誰にもその場所を知られず

Il y a quelque chose de ludique, comme un jeu pour enfants en forme de toboggan, dans la maison Oyagi House conçue par Ryue Nishizawa. Je passe régulièrement la voir lorsque je marche dans le quartier de Shirogane, mais je n’ai jamais vu personne glisser doucement sur la passerelle courbe donnant accès au toit. Je n’ai jamais vu personne non plus utiliser le petit avion jaune à l’arrêt sur le tarmac du jardin pour enfants Raijin Yama de Shirogane. Il a l’air pourtant tout à fait disposé à partir vers d’autres horizons. Je m’excuse d’un mouvement de tête discret en passant à côté, pour signifier que je n’aurai malheureusement pas le temps de l’utiliser aujourd’hui, car d’autres urgences m’attendent. Je le sens pourtant me regarder du coin de l’œil. Je presse le pas, tout en culpabilisant de le délaisser. Les jardins publics, nombreux à Tokyo, sont des petits refuges de nature, des poches d’air entre deux mondes. Ils ne sont pas toujours agréables, mais ont pour principal intérêt d’offrir un lieu d’évasion à ceux qui en ont besoin, comme une sorte de sas de décompression.

Je suis saisi par la beauté introspective et éthérée du single Air Pocket (エアーポケット) de Miki Nakatani (中谷美紀). Ce morceau, sorti en mai 2001, est comme toujours composé par Ryuichi Sakamoto (坂本龍一). Il y apporte une superbe composition au piano et des arrangements électroniques à la fois raffinés et légèrement expérimentaux, sur lesquels se posent les paroles et la voix lente et délicate de Miki Nakatani. Elle ne force pas son chant, ce qui confère au morceau une sensibilité sincère et fragile, à laquelle on s’attache volontiers. On y évoque un moment suspendu, en dehors du temps, flottant entre deux mondes, celui de la réalité et celui de l’imagination. J’aime beaucoup ces petits instants de contemplation, à la fois aériens et intimes.

Je reviens en fait vers la musique de Miki Nakatani car je me suis aperçu que NTS Radio avait présenté une sélection de ses morceaux dans une émission In Focus qui lui est consacrée. Miki Nakatani n’a sorti que trois albums studio, un album de remix et autant d’albums best-of. L’émission de NTS pioche donc dans une discographie assez courte. Certains morceaux proviennent de l’excellent album Shiseikatsu (私生活), sorti en 1999, dont j’ai déjà parlé, mais quelques autres proviennent de son premier album studio Shokumotsu Rensa (食物連鎖), sorti en 1996. On y trouve notamment le single génialement pop Mind Circus ainsi que les morceaux Sorriso Escuro et 汚れた脚 (The Silence of Innocence). Il y a quelque chose de particulièrement plaisant dans la lenteur de ce dernier morceau, malgré des percussions très marquées. Le morceau se termine sur des sons de guitare qui me rappellent le jeu d’Eric Clapton. Je me suis dit que c’était possiblement lui, car Ryuichi Sakamoto doit avoir le bras long. Il s’agit en fait du guitariste Yoshiyuki Sahashi (佐橋佳幸), le mari de l’actrice et chanteuse Takako Matsu. Yoshiyuki Sahashi revendique d’ailleurs Eric Clapton comme influence. Tous les morceaux ne sont pas aussi remarquables que ceux de l’album Shiseikatsu, mais les trois sélectionnés par NTS sont excellents. J’aime aussi beaucoup les morceaux Where The River Flows, l’étrange TATOO et Lunar Fever, avec son atmosphère pop que je trouve assez typique des années 1990. Il y a en fait beaucoup de très bons morceaux sur cet album, même si ceux signés par Yasuharu Konishi (小西康陽) de Pizzicato Five et Taeko Ōnuki (大貫妙子) sont certainement ceux que j’apprécie le moins. La très belle photographie de Miki Nakatani devant un rideau rouge a été prise par le photographe Kazunali Tajima (田島一成), que j’ai déjà évoqué pour une photographie nuageuse très intéressante sur la couverture de l’album-compilation Merkmal de Salyu.

Pour revenir à la playlist de NTS, elle contient, à ma grande surprise, un remix par DJ Krush d’un morceau intitulé 天国より野蛮 (Wilder Than Heaven). La combinaison de DJ Krush et de Miki Nakatani peut paraître étonnante au premier abord, mais le morceau est sublime, dans une ambiance hip-hop typique de Krush. Il est extrait de l’album de remixes Vague, sorti en novembre 1997. Autre surprise de Vague, on y entend un remix du français DJ Cam (de son vrai nom Laurent Daumail) sur un morceau intitulé Aromascape (DJ Cam Rainforest Mix). Ce n’est malheureusement pas mon morceau préféré, car sur ce long titre de neuf minutes, on attend tout du long la voix de Miki Nakatani qui n’arrive finalement pas. Cela m’a néanmoins fait plaisir de retrouver DJ Cam, que j’avais découvert il y a longtemps sur une des compilations CD offertes avec certains numéros des Inrockuptibles dans les années 1990. Ce n’est d’ailleurs pas si étonnant de le retrouver sur cette compilation, puisqu’il avait déjà participé à l’album collectif Code 4109 de DJ Krush sur l’excellent titre No Competition. Revenons encore à la playlist de NTS, qui contient un autre remix intéressant du morceau Superstar par la musicienne électronique britannique Andrea Parker. Les trois morceaux remixés cités ci-dessus proviennent initialement de l’album Cure, sorti en septembre 1997, tout comme le morceau Suna no Kajitsu (砂の果実) qui conclut la playlist. Il existe une version anglaise de ce morceau, intitulée The Other Side of Love, interprétée par Miu Sakamoto (坂本美雨) sous le nom Sister M, avec Yoshiyuki Sahashi à la guitare. Je préfère cette version anglaise, car je garde en tête le moment précis où je l’ai entendu pour la première fois, en voiture, sur une radio locale de la préfecture de Yamagata. Ryuichi Sakamoto s’était éteint quelques jours plus tôt, et les radios passaient ponctuellement des morceaux que je ne connaissais pas, comme celui-ci.

Je pense que j’aime l’approche détachée, et donc forcément cool, que Miki Nakatani a envers les morceaux qu’elle chante. Bien qu’elle ait démarré sa carrière au tout début des années 1990 dans un groupe d’idoles pop appelé Sakurakko Club (桜っ子クラブ), elle s’est principalement tournée vers une carrière d’actrice au cinéma et à la télévision. Elle a a rencontré par hasard Ryuichi Sakamoto, dont elle était déjà une grande admiratrice. Séduite par leur affinité artistique et l’esprit novateur de Ryuichi Sakamoto, elle signe sur son label Güt et chante avec lui pour la première fois sur le morceau en duo Aishiteru, Aishitenai (愛してる、愛してな) en 1995. Leur collaboration a été comparée par certains critiques musicales à celle de Gainsbourg et Birkin. J’imagine que le titre du morceau Aishiteru, Aishitenai faisait écho à la chanson « Je t’aime… moi non plus », écrite et composée par Serge Gainsbourg et chantée avec Jane Birkin dans sa version la plus célèbre sortie en 1969. La collaboration avec Ryuichi Sakamoto lui a permit de s’éloigner de son image d’idole. Elle avouera plus tard: « Je n’étais pas une très bonne chanteuse, j’ai fait des disques pour travailler avec Ryuichi Sakamoto ».

Restons en bonne compagnie musicale sur la radio NTS, dans un tout autre genre. Je l’ai souvent écrit, les épisodes de l’émission Liquid Mirror m’attirent à chaque fois, mais certains d’entre eux me passionnent de bout en bout. L’épisode sorti le 18 août 2025 est de ceux-là, au point que je ne me lasse pas de l’écouter depuis sa diffusion. L’épisode est plutôt axé indie rock et dream pop, ce qui m’attire particulièrement, surtout quand les morceaux qui s’enchaînent sont tous aussi bons les uns que les autres, à commencer par celui intitulé Negative Fantasy par Rip Swirl & Untitled (Halo), suivi de Gilded Shadow d’Olive Kimoto. C’est le premier morceau que je découvre d’elle, et sa musique correspond tout à fait à l’esprit de son émission. C’est peut-être même le titre que je préfère de la playlist. Sur Negative Fantasy, j’aime la manière répétitive par laquelle sont chantées les paroles “just like you” car elles me font entendre quelque chose d’autre sans que j’arrive à complètement décerner si c’est intentionnel ou pas. Je me souviens m’être posé des questions similaires en écoutant le long morceau Love Cry de Four Tet où la répétition obsessionnelle des “Love cry” et ”Love Me” me faisait également entendre autre chose à un moment précis.

Sur la playlist de l’émission Liquid Mirror, suivent ensuite Doom Bikini de James K et Into the Doldrums de Now Always Fades, qui poursuivent brillamment dans cette même ambiance musicale très inspirée aux contours flous. Je ne citerai pas tous les morceaux, mais je suis, en cours de route, particulièrement impressionné par Corners de LEYA & Chanel Beads, et la voix en complainte de Shane Lavers. On pourrait écouter tous ces morceaux indépendamment de la playlist NTS, mais ils fonctionnent particulièrement bien lorsqu’ils s’enchaînent dans une longue plage musicale qui ne nous laisse ni l’envie ni le temps de décrocher. Créer un bon mix est tout un art, et je trouve qu’Olive Kimoto en construit souvent d’excellents.

4 commentaires

  1. Je découvre votre blog Frédéric, quel pied !

    J’avais découvert Miki Nakatani par hasard en « diggant » des sons triphop des années 90. C’est en écoutant son focus NTS que j’ai pu réalisé que comme de nombreux artistes japonais de cette décennie, on avait à faire à une discographie ultra éclectique, bien que réduite.

    Merci pour le partage de l’episode NTS Liquid Mirror du 18 août. Je me permets de vous conseiller l’écoute de deux autres artistes des années 90, que vous devez certainement connaître, qui m’ont aussi impressionné par la richesse de leurs productions et leurs capacités de travailler des genres parfois très distincts.

    Poison Girlfriend (dreampop, pop, house, triphop) avec notamment le Focus NTS dédié:
    https://www.nts.live/shows/in-focus/episodes/poison-girlfriend-9th-september-2022

    Dream Dolphin (downtempo, trance, ambient, techno) avec la super compilation du label Music From Memory sortie en 2023:
    https://music-from-memory.bandcamp.com/album/gaia-selected-ambient-downtempo-works-1996-2003

    ps: Les covers des albums de dream dolphin valent le détour avec cette vibe inégalable des années 90.

    1. Bonjour et merci beaucoup pour ton message!

      Je connais en effet Poison Girl Friend mais je n’ai écouté que son album le plus connu Melting Moment. J’en avais parlé assez longuement sur un billet de ce blog car cette musique m’avait vraiment fasciné. Noriko Sekiguchi avait d’ailleurs lu ce billet qu’elle disait l’avait émue. Je ne connaissais par contre pas cette autre Noriko de Dream Dolphin. C’est une excellente découverte que tu me fais faire là. Je suis en train d’écouter la compilation Gaia que tu mentionnes ci-dessus et c’est vraiment très inspiré, ça me plait beaucoup notamment la manière par laquelle elle ajoute sa voix parlée au dessus de sa musique à tendance ambient. Cette compilation demande plusieurs écoutes. Je vois qu’elle a choisi son nom d’artiste car elle aime les dauphins et qu’elle a été inspirée entre autres par Le Grand Bleu. La coïncidence amusante est que je repensais justement au Grand Bleu hier soir en me disant qu’il faudrait que je revois la version longue, celle qui disait en sous-titre « n’y allez pas, ça dure trois heures ».

      Je n’ai pas encore écouté mais je vois que les deux Noriko sont également présentes sur une autre compilation, du même label Music From Memory, intitulée Heisei no Oto: Japanese Left-field Pop from the CD age. Tu m’ouvres là une nouvelle porte, merci beaucoup ! J’espère que tu pourras trouver des belles choses sur les billets de mon blog, car je parles beaucoup de musiques japonaises, avec une approche qui je l’espère reste également éclectique. Si tu as d’autres recommandations, je suis tout à fait preneur!

      Tiens en écoutant la compilation Heisei no Oto, j’ai la surprise d’écouter un morceau de Keisuke Sakurai intitulé Harai qui était également présent sous le nom Cease My Love Fever sur une compilation française de 1996 intitulée Ici Tokyo, que j’avais acheté à l’époque. La sélection est très éclectique là encore qui avait quelques perles comme le morceau Angkor Wat de Haruomi Hosono, Flower Crown de Goddess in the Morning ou Oriental Woman Chant de Tokyo Cult House.

      1. Merci pour ta réponse,

        J’ai eu le malheur de louper Noriko Sekiguchi en concert à Paris en septembre. J’espère qu’elle reviendra rapidement jouer en France !

        Sinon ravi d’avoir pu ouvrir de nouvelles ramifications musicales et merci pour les recommandations, je vais m’empresser d’aller écouter ça.

        ps: Je ne peux que te conseiller l’excellent blog https://www.fondsound.com/tag/japan/.

        1. Salut, ça fait plaisir de voir que Poison Girl Friend voit un regain de reconnaissance ces dernières années. Je me demande si l’émission de NTS In Focus que tu mentionnais si dessus était un des déclencheurs. Je suis sûr qu’elle repassera en Europe et à Paris.

          Merci pour ce nouveau lien. C’est un vrai ‘rabbit hole’ ! J’ai parcouru les nombreuses pages et je ne reconnais pas beaucoup de noms d’artistes. Je vois que la musique couverte est plutôt des années 1980-90, ce qui me convient bien. En fait, je suis tout à fait satisfait d’y voir figurer le mini-album Soil de SYOKO (ex-G‐Schmitt), que je viens de réécouter à l’occasion et qui est superbement étrange sur une composition musicale de Joe Hisaishi (à des années lumières des musiques Ghibli). Je suis également content d’y trouver le mini-album Inner Suggestions de Tsugutoshi Goto (後藤次利) dont je n’avais que quelques titres et dont je cherchais le reste depuis longtemps. Je vais me diriger vers le Music for Silent Movies de Kōji Ueno (上野耕路) (la moitié du groupe Guernica avec Jun Togawa) car je revoyais justement son nom dans mes découvertes récentes du label YEN Records. Merci encore!

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