頭の中の頭に頭の中の頭が(ある/ない)

J’aime bien regarder les cygnes dans les yeux quand ils sont au repos après une longue journée de labeur sur le grand étang du parc Inokashira près de Kichikōji. Ils témoignent d’aucune fatigue ni de lassitude, du moins je ne parviens pas à la déceler en les regardant plusieurs dizaines de secondes. En les observant tranquillement, on pourrait imaginer une musique d’accompagnement douce et paisible, mais je pense plutôt au punk rock, comme pour essayer de susciter une réaction sur leurs visages figés. Rien n’y fait. La musique que j’écoute en les regardant n’est pourtant pas à remettre en cause. C’est le morceau Deceptacon du groupe irlandais SPRINTS, qui est en fait une reprise du groupe américain Le Tigre fondé par Kathleen Hannah après son premier groupe Bikini Kill. J’avais beaucoup écouté Bikini Kill il y a plusieurs années de cela, à la même période où je découvrais Sleater-Kinney. En recherchant dans mes archives, je suis surpris de ne pas avoir mentionné le documentaire The Punk Singer consacré à Kathleen Hannah sorti en 2013. L’énergie de Deceptacon repris par SPRINTS est plus brute que l’originale, mais la voix de la guitariste et chanteuse Karla Chubb évolue dans un registre similaire à son aînée. Le morceau est très efficace et réveillerait n’importe qui de son sommeil, sauf les cygnes du parc Inokashira. J’ai découvert ce morceau grâce au podcast Very Good Trip de Michka Assayas consacré aux Voix féminines sous l’étoile de Patti Smith, du 2 Février 2026. L’émission me fait découvrir beaucoup de très belles choses, notamment le morceau Boyface du trio londonien PVA sur leur album No More Like This et la voix de Sophie Harris du groupe également londonien Modern Woman sur un morceau intitulé Dashboard Mary. La dramaturgie de cette voix me rappelle celle de Lana Del Rey, mais le morceau part ensuite dans une direction différente, beaucoup plus bruitiste durant laquelle toute la puissance de la voix de Sophie Harris se révèle. Dans une autre émission de Very Good Trop, cette fois-ci consacrée au groove du monde entier, je découvre un morceau vraiment surprenant intitulé Neredesin Sen à l’ambiance rock psychédélique moyen-orientale par Altin Gün. Le groupe est néerlandais, originaire d’Amsterdam, mais turcophone. Muhteşem şarkı.

Les méandres du web et des réseaux sociaux m’amènent vers un nouveau magazine web intitulé Japanese Alternative Magazine (JPN ALT MAG) qui entend remplir un espace vide dans la couverture anglophone de la « hyper-niche-weird-crazy Japanese music », en se concentrant sur tous les genres qui ne sont pas J-pop. L’approche m’a d’abord semblé un peu élitiste, mais le choix de présenter le nouvel album de Kirinji dans leur première sélection du mois de Janvier 2026 me fait dire qu’ils ne doivent pas suivre complètement à la lettre leur cadrage initial. On y trouve certains essais et articles sur le Yellow Magic Orchestra et sur Susumu Hirasawa (平沢進) et son groupe P-model qui me semblent tout à fait intéressants et qu’il me faudra lire bientôt, mais je suis d’abord intrigué par la sélection Japanese Alternative’s Guide to JP New Wave. L’article présente une quinzaine d’albums dans les domaines assez larges de la musique synth pop / électronique, l’avant-garde et le post-punk. Comme toujours avec ce genre de sélections, elles sont subjectives et on ne pourra jamais être complètement d’accord avec ce qui est proposé comme incontournables du genre. J’y trouve tout de même un grand nombre d’albums que j’aime et dont j’ai déjà parlé sur le magazine web Made in Tokyo, d’autres que j’ai écouté dans le passé sans y trouver une accroche et certains qui me sont complètement inconnus, ce qui est pour moi la partie la plus intéressante.

Je ne suis pas très surpris de trouver dans cette sélection l’album Solid State Survivor du Yellow Magic Orchestra, ainsi que des albums de Jun Togawa (戸川純), en solo avec Suki Suki Daisuki (好き好き大好き) et avec le groupe Yapoos sur l’album Yapoos Keikaku (ヤプーズ計画). Pas facile de choisir un album représentatif de Yapoos, mais j’aurais certainement également sélectionné leur premier album Yapoos Keikaku comme porte d’entrée. Suki Suki Daisuki n’est par contre pas mon album préféré de Jun Togawa même si le morceau titre est particulièrement marquant et a certainement joué dans la sélection de cet album plutôt que les autres. Son premier album Tamahime Sama (玉姫様) est je pense plus emblématique. Dans la partie post-punk, je suis très satisfait de voir mentionné l’album Meshi Kuuna! (メシ喰うな!) du groupe INU mené par l’acteur et poète Kō Machida (町田康). Il y a également l’album Aunt Sally du groupe du même nom mené par Phew. Cet album datant de 1979 est considéré comme un classique mais je n’ai jamais réussi à accrocher malgré plusieurs tentatives d’écoute. Je pense tout simplement que le chant de Phew ne m’attire pas. Je me laisse le temps pour une écoute ultérieure. Je pense qu’un album qui ne nous attire pas à un moment donné de notre vie peut être perçu très différemment plus tard. Je conçois certains artistes et groupes comme des portes d’entrée vers des genres. Je suis par exemple persuadé qu’apprécier la musique de Jun Togawa m’a permis de m’ouvrir vers des musiques new wave et avant-garde que je n’aurais peut-être pas pu apprécier sans cette initiation. Plus récemment et dans un style différent, la musique de 4s4ki a ouvert une porte vers toute la scène hyper-pop dont l’excentricité aurait pu d’abord me paraître rebutante. Dans la section Post-punk, je suis plutôt surpris mais également très satisfait de voir Buck-Tick mentionné avec l’album Kurutta Taiyō (狂った太陽). C’est un très bon album, mais la discographie de Buck-Tick est tellement vaste que choisir un seul album est un calvaire. J’aurais personnellement choisi Jūsankai ha Gekkō (十三階は月光), par lequel j’ai découvert le groupe et qui est considéré comme faisant également partie des meilleurs albums du groupe, mais cet album nettement gothique ne doit pas tout à fait correspondre à la revendication New Wave de la sélection musicale de l’article. Dans le style new wave, j’aurais plutôt pensé à leur album TABOO de 1989. J’aurais aussi certainement parlé du groupe G-Schmitt de SYOKO pour sa froideur hypnotique.

Certains choix de la sélection de l’article sont plus audacieux, en particulier le EP de style darkwave Dream of Embryo / Double Plantonic Suicide du groupe Funeral Party. Je connais cet EP pour l’avoir découvert il y a quelques années et en avoir déjà parlé. C’est un objet musical vraiment étrange à la noirceur fascinante. Je ne suis pas sûr que je l’aurais mis dans une sélection représentative de la new wave japonaise, mais l’article a le mérite de ne pas hésiter à s’engouffrer dans des terriers, des « rabbit-hole », ce qui est tout à respectable et cette approche augure du meilleur pour la suite. Je suis également un peu surpris de voir mentionné le EP Bamboo Houses / Bamboo Music de Ryuichi Sakamoto et David Sylvian, car je ne l’imagine pas comme une œuvre majeure bien que j’aime beaucoup le morceau Bamboo Houses dont j’ai également parlé sur ces pages.

Cet article a eu le grand mérite de me faire revenir vers la musique de Susumu Hirasawa avec son groupe P-Model en proposant dans la liste leur premier album In A Model Room. J’avais tenté il y a quelques temps l’écoute de l’album Karkador puis Perspective de P-Model, mais j’avais cependant interrompu mon écoute, n’y trouvant pas matière à me passionner. Je ressens leur album In A Model Room comme une sorte de révélation, qui me fera peut-être revenir vers d’autres albums du groupe. In A Model Room est très condensé et nerveux avec onze morceaux qui s’enchaînent sur un total de seulement 33 minutes dans une ambiance électro-punk tout à fait intrigante car non déniée d’un certain humour. On se demande d’abord ce qu’on est en train d’écouter. Les sons électroniques sont minimalistes et obsédants et les guitares anguleuses. Susumu Hirasawa ne chante pas vraiment, il parle presque mais sa voix est souvent proche du cri d’énervement ou d’impatience. Le rythme électronique frénétique qui accompagne la plupart des morceaux peut même paraître par moments un peu angoissant. Et pourtant, on a envie d’écouter jusqu’au bout car cette musique fascine par son imprévisibilité et finit même par provoquer une certaine addiction. Le morceau que je préfère est The Great Brain car c’est le plus absurde de l’album, le plus « WTF » comme on dirait sans les milieux autorisés. L’album ne manque pas de passages étranges tout en étant très accrocheurs, et c’est ce qui me fait y revenir sans cesse. Certains autres morceaux comme Kameari Pop paraissent en comparaison beaucoup plus normaux. C’est cependant quand le folie s’empare du groupe que leur musique est la plus intéressante. Dans le genre, le morceau Roomrunner qui évoque un superman imaginaire en devient même drolatique.

Voir mentionné le groupe INU de Kō Machida dans cette liste m’a amusé, car un de ses livres intitulé Confession (告白) apparaissait comme par coïncidence dans le drama Fuyu no nanka sa, Haru no nanka ne (冬のなんかさ、春のなんかね) que je regarde toutes les semaines. J’aime vraiment beaucoup cette série pour les situations et les réflexions toujours particulières de ses protagonistes. Le quatrième épisode voit se rencontrer un romancier devenu célèbre et Ayana, interprétée par Hana Sugisaki, également jeune romancière. Les deux ont déjà eu une aventure pendant leurs années universitaires, mais il décida d’une séparation pensant qu’être heureux et en couple ne lui permettra pas d’écrire comme il le souhaiterait. Cette réflexion me rappelle celle de David Gilmour comme quoi on ne peut créer à partir du bonheur. Je l’avais retranscrit dans un précédent billet.

夢の花

Après la sonnerie annonçant les 17h lancée par les hauts parleurs, le silence envahit chaque recoin du parc. Il est temps de rentrer mais on veut quand même profiter des dernières lumières comme ce jeune couple assis sous un des grands arbres du centre du parc. Alors que les occasions seraient pourtant nombreuses, surtout avec ce ciel d’automne, je ne saisis que peu souvent les lumières du soleil couchant. Certains se font pourtant une spécialité à capturer en images ce moment de la journée. Ce sont les dernières photographies prises dans le parc de Tachikawa, le Showa Memorial Park (昭和記念公園). Et en repensant à cette période Shōwa, il me vient en tête de revenir vers la musique japonaise des années 80, car j’y trouve une nouvelle fois de très belles choses.

Une fois encore, je pars à la recherche de musiques enfouies dans les parties obscures des années 80. J’y découvre le groupe Kokushoku Elegy (黒色エレジー), dont j’avais déjà lu le nom quand j’avais découvert le groupe G-Schmitt et sa chanteuse SYOKO. Kokushoku Elegy, qu’on peut traduire par « Elègie du noir », évolue à une époque et dans un style similaire à G-Schmitt entre post-punk et rock gothique, voire new wave. Énoncer des styles est toutefois réducteur, mais donne une idée générale de l’approche musicale du groupe. En fait, je dirais qu’il s’agit de darkwave, ce qui correspond mieux au nom du groupe. Kokushoku Elegy est originaire de la préfecture d’Okayama et a été fondé en 1985 mais n’a été actif que quelques années et s’est arrêté en 1989. Le groupe se composait de Kyoko (キョウコ) au chant, Ichirō (イチロウ) à la guitare, Kōichi (コウイチ) à la basse et Yasuyuki (ヤスユキ) à la batterie. Certains des membres, Ichirō et Kōichi, faisaient auparavant partie d’un groupe de punk appelé Nikudan (肉弾). Kokushoku Elegy n’a sorti que trois EPs pendant cette période de 1985 à 1989, mais certains de leurs morceaux apparaissaient également dans plusieurs compilations de l’époque. Leur musique a été ensuite réunie dans une compilation sortie en 1993 sous le nom de Esoderic Mania avec tous les morceaux du groupe dans l’ordre chronologique de leur création. J’écoute en fait avec une passion certaine une autre compilation sortie plus récemment le 30 Décembre 2020, nommée simplement Kokushoku Elegy, qui reprend les mêmes 14 morceaux studio que ceux présents sur la compilation de 1993, mais en version remasterisée et dans un ordre différent non-chronologique, et y ajoute 12 morceaux capturés lors d’un concert en 1989. Comme ça pouvait être le cas pour SYOKO avec G-Schmitt, je suis fasciné par la force du chant de Kyoko. J’aurais pu dire la regrettée Kyoko, car elle n’est plus de ce monde depuis 2015. Elle a une présence vocale qui emporte tout, très changeante, par moment puissante et à d’autres beaucoup plus légère et flottante. Cette duplicité est particulièrement fascinante, d’autant plus que les guitares qui l’accompagnent ne s’effacent pas derrière son chant. L’atmosphère est absolument remarquable et ne donne étonnamment pas beaucoup d’indications qu’elle date des années 80, comme si elle était intemporelle. La composition musicale est complexe et se base rarement sur les classiques couplets et refrains. La guitare d’Ichirō est très incisive et accrocheuse par ses riffs, la basse de Kōichi très présente et souvent mise en avant. Il est difficile d’isoler un morceau en particulier, car ils sont tous d’une beauté et d’une élégance sombre imparable, mais des morceaux comme Warrior, Goddess ou Kafun Hanzai (花粉犯罪) donnent tout de suite une bonne idée d’ensemble. J’ai vraiment beaucoup écouter cet album ces dernières semaines et je continue encore maintenant. Je le placerais clairement dans la liste des plus belles musiques que j’ai pu écouter cette année (et il y en a beaucoup). Je m’étonne quand même de ne découvrir que maintenant ce genre de pépites. On dit que le groupe est légendaire et je le crois tout à fait, mais sa courte vie lui donne des allures d’étoile filante. Le fait qu’on réédite 27 ans plus tard une compilation du groupe indique bien que les fans n’ont pas oublié cette élégie du noir. Après Kokushoku Elegy, Kyoko a évolué dans d’autres groupes nommés Harpy et OOIOO. Je les garde en mémoire ici pour pouvoir y revenir plus tard.

Avant de découvrir Kokushoku Elegy, j’étais revenu vers le groupe ZELDA (ゼルダ) qui évolue également dans un style post-punk mais a touché à beaucoup d’autres styles. Comme les styles varient beaucoup, je n’apprécie pas tous les morceaux du quatuor mais je sélectionne ceux qui me plaisent vraiment. Je reviens cette fois-ci vers leur premier album intitulé tout simplement ZELDA avec deux morceaux: Makkurayami -Aru Hi no Kōkei- (真暗闇 —ある日の光景—) et ASH-LAH. Cet album est sorti le 25 Août 1982. Le morceau ASH-LAH est en fait leur premier single sorti deux années plus tôt, le 10 Octobre 1980 sur le label indépendant Junk Connection (ジャンク・コネクション). Le groupe signera ensuite sur Toshiba EMI (comme d’autres artistes qu’on apprécie sur ces pages) jusqu’à leur dissolution en 1996. J’aime beaucoup les affiches ci-dessus crées à l’occasion de la sortie de ce single, couplé avec un autre morceau de l’album Sonata 815 (ソナタ 815). Ces affiches indiquent également une série de concerts accompagnant leur premier single, la dernière étant au fameux Shinjuku Loft de Kabukichō. Ces deux affiches semblent faites mains et correspondent très bien à la qualité brute du chant de Sayoko Takahashi (高橋佐代子) dans le groupe. Le Ash-lah du titre doit faire référence aux démons belliqueux Ashura défiant les divinités célestes. Dans les représentations bouddhistes, un Ashura prend la forme d’un demi-dieu guerrier pourvu de trois visages et de six bras. Je ressens dans le chant de Zelda sur ce morceau Ash-lah une certaine influence bouddhiste mais il me donne également l’impression d’être un chant de guerrier marchant vers un devenir funeste.

La musique qui suit va beaucoup plus loin dans la noirceur comme le suggère la couverture dessinée par le mangaka d’horreur Suehiro Maruo (丸尾末広). L’illustration correspond en fait assez bien à l’ambiance qui règne dans ce EP de deux morceaux, intitulé Dream Of Embryo par un mystérieux groupe nommé Funeral Party. On ne sait vraiment que très peu de choses sur ce groupe qui n’a sorti que cet EP en 1986 et deux autres morceaux en 1985 sur une compilation du même label Pafe Record intitulée Vision Of The Emortion. Il s’agissait d’un duo composé de T. Kusano à la voix, batterie, synthétiseur, guitare, basse et M. Morita au synthétiseur, voix et autres instruments électroniques. L’atmosphère des deux morceaux du EP, Double Platonic Suicide et Dream Of Embryo (サンドノイズにまける子等), est sombre, inquiétante et pour le moins mystérieuse. Les voix floues qui interviennent sont fantomatiques et même mortifères, au point où on se demande si le groupe n’a pas fait intervenir des esprits au moment de l’enregistrement. Cette musique s’écoute comme une expérience et n’est très clairement pas pour toutes les oreilles. Mais tout en s’interrogeant sur ce qu’on est en train d’écouter, on ne peut être que fasciné par la beauté sombre des nappes de synthétiseurs et des voix d’outre-tombes. L’image d’un fantôme yūrei (幽霊) me vient en tête en écoutant cet EP. Cette image correspond à mon avis un peu mieux que celle de l’écolier de la couverture à l’ambiance qu’on peut ressentir. Les voix sont tellement étranges qu’on a du mal à comprendre dans quelle langue elles s’expriment. Sur le deuxième morceau Dream Of Embryo, je pense qu’il s’agit d’allemand, mais je n’en suis pas sûr car je ne comprends pas ce qui est dit. Dans un style similaire, un peu moins étrange mais tout aussi sombre et pesant, j’écoute également le très bon morceau Shinigami (死神) de Phaidia (パイディア) sur l’album In the Dark sorti en 1985. Le morceau démarre sur des nappes de synthétiseurs de style gothique, puis une trame répétitive de guitares se met en place. Les guitares de Nariquis et de Masa sont pleines de larsens et de réverbération, accentuée par le rythme qui ne faiblit pas de la batterie de Tatsuya. Au dessus de ses guitares, la voix du chanteur Gilly est pleine de complaintes comme s’il voulait dégager une souffrance. Ce morceau est très prenant mais j’hésite à me lancer dans l’écoute entière de l’album car il faut certainement un peu de préparation. J’ai découvert Phaidia au fur et à mesure des recommandations YouTube après avoir écouté le EP de Funeral Party. La couverture de ce dernier m’avait interpellé alors que je parcourais le blog désormais inactif Habit of Sex (nom certes très étrange) couvrant la musique indépendante japonaise de 1980 à 1995. J’étais tombé sur ce blog à l’époque où je faisais des recherches sur l’artiste Tomo Akikawabaya et les réactions que donnaient ce blog sur l’album The Castle m’avaient beaucoup intéressé. Rares sont les blogs et sites web présentant ce type de musiques japonaises obscures. C’est prėcieux et j’essaie à ma manière d’y contribuer pour que ces musiques désormais atypiques ne se perdent pas dans les abîmes.

et soudain surgit un sanctuaire

J’aurais pu intitulé ce billet « et soudain surgit une maison bleue aux fenêtres rouges » mais j’opte plutôt pour les sanctuaires qui ont en général l’habitude de surgir sans crier gare aux détours des rues. L’étrange maison bleue aux fenêtres rouges et aux colonnes romaines n’a pas grand chose de japonais, ce qui n’a rien d’étonnant quand on sait que l’architecte est italien. Il s’agit du bâtiment appelé JASMAC AOYAMA conçu en 1991 par l’architecte Aldo Rossi, prix Pritzker l’année d’avant en 1990. On ne le voit pas sur la photographie ci-dessus mais les autres murs du bâtiment sont peints en jaune, ce qui donne un ensemble tout à fait atypique dans ce quartier de Minami Aoyama. Cette petite série de photographies fait suite à celle au titre similaire mais à composante rouge. En fait les deux dernières photographies de sanctuaire sont prises dans un tout autre endroit, à Kugahara dans l’arrondissement de Ōta. La lumière du soir venait joliment faire ressortir les dorures du toit.

Musicalement parlant, j’écoute beaucoup de choses en ce moment et ça va me prendre quelques temps avant de tout évoquer ici, mais certaines de ces découvertes se sont faites grâce aux recommandations musicales de Nicolas dans les commentaires d’un billet datant d’il y a presque deux mois (les commentaires sont beaucoup plus récents). Quand je comparais ce blog à une forêt dense, ce billet en est un très bon exemple. En fait, Utada Hikaru m’avait interrompu en sortant son album Bad Mode dans une période année 80 qui m’avait soudainement accaparée l’esprit depuis la découverte de la musique de G-Schmitt et de son interprète SYOKO. Je reviens régulièrement vers les albums et EPs du groupe que je découvre petit à petit. L’étrangeté de certains morceaux comme celui intitulé Obsession Obscure sur l’album gArNeT (1988) me fascine complètement (私は肉体 私は精神 私は無 私は全て).

Et l’idée m’est soudainement venue d’aller jeter une oreille vers la musique d’un groupe des années 80 et 90 appelé ZELDA. De ZELDA (ゼルダ), je ne connaissais que le morceau Blue Desert découvert sur une compilation intitulée Tokyo Babylon Image Soundtrack 2 (j’en parlais dans un billet précédent). Il s’agit peut-être bien du premier CD de J-POP que j’ai acheté alors que j’étais encore étudiant à Angers (ou peut-être était-ce avant cela). J’adore ce morceau au chant atypique et il garde pour moi une place toute particulière, comme le morceau MOON de Rebecca d’ailleurs, sur cette même compilation. ZELDA est un groupe rock à tendance pop inactif depuis bien longtemps car il a stoppé ses activités en 1996. Il était composé de quatre filles: Sachiho Kojima (小嶋さちほ), fondatrice du groupe et jouant de la basse, Sayoko Takahashi (高橋佐代子) au chant, Ako Ozawa (小沢亜子) à la batterie et Fukie Ishihara (石原富紀江) de 1983 à 1990 puis Naomi Motomura (本村直美) de 1991 à 1996 à la guitare. Le groupe jongle avec les styles musicaux, même au sein d’un même album, et peut même devenir expérimental par moment. J’étais certain que je n’allais pas apprécier un album du groupe dans sa totalité (Blue Desert a pris un certain temps avant de m’attraper), mais je savais aussi que j’y trouverais des morceaux que j’aimerais beaucoup. C’est le cas de deux morceaux en particulier que j’ai écouté en boucle pendant plusieurs jours et que j’écoute encore régulièrement maintenant: Seiren (セイレーン) sur l’album CARNAVAL de 1983 et Tokiori no Shikisai (時折の色彩) sur l’album Sora-iro Bōshi no Hi (空色帽子の日) de 1985. On y retrouve cette manière atypique de chanter de Sayoko Takahashi, qui me plaît beaucoup sur ces morceaux, notamment sur Seiren. Comme Tokiori no Shikisai, qui a une structure plus classique, ces morceaux s’impriment dans mon cerveau et j’ai du mal à m’en séparer. Sur Tokiori no Shikisai, j’y trouve même un certain réconfort inattendu, comme si je connaissais ce morceau depuis mon enfance et qu’il m’avait inconsciemment accompagné pendant toutes ces années. Ces deux morceaux me donnent une impression bien étrange.

東京ワルツ

Les photographies de ce billet sont prises dans des endroits différents dans Tokyo, comme une valse d’images. Passer au noir et blanc me donne à chaque fois l’occasion de revenir sur des photos un peu plus anciennes que je viens mélanger à d’autres plus récentes que je n’avais pas encore montré sur Made in Tokyo. L’attrait du noir et blanc est fort mais je trouve qu’il ne convient pas à tous les types de photographies. J’y reviens en fait souvent en fonction de la musique que j’écoute à ce moment là. Je dirais même que la musique que j’écoute est le seul déclencheur qui me fait revenir au noir et blanc, comme si le choix ne m’était plus donner de faire. Les photographies que je montre ci-dessus baignent volontairement dans un léger flou. Nous sommes ici dans l’ordre à Yoyogi, Ueno, Shibuya, Shinagawa, Daikanyama et Naka-Meguro.


Les hasards de Twitter ont parfois du bon, car ils me font régulièrement découvrir des ambiances musicales qui me plaisent beaucoup à travers des groupes ou artistes que je ne connaissais pas. Je découvre récemment le groupe japonais post-punk G-Schmitt (G-シュミット) mené par son interprète principale et charismatique SYOKO (en photo ci-dessus). Ce nom de groupe est plutôt étrange et je ne n’ai pas encore découvert son origine. Je m’étonne moi-même de ne jamais avoir entendu parler de ce groupe ou du nom de SYOKO avant mais il faut dire que le groupe n’est plus actif depuis longtemps. Il l’était pendant une bonne partie des années 1980, pendant six ans de 1983 à 1989 pour être très précis. SYOKO a complètement disparu de la scène musicale actuelle, à ma connaissance. Je n’aime pas beaucoup classifier les groupes dans des styles car je suis la plupart du temps bien en mal de le faire, mais si on devait donner une idée du style musical de G-Schmitt, je dirais qu’il s’apparente plutôt au gothic rock si l’on considère la noirceur générale de l’ensemble, qui n’est pas sans me rappeler The Cure par moments. Mais les ambiances diffèrent entre les morceaux et les catégorisations stylistiques deviennent très vite assez floues. Dans une interview, SYOKO se défendait d’ailleurs de toute catégorisation dans une « boîte » stylistique particulière, comme pour garder une indépendance artistique et se démarquer d’autres groupes indépendants post punk de l’époque. G-Schmitt n’a pas sorti beaucoup d’albums mais plusieurs EPs, et une compilation sortie en 1988 s’intitulant Struggle to Survive, qui est mon point de départ dans la découverte de la musique du groupe. Plus qu’une compilation, Struggle to Survive est un regroupement d’EPs sortis précédemment, notamment ceux intitulés Modern Gypsies, Sin, Secret & Desire (sauf un morceau) et d’autres morceaux sortis séparément en singles. Dès la première écoute de Stuggle to Survive, j’ai développé une fascination certaine pour ce groupe au point de chercher toutes les informations que je pouvais trouver sur internet, informations qui sont malheureusement assez peu nombreuses. Il n’y a même pas de page Wikipedia à se mettre sous la dent, même en japonais. Je me contente donc de morceaux d’information glanés par-ci par-là sur des sites de passionnés, notamment un ancien site web dédié au groupe. J’éprouve une fascination un peu similaire à celle que j’avais pu avoir lorsque j’avais découvert Jun Togawa (戸川純)et son groupe Yapoos il y a quelques années, ou la musique de Tomo Akikawabaya plus récemment. Ma fascination pour les morceaux de G-Schmitt que j’écoute sur cet album Struggle to Survive vient notamment et principalement de la passion que SYOKO transmet dans sa voix et dans sa manière de chanter. Elle le dit dans des interviews, son intérêt n’est pas de vendre beaucoup de disques ni de devenir une artiste qui signera sur une major (tous les disques de G-Schmitt sont sortis sur un label indé WECHSELBALG), mais d’interpréter une musique qui soit personnelle et unique. Il y a peu d’interviews visibles sur internet, mais j’en ai quand même vu une très courte sur YouTube où SYOKO répond à des questions sur un nouvel album du groupe (peut-être celui qui s’intitule gArNeT). On sent dans sa manière de s’exprimer et son regard, une certaine détermination et quelque chose d’atypique. La tension dans son chant nous fait comprendre son implication totale, et j’aime beaucoup cela. Sa voix est remplie d’une certaine mélancolie et d’un romantisme ténébreux, mais peut prendre parfois des accents un peu plus agressifs. La plupart des EPs et singles du groupe sont seulement sortis en vinyle à l’époque, mais Struggle to Survive est sorti dans une version CD, qui est malheureusement introuvable ou à des prix exorbitants (10,000 Yens sur Mercari). On peut cependant l’écouter en intégralité ou par morceaux sur YouTube. Difficile de ressortir de cet album le morceau que je préfère, mais le cinquième intitulé Farewell doit être celui qui me touche le plus. Mais l’ensemble est de toute façon excellent, si on n’est pas rebuté par cette ambiance rock très marquée années 80 et aux accents gothiques parfois des plus étranges (le morceau Mescaline Dream par exemple). Le premier morceau Kの葬列 (les funérailles de K) donne tout de suite l’ambiance et est un des morceaux les plus emblématiques de G-Schmitt. Si on aime ce morceau, le reste de l’album est un vrai bonheur musical. Je suis donc parti en quête de tous les morceaux G-Schmitt et SYOKO que je peux trouver. En parallèle de Struggle to Survive, j’écoute également un des deux EPs que SYOKO a sorti en solo, le premier intitulé SOIL sorti en 1986. Le style ne diffère pas grandement de la musique du groupe, mais peut prendre parfois des accents un peu plus expérimentaux comme le quatrième morceau MAGIE. Sa manière de chanter me rappelle par moment celle de Jun Togawa, bien que leurs voix soient différentes. Les musiques de ce EP sont composées et arrangées par un certain Joe Hisaishi (久石譲), que l’on connaît pour avoir composé les musiques de la plupart des films de Takeshi Kitano (Sonatine en 1993, Hanabi en 1997…) et Hayao Miyazaki (depuis Nausicaä de la Vallée du Vent en 1984). Les morceaux que je préfère sur cet EP Soil sont le troisième intitulé Sphinx in the Night et le premier Erewhon.