山13

Il n’est pas rare de voir la nature reprendre ses droits dans les rues de Tokyo. Sans lui redonner complètement le contrôle des lieux, on peut ponctuellement voir des rues où on a laissé s’étendre la végétation sans tenter de l’arrêter ni lui donner des limites. Je le remarque sur certaines rues où les buissons des trottoirs s’étendent parfois jusqu’à gêner le passage. Les services de la ville finissent par couper ce qui dépasse, mais la végétation a largement le temps de pousser et de s’étendre avant que cela n’arrive. Dans une rue en pente au delà du centre d’Ebisu, je remarque une porte d’un salon de coiffure entouré de verdure. Cette végétation envahissante est plus qu’un élément décoratif, elle fait partie entière de l’architecture des lieux. Elle donne même à cette entrée quelque chose de mystérieux et merveilleux, comme une grotte dans laquelle on trouverait des trésors cachés. Je suis toujours étonné de voir la végétation dense qui entoure parfois les voies ferrées. Je le constate notamment le long de la ligne chemin de fer entre Ebisu et Shibuya. L’accès à la voie ferrée est fermé par des grillages qui sont eux mêmes recouverts de lierres. Derrière ces grillages, la végétation est dense et semble ne pas être vraiment maîtrisée. Des portes donnent un accès à ces zones autour de la voie ferrée, mais je me demande si elles sont souvent utilisées.

En y réfléchissant bien, je suis souvent passé devant une de ces portes grillagées, celle indiquée comme étant la porte Yama 13 (山13). Elle se trouve le long de la ligne Yamanote entre les stations d’Ebisu et de Shibuya. Cette porte en particulier m’intrigue car elle n’est pas fermée à clef. Je le sais car j’ai vu quelqu’un y entrer il y de cela quelques mois, à la fin de l’été. Je marchais de l’autre côté de la rue en direction de Shibuya. Une voiture noire s’est arrêtée au niveau de la porte. Rien d’anormal car les voitures stationnent souvent le long de cette rue, en particulier les taxis faisant leur pause dans la journée. Il n’y avait pas d’autres voitures stationnées ce jour là et la rue était très calme, c’était même inhabituel. J’ai remarqué cette voiture en particulier car il s’agissait d’une vieille Ford Mustang noire très bien entretenue. Elle brillait au soleil comme si elle venait juste d’avoir été nettoyée et lustrée. Le ciel était nuageux mais les éclats de lumière passagers se reflétant sur la carrosserie attiraient mon regard. C’est comme si cette Mustang faisait des signes ostensibles pour qu’on l’observe attentivement. Elle roulait doucement et s’est arrêtée devant la porte notée Yama 13. Un homme vêtu d’un costume noir en est sorti rapidement, faisant le tour de la voiture par l’arrière. La porte Yama 13 se trouvait exactement au niveau de la porte passager de la Mustang. L’homme semblait jeune, de taille moyenne. Ses traits étaient fins et il avait les cheveux mi-longs noirs coiffés d’un chapeau noir qui était étonnement bien assorti à son costume. Il semblait pressé, atteignant la porte passager d’un pas rapide sans faire attention à ce qui l’entourait. Je ne pense pas qu’il m’ait remarqué. Il portait un petit sac également noir au format d’une feuille A4. Alors que je marchais désormais au niveau de la voiture, je le vois, à travers les vitrages de sa voiture. Une femme aux cheveux noirs et habillée de noir était descendue de la voiture par la porte passager ouverte par l’homme. Je n’ai pu apercevoir clairement cette femme car ils ont tous les deux très rapidement pénétré à l’intérieur de l’enclos de la voie ferrée, l’homme ouvrant et fermant immédiatement derrière eux la porte Yama 13. Je les ai ensuite perdu de vue alors que je continuais à marcher de l’autre côté de la rue. Le fait que l’homme puisse ouvrir cette porte m’a beaucoup étonné car je l’imaginais bien sûr fermée pour des raisons évidentes de sécurité. On ne souhaiterait pas que n’importe qui puisse avoir accès à la voie de chemin de fer.

J’avais complètement oublié cet épisode qui m’avait pourtant beaucoup intrigué sur le moment, jusqu’à ma rencontre récente avec la jeune Miku Kajimoto dans cette rue étrange près d’Ura-Harajuku. Son nom était indiqué au verso de la petite carte qu’elle m’avait donné ce jour là. Je me suis rendu compte après coup qu’il s’agissait en fait d’une carte de visite. Le nom Yama 13 indiqué au recto de la carte devait donc faire référence à un établissement. Aucune indication n’indiquait pourtant de quel genre d’établissement il pouvait bien s’agir. Il me semble maintenant très probable que le Yama 13 inscrit sur la carte de visite fait référence à cette porte grillagée de la ligne Yamanote entre Ebisu et Shibuya. Je me demande même maintenant si ma rencontre avec Miku Kajimoto à Ura-Harajuku était conditionnée par le fait d’avoir été témoin de cette scène il y a quelques mois. L’homme au chapeau noir ou la femme qui l’accompagnait m’ont peut-être aperçu et savent que je les ai vu entrer dans cet endroit normalement interdit au public. A force de traîner son regard trop longtemps dans les recoins de la ville, on finit par y voir des choses que d’autres ne voit pas. Une ville ne se révèle pas au premier regard, j’en suis convaincu. La carte de visite que l’on m’a donné ressemble à une invitation que je me suis décidé d’accepter. Elle m’a tellement intrigué que je souhaite maintenant comprendre à tout prix sa signification.

Je reviens le long de la ligne Yamanote ce Samedi matin à la recherche de la porte Yama 13. La rue est déserte, ce qui est à priori une bonne chose. Il est pourtant aux alentours de 11h du matin. Les voitures circulent normalement, sporadiquement sur cette rue, ainsi que quelques étudiants de l’école de design proche. Je me trouve maintenant devant la porte. J’essaie discrètement de faire tourner la poignée. La porte ne semble pas être fermée à clef. Après avoir vérifié une dernière fois qu’il n’y avait personne autour de moi, j’ouvre la porte, entre à l’intérieur et referme la porte aussitôt derrière moi, sans trop réfléchir. Entre le talus de la voix ferrée et le grillage couvert de lierres, se trouve un petit chemin de terre qui file devant moi sur quelques mètres. Il donne sur une porte de métal placée sur le talus. Elle est légèrement oblique et fait tout juste ma taille. La porte est fermée par un mécanisme à code et je n’ai bien entendu pas le code d’entrée. On dirait que cette petite aventure s’arrête là, devant une porte métallique fermée par un code que je ne connais pas. Alors que je m’apprêtais à rebrousser chemin, il me vient en tête de consulter une nouvelle fois la carte de visite que l’on m’avait donné. Je pourrais peut-être y déceler un indice. Je la sors de ma poche et constate les seules écritures que je connaissais déjà. Rien ne le laisse imaginer un possible code d’entrée. Mais en observant maintenant cette carte à la lumière du soleil, je remarque une impression légèrement réfléchissante lorsqu’on l’oriente correctement. Oui, sous le nom Yama 13, je distingue maintenant deux chiffres, le 30 et le 24, qui sont écrit séparés par deux points comme pour exprimer une durée (30:24). Si c’était la durée d’un morceau de musique, il serait particulièrement long. C’est la première réflexion qui me vient en tête car j’écoutais justement en venant jusqu’ici un très long morceau instrumental de Ryuichi Sakamoto intitulé Aromascape sur l’album Cure de Miki Nakatani. Ce long morceau plein de mystère et de mélancolie dure également 30 minutes et 24 secondes. J’y vois là une coïncidence qui me pousse à aller plus en avant. Le code fonctionne sur le mécanisme manuel d’ouverture de la porte. Après un cliquetis métallique, la porte se déverrouille et la poignée ronde permet maintenant d’ouvrir la porte. Je l’ouvre doucement pour éviter tout bruit. Cette porte donne sur un couloir étroit aux murs lisses peints en noir avec un plafond arrondi. Deux rayons d’une lumière froide accompagnent les rampes latérales d’un escalier descendant sous la voix ferrée. A première vue, il doit bien faire une cinquantaine de marches de long. Ce n’est plus le moment d’avoir des doutes. Je laisse la porte entrouverte pour me donner un peu plus de lumière et pour me dire que je pourrais remonter les marches et sortir en urgence si la situation le demandait. J’entame la descente de l’escalier d’un pas lent et le plus discrètement possible. Au fur et à mesure que je descends les marches, je perçois un léger son de piano provenant du bas. Je n’arrive d’abord pas à le reconnaître mais il me paraît de plus en plus clair à chaque marche descendue. Je reconnais le morceau instrumental que j’écoutais justement en venant jusqu’ici, ce qui me rassure d’une certaine manière.

L’escalier débouche sur une petite pièce de forme arrondie. Le plafond est un dôme décoré de multiples moulures noires. Un petit chandelier accroché au milieu du dôme éclaire faiblement la pièce, mais suffisamment pour voir ce qui m’entoure. Des grands miroirs anciens placés dans des cadres noirs sont posés tout le long du mur arrondi avec un espacement d’une vingtaine de centimètres entre eux. Je n’entrevois bizarrement pas mon reflet sur ces multiples miroirs, ce qui m’interroge sur ma propre présence à cet endroit tout à fait irrationnel. Sur la droite de l’escalier, se dresse une lourde porte de bois travaillée de multiples gravures courbes représentant des formes abstraites. Un petit bouton rouge avec une inscription « call » attire tout de suite mon attention car il s’agit du seul point de couleur dans tout cet espace. J’appuie une fois sur le bouton mais rien ne se produit, même pas un son. Je n’entends aucun bruit qui pourrait venir de l’autre côté de la porte. Je m’apprête à appuyer une deuxième fois quand la porte s’ouvre soudainement en grand devant moi. J’aperçois d’abord le visage de Miku, blanc comme de la porcelaine et esquissant un semblant de sourire. « 待ってました » me dit elle. Elle m’attendait, aujourd’hui encore, habillée d’une robe noire de style gothique différente de la dernière fois. Alors qu’elle recule de quelques pas pour me laisser entrer, je suis interloqué et déconcerté par ce que je vois devant moi.

Le hall où Miku m’accueille pourrait être sorti de l’univers dérangé de HR Giger. Tout y est sombre et noir. Deux étranges statues squelettiques accrochés aux murs donnent une vision d’horreur qui pourrait ressembler à l’enfer. « ここが地獄か天国かはあなた次第です ». Comme si elle lisait dans mes pensées, Miku me fait comprendre que c’est moi qui décide si je veux faire de cet endroit un enfer ou un paradis. Il ressemble beaucoup à un enfer, qui effraie autant qu’il fascine. Je reste immobile devant ce spectacle visuel tout à fait assourdissant. Je me demande si je dois partir en courant avant que la porte ne se referme derrière moi, mais je ne suis de toute façon pas en mesure de faire un pas, comme paralysé par le choc de voir cette antre morbide qui pourrait être tirée d’un film d’horreur et de science-fiction. Je regarde Miku, pour rechercher une explication qui me rassurerait, mais elle reste impassible à côté de moi. Je comprends que la seule issue est l’escalier devant moi. Si cet endroit est l’enfer, alors gravir cet escalier m’amènera peut-être au paradis. Miku m’adresse une nouvelle fois la parole en m’indiquant que cet endroit caché des regards est un bar où l’on peut prendre son temps et parler de diverses choses profondes ou pas, et qu’il n’y a aucune obligation d’y entrer. D’accord. Elle se dirige la première vers le grand escalier et je la suis de près. Mes yeux ont pris l’habitude de la noirceur de l’endroit. J’aurais très bien pu faire un malaise en voyant cet endroit mais je suis maintenant persuadé que c’est ce que je voulais voir, comme si voir le pire allait forcément m’amener à entrevoir le meilleur par la suite. L’escalier donne sur une autre pièce tout en longueur et également très sombre. Le mobilier est entièrement noir mais l’espace est beaucoup moins inquiétant que le hall de l’entrée. Je me dis maintenant que ce hall d’entrée était une épreuve de passage, que je dois avoir réussi car me voilà dans ce fameux bar mentionné par Miku. Il y a de nombreuses bouteilles derrière le comptoir et de nombreuses tables dans ce bar en forme de couloir, mais aucun autre client. Miku me suggère de m’asseoir au comptoir. Elle s’assoit à côté de moi et tapote sur une petite clochette faisant venir un homme derrière le comptoir. Son costume noir et son chapeau noir assorti me font tout de suite réaliser qu’il s’agit de l’homme à la Mustang noire que j’avais aperçu il y a quelques mois. Il me demande ce que je souhaite boire. Je commande un Whisky Suntory AO. Une musique drone ambiante remplie l’espace, mais reste discrète. Elle me fait penser aux longues trames sonores de Chihei Hatakeyama, mais je n’en suis pas sûr. Alors que l’homme au chapeau sculpte le glaçon de manière très minutieuse, je tourne le regard vers Miku qui me regarde également sans rien dire.

J’écris une histoire depuis plusieurs années, celle de Kei Imamura (今村京), qui s’intitule « du songe à la lumière ». Je ne sais quelle raison me pousse à lui parler de cette histoire au long court que j’ai du mal à faire avancer, mais j’ai l’impression qu’elle pourrait m’aider dans mon entreprise. Kei est une jeune fille un peu plus âgée que toi, perdue dans ses tourments mais qui entrevoit une lumière après la rencontre de Ruka Akatsuki (暁ルカ). Elle envisage de créer avec lui un groupe de musique dont le nom est Dreamers never End. Mon histoire s’arrête à ce moment-là, car je ne sais donner une direction au style musical que produira ce groupe, comme si cet élément était absolument déterminant dans la suite de mon histoire. Je me perds moi-même dans mes réflexions sur ce détail de mon histoire qui prend une importance demeurée. Elle m’écoute en restant parfaitement immobile. Son visage est figé mais étrangement expressif, mélangeant la douceur de quelqu’un qui est à l’écoute et la détermination de quelqu’un qui a déjà des idées précises sur la direction que sa vie doit prendre. « あなたを一番よく表している曲はありますか? ». Elle me demande soudainement quelle musique me représenterait le mieux. « 私、IDOLですょ、バクチクの曲 ». Moi, c’est IDOL, le morceau de Buck-Tick, me dit-elle immédiatement sans attendre ma réponse. « あと、LUNA SEAのROSIER ». Oui, j’imagine tout à fait cette musique la représenter, comme s’il y avait une adéquation entre son état d’être, du moins ce qu’elle laisse transparaître, et la musique qu’elle écoute. Elle ne devait même pas être née à la sortie de ces singles, mais elle a bien intégré le romantisme sombre qui traverse ces œuvres, s’imaginant certainement comme une rose noire qui se voudrait idole. Cette pensée me traversant l’esprit n’est en rien médisante, au contraire, la capacité à se dévouer de tout son être dans ses choix musicaux au delà de la simple appréciation d’écoute est une chose qui me fascine, et que je ne serais pas en mesure de reproduire.

Elle continue d’un air convaincu « 周りの人たちが自分の尊敬している音楽とどんなふうに向き合っているのか、聞いてみたらどう? ». Elle me suggère de demander à ceux qui m’entourent comment ils vivent et expriment la musique qu’ils admirent. Faut-il que je donne à Kei un état d’être en dehors de toute normalité pour qu’elle devienne légitime dans son groupe? Ce que l’on écoute doit il conditionner notre état d’être? Ce questionnement me pousse à des réflexions sur moi-même. Après tout l’histoire de Kei est un miroir qui reflète une autre version de moi-même dans un Tokyo parallèle que je n’entrevois clairement que par courts moments grâce à des passeurs comme Miku Kajimoto. Le Tokyo Parallèle est en quelque sorte une fenêtre sur moi-même. Faire avancer Kei dans son histoire me fera peut-être avancer dans ma propre histoire, et vice-versa, par un effet de miroir. Le conseil est de consulter autour de moi pour trouver une inspiration à mon histoire, mais comment appliquer ce conseil. Je ne le sais pas encore. Mon verre de whisky est posé sur le comptoir avec un glaçon parfaitement sculpté. Je bois une première gorgée, suivie d’une longue pause silencieuse, puis une deuxième gorgée. Je décèle sur le visage de Miku un sourire qu’elle n’affichait pas jusqu’à maintenant. Tout en regardant devant elle, elle me demande si ça sera tout pour aujourd’hui. Notre entrevue m’a semblé courte.

Après lui avoir dit adieu, je reviens sur mes pas en passant par le dôme arrondi entouré de miroirs à l’entrée. Alors qu’ils ne réfléchissaient rien à mon premier passage, j’y vois maintenant une image d’abord assez floue. Ma curiosité surpasse mon étonnement et je suis tout de suite attiré vers cette image émergeant d’une épaisse brume visuelle. Je reconnais une forme humaine dans une petite pièce ensoleillée. Ma vision devient plus claire lorsque je me concentre sur cette forme humaine qui s’affiche sur plusieurs miroirs simultanément. Je me rends compte que l’association de tous ces miroirs autour de moi me donnent une vue complète de la pièce couvrant pratiquement 360 degrés. Alors que ma vision devient de plus en plus précise, j’aperçois maintenant une jeune femme assise sur le tatami d’un petit appartement à côté d’une fenêtre entrouverte donnant sur un parc. La jeune fille tient une guitare électrique noire dans les mains et joue des accords que je ne parviens pas à entendre. Elle paraît concentrée sur ses mouvements. Il se dégage une chaleur presque palpable de cette scène, quelque chose d’idyllique comme une image de paradis. La lumière douce traversant la fenêtre dévoile son visage qui me paraît maintenant distinct. C’est Kei que je vois dans cette pièce comme si je m’y trouvais également. Je suis complètement immergée dans son petit appartement près du parc d’Inokashira, celui que j’avais imaginé dans les premiers épisodes de son histoire. Il semble beaucoup plus réel que l’image intérieure que j’en avais, au point où je commence à douter de l’avoir moi-même créé. Kei semble vivre ici indépendamment de mon histoire, du moins elle progresse toute seule dans son apprentissage musical, pour se préparer, j’imagine, à une première représentation de son groupe. Cette vision est pour moi troublante. Ma création littéraire s’échappe t’elle de mon contrôle? Ma surprise s’accentue lorsque j’aperçois, accroché près de la porte d’entrée de son petit appartement, un cintre avec l’exacte même robe noire que portait Miku Kajimoto lors de notre première rencontre. Elle est accrochée avec soin. On croirait qu’elle n’a jamais servi, mais elle est en tout point identique à celle que j’ai vu précédemment. Pour quelle raison cette robe se trouve t’elle dans l’appartement de Kei? Il est peu probable qu’elle l’ait emprunté. Il me vient tout d’un coup l’étrange sensation que Kei et Miku sont en fait les mêmes personnes. Mes souvenirs du visage de Kei se font tout d’un coup plus flous, et devant moi, dans les reflets des miroirs du dôme arrondi, je perçois le visage de Miku. Elle a les cheveux beaucoup plus courts mais la ressemblance m’est maintenant frappante. Aurais-je donc passé plusieurs minutes assis à côté de Kei dans le bar juste à côté, en lui faisant par de mes difficultés à continuer son histoire. Je lui aurais donc parlé de la direction future de sa propre vie, et elle me montre maintenant en images qu’elle en a repris le contrôle. Cela explique peut-être le sourire de Miku lorsqu’on s’est quitté. J’aurais aimé qu’elle m’apporte des réponses mais je la vois imperturbable à s’entrainer seule aux accords de guitare. Je ne voudrais pour rien au monde la déranger. A ce moment précis, ses doigts cessent de bouger sur les cordes, s’interrompant au milieu d’un mouvement. Lentement, elle tourne la tête vers l’un des miroirs, un de ceux qui se trouvent en face à moi. Son regard s’y fixe avec une précision troublante. Elle ne me voit pas, elle me regarde, intensément. Puis un très léger sourire apparaît, à peine esquissé, le même que celui de Miku au comptoir. Elle ne semble pas surprise de me voir ici. Moi si. Je me fige et je sens tout d’un coup mon souffle se bloquer. Une vague froide me traverse la nuque et descend le long de ma colonne vertébrale. Un vertige intense me gagne, qui me pousse à mettre un genou à terre et perdre de vue Kei. Après quelques dizaines de secondes pour reprendre mes esprits, la vision dans les miroirs est soudainement redevenue floue et un voile épais recouvre les images que je percevais. Il me paraît maintenant opportun de remonter lentement l’escalier jusqu’à la surface, en faisant attention à chaque marche. J’ai recouvré mes esprit mais je reste profondément troublé par cette expérience. Il fait déjà nuit dehors, il est 24:30. J’ai passé beaucoup plus de temps que je ne le pensais dans cet étrange endroit. L’air est frais et me remet un peu les idées en place. Je ne préfère cependant pas trop réfléchir pour l’instant à cette expérience. J’en aurais tout le temps plus tard. Le chemin qui mène vers la porte grillagée n’est pas éclairée. J’avance à tâtons. J’ouvre ensuite la porte lentement en vérifiant que personne n’est présent dans la rue. En la refermant, un cliquetis se fait entendre. La porte s’est fermée à clef, rendant désormais ce Tokyo Parallèle inaccessible.

Notes: Ce texte est la suite du billet précédent intitulé darkerrr grrrl et est en lien direct avec l’histoire en cours du songe à la lumière et avec les histoires du Tokyo Parallèle. On apprenait il y a quelques jours que Shinya (真矢), le batteur du groupe LUNA SEA, avait quitté ce monde suite à une longue maladie. J’ai eu envie de réécouter le morceau ROSIER, sur l’album MOTHER qui est mon préféré du groupe, et de le mentionné dans ce texte.

チクっとするよ。

Le magasin Tsutaya situé au grand carrefour de Shibuya est temporairement fermé pour rénovation et se pare de grande affiches comme celles annonçant les deux albums d’auto-reprise des deux albums Mother et Style de LUNA SEA. C’est une bien drôle idée de vouloir reproduire ces deux albums car toute nouvelle version ne pourra jamais égaler l’original. Un peu plus loin dans les rues de Shibuya, je découvre un autre autocollant de backsideworks, d’une série intitulée Plantnic Love avec des cactus qui piquent (チクっとするよ). Nous avons également une petite famille de cactus vivant à la maison. Nous les regardons de loin d’un air tendre mais on ne les dérange que rarement car ils sont assez peu sociables. Ces autocollants, notamment celui de Fuki Committee juste à côté de la fille au cactus, me rappellent l’exposition STICKERS à la galerie Night Out qui se déroule jusqu’au 23 Décembre 2023 et qu’il faudra aller voir. Sur la rue piétonne débouchant sur l’entrée du parc Miyashita, se trouvaient quatre grands panneaux publicitaires pour la Sony PlayStation mettant en scène les membres du groupe King Gnu dans des versions fantaisistes cyberpunk. La version hypertrophiée du chanteur Satoru Iguchi (井口理) est particulièrement étonnante. Un spot publicitaire passait également à la télévision.

Ces panneaux éphémères sont une excellente transition vers la musique que j’écoute car Mari a eu la bonne idée d’acheter le dernier album de King Gnu, The Greatest Unknown. Il s’agit de leur œuvre musicale la plus ambitieuse avec 21 morceaux pour une durée totale se limitant tout de même à une heure d’écoute. Il y a en fait de nombreux interludes musicaux entre les morceaux, ce qui crée une ambiance continue très bien vue. Cet aspect me rappelle particulièrement l’atmosphère musicale de Millenium Parade, l’autre groupe et projet musical de Daiki Tsuneta (常田大希). Je connais déjà une grande majorité des morceaux déjà sortis en single au fur et à mesure des années, même si les versions incluses sur l’album sont souvent légèrement modifiées. King Gnu n’avait pas sorti d’albums depuis celui intitulé Ceremony en Janvier 2020. Ça fait donc presque quatre ans d’attente, mais les singles ont été nombreux et marquants. Je me suis demandé si le morceau WORK avec Sheena Ringo serait inclus mais ce n’est pas le cas. Ce single était en fait une collaboration avec Millenium Parade plutôt que King Gnu, donc la non-inclusion peut se comprendre. J’imagine qu’il aurait été compliqué de décider sur quel album, entre Millenium Parade et Sheena Ringo, ce single aurait été inclus et le commun accord devait être de le laisser sur un single. Un court interlude intitulé WORKAHOLIC est tout de même inclus, faisant clairement référence à WORK, et on reste un peu sur sa faim car on aurait aimé qu’il soit immédiatement suivi par ce morceau. King Gnu est un des seuls groupes qu’on écoute en famille et je le passe donc souvent en voiture. Le coffret de l’album est assez impressionnant, contenant un Blu-ray du grandiose concert King Gnu Stadium Live Tour 2023 CLOSING CEREMONY qui s’est déroulé le 4 Juin 2923 au NISSAN Stadium, et des cartes pour chaque morceau. Parmi les morceaux inédits, j’aime beaucoup celui intitulé Ashura ):阿修羅:(, dont l’imagerie est justement celle cyberpunk utilisée pour la publicité mentionnée ci-dessus. J’avais déjà mentionné récemment l’image des démons belliqueux Ashura sur un morceau du groupe Zelda, et ça semble être une représentation récurrente.

言葉以上・現実以上

Le retour au rythme tokyoïte sur Made in Tokyo n’est pas aussi facile que je l’imaginais. Le sentiment de fatigue post-Covid m’a poursuivi plusieurs semaines et j’ai par conséquent eu un manque de volonté et d’énergie pour me lancer dans l’écriture de longs billets comme j‘ai pu en écrire jusqu’à présent avant nos vacances en France ou comme je le fais maintenant. Et pourtant, le niveau de fréquentation particulièrement haut du blog pendant le mois d’Août aurait dû me motiver un peu plus. La chaleur estivale infernale avec ces 35 degrés tous les jours de la semaine est peut propice aux promenades photographiques, mais j’ai tout de même marcher près du gymnase de Yoyogi, où des danses Yosakoi (よさこい) ont attiré mon attention. Le Yosakoi est une interprétation moderne de la danse traditionnelle Awa-Odori que l’on peut souvent voir dans les festivals d’été. Plusieurs groupes habillés de tenues différentes dansaient les uns après les autres, d’une manière très dynamique caractéristique du genre, le long de la large allée piétonne séparant le Hall de la NHK du gymnase de Yoyogi. La musique qui accompagne les danses a un côté un peu kitsch mais l’énergie communicative des danseurs et danseuses faisaient plaisir à voir. Ils m’ont en quelque sorte transmis un peu de leur énergie. Bien que je n’ai pas publié de billets pendant ces vacances françaises, ça ne m’a pas empêché de réfléchir à la direction que je devrais donner à ce blog. Je me suis dit que ça n’avait pas beaucoup de sens de montrer des photos de choses et d’endroits que j’ai déjà maintes fois montré et qu’il faudrait que j’y apporte une touche un peu plus personnelle et spécifique à mon style visuel. Il faudrait aussi que je travaille un peu plus la sensibilité des textes qui accompagnent mes photographies pour éviter le descriptif.

Mais cette sensibilité est de toute façon grandement et principalement influencée par la musique que j’écoute. Je me remets lentement mais sûrement à écouter de nouvelles très belles choses musicalement. Quand je me perds dans la direction de ce que je veux écouter, je reviens souvent vers LUNA SEA et cette fois-ci, j’écoute beaucoup l’album Lunacy de 2000. Je l’avais acheté en CD à l’époque et ce n’est pas l’album vers lequel je reviens le plus souvent, ce qui est une erreur car le morceau Gravity est un de leurs meilleurs. J’avais aussi oublié que certains morceaux étaient des collaborations avec DJ KRUSH, comme celui intitulé KISS. Quelques morceaux au milieu de l’album sont particulièrement inspirés, notamment le sublime Virgin Mary. C’est un long morceau de plus de 9 minutes placé exactement au centre de l’album. Ce morceau me rappelle que Ryuchi Kawamura utilise régulièrement des références religieuses, en particulier chrétiennes, dans les paroles de ses morceaux. Il m’est d’ailleurs arrivé plusieurs fois d’être assis à côté de sa femme et de son fils à l’église avec mon grand lorsqu’ils étaient petits dans la même école maternelle. Ryuchi Kawamura ne venait bien évidemment pas. Je n’ai malheureusement jamais pu dire à sa femme toute l’admiration que j’avais pour lui. LUNA SEA est le seul groupe qui fait le lien entre la musique japonaise que j’écoutais en France et celle que j’écoute encore maintenant. Écouter LUNA SEA remet en quelque sorte les pendules à l’heure, pour me permettre de repartir vers d’autres horizons.

Dans ces belles découvertes récentes, il y a le morceau Kikikaikai (器器回回) de Nagisa Kuroki (黒木渚) sorti le 23 Août 2023. Je ne connaissais pas cette compositrice et interprète originaire de la préfecture de Miyazaki dans le Kyūshū. Je la découvre par l’intermédiaire de la photographe et vidéaste Mana Hiraki (平木希奈), que j’ai déjà évoqué plusieurs fois sur ce blog, car elle a réalisé la vidéo de ce morceau. Cette vidéo est très inspirée d’ailleurs, comme peut l’être le morceau. Nagisa Kuroki a fait ses études à Fukuoka, ce qui peut expliquer qu’Hisako Tabuchi (田渕ひさ子) ait joué de la guitare sur certains enregistrements de ses morceaux. Mais Hisako Tabuchi ne joue pas sur le morceau que j’écoute en ce moment. Kikikaikai a une composition brillante, très méthodique avec un flot verbal en escalade. La dynamique du morceau est très prenante et laisse peu de temps au répit sans pourtant être poussive. La dernière minute de Kikikaikai est particulièrement excellente car la densité et la tension vocale deviennent débordantes. C’est un excellent morceau qui se savoure d’autant plus après plusieurs écoutes.

Le morceau asphyxia de Cö shu Nie sur l’album PURE n’est pas récent car il date de 2019, mais l’idée m’est venu de revenir un peu vers la musique de ce groupe après avoir vu plusieurs fois la compositrice et interprète Miku Nakamura (中村未来) sur mon flux Twitter (on dit maintenant X mais je préfère l’ignorer pour l’instant) ou Instagram. Le morceau asphyxia est une sorte d’objet musical non identifié car la voix de Miku et la composition musicale ont toutes les caractéristiques de déconstruction du math rock. On y trouve une grande élégance et inventivité. Le morceau nous trimballe sur différentes voies comme si le train musical déraillait soudainement pour se rattraper de justesse vers une nouvelle direction. Mais le morceau n’en reste pas moins très construit. On peut se demander ce qui passe par la tête de la compositrice pour en arriver à de telles envolées. Sur le même album, j’écoute également Zettai Zetsumei (絶体絶命), car je suis attiré par le titre me rappelant un morceau de Tokyo Jihen. Ce morceau est un peu plus conventionnel et calme qu’asphyxia, mais juste un peu car l’escalade instrumentale est toujours bien présente, pour mon plus grand bonheur, il faut bien le dire. C’est un style musical, un peu comme celui de Ling Toshite Sigure, qui me paraît tout à fait unique au Japon.

L’émission radio du dimanche soir What’s New FUN? de Teppei Hayashi (林哲平) sur InterFm me fait découvrir le rappeur originaire d’Oita Skaai qui y était invité pour une interview. Quelques morceaux de Skaai étaient diffusés, notamment celui intitulé Scene! en collaboration avec Bonbero. Ce morceau de hip-hop en duo est vraiment excellent pour son ambiance sombre et atmosphérique, comme on pourrait en trouver chez DJ KRUSH, et pour les talents vocaux multiples de Skaai. J’adore le hip-hop lorsqu’il part vocalement vers ce genre de terrains mouvants. Je découvre plus tard un autre excellent morceau hip-hop de Skaai intitulé FLOOR IS MINE (featuring BIM, UIN). La voix de Skaai chantant en anglais le refrain me rappelle vaguement un morceau de Red Hot Chili Pepper mais je n’arriverais pas à vraiment dire lequel. Le compte Twitter de Skaai m’indique également une collaboration avec le rappeur coréen nommé 27RING (이칠링) sur un morceau énorme intitulé Brainwashing (세뇌) Ultra Remix tiré de son album 27LIT. Le morceau est énorme car il fait plus de 8 minutes et fait collaborer pas moins de 12 rappeurs prenant la parole les uns à la suite des autres sur une trame commune dense et anxiogène. Je ne connais pas tous ces noms (TAK, Moosoo, DON FVBIO, Ted Park, maddoaeji, Boi B, DAMINI, New Champ, Lee Hyun Jun, Skaai, Asol) qui semblent principalement coréens à part Skaai (qui est en fait moitié coréen, parlant la langue). La puissance de l’ensemble et son agressivité conservant un bon contrôle des phrasés parfois ultra-rapides, m’impressionnent vraiment. Chaque intervention des rappeurs invités est entrecoupée d’exclamations proche du cri de 27RING scandant en coréen dans le texte « Mon cerveau a subi un lavage de cerveau » (세뇌 당했지 나의 뇌). La vidéo très graphique est viscérale et correspond bien à l’ambiance du morceau. Il faut d’ailleurs l’écouter fort dans les écouteurs en regardant la vidéo pour bien s’immerger. Je me sens parfois reconnaissant, envers je ne sais qui ou quoi, de tomber sur ce genre de morceaux qui réveillent mon émerveillement musical.

Je reviens ensuite vers des terrains rock plus connus en écoutant le nouveau single du groupe Hitsuji Bungaku (羊文学) intitulé More than Words. J’aime la voix de Moeka Shiotsuka (塩塚モエカ) qui a un petit quelque chose de particulier et que je trouve très mature sur ce morceau. Dès les premières notes, le son des guitares est très présent, rempli de réverbération, et le rythme de la batterie est extrêmement soutenu. Je suis toujours surpris par la qualité du son qu’il et elles arrivent à sortir à trois. Le son des guitares est ici très spacieux. Ce single est utilisé comme thème de fin de l’anime à succès Jujutsu Kaisen (呪術廻戦), du mangaka Gege Akutami (芥見下々), pour une série intitulée Shibuya Jihen (渋谷事変), à ne pas confondre avec Tokyo Jihen (東京事変). Le thème d’ouverture de ce même anime est un morceau de King Gnu intitulé Specialz (スペシャルズ) qu’il me faudra écouter un peu plus (en tout cas la vidéo est impressionnante). En ce moment, j’écoute aussi deux EPs de Hitsuji Bungaku, à savoir Kirameki (きらめき) sorti en 2019 et Zawameki (ざわめき) sorti en 2020. Je ne connaissais en fait pas ces EPs en entier. En les écoutant, je me prépare en quelque sorte pour le concert à Tokyo Haneda le mois prochain, en Octobre 2023. J’ai très hâte d’aller les voir en live. Je sais déjà que ça rendra bien, pour les avoir vu et entendu en streaming lors de leur passage au festival Fuji Rock, il y a quelques années.

Shinichi Osawa (大沢伸一) de MONDO GROSSO produit le nouveau morceau d’Hikari Mitsushima (満島ひかり) intitulé Shadow Dance. C’est à ma connaissance la troisième collaboration entre les deux artistes. Ce morceau est très beau. L’élégance naturelle d’Hikari Mitsushima déteint forcément sur ce morceau, qui est très délicat, notamment dans ses moments parlés. Ce morceau fait apparemment référence au court métrage publicitaire Kaguya by Gucci, réalisé par Makoto Nagahisa dans lequel Hikari Mitsushima jouait déjà. Pour les plus attentifs, j’en ai déjà parlé plusieurs fois. La qualité de la production musicale de MONDO GROSSO n’est plus à démontrer et je suis toujours très satisfait qu’il travaille avec des artistes que j’aime, comme Daoko, Sheena Ringo, AiNA entre autres. J’aimerais d’ailleurs beaucoup que Sheena Ringo écrive un morceau pour Hikari Mitsushima. Il y a déjà des liens entre les deux. J’ignore par contre complètement le morceau que Sheena Ringo a écrit et composé récemment pour Sexy Zone. Faisons comme si il n’avait jamais existé car il n’est de toute façon pas brillant. Je suis également assez déçu par le nouveau single d’Utada Hikaru (宇多田ヒカル) intitulé Gold (~また逢う日まで~). Le morceau est loin d’être mauvais mais il n’a absolument rien d’original, par rapport à ses morceaux précédents. Je l’ai bien écouté plusieurs fois, mais j’ai beaucoup de mal à m’en souvenir. Elle aurait besoin d’un nouveau souffle et je ne doute pas qu’elle le trouvera, comme ça avait été le cas pour l’album Fantôme. Cet album ne semble d’ailleurs pas être le préféré des amateurs d’Utada Hikaru. C’est pourtant pour moi un des plus intéressants et celui qui m’a fait revenir vers sa musique. Et pour revenir à MONDO GROSSO, quelle plaisir de voir une collaboration avec KAF (花譜) dont je parle aussi assez souvent sur ces pages. Le morceau qui vient juste de sortir s’intitule My Voice (わたしの声). Il mélange habilement des sons classiques de piano et de cordes avec un rythme électronique particulièrement intéressant et la voix immédiatement reconnaissable de la chanteuse virtuelle KAF (qui est une vraie personne représentée par son avatar). Comme je le disais un peu plus haut, les choix artistiques de Shinichi Osawa m’épatent vraiment car ils sont quasiment en adéquation avec les artistes que j’apprécie.

Je ne vous obligerais pas à me suivre sur le dernier morceau sélectionné sur cette petite playlist de fin d’été, car la voix d’Ayuni D n’est pas la plus évidente à apprécier. Mais le nouveau morceau Tondeyuke (飛んでゆけ) de son groupe PEDRO qu’elle forme avec Hisako Tabuchi est vraiment enthousiasmant. En fait, j’aime beaucoup l’ambiance bucolique de la vidéo accompagnant le morceau, et le sentiment de nonchalance estivale qui l’accompagne. La manière de chanter d’Ayuni sur ce morceau, en chuchotant presque la fin de chaque phrase, me plait aussi beaucoup. Et il y a un petit passage de guitare vers la fin du morceau où les sons que dégage Hisako me rappellent Sonic Youth. Ce single et la musique de PEDRO ont apparemment un certain succès. J’étais plutôt surpris d’entendre que Tondeyuke était placé à la 54ème place du classement hebdomadaire Tokio Hot 100 de la radio J-Wave, que j’écoute très régulièrement le dimanche après-midi (de 13h à 17h) lorsque nous sommes en voiture. Après la dissolution de BISH, ça fait plaisir de voir chacune des anciennes membres trouver une nouvelle voix. C’est aussi le cas de CENTCHiHiRO CHiTTiii qui s’est lancé dans une carrière solo sous le diminutif de CENT. Son nouveau single Kesshin (決心) est un rock plutôt classique et j’étais assez surpris de voir que la musique a été composée par Kazunobu Mineta (峯田和伸) de Ging Nang Boyz (銀杏BOYZ).

AiNA The End a une carrière musicale pour l’instant très dense et on pourra la voir bientôt au cinéma sur le nouveau film du réalisateur Shunji Iwai (岩井俊二), Kyrie no Uta (キリエのうた). J’ai très récemment trouvé au Disk Union de Shimokitazawa le CD de la bande originale du film All About Lily Chou Chou (リリイ・シュシュのすべて) sorti en 2001, du même Shunji Iwai. J’avais déjà parlé sur ce blog de la musique du film chantée par Salyu. Le premier morceau intitulé Arabesque (アラベスク), qui accompagne les premières images du film dans les herbes hautes près d’Ashikaga (足利駅) dans la préfecture de Tochigi, est tellement sublime que je le compte volontiers dans la liste des morceaux que je préfère. La force d’évocation émotionnelle de cette musique et de la voix extrêmement sensible de Salyu me donnent à chaque fois des frissons. C’est proche du divin, sans trop exagérer. J’ai du coup revu le film qui m’avait beaucoup marqué la première fois que je l’avais vu. Je suis très curieux des films de Shunji Iwai mais ils ne sont pas disponibles sur Netflix ou Amazon Prime. J’ai quand même vu récemment le film Last Letter (ラストレター) sorti en 2020 basé sur un roman qu’il à écrit lui-même. Beaucoup d’actrices et d’acteurs reconnus jouent dans ce film, comme Takako Matsu, Suzu Hirose, Nana Mori et Masaharu Fukuyama entre autres. La surprise était de voir le réalisateur Hideaki Anno (de Neon Genesis Evangelion) joué un second rôle, celui du mari du personnage joué par Takako Matsu. Que ça soit sur des films ou des drama télévisés, je croise souvent la route de Takako Matsu (松たか子) en ce moment. La dernière fois était sur le drama Quartet (カルテット), dans lequel jouait également Hikari Mitsushima. Tout finit par se reboucler dans mes billets.

Honganji & visual shock

Après avoir fait le tour du Dentsu Tsukiji Building de Kenzo Tange, je ne pouvais pas manquer de faire une visite rapide du grand temple Tsukiji Honganji situé tout près de la station de Tsukiji sur la ligne de métro Hibiya. Ce temple au style unique d’inspiration indienne fut conçu par l’architecte Itō Chūta en 1934. L’architecte a également imaginé la très particulière tour Gion Kaku dans l’enceinte du temple Daiun-in dans le quartier de Gion à Kyoto. Je me rends compte que ça fait 15 ans que je ne suis pas allé voir ce temple. La première et unique fois était en Mai 2006, sur le retour d’une promenade à moto avec Mari qui nous avait amené jusqu’à Toyosu encore en construction à l’époque. Je repense tout d’un coup à cette période avec beaucoup de nostalgie. Le temple Tsukiji Honganji n’a, en lui-même, pas changé mais son approche est bien différente. Un nouveau bâtiment moderne avec un café s’est installé sur la place sur l’aile gauche. En fait, je suis entré cette fois-ci à l’intérieur du temple, non seulement pour me remémorer l’ambiance des lieux, mais aussi pour vérifier si le petit autel dressé par des fans en l’honneur de Hide était toujours présent. Il y a 15 ans, j’avais été très étonné de voir cet autel consacré à Hideto Matsumoto, dit Hide, feu guitariste du groupe rock X JAPAN, mort le 2 Mai 1998 à l’âge de 33 ans. A cette époque, Je ne connaissais pas beaucoup X JAPAN et le statut culte du groupe, d’où mon étonnement de voir un groupe rock représenté dans un temple bouddhiste. En retournant au Tsukiji Honganji, je suis donc parti à la recherche de cet autel qui me semblait être dans un coin du hall principal. Ne le trouvant pas à l’emplacement de mes souvenirs, je descends d’un étage pour le trouver finalement sans trop de difficulté aux pieds du grand escalier orné de figures animalières. On y trouve toujours une multitude de photos, des carnets décorés, dessins et petites poupées à l’effigie de Hide.

Les funérailles du guitariste ont eu lieu dans ce temple et ont réuni une foule monstre de 50,000 personnes. On peut voir une vidéo d’extraits des news de l’époque couvrant l’événement, très intéressante pour la démesure de l’événement et le niveau d’adoration de nombreux fans. J’ai du mal à imaginer des scènes similaires se déroulant maintenant et je me dis que la musique de X JAPAN devait avoir une signification toute particulière pour toutes ces personnes réunies en pleurs. J’ai écouté plusieurs albums notamment leur plus connu, Blue Blood sorti en 1989, qui est d’ailleurs a l’origine du terme Visual Kei. Sans être fanatique du groupe, j’éprouve un certain intérêt pour leur musique car elle a marqué l’histoire du rock japonais et était à l’origine du mouvement Visual Kei, par lequel j’ai découvert le rock japonais. J’ai en fait beaucoup d’admiration pour Yoshiki, même si, à mon avis, il casse un peu son image dans certaines émissions télévisées ces derniers temps (je l’évoquerai un peu plus tard). J’avais acheté l’album Art of Life composé d’un long et unique morceau de 29 minutes, que j’aime beaucoup réécouter car c’est un moment de bravoure musicale. Yoshiki a écrit le morceau, y joue de la batterie avec un acharnement inégalé et continue avec délicatesse sur le piano avant de partir vers des notes expérimentales. Ce long morceau est poignant car on sait que Yoshiki ne fait pas de compromis et qu’il donne tout ce qu’il a en lui jusqu’à se blesser, ce qui arrive d’ailleurs très régulièrement. J’avais déjà parlé du film américain We Are X de Stephen Kijak sorti en 2016 revenant sur quelques étapes de la vie mouvementée du groupe. Je viens en fait de le voir car cette visite au temple Tsukiji Honganji m’a rappelé son existence. Entre autres complications et drames qui ont frappés X JAPAN, Yoshiki y évoque justement la mort de Hide, en parlant d’un accident plutôt que d’un suicide. Cet épisode reste flou, mais Hide reste un membre à part entière du groupe même après sa mort, même s’il est remplacé par Sugizo de LUNA SEA lors des apparitions du groupe sur scène. Il est enterré au cimetière de Miura Reien au fin fond de la péninsule de Miura dans la préfecture de Kanagawa, au delà du terminus de la ligne de train Keihin Kyūkō à Misakiguchi. C’est un endroit où j’ai souvent été (dans une autre vie), sans pour autant savoir que Hide était enterré là bas depuis peu. A en croire les photos que l’on peut voir de sa tombe, elle est tout autant décorée que l’autel qui lui est dédié au temple Tsukiji Honganji. Je connais seulement Hide par sa présence dans X JAPAN et je n’ai jamais écouté d’albums de sa carrière solo, mais cet attachement très fort de fans pour un artiste m’intrigue et m’impressionne beaucoup.

Les coïncidences, j’adore les coïncidences car elles conditionnent souvent les sujets de mes billets, font que l’émission Matsuko no Shiranai Sekai (マツコの知らない世界) parle justement de Visual Kei (ヴィジュアル系) dans un épisode diffusé peu de temps après ma visite du Tsukiji Honganji. Pour ceux qui ne suivent déjà plus au fond de la salle, j’avais dit dans un billet précédent que je reparlerais très certainement de cette émission que j’aime beaucoup pour son érudition humble. L’invitée de Matsuko Deluxe pour cette émission est une ancienne membre des forces de self-défense japonaise (元自衛官) reconvertie en spécialiste du mouvement Visual Kei sur lequel elle écrit. Chiaki Fujitani (藤谷千明) nous présente pendant l’emission sa découverte de ce genre musical au tout début des années 90 au moment de l’explosion de la bulle économique, ainsi que les différents styles qui composent le genre. Elle a elle-même le style vestimentaire gothique qui va bien avec le genre et a un ton légèrement pinçant qui la rend assez amusante à suivre. Elle plaisante par exemple sur le fait que Yoshiki de X JAPAN est maintenant devenu une personnalité de première classe (一流芸能人) en référence à sa participation (avec d’ailleurs Gakt, ex-membre d’un autre groupe visual kei appelé Malice Mizer) dans l’émission télévisée Geinōjin kakuzuke Check ! (芸能人格付けチェック!) animée par Hamada Masatoshi du duo comique Downtown. Elle nous parle également des concerts monstres de la fin des années 90, notamment ceux de Glay et de LUNA SEA. Elle a d’ailleurs fait sa découverte du mouvement avec LUNA SEA, comme c’était le cas pour moi d’ailleurs. Elle nous parle de quelques groupes clés outre X JAPAN ou LUNA SEA, comme Kuroyume, Dir En Grey, Malice Mizer ou encore Shazna qui ont, pour certains, développé un style androgyne et flamboyant qui ne passe pas inaperçu. Je me souviens qu’Izam du groupe Shazna passait tous les matins dans une émission télévisée que je regardais d’un air mélangeant incompréhension et fascination. Il se trouve que je connais Izam et que j’avais été voir une pièce de théâtre de la série Bio Hazard dans lequel il jouait, mais il a bien entendu beaucoup changé. Il y a un côté très théâtral dans les accoutrements et les attitudes du Visual Kei, qui me rappellent un peu le théâtre Takarazuka qui joue également sur l’aspect androgyne, car tous les personnages y sont exclusivement interprétés par des femmes. Le Visual Kei est à ma connaissance exclusivement masculin mais les vêtements que portent les membres de ces groupes, leurs chevelures et leur maquillage viennent brouiller les pistes. Cette distinction stylistique pleine d’un romantisme sombre disparaîtra au fur et à mesure au cours des années 90 pour une représentation sur scène plus sobre. Dans l’émission de Matsuko, Chiaki Fujitani semble proclamer que le retour du Visual Kei est proche, et je suis d’ailleurs surpris de voir que des groupes actuels se réclament du style, sous de nombreuses variantes ceci étant dit. Matsuko abonde d’ailleurs en ce sens dans l’emission suggérant au public télévisé qu’il devrait se maquiller et aller crier (化粧してシャウトしないとダメですよ、人間), à la manière de ces groupes de Visual Kei, comme un geste libérateur des tensions de l’existence. Sans forcément aller jusque là, j’aime personnellement quand les artistes musiciens sortent de l’ordinaire.

A gauche: le groupe LUNA SEA au complet à savoir Sugizo, J, Inoran, Shinya et Ryuichi au centre. A droite: Hide, guitariste et figure emblématique de X Japan.

Ce mouvement Visual Kei m’intéresse conceptuellement mais je n’ai pourtant pas d’accroche pour la plupart voire majorité des groupes qui le composent, à part LUNA SEA pour lequel j’éprouve une sorte d’adoration (j’exagère bien sûr). Je l’ai déjà évoqué avant et à plusieurs reprises mais ce groupe a été ma porte d’entrée vers le rock japonais alors que j’étais encore étudiant en France. J’avais découvert à l’époque quelques morceaux du groupe sur Internet et je les écoutais en mp3 sur Winamp. Le premier single que j’ai acheté à Nagasaki en 1998 était le morceau I For You sur l’album Shine sorti cette année là. J’ai ensuite découvert petit à petit leurs albums en commençant par Shine, puis par une compilation de singles sortie en 1997 qui a été une porte ouverte sur les albums plus anciens du groupe pendant leur période la plus prolifique au milieu des années 1990. L’album MOTHER de 1994 est leur chef d’oeuvre, notamment le morceau final éponyme sur lequel je reviens très souvent. Cette musique peut être très aggressive sous certains aspects mais également très mélodique. On y trouve des ambiances sombres et gothiques, mais également par rares moments des rythmes plus pop même s’ils sont noyés dans les guitares. Enfin, la musique de LUNA SEA baigne dans un romantisme sombre, exacerbé par la voix de Ryuichi Kawamura. Je me souviens que lorsque j’ai écouté LUNA SEA pour la première fois, j’avais été d’abord surpris par ce style de chant qui peut être rebutant à la première écoute. Mais, le chant de Ryuichi s’est avéré pour moi fascinant, sa gamme vocale et les émotions qui s’en dégage y étant pour beaucoup. Une chose est sûr, la musique du groupe tout comme leur attitude ne laissent pas indifférents. On adore ou on déteste. Au tout début de mes années à Tokyo, lorsque je disais autour de moi que j’aimais la musique du groupe, on me rétorquait souvent que l’attitude narcissique de Ryuichi le rendait antipathique. Dans le même ordre d’idée, on me regardait d’un air bizarre lorsque je disais que j’aimais la musique de Sheena Ringo, vu qu’elle était perçue comme une personne atypique, sortant de l’ordinaire à cette époque. L’image de LUNA SEA s’est adoucie avec les années mais l’image qu’ils projettent reste à mon avis similaire. La musique du groupe garde une place toute particulière dans ma discothèque personnelle et j’y reviens assez souvent. Depuis plusieurs jours et même semaines, je me suis mis à écouter exclusivement la musique de LUNA SEA en revenant sur leurs anciens albums, notamment MOTHER (1994) et l’album suivant STYLE (1996) que je n’avais pas écouté depuis longtemps et que je redécouvre sous un autre jour maintenant. Il y a bien sûr le superbe morceau IN SILENCE sur cet album mais je me rends compte en le réécoutant que la totalité des morceaux sont excellents, au delà même de mon souvenir, notamment les ballades. Les incursions de guitares ou même de violon de Sugizo sont mémorables et fondent le son du groupe, tout comme peut l’être la puissance de la voix de Ryuichi. L’album MOTHER reste le point d’entrée le plus évident vers l’univers du groupe. Si un morceau comme le single très rapide ROSIER ou le morceau teinté de romantisme gothique MOTHER ne provoquent aucune émotion ou intérêt, il faut mieux passer son chemin. Comme X JAPAN , je pense que LUNA SEA représente une pièce importante de l’édifice du rock japonais.

真夏.10

(ワ) Shiodome (汐留): Vue sur la tour de Tokyo depuis les hauteurs de Shiodome. (ヲ) Togoshi (戸越): Vue sur un jardin intérieur, derrière un petit magasin de fruits et légumes dans une rue commerçante du quartier de Togoshi. (ン) Ōmori (大森): Vue sur un jardin extérieur, qui termine cette série de photographies du plein été à Tokyo. J’ai bien d’autres photographies du mois d’Août que j’aurais pu/voulu montrer mais l’alphabet Katakana se termine déjà m’empêchant d’aller plus loin. (+) Accompagnement musical: deux morceaux de LUNA SEA, ROSIER et MOTHER sur leur album du même nom sorti en Octobre 1994.