un interlude bleu

Ce n’est pas particulièrement aisé de reconnaître les lieux où ont été prises les photographies ci-dessus, d’autant plus qu’elles proviennent de trois endroits bien différents. La première photographie a été prise dans un coin de Kanagawa où se trouve un large élevage de poules pondeuses dans lequel on peut acheter des œufs et même déjeuner d’un repas à base d’oeuf bien sûr. Cette même journée, nous étions retournés une troisième fois au sanctuaire Samukawa pour aller voir les jardins que nous n’avions pas pu voir la dernière fois et que je montrerais très certainement dans un prochain billet. Le torii ombragé et le ciel qui va avec proviennent de cet endroit. Nous revenons ensuite vers Tokyo à Toranomon Hills pour les deux dernières photographies prises en contre-plongée.

Je n’ai pas écrit depuis longtemps, non pas parce que l’envie me manquait, mais plutôt parce qu’une grippe a eu la charmante idée de me tomber dessus dès le premier jour de mes vacances d’hiver. C’est d’autant plus malvenu pendant cette période de Noël. Ce n’est en fait pas la première fois que je tombe malade pendant mes congés comme si baisser la garde après une année professionnelle dense laissait le champ libre aux rhumes et grippes. J’ai donc beaucoup dormi ces derniers jours sans envie d’écrire mais en regardant quand même quelques films. C’était le maximum que mes forces m’autorisaient. Parmi les films que j’ai pu voir, je veux retenir les trois ci-dessous, vus sur Netflix ou ailleurs. Avant de lire les textes qui suivent, je laisserais le soin aux visiteurs d’essayer de deviner de quels films il s’agit à partir des trois photographies ci-dessous.

Le premier film est de saison car il s’intitule Watashi wo Ski ni Tsuretette (私をスキーに連れてって), qu’on traduit en Emmènes-moi skier. Il s’agit d’un film réalisé par Yasuo Baba (馬場康夫) sorti en Novembre 1987. Comme on peut s’y attendre, il s’agit d’une histoire d’amour sur les pistes de ski, avec bien sûr des rebondissements. On nous raconte l’histoire de Fumio Yano interprété par Hiroshi Mikami (三上博史), un jeune employé d’une grande société de commerce passionné de ski, en particulier sa rencontre imprévue avec Yū Ikegami, interprétée par Tomoyo Harada (原田知世) sur une piste de ski. La photographie iconique ci-dessus de Tomoyo Harada correspond au moment où elle imite le bruit et le geste d’un tir de pistolet (« Bang ») pour faire tomber Yano de ses skis alors que c’est un prodige de la glisse. Cette première rencontre n’est pourtant pas décisive dans leur amour mutuel et il faudra quelques coups de pouces de leurs amis respectifs pour les réunir. Le groupe d’amis entourant Yano se compose de skieurs et skieuses, amis d’enfance, tous excellents en ski, par rapport à Yū qui est plutôt débutante. Le film nous montre de nombreuses scènes de poudreuse et est même considéré comme le déclencheur du boom du ski des années 1980 au Japon, popularisant les séjours à la montagne comme activité romantique et loisir tendance. Les musiques exclusivement de Yumi Matsutoya, notamment l’incontournable classique Lover is Santa Claus, ont certainement aussi beaucoup joué dans le succès du film. La photographie de Tomoyo Harada me rappelle immédiatement aux campagnes publicitaires de JR EAST, JR SKISKI, qui jouent à chaque fois sur cette ambiance des premiers émois sur les pistes de ski. La campagne JR SKISKI démarrée en 1991 dans le but de promouvoir les voyages en train, notamment en Shinkansen, vers les stations de ski en hiver, n’a pas été créée en lien direct avec le film mais son influence est certaine. En 2017, JR EAST avait d’ailleurs fait une collaboration spéciale entre JR SKISKI et le film pour célébrer à la fois les trente ans du film et de la création de la compagnie.

Le deuxième film que je voulais mentionner est Mystery Train de Jim Jarmusch sorti en 1989, que j’ai vu pour la première fois alors que c’est un grand classique et un film important de Jarmusch que je voulais voir depuis longtemps. La photographie également iconique ci-dessus tirée du film m’avait pourtant beaucoup intrigué, mais allez savoir pour quelle raison il m’a fallu attendre aussi longtemps pour voir le film. Il se déroule à Memphis dans le Tennessee, ville mythique de la musique américaine et d’Elvis Presley qui est un des thèmes fil rouge du film composé de trois histoires distinctes, mais situées en grande partie dans une même unité de lieu (un hôtel délabré près des voies ferrées) et de temps (pendant une même nuit). Le premier segment intitulé Far from Yokohama suit deux japonais, Mitsuko jouée par Yūki Kudō (工藤夕貴) et Jun joué par Masatoshi Nagase (永瀬正敏), passionnés de rock américain, et ayant fait le voyage jusqu’à Memphis comme s’ils étaient venus visiter un lieu sacré. La plupart des scènes sont délicieuses notamment dans le regard étranger plein d’admiration qu’ils ont sur une ville qui n’est pas vraiment montrée sous son meilleur jour par Jim Jarmusch. Mais rien ne viendrait gâcher cette idéalisation américaine. L’histoire suivante s’intitulant Ghost nous présente l’italienne Luisa faisant connaissance par la force des choses avec une compagne de chambrée particulièrement bavarde. Le fantôme du titre est celui d’Elvis qui hante tout le film. Le film se termine sur une histoire intitulée Lost in Space suivant trois marginaux impliqués dans un petit braquage raté, dont un anglais paumée ressemblant beaucoup à Elvis. Il est interprété par Joe Strummer, chanteur et guitariste de The Clash et ami proche de Jim Jarmusch. Cette séquence qui fait également intervenir Steve Buscemi est plus burlesque et désabusée, mais garde avec les autres histoires cette même qualité minimaliste et d’humour décalé diffus, rythmée par le train reliant toutes ces histoires. Le film est également relié par la présence remarquable du gérant de l’hôtel tout de rouge vêtu et de son groom. Le gérant est joué par le compositeur et interprète américain de rhythm and blues Screamin’ Jay Hawkins. Bon ce film me donne clairement envie de me replonger dans certains films indépendants américains comme les cultes Fargo (1996) ou The Big Lebowski (1998) des frères Coen. J’ai d’ailleurs ce dernier en DVD dans un format en boîte de CD qui ne se fait plus depuis très longtemps, acheté à Tokyo lors de mes premières années. J’ai bien dû voir ce film plus d’une dizaine de fois à l’époque car il était culte d’entrée de jeu.

Le troisième film de ma petite série cinéma s’intitule Go, sorti en 2001, réalisé par Isao Yukisada (行定勲) et adapté du roman du même nom de Kazuki Kaneshiro (金城一紀). Le film est un drame romantique traitant des questions d’identité et des préjugés qui les accompagnent. Il raconte l’histoire de Sugihara, interprété par Yōsuke Kubozuka (窪塚洋介), un adolescent zainichi (d’origine coréenne mais né et élevé au Japon) qui quitte l’école coréenne pour s’inscrire dans un lycée japonais. Là, il se heurte au racisme quotidien et aux difficultés d’identité, ce qui le fait s’endurcir jusqu’à ce qu’il tombe amoureux d’une fille japonaise, Sakurai, interprétée par Kō Shibasaki (柴咲コウ), dont il lui cache d’abord ses origines. Cette rencontre finit par le confronter aux préjugés de la société. Du film, j’aime beaucoup les relations entre les personnages, notamment entre Sugihara et son père dont la violence apparaît souvent absurde, et celle de Sugihara avec Sakurai, qui est un personnage tout à fait unique. Le film a reçu de nombreux prix, notamment au Japan Academy Prize (日本アカデミー賞) de 2002, mais je ne le connaissais. Du réalisateur Isao Yukisada, j’avais par contre vu le film River’s Edge (リバーズ・エッジ) de 2018, dont j’avais déjà parlé sur ces pages. Je suis tombé sur le film Go un peu par hasard en recherchant sur Netflix un film où jouait Kō Shibasaki. En scrutant rapidement sa filmographie, il s’agit du cinquième film dans lequel elle a joué et elle a même été primée pour ce rôle. Le deuxième rôle de sa carrière cinématographique était le fameux Battle Royale du réalisateur Kinji Fukasaku (深作欣二) sorti en 2000.

En cette fin d’année, je reviens une nouvelle fois vers la musique de Faye Wong (王菲) car j’ai l’envie simple de réécouter sa voix sublime. J’ai sur mon iPod (un iPhone sans réseau cellulaire utilisé uniquement pour la musique) une playlist d’une cinquantaine de morceaux de Faye que j’aime réécouter régulièrement. Il y a quelque chose qui me touche profondément dans son chant et sa musique, mais seulement dans ses morceaux personnels. La grande majorité des albums de Faye Wong que j’ai écouté pour le moment peuvent être divisé en deux parties très distinctes, une partie personnelle introspective et atmosphérique parfois expérimentale, et une autre beaucoup plus mélodramatique faite de mélodies orientées vers la diffusion radiophonique. Cette deuxième approche est imposée par l’industrie pop hongkongaise qui veut des hits accessibles et immédiats, mais un peu mièvres à mon avis. L’autre approche, celle que j’affectionne et que j’écoute exclusivement, est plus radicale et correspond à la zone de liberté que Faye Wong a souhaité conserver tout le long de sa carrière. L’album Fable (寓言), sorti en 2001, que j’écoute en ce moment suit cette même logique avec des morceaux atmosphériques et même cinématographiques très incarnés, les cinq premiers morceaux et le neuvième, puis le reste qui est pour moi tout à fait oubliable. Je me dis toujours que c’est dommage qu’elle n’ait pas uniquement publié des albums dans son style personnel mais j’imagine assez bien la puissance de l’industrie musicale hongkongaise la poussant vers une direction commerciale comme condition à une nouvelle sortie d’album. Elle a de toute façon sorti tellement d’albums qu’il y a beaucoup de pépites à découvrir dans sa discographie. Les cinq premiers de l’album Fable, The Cambrian Period (寒武紀), New Tenant (新房客), Chanel (香奈爾), Ashura (阿修羅) et Flower on the Other Shore (彼岸花), sont ce genre de pépites, très orchestrées. Le chant de Faye Wong y est plus mesuré, plein de nuances. De cet album, je connaissais en fait déjà celui intitulé Chanel et sa version japonaise également présente à la toute fin de l’album. Je préfère tout de même la version en mandarin de ce morceau vraiment superbe. Les cinq premiers titres de l’album forment un cycle et abordent certains aspects du bouddhisme. Le troisième morceau prend par exemple le titre Ashura (阿修羅), faisant référence aux demi-dieux du bouddhisme caractérisés par la jalousie, l’orgueil, la colère et l’esprit de rivalité et de combat. J’ai déjà mentionné Ashura dans plusieurs billets, pour son utilisation dans d’autres musiques que j’aime, et il deviendrait même presque un des nombreux fils rouges de ce blog. Les cinq premiers morceaux de Fable ont été composés par Faye Wong elle-même et produit par Zhang Yadong qui a déjà travaillé sur plusieurs de ses albums, notamment son plus personnel et expérimental Fuzao (浮躁). Sur Fuzao, la production était en fait partagé entre Zhang Yadong et Dou Wei, le mari de Faye Wong. Sur l’album, j’aime également beaucoup la dramaturgie et la densité du neuvième morceau Farewell Firefly (再見螢火蟲). Ces quelques morceaux nous entraînent vers des scènes de films dont l’atmosphère serait pleine de mystères. Pour compléter mon écoute de la musique de Faye Wong, je pioche deux très bons morceaux de son album chanté en cantonais Be Perfunctory (敷衍) sorti en 2015: le premier morceau reprenant le titre de l’album Be Perfunctory (敷衍) et le troisième To be terrified (心驚膽戰). Les ambiances y sont plus minimalistes, moins orchestrales, un peu plus dans l’esprit de ses plus anciens albums orientés rock, mais avec cette fois quelques touches électroniques.

Pour rester encore un peu dans la musique d’Asie, je découvre tout à fait par hasard le groupe rock indépendant taïwanais Lily Chou-Chou Lied (莉莉周她說). Il s’agit d’un trio originaire de Taipei formé en 2016. Ce groupe m’a tout d’abord intrigué car il réutilise le nom de la chanteuse du film All about Lily Chou-chou (リリイ・シュシュのすべて) de Shunji Iwai, en y ajoutant le mot Lied qui est une référence à un mot allemand signifiant chant intime et introspectif. Il est clair que le film a une influence certaine en Asie. Je mentionnais déjà d’ailleurs que Faye Wong avait été l’inspiration originale de Shunji Iwai pour le personage éthéré de Lily Chou-Chou. Je n’étais pas vraiment surpris en voyant la chanteuse chinoise de Shanghai Li Zelong (李泽珑) faire une courte reprise de Salyu sur le morceau Tobenai Tsubasa (飛べない翼) habillée comme Shiori Tsuda (jouée par Aoi Yū dans le film) au milieu des champs ressemblant à ceux d’Ashikaga à Tochigi. Du groupe Lily Chou-Chou Lied, j’écoute trois morceaux que j’aime beaucoup Awake (醒) et Dear You (愛人) de leur premier et unique album The Foreteller (大預言家) sorti en 2022 et le single Tempest (暴風) sorti en Septembre 2025. L’intensité émotionnelle de chaque morceau est très dense et j’aime particulièrement le fait que chaque morceau est interprété à deux voix, masculine et féminine. C’est une très belle découverte de fin d’année à approfondir un peu plus tard.

3 commentaires

  1. Tu me donnes envie de revoir les films de Jim Jarmush, ça fait tellement longtemps !
    Et à Hong Kong, j’ai acheté des cd de Faye Wong et d’Anita Mui (des best of, alors que je suis plutôt anti best of, mais je n’ai pas trop réfléchi dans le magasin…).

  2. Salut, oui! je me suis justement lancé dans une série Jarmusch avec les films disponibles dur NetFlix en continuant avec Night on Earth. Je ne connais pas Anita Mui, mais je note dans ma continuation Cantopop!

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