Narakyō to Biwako ~2

Le lendemain matin, je me lève assez tôt, vers 6h comme tous les matins. Assis sur le tatami, en regardant par une fenêtre entrouverte le jardin du petit hôtel dans lequel nous séjournons, j’écris sur mon iPad les textes qui accompagneront les trois billets hypnotic innocence, cathartic existence. Ces trois billets s’appuient sur une photographie imaginaire créée par une intelligence artificielle que j’ai guidé progressivement dans le processus de création. Après avoir écrit entièrement ces trois billets, j’ai pourtant longtemps hésité avant de les publier, comme si quelque chose m’empêchait de le faire. Les quelques expérimentations récentes de Shohei Otomo à partir d’intelligence artificielle, qu’il montre sur son compte Instagram, lui ont valu une grande majorité de commentaires négatifs qui essaient même de le décourager d’utiliser l’intelligence artificielle. Je préfère grandement quand Shohei Otomo utilise ses crayons et stylos pour dessiner, car ce qu’il dessine est à mille lieux de ce qu’il crée avec l’IA, mais loin de moi l’idée de vouloir décourager quelqu’un à essayer de nouvelles choses qui l’amèneront peut être plus tard vers de nouveaux horizons. Shohei Otomo écrivait ceci: « Whenever I post something related to AI, there’s always a wave of high-temperature reactions. It clearly shows how many people are still struggling to process the times we’re living in. But to put it bluntly, Al is not going away. We have no choice but to live with it. Emotion alone won’t change that. Friction between structure and emotion. The heat of a shifting era. I draw. And I use Al. Let me be clear. There is no tool more creative or compelling than Al – except for the human hand« . C’est ce qui m’a finalement poussé à publier ces trois billets. Dans mon cas, ces images ne sont pas des fins en soit car elles me poussent à l’écriture de fictions. Je ne sais si j’ai un quelconque talent pour écrire ces petites histoires mais j’éprouve en tout cas un plaisir certain à les imaginer.

Après le petit déjeuner, nous marchons un peu au hazard des rues de Naramachi en direction du temple Kōfuku-ji (興福寺) que nous avions rapidement parcouru hier soir. On se laisse assez rapidement attiré par autre temple nommé Gangō-ji (元興寺), qui est classé au patrimoine mondial de l’Unesco et qui se trouve être un des plus anciens temples du Japon. Il a été fondé à l’origine au VIe siècle sous le nom Asuka-dera et a été déplacé à Nara en 718, lors de l’installation de la capitale à Heijō-kyō (平城京). Il a été alors renommé Gangō-ji et fut considéré comme l’un des premiers centres du bouddhisme japonais. Il s’agissait à l’époque d’un vaste temple dont l’enceinte couvrait une grande partie de l’actuel quartier de Naramachi, mais il a perdu de son importance au fur et à mesure des époques. Il s’agit aujourd’hui d’un vestige d’un ensemble beaucoup plus vaste. Il reste principalement le hall principal Gokurakubō (元興寺極楽坊) avec des tuiles datant de l’époque Asuka. L’ensemble n’a rien de monumental mais il est situé dans un lieu calme, presque caché, qui lui donne une atmosphère silencieuse très agréable. On est ici loin de la foule du Tōdai-ji. Nous ne sommes pas mécontents d’avoir découvert ce petit trésor architectural un peu à l’écart, ce qui nous fait dire qu’on pourrait certainement passer de très nombreuses heures et journée à explorer Naramachi. Nous continuons ensuite vers l’étang Sarusawa et le grand temple Kōfuku-ji que nous avons cette fois-ci l’intention de visiter. En chemin, je trouve quelques étranges objets architecturaux et artistiques, mais déjà au loin, mon œil est attiré par les cerfs sauvages faisant leur apparition alors qu’on approche progressivement du parc de Nara. On nous avait dit qu’ils approchaient parfois le jardin intérieur de l’hôtel où nous avons passé la nuit, mais on ne les a malheureusement pas vu. J’aurais aimé me retrouver nez à museau avec un cerf en ouvrant les stores de notre chambre d’hôtel ce matin.

Dans l’enceinte du temple Kōfuku-ji, nous voulions notamment visiter le musée National Treasure Hall contenant plusieurs trésors nationaux, notamment une statue remarquable d’Ashura (阿修羅) que je montre en photo ci-dessus, prise de deux cartes postales que j’ai acheté à la boutique du musée. Ashura fait partie d’une série de huit êtres mythologiques formant un ensemble de statues bouddhiques inspirées de figures de la mythologie indienne, intégrées au bouddhisme comme protecteurs du Bouddha et de ses enseignements. Elles ont été sculptées entre 733 et 734, réalisées en laque sèche creuse, et se trouvaient à l’origine placées dans le pavillon occidental du temple disparu à cause d’incendies. Certaines statues, notamment celle d’Ashura, ont des visages jeunes, sans doute liés à la volonté de leur mécène, l’impératrice Kōmyō. Je suis content d’avoir pu voir cette magnifique statue à la posture élancée et à la délicatesse étrange, presque mélancolique et humaine.

Le dieu bouddhiste Ashura (issu des asura de la mythologie indienne) possède une nature complexe, à la fois violente et profondément humaine. C’est un être belliqueux, symbole du conflit, des passions humaines et de la lutte constante, mais il incarne une figure de dualité, entre colère et possibilité d’éveil, comme une destruction peut engendrer un recommencement. Contrairement à d’autres divinités, il peut exprimer une tristesse contenue, pas seulement la fureur. Au Japon, Ashura est souvent perçu moins comme un démon que comme une figure tragique et introspective, ce qui rend cette figure particulièrement fascinante. J’imagine très bien l’attirance que cette figure peut représenter dans le monde des arts, notamment musicaux. J’ai d’ailleurs souvent évoqué cette figure d’Ashura dans mes billets car il s’agit d’une présence récurrente dans la musique que j’écoute. J’ai même souvent dit qu’il fallait que je crée une playlist des morceaux l’évoquant. La voici finalement ci-dessous et elle est très éclectique, reflétant une partie des multiples musiques que j’aime.

1. 修羅の花 (The Flower Of Carnage) par Meiko Kaji (梶芽衣子), sur la bo du film Lady Snowblood (修羅雪姫), 1973
2. Ashu-lah par Zelda, sur l’album ZELDA, 1982
3. 春と修羅 (Haru to Shura) par Haru Nemuri (春ねむり), sur l’album Haru to Shura (Haru to Shura), 2018
4. 春と修羅 (Haru to Shura) par Kinoko Teikoku (きのこ帝国), sur l’album eureka, 2013
5. Ash-ra par Buck-Tick, sur l’album COSMOS, 1996
6. 修羅場 (Shuraba) par Tokyo Jihen (東京事変), sur l’album Adult (大人), 2006
7. ):阿修羅:( (Ashura) par King Gnu, sur l’album The Greatest Unknown, 2023
8. 阿修羅 (Ashura) par Faye Wong (王菲) sur l’album Fable (寓言), 2001
9. 夜へ (Yoru he) par Momoe Yamaguchi (山口百恵), sur l’album A Face in A Vision, 1979

En écoutant cette playlist, je me rends compte qu’elle évoque assez bien ce mélange de fureur et de mélancolie tragique.

悠然と構えてトランスフォーメーション

J’avais bien mentionné dans le billet précédent un passage au sanctuaire Yushima Tenman-gū (湯島天満宮), qu’on appelle plus communément Yushima Tenjin (湯島天神). Le voici donc dans les quatre premières photographies du billet, depuis l’une de ses approches par l’étroite rue Gakumon (学問の道). Il est situé dans l’arrondissement de Bunkyō, non loin du grand étang Shinobazuno-Ike, dans le parc d’Ueno. Fondé en 458, il est initialement dédié au kami Ame-no-Tajikarao (天手力男神), dont le nom signifie « la puissance de la main céleste ». En 1355, le sanctuaire devient un lieu de culte en l’honneur de Sugawara no Michizane (菅原道真), lettré, poète et homme politique de l’époque de Heian, divinisé sous le nom de Tenjin, dieu des études et de l’intellect. Cela explique le second nom du sanctuaire. Très fréquenté par les étudiants avant les périodes d’examens et de concours, il attire ceux qui cherchent à bénéficier de la protection de Tenjin. Je n’ai pas d’examens à préparer, mais je fais tout de même le tour du sanctuaire. Il est malheureusement un peu tard pour obtenir le sceau goshuin, mais je n’attendrai peut-être pas vingt ans avant d’y revenir.

Les photographies suivantes ont été prises à Ginza, un tout autre jour. Il s’agit de l’Okuno Building (奥野ビル), datant de l’ère Shōwa. Construit en 1932 — et en 1934 pour l’annexe — par l’architecte Ryōichi Kawamoto (川元良一), il repose sur une structure en béton armé conçue pour résister aux tremblements de terre. Le bâtiment abritait à l’origine des appartements de haut standing, mais il accueille aujourd’hui des boutiques et galeries d’art réparties sur tous les étages. Un seul appartement subsiste dans son état d’origine, le numéro 306, que l’on peut visiter uniquement le 6 du mois. Nous avons parcouru les six étages du bâtiment principal et de son annexe, en commençant par l’ascenseur à porte manuelle. L’ambiance intérieure, notamment dans les couloirs et les escaliers, conserve un charme rétro. On a réellement l’impression de se perdre dans une autre époque.

Au sixième étage, nous sommes d’abord attirés par le Salon de Lã, également appelée Galerie Lã (ギャルリー ラー), qui occupe les appartements 601 et 607. On y trouvait une exposition d’artisanat traditionnel en menuiserie par Sato Mokkō (佐藤木工), présentant notamment des meubles japonais contemporains créés sur mesure selon des techniques traditionnelles. J’ai été particulièrement impressionné par les tables basses octogonales laquées, au design complexe en assemblage de type masugumi (斗組), rappelant l’architecture miniature des sanctuaires. On retrouve clairement chez Sato Mokkō le savoir-faire des charpentiers de sanctuaires, ainsi qu’un raffinement délicat, notamment dans les petites boîtes à trésors appelées Tamatebako (玉手箱). On pouvait admirer différentes boîtes en bois, aux finitions laquées dans divers coloris, dont certains très pop et modernes. La dame de la galerie a pris le temps de nous expliquer en détail la finesse de ces objets, que l’on pouvait acheter — même si leurs prix restent très élevés, voire inaccessibles. Nous avons ensuite parcouru les autres étages du bâtiment Okuno, sans trop nous attarder. Le parcmètre devait déjà avoir largement dépassé l’heure, et il valait mieux éviter une contravention de la part de la patrouille verte de surveillance du stationnement (駐車監視員). Et pourtant, en sortant de l’Okuno Building, je les vois déjà rôder autour de la voiture. Je me précipite aussitôt, tel un lièvre, pour leur signifier gentiment mais fermement que je suis justement en train de partir. Leur procédure d’enregistrement d’une contravention prenant heureusement plusieurs minutes, intercepter leur inspection permet d’arrêter le processus à temps.

Le petit concert de macaroom sur YouTube intitulé a tiny tiny room concert fut une très agréable surprise. Dans un format minimaliste, le groupe a interprété trois morceaux sur le thème de la pluie, dans une ambiance tout à fait détendue. Le dernier titre, sorti le 11 juin 2025, s’intitule Nagaame (長雨), un nom très approprié à la saison humide actuelle. Comme toujours chez macaroom, on retrouve la délicatesse des compositions d’Asahi et la voix douce et expressive d’Emaru, jusque dans ses soupirs insistants. Chaque écoute me procure des instants de poésie qui me soulagent, l’espace d’un moment, des tracas du quotidien. Par coïncidence, j’écoute en ce moment un autre morceau centré sur la pluie. J’ai découvert la chanson Ame (雨) d’Eiji Miyoshi (三善英史) lors d’une émission de radio. Elle a immédiatement capté toute mon attention. Il s’agit d’une ballade enka sortie en mai 1972, racontant l’histoire d’une femme attendant, sous la pluie un samedi après-midi, un homme qui ne viendra jamais. Le chant traduit avec finesse et poésie cette attente, cette solitude, et la souffrance silencieuse causée par une promesse non tenue. Le morceau respecte les codes du enka dès les premières notes. Bien que je sois loin d’être un spécialiste du genre, son écoute m’est étrangement familière, sans doute parce que j’en ai souvent entendu malgré moi à la télévision. Je ne cache pas mon envie d’explorer davantage ce style, dans la veine de Ame d’Eiji Miyoshi. Je me suis alors tourné vers Meiko Kaji (梶芽衣子).

Je savais depuis longtemps que j’en viendrais à écouter les morceaux enka de l’actrice et chanteuse Meiko Kaji, mais j’ignorais quand cela arriverait. Le premier morceau à s’imposer à moi fut The Flower of Carnage (修羅の花), tiré du film Shurayuki-hime (修羅雪姫, Lady Snowblood), réalisé en 1973 par Toshiya Fujita. L’écoute du morceau m’a poussé à voir le film. Meiko Kaji y incarne Yuki, formée dès l’enfance aux arts martiaux pour accomplir une vendetta sanglante visant à venger sa mère. Le film possède une esthétique stylisée magnifique. Yuki y accomplit sa vengeance avec une froideur implacable et une violence très graphique. Le film a d’ailleurs fortement influencé Kill Bill de Quentin Tarantino, qui a repris The Flower of Carnage pour sa bande-son. Si j’avais trouvé Kill Bill un peu ridicule dans son approche excessive, j’ai été au contraire fasciné par la justesse et l’intensité de Lady Snowblood. L’interprétation de Meiko Kaji, surtout par l’expression de son regard, et l’esthétique globale du film y sont pour beaucoup. Ces deux morceaux, celui de Meiko Kaji et celui d’Eiji Miyoshi, m’ont donné une irrésistible envie de découvrir d’autres titres enka. Mais par où continuer? La question reste ouverte. En attendant, j’écoute bien sûr le nouveau single de Sheena Ringo.

Le nouveau single de Sheena Ringo, sorti en CD le mercredi 25 juin 2025, s’intitule Susuki ni Tsuki (芒に月) et comporte un second titre en espagnol, La velada legendaria. Il était déjà disponible en version digitale quelques jours auparavant, et c’est ainsi que je l’ai découvert. Cela ne m’a pas empêché d’acheter le CD au Tower Records de Shinjuku, qui avait organisé une petite exposition en l’honneur de Sheena Ringo, comme à chaque sortie importante. Ce nouveau single est une reprise du morceau Gipsy (ジプシー) de l’album GIGS du groupe Appa (あっぱ), fondé en 2004 par Ichiyō Izawa (伊澤一葉), de son vrai nom Keitarō Izawa (伊澤啓太郎), pianiste et chanteur du groupe. Il est accompagné de Hideaki Hotta (堀田秀顕) à la basse et de Kazuto Satō (佐藤一人) à la batterie. Sheena Ringo avait déjà donné un aperçu du morceau durant sa tournée Ringo Expo’24. La version remaniée par Izawa pour Ringo conserve la structure musicale du morceau original, tout en la rendant plus riche et plus mature. Ringo en a toutefois entièrement réécrit les paroles, établissant un contraste entre une société japonaise rigide, parfois désabusée, et une quête poétique et spirituelle de transformation et de réconciliation. Dès la première écoute, le morceau intrigue par son début déconcertant, mais il captive rapidement. Il se présente comme une fresque musicale en plusieurs actes. Sa composition est polymorphe, virevoltante, toujours retombant sur ses pattes. Côté chant, Ringo déploie toute sa palette vocale, alternant graves profonds et aigus soudains. Sa puissance vocale est particulièrement marquante lorsqu’elle roule les « r » à l’envie en chantant certaines phrases en anglais dans la seconde partie. Le piano d’Izawa est virtuose sur ce morceau de plus de six minutes, qui se termine même sur des claquettes de Ringo en kimono dans le clip.

La vidéo, très abstraite, a été réalisée comme toujours par Yūichi Kodama (児玉裕一). On y retrouve Aya Sato, chorégraphe et danseuse, accompagnée de son groupe de 14 danseuses. Si je ne me trompe pas, elles n’étaient plus apparues ensemble depuis les videos de Niwatori to Hebi to Buta (鶏と蛇と豚) et Open Secret (公然の秘密) sortis en 2019. Aya Sato est la protagoniste principale de cette nouvelle vidéo, qui met en scène une lutte intérieure symbolisant la résilience humaine. La mise en scène, expressive et poétique, complète magnifiquement ce morceau atypique, qu’on imagine difficilement interprété par une autre que Ringo. La face B du single, intitulée Matsu ni Tsuru (松に鶴, Este nuevo problema), est plus classique dans sa composition. Chantée entièrement en espagnol, elle débute par des sonorités de samba assez surprenantes. J’ai beaucoup aimé le refrain, et même le juron inattendu en espagnol, facile à comprendre. Depuis le morceau en argentin sur son dernier album, Ringo semble entrer dans une phase hispanisante qui lui va plutôt bien. Ce morceau est également une reprise d’Appa, intitulée Kimochiyo (きもちよ), issu du même album GIGS (2006), avec une musique réarrangée par Izawa et des paroles entièrement réécrites par Ringo.

Je suis donc allé acheter ce nouveau single, ainsi que le Blu-ray du concert Ringo Expo’24 – 景気の回復, au Tower Records de Shinjuku, le jour de leur sortie commune, le mercredi 25 juin 2025. Je savais qu’on y exposait les costumes de la tournée Ringo Expo’24. Certains d’entre eux ont été conçus par le styliste Keisuke Kanda (神田恵介), comme pour la tournée précédente. Petite parenthèse: j’ai été amusé de découvrir que Keisuke Kanda a également collaboré à plusieurs reprises avec Ging Nang Boyz (銀杏BOYZ) pour une ligne de vêtements et de t-shirts. On peut voir certaines de ces pièces portées par Kazunobu Mineta (峯田和伸) et Riho Yoshioka (吉岡里帆), qui est une grande fan de Sheena Ringo. C’est toujours un plaisir de constater que le Tower Records de Shinjuku perpétue la tradition de ces mini-expositions dédiées à Sheena Ringo lors de ses sorties importantes. Les fans sont toujours au rendez-vous dès les premiers jours, prenant des photos des tenues de scène exposées sous verre.🎴