人間は意外と強い

Cette affiche géante se trouvant sur la place de Hachiko devant la gare de Shibuya et proclamant en très grande écriture que « les humains ne sont pas faibles”, provient apparemment d’un manga appelé Yakusoku no Neverland (約束のネバーランド, The Promised Neverland) écrit par Kaiu Shirai (白井 カイウ) et dessiné par Posuka Demizu (出水 ぽすか) dans le magazine Weekly Shōnen Jump de Shūeisha. A vrai dire, je ne connais pas du tout ce manga et j’en ai même jamais entendu parler, mais j’aime beaucoup l’idée d’interpeller les passants par des écritures démesurées. Lors de cette marche dans Shibuya, de retour de Shinsen un peu plus haut, je traverse le quartier des Love Hotels à Maruyamachō et je concentre mon objectif photo sur les grandes affiches, notamment celle d’un cinéma appelé Kinohaus, ainsi que sur les petites affichettes collées en abondance sur certains murs de vieilles bâtisses. Devant le complexe Bunkamura, j’aperçois le bâtiment aux vitrages à l’oblique que j’avais utilisé pour une de mes premières compositions urbano-végétales, il y a plus de dix ans. J’y repense avec une certaine nostalgie à chaque fois que je passe devant ce bâtiment. Comme indiqué sur la façade, on trouve dans ce bâtiment une galerie d’art tenue par Atsuko Barouh, la compagne de l’auteur-compositeur-interprète Pierre Barouh. Je savais que Pierre Barouh avait des liens avec le Japon, mais je ne savais pas par contre qu’il avait passé son enfance en Vendée et que certains lieux aux Herbiers et aux Sables d’Olonne portent son nom. Sheena Ringo avait écrit et interprété un morceau intitulé 13 jours au Japon (~2O2O日本の夏~), inclus dans la compilation 50 ans de Saravah, la maison de production de Pierre Barouh. Cette compilation était sorti en Septembre 2016, quelques mois avant la mort de Pierre Barouh en Décembre de la même année. Le morceau 13 jours au Japon que Sheena Ringo chante en français et en japonais nous parle déjà des futurs Jeux Olympiques de Tokyo et est en fait une reprise du morceau Treize jours en France de Francis Lai pour un documentaire du même nom de Claude Lelouch sur les Jeux Olympiques de Grenoble en 1968. La musique du documentaire est sorti aux éditions Saravah et Pierre Barouh y écrit et interprète un morceau. Le documentaire est traduit en japonais en Shiroi Koibitotachi (白い恋人たち – Les amoureux blancs). Je me suis toujours demandé et me demande toujours pourquoi Sheena Ringo a été amené à interpréter un morceau sur cette compilation. Elle doit certainement être amatrice des compositions de Pierre Barouh. La chanson Un homme et une femme du film de Lelouch, sur une musique de Francis Lai et des paroles de Pierre Barouh, est d’ailleurs utilisée pendant les interviews en interlude du concert de Tokyo Jihen Domestic! Virgin Line de 2006. L’utilisation de ce morceau m’avait étonné mais je vois maintenant quelques liens se dressés. Toujours est il que Sheena Ringo utilise souvent des mots français et c’est notamment le cas du concert qui va suivre.

Je continue donc tranquillement ma revue des concerts de Sheena Ringo et de Tokyo Jihen. J’ai trouvé le Blu-Ray du concert Bon Voyage de Tokyo Jihen sorti le 13 Juin 2012 chez le disquaire Disk Union de Shibuya. Il s’agit d’une captation du dernier concert de la tournée Domestique Bon Voyage qui se déroulait du 14 au 29 Février 2012 en six dates à Yokohama, Osaka et Tokyo. Le dernier concert de la tournée, le 29 Février, se déroulait au Nippon Budokan de Tokyo et était en effet le dernier concert de Tokyo Jihen car le groupe avait annoncé leur séparation un peu plus tôt en Janvier. On sait maintenant que ce n’était en fait pas le dernier, le groupe s’étant reformé le 1er Janvier 2020 et ayant démarré la tournée News Flash à partir du 29 Février 2020, soit 8 ans très exactement après leur dernier concert et pendant une même année bissextile. Comme Bon voyage est une tournée d’adieu, le concert au Budokan ne manque pas de grandiose, surtout si on le compare à celui de News Flash au NHK Hall, qui était beaucoup plus sobre dans sa présentation. Nippon Budokan est d’abord environ 4 fois plus grand que le NHK Hall de 3800 places ou 3 fois plus grand que le Tokyo Forum de 5000 places, et c’est un lieu qui a un certain prestige. Il date de 1964, construit initialement pour les compétitions de judo des Jeux Olympiques de Tokyo. Les caméras pendant le concert ne manquent pas de montrer l’intérieur arrondi du Budokan dans toute sa grandeur, surtout pendant le deuxième morceau Atarashii bunmeikaika où l’espace est très éclairé et envahi de confettis. Les tenues du groupe pour les premiers morceaux sont flamboyantes, très colorées. Le chapeau fait de formes de fleurs que porte Sheena Ringo est rempli de couleurs et c’est une des plus belles tenues de scène que j’ai pu voir pour l’instant. Neko Saito et son orchestre d’une quarantaine de personnes est également présent à l’arrière de la scène derrière le groupe, mais n’intervient pas sur tous les morceaux.

OSCA est le quatrième morceau interprété et fonctionne toujours très bien dans les concerts que j’ai vu. Une des particularités de cette version est le solo de basse de Seiji Kameda juste avant la reprise sur la deuxième partie rapide du morceau. Les quatre danseuses du groupe Idevian Crew qui apparaissaient dans la vidéo du morceau sont également sur scène et courent dans tous les sens pendant que Sheena chante et crie au mégaphone. Au passage, OSCA est, je pense, le premier morceau écrit par Ukigumo pour Tokyo Jihen et la vidéo est la première dirigée par Yuichi Kodama, le futur mari de Sheena Ringo. OSCA enchaine directement sur FOUL, exactement comme sur le concert News Flash. L’énergie des deux morceaux fonctionne bien dans la continuité. FOUL se termine sur un “Thank you” furtif de Sheena à la foule. Season sayonara continue le set avec Neko Saito au violon. Ce qui m’impressionne toujours dans ces concerts, c’est que le groupe introduit beaucoup de variations dans leurs interprétations et que ces interprétations sont toujours impeccables au point où je les trouve même meilleures que sur les albums. Tokyo Jihen serait il meilleur Live qu’en studio?

Sur une interprétation instrumentale du morceau Carnation par l’orchestre, les membres du groupe sont présentés les uns après les autres sur les écrans géants montrant des photos des différentes périodes de chaque album. Pendant cette présentation, le groupe se change pour une tenue de type music hall qui surprend au premier abord par son côté un peu kitch. Ce n’est pas la partie que je préfère du concert surtout que le morceau Kaisei ni Sukū Otoko n’est pas non plus inoubliable. Par contre, ce qui suit est extrêmement interessant. Sheena remplace Ichiyō Izawa au piano et c’est Izawa qui passe sur le devant de la scène pour interpréter son morceau de Color Bars, Kai Horror Dust, en tenue noire et violette dans un style Visual kei avec chaussures à talons hauts. Puis la surprise continue quand l’écran se noircit et laisse maintenant apparaitre Toshiki Hata au milieu de la scène pour l’interprétation à son tour de son morceau pour Color Bars, Honto no Tokoro. Son interprétation de ce morceau des plus étranges est habitée. Il y met tout son coeur et sa puissance vocale. Sheena passe à la batterie et on voit qu’elle regarde Hata assez fixement, peut être avec un peu d’appréhension sur la manière dont il va interpréter le morceau. Le meilleur morceau de Color Bars, sa_i_ta, écrit par Ukigumo suit ensuite, interprété à deux voix. Les petits drapeaux sont de sortie à ce moment là et Sheena bat la mesure en rythme. Comme elle se met à chanter de coté pendant un moment sur ce morceau, je pense d’abord qu’il s’agit là des prémices de cette posture que l’on verra prédominante plus tard dans les concerts et interprétations télévisées de Sheena ou du groupe. Mais en fait non, elle est relativement mobile pendant ce concert. Je me demande à quoi est dû cette posture statique récente.

Dans les morceaux incontournables, il y a bien sûr Shuraba et Nōdōteki Sanpunkan, mais l’interprétation de ce dernier manque un peu de pêche par rapport à la version que je connais sur News Flash. J’aime bien par contre l’interprétation de Zettai Zetsumei où elle danse mécaniquement au début sur un rythme électronique. Les quatre danseuses de la troupe Idevian Crew réapparaissent sur certains morceaux, mais je trouve que leur présence n’est en général pas indispensable. L’orchestration de Neko Saito reprend derrière et le reste du groupe s’est effacé car ils préparent l’interlude suivant, une interprétation d’une chanson pour enfant écrite par Yoshimi Satō intitulée Ice Cream no Uta. Ils sont tous les quatre habillés entièrement en rouge. C’est rigolo de les voir chanter, surtout Kameda qui perd un peu le fil à un moment, mais on pouvait s’en passer tout comme la partie instrumentale montrant une scène du jeu vidéo Ice Climber sur Famicom, sous le titre Bon Voyage. Il s’agit seulement d’une courte interlude. je n’aime pas beaucoup le morceau qui suit, Oishii Kisetsu, reprise du morceau que Sheena a écrit pour Chiaki Kuriyama et qui sortira en single beaucoup plus tard en 2017. Mais l’interprétation ici le rend un peu plus intéressant. Avec ces quelques morceaux, on comprend pourquoi un logo de glace est utilisé sur le livret accompagnant le blu-ray.

Après Onnanoko ha Daredemo, le concert continue sur des morceaux que j’aime beaucoup plus comme Omatsuri Sawagi de l’album Kyōiku ou Tengoku he Yōkoso de Discovery, beaucoup plus posé en apparence mais mélangeant l’orchestre et le guitare électrique de Ukigumo. La voix de Sheena est impressionnante, comme sur la totalité du concert d’ailleurs. L’orchestration me fait penser à une musique de film d’espionnage et alors qu’elle s’allonge, une vidéo repasse en accéléré en arrière tout le concert, comme si on rembobinait la bande. Le groupe se change pendant ce temps là pour la dernière partie qui sera plus rock en commençant par le morceau Time Capsule écrit par Kameda. Tous les morceaux de Color Bars sont donc interprétés. Le concert reprend un tournant que je préfère. Sheena prend la guitare pour la première fois sur Denpa tsūshi, qui est très bon comme toujours. Cette partie du concert est beaucoup plus rock, un peu comme sur News Flash, et c’est à mon avis bienvenu. Le petit passage qui suit où le groupe parle devant le public est vraiment sympa et amusant. Ils parlent notamment, avec un ton un peu moqueur, du nom du concert “Bon voyage” qui ressemblerait à un mot du kansai. Hata lui ne parle pas beaucoup mais prend une photo de la foule derrière sa batterie. Les morceaux assez classiques s’enchainent ensuite Senkō shōjo où le groupe s’approche du public pendant le petit solo de guitare, puis Kachiikusa où Sheena reprend la guitare pour la deuxième fois, Killer Tune avec une intervention de cuivres et Sora ga natte iru, toujours immensément cool (je repense toujours à la vidéo du morceau en entendant ce morceau) et qui semble être le dernier morceau du concert comme pour News Flash (peut être parce qu’il y a les paroles 終わらせないで – Ne terminez pas). Sheena quitte d’abord la scène mais le groupe reviendra pour le final habillé en tenue marine qui va bien avec l’image du bateau de Bon Voyage. L’orchestre est également habillé en moussaillon.

On peut voir ensuite une version de Marunouchi Sadistic, qui n’est pas la version Expo ni celle de Muzai Moratorium, mais reste d’inspiration jazz. Dans l’ensemble, le groupe est plus décontracté. Sheena vient toucher les mains de la foule pendant ce morceau. Gunjō Biyori suit ensuite et c’est à ce moment là que je remarque que Ukigumo est habillé en kilt écossais. Pendant ce morceau, j’aime bien quand Sheena regarde Hata pour accorder sa guitare à la batterie. J’avais remarqué la même chose sur News Flash. Seishun no Mabataki est l’avant dernier morceau et je l’aime beaucoup car il m’avait fait revenir vers la musique de Sheena Ringo lorsque je l’avais entendu à Kōhaku sur NHK. Le concert se termine sur le classique Tōmei Ningen. Avant cela, Izawa adresse un court message à la foule nous disant que la musique continue en nous même si le groupe s’arrête, mais que si on est en manque, on peut toujours appeler directement Sheena Ringo au téléphone. Izawa parle pour le groupe, car Sheena ne trouve apparemment pas ses mots et remercie seulement à la fin. Le concert se termine ensuite sur quelques images prises en studio ou pendant les moments de pause. Le concert aura duré plus de 2h, beaucoup plus long que News Flash, beaucoup plus extravagant dans ses bons et mauvais côtés. On a beaucoup plus l’impression d’un spectacle, avec une petite dose de divertissement et des interventions avec le public (qui n’étaient bien entendu pas possible sur News Flash). Toujours est il que, comme je le disais ci-dessus, la qualité est tellement bonne que je l’ai déjà revu plusieurs fois. J’ai en fait assez hâte de voir d’autres concerts, mais je ne garantis pas écrire autant à chaque fois.

Pour référence ultérieure, ci-dessous est la playlist des morceaux de Bon Voyage:

1. Ikiru (生きる) du 4ème album Sports (スポーツ)
2. Atarashii bunmeikaika (新しい文明開化) du 5ème album Daihakken (大発見)
3. Konya ha karasawagi (今夜はから騒ぎ) du mini-album Colors
4. OSCA du 3ème album Variety (娯楽/バラエティ)
5. FOUL du 4ème album Sports (スポーツ)
6. Season Sayonara (シーズンサヨナラ) du 4ème album Sports (スポーツ)
7. Carnation (Inst.) (カーネーション) [inst.], version instrumentale du single Carnation qui sera inclus dans l’album Hi Izuru Tokoro (日出処)
8. Kaisei ni Sukū Otoko (海底に巣くう男) du 5ème album Daihakken (大発見)
9. Kai Horror Dust (怪ホラーダスト) du mini-album Colors
10. Honto no Tokoro (ほんとのところ) du mini-album Colors
11. sa_i_ta du mini-album Colors
12. Nōdōteki Sanpunkan (能動的三分間) du 4ème album Sports (スポーツ)
13. Shuraba (修羅場) du 2ème album Adult (大人/アダルト)
14. Zettai Zetsumei (絶体絶命) du 4ème album Sports (スポーツ)
15. Ice Cream no Uta (アイスクリームの歌) est une chanson pour enfants écrite par Yoshimi Satō
16. Bonus Stage (tiré de Ice Climber) (ボーナスステージ(アイスクライマーより) [inst.] ), morceau instrumental tiré du jeu Famicom Ice Climber sorti sur NES en 1985
17. Oishii Kisetsu (おいしい季節), reprise du morceau composé par Sheena Ringo pour Chiaki Kuriyama et qui sortira en single en 2017 et sera inclu sur Gyakuyunyū: Kōkūkyoku (逆輸入 〜航空局〜)
18. Onnanoko ha Daredemo (女の子は誰でも) du 5ème album Daihakken (大発見)
19. Omatsuri Sawagi (御祭騒ぎ) du 1er album Kyōiku (教育)
20. Tengoku he Yōkoso (天国へようこそ) du 5ème album Daihakken (大発見)
21. Time Capsule (タイムカプセル) du mini-album Colors
22. Denpa tsūshin (電波通信) du 4ème album Sports (スポーツ)
23. Senkō shōjo (閃光少女) du 4ème album Sports (スポーツ)
24. Kachiikusa (勝ち戦) du 4ème album Sports (スポーツ)
25. Killer Tune (キラーチューン) du 3ème album Variety (娯楽/バラエティ)
26. Sora ga natte iru (空が鳴っている) du 5ème album Daihqakken (大発見)
27. Marunouchi Sadistic (丸ノ内サディスティック), version modifiée du morceau de Muzai Moratorium
28. Gunjō Biyori (群青日和) du 1er album Kyōiku (教育)
29. Seishun no Mabataki (青春の瞬き), reprise du morceau composé par Sheena Ringo pour Chiaki Kuriyama et qui sera inclus dans Gyakuyunyū: Kōwankyoku (逆輸入 ~港湾局~)
30. Tōmei Ningen (透明人間) du 2ème album Adult (大人/アダルト)

derrière les lampions rouges et blancs

Toujours dans notre recherche des sceaux des sanctuaires de Tokyo, nous allons cette fois-ci aux limites de la ville et de sa banlieue dans l’arrondissement de Adachi à la frontière de Saitama. Le sanctuaire que nous recherchons cette fois-ci s’appelle Hanahatake Ōtori Jinja (花畑大鷲神社). Il se trouve au bout d’une zone résidentielle qui semble sans fin, car on avance doucement dans ces petites rues, de peur de manquer le sanctuaire. On ne risque en fait pas de le manquer car sa porte et une partie de son enceinte donnant sur la rue sont entièrement couvertes de plusieurs rangées de lampions rouges et blancs marquées des noms de leurs sponsors, à priori les entreprises ou les commerces du coin même si ces derniers ont l’air assez peu nombreux aux alentours à première vue. L’intérieur de l’enceinte du sanctuaire est une très belle surprise car l’espace est vaste et boisé. Une ambiance lente et tranquille s’en dégage, comme si on était entré soudainement dans un tout autre environnement loin de Tokyo. Techniquement parlant, on est très loin du centre ville de Tokyo, mais on n’a pourtant pas quitter la ville un seul instant. Ce sanctuaire ressemble à un petit oasis de verdure au milieu de maisons toutes aussi similaires qu’ennuyeuses. Nous savons bien que l’on ne pourra pas passé la journée dans ce sanctuaire et que notre temps de visite est limité, mais je sens bien que nous nous posons la question de comment emmagasiner en nous une partie de cette ambiance pour la ramener sur le chemin du retour.

Pour les amoureux d’histoire de l’urbanisme tokyoïte, je conseille très fortement le site Japan This! qui explique l’histoire de Tokyo quartier après quartier, en commençant par une explication du nom du lieu pour ensuite aborder son histoire jusqu’à nos jours. Le dernier billet que Marky Star publie sur le quartier de Ginza est extrêmement complet, avec des petites pointes d’humour rendant la lecture intéressante. C’est rare de nos jours de trouver un blog continuant un travail aussi approfondi. Je suis aussi attentivement le compte Twitter de Irène DB depuis un bon petit moment. Elle ne couvre pas seulement l’urbanisme tokyoïte mais y revient très souvent en montrant des représentations artistiques de la ville, des images historiques ou des choses plus insolites. J’aime beaucoup son sens de la sélection, nous montrant de nombreuses choses étonnantes et que je n’avais en général jamais vu ailleurs.

couverte d’une obscurité profonde

L’extrême noirceur des photographies m’est inspirée par la musique que j’écoutais au moment où je les ai créé. En fait, j’hésitais à poster ce billet car cette vision obscure est excessive, mais comme elle correspondait à une petite phase musicale axée sur l’obscurité, je les maintiens quand même pour les débarrasser de ma mémoire. Si on regarde bien, on devine quand même les lieux et les choses même si elles sont très sombres. Peut être s’éclaircissent elles comme les peintures de Rothko. J’en doute quand même. J’écoute donc un album extrêmement obscure d’un artiste de musique ambient appelé Father (아버지). L’album s’intitule White Death (흰색 죽음). Je ne montre pas ici volontairement la pochette car la photographie, ou montage photographique, qui la compose est un peu effrayante sous certains aspects, mais également assez puissante. Bien que les titres soient tous en coréen, il s’agit à priori du projet parallèle d’un musicien vaporwave américain d’Oakland. Je ne donne pas le nom car je n’en suis pas sûr, et je ne le connaissais pas de toute façon. Comme la couverture le laisse penser, cette musique glisse dans la noirceur la plus obscure. Cet album se classe apparemment sans un micro-genre appelé deathdream (si ces noms de genre veulent bien dire quelque chose), que je découvre à travers une vidéo YouTube de Pad Chennington couvrant certains albums dans ce style. Cette musique peut `å mon avis s’apparenter au style drone. Le premier morceau intitulé Cold (감기) par exemple fait tourner une masse sonore sourde qui varie sensiblement, ponctuée par des bruits répétitifs presque mécaniques et quelques brins de paroles quasi inaudibles. L’ambiance n’a pourtant rien d’effrayant, mais elle est très pesante. Encore une fois, il faut être dans de bonnes conditions pour éviter de déprimer. Pour expliquer l’ambiance, j’imaginerais bien le deuxième morceau Lost (잃어버린) comme provenant de la bande son du film Prometheus quand les protagonistes découvrent lentement le vaisseau alien. Le troisième morceau Frost (서리) me fait penser à des esprits flottant, voguant dans une atmosphère brumeuse. Le quatrième morceau Dead leaves (죽은 잎) prend des sons plus électroniques entrant en échos et allant crescendo pour s’apaiser ensuite. Le cinquième morceau Snow Flower (눈의 꽃) est beaucoup plus chaotique et les sons irréguliers de piano donnent l’accroche difficile. Comme c’est un des morceaux les plus longs, c’est à ce moment que je décroche. En fait, j’aime écouter la première partie de l’album car cette ambiance lente et conceptuelle est belle dans sa noirceur. Le problème est qu’au bout de quatre morceaux, on a quand même envie de changer d’ambiance et je n’écoute pas la deuxième partie. Un EP des quatre premiers morceaux aurait été grandement suffisant pour ma capacité d’acceptation.

DOUBLEBLIND par OCTOBER

La meilleure chose qui puisse arriver lors d’une promenade au hasard des rues de Tokyo est de trouver soudainement une maison individuelle qu’on a déjà vu dans des magazines ou livres d’architecture. C’est encore mieux quand elles ont un aspect brutaliste en béton et des formes inhabituelles. En marchant dans le quartier de Meguro, dans des rues que je ne connaissais pas en direction approximative de Sangenjaya, j’aperçois soudainement, dans une petite rue perpendiculaire, une avancée de béton tout à fait particulière. On pouvait deviner tout de suite que cette maison était atypique. Il suffisait de s’en approcher pour constater ses drôles de formes à l’oblique et ses vitrages quasi-opaques colorés de vert. Je reconnais rapidement Doubleblind, une maison individuelle en béton renforcé dessiné par les architectes Tomomasa Ueda et Yoko Nakagawa de l’atelier October. Doubleblind faisait partie de la longue liste des maisons que je recherchais et je suis donc très content de la découvrir de cette manière tout à fait par hasard. October est un nom étrange pour un atelier d’architectes. Il s’agit d’après leur site web du mois de naissance de Tomomasa Ueda et d’une référence à un magazine culturel américain qu’il apprécie.

Par rapport aux photos que j’avais vu dans des magazines ou sur internet, la surface du béton de Doubleblind a subi les intempéries et mériterait un bon nettoyage. Sa construction s’est achevée en 2005 et les impuretés du béton doivent être le résultat de 15 années de vie sur les terres relativement humides de Tokyo. Entre la saison des pluies, la lourdeur humide de l’été et les typhons en automne, on peut comprendre que les surfaces soient mises à dure épreuve. Comme souvent à Tokyo, les maisons sont construites sur des espaces réduits et le challenge de l’architecte est à chaque fois d’optimiser l’espace habitable. Le site ici fait 60m2 et a une forme triangulaire donnant sur deux rues parallèles. Les régulations du site permettent un ratio habitable de 80%. La maison de trois étages sans sous-sol fait un total de presque 118m2. Les quelques photos ci-dessus provenant du site web des architectes, donne une bonne idée de l’espace intérieur, très spacieux avec une grande pièce centrale et relativement lumineux grâce à la grande baie vitrée au deuxième étage. On est portant situé dans une rue étroite assez typique des quartiers résidentiels de la métropole. Le design intérieur est particulièrement futuriste est les angles aigus qui le composent suivent l’esprit visuel de l’extérieur. Des architectes d’October, je connaissais déjà la maison individuelle EdgeYard aperçue plusieurs fois dans un recoin de Shibuya-Ku. J’aimerais découvrir Subdivision qui se trouve quelque part à Machida mais je n’ai pour l’instant aucune indication sur sa localisation précise.

to the endless sea of light

Le but de ma promenade du Samedi matin était d’aller marcher jusqu’à Sangenjaya, mais je n’irais que jusqu’à Shinsen car je me laisse distraire en route par le paysage urbain comme toujours. Après toutes ces années à prendre des photographies dans les rues de Tokyo, je suis surpris moi-même de ne pas en avoir marre. J’ai même l’impression d’en avoir de plus en plus besoin. Un des intérêts principal pour moi de cette ville, outre son architecture chaotique, est la présence de terrains vallonés. Les pentes dans la ville font tout l’intérêt du paysage urbain et j’ai tendance à m’ennuyer quand le terrain est plat. La colline me donne envie d’aller découvrir le mystère qui se cache derrière. Lorsqu’on atteint un sommet, on a rarement une vue dégagée, mais plutôt une vue encombrée comme sur la deuxième photographie avec une multitude de couches superposées d’immeubles en toile de fond. Les maisons basses et les points de verdure à l’avant nous rappellent que nous sommes dans une zone résidentielle. Les pentes dans la ville m’assure que l’architecture et l’organisation urbaine seront compliquées et c’est ce que je recherche dans mes promenades continuelles quand le temps me le permet (au deux sens du terme). Je suis sûr que cette recherche de la complexité et densité urbaine a à voir avec ma peur du vide, tout comme le besoin d’écrire sans arrêts sur ces pages, comme d’autres ne peuvent pas laisser d’espaces blancs dans une conversation. En fait, je souhaitais passer par Shinsen, car je voulais revoir le passage à niveau de la première photographie car cet endroit est assez photogénique. Je l’ai même déjà vu utilisé pour des photos promotionnels de groupes de musique. J’attends que le train passe en sortant du tunnel. La robe de la dame vole un peu, poussée par le courant d’air. L’angle n’est pas idéal car le mur de la gare sur la droite me gène un peu. La dame avec la poussette me regardait un bref instant prendre des photos alors j’ai préféré rester un peu en retrait. En fait je voulais également pendre le restaurant coloré thaï sur la gauche en photo, mais je ne suis pas du genre à attendre sur place que la situation devienne idéale pour une photo. J’ai quand même un peu attendu que le train arrive en gare.

La musique de Smany sur son album Illuminate est pour moi une autre très belle découverte ces dernières semaines. Je suis en ce moment dans une phase d’écoute de musiques obscures (qui ne va pas s’arranger avec un des prochains billets, je préviens). La musique de Juri Toyoda, alias Smany, est très mélodique, sombre mais parsemée de points lumineux comme l’indique d’ailleurs le titre de l’album Illuminate. Les cordes du premier morceau de l’album dye the darkness me donne tout de suite des frissons, surtout lorsque le piano fait son apparition. Cette musique est vraiment très belle et la voix de Smany très présente, parfois prédominante et intimiste sur certains morceaux. Les morceaux prennent leur temps et sont très délicats. Il y a une mélancolie certaine qui se dégage de cette musique. Le morceau Blurry Moon est magnifique mélangeant une partition symphonique, des surimpressions électroniques que je qualifierais de spectrales, et la voix à la fois fragile et puissante de Smany. Ce titre correspond bien à l’image générale de l’album, une musique remplie d’obscurité mais éclairée par instants par la lumière éphémère de la lune. Avec le cinquième morceau intitulé usagi, j’ai même le sentiment que la la lumière lunaire est le thème central de cet album (les japonais voit une image de lapin dans la lune). Ce morceau usagi est peut être mon préféré, j’adore les distorsions sonores au début et ponctuant le morceau, la voix (encore) de Smany très proche de l’auditeur et son air de conte enfantin. Il y a quelques morceaux un peu plus inégaux mais qui ne nuisent pas à l’ambiance générale de l’album et viennent s’y fondre. Et il y a le morceau fall et, là encore, la puissance des cordes qui nous envahissent (il faut écouter assez fort aux écouteurs). La voix de Smany vient s’y noyer, parfois en murmures, mais ne perd pas pied. Le huitième morceau Himitsu en collaboration avec World’s End Girlfriend (dont j’avais déjà un peu parlé précédemment) est également remarquable et apporte quelques nouveaux rayons de lumière bienvenus. L’album se termine avec le bien nommé over qui a la particularité de se conclure sur des sons sons électroniques en distortion qui me rappellent un peu Aphex Twin. On n’atteint pas ici l’aspect incisif d’Aphex Twin, mais ce petit passage en fin d’album avec une coupure abrupte est très intéressante. Illuminate est sorti le 26 Septembre 2020 sur le label Virgin Babylon Records et est disponible sur Bandcamp. Je l’ai acheté le jour où Bandcamp levait son pourcentage au profit des artistes. C’est une opération que Bandcamp poursuit une fois par mois pendant la crise sanitaire, ce que ne font pas d’autres plateformes à ma connaissance. En commentaire sur la page de l’album, Smany indique qu’elle voulait décrire le vide à travers cet album (描きたかったのは’無‘), mais un vide qui se remplit d’une lumière éphémère (作品を作り上げていく先に見えた景色は、儚くも美しい’光‘でした。). Je ne ressens pourtant pas de vide dans cette musique mais je comprends qu’il nous parle principalement de la perception d’une lumière. Je la ressens très bien ici comme celle que j’essaie de percevoir à travers l’appareil photo.