the streets #15

Je reviens sur ma longue série photographique intitulée the streets qui n’a pas de cadre très précis à part celui de montrer des photographies de rues au sens large du terme, incluant architecture et street art lorsqu’ils se présentent à moi au détour des rues. Les fidèles de Made in Tokyo qui ont une excellente mémoire reconnaîtront certains lieux que j’ai déjà montré sur ces pages, à commencer par le premier bâtiment nommé Sky Cave, conçu par Ikawaya Architects. Cet élégant bâtiment à la toiture courbée créant une ouverture est situé près de la station de Yūtenji. Alors que je marchais dans le quartier, j’ai fait un détour exprès pour le revoir. Je n’avais pas noté l’adresse, ce que je fais rarement de toute façon, mais je le retrouve assez facilement en me remémorant les rues par lesquelles j’étais déjà passé. Au fond du quartier de Naka Meguro, je découvre par hasard un musée de sculptures contemporaines présentant la collection Watanabe composée de plus de 200 pièces d’une cinquantaine de sculpteurs. Je ne rentre pas à l’intérieur mais des espaces extérieurs accessibles autour du musée montrent plusieurs sculptures, dont un étrange arche d’une grande élégance difforme. Dans les quartiers résidentiels de Yūtenji, je retrouve également une résidence d’appartements nommée House of Quartz, construite en 2019 par Archisan. Cette résidence contenant à la fois des commerces au rez-de-chaussée et des appartements d’habitation ressemble à un ensemble de boîtes de béton posées les unes au dessus des autres sans alignement. Une autre particularité du bâtiment est d’avoir des ouvertures composées de grandes baies vitrées pivotante à 360 degrés, ce qui renforce l’ouverture de la résidence sur la rue.

En revenant vers Daikanyama, je passe une nouvelle vers la grande fresque murale montrant deux visages stylisés de femmes dessinés par l’artiste de rue berlinois El Bocho. Il s’agissait apparemment d’une commande du magasin Share Spirit (シェアースピリット) qui était situé en face au moment de la création de la fresque en 2016. Cette création s’était faite au même moment qu’une exposition de l’artiste à Tokyo dans le quartier proche d’Aobadai. Les couleurs de la fresque restent très vives et j’aime beaucoup la manière par laquelle la végétation au dessus vient progressivement recouvrir l’oeuvre sans la cacher. L’avant-dernière photographie est celle du building The Wall à Nishi Azabu conçu par l’architecte anglais Nigel Coates. Il s’agit de l’arrière du building que j’ai déjà pris en photo mais pas sous cet angle là, me semble t’il. Je ne sais pas trop ce qui m’attire dans l’arrière de ce building, mais l’envie de le prendre en photo me prend à chaque fois que j’y passe.

La dernière photographie prise près de Nogizaka est un mystère. Le bloc de béton que je vois devant moi de l’autre côté de la rue est très intriguant. Il est petit avec une forme d’escalier à une seule marche et est sans ouverture à part une petite trappe à air. Il y a tout de même une porte. Il est situé sur un terrain vague délimité par un muret. Ce muret est assez bas pour laisser entrevoir que le terrain est laissé à l’abandon, gagné par les hautes herbes. Les bâtiments tout autour sont par contre récents. On note parmi ces bâtiments une grande tour de béton sans fenêtres apparentes. Ce grand bâtiment de béton de l’autre côté du terrain vague et le petit donnant sur la rue ne sont apparemment pas connectés. J’imagine qu’il s’agit d’un terrain en attente d’une construction, mais cette attente semble être interminable vue la hauteur des herbes sauvages. La petite porte métallique donnant sur le terrain est cassée et est même sortie en partie de ses gonds. Je passe devant une première fois puis me retourne car l’idée saugrenue me vient en tête d’essayer d’ouvrir cette porte. La rue est déserte donc il ne coûte rien d’essayer de l’ouvrir. Je tourne la poignée ronde, mais elle ne s’ouvre pas. Elle doit être cassée. J’abandonne et reprends ma route le long de la grande rue qui se termine sur un tunnel routier menant jusqu’au grand cimetière d’Aoyama. Une intuition soudaine me pousse à regarder une dernière fois derrière moi en direction du bloc de béton si mystérieux, avant de m’engager le long du tunnel. J’aperçois tout d’un coup une personne vêtue de noir marchant le long du muret. Je la distingue plus précisément alors qu’elle s’approche petit à petit de la porte métallique donnant sur le terrain vague. C’est une jeune femme aux cheveux blonds presque couleur d’or avec quelques mèches noires lui cachant une partie de l’oeil gauche. Je devine que ses cheveux sont longs. Elle est habillée d’une longue robe noire un peu bouffante au niveau des manches et avec certains motifs blancs que je ne parviens pas à bien distinguer en raison de la distance. Elle marche d’un pas vif malgré ses boots surélevées. Elle s’arrête devant la porte, fait une pause, regarde derrière elle et sur le côté. Elle doit constater qu’elle est seule dans cette rue car elle ne semble pas m’avoir vu. Elle saisit la poignée des deux mains et l’ouvre d’un geste brusque qui l’a fait légèrement perdre l’équilibre. La porte se referme et elle disparaît de ma vision. Mon regard reste fixé sur la porte refermée derrière elle. Elle me fait penser à un ange noir aux cheveux de lumière apparaissant soudainement comme une vision imaginaire puis disparaissant ensuite aussitôt dans la profondeur des rêves. Mais ma vision était ici bien réelle, il n’y a pas de doutes. Je suis en fait presque sûr d’avoir déjà vu cette jeune femme habillée de noir quelque part mais je n’en ai pas de souvenir exact, seulement une intuition forte ou une impression de déjà-vu.

Je décide de revenir sur mes pas en direction de la porte. Peut-être que l’ange noir l’a laissé ouverte derrière elle. Je vais passé discrètement le long du muret pour voir si elle se trouve sur le terrain vague parmi les hautes herbes. Je pourrais peut-être entrevoir son visage et la reconnaître, ou du moins me souvenir de l’endroit où je l’ai déjà vu. Je m’approche avec une précaution qui n’a pas lieu d’être car la rue est toujours vide de monde. Je longe maintenant le muret mais ne voit personne sur le terrain vague. Elle est peut-être entrée à l’intérieur du bloc de béton. Je reviens sur mes pas vers la porte donnant sur la rue. Si cette frêle jeune fille a réussi à ouvrir cette porte, je devrais être en mesure d’en faire de même. Je saisis la poignée ronde des deux mains, la tourne légèrement puis tire la porte d’un geste vif. Elle s’ouvre en fait plus facilement que je ne le pensais. Je la referme aussitôt derrière moi. Il me reste maintenant à trouver une bonne excuse de me trouver à cet endroit si on venait à m’y surprendre soudainement. Je pourrais dire que je pensais que ce bâtiment était des toilettes publiques. Après tout, Tokyo est rempli de ces toilettes au design particulier et pourquoi pas brutaliste comme celle-ci. Je peux donc ouvrir tranquillement la porte de ces toilettes nouvellement inaugurées par moi-même. La porte n’est pas fermée. Je l’ouvre doucement avec un peu d’hésitation. L’espace intérieur est exiguë et sombre. Une petite lampe est placée sur une table ronde dans un coin du bloc de béton. Sur le mur, une grande carte de Tokyo est épinglée. Elle est écornée sur les bords et je constate malgré l’obscurité ambiante que cette carte est usée à certains endroits, comme si on avait trop souvent touché du doigt certains lieux de la carte. Il n’y a pas d’annotation. Cette carte reste vierge mais elle est assez ancienne. Je n’y retrouve pas des complexes qui ont pourtant plus de vingt ans comme Roppongi Hills ou Tokyo Mid-Town. Le sol est carrelé de grandes dalles grisâtres. Sur la gauche de la table, un escalier descend vers un sous-sol. On devine une faible lumière au bout de cet escalier mais il m’est difficile d’entrevoir combien de marches le composent. « お先にどうぞ » me dit soudainement une faible voix derrière moi, m’invitant à prendre les devants et à descendre ces escaliers. Elle me surprend et me fait sursauter. Je me retourne aussitôt. Devant moi, se tient l’ange noir de tout à l’heure. Son visage est pâle et ses traits de visage très fins et doux, malgré un maquillage rougis autour des yeux. Ses cheveux d’or illuminent la petite pièce sombre d’un étrange halo de lumière. Sa mèche noire cache une partie de son visage. Elle me regarde mais son regard est vide. Son sourire est figé. Il est apaisant et repousse toute crainte. Elle me tend une main. Elle est blanche et fine avec des ongles vernis de couleur noire. Je ne sais pas si je dois lui saisir la main, mais je le fais sans réfléchir en la regardant dans les yeux. Sa main est glacée comme si aucune vie ne la traversait. Aucun mot ne sort de ma bouche car je suis comme hypnotisé. Je ne ressens en fait pas le besoin de briser le silence intense de la pièce. Mais les pensées se bousculent dans mon cerveau. Est ce possible qu’elle m’attendait ici? Peut-être m’avait elle vu au moment où elle a ouvert la porte donnant sur la rue. Ceci importe peu maintenant et l’idée ne me vient même pas de lui poser la question. Ce qui m’intrigue maintenant beaucoup, c’est cet escalier devant moi.

Sentant peut-être mon hésitation à descendre le premier, elle prend les devants. Sa main m’échappe alors qu’elle descend la première marche. Elle descend l’escalier doucement et avec beaucoup de précaution. Je la suis deux marches derrière elle en fixant le haut de sa chevelure d’or comme point d’accroche. Il n’a pas de rambarde pour se retenir mais l’escalier n’est heureusement pas très pentu. Je me dis tout d’un coup qu’elle ressemble à la chanteuse Nyamura qui elle-même semble être tirée d’un personnage irréel de manga pour filles. L’escalier est plus long que je ne le pensais. J’ai l’impression qu’on a déjà descendu plus de cinq étages et la fin n’est pas proche. L’ange noir aux cheveux d’or s’arrête soudainement et se retourne pour me regarder dans les yeux. Elle ne dit pas un mot mais me regarde avec le même sourire un peu figé qui semble pourtant sincère. Cette sincérité me rassure et me fait continuer à la suivre dans ce monde inconnu. Elle semble convaincue que je la suis et reprend donc la descente lente des escaliers. On arrive finalement à la première marche de cet escalier, au niveau d’une petite pièce entourée de murs en béton brut. La lumière y est tamisée. Je remarque tout de suite la présence d’un vieil homme en costume noir assis sur un long fauteuil de cuir noir capitonné d’un style rétro. Il ne me regrade pas et semble perdu dans ses pensées. Il n’a peut-être pas remarqué mon arrivée dans la pièce. La jeune fille vêtue de noir qui m’a accompagné jusqu’à maintenant me fait signe de m’asseoir sur une chaise en bois mat avec accoudoirs. Au centre de la pièce, une table basse de verre est posée sur un tapis persan de couleur rougeâtre. Sur le mur derrière le sofa de cuir, je reconnais une représentation approximative des grandes falaises d’Etretat. Le dessin est réussi mais je ne parviens pas à reconnaître Etretat, du moins l’image que j’en ai car je n’y suis jamais allé. On pourrait penser qu’il s’agit d’une peinture effectuée à partir d’un souvenir vague de ces fameuses falaises. Le vieil homme aux cheveux blancs dégarnis ne bouge pas, les mains posées sur les genoux. Il est en attente de quelque chose ou de quelqu’un.

Mon ange noir se dirige vers le vieil homme et lui chuchote quelques mots à l’oreille que je ne parviens pas à comprendre et lui donne une enveloppe blanche de format B5. Le vieil homme hoche la tête pour indiquer sa compréhension. Je le regarde et pendant ce laps de temps, la jeune fille quitte la pièce sans que je m’en rende compte. Elle a dû s’éclipser par l’unique porte de la pièce. Le vieil homme tourne finalement son regard vers moi. Il ouvre délicatement dans un mouvement lent l’enveloppe et en retire un papier imprimé de quelques phrases. Il dépose le papier sur la table basse et le dirige dans ma direction. Je comprends qu’il faut que je lise ce texte. Il est écrit en japonais et en anglais. Il s’agit d’un avis du Comité d’observation du Tokyo parallèle 「パラレル東京観測委員会」. Je le lis très attentivement pour être sûr de ne rien manquer. En résumé, le papier me fait part du fait que le Comité a bien pris acte des découvertes que j’ai pu faire ces dernières années de différents lieux du Tokyo Parallèle et que j’ai écrit des articles à leur propos sur mon site internet personnel. Le Comité me demande de ne plus partir à leur recherche, de ne plus écrire à leur sujet et de nier leur existence. En regardant le vieil homme qui me fixe maintenant dans les yeux d’un air sévère, je ne peux m’empêcher d’essayer de me justifier. Les lieux du Tokyo Parallèle ne se découvrent que par hasard et les découvertes ne sont pas intentionnelles. Je dirais même que plus on les cherche, moins on les trouve et que les quatre ou cinq lieux découverts dans Tokyo jusqu’à maintenant l’ont été par un pur hasard. Disons que je m’y sentais attiré, comme ça pouvait être le cas cette fois-ci pour ce mystérieux bloc de béton. Tout le problème, lui dis-je, sans aucune réaction de sa part, est que ces lieux intrigants apparaissent sur mon chemin sans que je les recherche. Son absence totale de réaction m’oblige à abdiquer. Je lui déclare finalement que je mentionnerais désormais sur mes potentiels nouveaux articles au sujet de ce Tokyo Parallèle, qu’il ne s’agit que de pure fiction et l’existence même d’un éventuel Tokyo Parallèle ne serait que pure affabulation de ma part. Ces quelques mots semble satisfaire le vieil homme. Il me fait signe de la main de me diriger vers la petite porte. Je me lève aussitôt en le remerciant avec un sourire forcé. La petite porte s’ouvre avant que je ne l’atteigne. L’ange noir aux cheveux d’or m’attendait à la porte. « 一緒に帰りましょう » me dit elle d’une voix douce, que je devine souriante, pour m’indiquer qu’il est temps de rentrer. La pièce donne sur un long couloir étroit couvert de vitrages de chaque côté. Je comprends que ce passage se trouve entre les deux voies de la ligne de métro de Chiyoda au niveau de la gare de Nogizaka. On aperçoit les quais du métro des deux côtés mais les usagers attendant leur train sur les quais ne nous voient pas. L’ange noir se retourne vers moi et me confirme que cet endroit fait partie du Tokyo Parallèle et que notre présence entre les voies est transparente pour les usagers. L’impression du temps qui passe est ici très différente. Je le constate très vite au passage d’un train qui est extrêmement ralenti par rapport à la normale. Les vitrages du couloir décrivent en sur-impression les sentiments non exprimés des usagers des trains dans un défilement semblable aux vidéos du site Nico Nico Dōga. Les bonheurs cachés et les malheurs enfouis sont représentés par écrit par des textes défilant sur les longs vitrages de chaque côté du couloir. Elle m’indique que ce couloir permet de connaître les sentiments les plus profonds des habitants de Tokyo, pour entrevoir leurs peurs et leurs aspirations. J’essaie de ne pas trop y faire attention pour ne pas me laisser emporter dans ce tourbillon de sentiments. Elle m’explique également que le couloir contient 46 grands vitrages interconnectés, 23 de chaque côtés, donnant sur la station de Nogizaka. Nous les traversons rapidement jusqu’à une dernière porte métallique. Avant de l’ouvrir, mon ange noir se tourne à nouveau vers moi. « 雨宮夢子です!またよろしくね ». Elle s’appelle Amemiya Yumeko. Peut-être qu’un jour prochain, je pourrais rejoindre le Comité me dit-elle. Je ne sais pas si je le souhaite vraiment mais je suis en tout cas heureux d’avoir fait connaissance d’une alliée dans mes découvertes involontaires du Tokyo Parallèle. Elle me laisse maintenant ouvrir la porte métallique et se retire doucement. J’ouvre la porte sans me retourner. Un autre escalier monte dans le noir. Il est long mais je maintiens mon rythme d’ascension. J’aperçois finalement un signe lumineux indiquant une porte de sortie. « 8番出口 », pour Sortie numéro 8, est indiqué sur la porte. Elle donne sur un des couloirs de la station de Nogizaka. La sortie n’est bien sûr indiquée sur aucun plan de la station car elle n’existe pas officiellement. Je referme la porte donnant sur le couloir du métro. Rien n’est inscrit sur ce côté de la porte et aucune poignée permet de l’ouvrir depuis le couloir. Il ne s’agit que d’une sortie. Je viens de refermer derrière moi un monde de mystère et je ne sais pas si l’occasion de revoir l’ange noir Amemiya Yumeko se représentera de si tôt. En attendant une prochaine rencontre hypothétique, je reprends ma marche dans les couloirs de la station de Nogizaka jusqu’à la sortie la plus proche. Je sors de mon sac mon iPod et mes écouteurs. Dans ma playlist, quelques morceaux de Nyamura sur son premier album Another Seraph.

L’étonnant album Flesh de cyber milkchan (Cyber Milk ちゃん) m’a donné envie d’écrire le texte ci-dessus, qui je le rappelle n’est que pure fiction et affabulation de ma part. L’album Flesh est sorti le 12 Mars 2025 et contient 10 morceaux électroniques laissant une grande part à l’instrumental à tendance expérimental, mais sur lesquels cyber milkchan vient y ajouter sa voix éthérée et rêveuse. L’ambiance de chaque morceau nous transporte dans un autre monde, que j’imagine loin de toute réalité. La voix de cyber milkchan y est toujours modifiée, ce qui renforce ce sentiment d’irréel. L’excellent premier morceau intitulé Supernal Form nous plonge tout de suite dans cette ambiance à la fois futuriste et vaporeuse. Les morceaux s’enchainent dans une grande unité stylistique même si chaque morceau a été composé par des musiciens différents. Le chant de cyber milkchan parvient à créer ce trait d’union entre chaque morceau qu’on pourrait croire avoir été composé par la même personne. Le quatrième morceau Ecstatic Heart Beat est très certainement mon préféré. Il est même assez fabuleux dans sa composition. J’aime particulièrement la manière par laquelle le beat électronique se désynchronise et se synchronise et la voix étrange de cyber milkchan répétant des phrases similaires de manière répétitive dans la deuxième partie du morceau, un peu comme sur le morceau Sunkisssed dont je parlais dans un billet précédent et par lequel j’ai découvert cette artiste. Cette ambiance est vraiment tres particulière et les morceaux n’ont en général pas une composition classique, à part peut-être le neuvième morceau puffy thoughts qui prend des accents plus pop. L’album est en fait assez différent de ce que j’avais initialement imaginé avant la première écoute, mais j’aurais pu tout de suite deviner une approche expérimentale en voyant l’étrange photographie de couverture où on la voit porter un morceau de viande à la main. Cette photographie a été prise par Isotec81.

Comme mentionné ci-dessus, je commence également l’écoute du premier album de Nyamura intitulé Another Seraph, sorti le 3 Mai 2025. Les quelques morceaux que j’ai découvert sont assez fidèles à ce que j’imaginais de Nyamura. On retrouve par exemple sur le très beau cat reincarnation une atmosphère mélancolique un peu similaire au morceau you are my curse, dont j’avais parlé dans un précédent billet. En fait, l’album part également vers d’autres directions avec l’excellent Chō Digital Chõ Detox (超デジタル超デトックス) composé par Sasuke Haraguchi. Il y a quelque chose de très ludique et sautillant dans le rythme de ce morceau, mais il est en même temps dense et complexe. Le phrasé rapide de Nyamura et l’aparté local sur les complaintes du digital rendent ce morceau particulièrement attrayant. Sasuke Haraguchi est un des compositeurs dont on voit souvent le nom évoqué, tout comme KOTONOHOUSE sur le morceau S.O.S.G.A.L que Nyamura interprète avec Rinahamu (苺りなはむ). Le morceau se tourne plutôt vers l’hyper pop, qui apporte un contraste que j’aime beaucoup avec les voix éthérées de Rinahamu et dans une moindre mesure de Nyamura. La vitesse des passages rappées m’impressionne sur ce morceau en particulier et garde le dessus sur l’hyperactivité pop de la composition musicale. Je vois assez souvent Rinahamu intervenir sur des morceaux d’artistes que j’aime comme 4s4ki, ce qui m’a poussé à découvrir l’excellent morceau RAD RAD, sorti en 2024, du groupe BPM15Q. BPM15Q se compose en fait de Rinahamu et de nicamoq (にかもきゅ) au chant, et elles ont des voix au kawaiisme assez similaire. Plusieurs morceaux sont composés par Teddyloid, dont celui que je mentionne. Je ne forcerais personne à l’écouter car il faut accrocher à ce type de voix, mais les apparences initiales évoluent très vite lorsque le beat de Teddy Loid se fait plus puissant et disruptif. Au passage, je n’avais pas remarqué que Rinahamu avait participé à la première formation de BiS de l’agence Wack, à la même période que First Summer Uika (ファーストサマーウイカ), mais elle prenait le nom de Rina Yokoyama (ヨコヤマリナ). Et en parlant de Teddyloid, je ne pouvais pas passer à côté de l’excellent single Act (アクト) qu’il a composé avec Giga pour DAOKO. Le chant de DAOKO tantôt rappé, tantôt chanté, est habilement volatile et versatile. Quelle dextérité vocale et quelle aisance! On sent une synchronisation au centième de millimètres entre la composition électronique super dense et le chant de DAOKO qui ne l’est pas moins. En parlant de Nyamura et cyber milkchan que j’avais découvert grâce au single GALFY4, je ne peux pas louper un détour vers la musique de KAMIYA qui menait ce morceau. KAMIYA évolue désormais dans une formation nommée XAMIYA avec Xansei. J’écoute le single Ron sorti en Octobre 2024, qui adopte des sons plus rocks mais mélangés d’une electro un peu French touch. Le « Ready or Not, I don’t care » que scande à répétition Airi Kamiya pendant le refrain de ce morceau est particulièrement convainquant et a du très certainement convaincre le public américain du festival SXSW où le groupe se produisait avec le délégation japonaise. Bref, musicalement, je ne sais plus où donner des oreilles tant je découvre de bonnes choses.

J’étais en fait venu à Nogizaka pour aller voir une exposition d’architecture consacrée à Kazuo Shinohara (篠原一男) se déroulant à la Gallery MA (TOTOギャラリー・間). L’exposition s’intitule Inscribe Eternity in Space (空間に永遠を刻む) et se déroule du 17 Avril au 22 Juin 2025. Le titre de l’exposition fait référence au fait que l’architecte, dans le Japon des années 1960, a affirmé une vision architecturale centrée sur la pérennité de l’espace, en opposition au courant métaboliste de l’époque qui prônait plutôt une architecture en constante évolution. L’exposition nous présente quelques unes de ses oeuvres architecturales emblématiques comme House in White (白の家) et House of Earth (地の家), qui expriment ces archétypes spatiaux durables, ces maisons étant encore préservées actuellement. Dans le monde actuel de l’éternelle reconstruction, cette pensée à long terme est très inspirante. Le jour de ma visite, les organisateurs de l’exposition proposaient une visite guidée de l’exposition, ce qui permettait de comprendre un peu mieux la pensée de Kazuo Shinohara et les concepts ci-dessus appliqués à son architecture. L’assistant curateur Koshiro Ogura (小倉宏志郎) nous guidait en japonais pendant une quarantaine de minutes pour nous présenter les oeuvres mises en avant sur les deux étages de la galerie MA. Parmi les architectures présentées, il y avait bien sûr House in Uehara que j’avais découvert dans les rues de Yoyogi-Uehara il y a plus de dix ans lors d’une longue quête d’une autre maison emblématique de Kazuo Shinohara, House in a Curved Road. J’avais été fasciné par les poutres intérieures de béton de House in a Curved Road vues seulement en photo, ce qui m’avait poussé à partir à sa recherche, bien que de l’extérieur, rien ne laisse présager de la beauté artistique de l’espace intérieur. J’en avais tiré une série de billets intitulée À la recherche de la maison sur une rue incurvée, que je garde précieusement en mémoire comme des bons moments alors que j’avais à l’époque deux heures de libre tous les samedi (二時間だけのバカンス) pour marcher dans ce quartier. House in Uehara, habitée par le photographe Kiyoji Otsuji (大辻清司), possède également des poutres de béton brut un peu similaires et devenant obliques au deuxième étage. Il y a clairement une dimension artistique, et non purement fonctionnelle, aux espaces créés par Kazuo Shinohara, et je pense que c’est ce qui m’attire le plus dans son architecture. La galerie MA n’est pas très grande mais possède une terrasse sur laquelle une chronologique de ses oeuvres est affichée. On pouvait également lire un grand nombre de pensées de l’architecte, écrites comme des slogans en graffiti sur les murs. J’en note quelques uns comme Symmetry as strength (シンメトリーというのは力) qui me parle beaucoup, A house is a work of art (住宅は芸術である) qui correspond bien à l’approche artistique de l’architecte, ou encore Progressive anarchy (プログレッシヴ・アナーキー) dont la signification me laisse un peu plus interrogatif. On peut accéder au quatrième étage du building pour la deuxième partie de l’exposition depuis un escalier de la terrasse donnant sur une passerelle métallique suspendue. La deuxième partie se concentre sur la maison personnelle de Kazuo Shinohara à Yokohama avec maquette, reconstitution de quelques éléments mobiliers qu’il a conçu et de nombreux croquis, notamment de son dernier projet avant sa mort en 2006. Kazuo Shinohara a conçu principalement des maisons individuelles mais j’avais également photographié le futuriste Centennial Hall de l’Université Tokyo Institute of Technology (東京工業大学) à Ōokayama. Shinohara y a fait ses études et y est devenu professeur pendant de nombreuses années depuis 1970. De l’exposition, j’aurais bien ramené le gros bouquin commémoratif des cent ans de sa naissance (416 pages en japonais et un booklet de 60 pages en anglais) mais le prix et l’encombrement ont été dissuasif. D’autant plus que j’ai acheté plusieurs livres ces derniers mois, dont je n’ai d’ailleurs pas encore parlé sur Made in Tokyo.

a bustling life between empty spaces

Dans les centres urbains à la nuit tombée, les faisceaux électriques de lumière s’assimilent à des réseaux de neurones interconnectant les êtres de manière indécelable. Ces réseaux se construisent au gré des flux et se font plus denses et complexes dans les zones névralgiques de la ville. Ils sont pourtant fragiles et incertains, se brisant aux moindres passages humains venant interrompre ces flux, puis se recomposant ensuite inlassablement. Et au milieu de ce brassage, se crée une nouvelle vie dense et imprévisible, mais qui se construit progressivement et s’organise pour bientôt devenir indispensable.

Ces réseaux de neurones ici imaginaires me viennent en tête en regardant ces quelques photographies alors que je me dirige vers Setagaya pour une exposition dédiée au mangaka Masamune Shirow (士郎正宗). Je n’ai pas particulièrement l’habitude de me précipiter aux jours d’ouverture de nouvelles expositions mais c’est pourtant ce que j’ai fait pour celle dédiée au mangaka Masamune Shirow au Setagaya Literary Museum. L’exposition intitulée ‘The Exhibition of The World of Shirow Masamune -“The Ghost in the Shell” and The Path of Creation-’ (士郎正宗の世界展〜「攻殻機動隊」と創造の軌跡〜) est une grande rétrospective de son œuvre, en collaboration avec Parco et l’éditeur Kodansha. J’y suis donc allé le Samedi 12 Avril 2025 pour l’ouverture. L’exposition est en cours jusqu’au Dimanche 17 Août 2025 et vaut très clairement la visite pour les amateurs du monde de Masamune Shirow.

Les portes automatiques du musée de Setagaya nous accueillent par un message (やってやろうじゃないの!) du major Motoko Kusanagi (草薙素子), l’héroïne principale de Ghost in the Shell, humaine cybernétique équipée d’un corps entièrement artificiel. Elle nous invite à ne pas jouer aux pleutres et à s’engager avec elle, certainement dans une nouvelle mission de lutte contre la cybercriminalité au côté de la Section 9 de la Sécurité Publique (公安9課) qu’elle commande brillamment. J’ai hésité à entrer car cette mission ne me semble pas être de tout repos. Je me suis tout de même ravisé car je ne suis quand même pas venu jusqu’ici pour rien, ayant un billet pour l’exposition réservé à l’avance. Ces portes automatiques sont en tout cas une bonne entrée en matière, et nous étions plusieurs à attendre qu’elles se referment pour pouvoir prendre une photo. J’avais donc déjà ma réservation en poche pour la visite. Les visites ne se font en fait que par réservation préalable à une heure prédéfinie, ce qui évite l’attente et une congestion trop importante dans les salles du musée. J’imagine que nombreux étaient ceux qui attendaient une exposition rétrospective de l’oeuvre de Masamune Shirow. J’en faisais partie et même si je n’ai jamais formulé cette attente dans mon esprit, elle était bien là enfouie dans mon subconscient.

Mon intérêt pour l’oeuvre de Masamune Shirow remonte à l’année 1994 avec la première publication française du manga Appleseed chez Glenat en Juin 1994, suivie quelques mois plus tard par Orion en Septembre 1994. Ghost in the Shell est sorti quelques temps après et en parallèle, les manga Black Magic M66 et Dominion Tank Police sont sortis chez Tonkam en 1994 et 1995 respectivement. J’ai été tout de suite admiratif et fasciné par les univers cyberpunk créés par Shirow, avec des détails impensables que ça soit graphiquement ou dans les textes, où pratiquement chaque page est annoté de détails techniques ou scientifiques. Shirow nous donne vraiment l’impression que les mondes qu’il crée existe vraiment et qu’il en est revenu pour nous les expliquer en détails. Il y a bien sûr la beauté des dessins, que ça soit les figures féminines fortes parfois mi-humaines comme Motoko Kusanagi dans Ghost in the Shell, Dunan Knut dans Appleseed, ou encore Seska dans Orion, mais également la beauté graphique des mécha cyborgs, des robots Tachikoma supportant les troupes d’élites anti-terroristes, des véhicules futuristes évoluant dans des villes imaginaires denses et grandioses. Dans ma collection de Masamune Shirow, restée en France, il y a également le superbe art book Intron Depot 1 que j’ai maintes fois parcouru des yeux comme une œuvre d’art. Il y a beaucoup de choses pour nourrir l’imaginaire dans les univers créés par Masamune Shirow, et parfois même trop car il n’est pas rare de se perdre dans les intrigues politiques et les notes explicatives compliquées. L’important est de se laisser imprégner par ces personnages et ces mondes, et le voyage en sera tout autant déroutant que fascinant. Je n’ai pas lu beaucoup de manga pendant mon adolescence mais ceux de Masamune Shirow comptent parmi les tous meilleurs. Ils sont même inclassables. A part quelques suites à Ghost in the Shell, Shirow a publié ses œuvres importantes avant l’an 2000, ce qui fait que j’ai lu tous ses manga alors que j’étais en France à la toute fin de mon adolescence. Masamune Shirow est apparemment toujours actif mais il s’est dirigé vers des illustrations hentai qui sont beaucoup moins recommandables. L’exposition ne couvre pas cette partie cachée de son œuvre et ne couvre pas non plus les films d’animation pour se concentrer sur les manga avec pour œuvre centrale Ghost in the Shell. Le film d’animation Ghost in the Shell réalisé par Mamoru Oshii (押井守) sorti en 1995 et sa suite Innocence sortie en 2004 sont des belles œuvres fidèles à l’univers de Masamune Shirow, mais j’avais tout de même été assez déçu à l’époque par le design des personnages, notamment de Motoko Kusanagi, qui perdait complètement le charme du manga original. Mais l’ambiance était là, notamment grâce à la bande sonore mystique fabuleuse composée par Kenji Kawaii (川井憲次). L’exposition présente d’ailleurs très brièvement une prochaine série d’animation Ghost in the Shell qui sortira en 2026 et sera réalisé par Mokochan (モコちゃん) du studio Science Saru (サイエンスSARU). Il a la particularité d’être visuellement très fidèle au design original des personnages de Masamune Shirow, ce qui est très enthousiasmant. Reste à voir comment Science Saru arrivera à retranscrire l’ambiance si particulière de l’univers de Shirow. La difficulté est de réussir en images un mélange subtil, celui d’un monde futuriste à la précision chirurgicale, d’une approche quasiment mystique de la cybernétique et des réseaux numériques, tout en maintenant un certain esprit loufoque qui manquait dans la reinterpretation de Mamoru Oshii.

L’exposition donne une grande part à Ghost in the Shell mais présente également de manière extensive Appleseed et Dominion. Appleseed a une place particulière dans mon cœur, car c’est le premier manga que j’ai lu de Masamune Shirow. Je me suis souvent demandé si mon intérêt actuel pour l’architecture moderne ne datait pas de cette époque. Les pages du manga nous montrant la cité artificielle et utopique d’Olympus située dans l’océan Atlantique ont pour sûr eu un impact important sur mon imaginaire. Les formes architecturales y sont belles et intriquées avec toujours ce sens du détail tout à fait étonnant, que j’aimais découvrir à travers les yeux de Dunan, Briareos et Hitomi. Orion n’est malheureusement pas beaucoup couvert dans l’exposition, peut-être parce qu’il s’agit d’une œuvre un peu à part dans son univers. Orion m’a fait découvrir, au delà du manga, une partie des mondes mythologiques japonais, avec notamment l’impétueux Susano. Dès qu’on entre dans la grande salle d’exposition, on est envahi par les images. Une frise nous donne d’abord un historique des manga et art books publiés par Masamune Shirow, puis on entre ensuite rapidement dans le vif du sujet. L’exposition montre un très grand nombre de croquis et planches originales annotées, réunies par manga. Des versions d’illustrations grand format sont également affichées sur les murs pour nous imprégner complètement de l’ambiance. Je connais la grande majorité des illustrations, certaines étant tirées d’Intron Depot et beaucoup d’autres des manga respectifs, mais les voir sur papiers manga avant impression est très intéressant. Une section de l’exposition nous montre également certains magazines scientifiques que le mangaka utilisait pour ses recherches. On imagine tout à fait toute la « folie » créatrice qui peut passer dans le réseau de neurones de l’auteur.

Une partie de l’exposition montre un projet collaboratif réunissant quelques autres mangaka de renom, rendant hommage à Masamune Shirow. Parmi les illustrations présentées, on trouve une magnifique ré-interprétation par le studio CLAMP du personnage de Seska d’Orion chevauchant un tachikoma de Ghost in the Shell (ci-dessus à gauche). C’est une très bonne surprise de voir le studio CLAMP, que j’aime également beaucoup, s’amuser avec le monde de Shirow. L’autre surprise était de voir une version illustrée plutôt abstraite de Ghost in the Shell (ci-dessus à droite) par Tsutomu Nihei, créateur du manga BLAME! qui est également une œuvre forte et unique. Ces deux illustrations m’ont fait penser que les grands esprits se sont rencontrés sur ces images. Je note également une illustration composite du graphiste Kosuke Kawamura, qui s’était déjà attaqué d’une manière assez similaire au monde d’Akira de Katsuhiro Ōtomo en illustrant brillamment les murs temporaires entourant la construction du Department Store PARCO à Shibuya. Parmi les autres invités, on trouve également l’artiste manga Oh! great, les réalisateurs Hiroyuki Kitakubo et Kazuto Nakazawa, ainsi que les illustrateurs Ilya Kuvshinov, Yu Nagaba et le photographe Jiro Konami.

La dernière section de l’exposition montre des illustrations de Masamune Shirow, n’étant pas directement ou vaguement tirées de manga. Il y a notamment une série de trois illustrations montrant un personnage ressemblant à priori à Motoko Kusanagi. Une de ces illustrations la montre allongée sur une structure métallique un peu bizarre et monstrueuse (ci-dessus à droite). J’avais cette illustration en poster grand format dans ma chambre pendant de nombreuses années. En y repensant maintenant, je n’avais apparemment pas été très dérangé par la position très suggestive de cette illustration, certainement parce que je savais que ce personnage était construit d’un corps cybernétique. Une très belle illustration regroupant plusieurs personnages du monde de Shirow (ci-dessus à gauche) termine notre visite. Cette exposition est bien remplie par rapport à la taille de la grande galerie du musée, qui est relativement restreinte quand on la compare à l’espace dédié à CLAMP au musée NACT que j’avais visité l’année dernière. Il m’aura fallu environ 45 minutes pour en faire un tour complet. La galerie se trouve à l’étage et il faut descendre au rez-de-chaussée pour accéder à la boutique dédiée à l’exposition. Je me doutais bien que les articles liés à Ghost in the Shell et au monde de Masamune Shirow seraient très prisés, mais pas à ce point là. On peut entrer assez rapidement dans la boutique. Les articles y sont nombreux, plus d’une vingtaine de t-shirts, plusieurs livres dont celui de l’exposition et divers objets qu’on aurait du mal à compter. Je saisis au passage le bouquin de l’exposition et un t-shirt tiré d’une illustration de Ghost in the Shell montrant Motoko Kusanagi montée sur un tachikoma. Le livre de l’exposition de 190 pages est très complet mais ne contient malheureusement pas les illustrations collaboratives mentionnées ci-dessus. Il n’en reste pas moins indispensable. La mauvaise surprise était ensuite la file d’attente pour payer ses achats. J’avais bien remarqué la longue file qui faisait le tour du rez-de-chaussée du musée comme un serpent, mais je ne me doutais pas que plus d’1 heure 30 minutes d’attente serait nécessaire avant de passer à la caisse. On passe finalement plus de temps dans la file d’attente de la boutique que dans la galerie du musée. C’est la deuxième fois que je viens voir une exposition au Setagaya Literary Museum. La première fois était l’année dernière pour une autre très belle exposition, celle dédiée à Junji Itō. Je me souviens que la file d’attente pour les goods était impressionnante et je ne m’y étais pas engagé. En y pensant maintenant, j’ai l’impression qu’il y a beaucoup d’exposition majeures dédiées au manga ces derniers temps, mais je ne suis pas sûr que ça soit un phénomène récent. C’est en tout cas une très bonne chose que le manga soit pleinement considéré comme un art montrable dans des musées et galeries d’art, et pas seulement comme un divertissement.

黒く踊る世界

Nous ne sommes pas montés dans cet énorme bateau de croisière accosté au port de Daikoku à Yokohama, mais nous avons apprécié pendant quelques minutes sa grandeur par rapport à tout ce qui l’entourait. J’en ai pris de nombreuses photographies mais je retiens seulement celle-ci prise de face comme une immense barre d’immeuble. Je reconnais un lien visuel avec la photographie qui suit de la barre d’immeuble posée au dessus d’un garage de bus entre les stations d’Ebisu et de Shibuya. Les deux photographies ne convoquent par contre pas tout à fait le même imaginaire. On se téléporte ensuite à l’intérieur de la grande tour du Prince Hotel du parc de Shiba. Cette tour est relativement banale vue de l’extérieur mais est assez impressionnante de l’intérieur depuis le rez-de-chaussée car elle comporte un large espace vide dans lequel circulent le vent et les ascenseurs. Ces ascenseurs sont des points lumineux montant et descendant le long des murs intérieurs. Une passerelle est située au premier étage et traverse cet espace. À chaque fois que je vois cet espace vide un peu futuriste, je pense à la scène de l’Empire contre-attaque sur l’Étoile de la Mort où Dark Vador annonce à Luke Skywalker qu’il est son père (spoiler alerte prescrite). Les deux photographies suivantes sont des scènes très classiques de destruction et de reconstruction, qui laissent parfois penser qu’un ouragan dévastateur vient de traverser la ville. Cette scène contraste avec la simplicité visuelle presque conceptuelle du canal d’aération de la dernière photographie dont j’ai déjà oublié l’emplacement précis. Peut-être était-ce la station de Yokohama.

Je ne connaissais que la carrière solo de Minami Hoshikuma (星熊南巫) mais elle évolue également dans un groupe de filles nommé Wagamama Rakia (我儘ラキア) dont je découvre le single intitulé Rain, qui n’est pas récent car sorti en 2020. Wagamama Rakia n’a apparemment pas sorti de nouveaux morceaux récemment mais elles sont en ce moment en tournée jusqu’à Hong Kong. Minami Hoshikuma est une des fondatrices du groupe qui reprend le principe des groupes d’idoles car il a été construit par un producteur, Ryo Koyama (小山亮), et a changé plusieurs fois de composition. Le groupe a été créé en 2016 à Osaka et se compose actuellement et depuis 2019 de quatre membres dont Hoshikuma Minami (星熊南巫), Rin Kaine (海羽凜), MIRI et L. Hoshikuma Minami est la chanteuse principale du groupe. Elle écrit également les paroles et compose la musique. MIRI (櫻井未莉) est une rappeuse originaire de Shizuoka. Avant de rejoindre Wagamama Rakia en 2019, elle faisait partie d’autres formations d’idoles et a ensuite participé plusieurs fois à des batailles d’improvisation hip-hop, qu’on appelle MC BATTLE ROYALE, notamment à la Sengoku MC Battle (戦極MC BATTLE). J’ai du coup regardé quelques MC Battle auxquelles elle avait participé. Ce genre de bataille peut devenir de véritables confrontations verbales, comme avec le rappeur Dahi (だーひー), ou des associations habiles, comme avec le rappeur BATTLE Shuriken (BATTLE手裏剣). Tout dépend du respect que ces rappeurs ont entre eux. MIRI attaque assez facilement, car elle se fait souvent attaquer sur son passé d’idole, mais contre BATTLE Shuriken, c’était très différent. Lors d’une longue improvisation inspirée par la disparition soudaine d’un compétiteur qu’elle a dû soudainement remplacer, MIRI vient habilement placer quelques mots (知らない) complétant le flot très maîtrisé de Shuriken, ce qui soulève la foule et pousse son compétiteur au respect. Ce passage est particulièrement savoureux et je ne peux m’empêcher de le regarder en boucle. Les battle royales de Sengoku MC BATTLE sont mixtes, mais il existe également d’autres batailles hip-hop uniquement féminines auxquelles MIRI a également participé allant jusqu’en finale contre Akko Gorilla (あっこゴリラ), une rappeuse dont j’ai déjà parlé quelques fois sur ces pages. MIRI apporte donc ce phrasé et cette puissance hip-hop dans les morceaux de Wagamama Rakia et notamment sur ce morceau Rain. La musique de Wagamama Rakia est basé sur des sons de guitares très métal mais l’ambiance est très versatile avec un démarrage très mélodique au piano puis des incursions rap agressives. Le chant de Minami Hoshikuma, accompagné par Rin Kaine et L, est dans l’ensemble très mélodique. Ce style musical me rappelle à chaque fois le morceau Going under d’Evanescence pour son approche brute des guitares et mélodique du chant d’Amy Lee, mais sans les parties rappées. J’aime beaucoup la dynamique du morceau Rain, ce qui m’engage à en écouter d’autres du groupe comme Survive et Why? qui prennent une atmosphère similaire.

Sur mon billet du concert d’4s4ki, je mentionnais que Minami Hoshikuma et 4s4ki devaient être proches, les ayant vu ensemble plusieurs fois en photo sur Instagram, notamment la photo ci-dessus. Je n’avais pas réalisé qu’elles avaient chanté ensemble et que cette photo avait été prise à l’occasion de leur collaboration. Le morceau qui les a réuni est un single sorti en 2024 intitulé To be like Thriller de Takeru (武瑠). Ce morceau fait également intervenir une quatrième voix, celle de IKE. Je ne connaissais pas IKE et Takeru, mais je comprends que ce dernier était le chanteur du groupe rock Visual Kei SuG qui s’est dissout en 2017. To be like Thriller évolue dans des atmosphères similaires, bien qu’un peu gothiques, à ce que j’ai pu écouter chez Wagamama Rakia, mélangeant le hip-hop et des passages plus mélodiques. Je les écoute donc à la suite dans ma petite playlist du mois d’Avril.

fresh air & long haircut

Une compilation de photographies provenant de différents lieux composent ce billet, en ne précisant pas clairement les liens qui sont créés entre elles même s’ils existent dans mon inconscient. La petite poupée aux cheveux roses à l’air triste aurait par exemple peut-être préféré s’installer pour boire son thé dans les jardins du parc de l’hôtel Prince à Shiba que je montre sur la photographie qui suit. La première photographie a été prise dans le parc Inokashira avant la floraison des cerisiers dont on devine presque chaque bourgeon. La deuxième photographie montre la Villa Bianca datant de 1964 par l’architecte Eiji Hotta (堀田英二). Cette résidence est toujours debout malgré ces longues années et n’a, à ma connaissance, pas subi de changements profonds d’apparence, ce qui est plutôt une bonne nouvelle. Elle est enregistrée au registre Docomomo (Documentation and Conservation of buildings, sites and neighborhoods of the Modern Movement), mais ce n’est à priori pas une condition suffisante pour protéger cette résidence des affres de la destruction. Nous avons déjà le malheureux exemple de la tour Nakagin de l’architecte Kisho Kurokawa qui a tenu pendant de longues années pour finalement succomber sous les yeux nombreux de ses admirateurs. La fleur bleue boutonnée de Shun Sudo est toujours en floraison sur un des murs du building Realgate en direction de Shinjuku. Sur cette troisième photographie, j’aime particulièrement l’association de couleurs à tendance bleutée, qui s’accordent assez bien avec l’association de couleurs rosées de la photographie qui suit. Ces barres numérotées sont une création artistique de l’architecte française basée à Tokyo, Emmanuelle Moureaux. J’avais déjà vu une de ses installations à Roppongi Hills. Celle ci-dessus se trouve dans le nouveau complexe Takanawa Gateway City qui est à peine ouvert. A part cette installation très colorée, il n’y a pas grand chose à y voir pour l’instant.

Je ne sais plus par quel cheminement j’ai été amené à lire le billet de Julien Bielka sur la plateforme Medium au sujet de la compilation de rock alternatif japonais Music for Tourists: A Passport for Alternative Japan. Il m’a amené à écouter puis à acheter cette compilation en digital sur Bandcamp. Elle est sortie en Juillet 2024 sous le label indépendant Call and Response Records, spécialisé dans la musique indé, post-punk, new wave et underground japonaise depuis 2005. Je suis en fait ce label depuis longtemps mais de manière un peu distraite à travers les messages sur les réseaux sociaux de son fondateur Ian (F) Martin. Maintenant que j’y pense, j’ai du tombé sur le billet de Julien Bielka à travers un tweet de Ian (F) Martin sur Bluesky (que je n’utilise pourtant pas beaucoup). La compilation est copieuse car elle propose 16 morceaux finement sélectionnés pour environ 1hr 15mins de rock alternatif poussant assez volontiers vers l’expérimental. L’ensemble est varié et souvent très inspiré. Comme sur toutes les compositions, je n’accroche pas de manière systématique à tous les morceaux proposés mais certains sont particulièrement bons voire excellents, en commençant par le troisième morceau Coffee Oishii (コーヒーおいしい) du groupe Dubia 80000cc (デュビア80000cc) basé à Kumamoto dans le Kyushu. J’aime beaucoup les sonorités d’abord inquiétantes du riff de guitare, qui joue ensuite sur la répétition et l’urgence, et surtout la basse omniprésente. La voix du chanteur me rappelle un peu celle de Kazuhiro Momo (百々和宏) de MO’SOME TONEBENDER (モーサム・トーンベンダー). Le cinquième morceau Futari, Kono Yoru (ふたり、この夜) du groupe Breakman House, trio basé à Matsumoto, entre également dans la liste des morceaux que j’apprécie beaucoup sur cette compilation. Le rythme y est plus apaisée et le morceau prend son temps sur sept minutes. La voix neutre et un peu nonchalante du chanteur se bouscule un peu en cours de morceau alors que les guitares se font plus abrasives. Le morceau qui suit intitulé P.P.P. est également celui d’un trio, mais cette fois-ci féminin, nommé Zonose (象の背) provenant de Kyoto. On comprend assez vite que la compilation nous fait découvrir divers horizons en traversant tout le Japon. Sur ce morceau, on trouve le charme discret des voix qui ne sont pas parfaites mais qui parviennent à transmettre une émotion authentique, pleine de doutes et d’incertitudes. La chanteuse de Zonose nous chanterait presque au creux de l’oreille, tant cette voix nous semble proche. Je trouve une pointe un peu plus pop au morceau qui suit intitulé Bin wo Otoshimashita (industrial version) (ビンを落としました). Il est interprété par pandagolff, un groupe de Tokyo se revendiquant du courant post-punk. Ce morceau agit comme une passerelle pleine de couleurs avant d’entrer vers des terrains plus expérimentaux, avec le morceau in the morning I eat rotten meat (alternative version) du groupe schedars, également basé à Tokyo. La guitare y est instable comme si le guitariste cherchait en vain à composer un riff qu’il arrivera à répéter, mais il part dans une sorte d’improvisation qui contraste avec le rythme de basse très électronique et le chant répétant en continu et d’une manière machinale le titre du morceau. Le morceau qui suit, haircut (long version) du groupe de Nagoya WBSBFK, est en effet long de presque neuf minutes. L’ambiance y est sombre, le rythme lent et la voix du chanteur du trio entêtante. Suit ensuite un ovni musical d’un autre trio basé cette fois-ci à Hamamatsu. Le morceau 0I0 du groupe mizumi est particulièrement étrange et captivant. Très intriguant également ce qui m’a poussé à en savoir un peu plus sans grand résultat. Je comprends tout de même que deux membres du groupes, dont Hiromi Oishi (大石裕美), sont en fait membres d’un autre groupe nommé QUJAKU, ayant partagé une tournée jusqu’à Londres avec Melt Banana. 0I0 commence doucement avec quelques percussions mais gagne vite en intensité, avec une basse particulièrement puissante, des bruits électriques fuyant et des chants d’un language incompréhensible flottant au dessus du tout. Il s’agit là encore d’un long morceau, de plus de huit minutes, sans concession et d’une totale liberté de composition. Le mystère de 0I0 me ramène un peu vers les mondes étranges de OOIOO, mais c’est peut-être seulement le titre du morceau qui me rappelle le nom du groupe OOIOO. Le morceau FEELING du groupe Academy Fight Song originaire de Fukuoka est plus classique dans sa composition, mais extrêmement efficace. La compilation devait évidemment passer par Fukuoka et je ne suis pas déçu par ce que j’entends. La compilation se termine avec le morceau Fresh Air (alternative version) du groupe Barbican Estate, qui compte parmi mes préférés de l’album. Barbican Estate est un trio (décidément) de Tokyo fondé en 2019 mais qui a migré vers Londres en 2022. Dans leurs influences, ils citent le rock psychédélique japonais de Les Rallizes Denudes, le rock alternatif US de Sonic Youth et l’architecture brutaliste. Voir un groupe mentionner une influence architecturale dans sa musique m’intrigue et m’intéresse forcément beaucoup, surtout s’il s’agit de brutalisme. On reconnaît en effet une certaine approche brute dans le son de la guitare de Kazuki Toneri. Le chant de Miri, qui joue également de la basse, me fait immédiatement penser à Kim Gordon. L’influence citée de Sonic Youth ne m’a donc pas échappé, mais l’ambiance y est tout de même plus sombre. Barbican Estate fait référence à un ensemble architectural historique au centre de Londres et je comprends que le trio a pu le visiter de l’intérieur. L’album Music for Tourists: A Passport for Alternative Japan se termine sur des notes qui en amènent d’autres car j’ai très envie s’approfondir l’écoute de la musique de certains groupes ci-cités. Le nom de la compilation, qui ne me parle pas beaucoup pour être très honnête, est une allusion évidente à l’album Music for Airports de Brian Eno, titre que je n’aime pas trop non plus. Je n’aime pas beaucoup forcer la musique à un lieu imposé, car les musiques que l’on écoute trouvent elles-mêmes les lieux qui leur conviennent. Le titre Music for Tourists nous imposent que ces musiques nous seront toujours étrangères et qu’on n’arrivera jamais à les comprendre, ce qui en quelques sortes essaie de garder l’auditeur à l’écart. Ce titre ne gâche pourtant en rien l’écoute et le fait que je ne connaisses aucun groupe de cette compilation me fait même dire qu’il y a encore beaucoup de belles choses à découvrir dans les musiques indépendantes japonaises. Pour revenir sur le billet qui m’a fait découvrir cette compilation, je ne peux m’empêcher de lire la critique en aparté du magazine Tempura avec un petit sourire amusé. Je n’ai jamais lu ce magazine bien que je l’ai déjà vu en vente à la librairie Kinokuniya de Shinjuku à un prix prohibitif, donc je ne pourrais juger de sa qualité, mais j’arrive assez bien à imaginer ce que l’auteur du billet insinue car ça m’a également effleuré l’esprit une ou deux fois.

and if you dare to get hurt I will be there my friend

Je ne sais pas si c’est Chanmina (ちゃんみな), avec la vidéo de son single Biscuit, qui a provoqué le retour des groupes ou chanteurs et chanteuses improvisés près du grand carrefour et de la gare de Shibuya, mais j’ai le sentiment qu’ils sont plus présents depuis quelques temps, ce qui est plutôt une bonne nouvelle. Ce soir là à Shibuya, j’ai pu apercevoir un rocker guitariste avec une apparence qui m’a beaucoup rappelé Kurt Cobain, avec une même chevelure blonde et portant ce qui ressemble beaucoup à une copie de l’iconique sweater en mohair rouge et noir que Kurt portait dans la vidéo du morceau Sliver et lors de concerts, notamment à la Roseland Ballroom de New York en Juillet 1993 et à l’Aragon Ballroom de Chicago en Octobre 1993. L’histoire raconte que Courtney Love aurait acheté ce sweater pour 35 livres à un fan, nommé Chris Black, après un concert de Nirvana à Belfast en Irlande du Nord en 1992. Une coïncidence intéressante était d’écouter quelques jours plus tard l’émission spéciale de Very Good Trip de Michka Assayas consacrée à l’album MTV Unplugged in New York sous le format d’une Masterclass. Ce concert pratiquement acoustique a été enregistré en Novembre 1993, quelques mois avant la mort de Kurt Cobain le 5 Avril 1994. A quelques mètres de l’apprenti Kurt, un rappeur japonais attirait une petite foule autour de lui, mais j’ai peiné à y trouver une accroche qui m’aurait fait rester plus de deux minutes. Plus près de la gare, une autre chanteuse à guitare acoustique appelée Rin (りん) était installée devant un bloc de béton. Je l’ai écouté quelques minutes, un peu distraitement. Il y avait seulement quelques personnes devant elle, mais une de ces personnes la filmait avec une petite caméra installée sur un tripod. Il n’est pas rare que ces chanteurs et chanteuses de rue aient leurs fans de la toute première heure. Peut-être s’agit il d’un membre de sa famille, mais j’avais plutôt le sentiment qu’il s’agissait d’un amateur espérant peut-être saisir en images les premiers moments d’une potentielle reconnaissance future. A quelques mètres de son emplacement, je vois encore circuler les karts touristiques qui se font de plus en plus nombreux dans les rues de Tokyo. Les agences qui proposent ce genre d’attractions se sont beaucoup développées ces deux dernières années depuis le retour des touristes étrangers. Ce qui m’étonne toujours un peu, c’est de ne jamais voir de japonais conduire ces karts, comme s’ils étaient strictement réservés aux étrangers. Ils n’attirent en tout cas plus la curiosité des passants, ce qui était pourtant le cas au tout début où les passants et les conducteurs de kart se faisaient des bonjours de manière réciproque. Le sur-tourisme actuel ne me dérange personnellement pas beaucoup, car il se limite à certains quartiers, mais je vois sur les réseaux sociaux de plus en plus de résidents étrangers pointer ce problème. J’imagine que ces mêmes résidents ont également été touristes au Japon avant de venir y vivre. En fait, peut être pas car en y réfléchissant bien, je ne suis jamais venu en touriste au Japon. Mais comme on dit toujours, il y a le bon touriste et le mauvais touriste.

Le billet précédent montrant une collection d’affiches de films de Shinya Tsukamoto (塚本晋也) dans un petit cinéma indépendant de Meguro m’a ramené vers sa filmographie. J’ai regardé trois de ses films quasiment à la suite en commençant par Hiruko the Goblin (妖怪ハンター ヒルコ) sorti en 1991, puis Bullet Ballet (バレット・バレエ) sorti en 1998 et A Snake of June (六月の蛇) sorti en 2002. Hiruko the Goblin est son deuxième film après Tetsuo: The Iron Man (鉄男) sorti en 1989, et est un peu à part dans sa filmographie car il s’agit d’un film d’horreur faisant intervenir des monstres Yōkai. On suit l’archéologue un peu excentrique Reijiro Hieda, interprété par Kenji Sawada (沢田研二), sur les traces d’un ancien ami ayant eu la mauvaise idée de libérer le monstre ancestral Hiruko d’une tombe enfouie sous une école perdue en pleine campagne. Il s’agit d’un film d’horreur qui n’est pas dénié d’un certain humour, mais l’épouvante monte en intensité et le final est particulièrement étrange. De Tsukamoto, on retrouve les plans rapides qui nous font perdre l’équilibre et une imagination débordante, parfois à la limite de l’acceptable, mais qui m’accroche à chaque fois à ses films. Il y a une ambiance un peu absurde et exagérée dans ce film qui participe à son charme. Bien sûr, il ne faut pas être repoussé par les têtes coupées et les monstres constitués de ces mêmes têtes posées sur des pattes d’araignée. Je pense que cette dernière phrase donne une bonne idée de l’ambiance du film. J’ai revu ensuite Bullet Ballet. Je l’avais vu une première fois il y a vingt ans, après Tokyo Fist. On revient ici vers un style urbain qui est plus fidèle à ce que je connais du réalisateur. Bullet Ballet se vit comme une expérience cinématographique et je comprends tout à fait le statut de cinéaste culte auquel est porté Shinya Tsukamoto. Ce n’est pas un film pour tous les yeux, car la violence y est omniprésente, mais le film n’est pas dénié d’une poésie urbaine cachée derrière ses images fortes. L’histoire est tournée autour de Goda, un publicitaire joué par Shinya Tsukamoto, dont la compagne vient de se suicider avec un revolver. Il devient fasciné par cette arme car il ne comprend pas comment elle a pu l’obtenir et se décide à en construire une pièce par pièce. Il rencontre rapidement dans les quartiers sombres de Tokyo, la jeune Chisato, jouée par Kirina Mano (真野きりな) et son gang aux prises avec un autre gang rival. Une relation particulière se crée entre eux, platonique peut-être. Goda et Chisato n’ont en tout cas pas peur de la mort et n’ont rien à perdre. Je ne sais pas s’il y a une influence, mais je revois en Chisato, aux cheveux très courts et à la personnalité mystérieuse, le personnage de Faye dans Chungking Express dont je parlais très récemment. Je ne suis apparemment pas le seul à y penser (ce blog a décidément une logique impeccable dans l’agencement de ses billets). Esthétiquement, le film entièrement en noir et blanc est très beau, tout comme les membres du gang exagérément stylisés. J’aime aussi beaucoup ce film pour sa musique composée par le fidèle Chu Ishikawa (石川忠) dans un style entre rock industriel et passages électroniques plus apaisés. Ces compositions musicales s’accordent parfaitement aux images souvent iconiques du film. J’écoute beaucoup cette bande originale aussi variée qu’excellente de bout en bout. De nombreux plans nous montrent Nishi-Shinjuku au loin, donc j’imagine que cette histoire se déroule dans les bas-fonds de la banlieue de Shinjuku, ayant disparus depuis longtemps. Comme dans Tokyo Fist, on y retrouve le thème de la ville qui écrase les individus et celui du besoin de libération par la violence et la douleur. Ce dernier point est une composante essentielle de la filmographie de Shinya Tsukamoto et on retrouve ce thème dans le film A snake of June, que je regarde ensuite. Je le dis encore, mais les films de Tsukamoto ne sont pas pour tous. Ils sont en tout cas très marquants et c’est le cas également de ce film là. On remarque tout de suite l’image, d’un monochrome bleuté superbe, et la malaisante générale qui nous suit pendant tout le film. L’histoire tourne autour du personnage de Rinko Tatsumi, interprétée Asuka Kurosawa (黒沢あすか), aide sociale sauvant des vies au téléphone en essayant de convaincre ceux qui l’appellent de tenir bon à la vie. C’est le cas du suicidaire Iguchi, également interprété par Shinya Tsukamoto, qui se voit sauver par les paroles de Rinko et qui se sent ensuite redevable. La personnalité décalée et extrême d’Iguchi amènera Rinko dans une spirale malsaine qui la fera sortir malgré elle et au prix d’une grande souffrance de sa vie monotone. De nombreuses scènes montrent sa vie de couple avec Shigehiko, interprété par Yuji Kohtari (神足裕司), dans une demeure en béton brut que l’on imaginerait très bien avoir été conçue par Tadao Ando. Mais Shigehiko fuit le foyer pour sa vie de bureau, en plus d’être un maniaque obsessionnel de l’hygiène. Les interventions d’Iguchi dans cette vie de couple dysfonctionnelle se teintent de voyeurisme sexuel et de manipulations. Il s’agit là encore d’un film décalé qui nous amène vers les parts sombres des individus pour accéder finalement à une forme de libération qui passe par la douleur. Ces deux films Bullet Ballet et A snake of June ne sont pourtant pas complètement noirs et désespérés car une redemption pointe à l’horizon, provoquée en partie par les personnages interprétés par Tsukamoto lui-même. Les films de Tsukamoto montre souvent un cheminement souvent destructeur, mais de cette destruction nait une nouvelle réalité. Ces films ne sont pas disponibles sur les plateformes de streaming mais on peut assez facilement les trouver sur Internet du côté d’archive.org, qui nous donne malgré tout accès à des films qui seraient malheureusement assez difficiles à trouver autrement.

Pour continuer encore un peu dans les ambiances underground, j’écoute l’excellent nouveau single de Yeule intitulé Evangelic Girl is a Gun, qui sera inclus dans son futur album prenant le même nom. L’ambiance y est sombre mélangeant un rock bruitiste à tendance industriel avec des glitches électroniques caractéristiques de sa musique. Je n’ai jamais été déçu jusqu’à maintenant par la musique de Yeule, et je trouve même que ce morceau passe une nouvelle étape qui laisse présager le meilleur pour son nouvel album. L’accroche y est immédiate et la densité nous fait y revenir. J’espère qu’elle prévoira dans le futur une tournée passant par le Japon et Tokyo, car je serais très curieux de voir l’atmosphère de ses concerts, tout en me demandant quel public pourrait bien y assister. Je suis sûr que son public japonais est nombreux dans les milieux underground.

Le titre du billet « and if you dare to get hurt I will be there my friend » est extrait des paroles du morceau Yzobel composé par l’artiste français Gyeongsu et chanté par Croché. J’avais découvert ce morceau il y a plusieurs mois dans un episode de Liquid Mirror de NTS Radio, celui de Février 2023 que je réécoute maintenant. Cet extrait des paroles me semblait tout d’un coup correspondre à l’ambiance qui se dégage de manière diffuse dans ce billet. Pour revenir ensuite à l’épisode d’Avril 2025 de Liquid Mirror que je mentionnais récemment, je retiens particulièrement l’excellent morceau instrumental intitulé Weaver par K-MPS & Finn Kraft qui me transporte à chaque écoute. Je réalise assez vite que ce morceau est basé assez amplement sur un sample du morceau Crazy for You de Slowdive sur leur troisième album studio Pygmalion sorti en 1995 (le moins Shoegaze de leurs albums). Pour être plus précis, Weaver est en fait basé sur une version démo alternative de Crazy for You disponible sur le deuxième CD de la réédition de Pygmalion en 2010. K-MPS & Finn Kraft en maintiennent le rythme initial mais rajoute de nombreuses nappes électroniques donnant une dimension plus aérienne par rapport aux morceaux originaux de Slowdive.