des cerisiers mais également autres choses (4)

Lorsque j’approche de la station de Meguro, j’aime passer devant le Meguro Cinema (目黒シネマ). C’est un petit cinéma opéré par Okura Eiga Co. (大蔵映画株式会社) proposant des films indépendants et des classiques plus anciens du cinéma japonais et étranger. Ce cinéma de 100 places a été fondé en 1955 et a pris son nom actuel en 1976. J’aime entrer dans son hall composé d’un grand escalier pour y voir les affiches. L’affiche du film Tetsuo de Shinya Tsukamoto (塚本晋也) avait en fait attiré mon attention. A l’intérieur, une collection de posters des films de Shinya Tsukamoto est affichée. J’en ai déjà vu quatre: Tokyo Fist, Bullet Ballet, Tetsuo, Kotoko, et j’en avais parlé pour certains sur les pages de ce blog. Ce ne sont pas des films que l’on regarde à la légère pour se divertir. Tetsuo (The Iron Man) est certainement son film le plus réputé et a un statut de film culte. On ne ressort jamais complètement indemne d’un film de Tsukamoto. J’avais montré une photo de cette collection d’affiches sur X Twitter et j’ai été surpris de recevoir autant de « likes » (plus de 80). En fait, le réalisateur lui-même a été le premier a re-poster ma photo sur X Twitter, ce qui lui a forcément donné une visibilité certaine. Ce type de films sans concession attire admiration et haine, et X Twitter est très fort pour exacerber ces sentiments. Parmi les affiches du Meguro Cinema, j’aperçois également Paprika de Satoshi Kon et Ghost in the Shell de Mamoru Oshii, deux classiques incontournables du cinéma d’animation. Je reviendrais bientôt sur le monde de Ghost in the Shell et de son auteur Masamune Shirow dans un prochain billet.

Les derniers Sakura de cette petite série se trouvent au parc Tako (タコ公園) d’Ebisu. Nous avons vu très peu de cerisiers cette année. Nous aurons peut-être encore le temps d’en apercevoir si nous voyageons un peu plus au Nord, mais rien n’est prévu pour l’instant. En écrivant ces quatre courts billets, j’écoute à nouveau l’émission Liquid Mirror d’Olive Kimoto sur la radio web NTS. L’épisode du 1er Avril 2025 propose comme toujours un mélange de Trip-hop, d’Ambiant et de Dream Pop, et le mix est à chaque très inspiré.

des cerisiers mais également autres choses (3)

En passant vers l’entrée de l’Hôtel Meguro Gajoen également agrémenté de quelques cerisiers en fleurs, je remonte un peu plus vers l’église catholique de Meguro, qui était également un des objectifs de cette marche florale. Je voulais y passer pour adresser une dernière prière à un proche récemment disparu et pour lequel nous passerons une grande partie du week-end pour une sépulture bouddhiste. L’église St. Anselm Catholic Meguro Church (聖アンセルモ カトリック目黒教会) est un chef d’oeuvre de l’architecte Antonin Raymond. Elle a été construite en 1956. L’extérieur semble cependant avoir été rénové. La beauté se trouve à l’intérieur mais on ne peut malheureusement pas y prendre de photos. Je me pose sur un des bancs à l’intérieur pendant une vingtaine de minutes pour observer et apprécier autour de moi cette beauté brutaliste. Les longues lames de béton latérales laissent passer la lumière en quantité suffisante. Les imposantes poutres de béton sont impressionnantes. Mon attention se dirige ensuite vers l’autel au design minimaliste et symbolique mais recouvert en partie par une étrange surface courbe dorée jaillissant du sol. On peut voir quelques photographies de l’intérieur sur internet.

des cerisiers mais également autres choses (2)

Je ne vais volontairement pas du côté de Naka-Meguro près de la gare car la foule y est toujours immense et les branches de cerisiers ont été en partie coupées, ce qui amenuise l’effet de tunnel de fleurs au dessus de la rivière, étroite à cet endroit là. Je préfère marcher en direction de la gare de Meguro, avec en point de mire le grand Hôtel Meguro Gajoen. La foule y est de taille raisonnable et on ne se marche pas sur les pieds. J’ai eu le sentiment en voyant les cerisiers qu’ils n’étaient pas encore à leur pic de floraison, du moins les fleurs ne me semblaient pas aussi volumineuses qu’à l’habitude. Sur la rivière, un groupe de kayak navigue en prenant son temps. Je les envie un peu.

des cerisiers mais également autres choses (1)

De retour d’une petite semaine à Hong Kong, je pensais que les fleurs de cerisiers ne m’auraient pas attendus, mais elles n’étaient pas encore complètement tombées. De Hong Kong, je n’ai même pas eu le temps et l’occasion de prendre des photos de la ville. Je n’y étais pas pour du tourisme et je n’avais de tout façon pas amené mon appareil photo reflex. Le Samedi au lendemain de mon retour, je me précipite presque vers la rivière de Meguro pour voir à quel point en est la floraison. En chemin et en faisant des détours, je découvre d’autres cerisiers sur la rue Meiji et près de la gare de Meguro, mais je vois également autres chose. Voici donc une petite série de quatre épisodes qui se passera presque de commentaires, mais je ne peux que difficilement m’empêcher d’en écrire.

all night impermanence

Traverser la nuit, marcher vite dans la foule, ne pas s’arrêter, surtout pas, sous peine de se faire emporter, mesurer ses mouvements avec justesse pour ne pas avoir à s’arrêter, effleurer les autres sans les toucher ou si peu qu’ils ne s’en rendront pas compte, foncer comme une ombre dans les interstices qui se créent entre les corps mouvants d’un magma chaotique de flux multi-directionnels, fixer du regard loin devant soi pour prédire sa route comme des mouvements d’un jeu d’échecs, prévoir les prochains passages qui s’ouvriront et ceux qui se refermeront, ralentir au moment opportun et accélérer lorsque ça devient nécessaire, regarder le sens des regards des autres pour deviner leurs intentions, passer de justesse d’un sursaut quand la perfection des prédictions de trajectoire est mise soudainement en défaut, regarder furtivement les autres qui m’observent également pour prédire mes actions, activer son rythme lorsque la lumière verte clignotante installe une pression palpable pour tous ceux qui jaugent le temps qu’il leur reste pour franchir les grandes voies avant que les machines mécaniques viennent les faucher impitoyablement. Et tout cela, en prenant quelques photographies avant que le feu du grand carrefour zébré de Shibuya ne passe au rouge. Le carrefour se vide ensuite comme une mer qui s’est retirée, laissant place au silence avant la prochaine vague qui redoublera de vitalité, d’ardeur et de bruits mécaniques assourdissants, de tourbillons incessants et sans cesse renouvelés.

De retour d’une petite semaine à Hong Kong, j’écoute presque exclusivement quelques albums de Faye Wong (王菲), chanteuse et actrice Chinoise née à Pekin et vivant à Hong Kong. Je connais Faye Wong pour son rôle dans le film Chungking Express (重慶森林) de Wong Kar-wai, que j’avais découvert en même temps que Fallen Angels (墮落天使) du même réalisateur. C’était une période, au milieu des années 1990 où j’étais fasciné par les films de Hong Kong, que ce soient les comédies dramatiques comme ces films de Wong Kar-wai ou les films d’actions ultra-violents de John Woo, A Better Tomorrow (英雄本色), The Killer (喋血双雄), Bullet in the Head (喋血街头), Hard-Boiled (辣手神探), entre autres. J’adorais voir à l’écran l’acteur Chow Yun-fat mais j’ai toujours été fasciné par Tony Leung Chiu-wai, notamment par sa capacité à traverser les genres entre drame et action. Et il y avait Faye Wong, fille excentrique aux cheveux courts dans Chungking Express, travaillant dans un petit restaurant ouvert sur la rue nommé Midnight Express au pied des appartements Chungking. Dans Chungking Express, une histoire d’amour non-conventionnelle se crée entre Faye et un policier interprété par Tony Leung. Dans l’aéroport de retour de Hong Kong, l’idée me vient d’écouter l’album Sing and Play (唱遊, Chàng Yóu) de Faye Wong sorti en Octobre 1998, après avoir vu sa photographie de couverture au hazard de mon fil X Twitter. Le premier morceau Emotional Life (感情生活) me passionne immédiatement pour son ambiance et pour son chant enlevé en Mandarin. L’émotion que dégage sa voix est palpable. L’album ne maintient malheureusement pas cette intensité et part parfois sur certains morceaux vers des balades plus inoffensives. En fait de cet album de dix morceaux, tous chantés en Mandarin, j’en retiens six que je trouve excellents, comme le troisième morceau Sex Commandments (色誡). Je remarque rapidement une similitude certaine avec le style musical du groupe écossais Cocteau Twins. J’apprendrais assez vite qu’il y a des liens étroits entre Faye Wong et Cocteau Twins, car elle les cite comme influence. Faye a repris certains de leurs morceaux et Cocteau Twins a même composé pour elle. Les effets de voix sur le septième morceau Whimsical (小聰明) sont particulièrement marqués par l’influence de Cocteau Twins. C’est également un des grands morceaux de cet album. J’aime aussi beaucoup le morceau Child (童) qui conclut l’album, ayant un rythme plus marqué et électronique avec en accompagnant quelques extraits de voix de sa fille, alors très jeune. De cet album, je trouve les morceaux d’inspiration alternative extrêmement intéressants mais je suis un peu réticent aux morceaux pop un peu sentimentaux plus convenus. Sing and Play est le deuxième album sorti sur la major EMI. Ça m’a amusé de penser que Faye Wong aurait pu également faire partie des EMI girls (EMIガールズ) au même titre qu’Utada Hikaru et Sheena Ringo. Faye Wong est une grande pop star dans le monde sinophone, mais a également du succès au Japon, ayant même chanté en japonais.

J’écoute aussi son premier album chez EMI, tout simplement intitulé Faye Wong, sorti en Septembre 1997. Là encore, je passe certains morceaux mais j’en adore d’autres comme le deuxième intitulé You Are Happy So I Am Happy (你快樂 所以我快樂), qui prend son temps et est tout simplement sublime. Le morceau qui suit, Bored (悶) prend une ambiance rock indé très fraîche et enjouée, tout comme celui intitulé Fussy (小題大做). Cet album est entièrement chanté en Mandarin, sa langue natale, et ça ajoute énormément au charme de ces morceaux. La mélancolie du quatrième morceau Hangout (娛樂場) saisit tout de suite mais la musique nous amène ensuite vers d’autres horizons et ça nous transporte. Le morceau Nostalgia (懷念) écrit et composé par Elizabeth Fraser, Robin Guthrie et Simon Raymond de Cocteau Twins est un autre morceau particulièrement remarquable de l’album, concrétisant en quelques sortes l’influence mutuelle du groupe et de l’artiste. Ce morceau m’est en fait familier mais je ne suis pas certain de savoir où j’ai pu l’entendre. L’album Sing and Play contient quelques morceaux en Cantonais, en fait des auto-reprises de ses propres morceaux en Mandarin, mais ce n’est pas le cas sur cet album éponyme. La sélection de morceaux tirés des deux premiers albums sortis chez EMI constitue pour moi un album idéal que j’écoute sans cesse ces derniers jours.

Et il y a l’album Restless ou Fuzao (浮躁) sorti en 1996 sur le label hong-kongais Cinepoly Records. Cet album clairement alternatif avec certaines tendances expérimentales a été entièrement écrit et composé par Faye Wong et a eu un succès commercial plus mitigé. Il s’agit cependant de l’album préféré des fans véritables de l’artiste. L’album n’atteint peut-être pas les sommets de certains morceaux des albums mentionnés ci-dessus, mais il est artistiquement très cohérent, ce qui fait que j’aime la totalité de l’album. Là encore, Cocteau Twins a contribué des morceaux pour cet album, Fracture (分裂) et Spoilsport (掃興). Dès le premier morceau Impermanence (无常), qui inspire le titre de mon billet, on est épris de la beauté musicale qui s’en dégage. Le morceau suivant Fúzào (浮躁), donnant son titre à l’album, adopte un chant assez particulier qui est caractéristique de l’aspect un peu expérimental de l’album, tout comme le fantastique sixième morceau Where (哪兒). On reste tout de même souvent proche de la pop et ce morceau est immédiatement très accrocheur. Cet album se révèle en fait après plusieurs écoutes. Les nappes musicales ont ce petit quelque chose de mystérieux et de mélancolique qui me ramène à la cinéphile hong-kongaise de la fin de mon adolescence. Les guitares du court et inattendu morceau instrumental Uneasy ont ce côté très cinématographique. En avançant dans l’album, arrive ensuite le morceau Decadence (堕落) qui est pour moi le sommet de Fuzao. Quelle beauté presque irréelle! Dans son ensemble, cet album est très certainement mon préféré, mais j’ai en fait beaucoup de mal à m’échapper de ces trois albums car on y trouve beaucoup de moments magnifiques. Et s’il y a certains connaisseurs avisés de la musique de Faye Wong dans la salle (de cinéma), je suis preneur de recommandations tirées de sa vaste discographie. Je continuerais sinon par moi-même la découverte progressive de cette artiste.