escape in the rain (don’t escape anymore)

Je mentionnais dans le billet précédent être parti marcher sous la pluie en écoutant l’album Windswept Adan d’Aoba Ichiko. Les photographies ci-dessus sont quelques unes de celles que j’ai pris ce matin-là. En fait, je ne suis pas volontairement parti marcher sous la pluie ce matin-là. Je suis sorti profitant d’une accalmie, mais comme c’est assez souvent le cas en ce qui me concerne, il s’est mis à re-pleuvoir intensément dès que j’ai mis les pieds dehors. Je n’ai pas fait demi-tour en pensant que cette pluie revivifiante me remettrait les idées en place. Et écouter la voix d’Aoba Ichiko sous la pluie vaut de toute façon le détour. C’est d’ailleurs inconsciemment une des raisons pour lesquelles je n’ai pas rebroussé chemin. Pendant les accalmies alors que je marche vers le cimetière d’Aoyama, je sors mon appareil photo. Autant les photographies sous la pluie sont difficiles à prendre, autant celles juste après la pluie rendent à mon avis assez bien, car l’humidité vient renforcer les couleurs végétales. Les murs de béton ou ceux des vieilles baraques viennent prendre des motifs différents de l’habitude. Je me dirigeais vers le cimetière d’Aoyama pour vérifier si les cerisiers avaient commencé leur floraison mais c’était encore trop tôt. Un peu plus loin, sur la dernière photographie, je découvre une étrange machine infernale. Les deux tuyaux d’aération derrière un building ont été clairement ajoutés après le bloc d’air conditionné. J’aime beaucoup cette stratégie du contournement optimisé. Il aurait peut être été plus simple et moins coûteux de déplacer le bloc d’air conditionné sur la gauche, mais l’intention ici ne pouvait être qu’artistique. Je ne vois pas d’autres explications logiques. Lorsque je prends ces photos, je remercie à chaque fois intérieurement les concepteurs de ce type de machines à l’arrière des immeubles. Et en parlant de machines, parlons maintenant de Ms.Machine.

J’avais déjà parlé ici de Ms.Machine à l’occasion de la sortie des morceaux Lapin Kulta et Nordlig Ängel, qui sont tous les deux présents sur le premier album éponyme du groupe sorti à la fin du mois de Janvier 2021. Par rapport à la musique que j’écoutais juste avant et que je mentionnais dans le billet précédent, la musique sombre de Ms.Machine est diamétralement opposée mais n’est pas exempte d’une poésie certaine à laquelle je ne suis pas insensible. On retrouve la voix monocorde de SAI accompagnée par la guitare électrique de Mako et la basse de Risako. Le son des guitares y est abrasif mais les morceaux sont souvent accompagnés de nappes ou incursions électroniques qui donnent parfois aux morceaux une dimension cryptique. Je suis épaté par la puissance de cette musique, qui est sans compromis mais reste profondément élégante même dans son agressivité lente. Le premier morceau 2020 est un des meilleurs de l’album et donne tout de suite le ton. La voix semble mécanique et désabusée, peut être pour donner un ressenti de l’année 2020 évoquée dans le titre et la difficulté pour les groupes indépendants de se produire dans les salles de Tokyo. C’est le sujet du morceau Smirnoff sur le EP solo de SAI que j’évoquais auparavant, et je ne peux donc m’empêcher d’y faire un lien. Plusieurs morceaux mettent en avant une atmosphère qui devient hypnotique au fur et à mesure qu’on avance dans l’album, comme Sea of Oblivion (忘却の海), Pale Snow ou Black Sun. Je pense que c’est dû au fait que certains mots et phrases sont souvent répétés et finissent par s’imprégner dans notre cerveau. Il faut clairement écouter l’album dans son intégralité pour se laisser porter par cette atmosphère. Pale Snow est peut-être l’apogée pour l’emotion qui s’en dégage. SAI chante principalement en anglais et en suédois (j’imagine) mais très peu en japonais. Sa voix n’est pas toujours complètement audible mélangée volontairement dans le flot des guitares, souvent très lourdes et incisives comme sur Nordlig Ängel. Ms Machine construit un univers extrêmement sombre mais pas pour autant rebutant. Les voix dans Black Sun ressemblent à des esprits qui nous entourent, nous enveloppent et nous attirent doucement par la main. Je ne sais pour quelle raison mais ce morceau me fait à chaque fois penser à Orphée tentant sans succès de sortir Eurydice des enfers. Je pense aussi à ce mythe grec en écoutant le sublime et long morceau de 18 minutes Requiem For Hell du groupe post-rock Mono. Le premier album de Ms.Machine se termine comme un coup de poing avec le morceau Girls Don’t Cry, Too, titre qui évoque plus clairement l’approche féministe de la musique de Ms.Machine. C’est le morceau le plus rapide, un des plus agressifs et le plus court. La fin abrupte est bien vue car elle donne un sentiment soudain de manque qui nous faire reprendre l’album depuis le début. La vidéo de Girls Don’t Cry, Too nous montre le groupe habillé en robes de mariées. Avec un pistolet à la main (vous me voyez venir), je ne peux m’empêcher d’y voir une allusion à Sheena Ringo. Je ne sais pas si c’est volontaire mais du moins SAI publiait un message sur Instagram à l’occasion de l’anniversaire de Sheena donc je resterais sur cette impression, qui me convient bien de toute façon. Je ne me rends compte que maintenant que l’ambiance musicale de Ms.Machine était une des sources d’inspiration du chapitre 6 de mon histoire en cours Du songe à la lumière.

super massive concrete

Nous sommes toujours près du parc de Yoyogi sur les deux premières photographies, en fait juste à côté d’un des blocs de toilettes publiques, auparavant transparentes, conçues par Shigeru Ban. L’aspect lisse et massif du béton du nouveau building de l’agence de publicité Meiji Ad Agency, anciennement appelée Nitto et affiliée au groupe Meiji Holdings, m’impressionne beaucoup. J’aime cette idée de mettre en avant l’impact visuel de l’architecture, ce qui ravit forcément le photographe. Le problème est que ce bloc est tellement massif et positionné sur une petite rue, qu’il est difficile à prendre en photo dans son intégralité. Au dessus du socle impénétrable de béton, les étages se détachent franchement au point où on croirait qu’il s’agit d’un bâtiment différent posé derrière le socle. La forme des étages est également intéressante car ils sont posés sur une diagonale et leurs tailles croient lorsque l’on monte en hauteur. Le socle de béton ressemble à un bunker et reste très mystérieux car on n’arrive pas à deviner à quoi ressemble l’espace intérieur. Le petit bâtiment qui suit sur les troisième et quatrième photographies du billet est d’apparence moins massive mais met également en avant le béton qui le compose. Nous sommes ici à Komaba, à quelques dizaines de mètres du campus de l’Université de Tokyo. Cette maison individuelle est située à un croisement de deux rues en Y et, avec sa forme triangulaire, utilise pleinement l’espace disponible. J’aime beaucoup cette forme aiguë et agressive qui pointe comme une lame vers la rue. Dans les rues d’Ebisu, je découvre par hasard le bâtiment de la dernière photographie, qui prend un style plus léger et très différent des autres buildings que je montre sur ce billet. Il s’agit d’une école-workshop destinée aux jeunes architectes et appelée ITO Juku. Elle est affiliée au Toyo Ito Museum of Architecture à Imabari dans la préfecture d’Ehime à Shikoku. La façade avant se compose de portes coulissantes de bois et j’imagine qu’elles doivent s’ouvrir et laisser apparaître l’intérieur lorsque l’école est ouverte. J’y suis passé tôt le matin et tout était malheureusement fermé. Elle se trouve perdue dans un quartier résidentiel et certainement difficile à trouver sans avoir l’adresse. Je suis tombé dessus par hasard, comme souvent lorsqu’il s’agit de nouvelles découvertes architecturales.

Je vois dans l’architecture de béton, même massive comme dans les exemples ci-dessus, une beauté délicate et même poétique. Ça ne me dérange par exemple pas d’associer ce béton avec la musique très délicate et sensible d’Aoba Ichiko (青葉市子) que j’écoute en écrivant ces quelques lignes. Le nom d’Aoba Ichiko m’est familier depuis un moment, et je me suis toujours dit qu’il fallait que je tente une écoute un jour ou l’autre. Ce jour était il y a quelques jours, lorsque j’ai écouté pour la première fois son dernier album sorti l’année dernière Windswept Adan (アダンの風). Il y a un morceau en particulier, le troisième intitulé Porcelain, qui possède une beauté pénétrante. Certaines musiques, à des moments et des circonstances particulières, viennent résonner avec notre être intérieur et nous poussent à la méditation. Ce sont des moments où on baisse la garde et on se laisse tout simplement porter par le flot musical. Je me dis souvent, lorsque j’écoute ce type de morceaux, que je pourrais me contenter de n’écouter que ce morceau pendant un petit moment et faire abstraction de tout le reste. Le premier morceau, Prologue, nous plonge tout de suite dans l’ambiance de l’album, aux bords de l’océan à Okinawa. On entre dans son univers folk plutôt minimaliste, composé principalement de sa voix, d’une guitare classique et de sons naturels, sans avoir envie d’en sortir jusqu’aux dernières notes. On se laisse transporter vers les îles imaginaires du sud du Japon qu’elle évoque. Sa voix résonne parfois comme si elle chantait dans la pénombre d’un espace dépouillé. J’imagine un espace délimité par des murs de béton brut, laissant une ouverture rectangulaire sur un jardin au vert profond humidifié par une pluie fine. A travers son architecture, Tadao Ando nous a montré cette délicatesse du béton quand il conçoit ses bâtiments comme des cadres ouverts sur la nature environnante (les ouvertures donnant sur le vert du jardin de Koshino House) et quand habiter dans son architecture veut dire qu’il faut accepter la présence de l’environnement naturel (la pluie lorsqu’on traverse Row House). Toyo Ito nous a également montré la poésie de son béton lorsque ses formes viennent imiter les arbres zelkova bordant le boulevard d’Omotesando. J’aime imaginer la musique que j’écoute dans les espaces d’architecture que je vois en photographie. Lorsque je réécoute l’album Lavender Edition de Ai Aso, par exemple, je repense toujours à la maison House A de Ryue Nishizawa, car j’avais écrit le billet à son propos tout en écoutant cet album. Je me suis imaginé assis dans la lumière du matin à l’intérieur de la pièce principale de cette maison en train d’écouter cette musique paisible pour l’esprit. Cette situation imaginaire m’a laissé une forte impression et je m’en souviens encore maintenant à chaque écoute. Je pourrais raccrocher chaque morceau ou album que j’ai écouté à un lieu et parfois même à un moment de la journée. Lorsque j’écoute par exemple Sekidō o Koetara (赤道を越えた) de Sheena Ringo sur l’album Hi Izuru Tokoro, je ne suis plus au Japon mais transporté soudainement aux Sables d’Olonne, sur une portion de piste cyclable de la côte sauvage, au bord de l’océan et à côté du Puits d’Enfer. Le souvenir d’un lieu particulier associé à une écoute se révèle souvent bien plus tard, car j’écoute un album et des morceaux a de multiples reprises dans des lieux souvent différents mais il me reste souvent un seul lieu en tête. Est ce que je me souviendrais de Windswept Adan d’Aoba Ichiko comme la musique qui m’accompagnait Samedi matin sous la pluie au bord du cimetière d’Aoyama. Je le saurais peut être dans quelques mois.

代々木・あの日

Le grand tremblement de terre du Tōhoku a eu lieu il y a 10 ans aujourd’hui. Pendant qu’on regarde l’émission musicale à la télévision Ongaku no Hi 3.11 (音楽の日3.11) qui est diffusée une fois par an depuis la catastrophe, des souvenirs de cette journée me reviennent. Je me souviens avoir écrit quelques semaines après ces événements et avoir mis cinq ans pour publier ce billet que je relis ce soir pour me souvenir.

Je marche moins ces dernières semaines car je préfère me déplacer à vélo. Le vélo me permet d’aller un peu plus loin que mes promenades habituelles aux endroits que je finis par avoir épuisés en terme photographique, bien que ça ne soit jamais vraiment le cas. Le vélo me permet aussi de reprendre contact avec les sons de la rue car je ne mets bien entendu pas les écouteurs en roulant. J’utilise toujours mon fixie (vélo à une seule vitesse) et je ne le regrette pas pour le contrôle qu’il apporte. J’en ai tellement pris l’habitude que je ne sais pas si je reviendrais un jour vers un vélo à changement de vitesses. Je roule cette fois-ci vers le quartier de Yoyogi Uehara, de l’autre côté du parc par rapport à la gare de Harajuku. Je cherche volontairement les petites rues étroites et je suis plutôt servi dans ce quartier lorsque je tombe par hasard sur la ruelle très étroite de la dernière photographie ci-dessus qui longe la voie ferrée. Elle passe derrière les immeubles et nous laisse croiser les trains de temps en temps. On croirait un de ces espaces oubliés par l’urbanisme et qui existent seulement pour les habitués du quartier. On trouve régulièrement ce genre d’espaces pour piétons dans Tokyo. Il s’agit parfois d’espaces conservés en l’état après qu’une petite ligne de train ait été enlevée ou des zones autrefois empruntées par un cours d’eau. Juste à côté du nouveau building Felice Yoyogikoen par Takamatsu Corporation au design incisif avec des formes de flèches pointant vers le ciel, on trouve une indication de rivière. Un petit tunnel passant sous l’avenue Yamanote indique la présence d’une rivière qui passait autrefois dans le quartier pour rejoindre la rivière Udagawa puis la rivière de Shibuya. Cette rivière appelée Kōhonegawa (河骨川) est désormais enfouie depuis 1964. Elle a inspiré une chanson très connue appelée Haru no Ogawa (春の小川) et c’est ce nom qui est inscrit sur le petit tunnel dessous l’avenue sur la deuxième photographie de ce billet. Toujours dans le même quartier, en roulant à vélo, mes yeux s’arrêtent soudainement sur une affiche qui m’est familière. Je reconnais l’affiche du film Violent Cop de Takeshi Kitano, ou en japonais Sono otoko, kyōbō ni tsuki (その男、凶暴につき). Il s’agit de son premier film sorti en 1989. Je me souviens l’avoir vu il y a longtemps, je pense que c’était avant que je vienne habiter à Tokyo. L’envie me vient de le revoir. Hanabi et Sonatine restent mes films préférés de Kitano, mais j’aime aussi beaucoup celui-ci. L’ambiance est similaire car Kitano joue toujours un personnage d’apparence froide et peu bavard, mais avec quelques pointes d’humour passagères qu’on remarque à peine. Il joue ici le rôle d’un inspecteur de police aux méthodes qui nous ferait plutôt penser à celles d’un yakuza. Comme toujours, son personnage est difficile à cerner et le film se déroule lentement. Cette lenteur n’a pour moi rien de gênant et c’est même au contraire un des points d’interêt du film. Cette affiche se trouvait sur la devanture d’une boutique de vêtements vintage appelée Hōkago no Omoide (放課後の思い出). Je lui suis reconnaissant de m’avoir donné l’envie de revoir ce film. Tout près du grand parc de Yoyogi, je retrouve les fameuses toilettes publiques conçues par Shigeru Ban. Comme je le mentionnais auparavant, ces toilettes sont composées de verre transparent devenant opaque lorsqu’on ferme la porte des toilettes. Le système n’est malheureusement déjà plus actif car les vitrages sont désormais opaques en permanence. Je pense que ce système a été mal compris par les usagers et a suscité beaucoup d’inquiétudes. C’est un bon exemple de design très intéressant mais raté. Pour les avoir utilisé, je trouve que la serrure de la porte n’était pas assez mise en évidence, petite et mal placée. C’est bien dommage car ce genre de mésaventures freinera certainement d’autres tentatives d’apporter des innovations dans l’espace public.

Pour terminer en musique, je reviens vers celle d’Ano (あの) que j’avais déjà évoqué il y a plusieurs mois. J’avais beaucoup aimé son premier single Delete, en solo car elle a désormais quitté son groupe d’idoles alternatives. Les deux nouveaux morceaux Peek-a-boo et Sweetside Suicide sont très différents l’un de l’autre. Le premier est plutôt orienté vers des sons électroniques abrasifs tandis que le deuxième est plutôt orienté rock alternatif. Il faut être en mesure d’accepter la voix particulière d’Ano mais c’est justement ce décalage entre sa voix d’idole un peu décalée et les sonorités plutôt agressives de la composition musicale qui rend ces morceaux intéressants. Ano est un personnage très bizarre et je ne doute pas de son authenticité, ce qui fait que ces morceaux fonctionnent très bien. Il y a pour moi quelque chose de très japonais dans cette approche musicale, ce qui en deviendrait même conceptuel sans pourtant évacuer toute forme d’émotions à l’écoute de cette musique. La partition rock sur Sweetside Suicide est très réussie. Les paroles chantées par Ano, tout comme la vidéo réalisée par Kyotaro Hayashi, qui a également réalisée la vidéo de Kinmokusei (金木犀) de AiNA The End, ont un côté anxiogène certain. YouTube donne d’ailleurs un avertissement avant qu’on puisse regarder la vidéo. J’entends régulièrement le terme menhera (メンヘラ) évoqué pour des artistes telles que Ano. Menhera est le diminutif de Mental Health et se réfère à des personnes atteintes ou susceptibles de souffrir d’une difficulté mentale, mais ce terme est très imprécis et ambiguë. En musique, je pense plutôt qu’il fait référence à des artistes évoquant dans leurs chansons les difficultés de vivre une vie normale. Je n’aime de toute façon pas beaucoup ce terme très caricatural. En repensant à la vidéo et à son réalisateur, je suis un peu plus attentif ces derniers temps aux réalisateurs de vidéos musicales, depuis une discussion sur un billet précédent. Je n’ai jamais vraiment regardé qui étaient les réalisateurs des vidéos des morceaux que j’aime, mais les commentaires de ce billet m’ont donné l’idée de regarder d’un peu plus près de ce côté là, car des liens stylistiques peuvent se faire. Le fait que des groupes ou artistes différents choisissent un même réalisateur de vidéo peut indiquer une aspiration artistique similaire, et me permettre de faire de nouvelles découvertes musicales. Dans les commentaires de ce billet, on évoquait également le groupe Millenium Parade de Daiki Tsuneta, dont je parlerais certainement un peu plus tard comme je suis en cours de découverte de leur premier album.

un escalier rouge comme les autres

Nous sommes un peu moins actifs ces dernières semaines dans notre quête des sceaux goshuin des sanctuaires et temples de Tokyo. Le dernier date déjà d’il y a plusieurs semaines, celui du sanctuaire Suga dans l’arrondissement de Shinjuku près de la station de Shinanomachi. Le nom de ce sanctuaire provient d’une anecdote de la mythologie japonaise impliquant le dieu Susano no Mikoto, l’impétueux jeune frère de la déesse du soleil Amaterasu no Mikoto. Après avoir terrassé un monstrueux serpent à 8 têtes, il dit qu’il se sentait rafraîchi (私の心は清々しい), qui se prononce « suga suga shii » d’où est tiré le nom du sanctuaire Suga. Ce sanctuaire est également réputé pour 36 portraits de poètes de l’ère Heian (Sanjurokkasen) disposés sur la plafond du sanctuaire.

Juste à côté du sanctuaire Suga, l’escalier aux barres rouges est d’apparence des plus banales mais il est en fait mondialement connu et le lieu est visité par les touristes du monde entier, pour la simple et unique raison qu’il apparaît dans le film d’animation Kimi no Na ha (Your Name). Nous ne sommes pas allés à cet endroit exprès bien que j’ai beaucoup aimé le film comme tout le monde. C’était en fait une heureuse surprise de trouver cet endroit un peu par hasard. Enfin, à peine car cet escalier est clairement nommé sur Google Maps. Il y avait très peu de touristes au moment où nous y sommes passés, mais j’imagine qu’il doit être beaucoup plus encombré en temps normal et que tout le monde doit se prendre en photo dans la position exacte de l’affiche que je montre ci-dessus. Le film d’animation est assez fidèle au lieu réel. Le réalisme est d’ailleurs est des particularités les plus frappantes du cinéma de Makoto Shinkai.

渋谷 エクサントリーク

Par rapport aux photographies que je montrais de Ginza, il y a comme un contraste avec les photos que je montre ci-dessus de Shibuya. On ressent dans Shibuya comme un trop-plein par rapport à l’aspect rectiligne et bien rangé de Ginza. Toutes ces photographies ne sont pourtant pas toutes prises dans le centre de Shibuya, mais également dans des quartiers limitrophes du centre comme Daikanyama ou Nanpeidai. Visuellement, j’ai toujours eu une attirance pour les successions d’immeubles aux étages biseautés, comme sur la première photographie, peut être parce que cette esthétique urbaine conditionnée par les réglementations de construction m’avait immédiatement surpris lorsque j’ai mis pour la première fois les pieds à Tokyo. Même si les immeubles sont relativement anciens, j’y vois un aspect futuriste, du moins le futur vu des années 90. Ce type d’agencement urbain reste pour moi caractéristique de l’architecture des villes japonaises. J’aime beaucoup cette complexité visuelle, qui me rassure même. En comparaison, Ginza a l’air beaucoup plus lisse, mais il faut également regarder entre et derrière les rangées de buildings posés sur les grandes avenues. On y trouve parfois des espaces perdus à l’abri des regards. On les croirait oubliés mais il n’en est rien.

Lorsque l’on regarde en l’air au carrefour de Shibuya, on peut voir deux grandes affiches l’une à côté de l’autre pour le nouvel album de AiNA The End dont je parlais il y a quelques semaines. J’aime beaucoup cet album, à part peut-être deux morceaux plus anecdotiques, et je l’écoute très régulièrement. Il y a beaucoup d’excellents morceaux mais j’aime en particulier NaNa, Hello (ハロウ) et Seiteki Jō Yoru (静的情夜). NaNa sur ce morceau fait référence à l’actrice Komatsu Nana dont AiNA est apparemment fan. Les paroles devaient initialement mentionner son nom plusieurs fois pendant le refrain mais la production lui a indiqué qu’il fallait mieux qu’elle y renonce. AiNA nous donnait cette anecdote dans une longue vidéo d’une heure évoquant son album morceau après morceau, mais sans rentrer trop dans les détails de la création de chaque morceau. J’avais regardé en pensant qu’elle allait évoquer longuement sa collaboration avec Kameda Seiji, mais elle est restée très brève sur le sujet. Cette vidéo qui était diffusée en live streaming n’est bizarrement plus disponible sur YouTube. Elle est peut-être maintenant réservée aux membres du fan club. La surprise que nous offre AiNA est de sortir un nouveau single inattendu qui n’est pas inclus dans son nouvel album. Cette succession d’un excellent single juste après un non moins excellent album me fait un peu penser à Haru Nemuri qui sortait son album Haru to shura en 2018 ainsi qu’un excellent single Kick in the World peu de temps après. Je me souviens de cette époque pas si lointaine où j’appréciais énormément la musique de Haru Nemuri, alors que ses dernières sorties ne me touchent plus beaucoup. Sa voix et sa manière de chanter sont pourtant toujours aussi efficaces, mais je trouve qu’elle finit par se répéter et les compositions musicales sont bien en deçà de ce à quoi je m’attendais après son single Fanfarre qui ouvrait pourtant de nouveaux horizons. Parler de Haru Nemuri me fait réécouter Haru to Shura et il n’a rien perdu de son impact.

Mais revenons un peu plus vers AiNA The End. Ce nom assez bizarre fait référence au fait qu’elle a elle-même décrété que son être précédent prit fin lors de son entrée dans l’agence Wack pour BiSH. Sa manière de se nommer m’interpelle, comme si elle se définissait des personnalités différentes. Elle nous fait donc le plaisir de sortir un nouveau morceau dans la lignée de Niji sur son premier album, mais en plus excentrique encore. Le morceau s’intitule Dare Dare Dare (誰誰誰) et est toujours arrangé par Kameda Seiji. Je me demande même si ce morceau n’est pas le meilleur qu’elle ait sorti jusqu’à maintenant. Les quelques notes inquiétantes aux claviers du début du morceau ne sont qu’une introduction à l’étrangeté des scènes que l’on voit dans la vidéo. Sa manière de chanter en déraillement vocal est très particulière et extrêmement intéressante à l’écoute. La chorégraphie dans la vidéo me fait penser à celle de Niji lorsque AiNA se tord dans tous les sens comme elle sait si bien le faire. Son personnage dans la vidéo est au bord de la folie, écrivant le même mot Dare (誰 Qui) de nombreuses fois sur les murs d’une pièce, ou s’obstruant la bouche avec des épingles à nourrice. Les images ne sont pas effrayantes mais extrêmement étranges. J’espère qu’elle continuera dans cette direction, mais c’est en même temps dangereux de montrer trop d’excentricité car on peut être facilement catégorisé comme artiste bizarre et décalé. La personnalité d’un ou d’une artiste ne se limite de toute façon pas à une seule facette, et c’est clairement le cas pour AiNA.

Ça me rappelle Sheena Ringo à l’époque de son deuxième album Shōso Strip (勝訴ストリップ). Elle était populaire mais catégorisée comme une personne excentrique et étrange. Elle a, je pense, tout fait pour donner cette image qui a cependant grandement disparue maintenant. Sans complètement disparaître cependant, cette image excentrique a été, je dirais, « allégée » par son passage dans la formation Tokyo Jihen, et par la direction artistique qu’elle a suivi ensuite. En lisant l’extrait d’interview ci-dessous, on comprend qu’elle en a souffert.

──今の時点で、椎名林檎の活動を振り返ってみて、どんなことを思うのかな。
「自分ですごく苦しくなっちゃったのが『勝訴ストリップ』の時で、あの頃、変な女扱いされたじゃないですか。それで思わず“うるさい! そんな女、いるわけないじゃん!”って今にも言いそうになったんだけど、種を蒔いたのはこっちですから、ホント苦しかったですね。しかも、あの頃は精神年齢的にまだ耐えられなかったし、忙しくて体を悪くしたっていうこともあったし……。ただ、スタッフも素晴らしかったので、自害せずにすみましたけど(笑)」

── À ce stade, que pensez-vous rétrospectivement de vos activités solo en tant que Sheena Ringo?
L’époque de Shōso Strip a été pour moi douloureuse car, à ce moment là, on me traitait comme une femme étrange. J’ai alors pensé: « C’est insupportable! Cette femme-là n’existe pas et n’a pas de raison d’exister ! ». Mais, je me dis même maintenant que je n’ai fait que récolter les graines que j’ai semé, mais c’était vraiment une période douloureuse. De plus, à ce moment-là, c’était mentalement difficile à supporter à cet âge, et j’étais très occupée au point même d’être tombée malade… Mais, le staff autour de moi était formidable, ce qui m’a évité de me faire du mal et de commettre l’irrémédiable (Rires).

Je ne retrouve plus la source exacte de cette interview mais je sais qu’elle provient du site web de Toshiba EMI bien que le lien n’est plus disponible. L’interview date de l’époque du début de Tokyo Jihen (2004 ou 2005 donc), car elle y évoque la formation du groupe, le fait qu’elle souhaitait évoluer dans un groupe dès ses débuts mais qu’elle a d’abord évolué seule en attendant. Elle évoque même en plaisantant le fait que les groupes auxquels elle faisait partie avant son début solo avaient des difficultés à l’accepter au point de la pousser dehors. Ce passage en particulier sur la souffrance qu’elle éprouvait liée à l’image qu’elle projetait m’intéresse particulièrement. Tout d’abord, car je pensais la même chose à l’époque de Shōso Strip, et c’est justement cet aspect bizarre et hors du commun qui m’attirait. C’est également intéressant car ça nous permet de mieux comprendre ses changements de directions artistiques pour développer d’autres facettes de sa personnalité multiple. Ce serait de toute façon une erreur de penser qu’un ou une artiste est condamné à évoluer sans cesse dans le même style sans changement.

Pour illustrer l’excentricité certaine de Sheena Ringo, qui contribuera à lui donner cette image de personne étrange et hors norme, je me plonge dans le DVD Seiteki Healing ~ No.2 ~ (性的ヒーリング~其ノ弐~) sorti le 30 Août 2000. Il s’agit du deuxième DVD (celui de couleur bleue avec une petite pomme en forme de tête de mort) regroupant les vidéos des morceaux de l’album Shōso Strip, à savoir Σ, Gips (ギブス), Yami ni Furu Ame (闇に降る雨), Identity (アイデンティティ) et Tsumi to Batsu (罪と罰). La vidéo de Σ est principalement tournée dans la salle de concert underground de Koenji appelée 20,000V (二十万ウォルト) dans une ambiance très sombre et à la limite de la claustrophobie. J’ai déjà été voir un concert dans cette salle il y a longtemps et j’ai un souvenir de cette ambiance underground sombre, sans avoir un souvenir précis des groupes que j’avais vu jouer. A noter que ce morceau Σ n’est pas sur l’album Shōso Strip car il s’agit d’un B-side du single Gips, mais a été interprété plusieurs fois en concert. On la voit à peine, mais on devine la présence de Hisako Tabuchi de Number Girl qui participait à l’enregistrement de ce morceau et qui était membre du groupe Hatsuiku Status pendant la tournée Gokiritsu Japon de 2000. Sheena porte d’ailleurs un haut avec les inscriptions Hatsuiku Status dans cette vidéo, qui doit être un clin d’œil à la présence de Hisako Tabuchi (et Yuka Yoshimura) même s’il ne s’agit pas du groupe Hatsuiku Status qui a enregistré Σ (Kameda y est présent à la basse). Cette vidéo en concert serait relativement classique si elle n’était pas entrecoupée de séquences particulièrement étranges montrant Sheena en train de couper des légumes tout en portant un masque à gaz. Il s’agit d’une scène bizarre et inattendue, notamment par sa façon de sourire d’une manière des plus innocentes en enlevant finalement son masque.

La vidéo de Gips est visuellement très belle et également très sombre. On voit Sheena s’écrouler par terre en tournant de l’œil, au milieu d’étranges créatures squelettiques et de figures christiques, qui sont clairement inspirées de la vidéo Heart-shaped box de Nirvana sur leur album In Utero. Les paroles de Gips contiennent également des références directes à Kurt Cobain quand elle écrit: だってカートみたいだから あたしがコートニーじゃない (Car ça ressemble à Kurt, ce qui ferait de moi Courtney). Elle évoque un peu plus tard dans le morceau un événement qui s’est passé au mois d’Avril, ce qui doit faire référence à la date de la mort de Kurt Cobain, le 5 Avril 1994: また四月が来たよ 同じ日のことを思い出して (c’est de nouveau le mois d’Avril, ce qui me rappelle ce qui est arrivé cette même journée). La manière d’écarquiller les yeux de Kurt Cobain dans Heart-shaped box me rappelle même la façon dont Sheena ouvre souvent les yeux en grand, comme elle peut le faire lors de certains concerts quand l’intensité musicale l’emporte, ou sur la vidéo de Yami ni Furu Ame présente sur le DVD. C’est la vidéo que je préfère du DVD, notamment pour son image d’une autre époque, travaillée et saturée dans des tons jaunis. Ce visage inquiétant aux yeux grands ouverts peut faire peur et semble habité d’une présence maléfique. Elle porte un étrange collier avec des crochets pointus et sort une arme à feu lors d’une scène qui nous fait comprendre sans le voir qu’elle met fin à ses jours d’une balle dans la tête (mais de manière temporaire dans la vidéo bien sûr). La présence d’une arme à feu dans cette vidéo ou dans une série de photos où elle parcourt les rues da la ville en robe de mariée, me rappelle aussi certaines images de Kurt Cobain avec un pistolet à la main. Ce regard perçant et insistant me fait penser au côté « Sadist », symbolisé d’un « S » qu’elle ajoutait elle-même à sa signature. Je vois également une image d’ange destructeur dans la photographie de la couverture de l’album Shōso Strip, où elle nous montre un visage faussement innocent, un peu comme le sourire sur la vidéo de Σ dont je parlais plus haut. Elle joue sur ce type d’images qui laissent une forte impression et construisent donc au final une représentation d’elle-même qui finit par dépasser ses intentions.

Dans ces vidéos, elle se fait également du mal, comme sur Identity où elle est traînée à toute vitesse par un cheval au galop. On la voit en tenue de cowboy kitsch et en kimono dans des décors faisant référence au western et à l’époque des samourai. On a mal pour elle de la voir se faire traîner attachée à une corde de la sorte mais cette vidéo a également un côté plutôt comique. Peut être s’agit il là d’une tentative de casser son image. La vidéo de Tsumi to Batsu est avec Honnō une des vidéos les plus emblématiques de Sheena Ringo. Les deux vidéos ont d’ailleurs été réalisées par la même personne Kimura Yutaka (木村豊), qui a également réalisé la vidéo de Aoi Sora (青い空) de Quruli sur l’album Zukan (図鑑) dont je parlais dans un billet précédent. Kenichi Asai de Blankey Jet City joue de la guitare sur Tsumi to Batsu mais n’apparait malheureusement pas sur la vidéo. Sheena, avec les yeux maquillés de noir, découpe en deux sa vieille Mercedes Benz W114 jaune des années 70 avec un katakana. On dit qu’elle a versé une larme en voyant pour la première fois sa voiture découpée lors du tournage de la vidéo. La mort de sa Mercedes méritait un enterrement et c’est ce qu’on voit sur le DVD. Sur le morceau Izonshō (依存症) où elle évoque également cette voiture, on voit une courte vidéo montrant Sheena sur un plateau au pied du Mont Fuji, avec la Mercedes placée en arrière-plan. Elle porte un Mofuku, un kimono noir utilisé pour les enterrements, et joue du Shamisen. Comme dans un enterrement bouddhiste, il s’agit d’une incinération car on verra ensuite la Mercedes exploser et brûler derrière Sheena qui ne se laisse pourtant pas perturber. L’album Shōso Strip, se concluant par le morceau Izonshō, se termine donc sur une image d’enterrement, comme KSK (加爾基 精液 栗ノ花) se terminera plus tard sur une procession funéraire (葬列).