elsewhere everywhere (3)

Les visiteurs internationaux auront forcément remarqué la monumentale statue de Godzilla postée à l’entrée de l’aéroport international de Haneda, le troisième terminal, le plus récent. Connaissant les faits passés de Godzilla très largement documentés dans de nombreux films, je ne sais pas si c’est réellement de bonne augure d’apercevoir le monstre d’aussi près. Il est peut être là pour faire presser le pas aux nombreux voyageurs, les inciter en quelques sortes à ne pas trop traîner dans le grand hall avant de prendre son avion ou de rentrer chez soi. Comme l’autre grande statue de Godzilla à Kabukichō au dessus des cinémas Toho, il observe le flux tendu des foules sans broncher (enfin pour l’instant). J’avais aimé les deux derniers films de la série, Shin Godzilla dont j’avais déjà parlé et le plus récent Godzilla Minus One (ゴジラ-1.0) du réalisateur Takashi Yamazaki sorti au cinéma le 3 novembre 2023. Il s’agissait du trentième film japonais de la franchise Godzilla, célébrant les 70 ans du monstre impitoyable raseur de villes. L’épisode Minus One se déroule dans le Japon d’après la seconde guerre mondiale, qui doit tout reprendre à zéro, sauf que Godzilla apparaît et fait passer le pays au stade -1. Ryūnosuke Kamiki (神木隆之介) y interprète Koichi Shikishima, un pilote kamikaze qui n’a pas pu accomplir sa mission et revient dans un Japon ravagé, ne retrouvant plus sa famille disparue. Minami Hamabe (浜辺美波) interprète une jeune femme tentant également de survivre parmi les ruines de Tokyo. Le destin les fera bien sûr se rencontrer jusqu’à l’apparition de Godzilla. Je ne suis pas spécialement amateur de films de grands monstres mais j’apprécie tout de même Godzilla. J’avais même vu à sa sortie en 1998 la version américaine de Godzilla dans une version réalisée par Roland Emmerich, avec Matthew Broderick et Jean Reno, mais ce film était une plus grosse catastrophe que ce que pourrait provoquer Godzilla si on l’invitait par mégarde dans son salon. Je suis allé au moins huit fois cette année à l’aéroport international de Haneda mais sans pourtant prendre à chaque fois l’avion. Nous n’étions par contre pas allés depuis longtemps aux terminaux 1 et 2. J’aime particulièrement le design intérieur du Terminal 2, plutôt futuriste avec ces grandes surfaces et formes rondes. Ce Terminal 2 a été conçu par Pelli Clarke Architects (actuellement Pelli Clarke & Partners Japan), qui a également participé à la conception du Terminal 3 avec Jun Mitsui & Associates Architects, Azusa Sekkei et Yasui Architects & Engineers. Les trois photographies en tête de ce billet ne sont pas les meilleures que j’ai pu prendre du terminal. Je garde plutôt en tête une série de photographies prises en Mai 2012, accompagnée d’aucun commentaire de ma part, comme quoi je savais être particulièrement succinct il y a presque quinze ans.

Nous nous envolons ensuite jusqu’au centre de Shibuya vu à travers les baies vitrées du grand Departement Store Seibu (西武渋谷店), qui vient juste de fermer ses portes le Mercredi 30 septembre 2026. C’est triste de voir ce bâtiment emblématique du centre de Shibuya fermer ses portes, après 58 ans d’existence et de longues négociations avec les propriétaires du terrain. Les lieux doivent être libérés en vue d’un grand projet de redéveloppement urbain de la zone. J’ai souvent été attiré par les façades des bâtiments A et B du grand magasin formant un quadrillage géométrique répétitif, composées d’éléments en béton préfabriqué et reliées par deux passerelles aériennes. J’en avais tiré une série de photographies, que j’aime beaucoup, prises en Décembre 2012. Seibu a été conçu et construit par Shimizu Corporation. Quelques rénovations intérieures notables avaient été effectuées en 2015 pour les étages de mode dont le design avait été confié à l’architecte Yuko Nagayama. Je me souviens aussi de compositions graphiques réutilisants les motifs des façades, créées également en Décembre 2012. Ces compositions abstraites restent très fermement ancrées dans ma mémoire. Dans mes souvenirs, je me rappelle aussi que l’intérieur et les façades de Seibu Shibuya avaient accueilli Hitsuji Bungaku (羊文学) en 2023 à l’occasion de la sortie de leur album 12 hugs (like butterflies), et j’avais bien entendu pris des images de ce moment. Je vais regretter la petite galerie d’art au dernier étage du bâtiment B. J’y passais assez régulièrement par curiosité et j’y ai souvent découvert de belles choses. Il me revient par exemple en tête les étranges masques cyberpunk de Hiroto Ikeuchi.

J’ai souvent tenté de saisir en photographie l’atmosphère du matsuri d’automne du sanctuaire Hikawa à Shibuya, étendu à d’autres sanctuaires des quartiers environnants. Celle-ci a été prise dans l’après-midi encore, avant que le mikoshi en vadrouille dans les rues de l’arrondissement revienne vers le sanctuaire et avant les danses du soir accompagnées de musique. Je ne suis pas lancé dans une longue série cette fois-ci, ni dans des photographies plus abstraites que j’aime pourtant beaucoup pour les avoir expérimentées à plusieurs reprises alors que la nuit tombe et que les images qui nous entourent deviennent flottantes. Là encore, les photographies prises précédemment sont plus intéressantes pour leur qualité expérimentale ou documentaire que celle que je montre ici. J’ai parfois le sentiment de prendre certaines photographies comme des marqueurs du temps qui passe. Le temps passe, mais la jeunesse autour des stands du sanctuaire de Hikawa ne vieillit pas. Mon intérêt pour ces choses festives ne tarit pourtant pas. Même après toutes ces années, elles me sont à la fois familières et un peu étrangères. C’est le genre de sentiments qu’on peut avoir lorsqu’on a vécu ici depuis longtemps. Les trois photographies suivantes ont été prises près de la gare de Kawaguchi à Saitama (j’y reviendrais dans un prochain billet) puis dans le jardin sacré Kantakeyama Shinen (神嶽山神苑) derrière le sanctuaire de Samukawa (寒川神社) auquel on n’accède pas sans avoir effectué une prière Oharai (お祓い) ou lorsqu’on a reçu une carte postale du sanctuaire, ce qui était notre cas cette fois-ci. Ça doit être la troisième fois que nous visitons le sanctuaire de Samukawa et la deuxième fois que l’on peut voir le jardin magnifiquement entretenu à l’arrière. On y trouve une maison de thé où on peut s’assoir pour déguster des petits gateaux japonais ou des chocolats accompagnés d’un thé matcha. Notre première visite au sanctuaire Samukawa m’avait déjà inspiré outre mesure et il m’était difficile de trouver une inspiration nouvelle mais j’aime pourtant les deux photographies que j’en ai pris et qui terminent ce billet.

Scènes tournées dans une rue du quartier de Yushima (湯島) dans l’arrondissement de Bunkyō (文京区), tirées de la vidéo du morceau Run Away de Beck avec Tadanori Asano (浅野忠信) en acteur principal.

Ma petite sœur m’a rappelé que le groupe new-yorkais Interpol a sorti en Août 2026 un nouvel album intitulé his Mirror Weighs a Ton. Je me suis lancé dans l’écoute en pensant qu’on ne pouvait pas égaler leur deuxième album Turn On The Bright Lights sorti en 2002 et la puissance de morceaux comme Obstacle 1, PDA ou Obstacle 2. Je trouve pourtant dans ce nouvel album des morceaux que s’y rapprochent en tension vocale, notamment ceux intitulés See Out Loud, Wings on Fire et Bird and The Serpent. J’adore la voix de Paul Banks pour sa tension instable qui la rend à la fois puissante et vulnérable. L’album est une vraie réussite car il arrive nous amène aussi vers des terrains plus mélodiques, sur des morceaux magnifiques comme Iron City. Un autre très beau moment de cet album est le dixième morceau Enemy que Paul Banks chante en duo avec son épouse Juliet Seger-Banks. Dans un style plus apaisé et mélancolique, j’ai le plaisir de retrouver Beck avec un nouvel album intitulé Ride Lonesome sorti le 18 Septembre 2026. Cet album est dans la lignée de ces précédents albums Sea Change (2002) et Morning Phase (2014). Avec le dernier Ride Lonesome, ces deux autres albums à la fois intimes et atmosphériques constituent une sorte de trilogie. Ils ont une place assez particulière dans sa discographie, très loin des collages rock et hip-hop de ses premiers albums. J’aime ces deux approches chez Beck, mais des morceaux comme Round The Bend sur Sea Change et Wave sur Morning Phase me touchent profondément. On trouve sur ce dernier morceau une atmosphère flottante qui me rappelle même les orchestrations de Björk. Du nouvel album Ride Lonesome, je découvre d’abord le morceau Run Away par sa vidéo tournée à Tokyo avec Tadanobu Asano (浅野忠信) comme acteur principal. Outre le morceau titre Ride Lonesome qui ouvre l’album, plusieurs morceaux m’interpellent plus particulièrement comme ceux intitulés Bleed, Disappearing Act et Slow Canyon. En écoutant cette musique, on se sent loin de toutes préoccupations. Beck a ce don de créer des mondes où on ne se préoccupe plus du temps qui passe et du monde agité qui nous entoure. Mais comme l’agitation du monde reprend sa place une fois l’album terminé, j’écoute ensuite le rock de Placebo avec leur nouveau single Helen Keller sorti le 28 Septembre 2026. Je n’avais pas écouté Placebo depuis très longtemps et ça fait plaisir de les réécouter avec un nouveau morceau, surtout que celui-ci m’a paru tout de suite familier. J’ai ensuite compris qu’il s’agissait d’une version entièrement revisitée du morceau H.K. Farewell de leur premier album éponyme sorti en 1998. Dans un style encore différent, j’écoute aussi beaucoup le morceau superbement expérimental When I’m Home de James Blake avec Travis Scott et Ludwig Göransson. Ce morceau est présent sur la bande originale du film The Odyssey de Christopher Nolan, que j’ai été voir au cinéma il y a quelques semaines et que j’ai beaucoup aimé. Les musiques de Ludwig Göransson contribue à la force visuelle de cette transcription moderne des épopées de l’Iliade et de l’Odyssée d’Homère.

les fleurs de lotus de l’étang Shinobazu

L’été est aussi la saison des fleurs de lotus (蓮の花). Leur période de floraison s’étend de la fin Juin au mois d’Août avec un pic de floraison en Juillet. Les fleurs du lotus ne s’ouvrent que le matin entre 6h et 9h du matin environ. Le grand étang de Shinobazu (不忍池) dans le parc d’Ueno en est recouvert et c’est un véritable spectacle de les regarder depuis le bord de l’étang. Nous sommes allés les observer un Dimanche matin de Juillet vers 8h du matin. C’est la première fois que nous venons ici exprès pour les fleurs de lotus. Dans une des courbures de l’étang, un petit pont nommé Hasumi Deck permet d’avancer sur l’étang entouré de part et d’autre par les lotus. Le pont est recouvert d’une toiture légère nous protégeant du soleil et portant suspendues une multitude de petites cloches de verre tintant au vent. Ces cloches appelées fūrin (風鈴) produisent un son léger et rafraîchissant pendant l’été. Mais lorsque le vent se lève, ce son s’intensifie grandement car toutes les cloches se mettent à tinter en même temps. Les cloches fūrin sont également censées éloigner les esprits malfaisants. C’est vrai que nous n’en avons aperçu aucun lors de notre visite de l’étang. Au centre de l’étang de Shinobazu se trouve la pagode Bentendō (不忍池弁天堂) placée au milieu de la petite île Benten (弁天島). Il s’agit d’un temple bouddhiste dédié à la déesse Benzaiten (弁才天) des arts et de l’apprentissage. Les lotus de l’étang ont été autrefois plantés pour des raisons notamment spirituelles. Le lotus est un symbole sacré dans le bouddhisme, représentant la pureté née de la boue, la plante poussant dans une eau stagnante. Elle est également symbole de renaissance et d’illumination. Elles ont été intentionnellement plantées par les moines bouddhistes pour créer un lien spirituel avec la Terre Pure (極楽浄土) des textes bouddhistes, comme c’est le cas dans de nombreux temples japonais.

En écrivant ces quelques lignes, j’écoute la voix claire de la musicienne et chanteuse mei ehara (江原茗一) sur son album Ampersands sorti en 2020. Deux morceaux attirent particulièrement mon attention, le cinquième intitulé Invisible (不確か) et le huitième Flocks (群れになって). J’ai découvert cette musicienne originaire de Nagoya en regardant sur Amazon Prime la diffusion en direct de certains concerts du festival Fuji Rock qui se déroulait les 25, 26 et 27 Juillet 2025. J’ai tout de suite accroché à ce rock indé prenant son temps. Il m’a semblé très bien s’accorder avec l’ambiance naturelle en bordure de forêts du site de Naeba où s’est déroulé le festival. Cette atmosphère bucolique me rappelle un peu la musique d’Ichiko Aoba dont j’ai malheureusement manqué le passage. J’aurais aimé écouter sur place cette musique, assis dans les herbes folles, mais ma condition physique du week-end ne l’aurait de toute façon pas permis. Enfin, écouter la musique assis dans l’herbe est une vue de l’esprit car il y avait apparemment foule devant les scènes du Fuji Rock. L’album Ampersands est très beau dans sa totalité. Il faut que je l’approfondisse un peu plus plus au delà des deux morceaux ci-cités, même si je l’ai déjà écouté plusieurs fois. Il faut dire que cette approche un peu « slow Life » convient très bien à la période estivale. mei ehara a également sorti le 9 Juillet un nouveau single intitulé Sad Driver (悲しい運転手), qui est dans le même esprit que l’album et qui me plait déjà beaucoup. Ecoutez l’album Ampersands, vous me remercierez plus tard.

J’ai regardé beaucoup de concerts en direct du festival Fuji Rock, souvent de manière décousue, en commençant par Suchmos le Vendredi soir, que je ne connais pas très bien à part quelques morceaux. J’étais également très curieux de voir Ohzora Kimishima (君島大空) le Samedi. Ohzora Kimishima est un excellent guitariste en plus d’être un compositeur innovant. En plus de cela, il était très bien entouré, car outre son guitariste habituel Shūta Nishida (西田修大), Kazuki Arai (新井和輝) de King Gnu assurait la basse et Shun Ishiwaka (石若駿) était derrière la batterie. J’étais bien sûr bluffé par l’aisance du quartet, mais j’ai aussi beaucoup apprécié voir la joie de jouer ensemble qui s’affichait sur les visages des quatre musiciens. Je n’ai malheureusement pas pu regarder en entier la plupart des prestations à part NEWDAD en fin de journée, puis Four Tet la nuit de Samedi. J’étais également assez curieux de voir le groupe rock alternatif downy dont je ne connaissais qu’un seul morceau puis le compositeur électronique STUTS entouré de plusieurs rappeurs dont Yo-Sea originaire d’Okinawa. Je n’ai pas non plus manqué James Blake que je n’avais pas écouté depuis son album Overgrown de 2013. Il a d’ailleurs interprété le sublime morceau Retrograde de cet album.

Le Dimanche, je découvre un groupe rock coréen nommé Silica Gel, dont j’apprécie le style très passionné sur scène. J’aperçois qu’ils viennent de sortir un single avec Michelle Zauner de Japanese Breakfast intitulé NamgungFEFERE (南宮FEFERE) qui est très bon. Le groupe post-punk anglais English Teacher était une excellente surprise sur scène, notamment pour le chant très marqué de sa chanteuse Lily Fontaine. J’avais déjà parlé du single intitulé The World Biggest Paving Slab que j’avais découvert à la radio, mais je suis cette fois-ci épaté par la version live de leur premier single R&B. En fin d’après-midi, j’écoute ensuite d’une oreille distraite Creepy Nuts et Radwimps, ce dernier ayant une approche plus rock que ce à quoi je m’attendais. Je ne voulais ensuite pas manquer Hitsuji Bungaku (羊文学) programmé à 20h10. Le groupe ne m’a pas déçu, mais ne m’a pas surpris non plus car c’était la troisième fois qu’elles se produisaient au Fuji Rock. Je me souviens encore bien de la première fois en 2021 qui m’avait convaincu de suivre le groupe de près. Finalement, j’étais assez curieux de voir les new-yorkais de Vampire Weekend. Je suis loin d’être fanatique du groupe mais j’avais écouté quelques morceaux de leur premier album éponyme à l’époque de sa sortie en 2008. Leur single Classical sur leur dernier album Only God Was Above Us sorti l’année dernière est excellent, ce qui avait ravivé mon intérêt pour le groupe. J’aime quelques autres morceaux de cet album comme le premier Ice Cream Piano et le septième Gen-X Cops. Une surprise était de voir Ezra Koening interprété sur la scène du Fuji Rock le single New Dorp. New York qui est en fait un morceau de SBTRKT sur lequel il est invité. Ce morceau est présent sur l’album Wonder Where We Land sorti en 2014. Je me suis demandé en l’écoutant si le public fan de Vampire Weekend connaissait ce morceau de SBTRKT. L’album Wonder Where We Land, que j’avais acheté à l’époque, est assez étrange et désorientant. Le morceau Look Away avec Caroline Polachek en est un bon exemple. Mais la voix de Sampha chez SBTRKT fait en tout cas toujours son effet.

一瞬の光を切り取って

Un des objectifs de ma marche dans les quartiers de l’arrondissement de Meguro était de trouver une maison de béton près de la station de Yūtenji. Elle s’appelle Sky Cave et a été conçue par Ikawaya Architects. Je la montre sur les quatre photographies ci-dessus. Joël me l’avait indiqué par e-mail il y a plusieurs semaines et je me devais d’aller partir à sa recherche. Cette maison contient une clinique au rez-de-chaussée, tandis que les deuxième et troisième étages sont des étages privées pour deux générations d’une même famille. La qualité de cet espace vient en grande partie de la voûte au troisième étage couvrant en partie la terrasse et l’espace intérieur composé du salon et de la salle à manger. Elle surprend lorsqu’on l’aperçoit à travers l’espace urbain alentour. La maison est idéalement placée devant une petite forêt, tandis que la station de Yūtenji est assez proche derrière. La grande et superbe maison de béton des deux dernières photographies se trouve elle à Naka-Meguro. Je l’ai déjà prise en photo il y a longtemps et montré dans un billet de 2010. Je l’ai souvent recherché distraitement jusqu’à ce que je la retrouve volontairement pendant cette marche. J’avais déjà fait deviner qui habite dans cette riche maison de béton dans mon billet précédent et la réponse avait été facilement trouvée.

En reprenant ma route en direction de Kami-Meguro, une jeune fille aux cheveux teints en blond et coupés au carré, portant un carton des deux mains, m’arrête soudainement alors qu’elle descendait la rue que je parcourais en sens inverse. Elle avait l’air pressée mais avait en même temps un petit air enjoué. Il est relativement rare qu’un ou une inconnue m’adresse la parole en pleine rue, et ça m’a d’abord surpris. Elle m’explique qu’elle est maraîchère en me faisant un signe de la main en arrière pour m’indiquer vaguement d’où elle vient, et essaie de vendre un surplus de clémentines. La démarche m’étonne un peu surtout qu’il ne s’agit pas ici d’une rue commerçante mais plutôt d’une rue résidentielle quasiment déserte. Elle semble en fait descendre vers la station, certainement pour aller les vendre là bas et elle a vu en moi un éventuel client. Je devais avoir la tête de quelqu’un qui allait lui acheter des clémentines et, pris dans l’action, je ne pouvais que difficilement lui refuser. Elle me demande d’abord si j’aime les clémentines et m’indique que celles-ci sont très bonnes car elles viennent de Nagasaki. Il y avait une quinzaine de clémentines dans son carton, mais je ne me voyais pas en manger autant donc on se met d’accord sur cinq. En voyant mon appareil photo en bandoulière, elle me demande si je suis photographe. Et peu après, elle reprend sa route au pas de course et disparaît comme une fille éclair (閃光少女) dans le coin d’une rue.

Je me suis donc acheté comme cadeau de Noël le coffret de Tokyo Jihen composé du best album Sōgō (総合), du Blu-Ray Prime Time et d’une cassette audio incluant deux morceaux remixés. Sōgō contient en tout trente morceaux dont les deux inédits Hotoke Dake Toho (仏だけ徒歩) et Genzai to Fukuin (原罪と福). Plus je l’écoute, plus j’aime le morceau Hotoke Dake Toho écrit et composé par Sheena Ringo. Il n’était pas évident à la première écoute mais c’est un morceau qui se révèle après plusieurs écoutes. Genzai to Fukuin est composé par Seiji Kameda et ça se ressent dès les premières notes. Il n’est pas spécialement mémorable car plus classique. Je n’aime pas beaucoup la première partie mais il monte en intensité émotionnelle dans sa deuxième partie, ce qui rattrape un peu l’ensemble. Le principal problème de cette compilation Sōgō est le nouveau mix par Uni Inoue. Inoue est le mixeur officiel du groupe et est même considéré par certains membres de Tokyo Jihen comme le sixième membre du groupe. Il a eu la désagréable idée de monter beaucoup trop fort les niveaux, notamment de basse et de batterie. Ce boost fonctionne assez bien sur certains morceaux comme OSCA, mais est une catastrophe sur Killer Tune par exemple. La voix de Sheena Ringo sature quand elle monte en puissance et le hi-hat de la batterie est beaucoup trop prononcé. J’ai remarqué ce problème sur plusieurs morceaux et ça passe difficilement pour une écoute avec des écouteurs. J’ai beaucoup de mal à comprendre ce choix de mixage, qui se trouve être moins bon que ce qu’on peut entendre sur les originaux. Le Blu-Ray Prime Time donne une bien meilleure expérience bien qu’il soit sans grande surprise. On retrouve toutes les vidéos musicales du groupe depuis le début. La qualité d’image est plutôt bonne sur les morceaux plus anciens et excellente sur les nouveaux. Je suis toujours épaté par la qualité visuelle de la vidéo du morceau Sora ga Natteiru (空が鳴っている) de l’album Daihakken (大発見), réalisée par Yuichi Kodama comme la plupart des vidéos récentes du groupe. Ma vidéo préféré, comme celle du public, est celle du récent Ryokushu (緑酒) que Tokyo Jihen jouera d’ailleurs à Kōhaku ce 31 Décembre. Il y a quelques bonus sur Prime Time: les courtes vidéo promotionnelles pour l’album Music (音楽) avant sa sortie, une version de Senkō shōjo (閃光少女) de l’album Sports (スポーツ) composée d’extraits vidéos d’autres clips, entre autres. Mais rien de vraiment nouveau, à vrai dire. La plupart des vidéos étaient en fait déjà sortis à ma connaissance sur les DVD/Blu-ray accompagnant chaque album après leur sortie et je les avais déjà. Il y avait également une compilation de vidéos intitulée Golden Time sortie après la séparation de Tokyo Jihen en 2012, qui contenait les morceaux Konya wa karasawagi (今夜はから騒ぎ, Beaucoup de bruit pour rien) et Tadanaranu kankei (ただならぬ関係, And the beat goes on), jamais sorties auparavant en DVD/Blu-ray. Prime Time est beaucoup plus complet, comprenant en tout 28 morceaux dont certains récents jamais sortis en DVD/Blu-ray comme Eien no fuzai shōmei (永遠の不在証明, The Scarlet Alibi), Aka no dōmei (赤の同盟, Alianza de sangre), Ryokushu (緑酒) et bien sûr Hotoke dake toho (仏だけ徒歩, To Nirvana). Au final, redécouvrir sur grand écran et en excellente qualité tous ces morceaux à la suite vaut le détour. Une très bonne surprise du coffret est la mix tape de deux morceaux, Karada (体) (B-side du single Killer Tune) et Zettaizetsumei (絶体絶命), par Yoshinori Sunahara. Le mix donne par exemple beaucoup de sensualité au morceau Karada, et le côté rétro sur Zettaizetsumei fonctionne très bien. Sunahara ajoute beaucoup d’effets supplémentaires mais ça ne surcharge pas à mon avis les morceaux. Je me dis en écoutant cette mix tape, que ça aurait été excellent de laisser Sunahara remixer la totalité de la compilation, ce qui aurait apporter une vraie nouveauté. Yoshinori Sunahara (砂原良徳) est producteur et DJ, ancien membre de Denki Groove et membre actuel du super-groupe Metafive, fondé par Yukihiro Takahashi du YMO. Dans un billet de 2017, j’essayais de trouver des liens entre Sheena Ringo et Yukihiro Takahashi, et je pense que je m’en approche doucement.

Comme je le mentionnais déjà, Tokyo Jihen est très présent ces derniers temps dans les médias pour la promotion du best album. Et peut être un peu trop d’ailleurs car Sheena Ringo en est tombée malade bien qu’on ne sache pas la cause exacte de cette maladie. Elle n’était par conséquent pas présente pour certaines émissions, dont celle Live sur YouTube Hanakin Night Ajito Nau (花金ナイト -ビヨンド- 「アジトなう。」) du 22 Décembre 2021. Kameda menait donc l’émission sans Sheena mais avec les trois autres garçons ce qui était assez drôle car l’émission était du coup décousue. Mais la « cheffe » regardait quand même l’émission depuis chez elle et envoyait par moment des messages SMS pour recentrer la discussion. Pendant cette émission, Izawa nous confirme encore que le groupe avait l’intention initiale de se reformer pour une seule année, mais qu’il avait fait exprès de créer des nouveaux pour que le groupe puisse continuer. Izawa nous a dit plusieurs fois lors d’autres émissions son attachement pour Tokyo Jihen. Ça paraissait d’ailleurs très clair lors de cette émission. Un autre détail amusant est d’entendre Ukigumo se plaindre qu’il n’arrive pas toujours à lire les kanji dans les paroles de certains morceaux écrits par Sheena (on sait qu’elle utilise souvent des kanji compliqués ou anciens). Kameda revient encore sur le fait qu’il avait découvert très tard que le titre du morceau Hotoke Dake Toho était un palindrome. Ces petits moments où ils abordent la personnalité particulière de Sheena étaient assez amusants. L’émission, bien qu’assez désordonnée, était intéressante mais était seulement disponible en Live et n’est plus actuellement disponible sur YouTube. Le mardi 28 Décembre, une autre émission appelée MVP Music Awards avec le groupe et le réalisateur Yuichi Kodama était visible en Live sur le site de Pia pour celles et ceux qui avaient acheté Sōgō et Prime Time. Une loterie sélectionnait 600 personnes pour y assister sur place dans une salle de Yurakuchō, mais je ne faisais malheureusement pas partie des heureux gagnants. Je me suis contenté de la version retransmise en simultané sur internet. MVP Music Awards mimait en fait une cérémonie de remise de prix, genre MTV vidéo music awards, sauf que seul Tokyo Jihen était nominé et la présentation était assurée par Sheena Ringo, qui imitait une présentatrice de spectacle, comme elle sait très bien le faire. L’émission était pleine d’humour mais tout de même assez anecdotique.

J’ai beaucoup plus aimé l’émission radio Wow Music sur J-Wave le 18 Décembre car elle était présentée par Seiji Kameda et avait Sheena Ringo comme invitée. Kameda lui posait des questions sur ses influences comme s’il ne les connaissait pas déjà. En fait, il s’avère que Kameda a une très mauvaise mémoire car il oublie beaucoup de détails sur l’histoire du groupe. Il dit même que les fans doivent être beaucoup plus informés sur le groupe qu’il l’est lui-même. Sheena nous parle de sa méthode de création musicale. Elle nous dit qu’elle démarre en général d’un visuel, en imaginant par exemple des scènes de la vie quotidienne. Elle évoque également la difficulté qu’elle peut avoir à écrire les paroles sur des morceaux composés par les autres membres du groupe. Vers la fin de l’émission radio, Kameda demande à Sheena quel est l’artiste qu’elle a apprécié en concert et elle mentionne James Blake qu’elle aurait vu lors d’un concert au festival Fuji Rock. Tokyo Jihen ne s’est à priori pas produit en même temps que James Blake lors de ce festival. Kameda passe le morceau Voyeur de l’album Overgrown sorti en 2013. J’avais beaucoup aimé et écouté quelques morceaux de James Blake sur ses premiers EPs Klavierwerke et CMYK puis sur son premier album éponyme sorti en 2011 (The Wilhelm Scream est fabuleux), mais je n’avais pas suivi sa carrière. Je ne découvre donc que maintenant l’album Overgrown que je cours acheter au Disk Union d’Ochanomizu (pour la modique somme de 300 yens). Le morceau Voyeur passé pendant l’émission Wow Music m’avait beaucoup impressionné (cette nappe sonore unie qui couvre une partie du morceau) et je découvre que l’album dans sa totalité est assez fabuleux, notamment les morceaux Retrograde, Digital Lion en collaboration avec Brian Eno, To the Last. J’avais oublié la grâce de la voix de James Blake, tout en nuances. Musicalement, l’atmosphère ne respire pas la joie de vivre, mais on y trouve quand même une chaleur humaine certaine dans le froid hivernal qu’il nous montre sur la pochette de l’album. En fait, je suis assez surpris que Sheena Ringo mentionne James Blake, mais je suis en même temps bien content d’avoir découvert cet album.