opened sky (1)

Je n’avais à priori pas l’intention d’aller tout en haut de la nouvelle tour Shibuya Scramble Square, car le prix de la visite est assez élevé pour une simple vue sur Tokyo depuis les hauteurs d’un building, mais je ne regrette pas d’y être allé. Ma curiosité aura été trop forte, d’autant plus que de bonnes conditions se présentaient pour y aller sereinement. J’y suis allé en semaine, plutôt que le week-end, pendant ma semaine de congé, ce qui m’a permis d’éviter la foule. La période actuelle où il n’y a aucun touriste à Tokyo est très particulière et ne se représentera peut être jamais. La météo n’étant pas clémente pendant la saison des pluies, les journées où la pluie n’est pas au programme sont assez rares et je profite de la seule journée de beau temps qui s’annonce dans la semaine pour me décider à y aller. Il n’y a pas grand monde en haut de la tour (une vingtaine de personnes tout au plus) et encore moins dans l’ascenseur qui nous amène au toit à partir du 14ème étage de la tour. Il y a en fait plus de gardes en haut de la tour que de visiteurs. J’imagine qu’en temps normal, ça doit être la bousculade. L’effet est saisissant quand les portes de l’ascenseur s’ouvrent sur le toit, car toutes les parois sont vitrées et placées directement dans la prolongation des quatre façades du building. Depuis le toit de Shibuya, on doit avoir une des plus belles vues qui existent de Tokyo, celle de la première photographie du billet où l’on peut apercevoir le gymnase olympique de Kenzo Tange, datant de 1964 mais fraichement rénové pour les Jeux Olympiques de 2021 qui j’espère auront lieux. Derrière le gymnase, s’étend le parc Yoyogi et la forêt entourant Meiji Jingu et plus loin au fond, la barrière d’immeubles de Nishi-Shinjuku. On aperçoit également au premier plan, le nouveau parc en hauteur de Miyashita avec espace vert, terrain sportif, piste de skate board et un nouvel hôtel tout au bout.

Le morceau I Think I’m Falling de l’artiste hip hop Kohh est tellement addictif que je peux l’écouter en boucle plusieurs fois sans m’en lasser. Je n’ai pourtant pas encore passé le pas d’écouter l’album en entier car j’ai l’impression de ne pas encore avoir épuisé ce morceau là. Il s’agit du sixième morceau de son dernier album intitulé Worst et sorti un peu plus tôt cette année. C’est un des mes morceaux préférés de cette année, bien qu’il soit sorti l’année dernière, bien en avance de l’album. Je connais Kohh depuis sa collaboration avec Utada Hikaru sur un des morceaux les plus sombres de son album Fantôme, Bōkyaku (忘却 – Oubli).

ゲリラWACK

On dirait bien que l’agence WACK a pris pour habitude d’investir les rues de Shibuya chaque année dans la deuxième partie du mois de Juin. L’année dernière, le visage de AiNA marqué du logo de l’agence était affiché en très grand format en noir et blanc sur la façade du Department Store Tokyu de la gare de Shibuya. A l’époque, je ne connaissais pas la musique des groupes de cette agence d’idoles alternatives, ce qui m’avait inspiré quelques commentaires critiques non informés. Cette campagne publicitaire avait eu le mérite de m’intriguer et de m’inciter en quelque sorte à écouter le dernier album de BiSH qui était sorti à peu près à ce moment là. Bien qu’inégale, j’avais trouvé la musique du groupe très intéressante et les interprétations vocales certes un peu bancales m’avaient convaincu, notamment car le registre musical y est plutôt tourné vers le rock alternatif avec des tendances parfois à la limite du punk rock. J’avais trouvé la musique du groupe très éloignée de l’image que je me faisais des groupes d’idoles. Je n’ignorais pas l’existence de ces groupes d’idoles alternatives, car BiSH n’est pas le premier groupe du genre (BiS de la même agence lui est antérieur) mais la qualité générale des morceaux de BiSH dépassait nettement la moyenne. BiSH est le groupe phare de l’agence WACK dirigée par Junnosuke Watanabe, mais une myriade d’autres groupes s’est petit à petit développée autour de BiSH. A part quelques morceaux piochés par-ci par-là chez BiS ou EMPiRE, je ne connais pas les morceaux des autres groupes.

Je découvre d’abord le panneau de la première photographie derrière la rangée d’immeubles bordant l’avenue Meiji et au dessus de la rivière bétonnée de Shibuya au dessus d’un petit garage à vélo grillagé. Je reconnais le visage d’Atsuko Hashiyasume de BiSH, ce qui me fait comprendre qu’il s’agit d’une campagne publicitaire pour l’agence plutôt que pour le groupe car je ne reconnais pas les autres personnes sur les photographies entourées de noir. Chacune des photos est d’ailleurs marquée du logo de l’agence (un étrange signe McDonald barré deux fois comme pour indiquer une correction), d’un hiragana à chaque fois différent, et d’un trait courbe de couleur fluorescente. Tout ceci est très intriguant. L’emplacement, à l’abri des regards, ne m’étonne pas beaucoup car j’avais déjà vu ici une photographie d’un champ de tournesols en noir et blanc de Daido Moriyama pour l’exposition temporaire intitulée SHIBUYA / 森山大道 / NEXT GEN. Il y a d’ailleurs assez régulièrement des expositions de rue organisées dans les rues de Shibuya et j’aime partir à leur découverte, quand je suis au courant qu’une exposition se déroule. C’est d’ailleurs rarement le cas, car je ne pense pas que ces expositions soient annoncées à l’avance, ce qui fait d’ailleurs tout l’interêt de la chose et une des raisons pour lesquelles j’aime me promener dans Shibuya, dans les rues en dehors du centre. Je connais par contre à peu près les endroits où sont en général affichées les photographies de ce genre d’exposition de rue. Je marche ensuite vers le sanctuaire Konnō Hachiman-gū où j’y découvre, sans grande surprise mais avec une pointe de satisfaction, d’autres photographies affichées les unes à côté des autres (sur la troisième photographie du billet). Un peu plus haut dans la même rue, deux autres photos sont accompagnées d’un court texte. Une des photos montre Junnosuke Watanabe. Il semblerait donc que certaines photos soient accompagnées de textes ce qui me fait penser au jeu japonais traditionnel Karuta basé sur les poèmes hyakunin isshu, auquel on joue à la maison pendant les fêtes du début d’année (je perds d’ailleurs à chaque fois). Les figures historiques seraient ici remplacées par les visages de l’agence WACK et les poèmes par d’autres phrases courtes comme des poèmes urbains. Cette découverte éveille quelque peu ma curiosité et réveille l’otaku latent qui sommeille en moi, mais que j’essaie de laisser endormi le plus possible. J’envie parfois la dédication sans failles des otakus, qui vivent pleinement leur passion, même si le bonheur qu’elle procure n’est qu’artificiel. Mais je n’ai pas le temps nécessaire ni le désir suffisant de ‘complétisme’ (construire une collection complète de choses) pour devenir otaku. Il me démange tout de même de découvrir s’il existe d’autres photos Karuta et je retourne donc le soir dans le centre de Shibuya voir si d’autres photos sont affichées aux endroits prédéfinis que je connais. Je trouve comme prévu d’autres séries dans les allées souterraines dessous le grand carrefour de Shibuya, notamment dans les escaliers près de la tour Q-Front. A ce même endroit, j’avais découvert il y a quelques mois l’exposition temporaire du photographe Tomokazu Yamada appelée Beyond City, où on apercevait notamment Kom_I au milieu d’un Shibuya en destruction/construction. Dans les allées souterraines qui mènent vers la gare, on peut voir cette fois-ci les visages de AiNA la tête en arrière et de AYUNi D faisant une grimace. J’aurais envie de partir à la recherche des autres affiches dans les rues de Shibuya mais le temps manque déjà et j’en resterais donc là.

De retour à la maison, quelques recherches sur internet me confirment que ces affiches font bien référence au jeu traditionnel Karuta. Il y a en tout 46 cartes comprenant tous les membres de l’agence avec le CEO de WACK Junnosuke Watanabe mais sans le musicien et compositeur Kenta Matsukuma. Chaque carte montre une photo et un message écrit par chaque membre au dos de la carte. Le jeu entier était même proposé à la vente pour 2750 Yens en quantité limitée depuis le 30 Juin mais était aussitôt en rupture de stock dès le premier jour de vente. Cette série mise en scène dans les rues de Shibuya du 15 au 30 Juin 2020 prend pour titre「それでも、音楽は、死ねない。」qu’on pourrait traduire par « Malgré cela, la musique ne peut pas mourir « . Je ne connais pas le sens exact du « Malgré cela », mais il s’agit peut être d’ironie de la part de Watanabe essayant de nous dire que malgré la moindre qualité de la musique qu’il produit (c’est le sens du mot wack), la ‘musique’, elle, ne meurt toujours pas, en sous-entendant que l’on peut donc continuer sur cette voie. Ceci étant dit, je ne pense pas que Watanabe ait des doutes sur la qualité de ses productions mais je pense plutôt qu’il cultive volontairement cette ambiguïté, qui rend d’ailleurs cette agence plutôt atypique. Le message que Watanabe publie sur un site web construit exprès pour l’occasion donne également une idée de son approche en dehors de ce qui est communément établi au Japon, en célébrant les individualités plutôt que de faire l’éloge du groupe. Il l’écrit assez clairement sur cette page web, mais prévient qu’il peut se tromper. Il n’y a rien de choquant dans ces affirmations car l’exercice artistique qu’il nous livre sous forme de guérilla publicitaire dans les rues de Shibuya n’est au final qu’une somme d’individualités, même s’il entend casser cette somme. Les messages sur les cartes sont apparemment écrits par chaque membre des groupes mais je ne me suis pas amusé à essayer de tous les déchiffrer car certains sont plutôt obscurs. En voici quelques exemples: 生きてて良かったって初めて思えたのは必死になることを覚えたから (La première fois que j’ai ressenti la joie d’être en vie est quand je me suis souvenu du moment où j’étais désespérée), 愛がないやつは何をやってもダメ (Une personne sans amour ne peut rien faire de bon) ou encore le message plus anticonformiste 右ならえ、前ならえ、うるさい!僕は後ろ向く(Suivre à droite, suivre devant, insupportable ! Moi, je me tourne vers l’arrière). Difficile de dire si ces phrases correspondent à une vraie manière de penser ou à une attitude. J’ai tendance à penser qui s’agit d’une méthode de penser gentiment transgressive que Junnosuke Watanabe insuffle à ses équipes pour fonder l’esprit de l’agence. On peut ensuite s’amuser à imaginer à quoi ressemblent les formes aux couleurs fluorescentes, superposées sur les photos des Karuta, quand le puzzle est reconstitué pour avoir une meilleure idée du personnage. Toujours est-il que j’aime beaucoup découvrir ce genre d’expositions urbaines au hasard des rues. Celle-ci m’a d’ailleurs donné envie de réécouter la discographie de BiSH en ordre antichronologique.

Les photographies de ce billet ont été prises le 29 Juin. Le 2 Juillet, tout avait déjà disparu comme on peut le constater sur cette dernière photographie des escaliers du Q-Front près du grand carrefour de Shibuya.

静かに生きる

Les photographies ci-dessus sont prises quelques semaines avant le début de l’état d’urgence à Tokyo, mais montrent déjà des espaces vidés de monde. Si on s’écarte des points névralgiques de la ville et de ses quartiers populaires, le Tokyo des quartiers résidentiels est pratiquement vide de monde même en temps normal. Ce sont ces quartiers que je privilégie en général pour mes photographies. Nous sommes ici au bord de Shibuya et tout près de Nishi Azabu. La première photographie est prise sous la lumière jaune du soir, à l’entrée d’un mini jardin public avec jeux pour enfants tout près du sanctuaire Konnō Hachiman-gū que je montrais il n’y a pas très longtemps. Sur ces photographies, on a même l’impression que les lieux ont été abandonnés précipitamment. En les regardant maintenant alors que j’écris ce billet, après les avoir fait reposer pendant deux mois dans ce billet en mode brouillon, ces photographies me semblent montrer à la fois une atmosphère paisible et inquiétante.

Pendant cette période prolongée à la maison, je passe beaucoup plus de temps sur le balcon pour m’occuper des quelques plantes 🌱 qui prennent une bonne partie de l’espace. Elles envahissent un peu plus chaque jour le balcon et je vais finir par manquer de place pour m’y asseoir. J’écris une bonne partie des textes du blog sur l’iPad assis sur le balcon, chose que je ne fais jamais en temps normal. Mes réflexions à l’extérieur sont régulièrement interrompues par les avions de ligne partant de l’aéroport de Haneda et passant nouvellement au dessus de Tokyo. C’est le nouveau tracé prévu pour les Jeux Olympiques mais je ne comprends pas pourquoi il y a autant de traffic étant donné que les Jeux sont repoussés et que les touristes sont quasiment inexistants en ce moment. Comme les avions ne volent pas tous les jours et toute la journée mais seulement à certaines heures de l’après-midi, j’ai l’impression qu’il s’agit plutôt de vols de vérification.

Un peu plus loin dans les photographies, je tombe sur l’immeuble au plongeoir à Nishi Azabu. Il s’agit de Scala par Atsushi Kitagawara, qui dessine ses immeubles et maisons comme des œuvres d’art. J’aime beaucoup comment l’immeuble vient s’insérer comme un point central sur cette rue et ce carrefour. Quand je marche sur la rue opposée, je ne résiste pas à le prendre en photo dans son contexte. Je suis certain d’avoir pris cette photographie plusieurs fois déjà mais je ne sais pour quelle raison l’envie me prend à chaque fois de répéter la prise. Il doit y avoir dans cette composition urbaine un pouvoir d’attraction visuel ou un équilibre harmonique des choses qui résonnent en moi à chaque passage.

Après le EP Blue, je retrouve le groupe RAY avec leur premier album Pink disponible en écoute dans son intégralité sur YouTube depuis le 15 Avril et sur les plateformes digitales classiques depuis quelques jours. La particularité de RAY est qu’il s’agit d’un groupe d’idoles alternatives dans le genre shoegazing. L’association fonctionne très bien dans l’ensemble car l’esprit du shoegazing est de faire déborder la puissance et le volume des guitares par rapport aux voix des interprètes. Les voix jeunes des quatre filles du groupe apportent un contraste intéressant et inhabituel. L’association fonctionne également bien car le shoegazing n’est pas indépendant d’une idée de mélancolie adolescente. Je connaissais déjà les deux morceaux Butterfly Effect (バタフライエフェクト) et Meteor car ils étaient déjà sur le EP Blue, et ils restent dans les meilleurs morceaux de l’album, mais le morceau que je préfère est le premier de l’album, フェーディングライツ (Fading Lights). Comme Butterfly Effect et quelques autres morceaux de l’album, il est signé par Azusa Suga du groupe For Tracy Hyde, groupe dont j’ai déjà parlé plusieurs fois sur ce blog et qui est reconnu dans ce milieu musical shoegaze au Japon. Chaque morceau est associé à des compositeurs d’autres groupes de la mouvance shoegaze, comme Elliott Frazier du groupe américain Ringo Deathstarr sur le morceau Meteor. Certains morceaux, comme 世界の終わりは君とふたりで (The end of the world with you) ou Generation, prennent des accents plus pop, du fait du ton de voix des interprètes, et ne sont pas mes préférés. Ils m’ont demandé un temps d’adaptation, mais l’accroche opère et me fait y revenir régulièrement. Mon attirance va vers les morceaux plus contemplatifs comme ネモフィラ (Nemophilia) où les guitares forment des nappes de sons distordant qui ne sont pas sans rappeler My Bloody Valentine (difficile de faire du shoegaze sans les référencer) et où les voix sont plus languissantes. La qualité des partitions musicales sur chaque morceau est irréprochable, à la fois parfaitement exécutées et intéressantes à l’écoute. Il y a un équilibre qui n’est pas facile à réussir dans le ton des voix, pour à la fois apporter une tonalité légèrement pop (il s’agit tout de même d’un groupe d’idoles) tout en s’inscrivant bien dans le style shoegaze. Certains morceaux comme 星に願いを (Wish upon a star) lorgne un peu trop vers le style ‘idole’ tandis que le juste équilibre semble être trouvé pour des morceaux comme 尊しあなたのすべてを (Everything about my precious you). RAY est une nouvelle formation née des cendres du groupe précédent appelé ・・・・・・・・・(dots tokyo), sous la même agence musicale. Je ne connaissais pas les morceaux de dots tokyo, mais certains titres comme スライド (Slide) ou サテライト (Satellite) sont apparemment repris sur l’album Pink. Ce type de groupes créés de toutes pièces en associant idoles et musiciens reconnus dans le domaine du rock alternatif est peut être une spécialité japonaise, mais je ne suis pas contre lorsque j’y ressens une authenticité et quand les morceaux qui en résultent sont de la qualité de Fading Lights ou de Meteor.

Je suis toujours impressionné quand je vois le détail et la méticulosité d’oeuvres comme celles en images ci-dessus par l’artiste basée à Nara, Daisuke Tajima. Elles demandent une dedication immense et de nombreuses semaines de travail, car ces représentations urbaines ultra-denses qu’il dessine à l’encre noire sont pour la plupart de très grande taille. L’illustration sur la deuxième image ci-dessus intitulée Superpower of Eternal (Part 2) fait 3.34 mètres de large pour 2.40 mètres de haut et a demandé environ 3 mois de travail à raison de 7 heures par jour. Dans un style un peu différent, les œuvres de Daisuke Tajima me rappelle celles de Manabu Ikeda pour leur sens excessif du détail. L’illustration de la première image ci-dessus s’intitule Unified Cityscape of today (2017) et est un peu plus petite (1.05 mètres de large pour 75 cms de haut). Elle me rappelle un peu les murs de buildings que l’on peu voir dans le manga Akira (en image ci-dessous) ou les détails un peu bordéliques des rues d’inspiration Hongkongaise dans Ghost in The Shell. La sur-densité urbaine que l’on voit dans les dessins de Daisuke Tajima nous fait penser qu’il s’agit d’une œuvre d’anticipation car on imagine que les villes vont continuer à se densifier à mesure que la population croît et continue à migrer vers les centres urbains. Ces images sont oppressantes mais fascinantes car notre œil regarde les détails jusqu’à s’y perdre. Les lignes de fuite sont même vertigineuses, comme sur la deuxième image. Je pense que l’artiste essaie de nous faire comprendre les limites d’une sur-urbanisation. La répétition d’immeubles massifs écrasent l’humain et l’uniformisation de cette architecture intensifie cette impression de déshumanisation. Ce type d’illustrations m’impressionne car elles demandent une dévotion totale, quitte à sacrifier tout le reste et rentrer dans une certaine solitude. Au final, l’oeuvre vient contrôler l’individu.

Mes billets sur Made in Tokyo ressemblent ces derniers temps à des mini-magazines avec divers sujets abordés en commençant par les photographies de Tokyo, suivi d’un peu de musique, un peu d’architecture ou un peu d’art. J’ai toujours en tête cette idée de fanzine et j’essaies en quelques sorte de m’en approcher un peu mais au format web. Sans me mettre de pression cependant, je ne pense pas continuer systématiquement cette diversité dans chaque billet.

there is a distance in you

À chaque fois que je passe devant le sanctuaire Konnō Hachiman-gū 金王八幡宮, où se trouvait autrefois le château de Shibuya (sur la deuxième photographie de ce billet), je me remémore systématiquement la première photographie que j’en avais pris il y a 16 ans, en 2004. J’y repense avec un peu de gène car j’avais intitulé le billet montrant cette photo “tradition et modernité”, titre des plus clichés lorsqu’on évoque le Japon. J’ai d’autant plus d’embarras, qu’une petite trentaine de lycéens m’avaient posté des commentaires à l’époque au sujet de leur devoir de première ou terminale couvrant le sujet du Japon entre tradition et modernité, en espérant que je leur écrive une dissertation toute faite (ça ne coûtait rien de tenter le coup sans doute). Ma photographie initiale et celle ci-dessus voulait seulement montrer un contraste entre la structure traditionnelle du sanctuaire et les lignes rectilignes des immeubles de bureaux se trouvant derrière. Bien qu’il y ait beaucoup d’exemples de ce type de mélange dans Tokyo, je trouve que l’association est frappante ici, au bord du centre de Shibuya.

Et puisqu’on est dans les contrastes, la troisième photographie en montre un autre. Nous sommes ici dans le quartier de Jingumae, dans une des rues intérieures qu’on ne trouve pas facilement. Les terrains sont très chers dans ce quartier, mais cette vieille maison survit malgré les transformations tout autour. On y construit des belles résidences et des grandes maisons individuelles comme celle de l’avant dernière photographie du billet, le Wood/Berg par Kengo Kuma que je ne me lasse pas de photographier. A vrai dire, je ne sais pas si cette vieille maison est habitée car elle est encombrée de toutes parts d’objets entassés de manière désorganisée. Seuls les parapluies sur la partie droite du rez-de-chaussée ou les pots de fleurs semblent être disposés de manière organisée. On montre assez régulièrement à la télévision japonaise les situations de personnes ne parvenant pas à se débarrasser des choses inutiles et entassant les objets de toutes sortes dans leurs appartements ou maisons, à l’exact opposé de la méthode Marie Kondo. Le cas de cette maison à Jingumae est extrême mais ne me surprend pas pour autant. On n’oserait pas y rentrer ni même frapper à la porte d’entrée, si celle-ci existe toujours. Mais qui sait, peut être que ce capharnaüm cache quelques secrets.

La fresque très colorée sur la photographie suivante se trouve à l’intérieur du campus d’Aoyama Gakuin, près de la salle de sport où nous avions été voir un match de la B League, il y a quelques temps. Les personnages dessinés comme sur un graphe de rue ont une apparence mystérieuse ressemblant à des extraterrestres. La taille de l’illustration et les couleurs vives avaient attiré mon regard depuis l’autre côté de l’avenue. La dernière photographie prise au croisement de la rue Kotto avec la grande avenue d’Aoyama montre une affiche publicitaire pour l’album collaboratif de Chara et YUKI. Je ne connais pas vraiment de morceau de Chara, à part un morceau de la bande sonore accompagnant une des deux OVA de 東京BABYLON de CLAMP (que je lisais à l’époque en France aux éditions Tonkam, même si c’est un shôjo manga). Sa voix un peu rauque est immédiatement reconnaissable, comme la voix de YUKI d’ailleurs, mais dans un style différent. Leurs deux voix s’accordent bien sur le single de l’album 楽しい蹴伸び (Tanoshii Kenobi) que j’écoute de temps en temps de manière distraite sur YouTube. J’aime bien piocher de temps en temps dans les morceaux de YUKI, par exemple 誰でもロンリー (Daredemo Lonely), car sa voix est si particulière.

Et pour le titre du billet, There is a distance in You, il est tiré du septième album de Clark sorti en 2014. La distanciation étant d’actualité, j’ai eu tout d’un coup envie de réécouter ce titre qui est assez caractéristique du son que j’aime chez Clark. J’aime ensuite enchainé avec la mélodie instable de Butterfly Prowler sur Death Peak (2017). Quant aux photographies du billet, elles datent d’il y a quelques semaines comme pour les billets précédents.

幽霊たちがやって来たらどうしょう

Je n’avais pas construit de compositions photographiques depuis un petit moment mais je me suis laissé inspirer sur ce billet par la musique qui va suivre. J’écoute cette musique en concevant ces images et je construis ces images en écoutant cette musique. Une relation invisible se crée. Si cette relation ne se manifeste pas directement dans ces images, je la vois et la mémorise dans l’acte de création de telle sorte que ces images deviennent indissociables de cette musique. Ces compositions sont principalement des superpositions d’images venant donner une nouvelle dimension fantastique à des décors urbains maintes fois fréquentés. Nous sommes ici dans les rues de Shibuya, Aoyama et Ebisu, mais la plupart des compositions se basent sur des photographies prises à l’arrière des buildings, là où on ne va pas toujours et où se produisent pourtant des choses fantastiques, à l’abri des regards des passants. Quand je publie des billets comme celui-ci, l’utilisation du noir et blanc me paraît tellement être une évidence qu’il me vient toujours l’envie de ne publier mes prochains billets que dans ce format. Je me ravise toujours plus tard car Made in Tokyo ne devrait pas se renfermer dans la rigidité des formes.

Toujours dans la liste des meilleurs albums japonais de la décennie passée, que je mentionnais dans un billet précédent, je découvre maintenant une autre pépite musicale, l’album Yūrei Tachi (幽霊たち) de Moe and Ghosts. C’est un album de hip hop expérimental vraiment excellent. Je n’ai pas l’habitude d’écouter beaucoup de hip hop, mais l’ambiance de cet album est exceptionnelle. La voix de Moe est par moment tellement rapide qu’on a du mal à distinguer ses mots. Elle change aussi souvent de tons de voix. L’ambiance sonore plutôt sombre introduisant parfois des sons mécaniques post-industriels apporte beaucoup à la qualité de l’album, mais c’est cette voix, et sa dynamique, qui impressionne tout de suite dès la première écoute. L’album est disponible sur iTunes mais je l’ai écouté en entier sur YouTube avant de l’acheter. Ça vaut le coup de jeter une oreille à cette musique car elle est vraiment différente. L’album a une grande unité de style et s’écoute donc d’un bloc. Il fait un peu plus d’une heure pour 21 morceaux, mais certains sont des interludes très courts mais toujours avec de belles ambiances comme le dixième Yuki Ga Furu Maeni (雪が降るまえに – avant que la neige tombe). Chaque morceau a sa petite particularité et son point d’accroche mais fait partie d’un tout. Certains morceaux sortent tout de même du lot comme Ginga, qui commence par une voix nue avant que la dynamique tranchante du morceau se mette en place, ou la reprise de Scarborough Fair de Simon and Garfunkel. Cette version est très particulière, fantomatique comme le reste de l’album. Je n’aime en général pas beaucoup les reprises, mais là, le morceau prend une toute nouvelle forme, très bizarre et inspirée. Le titre de l’album et de certains morceaux nous parlent de fantômes (yūrei) et l’imagerie qui accompagne le groupe, dont on ne sait que peu de choses, est également pleine de mystères. Il s’agit d’un album conceptuel immersif. En écoutant cette musique en marchant dans les rues de Tokyo en noir et blanc, j’ai l’impression de voir apparaître des formes fantomatiques derrière les buildings. L’album n’est pas récent car il date du mois d’août 2012, ce qui me fait d’ailleurs penser qu’il y a encore beaucoup de pierres précieuses dans la musique indépendante japonaise dont je suis loin de soupçonner l’existence. Il ne faut jamais abandonner ses recherches dans les méandres musicales loin d’un mainstream.