Chōme. La façade de ce bâtiment de onze étages est composée de 5,315 panneaux préfabriqués en aluminium inspirés du sukashibori (透かし彫り). Le sukashibori est une technique artisanale japonaise de sculpture qui consiste en un travail de découpe créant des motifs ouverts dans une matière. Ces motifs laissent passer la lumière et l’air produisant des jeux d’ombre et de transparence. Ils sont souvent floraux, végétaux ou géométriques comme pour cette architecture contemporaine. Toujours à Ginza, j’avais déjà vu les chats astronautes de l’artiste Kenji Yanobe flottant avec leur vaisseau spatial faisant référence à la Tour du Soleil de Taro Okamoto au milieu du grand atrium central de Ginza Six. Cette installation intitulée BIG CAT BANG sera apparemment exposée jusqu’à la fin de l’été 2025. Je n’avais par contre pas remarqué une autre sculpture de chat à l’entrée du grand magasin. Ça aurait été dommage de la manquer. Je me demande bien ce que vont devenir ces chats voyageurs de l’espace après la fin de l’exposition de Ginza Six. Ils mériteraient une exposition permanente.

Au détour d’une rue d’Hiroo, j’aperçois une caméra de surveillance tombée au sol. Je regarde en l’air mais je ne vois pas de mur et de poteau desquels elle aurait pu tomber. Cela restera un mystère. On les remarque à peine mais si on fait un peu attention, on s’aperçoit très vite qu’on est filmé en permanence dans tous les coins de Tokyo. J’ai un peu de mal à comprendre que ce type de dispositif ne soit pas généralisé dans certains pays ayant en ce moment des soucis de sécurité intérieure. Les fameuses toilettes de l’arrondissement de Shibuya sont en ce moment recouverte de photographies d’elles-mêmes, pour une drôle de « mise en abîme ». Cette expression tellement utilisée dans le language des critiques littéraires et cinématographiques m’agacent un peu sans que je sache vraiment pourquoi. Enfin cette expression ne m’agace pas autant que le mot familier « dinguerie » qu’on entend de plus en plus, ou le fait d’utiliser la préposition « sur » au lieu de « à » pour des lieux (par exemple, j’habite sur Kyoto). Cette utilisation incorrecte donne l’impression d’une domination, ou d’un contrôle qui n’a pas leu d’être, sur l’espace, de suggérer une présence active plutôt que passive.

La dernière photographie montre une affiche du dernier single de Daoko intitulé Zense ha Busho (前世は武将). Elle montrait sur son compte Instagram une photo de cette affiche placée sur un mur temporaire d’un site de construction. J’ai vite reconnu le lieu à Shibuya, dans le quartier à Udagawachō, près du disquaire Manhattan Records. Je connais bien cette rue car j’aime venir vérifier si des nouvelles fresques ont été dessinées sur une des façades de ce disquaire. Je l’ai souvent prise en photo. Cette fois-ci, un petit groupe d’une dizaine de personnes se tenaient debout devant la fresque et j’ai remarqué une caméra. J’imagine qu’on était en train d’y tourner une scène d’émission télévisée, mais le tournage semblait être en pause. Parmi eux, je reconnais Noritake Kinashi (木梨 憲武) du duo comique Tunnels (ザ・トンネルズ). Il regarde dans ma direction de l’autre côté de la rue. J’hésite à lui faire un bonjour de la main, car je pense qu’il regardait plutôt dans le vide devant lui. Le single Zense ha Busho de Daoko est sympathique mais est loin d’être mon préféré de l’artiste. L’aspect kawaii de la voix de Daoko sur ce morceau et le jeu de guitare de Seiichi Nagai (永井聖一), guitariste du groupe Sōtaisei Riron (相対性理論) et membre de son groupe QUBIT, ne sont pas désagréable et finissent par convaincre après plusieurs écoutes. Comme elle le dit elle-même, ce morceau a un côté Pop espiègle au goût kitsch post-Shibuya-kei. Après avoir écouté ce morceau, YouTube me propose un autre single de Daoko, Rinko (燐光) sorti il y a trois ans en 2022. Ce morceau n’est pas présent sur un album et je ne le connaissais pas. Je suis beaucoup plus convaincu par la beauté orchestrale majestueuse de ce morceau fort d’une émotion mélancolique. Il a été composé par Shōhei Amimori (網守将平). Ce n’est pas toujours facile de suivre Daoko dans toutes ses activités musicales car elle est très active, notamment en collaboration avec d’autres musiciens et musiciennes.

J’avais par exemple manqué ce très beau duo avec Seiko Ōmori (大森靖子) intitulé Chikyū Saigo no Futari (地球最後のふたり) sur l’album kitixxxgaia de Seiko Ōmori sorti en 2017. J’adore la fusion entre les styles des deux artistes, Daoko apportant une partie hip-hop qu’elle maîtrise très bien. Le piano accompagnant le refrain est excellent donnant une dynamique remarquable au morceau. Du coup, j’écoute quelques autres titres de cet album kitixxxgaia, notamment le puissant single Dogma Magma (ドグマ・マグマ), que je connais déjà depuis longtemps. Ce single contient toute l’essence artistique et la démesure de Seiko Ōmori. Les nombreux changements de tempo et d’intensité du morceau créent une atmosphère à la fois théâtrale et chaotique qui est tout à fait passionnante. L’énergie déborde également dans tous les sens sur le morceau suivant Hikokuminteki Hero (非国民的ヒーロー) qui est un duo vocal avec Noko (の子), le leader du groupe Shinsei Kamattechan (神聖かまってちゃん). Il y a un esprit de rébellion punk dans ce morceau mêlant rock alternatif et éléments électroniques. J’adore particulièrement le final du morceau où le chant de Seiko semble inarrêtable, emportée par son propre mouvement et par les cris de Noko. Comme sur le premier morceau, celui-ci est teinté de provocation, illustrant la lutte contre les attentes sociétales et la quête de liberté individuelle. De l’album, je n’apprécie pas tous les morceaux, mais je m’arrête sur le douzième intitulé Kimi ni Todoku na (君に届くな), avec une approche orchestrée beaucoup plus posée. Son style y reste tout à fait unique. Je change ensuite d’album pour écouter le single Zettai Kanojo (絶対彼女) de l’album Zettai Shōjo (絶対少女) sorti en 2013. Ce n’est pas un morceau que je découvre car je l’écoute de temps en temps. Ce morceau Pop est beaucoup structuré que ceux mentionnés précédemment et est immédiatement accrocheur. On y trouve toujours ces parties parlés où Seiko semble s’adresser à elle-même.

Le nouveau single KURU KURU HARAJUKU de Kyary Pamyu Pamyu (きゃりーぱみゅぱみゅ), sorti le 18 juillet 2025, est une excellente surprise. Il est bien entendu composé, écrit et produit par Yasutaka Nakata (中田ヤスタカ), producteur de longue date de Kyary. Ce nouveau single marque le retour de Kyary après une pause de plus d’un an marquée par une naissance. Ce morceau a une approche très électronique, très techno qui me rappelle un peu l’ambiance de l’excellent Dodonpa (どどんぱ) sur l’album CANDYRACER de 2021, atypique dans la discographie de Kyary. Je trouve que Yasutaka Nakata est particulièrement inspiré et offre à Kyary des morceaux différents qui lui vont bien car elle parvient à garder son identité très marquée. Je la suivrais volontiers si son prochain album est entièrement dans ce style. J’ai de toute façon un faible pour Kyary depuis ses débuts et l’album plus récent Japamyu (じゃぱみゅ) sorti en 2018. Yasutaka Nakata m’a complètement bluffé sur le morceau 88888888, sorti le 29 août 2025, du groupe d’idoles PiKi (ピキ) formé en 2025 sous le label KAWAII LAB fondé par Misa Kimura. PiKi est un duo composé d’un transfuge de deux groupes de KAWAII LAB, à savoir Karen Matsumoto (松本かれん) du groupe FRUITS ZIPPER et Haruka Sakuraba (桜庭遥花) de CUTIE STREET. Rien ne laissait présager un morceau intéressant sauf que Yasutaka Nakata a composé à sa manière, en les fait chanter en chuchotements sur une musique électronique Dark Pop à la limite du witch house. C’est tout à fait inattendu et le morceau est tout bonnement excellent. PiKi passait à l’émission télévisée Music Station le Vendredi 29 Août 2025. Alors que je m’étais assoupi devant la télé pendant une partie de l’émission, les sons electro sombres de 88888888 m’ont soudainement réveillé. Le morceau semble avoir un lien avec la fameuse sortie 8 (8番出口) qu’on arrive pas à trouver.

On change de registre avec le nouveau single Crave de Minami Hoshikuma (星熊南巫) sorti le 16 Août 2025. Elle s’est échappée le temps d’un morceau de son groupe d’idoles alternatives Wagamama Rakia (我儘ラキア), mais ce n’est pas son premier single solo. La production du morceau est très lourde et intense en guitares donnant un ton sombre à l’ensemble. La voix comme toujours puissante de Minami arrive à s’en dégager pour apporter à l’ensemble quelque chose d’aérien. Et pour terminer cette excellente petite sélection, avouons-le, je découvre la musique solo de Yurina Hirate (平手友梨奈). Yurina Hirate était il y a quelques années la force motrice du feu-groupe d’idoles Keyakizaka46 (欅坂46), y apportant un style de performance intense très différent de l’image habituelle des idoles. Je n’ai jamais pu accrocher à un morceau du groupe mais j’imaginais bien un jour pouvoir apprécier la musique de Yurina Hirate. J’étais très distraitement attentif à ses sorties et tout à fait convaincu par son nouveau single. Le single I’m human est très beau avec une ambiance sombre et intense, et une dramaturgie renforcée par les images de la vidéo qui l’accompagne. Cette vidéo évoque la peur des comportements de masse et une certaine solitude humaine.

倍倍FAYE!

Lorsque je prends des photos la nuit dans le centre de Shibuya, il me revient toujours en tête une photographie prise en 2006 qui montrait le mouvement rapide d’une ombre sur le grand croisement de Shibuya la nuit. J’ai parfois l’impression que mes photographies les plus intéressantes ont déjà été prises il y a longtemps (il y a 19 ans dans ce cas là) et que mon regard actuel est trop usé pour pouvoir prendre des choses nouvelles. En y réfléchissant un peu, peut-être que, tout simplement, la mémoire de certaines photographies passées les embellissent à mes yeux. Oui, c’est plutôt cela. Sinon, je n’aurais plus qu’à raccrocher les gants une bonne fois pour toute. C’est que je me dis à moi-même pour redoubler de persévérance. Ces quelques photographies sont donc prises dans le centre actif de Shibuya où les gens se bousculent sans se toucher et où ceux qui courent devant pour se faire photographier au centre du grand croisement se font vite rattraper par les vagues humaines venant de toutes parts.

Je me suis demandé si NTS Radio avait consacré une émission de In Focus à Faye Wong (王菲). Une recherche rapide me confirme bien qu’un épisode datant du 18 Décembre 2020 lui est entièrement consacré et je m’empresse de l’écouter pour voir ce que NTS a bien pu sélectionner de sa discographie. Sans surprise, j’y découvre quelques pépites que je ne connaissais pas, à commencer par Sleepwalk (Universal Mix) (夢遊) extrait du EP Help Yourself (自便) sorti en 1997. Ce morceau est étonnant car il intègre une partie hip-hop sur laquelle vient s’ajouter la perfection vocale de Faye Wong. Le morceau est absolument génial, très dense en scratches hip-hop en tout genre contrebalancés par l’élégance et la maturité du chant en cantonais de Faye. Sa voix à la fois versatile et très affirmée me passionne de manière quasiment obsessionnelle. Si je devais également faire une playlist des morceaux que je préfère de Faye Wong, je mettrais pour sûr ce morceau ainsi que plusieurs autres comme le magnifique et mélancolique Guardian Angel (守護天使) du même EP Help Yourself (自便). Sur son album en mandarin Fable (寓言) sorti en 2000, je découvre le sublime morceau atmosphérique Chanel (香奈兒) qui est également sur la playlist de l’émission de NTS Radio. On trouve dans les morceaux de Faye Wong post 2000 une dramaturgie certaine, qui nous saisit complètement sur ce morceau Chanel. Il connaît même une version chantée par Faye en japonais intitulée シャナイア. Je sélectionne également quelques morceaux de l’album Lovers & Strangers (只愛陌生人), sorti en 1999 et également en mandarin, comme l’envoutant et enveloppant After the Beep (嗶一聲之後). La sérénité rêveuse avec une musicalité traditionnelle contraste carrément avec le morceau beaucoup plus agressif intitulé The Last Blossom (開到荼蘼) ouvrant cet album. Faye Wong s’aventure parfois vers du rock très orchestré, mais je pense qu’elle peut tout chanter et s’approprier.

L’ambiance musicale du morceau To Love (將愛) de l’album du même nom de 2003 me rappelle un peu les ambiances cyberpunk de Buck Tick à la même époque. La voix très enlevée de Faye arrive à transcender toutes ces ambiances, ici voguant vers des musiques indiennes mais mélangées avec beaucoup d’autres choses. De cet album, mon morceau préféré doit être le sublime Concealed Night (夜妝), à l’approche plus électronique. Ce morceau est également présent sur la playlist de NTS Radio. Je déborde de superlatifs pour la grande majorité des découvertes musicales mentionnées ici car cette musique est tout simplement hypnotisante. Sur cet album, on trouve quelques autres pépites musicales comme Leave Nothing (不留) et April Snow (四月雪). Sur l’album Faye Wong de 2001, le morceau Idiot (白癡) est un véritable ovni musical, un peu effrayant par sa densité musicale bruitiste et les déformations volontaires qu’elle impose à sa voix. Quand je parle de musique hypnotisante, ce morceau très particulier en est un bon exemple et entre dans ma longue liste des morceaux que je préfère de Faye Wong. Cet album est très versatile car après le rock très marqué du morceau Wings of Light (光之翼) ouvrant l’album, elle passe à des balades beaucoup plus légères comme Wait a Moment (等等) et vers une Pop plus lumineuse sur Wrong Number (打錯了). En écoutant ces associations musicales, je pense tout d’un coup à Sheena Ringo. Je ne reconnais pas vraiment une ressemblance car la langue chinoise en cantonais ou mandarin crée des ambiances très différentes, mais il reste un esprit d’ouverture un peu similaire qui me frappe tout d’un coup en écoutant cet album. Les deux n’ont pas de points communs à part celui d’avoir toujours été un peu rebelle dans leurs industries musicales respectives. Sur cet album, la sélection inclut également le magnifique One Way Street (單行道) dont le riff de guitare me rappelle beaucoup celui de The Cure sur le morceau From the Edge of the Deep Green Sea de l’album Wish (1992).

Musicalement, ces albums des années 2000 sont très denses par rapport à ceux des années 1990, beaucoup plus proches du rock indé. J’y reviens avec quelques morceaux de l’album en cantonais Random Thoughts (胡思亂想) de 1994, dont deux écrits par Cocteau Twins: Random Thoughts (胡思亂想) donnant son titre à cet album et surtout Know Oneself and Each Other (知己知彼) tout en subtilités et en nuances vocales. Cet album contient bien sûr le mega-single de Faye Wong, Dream Lover (夢中人) qui est la reprise du single des Cranberries utilisée pour le film Chungking Express de Wong Kar-Wai dans lequel elle jouait également. Et sur mon iPod, cette longue playlist commence par le morceau Pledge (誓言) de l’album Sky (天空) de 1994, sorti à la même époque que Random Thoughts mais chanté en mandarin. Ce morceau est beaucoup plus « jeune » musicalement, comme la vidéo un peu kitch montrant une Faye charmante ne tenant pas en place dans les rues de Hong Kong, comme pourrait l’être le personnage de Faye dans Chungking Express. Faye Wong est connue au Japon car elle a sorti quelques morceaux en japonais, mais j’ai été très amusé et satisfait d’apprendre qu’elle a inspiré sans le savoir elle-même le personnage de la diva éthérée Lily Chou-Chou du film All About Lily Chou-Chou (リリイ・シュシュのすべて) réalisé par Shunji Iwai en 2001. Dans une interview, il aurait révélé avoir écrit le scénario du film après avoir vu Faye Wong en concert à Hong Kong. Je m’étais posé la question de ce nom d’artiste qui n’avait rien de japonais et qui avait plutôt des résonances Chinoises. Tout paraît maintenant plus clair. Et voilà maintenant un lien inattendu qui se tisse entre des mondes artistiques que j’aime.

les créatures luminescentes d’Ichiko Aoba

Une fois n’est pas coutume, je me suis décidé au dernier moment d’aller voir Ichiko Aoba (青葉市子) en concert. Alors que Nicolas me disait qu’il avait l’intention d’acheter un de ses disques, je me suis moi-même rappeler que je n’avais pas encore écouté dans son intégralité son dernier album Luminescent Creatures sorti en Février 2025. Je me suis ensuite demandé si elle avait organisé une tournée nationale pour cet album car il est relativement récent. J’ai toujours eu envie d’aller la voir sur scène mais, je ne sais pour quelle raison, cette idée ne s’était pas concrétisée jusqu’à maintenant. Ichiko Aoba a en effet entamé une tournée japonaise qui vient juste de démarrer au Suntory Hall à Akasaka le 13 Août 2025. Je vois par chance qu’il reste quelques places pour le concert à Yokohama au Minato Mirai Hall (横浜みなとみらいホール) le Lundi 18 Août 2025. Comme il s’agit du dernier jour de mes petites vacances estivales, je trouve cette journée tout à fait adaptée pour terminer ces vacances en beauté. J’ai réservé ma place le Dimanche 17 Août pour le lendemain donc, sachant que la date suivante de retour à Tokyo était déjà complète. Il me faut environ une heure pour aller jusqu’à Yokohama Minato Mirai, mais ce long parcours en train m’a permis de me mettre dans l’ambiance du dernier album dont je ne connaissais que quelques morceaux. Comme le laisse clairement deviner son titre, cette tournée intitulée Reflections of Luminescent Creatures supporte directement ce nouvel album. Après les deux dates à Tokyo, celle de Yokohama puis deux à Osaka en Août, elle part vers Fukuoka, Hiroshima, Nagoya et Matsuyama en Septembre, puis Beppu, Sapporo, Kyoto, Morioka, Sendai en Octobre. En Novembre 2025, après deux dates au Japon à Kanazawa et Niigata, elle s’envole pour quelques dates en Amérique du Sud. Cette tournée est en fait mondiale, car Ichiko Aoba passera ensuite au Royal Albert Hall à Londres en Mars 2026 puis à Los Angeles en Avril 2026. Je vois malheureusement, comme d’autres artistes japonais, que les dates en Angleterre sont privilégiées par rapport à Paris, par exemple.

Le fait que la tournée se déroule dans des salles conçues pour la musique classique, avec une acoustique étudiée pour les formations orchestrales, me plaisait beaucoup. J’imagine très bien ces salles être en mesure de transmettre toutes les qualités musicales et les nuances vocales de l’artiste et sa formation. Elle est en effet entourée d’un groupe de musiciens pour cette tournée, parmi lesquels Tarō Umebayashi (梅林太郎) au piano et également co-créateur de l’album Luminescent Creatures. Tarō Umebayashi a en fait également co-composé, arrangé et produit l’album précédent d’Ichiko Aoba, Windswept Adan (アダンの風). Luminescent Creatures fonctionne en fait comme une suite conceptuelle de Windswept Adan, avec cette même atmosphère de paysages naturels marins inspirés des îles d’Okinawa. Depuis Windswept Adan, Tarō Umebayashi est venu enrichir l’univers sonore en apportant des instruments variés, sans pourtant altérer l’approche intimiste et profondément émotionnelle d’Ichiko Aoba. La formation de cette tournée se composait en tout de neufs musiciens entourant Ichiko: Tadashi Machida (町田匡) et Yurina Arai (荒井優利奈) aux violons, Rachel Yui Mikuni (三国レイチェル由依) pour l’alto et Yukinori Kobatake (小畠幸法) au violoncelle, Ikumi Maruchi (丸地郁海) à la contrebasse, Tomoyuki Asakawa (朝川朋之) à la harpe, Inae Jeong (丁仁愛) à la flûte et Manami Kakudō (角銅真実) aux percussions et aux chœurs. Le Minato Mirai Hall est une grande salle de concert d’environ 2000 places. Elle n’est certes pas aussi prestigieuse que le Suntory Hall d’Akasaka même si ces deux salles ont des points communs, comme la disposition en style ’vignoble’ avec le public disposé en terrasses tout autour de la scène et la présence d’un monumental orgue à tuyaux (celui de Minato Mirai ayant une forme de voiles de navire, en clin d’œil au port de Yokohama). Enfin, l’orgue n’était pas utilisée pour ce concert. Des effets de lumière représentant les créatures luminescentes entourant Ichiko y étaient projetés.

Je suis arrivé à Minato Mirai devant le grand hall vers 17h. L’ouverture des portes était à 17h30 pour un début de concert une heure après à 18h30. Ayant pris mon billet très tard, mon emplacement au dernier rang (sixième) du deuxième étage n’est pas idéal mais on a tout de même une bonne vue sur la scène permise par l’inclinaison des rangées. La boutique sur place vend divers goods mais j’avais de toute façon en tête d’acheter le CD de Luminescent Creatures. Il reste une bonne demi-heure avant le début de la représentation et donc assez de temps pour boire un verre de vin blanc à l’étage en observant le public tout autour de moi. Par rapport aux concerts récents auxquels j’ai assisté, le public est ici plus varié et cosmopolite, ce qui ne m’étonne pas vraiment. Tout comme Windswept Adan, l’album Luminescent Creatures a été revu par la presse musicale étrangère, en l’occurence Pitchfork, et sélectionné comme « Best New Music« . La beauté de la musique d’Ichiko Aoba traverse les continents avec la liberté et la fraîcheur d’une petite brise. Je rejoins ensuite ma place, assis entre un homme d’une soixantaine d’années et une jeune fille d’une vingtaine d’années. L’ambiance est calme et apaisée. On entend tout juste le fond sonore composé de bruits légers de cloches fūrin (風鈴). Sur la scène, des longues feuilles de fougère, avec ce qui pourrait être un os de baleine, sont placées devant les instruments et des petits éclairages montées sur des tiges. L’atmosphère pendant le concert nous donnera l’impression d’être au bord de l’océan le soir éclairé par quelques bougies.

Le concert démarre vers 18h30 comme prévu. Les musiciens entrent d’abord sur scène suivis par Ichiko vêtue d’une robe d’un rouge éclatant. Les applaudissements sont chaleureux et accompagneront chaque morceaux du concert. Elles interprète une vingtaine de morceaux pour environ 1h45, le tout ponctué par quelques messages au public. Elle joue la quasi totalité des morceaux du nouvel album Luminescent Creatures et un grand nombre de Windswept Adan, pour mon plus grand plaisir. Certains morceaux comme Porcelain, Sagu Palm’s Song ou encore Luciférine me donnent des frissons dès les premières notes. Quelques morceaux d’Ichiko Aoba sont littéralement beaux à en pleurer, et ça peut être parfois difficile de retenir ces émotions lorsqu’on écoute sa musique, surtout sur ces deux derniers albums qui ont une capacité à nous envelopper entièrement. La mise en scène avec projection d’effets lumineux est à la fois féerique et mystérieuse. Ichiko chante sans jouer d’instruments sur les premiers morceaux de Luminescent Creatures puis se tourne vers un clavier. On l’a verra ensuite jouer de la guitare électrique, une Fender rouge, ce qui était pour moi assez inattendu. Elle ne joue bien sûr pas de riffs endiablés et sa manière de jouer est proche de l’acoustique. Sa guitare acoustique n’est bien entendu pas très loin et elle en jouera en chantant sur de nombreux morceaux. Je me rends compte qu’un grand nombre de morceaux du nouvel album, comme tower ou aurora, me plaisent vraiment beaucoup. On y trouve une subtilité rare, une délicate sensibilité, une évidence qui ne se force pas, une beauté mélancolique qui sait rester légère. J’ai toujours eu le sentiment qu’Ichiko Aoba sera reconnue un jour comme trésor national (日本の宝). Ça peut paraître exagéré mais j’en ai la conviction début longtemps, depuis que j’ai découvert l’album Windswept Adan, qui est celui par lequel je suis entré dans son univers unique. On a en fait l’impression à travers ses morceaux qu’elle a un cœur pur, peut-être à cause de la lumière qui se dégage de son chant malgré la mélancolie souvent présente, et on le ressent même dans ses messages vers le public mélangeant reconnaissance envers tous ceux qui sont venus aujourd’hui et une certaine retenue. Les acclamations de la salle étaient nourries après le dernier morceau, le très beau SONAR du dernier album, pour la faire revenir sur scène avec son groupe. Elle interprète d’abord le morceau Seabed Eden, dans sa version réécrite en français par la musicienne et chanteuse française Pomme (de son vrai nom Claire Pommet). Je connaissais ce morceau mais on avait tout de même un peu de mal à reconnaître la prononciation française. Je ne connaissais pas le morceau suivant Asleep among Endives (アンディーヴと眠って) qui est un très beau single, à priori présent sur aucun album. Dormir parmi les endives, nous dit-elle dans ce morceau. Sur tous ces albums et sur les deux derniers en particulier, on la sent proche de l’environnement naturel qui l’entoure et qui fait partie entière de ses compositions. Sur certains morceaux, elle souffle même dans le micro pour imiter le bruit du vent. Elle fredonne aussi et on a le sentiment qu’elle suit très librement ses envies. Certains morceaux, comme prisomnia ou COLORATURA au début du set, n’ont pas de paroles intelligibles. Ichiko chante des sons et murmure comme des voix que l’on entendrait dans une forêt profonde remplie de créatures mystérieuses. Musicalement, COLORATURA est sublime et nous transporte dans un ailleurs dès les premières notes. De l’album Luminescent Creatures, je ne suis pas certain qu’elle ait interprété le deuxième morceau 24° 3′ 27.0″ N, 123° 47′ 7.5″ E car c’est un morceau court et certains morceaux du set s’enchainaient de manière continue. Ce titre étrange correspond en fait aux coordonnées d’un phare sur l’île de Hateruma (波照間島) au large de l’archipel d’Okinawa, au Sud des îles Iriomote, Taketomi et Ishigaki. Lorsqu’on vérifie sur Google Maps, on constate que ce phare est surnommé ’Ichiko Aoba Lighthouse’ (je ne sais pas s’il s’agit d’une appellation officialisée). Ce phare est le plus méridional du Japon se trouvant sur une île habitée. Ce morceau d’Ichiko Aoba reprend une chanson du folklore de cette île Hateruma. En y repensant, je pense qu’elle a bien interprété ce morceau car elle a évoqué une composition qui n’est pas d’elle, mais je ne sais plus à quel moment il se situait dans la setlist.

Outre le fait de ne pas mettre décidé un peu plus tôt pour pouvoir profiter du concert un peu plus près de la scène, le seul petit regret que je formulerais est la qualité de la climatisation de la salle. Il faisait une petite chaleur moite pas très agréable par moments. J’aurais aimé ne pas être dérangé par cela. Tout était très sobre, par rapport aux concerts que j’ai pu voir précédemment dans des Live Houses. Nous étions ici dans un hall de musique classique, ce qui explique cela. De ce fait, je ne me sentais pas dans l’idée de venir en short et en t-shirt. La majorité des spectateurs semblaient être dans ce même état d’esprit. Les photographies étaient strictement interdites pendant le concert, ce qui est nécessaire, et il n’y avait pas d’affiches à prendre en photo-souvenir à l’entrée du hall. Je me permets donc de montrer certaines photographies prises par Kodai Kobayashi (小林光大) sur ce billet pour illustrer mon propos, en supplément de celles que j’ai pris moi-même dans la salle encore quasiment vide. Et pour compléter ce billet, tout en écoutant Luminescent Creatures en boucle depuis quelques jours, terminons par quelques mots d’Ichiko Aoba adressés au public: « Soyez libres, suivez vos envies, profitez-en pleinement » (自由に、思いのままに、心ゆくまで楽しんでいってください).

Pour référence, je note ci-dessous la setlist du concert de la tournée Reflections of Luminescent Creatures d’Ichiko Aoba au Yokohama Minato Mirai Hall le Lundi 18 Août 2025:

1. pirsomnia, de l’album Luminescent Creatures
2. aurora, de l’album Luminescent Creatures
3. COLORATURA, de l’album Luminescent Creatures
4. Horo (帆衣), de l’album Windswept Adan
5. Parfum d’étoiles, de l’album Windswept Adan
6. mazamun, de l’album Luminescent Creatures
7. tower, de l’album Luminescent Creatures
8. Porcelain, de l’album Windswept Adan
9. FLAG, de l’album Luminescent Creatures
10. Chi no Kaze (血の風), de l’album Windswept Adan
11. Hagupit, de l’album Windswept Adan
12. Easter Lily, de l’album Windswept Adan
13. Sagu Palm’s Song, de l’album Windswept Adan
14. Dawn in the Adan, de l’album Windswept Adan
15. Adan no Shima no Tanjyosai (アダンの島の誕生祭), de l’album Windswept Adan
16. Luciférine, de l’album Luminescent Creatures
17. SONAR, de l’album Luminescent Creatures
18. Seabed Eden (French version, par Pomme), single
19. Asleep among Endives (アンディーヴと眠って), single
20. Wakusei no Namida (惑星の泪), de l’album Luminescent Creatures