un interlude bleu

Ce n’est pas particulièrement aisé de reconnaître les lieux où ont été prises les photographies ci-dessus, d’autant plus qu’elles proviennent de trois endroits bien différents. La première photographie a été prise dans un coin de Kanagawa où se trouve un large élevage de poules pondeuses dans lequel on peut acheter des œufs et même déjeuner d’un repas à base d’oeuf bien sûr. Cette même journée, nous étions retournés une troisième fois au sanctuaire Samukawa pour aller voir les jardins que nous n’avions pas pu voir la dernière fois et que je montrerais très certainement dans un prochain billet. Le torii ombragé et le ciel qui va avec proviennent de cet endroit. Nous revenons ensuite vers Tokyo à Toranomon Hills pour les deux dernières photographies prises en contre-plongée.

Je n’ai pas écrit depuis longtemps, non pas parce que l’envie me manquait, mais plutôt parce qu’une grippe a eu la charmante idée de me tomber dessus dès le premier jour de mes vacances d’hiver. C’est d’autant plus malvenu pendant cette période de Noël. Ce n’est en fait pas la première fois que je tombe malade pendant mes congés comme si baisser la garde après une année professionnelle dense laissait le champ libre aux rhumes et grippes. J’ai donc beaucoup dormi ces derniers jours sans envie d’écrire mais en regardant quand même quelques films. C’était le maximum que mes forces m’autorisaient. Parmi les films que j’ai pu voir, je veux retenir les trois ci-dessous, vus sur Netflix ou ailleurs. Avant de lire les textes qui suivent, je laisserais le soin aux visiteurs d’essayer de deviner de quels films il s’agit à partir des trois photographies ci-dessous.

Le premier film est de saison car il s’intitule Watashi wo Ski ni Tsuretette (私をスキーに連れてって), qu’on traduit en Emmènes-moi skier. Il s’agit d’un film réalisé par Yasuo Baba (馬場康夫) sorti en Novembre 1987. Comme on peut s’y attendre, il s’agit d’une histoire d’amour sur les pistes de ski, avec bien sûr des rebondissements. On nous raconte l’histoire de Fumio Yano interprété par Hiroshi Mikami (三上博史), un jeune employé d’une grande société de commerce passionné de ski, en particulier sa rencontre imprévue avec Yū Ikegami, interprétée par Tomoyo Harada (原田知世) sur une piste de ski. La photographie iconique ci-dessus de Tomoyo Harada correspond au moment où elle imite le bruit et le geste d’un tir de pistolet (« Bang ») pour faire tomber Yano de ses skis alors que c’est un prodige de la glisse. Cette première rencontre n’est pourtant pas décisive dans leur amour mutuel et il faudra quelques coups de pouces de leurs amis respectifs pour les réunir. Le groupe d’amis entourant Yano se compose de skieurs et skieuses, amis d’enfance, tous excellents en ski, par rapport à Yū qui est plutôt débutante. Le film nous montre de nombreuses scènes de poudreuse et est même considéré comme le déclencheur du boom du ski des années 1980 au Japon, popularisant les séjours à la montagne comme activité romantique et loisir tendance. Les musiques exclusivement de Yumi Matsutoya, notamment l’incontournable classique Lover is Santa Claus, ont certainement aussi beaucoup joué dans le succès du film. La photographie de Tomoyo Harada me rappelle immédiatement aux campagnes publicitaires de JR EAST, JR SKISKI, qui jouent à chaque fois sur cette ambiance des premiers émois sur les pistes de ski. La campagne JR SKISKI démarrée en 1991 dans le but de promouvoir les voyages en train, notamment en Shinkansen, vers les stations de ski en hiver, n’a pas été créée en lien direct avec le film mais son influence est certaine. En 2017, JR EAST avait d’ailleurs fait une collaboration spéciale entre JR SKISKI et le film pour célébrer à la fois les trente ans du film et de la création de la compagnie.

Le deuxième film que je voulais mentionner est Mystery Train de Jim Jarmusch sorti en 1989, que j’ai vu pour la première fois alors que c’est un grand classique et un film important de Jarmusch que je voulais voir depuis longtemps. La photographie également iconique ci-dessus tirée du film m’avait pourtant beaucoup intrigué, mais allez savoir pour quelle raison il m’a fallu attendre aussi longtemps pour voir le film. Il se déroule à Memphis dans le Tennessee, ville mythique de la musique américaine et d’Elvis Presley qui est un des thèmes fil rouge du film composé de trois histoires distinctes, mais situées en grande partie dans une même unité de lieu (un hôtel délabré près des voies ferrées) et de temps (pendant une même nuit). Le premier segment intitulé Far from Yokohama suit deux japonais, Mitsuko jouée par Yūki Kudō (工藤夕貴) et Jun joué par Masatoshi Nagase (永瀬正敏), passionnés de rock américain, et ayant fait le voyage jusqu’à Memphis comme s’ils étaient venus visiter un lieu sacré. La plupart des scènes sont délicieuses notamment dans le regard étranger plein d’admiration qu’ils ont sur une ville qui n’est pas vraiment montrée sous son meilleur jour par Jim Jarmusch. Mais rien ne viendrait gâcher cette idéalisation américaine. L’histoire suivante s’intitulant Ghost nous présente l’italienne Luisa faisant connaissance par la force des choses avec une compagne de chambrée particulièrement bavarde. Le fantôme du titre est celui d’Elvis qui hante tout le film. Le film se termine sur une histoire intitulée Lost in Space suivant trois marginaux impliqués dans un petit braquage raté, dont un anglais paumée ressemblant beaucoup à Elvis. Il est interprété par Joe Strummer, chanteur et guitariste de The Clash et ami proche de Jim Jarmusch. Cette séquence qui fait également intervenir Steve Buscemi est plus burlesque et désabusée, mais garde avec les autres histoires cette même qualité minimaliste et d’humour décalé diffus, rythmée par le train reliant toutes ces histoires. Le film est également relié par la présence remarquable du gérant de l’hôtel tout de rouge vêtu et de son groom. Le gérant est joué par le compositeur et interprète américain de rhythm and blues Screamin’ Jay Hawkins. Bon ce film me donne clairement envie de me replonger dans certains films indépendants américains comme les cultes Fargo (1996) ou The Big Lebowski (1998) des frères Coen. J’ai d’ailleurs ce dernier en DVD dans un format en boîte de CD qui ne se fait plus depuis très longtemps, acheté à Tokyo lors de mes premières années. J’ai bien dû voir ce film plus d’une dizaine de fois à l’époque car il était culte d’entrée de jeu.

Le troisième film de ma petite série cinéma s’intitule Go, sorti en 2001, réalisé par Isao Yukisada (行定勲) et adapté du roman du même nom de Kazuki Kaneshiro (金城一紀). Le film est un drame romantique traitant des questions d’identité et des préjugés qui les accompagnent. Il raconte l’histoire de Sugihara, interprété par Yōsuke Kubozuka (窪塚洋介), un adolescent zainichi (d’origine coréenne mais né et élevé au Japon) qui quitte l’école coréenne pour s’inscrire dans un lycée japonais. Là, il se heurte au racisme quotidien et aux difficultés d’identité, ce qui le fait s’endurcir jusqu’à ce qu’il tombe amoureux d’une fille japonaise, Sakurai, interprétée par Kō Shibasaki (柴咲コウ), dont il lui cache d’abord ses origines. Cette rencontre finit par le confronter aux préjugés de la société. Du film, j’aime beaucoup les relations entre les personnages, notamment entre Sugihara et son père dont la violence apparaît souvent absurde, et celle de Sugihara avec Sakurai, qui est un personnage tout à fait unique. Le film a reçu de nombreux prix, notamment au Japan Academy Prize (日本アカデミー賞) de 2002, mais je ne le connaissais. Du réalisateur Isao Yukisada, j’avais par contre vu le film River’s Edge (リバーズ・エッジ) de 2018, dont j’avais déjà parlé sur ces pages. Je suis tombé sur le film Go un peu par hasard en recherchant sur Netflix un film où jouait Kō Shibasaki. En scrutant rapidement sa filmographie, il s’agit du cinquième film dans lequel elle a joué et elle a même été primée pour ce rôle. Le deuxième rôle de sa carrière cinématographique était le fameux Battle Royale du réalisateur Kinji Fukasaku (深作欣二) sorti en 2000.

En cette fin d’année, je reviens une nouvelle fois vers la musique de Faye Wong (王菲) car j’ai l’envie simple de réécouter sa voix sublime. J’ai sur mon iPod (un iPhone sans réseau cellulaire utilisé uniquement pour la musique) une playlist d’une cinquantaine de morceaux de Faye que j’aime réécouter régulièrement. Il y a quelque chose qui me touche profondément dans son chant et sa musique, mais seulement dans ses morceaux personnels. La grande majorité des albums de Faye Wong que j’ai écouté pour le moment peuvent être divisé en deux parties très distinctes, une partie personnelle introspective et atmosphérique parfois expérimentale, et une autre beaucoup plus mélodramatique faite de mélodies orientées vers la diffusion radiophonique. Cette deuxième approche est imposée par l’industrie pop hongkongaise qui veut des hits accessibles et immédiats, mais un peu mièvres à mon avis. L’autre approche, celle que j’affectionne et que j’écoute exclusivement, est plus radicale et correspond à la zone de liberté que Faye Wong a souhaité conserver tout le long de sa carrière. L’album Fable (寓言), sorti en 2001, que j’écoute en ce moment suit cette même logique avec des morceaux atmosphériques et même cinématographiques très incarnés, les cinq premiers morceaux et le neuvième, puis le reste qui est pour moi tout à fait oubliable. Je me dis toujours que c’est dommage qu’elle n’ait pas uniquement publié des albums dans son style personnel mais j’imagine assez bien la puissance de l’industrie musicale hongkongaise la poussant vers une direction commerciale comme condition à une nouvelle sortie d’album. Elle a de toute façon sorti tellement d’albums qu’il y a beaucoup de pépites à découvrir dans sa discographie. Les cinq premiers de l’album Fable, The Cambrian Period (寒武紀), New Tenant (新房客), Chanel (香奈爾), Ashura (阿修羅) et Flower on the Other Shore (彼岸花), sont ce genre de pépites, très orchestrées. Le chant de Faye Wong y est plus mesuré, plein de nuances. De cet album, je connaissais en fait déjà celui intitulé Chanel et sa version japonaise également présente à la toute fin de l’album. Je préfère tout de même la version en mandarin de ce morceau vraiment superbe. Les cinq premiers titres de l’album forment un cycle et abordent certains aspects du bouddhisme. Le troisième morceau prend par exemple le titre Ashura (阿修羅), faisant référence aux demi-dieux du bouddhisme caractérisés par la jalousie, l’orgueil, la colère et l’esprit de rivalité et de combat. J’ai déjà mentionné Ashura dans plusieurs billets, pour son utilisation dans d’autres musiques que j’aime, et il deviendrait même presque un des nombreux fils rouges de ce blog. Les cinq premiers morceaux de Fable ont été composés par Faye Wong elle-même et produit par Zhang Yadong qui a déjà travaillé sur plusieurs de ses albums, notamment son plus personnel et expérimental Fuzao (浮躁). Sur Fuzao, la production était en fait partagé entre Zhang Yadong et Dou Wei, le mari de Faye Wong. Sur l’album, j’aime également beaucoup la dramaturgie et la densité du neuvième morceau Farewell Firefly (再見螢火蟲). Ces quelques morceaux nous entraînent vers des scènes de films dont l’atmosphère serait pleine de mystères. Pour compléter mon écoute de la musique de Faye Wong, je pioche deux très bons morceaux de son album chanté en cantonais Be Perfunctory (敷衍) sorti en 2015: le premier morceau reprenant le titre de l’album Be Perfunctory (敷衍) et le troisième To be terrified (心驚膽戰). Les ambiances y sont plus minimalistes, moins orchestrales, un peu plus dans l’esprit de ses plus anciens albums orientés rock, mais avec cette fois quelques touches électroniques.

Pour rester encore un peu dans la musique d’Asie, je découvre tout à fait par hasard le groupe rock indépendant taïwanais Lily Chou-Chou Lied (莉莉周她說). Il s’agit d’un trio originaire de Taipei formé en 2016. Ce groupe m’a tout d’abord intrigué car il réutilise le nom de la chanteuse du film All about Lily Chou-chou (リリイ・シュシュのすべて) de Shunji Iwai, en y ajoutant le mot Lied qui est une référence à un mot allemand signifiant chant intime et introspectif. Il est clair que le film a une influence certaine en Asie. Je mentionnais déjà d’ailleurs que Faye Wong avait été l’inspiration originale de Shunji Iwai pour le personage éthéré de Lily Chou-Chou. Je n’étais pas vraiment surpris en voyant la chanteuse chinoise de Shanghai Li Zelong (李泽珑) faire une courte reprise de Salyu sur le morceau Tobenai Tsubasa (飛べない翼) habillée comme Shiori Tsuda (jouée par Aoi Yū dans le film) au milieu des champs ressemblant à ceux d’Ashikaga à Tochigi. Du groupe Lily Chou-Chou Lied, j’écoute trois morceaux que j’aime beaucoup Awake (醒) et Dear You (愛人) de leur premier et unique album The Foreteller (大預言家) sorti en 2022 et le single Tempest (暴風) sorti en Septembre 2025. L’intensité émotionnelle de chaque morceau est très dense et j’aime particulièrement le fait que chaque morceau est interprété à deux voix, masculine et féminine. C’est une très belle découverte de fin d’année à approfondir un peu plus tard.

Daikan 1

Je ne vois pas beaucoup d’intérêt dans Instagram sauf quand il me fait découvrir des nouveaux lieux, des nouvelles architectures intéressantes à Tokyo ou des expositions à aller explorer. Après une exposition à Hong Kong et Melbourne, l’artiste Shohei Ōtomo annonce sur Instagram une exposition soudaine au Tsutaya T-site de Daikanyama. Je me précipite donc le lendemain, un samedi matin, pour aller voir de mes propres yeux ses illustrations à l’encre, notamment Heisei Mary, dont il nous montrait dernièrement les étapes de création sur son compte Instagram. Les posters de l’oeuvre étaient malheureusement déjà en rupture de stock, mais je ne pense pas que Mari m’aurait de toute façon autorisé à l’afficher dans le salon ou au dessus de l’ordinateur. Cette figure féminine est intéressante car elle est tatouée de divers dessins représentant des images de la culture populaire japonaise et américaine. On reconnaît les personnages de Street Fighter, Dragon Ball, Death Note, Godzilla, Sailor Moon, Evangelion ou encore Kitty Chan et Pokémon du côté japonais. Du côté américain, Dark Vador se dresse à côté du Joker, de personnages de Matrix, de Harry Potter et du Pirate des Caraïbes, à côté des tours du World Trade Center en feu. Les ambiances sont mélangées car la reine des neiges côtoie la princesse Peach de l’univers Nintendo, Nausicaa de Hayao Miyazaki et les petites fleurs colorées de Takashi Murakami. Une colombe blanche, signe de paix au milieu de ces cohabitations improbables, surplombe une explosion nucléaire semblable à celle que l’on voit dans Akira de Katsuhiro Ōtomo, le père de Shohei. Il y a beaucoup de talent dans cette famille. L’exposition est malheureusement assez limitée car on ne peut y voir que quelques œuvres, notamment les figures détournées de policiers et le spectre dont je parlais déjà dans un billet précédent. J’aurais aimé en voir plus et pouvoir acheter un art book de ses œuvres, mais il n’existe pas encore. Shohei Ōtomo reste pour moi un artiste à suivre de près.

Je reprends ensuite la route dans les rues de Daikanyama en gardant un œil sur l’occupation végétale au sol et l’occupation graphique sur les murs. Cette fois-ci, deux stickers m’intriguent sur un poteau électrique, notamment un étrange casque de couleur rose inspiré de Neon Genesis Evangelion. Un lien mentionné sur le sticker pointe vers le compte Instagram d’un artiste tatoueur taïwanais appelé Che-Wei. Alors que Shohei Ōtomo dessine des tatouages de personnages du monde de l’animation sur le corps imaginaire de Heisei Mary, Che-Wei tatoue des personnages assez similaires dérivés du manga sur des personnes réelles et nous montre les résultats sur son compte Instagram. Les couleurs sont très vives et le rendu de certains tatouages est assez impressionnant. Je suis très loin d’être spécialiste ou d’avoir un quelconque intérêt pour le tatouage, mais ceux-ci m’ont l’air d’être très évolués. Après je me pose quand même toujours la question des regrets éventuels, à posteriori, d’avoir gravé un pikachu sur le bras pour toute la vie, même si celui-ci est extrêmement bien exécuté.

Je n’avais vu jusqu’à maintenant qu’un seul film de Shinya Tsukamoto, Tokyo Fist. Le film était sorti en 1995 mais je ne l’ai vu que bien après, il y a 16 ans en DVD. Ce film m’avait laissé une forte impression, mais ce n’était pour sûr pas un film facile d’approche. Je me décide maintenant à regarder un autre film de Tsukamoto, grâce aux hasards des recherches Netflix. J’étais assez surpris d’y trouver un des ses premiers films, Tetsuo: The iron man (鉄男), sorti en 1989. Tetsuo est un film à part qui ne ressemble à aucun autre, singulier et décalé. Le film en noir et blanc nous raconte l’histoire d’un salary man qui voit soudainement grandir en lui des morceaux de métal. La raison reste inexpliquée et le scénario n’est pas d’une compréhension immédiate, mais on comprend tout de même une relation psychique avec un autre homme, fétichiste du métal (si on veut bien imaginer ce que ça peut bien vouloir dire) qui le poursuit inlassablement, au fur et à mesure que le salary man développe sa transformation progressive et irrémédiable en homme-machine. Le film est conceptuel et expérimental, et n’est clairement pas adressé à un large public. L’ambiance s’apparente aux films de style cyberpunk, mais sans les effets spéciaux numériques actuels, car tous les effets spéciaux sont mis en images de manière artisanale. La manière de filmer les scènes rapides dans les rues de banlieue tokyoïte en une succession d’images coupées et séquencées, ajoutent à l’étrangeté générale de cet objet cinématographique. Le film n’est pas facile, il faut accepter une violence certaine des images, mais je suis resté scotché à l’écran pendant les 67 minutes du film. Je pense que, comme pour Tokyo Fist, Tsukamoto traite dans Tetsuo le sujet de l’aliénation humaine face à la sur-urbanisation. En pensant au titre du film, je ne peux m’empêcher de repenser au Tetsuo du manga Akira de Ōtomo sorti quelques années auparavant en 1982. De la même manière, les personnages perdent leur forme humaine et se transforment en monstre d’une manière grotesque. La différence est que le Tetsuo de Akira prenait des formes organiques tandis que le salary man du film Tetsuo voit des pièces métalliques sortir de son corps. Quoiqu’on en pense, le film ne laisse pas indifférent et je dirais même qu’il s’agit d’un chef d’oeuvre, à la fois inquiétant, effrayant et choquant, mais complètement passionnant à regarder.

Je continue avec un autre film difficile (décidément), mais dans un tout autre style que Tetsuo même s’il y a un point commun, la présence de Shinya Tsukamoto mais en tant qu’acteur. En fait, je voulais voir un film de Takashi Miike et je me suis mis à chercher ce qui était disponible sur Netflix. Je tombe sur Ichi The Killer (殺し屋1) sorti en 2001. Il s’agit d’un film de yakuza ultra-violent, et même parfois difficile à regarder mais pas de la même manière que The Forest of Love de Sion Sono, dont je parlais auparavant, car la violence ici n’est pas psychologique mais visuelle. Takashi Miike sait s’arrêter avant que la scène devienne insoutenable. Le personnage principal est un chef de gang appelé Kakihara du clan Anjo, excellemment joué par Tadanobu Asano, à la recherche de son patron qui a mystérieusement et soudainement disparu avec la caisse. On soupçonne d’abord un kidnapping par le clan rival, mais il s’avère qu’un mystérieux tueur appelé Ichi est derrière tout cela. On découvre assez vite que Ichi est un être faible psychologiquement, manipulé par un homme de l’ombre aux apparences inoffensives pour éliminer les membres des syndicats du crime en les montant les uns contre les autres. Le film s’en sort grâce à son humour pince-sans-rire, surtout celui de Kakihara, personnage sadomasochiste aux tenues exubérantes, aux cheveux teints en blond et au visage balafré. Le film ‘pince’ fort tout de même, jusqu’à la torture parfois. L’acteur fétiche de Kitano, Susumu Terajima, jouant le yakuza Suzuki doit en savoir quelque chose. Là encore, le film n’est pas pour les âmes sensibles et était même controversé à sa sortie pour ses scènes de violence souvent grotesques. Mais le scénario est habile et le jeu des acteurs très bons, dans l’excès et l’irréalisme par moment car rappelons que le film est tiré d’un manga (de Hideo Yamamoto). Je ne suis pas particulièrement amateur de films violents, mais j’aime les films de genre qui ne laissent pas indifférent. Le moins que l’on puisse dire, c’est que ce film montrant des yakuza avec toutes leurs attitudes excessives, ne laisse pas indifférent. En regardant le film, je me suis même dit que c’est le genre de films qui doit plaire à Quentin Tarantino. Les scènes du film se passent dans leur totalité dans le quartier chaud de Kabukichō et derrière Nishi Shinjuku, car on aperçoit souvent le bâtiment de la mairie au loin. Nishi Shinjuku me rappelle le roman déjanté de Ryu Murakami, Les Bébés de la Consigne Automatique. Takashi Miike a d’ailleurs déjà réalisé un film d’après un roman de Ryu Murakami, Audition. Je lis dans une interview de Miike sur le site consacré au cinéma japonais Midnight Eye qu’un projet pour adapter Les Bébés de la Consigne Automatique avait été lancé mais abandonné faute de financement. Peut-être que ce projet pourrait prendre un jour vie grâce à Netflix, quand on voit comment cette plateforme devient un dernier recours pour développer certains films pour lesquels les producteurs classiques restent frileux (l’excellent Irishman de Martin Scorsese par exemple). Midnight Eye est un site de référence sur le cinéma japonais mais est malheureusement devenu inactif, même si on peut toujours consulter les archives. On y trouve de nombreuses critiques de films et des interviews. Les critiques couvrent d’ailleurs beaucoup de films non conventionnels, dont ceux de Takashi Miike, mais Ichi The Killer n’y est bizarrement pas revu. Ce film me donne d’ailleurs envie de revoir les films de Hong Kong de John Woo, ceux avant sa carrière américaine comme The Killer et Hard Boiled avec son acteur fétiche Chow-Yun Fat ou encore Bullet in The Head avec Tony Leung. Et quand je pense à Tony Leung, me revient l’envie de revoir Chungking Express de Wong Kar-Wai, puis Fallen Angels du même réalisateur. Il faut que je me refasse un cycle sur le cinéma de Hong Kong des années 90.

Mais pour l’instant et pour changer de style en allégeant un peu l’ambiance, je regarde le film River’s Edge (リバーズ・エッジ) d’un réalisateur originaire de Kumamoto que je ne connaissais pas, Isao Yukisada. Le film, également disponible sur Netflix, est également basé sur un manga du même nom de Kyoko Okazaki. Je ne connaissais pas non plus les deux acteurs principaux à savoir Fumi Nikaidō jouant le rôle de Haruna Wakakusa et Ryō Yoshizawa dans le rôle de Ichiro Yamada. Ils sont tous les deux lycéens dans une banlieue quelconque près d’une rivière, dans la deuxième moitié des années 90, cette période où on n’avait pas encore de téléphone portable et de smartphone. J’ai d’ailleurs tendance à penser que les films sont plus intéressants sans smartphone, car ces objets ont souvent le pouvoir de simplifier les intrigues, en supprimant la possibilité du hasard et les situations de personnages seuls livrés à eux même. L’histoire de River’s Edge est en fait assez noire et certaines scènes sont assez crues. Les personnages sont des lycéens un peu paumés, à la recherche de repères dans leur vie. On ne peut pas dire que le film se base sur une histoire forte ou un scénario compliqué. L’interêt du film tient plus dans le jeu des acteurs et actrices, essayant de faire la part des choses entre amour et amitié. Les rapports entre les personnages sont d’ailleurs volontairement ambigus. On ressent l’amour non déclaré, qui n’est peut être qu’un très fort lien d’amitié, entre Wakakusa et Yamada, mais on apprend très vite que c’est une situation compliquée car Yamada est homosexuel et qu’il subit les harcèlements répétés et les coups d’une bande de garçons menés par le copain de Wakakusa, un grand garçon assez beau gosse aux cheveux longs appelé Kannonzaki. A ce trio, vient s’ajouter une autre lycéenne appelée Kozue Yoshizawa, modèle aux cheveux courts, poussée par ses parents dans cette voie mais qui ne croit pas en elle. Les liens qui relient Yoshizawa à Wakakusa jouent aussi beaucoup sur l’ambiguïté. Les histoires personnelles de ces lycéens et lycéennes se relient au bord de la rivière autour d’un secret macabre, mais je n’en dirais pas plus. Le film est interrompu par des interviews des personnages dans le film, comme s’il s’agissait d’interrogatoires menés par un conseiller psychologique. Ces scènes restent indépendantes du reste de l’histoire et on se demande quelle est la finalité de cet aparté. Au final, le film fonctionne grace à ses personnages et on finit par s’accrocher à cette histoire dont on ne sait pas trop où elle nous mène.