le charme discret de Buaisō

La maison Buaisō (武相荘) est située à Machida. Il s’agit de l’ancienne demeure, aujourd’hui transformée en musée, du couple Jirō Shirasu (白洲次郎) et Masako Shirasu (白洲正子).

Jirō Shirasu (1902–1985) était un diplomate et homme d’affaires, conseiller et interprète du Premier ministre japonais Shigeru Yoshida après la Seconde Guerre mondiale. Il a joué un rôle important dans les négociations avec les forces d’occupation américaines et était respecté pour son franc-parler. Il a fait ses études à l’Université de Cambridge, où il s’est lié avec l’élite britannique. Il adopta dès cette époque un style de vie occidental, encore rare au Japon, incarnant une certaine modernité et élégance. Masako Shirasu était essayiste et experte en arts traditionnels japonais, passionnée par la culture classique. Elle a publié de nombreux ouvrages sur l’esthétique japonaise. C’était une femme de lettres influente, incarnant une figure féminine forte et indépendante dans un Japon encore très patriarcal. Ses choix culturels influençaient les amateurs d’art. Le couple symbolisait une certaine élite intellectuelle et cosmopolite dans le Japon de l’après-guerre. Ils se sont installés à Buaisō en 1943. Craignant les bombardements sur Tokyo pendant la guerre, ils quittèrent la ville pour s’installer à la campagne, dans cette ancienne ferme de Machida, alors en pleine zone rurale.

Cette maison, qu’ils ont rénovée, date de l’époque d’Edo et se situe à la frontière des anciennes provinces de Musashi (武蔵), qui englobait une partie de l’actuelle Tokyo, Saitama et Kanagawa, et de Sagami (相模), correspondant à l’actuelle préfecture de Kanagawa. Le nom Buaisō (武相荘) de la demeure est d’ailleurs composé de kanji désignant son emplacement: la résidence (荘) entre Musashi (武) et Sagami (相). Mais ce nom provient aussi d’un jeu de mots subtil: Buaisō (不愛想) signifie en japonais “désagréable”, “froid” ou “peu sociable” — un clin d’œil ironique au caractère direct et peu mondain de Jirō Shirasu.

Jirō et Masako Shirasu vécurent dans cette demeure jusqu’à leur mort, en 1985 et 1998 respectivement. En 2001, la maison fut ouverte au public en tant que musée. Elle expose, dans leur disposition d’origine, leurs objets personnels, meubles, calligraphies, poteries et œuvres d’art. Tous deux étaient collectionneurs, bien qu’ayant des sensibilités différentes. Visiter ce musée, c’est entrer dans l’intimité du couple. On découvre un mode de vie à la fois austère et raffiné, mêlant traditions japonaises et influences européennes. On devine un quotidien simple, volontairement rustique. On marche à petits pas dans les pièces de la demeure, les chaussures recouvertes de capuchons en plastique. L’une des salles à l’arrière est le bureau d’écriture de Masako Shirasu, dont les murs sont entièrement couverts de livres. On ne peut malheureusement pas prendre de photos à l’intérieur de la maison. Nous avons donc pris notre temps pour laisser les images des lieux s’imprimer dans notre mémoire. On devine que chaque objet exposé dans les salles a été choisi avec soin, et patiné par le temps.

Le jardin, devant la maison au toit de chaume, est en partie couvert de bambous, plantés autour d’une petite place pavée. Il est sobre et laissé dans un état presque sauvage. Nous avons déjeuné dans une des dépendances de la maison. J’ai ramené un verre aux formes rondes, qui me rappelle un peu une des lampes de la demeure, acheté dans la petite boutique. Je l’utiliserai pour boire du café glacé pendant l’été, tout en écrivant mes billets de Made in Tokyo.

les fleurs de lotus de l’étang Shinobazu

L’été est aussi la saison des fleurs de lotus (蓮の花). Leur période de floraison s’étend de la fin Juin au mois d’Août avec un pic de floraison en Juillet. Les fleurs du lotus ne s’ouvrent que le matin entre 6h et 9h du matin environ. Le grand étang de Shinobazu (不忍池) dans le parc d’Ueno en est recouvert et c’est un véritable spectacle de les regarder depuis le bord de l’étang. Nous sommes allés les observer un Dimanche matin de Juillet vers 8h du matin. C’est la première fois que nous venons ici exprès pour les fleurs de lotus. Dans une des courbures de l’étang, un petit pont nommé Hasumi Deck permet d’avancer sur l’étang entouré de part et d’autre par les lotus. Le pont est recouvert d’une toiture légère nous protégeant du soleil et portant suspendues une multitude de petites cloches de verre tintant au vent. Ces cloches appelées fūrin (風鈴) produisent un son léger et rafraîchissant pendant l’été. Mais lorsque le vent se lève, ce son s’intensifie grandement car toutes les cloches se mettent à tinter en même temps. Les cloches fūrin sont également censées éloigner les esprits malfaisants. C’est vrai que nous n’en avons aperçu aucun lors de notre visite de l’étang. Au centre de l’étang de Shinobazu se trouve la pagode Bentendō (不忍池弁天堂) placée au milieu de la petite île Benten (弁天島). Il s’agit d’un temple bouddhiste dédié à la déesse Benzaiten (弁才天) des arts et de l’apprentissage. Les lotus de l’étang ont été autrefois plantés pour des raisons notamment spirituelles. Le lotus est un symbole sacré dans le bouddhisme, représentant la pureté née de la boue, la plante poussant dans une eau stagnante. Elle est également symbole de renaissance et d’illumination. Elles ont été intentionnellement plantées par les moines bouddhistes pour créer un lien spirituel avec la Terre Pure (極楽浄土) des textes bouddhistes, comme c’est le cas dans de nombreux temples japonais.

En écrivant ces quelques lignes, j’écoute la voix claire de la musicienne et chanteuse mei ehara (江原茗一) sur son album Ampersands sorti en 2020. Deux morceaux attirent particulièrement mon attention, le cinquième intitulé Invisible (不確か) et le huitième Flocks (群れになって). J’ai découvert cette musicienne originaire de Nagoya en regardant sur Amazon Prime la diffusion en direct de certains concerts du festival Fuji Rock qui se déroulait les 25, 26 et 27 Juillet 2025. J’ai tout de suite accroché à ce rock indé prenant son temps. Il m’a semblé très bien s’accorder avec l’ambiance naturelle en bordure de forêts du site de Naeba où s’est déroulé le festival. Cette atmosphère bucolique me rappelle un peu la musique d’Ichiko Aoba dont j’ai malheureusement manqué le passage. J’aurais aimé écouter sur place cette musique, assis dans les herbes folles, mais ma condition physique du week-end ne l’aurait de toute façon pas permis. Enfin, écouter la musique assis dans l’herbe est une vue de l’esprit car il y avait apparemment foule devant les scènes du Fuji Rock. L’album Ampersands est très beau dans sa totalité. Il faut que je l’approfondisse un peu plus plus au delà des deux morceaux ci-cités, même si je l’ai déjà écouté plusieurs fois. Il faut dire que cette approche un peu « slow Life » convient très bien à la période estivale. mei ehara a également sorti le 9 Juillet un nouveau single intitulé Sad Driver (悲しい運転手), qui est dans le même esprit que l’album et qui me plait déjà beaucoup. Ecoutez l’album Ampersands, vous me remercierez plus tard.

J’ai regardé beaucoup de concerts en direct du festival Fuji Rock, souvent de manière décousue, en commençant par Suchmos le Vendredi soir, que je ne connais pas très bien à part quelques morceaux. J’étais également très curieux de voir Ohzora Kimishima (君島大空) le Samedi. Ohzora Kimishima est un excellent guitariste en plus d’être un compositeur innovant. En plus de cela, il était très bien entouré, car outre son guitariste habituel Shūta Nishida (西田修大), Kazuki Arai (新井和輝) de King Gnu assurait la basse et Shun Ishiwaka (石若駿) était derrière la batterie. J’étais bien sûr bluffé par l’aisance du quartet, mais j’ai aussi beaucoup apprécié voir la joie de jouer ensemble qui s’affichait sur les visages des quatre musiciens. Je n’ai malheureusement pas pu regarder en entier la plupart des prestations à part NEWDAD en fin de journée, puis Four Tet la nuit de Samedi. J’étais également assez curieux de voir le groupe rock alternatif downy dont je ne connaissais qu’un seul morceau puis le compositeur électronique STUTS entouré de plusieurs rappeurs dont Yo-Sea originaire d’Okinawa. Je n’ai pas non plus manqué James Blake que je n’avais pas écouté depuis son album Overgrown de 2013. Il a d’ailleurs interprété le sublime morceau Retrograde de cet album.

Le Dimanche, je découvre un groupe rock coréen nommé Silica Gel, dont j’apprécie le style très passionné sur scène. J’aperçois qu’ils viennent de sortir un single avec Michelle Zauner de Japanese Breakfast intitulé NamgungFEFERE (南宮FEFERE) qui est très bon. Le groupe post-punk anglais English Teacher était une excellente surprise sur scène, notamment pour le chant très marqué de sa chanteuse Lily Fontaine. J’avais déjà parlé du single intitulé The World Biggest Paving Slab que j’avais découvert à la radio, mais je suis cette fois-ci épaté par la version live de leur premier single R&B. En fin d’après-midi, j’écoute ensuite d’une oreille distraite Creepy Nuts et Radwimps, ce dernier ayant une approche plus rock que ce à quoi je m’attendais. Je ne voulais ensuite pas manquer Hitsuji Bungaku (羊文学) programmé à 20h10. Le groupe ne m’a pas déçu, mais ne m’a pas surpris non plus car c’était la troisième fois qu’elles se produisaient au Fuji Rock. Je me souviens encore bien de la première fois en 2021 qui m’avait convaincu de suivre le groupe de près. Finalement, j’étais assez curieux de voir les new-yorkais de Vampire Weekend. Je suis loin d’être fanatique du groupe mais j’avais écouté quelques morceaux de leur premier album éponyme à l’époque de sa sortie en 2008. Leur single Classical sur leur dernier album Only God Was Above Us sorti l’année dernière est excellent, ce qui avait ravivé mon intérêt pour le groupe. J’aime quelques autres morceaux de cet album comme le premier Ice Cream Piano et le septième Gen-X Cops. Une surprise était de voir Ezra Koening interprété sur la scène du Fuji Rock le single New Dorp. New York qui est en fait un morceau de SBTRKT sur lequel il est invité. Ce morceau est présent sur l’album Wonder Where We Land sorti en 2014. Je me suis demandé en l’écoutant si le public fan de Vampire Weekend connaissait ce morceau de SBTRKT. L’album Wonder Where We Land, que j’avais acheté à l’époque, est assez étrange et désorientant. Le morceau Look Away avec Caroline Polachek en est un bon exemple. Mais la voix de Sampha chez SBTRKT fait en tout cas toujours son effet.

en direction de la rue Ando à Sengawa

La rue que l’on surnomme Ando Street à Sengawa (仙川安藤ストリート), dans la ville de Chōfu, est un des lieux d’architecture que je voulais explorer depuis longtemps. On la surnomme ainsi en raison de la présence concentrée de plusieurs bâtiments conçus par l’architecte Tadao Ando (安藤忠雄). Son origine remonte au début des années 1990 avec la construction d’une route publique venant découper une grande parcelle de terrain longue et étroite appartenant à une même propriétaire. Face à la pression de l’impôt foncier pendant la bulle immobilière, la propriétaire décida de regrouper les parcelles autour de cette route pour créer un nouveau plan urbain cohérent et unifié en confiant sa conception à Tadao Ando. Sur une distance d’environ 500m, le long de cette rue Matsubara (松原通り), fut construit une série de bâtiments, réalisés comme un ensemble entre 2004 et 2012. On y trouve un immeuble résidentiel, un bâtiment commercial et de bureaux, un ensemble culturel et social, un musée, entre autres. Le musée nommé Tokyo Art Museum (東京アートミュージアム) était fermé à mon passage et je n’ai malheureusement pas pu le visiter. L’ensemble des bâtiments alignés le long de cette rue sont tout à fait emblématiques du style Ando. On y retrouve bien entendu le béton brut massif et impeccable, la présence de colonnes étroites sur deux étages côté rue, les vastes façades vitrées teintées ne révélant que très peu l’activité intérieure. L’ensemble rectiligne avec des parties angulaires est parfaitement exécuté, conceptuellement très satisfaisant pour ceux comme moi qui aiment le brutalisme en architecture, mais n’est est pas moins rigide et uniforme. Cet ensemble reste même fermé sur la rue.

Le contraste avec l’urbanisme ouvert des deux bâtiments conçus par l’architecte Masataka Nakaji (中地正隆) placés dans la continuité est même assez frappante. Je montre ces deux bâtiments, le Sengawa Avenue South Patio (仙川アヴェニュー南プラザ) et le North Plaza (北プラザ), sur les trois dernières photographies du billet. Ils datent de 1988 et sont donc bien antérieurs à l’ensemble de Tadao Ando. Ces bâtiments contiennent des galeries, boutiques et un auditorium. L’effet d’ouverture sur la rue est grandement dû à sa structure apparente de poutres de béton. Suivant l’angle de prise de vue, on a l’impression d’un enchevêtrement de colonnes de béton. Pour revenir à l’ensemble architectural de Tadao Ando, car j’y reviens à pieds avant de prendre la route du retour, j’aime avant tout les obliques, celle verticale en figure de proue du centre culturel et social (せんがわ劇場・ふれあいの家・仙川保育園) sur la première photographie. On appréciera également la légère rotation horizontale du troisième étage du bâtiment que l’on devine sur la deuxième photographie et l’encoche oblique du musée d’art sur la troisième photographie. On retrouve ici la géométrie et le minimalisme des formes, mais il manque l’élément naturel qui caractérise souvent l’architecture de Tadao Ando.

de l’amour du monde flottant

Azabu Jūban (麻布十), le Vendredi 20 Juin 2025.

Sur cette grande avenue près de la station d’Azabu Jūban, je suis toujours tenté par la photographie. Il y a tout d’abord le building Joule A par l’architecte Edward Suzuki qui m’attire pour sa surface métallique courbe et pour ses nuages imaginaires donnant une idée de légèreté d’un monde flottant face à l’autoroute massive survolant le grand carrefour de Ichinohashi (一の橋). Il y a également la masse imposante du pilier central placé au milieu de ce croisement, soutenant de toutes ses forces les étages de l’autoroute intra-muros. Et puis, il y a les êtres autour d’une taille infime et d’une fragilité insouciante.

National Museum of Modern Art Tokyo (東京国立近代美術館), le Samedi 14 Juin 2025.

J’avais déjà été voir une exposition au National Museum of Modern Art Tokyo (東京国立近代美術館) l’année dernière, celle du photographe Takuma Nakahara (中平卓馬). Nous y retournons cette fois-ci pour une toute autre ambiance. J’aime beaucoup ce musée pour son emplacement au bord du Palais Impérial. Une salle du musée à l’étage est même conçue spécialement comme lieu d’observation. L’angle de vue donnant sur les douves du Palais et sur ses anciennes remparts, puis sur la barrière de buildings de Marunouchi au loin, attire une fois de plus mon modeste œil photographique. Cette salle depuis laquelle est prise la photo ci-dessus fonctionne comme un lieu de repos pour les visiteurs de la collection permanente du musée. Nous avons bien sûr visité cette collection permanente, mais nous étions avant tout venus voir l’exposition dédiée à la peintre Hilma af Klint.

L’exposition Hilma af Klint: The Beyond, présentée au National Museum of Modern Art Tokyo (MOMAT), se déroulait du 4 Mars au 15 Juin 2025 et nous y sommes allés l’avant dernier jour, en ayant la bonne idée d’acheter nos places à l’avance. Je ne connaissais en fait pas auparavant cette peintre suédoise, née en 1862 près de Stockholm et morte en 1944, reconnue comme l’une des précurseures de l’art abstrait, mais longtemps marginalisée. Il s’agissait de la première grande rétrospective en Asie lui étant dédiée. L’exposition regroupait environ 140 œuvres, exposées pour la première fois au Japon, donnant un regard très complet sur son œuvre mélangeant spiritualité, science, féminisme, avec une approche conceptuelle toute à fait étonnante. J’ai été particulièrement impressionné par une de ses œuvres emblématiques, The Ten Largest (1907) qui est un ensemble de dix peintures monumentales de plus de 3m de haut représentant les différentes étapes de la vie, de la jeunesse à la vieillesse. On nous montrait également une autre série importante, celle des Peintures pour le Temple (1906–1915). L’exposition nous explique qu’Hilma af Klint reçu en 1904, lors d’une séance spirituelle, une instruction divine de créer des œuvres théosophiques pour élever spirituellement l’humanité. Elle commença alors la création des 193 toiles composant Les Peintures pour le Temple sur une période de dix années. Ces toiles abstraites mêlent formes géométriques, motifs botaniques et symboles cosmiques pour explorer une réalité invisible au-delà du monde matériel. La vision d’Hilma af Klint était de regrouper ensuite ces œuvres dans un ensemble architectural, celui d’un Temple qui n’aura finalement jamais vu le jour. On peut tout à fait imaginer que ses visions mystiques l’ont marginalisé à l’époque, mais elle nous laisse aujourd’hui un univers univers abstrait tout à fait unique et d’une étonnante beauté.

Ça me prendra certainement des mois et peut-être même des années, mais je me suis mis en tête d’écouter tous les épisodes de Liquid Mirror qu’Olive Kimoto a publié sur NTS Radio. Je commence par le tout premier sorti le 20 Novembre 2018, qui est tout simplement excellent. Le premier morceau intitulé On the Flowers Face de Body Sculptures comporte un rythme lent de tambours ressemblant à du taiko qui correspondait tout à fait à l’ambiance dans laquelle je me trouvais lorsque je l’ai écouté pour la première fois le jour du matsuri de Shirokane. Le morceau principalement instrumental possède une mélancolie profonde qui met tout de suite dans l’ambiance de ce qui va suivre. Tout l’épisode évolue dans des atmosphères vaporeuses entre Shoegaze, Dream Pop et New Wave. Le morceau qui suit intitulé Mixed Tide par SRSQ, projet solo de la musicienne américaine Kennedy Ashlyn, est sublime, et complètement envoûtant comme pourrait l’être le meilleur de Cocteau Twins. C’est à mon avis le sommet de l’épisode mais le reste est dans la même lignée. Le morceau suivant Put Your Hands Around My Throat de Perfect Human dans un style New Wave possède une étrange beauté baroque, ambiguë et fascinante. On en parlait dans les commentaires d’un précédent billet, mais je me demande où Olive Kimoto trouve toutes ces étranges moments de beauté musicale. Je suis complètement en phase avec la totalité de la playlist de cet épisode, le morceau Shoegaze Julia par Lowtide, l’électronique éthérée de Virtues and Vice par Xeno & Oaklander, l’expérimental Outer Space de Chloé (qui, je ne sais pas pourquoi, me ramène dans les mondes souterrains de Metroid), pour citer quelques autres pépites musicales. Et ça fait beaucoup de bien à l’écoute.

Je continue ensuite avec l’épisode du 18 Décembre 2018 consacré aux groupes et artistes d’Asie avec la très agréable surprise de voir Faye Wong (王菲) présente dans la playlist avec un morceau intitulé Serpentskirt en collaboration avec Cocteau Twins. Je suis toujours épaté par la beauté vocale et l’élégance de Faye Wong, d’autant plus accompagnée ici par Elizabeth Fraser. Superbe morceau d’une beauté flottante presque irréelle, mais je suis avant tout désarçonné par le premier morceau de la playlist: Ukiyo no Koi (浮世の恋) du groupe japonais Kidorikko (きどりっこ). J’y ressens tout de suite une certaine influence de Jun Togawa, ce qui m’intrigue beaucoup et m’incite à en savoir plus. Kidorikko était un groupe japonais de New Wave formé en 1985 par Ten Chiyumi (てん ちゆみ) au chant, Ryuichi Sato (佐藤隆一) au synthétiseur Korg et Kimitaka Matsumae (松前公高) aux claviers et guitare. Ce dernier a rapidement quitté le groupe en 1986, et Kidorikko a principalement fonctionné en duo jusqu’en 1991. J’écoute leur album Ryūkō Tsūshinbo (流行通信簿), réputé comme étant le plus abouti et il me fascine tout de suite, comme c’est régulièrement le cas pour moi lorsque je découvre des musiques japonaises rock ou new wave obscures des années 1980. L’album Ryūkō Tsūshinbo est sorti en 1987. Il est étrange sous de nombreux aspects mais la voix parfois enfantine mais versatile de Ten Chiyumi en est un aspect particulièrement notable. Si Ukiyo no Koi (浮世の恋) est un des plus beaux et mystérieux morceaux de l’album, j’en aime de nombreux autres, avec en premier lieu le morceau titre Ryūkō Tsūshinbo dont j’adore les nappes de synthétiseurs. Le morceau Nemutariran (ネムタリラン) est des plus étranges mais représente assez bien le monde rêveur de cet album. En fait, tout est étrange sur cet album, comme les sons de synthétiseurs dissonants sur METRONOSE et la voix de Ten Chiyumi qui me rappelle ici encore Jun Togawa. Mais à force d’écouter cette musique, ces sons et cette manière de chanter finissent assez rapidement par me fasciner. En fait cette musique me ramène vers l’époque pas si lointaine où j’écoutais Jun Togawa et Yapoos d’une manière quasiment obsessionnelle. Il y a quelque chose d’addictif dans cette new wave décalée, dans ces structures électroniques complexes et dans la voix excentrique de Ten Chiyumi qui n’est pas sans une pointe de folie douce. Cette excentricité est à la limite du kawaiisme innocent mais a en même temps un côté dérangeant. Il y a une théâtralité certaine dans leur présence musicale, parfois un peu gothique et toujours avant-gardiste. La singularité de cet album et de ce groupe est captivante mais sera bien sûr loin de plaire à toutes les oreilles. Je suis personnellement sous le charme de cette pop expérimentale des années 80, qui ne manque pas de surprise. Je pense que je recherche en musique une forme de déstabilisation.

l’architecture de Sou Fujimoto: Primordial Future Forest

Uniqlo Park (ユニクロパーク) par Sou Fujimoto, Mitsui Outlet Park Yokohama Bayside, le Dimanche 1er Juin 2025.

Nous sommes déjà venus plusieurs fois dans le centre commercial Mitsui Outlet Park placé au bord de la baie de Negishi, au delà d’Isogo dans la banlieue de Yokohama. Le Uniqlo Park conçu par Sou Fujimoto (藤本壮介) fait partie de ce complexe et donne directement sur la grande Marina Yokohama Bayside (横浜ベイサイドマリーナ) où sont amarrés environ 1 200 bateaux. Avec une capacité totale de 1500 places, cette Marina est une des plus grandes du Japon. Les quelques yachts de grande taille ne semblent pas très actifs le week-end car ils sont tous accostés à leurs emplacements. Les pêcheurs amateurs de petits crabes, surtout des enfants, sont en comparaison beaucoup plus actifs. Je les observe quelques instants d’un air rêveur et interrogatif car je me suis d’abord demandé ce qu’on pouvait bien attraper dans ces rochers. Les petites boites de plastique transparent que portaient certains enfants contenaient bien quelques crabes. Nous n’entrons pas cette fois-ci à l’intérieur de l’Uniqlo Park mais je l’observe également quelques instants. Les enfants l’investissent comme un terrain de jeux, ce qui est une des fonctions importantes de cette architecture, outre celle d’être bien sûr un centre commercial. Cela prouve que la mission de l’architecte est réussie.

Et en parlant de Sou Fujimoto (藤本壮介), je ne voulais bien entendu pas manquer la première grande exposition dédiée à son architecture au Mori Art Museum (森美術館). Cette exposition intitulée The Architecture of Sou Fujimoto: Primordial Future Forest (原初・未来・森) se déroule du 2 Juillet au 9 Novembre 2025. Mon impatience m’a fait y aller dès le premier week-end. De l’architecture de Sou Fujimoto, je garde des souvenirs très précis et précieux de recherches dans le grand Tokyo de quelques unes des maisons individuelles ou résidence emblématiques qu’il a conçu, en particulier Tokyo Apartment, House H et House NA. Je les ai découvertes durant le même mois de Mai 2018, après des recherches parfois ardues. Je garde des souvenirs clairs des moments où ces maisons sont soudainement apparues devant moi, comme des trésors cachés mais pourtant visibles de tous. L’extérieur des maisons conçues par Sou Fujimoto ne donne pas toujours une idée précise de la complexité intérieure et il fallait donc se renseigner en regardant des plans disponibles sur des sites web ou magazines d’architecture. L’exposition au Mori Art Museum montre de très nombreuses maquettes réunies dans une grande salle ouverte, nous permettant de disséquer son architecture, d’en comprendre toute l’approche imaginative et le cheminement de l’architecte. On se rend compte de l’approche disruptive qu’il a de l’espace en imaginant des agencements atypiques ayant souvent une approche organique. On rencontre souvent des formes en arborescence dans son architecture qu’il explique par ses origines. Dans une des interviews vidéos montrées dans une des salles de l’exposition, Sou Fujimoto nous explique qu’il habitait étant jeune à Hokkaido à proximité d’une forêt et que cette nature forestière a clairement influencé son architecture. On le note très clairement sur des bâtiments comme le Omotesando Branches, que j’avais également déjà montré sur les pages de ce blog. La disposition intérieure de la maison NA fonctionne également comme des branchages.

L’exposition ne se limite bien sûr pas qu’à son architecture au Japon. On peut également y voir des maquettes de la résidence L’Arbre Blanc à Montpellier, la House of Music en Hongrie, entre beaucoup d’autres, l’architecte étant également très actif à l’étranger. Les espaces d’exposition du musée Mori permettent la mise en place de grandes installations et celle représentant l’International Center Station Northern Area Complex de Sendai qui verra le jour en 2031 est très impressionnante, tout comme la maquette géante d’une portion de l’anneau en bois de l’exposition universelle d’Osaka actuellement en cours. Cette récente conception pour Osaka a clairement fait connaître Sou Fujimoto du grand public, mais un autre projet emblématique verra le jour près de la gare de Tokyo, l’immense building Tokyo Torch qui sera achevé en Mars 2028. Tokyo Torch fera une hauteur estimée de 385–390 m pour 62 étages, ce qui en fera le plus haut bâtiment du Japon au moment de son ouverture. La conception générale est dirigée par Mitsubishi Jisho Sekkei. Sou Fujimoto est en charge de la partie supérieure inspirée d’une torche et Yuko Nagayama & Associates de la partie basse.

La dernière partie de l’exposition montre une conception nouvelle, datant de 2025, intitulée Forest of Future, Forest of Primordial – Resonant City 2025 study model. Sou Fujimoto et Hiroaki Miyata, scientifique des données et chercheur en sciences médicales et sociales, ont imaginé une ville futuriste composée de structures sphériques interconnectées, sans centre fixe, fonctionnant comme un écosystème forestier. Elle prévoit des déplacements aériens, une énergie naturelle, et une intégration poussée des technologies numériques (Réalité augmentée et Intelligence Artificielle). Cette ville auto-suffisante regrouperait logements, services, lieux de culture, bureaux, espaces naturels et d’agriculture dans un ensemble tridimensionnel de 500m de diamètre. L’objectif est ici de repenser l’urbanisme et les communautés humaines de manière plus organique et flexible. La problématique abordée par ce nouveau modèle est de considérer que les villes modernes, axées sur l’efficacité économique, ont standardisé la vie humaine au détriment de la diversité, du bien-être et de l’environnement. Cette construction d’espace, très certainement utopique, espère repenser l’espace urbain pour favoriser le bonheur de tous, dans toute sa diversité. Ce sont bien entendu des concepts auxquels on a envie d’adhérer et qui font chaud au cœur. Cette grande structure me rappelle un peu celle organique du mouvement métaboliste des années 1960, mais avec une dimension écologique et environnementale en plus ainsi qu’un souci du bien-être humain qu’on avait un peu de mal à déceler dans les projets de structures du Métabolisme. Alors que j’observe avec attention la structure devant moi, un homme en costume noir parle a voix haute derrière moi. A ma grande surprise, je reconnais Sou Fujimoto lui-même. J’imagine qu’il est là parmi les visiteurs pour répondre à leurs éventuelles questions et mon cerveau se met soudainement à turbiner pour trouver quelque chose à lui demander ou lui faire partager toute mon admiration. Mais je me rends compte assez vite qu’il n’est pas seul. Il s’adresse à l’architecte Kazuyo Sejima de SANAA qui le suit de près. Quelle surprise monumentale de voir Sou Fujimoto et Kazuyo Sejima ensemble un Dimanche matin pendant les heures ouvertes du musée. Je ne l’ai pas reconnu tout de suite à cause de son chapeau mais Ryue Nishizawa est également présent avec eux. Sou Fujimoto est tout simplement en train de leur faire une visite guidée de son exposition. Ceux qui les reconnaissent comme moi ne savent pas où se mettre. Cela ne m’empêchera pourtant pas de faire une ou deux petites photographies discrètes (ci-dessus) alors qu’ils regardent tranquillement les grands écrans d’exposition.