images sans paroles (α)

Quelques images de Tokyo qui se passent de paroles bien qu’on aurait pu en ajouter si l’inspiration s’était invitée d’elle même sur ce billet. Je l’ai un peu attendu mais finalement préféré démarrer sans elle. Et en musique, le single Make or Break (center: Mio Matono 的野美青) de Sakurazaka46 (櫻坂46). Je ne m’aventure pas souvent du côté des musiques des groupes d’idoles en 46, mais j’aime vraiment beaucoup ce morceau là, accompagné d’une très belle vidéo, notamment pour son environnement architectural. J’avais également beaucoup aimé il y a quelques années le morceau ごめんねFingers crossed (center: Sakura Endō 遠藤さくら) de Nogizaka46 (乃木坂46), époque Asuka Saitō (齋藤飛鳥), Erika Ikuta (生田絵梨花) et Mizuki Yamashita (山下美月). Rien que d’en reparler m’a fait réécouter le morceau cinq ou six fois de suite, tout en me demandant si les quatre mentionnées ci-dessus étaient bien au volant des superbes Ford Mustang Convertible carburant au NOS, Nissan GT-R R35, Toyota GR Supra ou autre Subaru WRX STI. Tout ceci est quand même beaucoup plus intéressant et évolué que la régression visuelle et musicale des groupes de Kawaii Lab.

silence du béton et murmure du bambou

Un hasard bienvenu nous amène jusqu’à la petite ville de Nagareyama (流山市), dans la préfecture de Chiba. Nous nous dirigeons vers un petit musée de béton aux formes et lignes simples, nommé Mori no Bijutsukan (森の美術館). Il est situé sur un espace vert en lisière d’une forêt, qui comprend une bambouseraie, créant un contraste intéressant avec le musée. J’ai toujours trouvé que la rudesse du béton brut s’accordait bien avec la douceur organique d’un environnement végétal. L’emplacement du musée en bord de forêt explique en partie son nom. Son fondateur et directeur se nomme Tadayuki Mori (森 忠行), ce qui peut également éclairer le choix du nom. Sa collection d’œuvres d’art, accumulée à titre privé sur des décennies, l’a conduit à créer ce musée afin de pouvoir partager et exposer sa collection personnelle. Le musée a ouvert ses portes en 2016 et accueille des expositions d’artistes locaux encore méconnus.

On fait assez rapidement le tour du musée, qui s’apparente plutôt à une galerie d’art composée d’une seule grande salle. Le prix d’entrée est raisonnable, et le musée a la bonne idée d’offrir une boisson après la visite. On peut s’asseoir dans une petite salle à l’entrée, devant une grande baie vitrée donnant sur le jardin orné de quelques statues. Ce moment de calme est agréable, mais on nous demande gentiment, après une trentaine de minutes, de laisser notre place aux visiteurs suivants. Cette journée était apparemment celle du vernissage de l’exposition en cours, ce qui explique certainement que le parking était plein. J’ai tout de même eu le temps de prendre un autoportrait, que je mettrai peut-être en en-tête de ma page À propos.

De l’exposition, je retiens notamment une peinture à l’huile intitulée Vers demain (明日へ), de l’artiste Yoshie Narita (成田淑恵), représentant avec finesse un envol d’oiseaux. J’en montre une partie en photo ci-dessus. Avant de repartir, nous parcourons le jardin et empruntons le chemin dans les bambous. Un vent léger fait naître un son discret, celui du froissement feutré des feuilles de bambous et du cliquetis creux des tiges qui s’entrechoquent doucement. Nous reprenons ensuite la route vers d’autres découvertes à Nagareyama. La journée n’est pas trop chaude pour un mois de Juillet, ce qui rend notre visite agréable.

le charme discret de Buaisō

La maison Buaisō (武相荘) est située à Machida. Il s’agit de l’ancienne demeure, aujourd’hui transformée en musée, du couple Jirō Shirasu (白洲次郎) et Masako Shirasu (白洲正子).

Jirō Shirasu (1902–1985) était un diplomate et homme d’affaires, conseiller et interprète du Premier ministre japonais Shigeru Yoshida après la Seconde Guerre mondiale. Il a joué un rôle important dans les négociations avec les forces d’occupation américaines et était respecté pour son franc-parler. Il a fait ses études à l’Université de Cambridge, où il s’est lié avec l’élite britannique. Il adopta dès cette époque un style de vie occidental, encore rare au Japon, incarnant une certaine modernité et élégance. Masako Shirasu était essayiste et experte en arts traditionnels japonais, passionnée par la culture classique. Elle a publié de nombreux ouvrages sur l’esthétique japonaise. C’était une femme de lettres influente, incarnant une figure féminine forte et indépendante dans un Japon encore très patriarcal. Ses choix culturels influençaient les amateurs d’art. Le couple symbolisait une certaine élite intellectuelle et cosmopolite dans le Japon de l’après-guerre. Ils se sont installés à Buaisō en 1943. Craignant les bombardements sur Tokyo pendant la guerre, ils quittèrent la ville pour s’installer à la campagne, dans cette ancienne ferme de Machida, alors en pleine zone rurale.

Cette maison, qu’ils ont rénovée, date de l’époque d’Edo et se situe à la frontière des anciennes provinces de Musashi (武蔵), qui englobait une partie de l’actuelle Tokyo, Saitama et Kanagawa, et de Sagami (相模), correspondant à l’actuelle préfecture de Kanagawa. Le nom Buaisō (武相荘) de la demeure est d’ailleurs composé de kanji désignant son emplacement: la résidence (荘) entre Musashi (武) et Sagami (相). Mais ce nom provient aussi d’un jeu de mots subtil: Buaisō (不愛想) signifie en japonais “désagréable”, “froid” ou “peu sociable” — un clin d’œil ironique au caractère direct et peu mondain de Jirō Shirasu.

Jirō et Masako Shirasu vécurent dans cette demeure jusqu’à leur mort, en 1985 et 1998 respectivement. En 2001, la maison fut ouverte au public en tant que musée. Elle expose, dans leur disposition d’origine, leurs objets personnels, meubles, calligraphies, poteries et œuvres d’art. Tous deux étaient collectionneurs, bien qu’ayant des sensibilités différentes. Visiter ce musée, c’est entrer dans l’intimité du couple. On découvre un mode de vie à la fois austère et raffiné, mêlant traditions japonaises et influences européennes. On devine un quotidien simple, volontairement rustique. On marche à petits pas dans les pièces de la demeure, les chaussures recouvertes de capuchons en plastique. L’une des salles à l’arrière est le bureau d’écriture de Masako Shirasu, dont les murs sont entièrement couverts de livres. On ne peut malheureusement pas prendre de photos à l’intérieur de la maison. Nous avons donc pris notre temps pour laisser les images des lieux s’imprimer dans notre mémoire. On devine que chaque objet exposé dans les salles a été choisi avec soin, et patiné par le temps.

Le jardin, devant la maison au toit de chaume, est en partie couvert de bambous, plantés autour d’une petite place pavée. Il est sobre et laissé dans un état presque sauvage. Nous avons déjeuné dans une des dépendances de la maison. J’ai ramené un verre aux formes rondes, qui me rappelle un peu une des lampes de la demeure, acheté dans la petite boutique. Je l’utiliserai pour boire du café glacé pendant l’été, tout en écrivant mes billets de Made in Tokyo.

les fleurs de lotus de l’étang Shinobazu

L’été est aussi la saison des fleurs de lotus (蓮の花). Leur période de floraison s’étend de la fin Juin au mois d’Août avec un pic de floraison en Juillet. Les fleurs du lotus ne s’ouvrent que le matin entre 6h et 9h du matin environ. Le grand étang de Shinobazu (不忍池) dans le parc d’Ueno en est recouvert et c’est un véritable spectacle de les regarder depuis le bord de l’étang. Nous sommes allés les observer un Dimanche matin de Juillet vers 8h du matin. C’est la première fois que nous venons ici exprès pour les fleurs de lotus. Dans une des courbures de l’étang, un petit pont nommé Hasumi Deck permet d’avancer sur l’étang entouré de part et d’autre par les lotus. Le pont est recouvert d’une toiture légère nous protégeant du soleil et portant suspendues une multitude de petites cloches de verre tintant au vent. Ces cloches appelées fūrin (風鈴) produisent un son léger et rafraîchissant pendant l’été. Mais lorsque le vent se lève, ce son s’intensifie grandement car toutes les cloches se mettent à tinter en même temps. Les cloches fūrin sont également censées éloigner les esprits malfaisants. C’est vrai que nous n’en avons aperçu aucun lors de notre visite de l’étang. Au centre de l’étang de Shinobazu se trouve la pagode Bentendō (不忍池弁天堂) placée au milieu de la petite île Benten (弁天島). Il s’agit d’un temple bouddhiste dédié à la déesse Benzaiten (弁才天) des arts et de l’apprentissage. Les lotus de l’étang ont été autrefois plantés pour des raisons notamment spirituelles. Le lotus est un symbole sacré dans le bouddhisme, représentant la pureté née de la boue, la plante poussant dans une eau stagnante. Elle est également symbole de renaissance et d’illumination. Elles ont été intentionnellement plantées par les moines bouddhistes pour créer un lien spirituel avec la Terre Pure (極楽浄土) des textes bouddhistes, comme c’est le cas dans de nombreux temples japonais.

En écrivant ces quelques lignes, j’écoute la voix claire de la musicienne et chanteuse mei ehara (江原茗一) sur son album Ampersands sorti en 2020. Deux morceaux attirent particulièrement mon attention, le cinquième intitulé Invisible (不確か) et le huitième Flocks (群れになって). J’ai découvert cette musicienne originaire de Nagoya en regardant sur Amazon Prime la diffusion en direct de certains concerts du festival Fuji Rock qui se déroulait les 25, 26 et 27 Juillet 2025. J’ai tout de suite accroché à ce rock indé prenant son temps. Il m’a semblé très bien s’accorder avec l’ambiance naturelle en bordure de forêts du site de Naeba où s’est déroulé le festival. Cette atmosphère bucolique me rappelle un peu la musique d’Ichiko Aoba dont j’ai malheureusement manqué le passage. J’aurais aimé écouter sur place cette musique, assis dans les herbes folles, mais ma condition physique du week-end ne l’aurait de toute façon pas permis. Enfin, écouter la musique assis dans l’herbe est une vue de l’esprit car il y avait apparemment foule devant les scènes du Fuji Rock. L’album Ampersands est très beau dans sa totalité. Il faut que je l’approfondisse un peu plus plus au delà des deux morceaux ci-cités, même si je l’ai déjà écouté plusieurs fois. Il faut dire que cette approche un peu « slow Life » convient très bien à la période estivale. mei ehara a également sorti le 9 Juillet un nouveau single intitulé Sad Driver (悲しい運転手), qui est dans le même esprit que l’album et qui me plait déjà beaucoup. Ecoutez l’album Ampersands, vous me remercierez plus tard.

J’ai regardé beaucoup de concerts en direct du festival Fuji Rock, souvent de manière décousue, en commençant par Suchmos le Vendredi soir, que je ne connais pas très bien à part quelques morceaux. J’étais également très curieux de voir Ohzora Kimishima (君島大空) le Samedi. Ohzora Kimishima est un excellent guitariste en plus d’être un compositeur innovant. En plus de cela, il était très bien entouré, car outre son guitariste habituel Shūta Nishida (西田修大), Kazuki Arai (新井和輝) de King Gnu assurait la basse et Shun Ishiwaka (石若駿) était derrière la batterie. J’étais bien sûr bluffé par l’aisance du quartet, mais j’ai aussi beaucoup apprécié voir la joie de jouer ensemble qui s’affichait sur les visages des quatre musiciens. Je n’ai malheureusement pas pu regarder en entier la plupart des prestations à part NEWDAD en fin de journée, puis Four Tet la nuit de Samedi. J’étais également assez curieux de voir le groupe rock alternatif downy dont je ne connaissais qu’un seul morceau puis le compositeur électronique STUTS entouré de plusieurs rappeurs dont Yo-Sea originaire d’Okinawa. Je n’ai pas non plus manqué James Blake que je n’avais pas écouté depuis son album Overgrown de 2013. Il a d’ailleurs interprété le sublime morceau Retrograde de cet album.

Le Dimanche, je découvre un groupe rock coréen nommé Silica Gel, dont j’apprécie le style très passionné sur scène. J’aperçois qu’ils viennent de sortir un single avec Michelle Zauner de Japanese Breakfast intitulé NamgungFEFERE (南宮FEFERE) qui est très bon. Le groupe post-punk anglais English Teacher était une excellente surprise sur scène, notamment pour le chant très marqué de sa chanteuse Lily Fontaine. J’avais déjà parlé du single intitulé The World Biggest Paving Slab que j’avais découvert à la radio, mais je suis cette fois-ci épaté par la version live de leur premier single R&B. En fin d’après-midi, j’écoute ensuite d’une oreille distraite Creepy Nuts et Radwimps, ce dernier ayant une approche plus rock que ce à quoi je m’attendais. Je ne voulais ensuite pas manquer Hitsuji Bungaku (羊文学) programmé à 20h10. Le groupe ne m’a pas déçu, mais ne m’a pas surpris non plus car c’était la troisième fois qu’elles se produisaient au Fuji Rock. Je me souviens encore bien de la première fois en 2021 qui m’avait convaincu de suivre le groupe de près. Finalement, j’étais assez curieux de voir les new-yorkais de Vampire Weekend. Je suis loin d’être fanatique du groupe mais j’avais écouté quelques morceaux de leur premier album éponyme à l’époque de sa sortie en 2008. Leur single Classical sur leur dernier album Only God Was Above Us sorti l’année dernière est excellent, ce qui avait ravivé mon intérêt pour le groupe. J’aime quelques autres morceaux de cet album comme le premier Ice Cream Piano et le septième Gen-X Cops. Une surprise était de voir Ezra Koening interprété sur la scène du Fuji Rock le single New Dorp. New York qui est en fait un morceau de SBTRKT sur lequel il est invité. Ce morceau est présent sur l’album Wonder Where We Land sorti en 2014. Je me suis demandé en l’écoutant si le public fan de Vampire Weekend connaissait ce morceau de SBTRKT. L’album Wonder Where We Land, que j’avais acheté à l’époque, est assez étrange et désorientant. Le morceau Look Away avec Caroline Polachek en est un bon exemple. Mais la voix de Sampha chez SBTRKT fait en tout cas toujours son effet.

en direction de la rue Ando à Sengawa

La rue que l’on surnomme Ando Street à Sengawa (仙川安藤ストリート), dans la ville de Chōfu, est un des lieux d’architecture que je voulais explorer depuis longtemps. On la surnomme ainsi en raison de la présence concentrée de plusieurs bâtiments conçus par l’architecte Tadao Ando (安藤忠雄). Son origine remonte au début des années 1990 avec la construction d’une route publique venant découper une grande parcelle de terrain longue et étroite appartenant à une même propriétaire. Face à la pression de l’impôt foncier pendant la bulle immobilière, la propriétaire décida de regrouper les parcelles autour de cette route pour créer un nouveau plan urbain cohérent et unifié en confiant sa conception à Tadao Ando. Sur une distance d’environ 500m, le long de cette rue Matsubara (松原通り), fut construit une série de bâtiments, réalisés comme un ensemble entre 2004 et 2012. On y trouve un immeuble résidentiel, un bâtiment commercial et de bureaux, un ensemble culturel et social, un musée, entre autres. Le musée nommé Tokyo Art Museum (東京アートミュージアム) était fermé à mon passage et je n’ai malheureusement pas pu le visiter. L’ensemble des bâtiments alignés le long de cette rue sont tout à fait emblématiques du style Ando. On y retrouve bien entendu le béton brut massif et impeccable, la présence de colonnes étroites sur deux étages côté rue, les vastes façades vitrées teintées ne révélant que très peu l’activité intérieure. L’ensemble rectiligne avec des parties angulaires est parfaitement exécuté, conceptuellement très satisfaisant pour ceux comme moi qui aiment le brutalisme en architecture, mais n’est est pas moins rigide et uniforme. Cet ensemble reste même fermé sur la rue.

Le contraste avec l’urbanisme ouvert des deux bâtiments conçus par l’architecte Masataka Nakaji (中地正隆) placés dans la continuité est même assez frappante. Je montre ces deux bâtiments, le Sengawa Avenue South Patio (仙川アヴェニュー南プラザ) et le North Plaza (北プラザ), sur les trois dernières photographies du billet. Ils datent de 1988 et sont donc bien antérieurs à l’ensemble de Tadao Ando. Ces bâtiments contiennent des galeries, boutiques et un auditorium. L’effet d’ouverture sur la rue est grandement dû à sa structure apparente de poutres de béton. Suivant l’angle de prise de vue, on a l’impression d’un enchevêtrement de colonnes de béton. Pour revenir à l’ensemble architectural de Tadao Ando, car j’y reviens à pieds avant de prendre la route du retour, j’aime avant tout les obliques, celle verticale en figure de proue du centre culturel et social (せんがわ劇場・ふれあいの家・仙川保育園) sur la première photographie. On appréciera également la légère rotation horizontale du troisième étage du bâtiment que l’on devine sur la deuxième photographie et l’encoche oblique du musée d’art sur la troisième photographie. On retrouve ici la géométrie et le minimalisme des formes, mais il manque l’élément naturel qui caractérise souvent l’architecture de Tadao Ando.