alice in tokyoland

Ginza, Shinjuku again, puis Kyobashi. Je suis allé à Ginza quelques jours avant le premier de l’an pour aller acheter une bouteille de saké Kokuryu (黒龍) de la préfecture de Fukui. Ce saké du dragon noir est mon préféré et celui que l’on achète et boit une fois seulement par an depuis au moins une dizaine d’années, pour le premier jour de l’an avec les Osechi. J’avais été surpris en voyant Sheena Ringo sur scène, portant une bouteille de saké Kokuryu lors de la tournée Shogyōmujō (諸行無常) de 2023. Je m’amuse maintenant en regardant la carte de bonne année du fan club Ringohan que je viens de recevoir par la poste, car Ringo s’y montre en photo, en kimono, tenant à la main cette bouteille de Kokuryu, la version Ishidaya Junmai Daiginjo, qui est la plus onéreuse et la plus difficile à se procurer.

Après avoir acheté mon saké préféré, je marche un peu dans les rues de Ginza, mais j’y revois un paysage urbain que j’ai déjà parcouru il n’y a pas très longtemps. Avant Ginza, j’avais marché du quartier coréen de Shin-Okubo (j’y reviendrai dans un autre billet) jusqu’à Shinjuku en passant par Kabukichō. Le quartier de Kabukichō change progressivement, notamment avec la grande tour Tokyu Kabukicho Tower (東急歌舞伎町タワー) de 225 mètres, ouverte en 2023. Située entre cette tour Tokyu et le Shinjuku Toho Building (新宿東宝ビル), ouvert en 2015, la place Kabukicho Cinecity (歌舞伎町シネシティ広場) n’a pas encore subi de transformation, mais elle a progressivement perdu sa mauvaise réputation de repaire pour jeunes paumés et marginaux que l’on appelle encore maintenant les Tōyoko kids (トー横キッズ). La place est désormais fermée en permanence par des barrières, mais je ne sais pas si elle est volontairement fermée pour éviter les regroupements. Les Tōyoko kids sont toujours présents dans les rues de Kabukichō, certainement moins nombreux qu’auparavant. Ils se réunissent avec des chaises pliantes devant la place Cinecity, tout près des cinémas Toho et du grand Godzilla. Je ne tente pas de les prendre en photo, même de loin, et je remonte plutôt vers la gare par la grande avenue piétonne.

Au début du mois de décembre, je suis allé voir une exposition de l’illustrateur Takato Yamamoto (山本タカト) consacrée à Alice’s Adventures in Wonderland (アリス物語) dans la petite galerie Span Art à Kyobashi. Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll a été publié il y a 160 ans et l’on dit qu’il a connu une réception particulière au Japon en 1927 avec la traduction conjointe de Ryūnosuke Akutagawa et Kan Kikuchi, intitulée Alice monogatari. Les éditions Renga Shobō Shinsha proposent une nouvelle version de l’œuvre qui conserve l’orthographe ancienne et l’atmosphère d’époque, tout en y ajoutant les illustrations oniriques de Takato Yamamoto. La galerie Span Art présentait, du 15 novembre au 7 décembre 2025, une exposition consacrée aux illustrations de Takato Yamamoto pour le livre, ainsi que des œuvres inédites spécialement réalisées pour cette exposition. Takato Yamamoto donne bien entendu son interprétation personnelle de l’univers d’Alice. Je note immédiatement son style, notamment dans les yeux d’Alice, mais si le personnage principal attire tout de suite le regard, les autres personnages autour d’elle méritent également toute notre attention. Ce n’est pas la première fois que Takato Yamamoto dessine Alice, car j’ai déjà vu une ou deux illustrations dans les livres que je possède de l’auteur. Je ne suis donc pas étonné de le voir associé à cette nouvelle édition du livre.

On retrouve une constante dans l’univers visuel de Takato Yamamoto, qui semble inquiétant, voire effrayant, mais ce sentiment d’effroi ne se traduit aucunement dans les expressions des personnages, comme si les protagonistes principaux de ses illustrations étaient eux-mêmes des monstres dissimulés. Alice semble tout à fait innocente dans le monde étrange qui l’entoure, mais ses yeux nous laissent deviner autre chose. Les personnages de Takato Yamamoto semblent souvent être entre la vie et la mort; disons qu’on y ressent une beauté mortifère. 死ぬほど美しい (« d’une beauté à en mourir »), écrivais-je moi-même en titre d’un billet de janvier 2024 où j’évoquais ma découverte de la richesse visuelle tout à fait remarquable de l’œuvre de Takato Yamamoto.

En revoyant ces illustrations d’Alice, et notamment son visage, je repense soudainement à l’exposition de photographies Amour de Mana Hiraki (平木希奈) que j’avais vu à la galerie See You Gallery à Ebisu en novembre 2025. Sur certaines des photographies de l’exposition, le visage de RINA, avec les yeux maquillés de rouge, me ramène à cette idée de beauté entre la vie et la mort. Les quelques photographies ci-dessus en sont de bons exemples et sont d’une beauté envoûtante. Elles proviennent du livre de l’exposition que je n’avais pas eu la présence d’esprit d’acheter et de faire signer le jour où je suis allé voir l’exposition. Je ne suis pas toujours très spontané et il me faut parfois un peu de temps pour me décider. Je suis en fait allé l’acheter plus tard dans une petite librairie d’ouvrages anciens à tendance fantastique appelée Doris Book (古書ドリス), située à Negishi près d’Ueno. L’adresse de la librairie, disponible sur leur compte Instagram, était trompeuse et m’a en fait amené dans un tout autre endroit, à plus de 20 ou 30 minutes à pied de l’emplacement réel. Cela m’a donné l’occasion de marcher un peu plus que prévu dans des quartiers que je connais peu, tout en écoutant l’album Spirit Exit de Caterina Barbieri, dont j’avais parlé dans un billet précédent.

La librairie n’est pas très grande et l’on y vend en effet principalement des livres anciens, dont certains sont un brin ésotériques ou relèvent de la subculture. Un petit coin de la librairie était consacré au livre Amour que j’étais venu acheter. La vendeuse présente ce jour-là avait un air un peu pâle et gothique qui convenait tout à fait à l’atmosphère de l’établissement. Sur leur site internet, il est écrit que cette librairie n’aspire pas à plaire à tout le monde et que, même si elle ne correspond pas aux goûts du plus grand nombre, elle souhaite être la librairie préférée de quelques rares personnes, celles qui chérissent le fantastique, l’esthétisme décadent et la mélancolie raffinée. Voilà une description tout à fait intéressante.

Et j’oubliais presque de préciser que la quatrième photographie du billet montre une grande illustration de l’artiste japonais originaire de Kanagawa, Hogalee, quelque part à Gotanda alors que j’allais acheter le cadeau de Noël du fiston, la moitié de la longue série de manga Space Brothers (宇宙兄弟) écrite et illustrée par Chūya Koyama (小山宙哉). J’avais déjà vu une grande illustration de Hogalee à Shinjuku. Son site web en montre d’autres qu’il faudra rechercher à l’occasion.

光に影の光

Dans un coin de Daikanyama, bien à l’écart de la grande avenue où l’on trouve le Tsutaya Daikanyama T-site conçu par Klein Dytham et le complexe Hillside Terrace par Fumihiko Maki, se construit une étrange structure dorée qui ne donne pas encore son nom. Son étoile en miroir et les inscriptions CD au dessus de chacune des ouvertures ne laissent pas de doute qu’il s’agit d’un nouveau grand magasin pour la marque de luxe Dior. Son emplacement isolé est inhabituel. L’espace particulièrement vaste de ce nouvel ensemble en construction explique peut-être le choix de ce lieu. On ne peut voir pour l’instant que la façade dorée composée de formes imitant le bambou. Le bâtiment qui se trouve derrière semble être de facture plus classique mais on le devine à peine. Cette structure dorée ressemble à un bâtiment occidental avec une touche japonisante renforcée par le jardin alentour composé de pins également en cours de préparation. Daikanyama fonctionne comme un espace commercial décentralisé où les divers magasins et cafés sont éparpillés dans le quartier. Cet nouvel enseigne Dior contribuera peut-être à ’étendre’ la carte du quartier. Il ne faut pas oublier que non loin de là se trouve également la boutique Supreme, certes dans un tout autre genre, qui attire également occasionnellement les foules, pour des raisons qui m’échappent encore, mais là est un autre sujet.

Quand je passe à Daikanyama, j’entre quasiment systématiquement dans le Tsutaya T-site pour voir les petites expositions en cours. On y montrait l’autre jour quelques photos du groupe Hitsuji Bungaku à l’occasion de la sortie de leur nouvel album. Les expositions, autour du grand escalier central, ne sont pas toujours intéressantes mais j’aime faire le curieux. Dans le bâtiment central du T-site, on y vendait un gros livre d’architecture donnant une rétrospective complète de l’oeuvre architecturale très développée à Tokyo de Klein Dytham architecture (KDa). La surprise était de voir les fondateurs de KDa, Astrid Klein et Mark Dytham, ainsi que l’architecte associé Yukinari Hisayama, sur place pour faire la promotion de leur livre. Ils étaient bien entourés et je n’ai pas tenté de les approcher, n’ayant pas vraiment l’intention d’acheter le gros bouquin rétrospective même si j’apprécie leur créations architecturales. Si l’occasion de leur parler s’était présentée, j’aurais certainement évoqué un de leurs premiers bâtiments à Tokyo, la petite mais impressionnante structure en porte-à-faux du Undercover Lab. Lorsque je l’avais montré en photo sur Instagram il y a plus de six ans, Mark Dytham avait réagi avec un commentaire, qui m’avait pour sûr fait très plaisir. En regardant le site web de KDa, je réalise que leur bureau a déménagé à Daikanyama alors qu’ils étaient pendant longtemps situés à Ebisu, dans un immeuble qui est d’ailleurs plutôt ancien. La coïncidence est que j’avais justement dans l’idée d’aller dans cet ancien immeuble pour y voir une exposition photographique dans la galerie See You Gallery du deuxième étage.

La photographe Mana Hiraki (平木希奈) dont je parle assez régulièrement sur ses pages est très active. En plus de la photographie, elle réalise très régulièrement des videos musicales pour des artistes souvent féminines. Elle expose en ce moment une série de photographies dans la galerie See You Gallery située à quelques minutes de la station d’Ebisu. Son exposition personnelle s’intitule Amour et s’y déroule du 31 Octobre au 9 Novembre 2025. Elle retrouve RINA du groupe pop rock SCANDAL (スキャンダル) pour la série de photographies de l’exposition. Il s’agit en fait de la deuxième exposition faisant collaborer RINA avec Mana Hiraki. La première intitulée WAVE? se déroulait en 2023 à Jingūmae et je n’avais malheureusement pas pu la voir car c’était le jour où RINA était présente à l’exposition. J’avais vu l’exposition précédente de Mana Hiraki qui s’appelait Katami Hakka (筐はっか) à la Gallery 229. J’ai volontairement choisi une journée où Rina n’est pas présente pour éviter la foule, qui m’avait empêché de voir l’exposition WAVE?, mais j’ai choisi une horaire où la photographe était présente. Le style des photographies de cette exposition reprend les ambiances vaporeuses et oniriques typiques de la photographe. J’aime à chaque fois beaucoup le mystère qui entoure chacune de ses mises en scène. Les photographies de cette exposition comptent parmi les plus belles que j’ai pu voir. En les regardant dans la galerie, je repense à sa série en kimono qu’elle avait prise avec Miyuna, mais également à la fameuse série également en kimono de Sheena Ringo prise en 2003 pour le magazine Gb par le photographe Yasuhide Kuge (久家靖秀) au manoir Shōuen (蕉雨園). Les photographies de la série Amour ont également été prise dans une maison traditionnelle, désormais utilisée comme studio photographique. Mana Hiraki m’a donné le nom du lieu lorsque je lui ai demandé mais je ne le connaissais pas et je l’ai déjà malheureusement oublié. Elle se souvenait de moi et de ma venue à son exposition précédente. Nous n’avons pas cette fois-ci évoqué Sheena Ringo. J’étais en fait curieux du thème de son exposition. Elle nous dit que le nom de cette série « Amour » n’est pas un mot que l’on associerait spontanément à ses photographies. Elle veut évoquer ici une forme d’amour pur qui est à l’origine de tout, à travers l’histoire des Dix nuits de rêve (Yume Jūya, 夢十夜) de Natsume Sōseki. La première nuit de Yume Jūya raconte l’histoire d’un homme à qui une femme mourante demande de l’attendre pendant cent ans. L’homme lui obéit, reste près de sa tombe, et cent ans plus tard, un lys y fleurit. Il comprend alors que le temps promis s’est écoulé. La photographe s’est inspirée de ce récit pour tenter de représenter du point de vue féminin ce que la femme a ressenti, en s’appuyant pour cela sur la structure du théâtre nô, où un même rôle se divise en mae-shite (前シテ) et nochi-shite (後シテ) (avant et après la mort). Il y a clairement une beauté pure dans l’amour d’un être qui continue au delà de la mort. Cette association avec le récit Yume Jūya de Natsume Sōseki a tout de suite fait écho en moi à la grande installation « TIME TIME » (2024) réalisée par Ryuichi Sakamoto en collaboration avec Shiro Takatani. Cette installation s’inspire en effet du même récit de Natsume Sōseki (en particulier celui de la « Première nuit ») ainsi que de la structure du nô. J’avais pu voir cette installation fascinante au début de cette année lors de la grande exposition seeing sounds hearing time consacrée à Ryuichi Sakamoto (坂本龍一) au Museum of Contemporary Art Tokyo (MoT) à Kiba. J’ai mentionné cette installation à Mana Hiraki pour voir s’il y avait eu pour elle un lien d’inspiration, mais apparemment ce n’était pas le cas. L’installation « TIME TIME » faisait une référence directe au récit Yume Jūya tandis que la série Amour s’en inspire plus librement dans sa représentation d’une beauté quasiment fantomatique. Les images que construit Mana Hiraki ont en ce sens une qualité fantastique qui intègre des notions de beauté décadente et même horrifique. Avant de quitter l’exposition en remerciant une nouvelle fois la photographe, j’achète les cartes postales comme souvenir. Et pour accompagner ces quelques photographies, je me souviens d’un morceau de Meitei (冥丁) reprenant justement le titre Yume Jūya (夢十夜). Ce superbe morceau est inclus sur l’album Kofū III (古風 III) sorti en Décembre 2023. J’en avais déjà parlé sur ce blog et le redécouvrir maintenant est un petit plaisir.

Evoquer la série de photographies de Sheena Ringo en 2003 au manoir Shōuen me rappelle cette photographie des coulisses où l’on voit Ringo accompagnée par Kazuhiro Momo (百々和宏), guitariste et chanteur du groupe MO’SOME TONEBENDER (モーサム・トーンベンダー). Ces deux petites photos étaient placées à la fin du magazine avec un petit texte faisant office de making-of. Elles sont d’assez mauvaise qualité car très granuleuses dans les quelques pages en noir et blanc à la toute fin du magazine. J’ai pourtant toujours ces deux photos en tête lorsque j’écoute des anciens albums de MO’SOME TONEBENDER. Je ne pense pas avoir déjà évoqué ici les albums Hello de 2001 et Baseball Bat Tenderness de 2013 que j’ai pourtant découvert il y a plusieurs mois. On ressent dès le premier morceau Tsumetai kōdo (冷たいコード) de Hello une tension nerveuse et abrasive mélangeant noise-rock et post-punk. On eu trouve une énergie brute et accidentée, à laquelle s’accorde bien la voix désespérée de Kazuhiro Momo. Le morceau -5°C compte parmi ceux que je préfère de cet album car il joue sur les contrastes entre moments apaisées et passages beaucoup plus sombres et chaotiques. J’adore également le septième morceau Boku ha Sakashima (ボクはサカシマ) qui contient des passages de guitares évoquant les sons de Sonic Youth et des tons de voix faisant à mon avis référence à Nirvana. L’album Baseball Bat Tenderness garde une ambiance rock alternatif très marquée, dans un style garage rock, mais je le trouve un peu moins brut que l’album Hello, et moins expérimental que l’album Trigger Happy de 2003 par lequel j’avais découvert le groupe. Je dirais que les morceaux de Baseball Bat Tenderness sont plus faciles d’approche. Des morceaux comme le deuxième Paradise (パラダイズ) ou le quatrième Generation Z (ジェネレーションZ) accrochent immédiatement. Le riff de guitare démarrant Generation Z nous ramène tout de suite vers le rock alternatif américain des années 90 et me rappelle beaucoup les Smashing Pumpkins. Ce n’est pas le seul morceau à nous ramener vers ces sonorités rock des années 90, Metallic Blue (メタリックブルー) en est un autre bon exemple. On retrouve sur cet album tout l’énergie hurlante de MO’SOME TONEBENDER, mais sans les inattendus expérimentaux qui sont remplacés par d’étranges morceaux quasiment dansant comme FEEVEER. J’avoue avoir beaucoup de mal à apprécier ce style là qui reste heureusement une exception sur l’album. J’imagine que les amateurs de la première heure du groupe ont dû être très surpris. En même temps, Kazuhiro Momo me donne le sentiment d’une grande liberté dans son approche musicale. J’ai trouvé les CDs de ces deux albums au Disk Union, mais je n’ai pas encore trouvé l’album Rockin’Luuula (2005) que je recherche depuis quelques temps. Il s’agit de l’album sur lequel Sheena Ringo avait participé à un morceau.

Revenons finalement vers le rêve et vers une ambiance plus apaisée avec la musique qui suit, qu’on m’avait conseillé dans les commentaires d’un précédent billet. J’écoute donc la très belle compilation Gaia: Selected Ambient & Downtempo Works (1996-2003) de la musicienne électronique japonaise Dream Dolphin, de son vrai nom Noriko Kodera (小寺法子), mais on la connaît également sous le nom de Noriko Okamoto (岡本法子). Dream Dolphin a sorti un grand nombre d’albums, 17 albums studio, pendant une courte période de huit ans entre 1996 et 2003. Son style musical va de la musique Ambient à des sons plus Acid Trance. La compilation Gaia publiée par le label Music from Memory et co-éditée par Eiji Taniguchi se penche sur ses morceaux down-tempo, proche de l’Ambient et parfois du New Age. On écoute les 18 morceaux de cette compilation comme une expérience auditive, un petit voyage sur des îles et des océans lointains. Comme son nom l’indique, la compositrice a une passion pour les dauphins et pour le monde maritime, et on retrouve clairement cette ambiance sur de nombreux morceaux. La musique de Dream Dolphin a souvent un côté envoûtant, notamment lorsqu’elle parle au dessus de sa musique (Gaia ou The Genesis: Yoga, par exemple). Il est facile de se laisser entraîner dans ses nappes nébuleuses englobantes, de se laisser flotter dans ses vagues enveloppantes, mais on n’en saisit l’attrait véritable qu’après plusieurs écoutes. Dream Dolphin ne surjoue pas le dramatique et ses morceaux, comme Gaia (Ethereal Fantasy) ou Stars qui démarrent la compilation, jouent plutôt sur une certaine simplicité élémentaire qui nous rapproche des éléments naturels. En écoutant Stars en fermant les yeux, on devine les étoiles que l’on distingue progressivement dans le cosmos lorsque notre œil s’habitue à la noirceur, on imagine aussi les poissons filant entre nos jambes au bord de l’océan. Cette musique est à la fois terrestre et cosmique. On se déplace doucement entre ces strates, sans forcer le pas. La compilation dure 1h57 et nous laisse donc assez de temps pour le voyage. Certains morceaux comme Tour 5 Modern Blue Asia (Soundscapes for ocean therapy) nous font partir très loin. On trouve sur cet album des ambiances méditatives et introspectives, à la limite du spirituel, qui me rappelle les sons New Age. Certains morceaux comme le très beau Voyage (Dive to the future sight) résonnent immédiatement en moi. La majorité des morceaux sont instrumentaux mais Noriko chante parfois comme sur ce morceau. Parmi les morceaux que je préfère, il y a également ceux intitulés The Rebirth (人生なんてこんなもの – そう思った瞬間に人生は終わる), Image-Respect-Love (あなたが自由になるとき) qui ressemble à un duo avec un dauphin ou le plus ludique Love Ate Alien. Le morceau Daichi No Uta semble être inspiré par un folklore chantant des îles. Ce n’est pas le seul morceau qui dépareille avec le reste dans cette compilation. Il y a également celui intitulé Kaze no Fuku Tani no Mukoude (風の吹く谷の向こうで) qui ressemble étrangement à un morceau de Canto/Mando pop. Vient ensuite le sublime Beyond the Cloud avec son ambiance sombre et expérimentale qui nous fait traverser des zones denses et incertaines. Le titre nous donne ces images de nappes d’ombres nuageuses qu’il faut traverser pour espérer atteindre une lumière. Cette musique nous laisse percevoir la lumière des ombres dans la lumière (光に影の光). L’album se termine sur le long Dreaming Blue (青の夢) qui compte également parmi les superbes morceaux de cet album. Il nous donne l’impression de nous enfoncer dans les profondeurs de l’océan, là où les lumières se font plus rares mais où la vie se perpétue à l’abri des regards. Je me dis que la musique de Dream Dolphin est un jeu d’ombres et de lumières. On peut se réfugier quelques temps dans les ombres et affronter ensuite la lumière qui nous nourrit. Je note cette idée de guérison et d’apaisement quasi-thérapeutique dans la musique de Dream Dolphin. Cette compilation est à mon avis une bonne porte d’entrée dans le monde musical de Dream Dolphin, et je remercie encore P. de me l’avoir fait découvrir. Je sais maintenant que j’ai de quoi m’occuper en fouillant dans sa discographie très extensive.

images sans paroles (β)

Quelques images parlant d’elles-mêmes et sur lesquelles il n’est pas non plus nécessaire de s’exprimer. Elles me chuchotent bien quelques mots à l’oreille mais je fais semblant de ne pas les entendre. Coté musique, rock cette fois-ci, je reviens très volontiers vers le nouveau single de N-Feni (ん・フェニ) intitulé Spark Spark. Je suis toujours étonné par l’approche pleine d’évidence de ses morceaux. Elle saisit toute l’énergie du rock alternatif US qu’elle semble dérouler sans efforts avec une sensibilité qui lui est propre. La vidéo du morceau a été réalisée par la photographe et cinéaste Mana Hiraki (平木希奈), dont je parle assez régulièrement sur ces pages. J’écoute également le nouveau single du groupe Cö shu Nie intitulé MAISIE sorti en Avril 2025. C’est une collaboration musicale inattendue avec Hyde du groupe L’Arc~en~Ciel, groupe que j’écoutais beaucoup il y a une vingtaine d’années lors de mes premières années japonaises. Hyde est co-auteur des paroles et de la composition, et chante également dans les chœurs d’une manière étonnamment discrète. Le morceau est principalement mené par Miku et j’aurais aimé un peu plus de présence vocale de Hyde, dont la voix est normalement très marquante (qu’on l’apprécie ou pas).

Écouter l’accompagnement vocal de Hyde à la fin de ce morceau me donne d’ailleurs envie de réécouter quelques morceaux de l’album Heart de 1998 par lequel j’avais découvert L’Arc~en~Ciel en 1999. J’aime notamment beaucoup les deux premiers morceaux de cet album Loreley et Winter Fall. Ce dernier est sorti le 28 Janvier 1998. Comme il est sorti au cœur de l’hiver et portait un titre de saison, il a été grandement diffusé à la radio et à la télévision à ce moment-là, et a remporté un très gros succès. J’avais en fait découvert Winter Fall en 1998, avant la sortie de l’album et avant mon départ pour Tokyo car je le retrouve dans une compilation fait maison que j’avais intitulé Before Tokyo 99. Il n’est pas rare de voir et d’entendre des singles prenant un thème hivernal et sortant en hiver. L’année suivante, j’avais même acheté le single single Winter, Again de GLAY, sorti le 3 février 1999. Le format était un CD de 8cm que j’écoutais sur mon lecteur CD portable SONY car le digital n’existait pas encore à cette époque. En y repensant, le packaging cartonné de ces mini-CDs était quand même très plaisant. Le morceau Winter, Again eu également un gros succès au Japon et est un des morceaux marquants du groupe, peut-être même le single le plus vendu de GLAY à ce jour. Je regrette encore maintenant de ne pas avoir dit à Takuro que ce morceau avait accompagné mes premiers mois à Tokyo, lorsque nous l’avions rencontré chez des amis une certaine journée de Mai 2010.

春休みin沼津and伊豆(petit 3)

Sur l’île d’Awashima, on peut croiser à plusieurs endroits des affiches de l’anime LoveLive! Sunshine!! (ラブライブ!サンシャイン!!) qui suit les aventures d’un jeune groupe d’idoles nommé Aqours scolarisé à Numazu dans l’École privée pour filles Uranohoshi (私立浦の星女学院). Je n’ai pas d’intérêt particulier pour cette série que je n’ai jamais vu mais je me souviens avoir aperçu il y a quelques années un train superbement décoré des personnages de cette série animée. C’était un train de la ligne Izu Hakone que j’avais vu à la station de Mishima, près de Numazu. Cette série animée semble en tout cas être un argument encourageant le tourisme dans cette région côtière. Le petit bateau nous amenant jusqu’à l’hôtel Awashima est également décoré d’illustrations de ces jeunes idoles imaginaires avec signatures et dédicaces. Outre son hôtel, la petite île-montagne d’Awashima comprend également un aquarium et son espace extérieur avec dauphins, otaries et pingouins, et un vivarium de grenouilles multicolores. On peut rapidement faire le tour de l’île en trente ou quarante minutes, mais il faut environ cinquante minutes aller retour pour grimper jusqu’au petit sanctuaire se trouvant en son centre. Nous n’aurons pas le temps ni le courage d’y aller. Je préfère de toute façon passer quelques dizaines de minutes dans le jardin au bord de l’eau, près d’une statue ronde et polie de marbre blanc créée par Kan Yasuda (安田侃). Le Mont Fuji que je regarde avec insistance est immuable mais les nuages et le vent qui commence à se faire fort viennent progressivement modifier sa composition visuelle. Ce jardin a un petit quelque chose de méditerranéen et ça me rappelle des souvenirs d’enfance lointains. Vers midi, nous reprenons la route pour entrer un peu plus à l’intérieur d’Izu.

Dans la playlist qui nous accompagne, on compte deux autres morceaux. Le premier s’intitule Linda par CENT avec Utaha (詩羽). Utaha, échappée provisoirement de Suiyoubi no Campanella (水曜日のカンパネラ), avait sorti le 17 Décembre 2024 un très bon single intitulé Bonsai en duo avec CENT, aka Cent Chihiro Chichi (セントチヒロ・チッチ) de ex-BiSH. J’en avais déjà parlé dans un précédent billet. CENT lui renvoie en quelque sorte l’ascenseur car le single Linda, que j’écoute maintenant, sorti le 11 Mars 2025, est un morceau de CENT avec Utaha comme invitée. Les photographies de couverture de ces deux morceaux semblent d’ailleurs avoir été prises lors de la même session photo. Bonsai était par contre sorti chez Warner Music, tandis que Linda est référencé chez Stardust Promotion qui doit être la nouvelle agence de CENT. Les deux morceaux s’accordent bien ensemble bien que Bonsai adoptait un phrasé hip-hop tandis que Linda a une approche beaucoup plus pop rock, assez classique mais extrêmement réjouissante. La voix d’Utaha y est très affirmée par rapport à CENT qui a une voix un peu plus douce, mais elles restent toutes les deux sur des mêmes tons, ce qui donne une belle harmonie. On continue ensuite avec le pop rock sur un morceau intitulé I’m So Sorry de N-FENI (ん・フェニ), dont j’avais déjà parlé ici pour son single All Night Radio (アールナイトレディオ). Pendant son exposition de photographies, Mana Hiraki (平木希奈) m’avait dit qu’elle travaillait sur une nouvelle vidéo qui devait bientôt sortir. Je comprends maintenant qu’il s’agit de ce nouveau single de N-Feni, et une fois de plus, c’est sa vidéo qui me renvoie vers un excellent morceau, à l’énergie débordante et communicative. N-FENI a arrangé et produit elle-même ce morceau avec son groupe, et le résultat est réussi sans révolutionner le genre. Mais quand on aime ce genre pop rock indé, légèrement teinté d’une atmosphère rêveuse d’ailleurs très bien représentée par la vidéo, on aimera ce nouveau single.

dans les lumières photographiques de la brume aux coraux

La grande porte rouge du sanctuaire de Shitaya (下谷神社) a comme particularité sa taille qui remplit pleinement l’espace entre les rangées de bâtiments délimitant la rue. Ce n’est pas la première fois que je passe devant et pénètre à l’intérieur de ce sanctuaire mais j’y suis arrivé tout à fait par hasard, comme d’ailleurs la première fois que j’y suis venu. Il faut croire que ce sanctuaire m’attire inlassablement. Il se trouve à un peu plus de cinq minutes de la gare d’Ueno. Je n’avais pas emprunté depuis très longtemps la grande passerelle piétonne qui enjambe l’avenue Showa et donne accès à la station. Je comptais prendre le train depuis la gare d’Ueno, mais je préfère finalement entrer dans le parc pour en sortir un peu plus loin sous le regard de la statue de Takamori Saigō (西郷隆盛). Je marche ensuite le long de la longue avenue de Chuo en direction d’Akihabara, mais je m’arrêterais à Suehirochō (末広町). Le long de cette avenue, nous connaissons bien la pâtisserie japonaise Usagiya (うさぎ屋) qui vend tout simplement les meilleurs dorayaki de Tokyo. En voyant deux passants prendre la pâtisserie en photo, je n’ai pas pu m’empêcher de les prendre moi-même en photo.

La photographe et vidéaste Mana Hiraki (平木希奈), aka Cabosu Lady, expose du 20 Février au 3 Mars 2025 une série de photographies dans la galerie et café 229 situé près de la station d’Okachimachi. J’y suis allé le Dimanche 23 Février en fin d’après-midi car je savais qu’elle y serait à priori présente. Je n’avais pas pu voir sa précédente exposition intitulée Wave? en Mai 2023 à Jingūmae et je me suis donc rattrapé cette fois-ci. Je parle assez régulièrement de cette artiste sur ces pages, car j’aime beaucoup son style onirique qui s’accorde toujours très bien avec la musique des artistes qu’elle accompagne visuellement. Son monde unique vient même transcender ces musiques. Mana Hiraki photographie beaucoup d’artistes musicaux, et je l’avais d’abord découverte par les photographies qu’elle avait prise pour Samayuzame, notamment sur son album Plantoid. Elle avait aussi pris en photo Miyuna (みゆな) en kimono dans une superbe série qui m’avait rappelé les fameuses photographies de Sheena Ringo montrées sur le magazine GB de Mars et Avril 2003 à l’occasion de la sortie de son troisième album KSK. J’avais par la même occasion remarqué que Mana Hiraki devait aimer la musique de Sheena Ringo car elle montrait régulièrement des liens vers ses albums dans ses stories sur Instagram. Au fur et à mesure de ses nouvelles photographies et vidéos, j’ai également découvert de nouveaux artistes que je ne connaissais souvent que de nom sans pourtant connaître leurs musiques. C’était le cas notamment d’Ohzora Kimishima (君島大空), Toaka (十明), Nagisa Kuroki (黒木渚), Kiwako Ashimine (安次嶺希和子), entre autres. Je suis toujours très reconnaissant quand on me fait découvrir de nouvelles belles choses. En plus de voir ses nouvelles photographies qui sont belles et inspirantes, je voulais lui parler de tout cela si l’occasion se présentait. La galerie 229 se trouve dans une petite rue qui est relativement large. Une petite pancarte avec le nom du café et de l’exposition Katami Hakka (筐はっか) posée sur le trottoir m’indique que je suis bien arrivé à destination. Le rez-de-chaussée est un café avec un comptoir et quelques tables. Une étagère propose des livres de photographies à la vente et je vois tout de suite une pile de livrets de photographies de Mana Hiraki directement liés à cette exposition qui se déroule au sous-sol. Un étroit escalier de béton nous y donne accès. La salle unique d’exposition est très sombre et la série de photographies est retro-éclairée. Ce sont des photographies inédites. Je ne les connais pas bien sûr, sauf celle utilisée pour illustrer l’exposition. Quelques dizaines de secondes plus tard, une personne en robe noire entre dans cette même pièce sombre. Je me demande d’abord s’il s’agit d’une autre personne venue visiter la galerie, mais comme elle se tient immobile au fond de la pièce, je comprends très vite qu’il s’agit de la photographe. J’étais en fait passé devant elle dans le café du rez-de-chaussée sans la reconnaître. Je lui demande si elle est bien Mana Hiraki et elle me répond positivement. Ce qui m’étonne, c’est qu’elle me demande immédiatement si je suis la personne sur Instagram avec un nom commençant par fga… Elle se souvenait également du fait que je n’avais pas pu venir à sa première exposition et que j’en avais parlé sur mon blog. Elle avait lu mon billet en français avec un traducteur, car même si elle m’avait répondu en français sur Twitter suite à ce billet, elle me confirme qu’elle ne parle pas la langue. Elle se souvient également que je suis fan de Sheena Ringo et confirme que c’est aussi son cas. Tout en regardant ses photographies, nous discutons des artistes qu’elle a couvert, ce qui est l’occasion pour moi de la remercier pour les nombreuses découvertes musicales. Je lui souhaite bien sûr de pouvoir prendre Sheena Ringo en photo dans un futur proche. Elle prendra peut-être en photo AiNA The End en photo avant Ringo car elle m’indique qu’elles sont amies. Elle me confirme également que Samayuzame est fan de Sheena Ringo, ce dont je me doutais déjà très fortement.

En regardant les photographies de Mana Hiraki, je ressens toujours une impression maritime et elle me confirme cette proximité de l’océan dans ses œuvres car elle a vécu près de la mer dans des endroits que je connais également assez bien. Le petit livret de l’exposition indique que son titre s’inspire du phénomène du blanchissement des coraux qui se produit lorsque des événements perturbateurs tel que la montée des températures viennent provoquer une rupture de la relation symbiotique. Il y a un parallèle entre les relations délicates des coraux avec leur environnement naturel et celles des humains dans le monde qui les entoure. Les visions de la photographe nous montrent des mondes fantastiques, proches du rêve éveillé, qui sont renforcés par les lumières jaillissant des photographies dans la pièce sombre. J’y ressens toujours une proximité avec le mouvement musical Shoegaze dont je parle souvent sur ces pages, car il y a une même approche onirique où les choses ne sont pas immédiatement évidentes. Je lui fait part de cette impression et elle me confirme apprécier ce mouvement musical qui doit certainement l’influencer, même indirectement. Ses photographies sont intimes et proches de l’introspection. On se perd volontiers le regard dans ces images en imaginant une fin d’après-midi estivale sur les plages du Shonan. Elle est très active en ce moment car je vois des annonces régulières de nouvelles vidéos qu’elle a réalisé, la dernière en date étant pour le morceau Tasokare (たそかれ) de Kayoko Yoshizawa (吉澤嘉代子) tournée dans une maison d’époque qui m’a forcément rappelé celle de Hyakuiro Megane (百色眼鏡), surtout lorsqu’un des personnages regarde à travers une serrure au début. Parmi les vidéos que j’aime beaucoup, il y a celles de no aid(ea) de Samayuzame, 16:28 de Ohzora Kimishima, Kikikaikai (器器回回) de Nagisa Kuroki, entre autres et pour n’en citer que quelques unes. Elle m’indique qu’elle travaille sur une nouvelle vidéo qui sortira bientôt mais dont elle ne peut bien sûr pas en dire d’avantage. Il est maintenant temps de remonter à la surface. J’achète le petit livret de l’exposition et un café glacé (malgré le froid dehors, quelle idée) et la remercie une fois encore pour cette visite et discussion qui étaient bien agréables. En sortant du café, je remets les écouteurs en marchant jusqu’à la gare d’Ueno, en passant sans le vouloir à travers le sanctuaire Shitaya que je mentionnais plus haut. A l’aller, j’avais écouté l’album no public sounds de Ohzora Kimishima. Au retour, j’écoute Plantoid de Samayuzame, puis Kikikaikai (器器回回) de Nagisa Kuroki et finalement KSK (加爾基 精液 栗ノ花) de Sheena Ringo, pour en quelques sortes prolonger l’atmosphère de l’exposition.