the pain of feeling free

Aller à Ginza est souvent l’occasion de revoir le building Ginza Sony Park, conçu par Takenaka Corporation, et l’immeuble Louis Vuitton par Jun Aoki. Je ne me lasse pas de les revoir tant leur architecture est remarquable, dans des styles visuels très différents mais pareillement audacieux. J’attends que la foule et les voitures se dégagent avant de prendre en photo le Ginza Sony Park depuis l’autre côté du grand carrefour. Pour les photographies du building Louis Vuitton, je préfère au contraire faire intervenir la présence humaine, en reflet sur les immenses façades ondulées et colorées par vagues dorées. Puis je marche au hasard des rues de Ginza que je connais sans bien connaître. Il est difficile de se perdre dans la perpendicularité du quartier. On peut facilement y faire des boucles sans vraiment s’en rendre compte. Cela n’a pas beaucoup d’importance car j’étais plutôt à la recherche d’un environnement d’écoute pour le dernier album de Boards of Canada. Inferno est sorti le Jeudi 29 Mai 2026 et je suis allé l’acheter en CD le jour même de sa sortie au Tower Records de Shibuya, en récupérant au passage un poster de l’album et un autocollant Warp. Le groupe n’avait pas sorti de nouvel album depuis 13 ans et c’est donc un petit événement. Sans surprise, l’album est très long avec 18 morceaux pour 1h 10mins. C’est malgré tout un album qu’on a envie d’écouter en entier plutôt que par morceaux, car son ambiance se construit dans la durée. Je trouve l’album meilleur que Tomorrow’s Harvest mais un cran en dessous de Geogaddi, mais il reprend de ce dernier son étrangeté, sa part sombre et sa force de fascination. Dès l’introduction et le premier morceau Prophecy at 1420 MHz, on reconnaît tout de suite tout ce qui fait la particularité et le pouvoir d’attraction de BoC. Le troisième morceau Hydrogen Helium Lithium Leviathan est de ces morceaux qui pourraient devenir des classiques, avec ces nappes célestes qui se construisent progressivement. J’adore absolument les deux morceaux Father And Son et The Word Becomes Flesh car ils ont une approchent plus rythmé qu’on connaît pas de BoC, à la limite du hip-hop. Mais il s’agit bien sûr d’un hip-hop étrange et malaisant, avec des voix crachotantes un peu inquiétantes. Ces morceaux sont hypnotiques tout comme le magnifique septième morceau Naraka avec ses chants mystiques hindous transformés dans sa deuxième partie. C’est un des sommets de l’album mais il y en a plusieurs. C’est amusant également d’entendre des sonorités qui nous ramènent tout de suite à l’univers de BoC, mais on nous amène ici vers un cosmos lointain dont on n’avait pas l’habitude. L’ensemble est assez sombre mais des morceaux comme Into the Magic Land sont tout de même lumineux, ce qui apporte des alternances bienvenues. Le treizième morceau Deep Time est également pour moi un des très beaux moments de l’album, le plus nostalgique peut être (il était déjà sorti sous le nom Tape 05). Il n’y a rien à écarter dans cet album car chaque élément musical contribue à l’ensemble. Les amateurs de BoC ne seront clairement pas déçu. J’aime beaucoup cet album même si on n’y retrouve pas de morceaux sublimissimes comme Music is Math sur Geogaddi. L’album Geogaddi est sorti il y a 24 ans et il faut peut être laissé à Inferno le temps de prendre racine dans notre inconscient musical.

La musique de Boards of Canada se déroule devant moi, en explorant les rues arrières de Ginza. J’hésite ensuite à rentrer à pieds ce qui me prendrait une bonne heure et demi, parcours que j’ai déjà emprunté maintes fois. Je pense d’abord passer par le parc Hibiya puis ensuite décider si l’énergie qui me reste me permet de continuer à marcher ou sauter dans la ligne de métro Hibiya. En passant devant la grande tour de Hibiya Midtown, une voix attire mon attention. Je remarque qu’elle provient d’un petit podium blanc placé au milieu de la place à l’entrée de la tour. Un duo de musiciens finit juste un set alors que j’arrive sur place devant la petite scène. Dommage car la dynamique du chant que j’ai entendu en m’approchant me plaisait bien. Alors que le groupe quitte la scène en remerciant le public réuni, je réalise en apercevant un programme affiché au milieu de la place qu’il s’agit du Hibiya Music Festival organisé par Seiji Kameda. Le Hibiya Music Festival (日比谷音楽祭) se déroule chaque année depuis 2019 dans le parc de Hibiya et dans les espaces voisins de Tokyo Midtown Hibiya, avec la grande particularité d’être gratuit et ouvert à tous. Il est porté tous ans par Seiji Kameda (亀田誠治) grace au crowdfunding et a une ambition de rendre la musique accessible sans barrières sociales et générationnelles. Je voulais y assister depuis longtemps mais je m’y étais à chaque fois pris trop tard ou rendu compte alors que le festival se terminait. J’avais également un peu de mal à croire que toutes les représentations soient gratuites et sans réservation. Je découvre donc une partie du festival tout à fait par hasard.

Le groupe qui vient de sortir est MONONKVL (モノンクル), un duo formé en 2011 par la chanteuse-compositrice Sara Yoshida (吉田沙良) et le bassiste-compositeur Ryuta Tsunoda (角田隆太). Ce que j’ai entendu était en fait une petite musique en jambe pour accorder les instruments et le matériel. La session live démarre en fait à 11h30 sur la scène nommée HIROBA devant Hibiya Midtown. Je décide de rester les écouter. C’est agréable d’être à l’extérieur avec une météo plus que clémente et devant une petite scène qui permet de s’approcher assez près. Le nom du groupe MONONKVL peut se traduire en Mon Oncle et aurait été inspiré par le nom de la revue Mon Oncle (モノンクル) dirigée par Juzo Itami (伊丹十三) dans les années 1980, elle-même probablement inspirée du titre du film Mon Oncle de Jacques Tati. Ryuta Tsunoda en aurait aimé la sonorité du mot indépendamment de son sens précis. La musique de MONONKVL mêle des ambiances soul et jazz avec approche pop très contemporaine. J’ai tout de suite aimé la voix de Sara Yoshida et les compositions des morceaux remplis d’énergie positive m’ont beaucoup plu. J’ai du coup tenté de leur demander par l’intermédiaire de la messagerie d’instagram quelle était la setlist de leur session d’une demi-heure environ, tout en faisant part de mon enthousiasme pour leur musique, et ils m’ont gentiment répondu. Je la note ci-dessous pour référence.

– Apollo (Porno Graffitti cover)
1. HOTPOT
2. Yuudachi (夕立)
3. GINGUA
4. Uzu (渦)
5. Koko ni Shika Nai tte Itte (ここにしかないって言って)

Le premier morceau que le groupe à interprété est très connu et il s’agit d’une reprise du titre Apollo de Porno Graffitti. Il y avait une petite foule devant la scène et Sara Yoshida arrive bien à engager le public. Au milieu du set, elle adresse un message de remerciement au public, qui semblait comme moi beaucoup apprécier, puis envers l’organisateur du festival Seiji Kameda. Leur session est assez courte mais j’en retire quelques morceaux que j’aime beaucoup et que j’écoute maintenant sur mon iPod, comme HOTPOT et Uzu (渦). En fouillant dans leur discographie, je découvre avec plaisir le morceau Who Am I en collaboration avec AAAMYYY sur leur album Bokura Ikidomari de Warai Aitai (僕ら行き止まりで笑いあいたい) sorti en 2025. J’aime beaucoup la manière par laquelle le morceau se transforme progressivement d’une approche déstructurée vers une harmonie pop particulièrement réussie entre les deux chanteuses. Je garde donc une très bonne impression de ce premier contact avec le festival musical de Hibiya et j’ai envie de la prolonger. Je gagne ensuite le centre du grand parc de Hibiya pour savoir ce qui s’y passe. On y trouve plusieurs scènes en plein air dont la plus grande est celle nommée ONIWA. Le groupe pop-rock-rap originaire d’Okinawa ORANGE RANGE s’y produit. Ils étaient très populaires dans les années 2000 et ont fait leur retour. Leur musique m’intéresse peu et il est de toute façon temps pour moi de rentrer. Je n’écoute que distraitement en marchant en direction d’une des sorties du parc. Nous sommes le Samedi 30 Mai 2026, et le festival se déroulant sur deux jours, continue le Dimanche 31 Mai. Sur le programme du Dimanche, j’ai remarqué quelques artistes et groupes qui m’intéressent et que je serais très curieux de voir sur scène.

Me voilà donc le Dimanche en début d’après-midi pour une deuxième visite au festival musical de Hibiya. Il fait un temps magnifique et même un peu trop chaud. Sur la scène HIDAMARI située dans un coin ombragé du parc près des terrains de tennis, j’avais noté une session live de la guitariste Rei, dont j’avais déjà parlé brièvement sur ce blog. Elle est ‘ambassadrice‘ de la marque de guitare Fender au Japon depuis 2023 et a même sa propre guitare signature, la Rei Stratocaster R246, commercialisée depuis Février 2025. Son concert d’une trentaine de minutes commence à 13h45 mais j’arrive en avance vers 13h, alors que se termine la session précédente d’une autre artiste que je ne connais pas. J’avais amené avec moi un sandwich vietnamien que j’ai pu apprécier tranquillement dans le parc sous les arbres. Des petites chaises en plastique sont disponibles et des stands fournissent de quoi boire et manger. Une bière s’impose rapidement. Les prix ne sont même pas prohibitifs. Quelques personnes sont déjà regroupées devant la scène et je n’attends pas trop pour les rejoindre. Je ne connais pas beaucoup la musique de Rei à part quelques morceaux, mais je sais que c’est une guitariste remarquable. Elle a apparemment son fan club présent en premières lignes. Une vingtaine de minutes avant le début de sa session, elle entre sur scène comme si de rien n’était pour vérifier les réglages des guitares qu’un membre du staff avait préparé pour elle. Ses quelques essais se transforment assez vite en un morceau d’échauffement parfaitement exécuté. On a l’impression que le concert vient de commencer mais elle nous rappelle qu’il s’agit juste d’un tour de chauffe. Elle y met en tout cas toute sa ferveur, ce qui promet pour la suite. Le public la suit tout de suite. La plupart des morceaux qu’elle jouera ensuite me sont inconnus. Elle chante parfois en anglais qu’elle maîtrise très bien. Bien qu’elle soit née au Japon à Itami (伊丹市) dans la préfecture de Hyōgo, elle a vécu plusieurs années à New York lorsqu’elle était enfant. Ce n’est pas la première fois qu’elle répond à l’appel de Seiji Kameda pour ce festival. Les deux semblent même proches et sur la même longueur d’onde. Elle nous fait part d’ailleurs d’une discussion qu’elle a eu avec Kameda lors des débuts du festival. Lorsqu’elle était petite, Rei connaissait Central Park à New York comme un lieu ouvert aux artistes et groupes de musique et a le souvenir d’y avoir vu des représentations. Kameda, qui connaît aussi New York, avait cette idée de faire du parc de Hibiya le Central Park de Tokyo, dans une vision similaire à ce qu’avait connu Rei. Rei ne manque pas de le remercier d’avoir concrétisé cette vision. On sent un respect profond entre les deux artistes. La musique de Rei lors de cette session se tourne beaucoup vers le blues, d’influence américaine donc, notamment pour ses premiers morceaux où elle chante en anglais. Elle joue d’abord d’une guitare acoustique mais elle a un jeu tellement puissant qu’on y entend une électricité latente. Rei sait mettre les formes et se mettre en scène comme une femme forte aux airs impitoyables sur une guitare. Mais elle respecte tellement ses guitares qu’elle les présente même les unes après les autres au public. En hommage à Kameda, Rei reprend un morceau de Tokyo Jihen, Shuraba (修羅場) de l’album Adult (大人). Elle n’a pas tout à fait la voix de Sheena Ringo, mais elle reste puissante et passionnée. Son jeu est assez différent de celui d’Ukigumo, un peu plus physique alors que celui d’Ukigumo est plus flottant. En parcourant le fiche Wikipédia de Rei, on apprend d’ailleurs que Ryosuke Nagaoka a participé à son premier projet discographique. Alors que j’écoute cette interprétation libre de Shuraba, j’en viens à me demander s’il ne s’agit pas là d’un signe m’indiquant de continuer ma souscription au fan club Ringohan, qui inclut également Tokyo Jihen bien que le groupe soit au point mort en ce moment. Sur la petite scène couverte d’une sorte de tente sur la zone HIDAMARI, Rei est seule mais elle remplit le son et l’espace comme un groupe au complet. Je suis impressionné du début à la fin par sa virtuosité à la guitare et par sa présence sur scène.

Je me dirige ensuite vers la scène principale du parc Hibiya, celle nommée ONIWA pour y voir jouer Ohzora Kimishima (君島大空) à partir de 15h45. Je connais son album No Public Sounds sorti en 2023, qui m’avait beaucoup impressionné. C’est également un excellent guitariste, jouant d’une manière très sensible et instinctive. J’arrive en avance et le groupe précédent est toujours sur scène. Soichiro Yamauchi (山内総一郎), le guitariste et chanteur du groupe Fujifabric, est sur scène. Je ne connais pas vraiment Fujifabric (フジファブリック) et encore moi la carrière solo de Yamauchi, mais ce n’est pas désagréable de s’asseoir sur l’herbe du parc en l’écoutant, avec une bière à la main (oui, c’est la deuxième mais je me suis arrêté là). La zone verte ONIWA est suffisamment vaste qu’on peut facilement trouver où s’asseoir. Quand il termine son set, un petit mouvement de foule entre ceux qui partent et ceux qui arrivent pour voir Ohzora Kimishima me permet d’approcher le troisième rang devant la scène. On s’assoit tous sur l’herbe devant la scène car la session live ne commence que dans une trentaine de minutes. Le soleil tape fort malgré ma casquette. J’avais heureusement eu la bonne idée d’amener une petite bouteille d’eau. Selon le même mode opératoire que pour les autres concerts, Ohzora Kimishima monte sur scène avant l’heure pour les réglages de sa guitare acoustique. Il est élégant, habillé d’une longue chemise blanche sur un pantalon noir et des sandales japonaises, un léger rouge sur les lèvres. J’avais un peu espéré qu’il soit accompagné sur scène par son groupe composé du bassiste Kazuki Arai (新井和輝) de King Gnu, du batteur Shun Ishiwaka (石若駿) et du guitariste Shūta Nishida (西田修大), comme lors du festival Fuji Rock l’année dernière, mais il était seul. Ce n’est pas très grave et c’est même compréhensible car cette session sera acoustique. Le public autour de moi est très varié et je ressens la présence de fans fervents. Une fois sur scène, Ohzora Kimishima est très naturel lorsqu’il s’adresse au public. Il compatit pour nous pour cette chaleur qui pourrait nous faire tourner la tête. Il jouera plusieurs morceaux dont des nouveaux de son futur album qui sortira en Juin 2026, si je ne trompe pas. De No Public Sounds, il a interprété mon morceau préféré Arashi (˖嵐₊˚ˑ༄) qui m’a littéralement donné les larmes aux yeux. Ce morceau est comme une tempête intérieure qui finit par s’évacuer. Son interprétation était fascinante et reste pour moi un moment important de ce festival.

Le dernier groupe de la journée sur cette même scène ONIWA est SOIL& »PIMP »SESSIONS avec les invités C&K et Rei que j’avais vu précédemment. Leur session live commence à 17h, et là encore les mouvements de foule me permettent d’approcher au deuxième rang, mais il faudra encore attendre sous le soleil qui baisse heureusement en fin de journée. Le petit vent rafraîchissant qui se lève est le bienvenu. Je connais principalement le groupe pour ses quelques collaborations avec Sheena Ringo dont le morceau Koroshiya Kiki Ippatsu (殺し屋危機一髪), mais je n’ai jamais écouté le reste de leur discographie même si ce n’est pas l’envie qui me manquait. J’étais en fait extrêmement curieux de les voir sur scène, ne sachant pas trop à quoi m’attendre. La perspective d’écouter du « Death » Jazz m’intéressait au plus haut point. Ce terme caractérise la musique du groupe mélangeant des tempos très rapides avec une énergie agressive proche du rock, des improvisations expérimentales, des rythmiques puissantes et une attitude sur scène intense et théâtrale. Tout un programme et c’est exactement ce que j’ai vu sur scène, dès la séance de réglages des instruments. SOIL& »PIMP »SESSIONS est une formation particulière autour de la figure du patron, le Shacho (久嶋識史), qui ne joue d’aucun instrument mais qui est là comme agitateur et catalyseur de l’énergie du groupe. C’est un rôle central dans le déroulement de leurs sessions. Les figures historiques du groupe fondé en 2001 sont Tabu Zombie (椨智紹) à la trompette, Josei (佐藤丈青) au piano et claviers et Akita Goldman (秋田紀彰) à la contrebasse. En support, le groupe est accompagné de manière quasi permanente par Takeshi Kurihara (栗原 健) au saxophone et par Seiya Onasaka (小名坂誠哉) qui remplace Midorin à la batterie. Il faut imaginer chaque musicien comme un virtuose dans son domaine jouant avec une totale liberté au point où on ne sait jamais vraiment si on est dans le morceau ou si on est parti en totale improvisation. C’est extrêmement grisant à l’écoute, notamment quand la trompette de Tabu Zombie et le saxophone de Takeshi Kurihara se répondent et prennent le relai l’un après l’autre, accompagné par le clavier disruptif de Josei. Le groupe part très très vite dans les tours dès l’échauffement, au point où le Shacho sent le besoin de préciser que le concert n’a pas encore commencé. Je ne connais pas les morceaux du set mais ce n’est pas grave car on est très vite entrainé par l’énergie qui s’en dégage, époustouflante pendant tout le set. Le Shacho prend le parole plusieurs fois, notamment pour remercier lui aussi Seiji Kameda pour cette invitation au festival. Il fait la remarque que le groupe répond de toute façon systématiquement présent aux invitations et demandes de Kameda. Il hallucine également que tout ce festival soit gratuit grâce à lui. C’est vrai. J’ai passé un excellent moment en leur compagnie, encore accentué par l’arrivée de Rei à la guitare électrique. Sur le thème du film Kill Bill, Battle Without Honor or Humanity, de Tomoyasu Hotei, Rei arrive sur scène avec une agressivité électrique sans pareille comme si elle voulait montrer qu’elle ne se laissera pas déborder par la puissance de SOIL& »PIMP »SESSIONS. Il en ressort une bataille de solo entre la guitare de Rei et la trompette de Tabu Zombie. C’est très amusant de voir comment elle arrive à se faire sa place dans le groupe. La session se termine ensuite avec le duo C&K que je ne connaissais pas. C&K ne sont pas des rappeurs à proprement parler, mais un duo vocal composé de CLIEVY (クリビー) et de KEEN (キーン). Ils ont des registres de voix assez différents mais la même énergie sur scène. Là encore, accompagnés par le groupe, ils partent dans une improvisation faisant intervenir le public et ne semblent pas vouloir s’arrêter. On sent une grande complicité entre C&K et SOIL. Le Shacho nous dit même qu’il faut maintenant qu’ils s’arrêtent sans quoi ils vont se faire enguirlander par la direction du festival, mais il est le premier à remettre une pièce dans la machine. Ça fait plaisir de ressentir sur scène cette passion musicale, d’autant plus dans un décor pareil. L’avantage de cette approche festival est qu’on peut approcher de très près les artistes. Le fait que tout cela soit gratuit est quand même hallucinant. Merci Kameda san! Des petites boîtes de donation pour le festival de l’année prochaine sont présentes à plusieurs endroits dans le parc et je n’hésite pas à contribuer, en espérant vivement y retourner l’année prochaine. En attendant, je me lance dans l’écoute de l’album Pimpin’ de SOIL& »PIMP »SESSIONS pour prolonger cette expérience. A noter que ce billet mélange mes photographies avec certaines provenant du compte X Twitter du festival, que je me permets de montrer ici pour illustrer mon propos.

take the fender to the red car and hit the road to nowhereland

Le coupé rouge que je pense être une Nissan Skyline est garé au bout de la rue, dans son alignement de sorte qu’on l’aperçoit depuis la sortie de la gare. On m’avait dit d’amener la Fender jusqu’à cette voiture rouge que je ne pouvais pas manquer. Je pense que c’est la première fois que je vois cette voiture à cet endroit là. Je connais assez bien le quartier et je l’aurais déjà remarqué. La rue étroite qui pointe vers elle nous laisse le temps de l’approcher. La clef est dans ma poche et la guitare Fender Stratocaster Vintera bleue turquoise dans sa housse noire sur mon dos. Il n’y a personne autour de la voiture, seulement quelques passants qui ne détournent pas le regard, perdus dans leurs pensées. Le modèle doit dater des années 70 mais elle est très bien entretenue. La couleur rouge est tellement vive que la peinture ne doit pas être d’origine. Elle a certainement être repeinte. L’intérieur de cuir noir que j’aperçois à travers la portière avant est également impeccable. J’enfonce sans plus attendre la clef marquée d’un ’R’ rouge dans la serrure de la portière et celle-ci s’ouvre immédiatement sans résistance. Je place d’abord la housse de guitare sur les places arrières plutôt étroites, puis m’assois derrière le volant. Il est plus petit qu’à ma première impression et l’assise est basse. Le siège avant est moins ferme que je ne l’imaginais pour un coupé. Le cuir est abîmé par l’usure à différents endroits. Devant le pommeau de vitesse, un lecteur de cassettes est enclenché. Il n’en sort cependant aucun son. La boîte de la cassette est posée en vrac sur le siège passager avec d’autres papiers, des morceaux de partitions brouillonnées et des feuilles de textes incomplets et raturés à plusieurs endroits. Sur cette boîte de cassette, la photographie d’un visage de femme en faïence en grande partie cassé et fissuré m’interpelle. A l’arrière, Il n’y a rien à part la Fender que je viens de déposer. J’ai envie de la sortir de sa housse pour la laisser respirer et prendre part entière de l’habitacle de la Skyline. Il est 14h30. Il fait une vingtaine de degrés dehors et le soleil est seulement gêné par quelques nuages. Je fais deux ou trois tours de manivelle pour ouvrir la vitre et laisser un fin courant d’air entrer à l’intérieur. Le réservoir est plein. Le moteur est plus bruyant que je l’imaginais ce qui me pousse à augmenter de deux crans le son du lecteur de cassettes laissant s’échapper les premières notes de guitares. Je m’engage sur la rue principale puis sur la grande avenue qui me fait monter sur l’autoroute après une petite dizaine de minutes. La puissance de la machine rend la conduite aisée. L’autoroute est quasiment déserte ce qui m’étonne d’abord beaucoup. L’autoroute est à moi, le temps est à moi, direction le Nord. Le rock alternatif qui se diffuse dans l’habitacle m’est inconnu mais m’attire beaucoup. Il m’accompagnera pendant quelques temps dans la solitude de l’habitacle. L’air est clair et la lumière hivernale forte. La sortie de chaque tunnel éblouit au point où on a l’impression de perdre tout contact avec le réel pendant quelques secondes, le temps que notre œil et nos sens se réhabituent à la lumière solaire qui nous frappe. Ces quelques secondes d’évanouissement sensoriel donnent à l’atmosphère vaporeuse de la musique que j’écoute une présence toute particulière. Il me semble même que les accords de guitare que j’écoute proviennent de la Stratocaster posée sur les sièges arrières. Les sons circulent dans l’habitacle et se mélangent dans une harmonie qui est difficile à décrire. J’aimerais que l’éblouissement à la fin des tunnels soit plus long et intense. À l’entrée du 19ème tunnel de l’autoroute, le déclic sec du lecteur de cassette sonne la fin du onzième et dernier morceau de l’album. J’étais tellement envoûté par les sons de guitares que je n’avais pas remarqué la trame musicale qui évoluait derrière et qui prend maintenant de l’importance. Cette trame lente, répétitive et floue me saisit tout d’un coup par son omniprésence et accapare toute mon attention. Les nappes instrumentales qui la composent sont pleines de mystères, communiquant des images d’un monde cosmique qui nous enveloppe mais dont on a du mal à en saisir la substance. On se croirait dans un rêve éveillé. La consistance des choses me paraît moins certaine alors que l’éblouissement de la fin du 19ème tunnel accentue cette perte sensorielle. Il n’y a plus de boîte de cassette de femme au visage de faïence cassée sur le siège passager, la guitare Fender à l’arrière s’est évaporée. Les contours de l’habitacle du coupé rouge se confondent maintenant avec les traînées de lumière au fur et à mesure qu’on approche de la sortie du tunnel. Le crescendo de la trame instrumentale sourde et le flux de lumière émettent désormais une puissance supérieure à mes capacités sensorielles. Je ne me sens plus en mesure d’atteindre mon but. Mais quel était il? Je viens peut-être de l’atteindre en cet instant.

(裏1)

Les hasards ont fait que j’ai pris cette photographie du visage inquiétant de Richard D. James sur deux de ses albums de la deuxième partie des années 1990 peu de temps avant l’annonce de la réédition de l’album Selected Ambient Works, Vol. 2 de Aphex Twin. Cet album déjà énorme car durant 2h32m ressort en version augmentée. Je ne suis pas sûr de m’y replonger, mais je découvre en tout cas le nouveau single intitulé #19 sorti dans la foulée. Il ne s’agit en fait pas tout à fait d’un nouveau morceau car il était apparemment déjà présent sur la version vinyle du dit album. Il y avait bien déjà un morceau #19 sur Selected Ambient Works, Vol. 2 mais cette autre version est complètement différente. Soit Aphex Twin brouille volontairement les pistes, soit c’est moi qui me mélange les pinceaux. Le ’nouveau’ #19 se compose d’une longue plage de 10 minutes, répétitive et mouvante jusqu’à réussir à nous hypnotiser si on veut bien lâcher prise. Les nappes électroniques lentes sont floues, sombres mais teintées par moments de halos lumineux. J’ai toujours pensé que la musique d’Aphex Twin, qu’elle soit ambient comme ici ou plus expérimentale, était conditionnée par les expressions de son visage sur les albums… I care because you do (1995) et Richard D. James (1997) mentionnés un peu plus haut. On ne sait jamais vraiment si on a affaire à un génie créatif ou à un artiste qui se moque un peu de nous. La vérité se trouve peut-être un peu entre les deux, mais j’y pense particulièrement en écoutant ce morceau #19. Écrire cela ne m’empêche pas de l’écouter à répétition car cette ambiance m’inspire.

(裏2)

Je ne suis pas sûr que le modèle Stratocaster Vintera II en version bleue turquoise était vendu au magasin Fender Flagship Tokyo d’Harajuku, mais j’ai regardé avec une grande attention la variété de modèles présentés, notamment la série Stratocaster. Je n’étais jusqu’à maintenant jamais entré à l’intérieur, même si ça me démangeait depuis longtemps. Je pense que j’avais un peu peur qu’on arrive trop facilement à me convaincre de ré-acheter une guitare. Le design intérieur a été conçu par Klein Dytham Architecture. Tout y est très clair et spacieux, assez loin du bazar visuel des magasins d’instruments de musique d’Ochanomizu. Le magasin couvre plusieurs étages et l’escalier vaut à lui seul le détour car ses murs sont couverts de photographies de musiciens japonais ou étrangers portant bien sûr une ou plusieurs guitares de la marque. Je reconnais quelques têtes comme celles du groupe Number Girl avec Shutoku Mukai (向井秀徳), Hisako Tabuchi (田渕ひさ子) et Kentarō Nakao (中尾憲太郎). Je n’y ai par contre pas trouvé Moeka Shiotsuka (塩塚モエカ), Ikkyu Nakajima (中嶋イッキュウ), a子 ou Chiaki Satō (佐藤千亜妃) malgré les très belles séries de photographies prises pour la marque par Hirohisa Nakano (中野敬久). Le dernier étage du magasin ressemble à un musée exposant une longue série de guitares vintage avec le nom du musicien ou de la musicienne à qui la guitare appartenait. On croit deviner à cet étage un petit salon donnant sur une grande baie vitrée, mais l’accès est fermé au public. J’imagine que des interviews doivent se dérouler à cet endroit.

(裏3)

Après avoir maintes fois écouter le single Angel, dont j’avais parlé dans un billet précédent, je reviens vers le rock du goupe irlandais NewDad en écoutant l’album Madra dans sa totalité. L’album de 11 morceaux est excellent de bout en bout, et c’est un vrai bonheur de l’écouter dans son intégralité. Il ne s’agit que de leur premier album mais on sent déjà une grande maturité. De nombreuses émotions nous traversent en écoutant cet album, à l’image de la mystérieuse photographie de couverture montrant un visage de femme en faïence en grande partie cassé et fissuré. L’album possède une certaine immédiateté car on se laisse très facilement accrocher par les mélodies de guitare et les refrains chantés par Julie Dawson, mais la beauté mélancolique et vaporeuse de l’ensemble se révèle un peu plus après chaque écoutes. Cette musique rock alternative m’a inspiré en partie le texte du début de ce billet.