un été sur la péninsule d’Izu (2)

Pour notre deuxième journée de ces petites vacances d’été, nous entrons sur la péninsule d’Izu en suivant la route 135 longeant la côte en direction de Kawazu (河津). Cette route sinueuse passant au plus près de l’océan est superbe, montant parfois dans les hauteurs montagneuses et redescendant vers les ports. J’avais gardé un excellent souvenir de cette itinéraire déjà emprunté il y a dix-neuf ans et je le redécouvre avec plaisir. Il nous faut environ deux heures trente de route. En cours de route au niveau d’Itō, nous sommes attirés par les couleurs vives de la station routière Itō Marine Town (伊東マリンタウン) et nous nous y arrêtons quelques instants. Il s’agit d’un port de plaisance sans plage ou du moins celle-ci est encombrée par une multitude de tétrapodes en béton, protégeant les côtes mais gâchant le paysage. Ces objets de béton peuvent, ceci étant dit, être parfois assez photogéniques. Le temps est assez couvert mais il ne pleut pas. On constate avec plaisir qu’il fait environ trois ou quatre degrés de moins qu’à Tokyo. L’air marin nous rafraîchit un peu. Sur les hauteurs du centre d’Izu, il fait environ 25 degrés. Nous le constaterons le lendemain.

Nous déjeunerons un peu plus loin en dehors de la ville d’Itō, dans le café-lounge d’un ancien hôtel classique, le Kawana Hotel établi depuis 1936. Il a été construit par le groupe Prince Hotels et conçu par le fameux architecte Togo Murano (村野藤吾) dans un style occidental et une atmosphère rappelant les villas méditerranéennes. Le lieu a été à l’époque pensé pour attirer une clientèle aisée japonaise et internationale, avec un hébergement de luxe et des terrains de golf. La personnalité la plus célèbre ayant séjourné au Kawana Hotel est Marilyn Monroe, pour sa lune de miel avec Joe DiMaggio. La vue sur l’Océan Pacifique depuis le parc est très belle, avec une ambiance de plénitude me rappelant un peu le parc de l’hôtel Nihondaira (日本平ホテル), également dans la préfecture de Shizuoka mais sans la vue sur le Mont Fuji. J’aime l’ambiance d’une autre époque de l’hôtel, notamment autour de la grande cheminée du salon témoignant d’une ancienne richesse un peu passée. Une pianiste est installée dans un coin de la grande pièce. On s’assoit pour l’écouter jouer le morceau en cours puis l’applaudissons à la fin. Alors que nous partons pour rejoindre une nouvelle fois le parc de l’hôtel, elle entame le morceau Merry Christmas, Mr. Lawrence (戦場のメリークリスマス) composé par Ryūichi Sakamoto en 1983. Je rebrousse alors chemin pour l’écouter un peu plus en m’aventurant au deuxième étage ouvert sur le rez-de-chaussée où se trouve la pianiste. Ses notes gagnent chaque recoins du grand hall de l’hôtel. Une fois la partition terminée, cette musique me suit encore pendant quelques temps. Nous reprenons les routes de mer et de montagne peu après cette intervention musicale, jusqu’à notre ryokan de Kawazu. Pour m’imprégner de l’ambiance d’Izu avant ce voyage, j’avais relu la Danseuse d’Izu (伊豆の踊り子) de Yasunari Kawabata (川端康成). Cette nouvelle publiée en 1926 a été inspirée par les voyages que Kawabata fit dans la péninsule d’Izu lorsqu’il était étudiant à l’Université impériale de Tokyo. Une partie de l’histoire se déroulent à Yugano (湯ヶ野), proche du ryokan où nous avons passé la nuit.

Hiroshi Naito in 渋谷

Notre première glace pilée de l’été déjà bien avancé était celle de la pâtisserie Toraya d’Akasaka, située juste en face la branche de Tokyo du sanctuaire Toyokawa Inari que nous avons déjà visité de nombreuses fois. Ce n’est pas non plus la première fois que nous goûtons les pâtisseries japonaises et la glace pilée au matcha de Toraya. Il fallait attendre une bonne heure car l’endroit est réputé. Nous allons donc faire un tour dans le sanctuaire en face puis retournons vers la pâtisserie pour profiter des étages de ce magnifique bâtiment conçu par l’architecte Hiroshi Naito (内藤廣). Un livre rétrospective de ses créations architecturales est même posé sur une des tables du premier étage parmi les gâteaux japonais. Le feuilleter me rappelle l’exposition en cours à Shibuya. Il s’agit en fait du livre de cette exposition. Au sous-sol du bâtiment, se trouve une petite salle d’exposition souvent consacrée à l’histoire de Toraya ou des wagashi. Cette fois-ci, on y présentait la branche parisienne de Toraya située sur la rue Saint-Florentin dans le 1er arrondissement, entre la Madeleine et le Jardin des Tuileries. Pour la maison mère de Tokyo, Hiroshi Naito a conçu un bâtiment remarquable tout en rondeur, finesse et élégance comme les wagashi qu’il abrite. Nous connaissions la pâtisserie dans son ancien immeuble qui était sombre et exiguë. Le salon de thé est maintenant très lumineux et l’espace entièrement boisé apporte un confort qui nous donne envie d’y revenir pour des occasions particulières.

Je ne tarde pas à visiter la grande exposition de l’architecte Hiroshi Naito, qui se déroule dans le hall du Shibuya Stream près de la gare du 25 Juillet au 27 Août 2025. Cette exposition a déjà été présentée en 2023 au musée d’art de Shimane, mais elle est ici enrichie d’une partie sur le réaménagement autour de la gare de Shibuya en cours depuis 2006. Hiroshi Naito est le président de la “commission de design” supervisant ce gigantesque projet. Ce projet m’intéresse depuis longtemps car, pendant que le centre de Shibuya change en profondeur, la gare, elle, ne s’arrête pas de fonctionner. La présentation de cette exposition est assez originale car elle se base sur un dialogue intérieur entre deux démons, un rouge et un bleu, ayant des avis divergents. L’un étant passionné et affirmé, tandis que l’autre est plus réservé. Cette exposition est axée sur une présentation de projets emblématiques de l’architecte, qu’ils soient construits (Built) ou non (Unbuilt), à travers maquettes et photographies. Il s’agit d’une rétrospective démarrant par ses premiers projets jusqu’à des œuvres architecturales iconiques comme le Makino Museum of Plants à Kochi, le Centre artistique et culturel de Shimane, la boutique Toraya d’Akasaka dont je parlais plus haut ou le superbe Kioi Seidō que j’avais visité il y a quelques années. On nous montre également quelques projets à venir comme l’impressionnant nouveau bâtiment et auditorium de l’Université des Beaux-Arts de Tama, qui est prévu pour 2026. L’exposition se déroule sur trois étages, évoquant d’abord ses œuvres majeures puis les plus récentes et ses projets non réalisés. Le troisième étage est entièrement dédié à une mise en parallèle entre le musée Grand Toit du Shimane Arts Centre et le réaménagement de Shibuya a travers d’immenses maquettes et des vidéos. La reconstitution du futur Shibuya est impressionnante par sa taille. On se perd dans les rues modélisées en carton blanc pour essayer de comprendre les nouvelles interactions entre les buildings près du grand croisement de Shibuya. On apprend que le dessus de la structure couvrant le quai de la ligne de métro de Ginza deviendra piétonne et reliera le building Hikarie (un des premiers construits) jusqu’au niveau de la place d’Hachiko. Ce long passage sera en plein air et permettra un joli raccourci. Comme pour l’exposition de Sou Fujimoto que j’ai visité récemment, on entre en immersion dans l’univers créatif d’Hiroshi Naito. Les maquettes souvent très détaillées permettent cette mise en situation. J’aime m’imaginer marcher à l’intérieur de certaines des structures présentées, même dans celles qui n’ont jamais vu le jour. J’aime aussi voir les concepts de jeunesse, ayant une part d’utopie, et je me suis plusieurs fois fait la remarque qu’il est dommage que certains projets n’aient jamais vu le jour. Une des raisons est qu’ils sont parfois un peu trop radicaux, mais c’est ce qui rend aussi un projet intéressant. Le Kioi Seidō, bien construit mais dont les utilisations possibles restent plutôt floues, en est un très bon exemple.

petits moments d’architecture (13)

Continuons encore un peu les petits moments estivaux d’architecture, si vous le voulez bien. La pluie inattendue de ce mois d’Août a l’avantage d’adoucir un peu les températures mais compromet un peu nos plans de sortie pendant le long week-end de mi-mois. Je profite de quelques heures devant moi avant la prochaine averse pour me diriger vers Nishi-Shinbashi. Près de Toranomon, se dresse un immeuble fin de 35 mètres nommé Arakawa Building. Il a été conçu par Nikken Sekkei en 2018, comportant des bureaux et magasins ainsi que la résidence du propriétaire du building. L’ensemble de couleur grise unie donne l’apparence d’un labyrinthe difforme avec des blocs ’deko boko’. Sa particularité est bien entendu l’escalier de secours visible tournant autour de la façade, comme élément principal du design extérieur. L’idée de ce design est de créer un bâtiment plus ouvert sur la ville, par rapport aux façades uniformes des tours qui isolent souvent les étages supérieurs de la rue. Ce building se distingue grâce à ses escaliers extérieurs formant des sortes de balcons permettant aux usagers d’en quelque sorte se reconnecter à l’espace urbain et aux passants d’apercevoir la vie intérieure du bâtiment. Ce concept n’est pas nouveau et j’ai pu constater des créations architecturales assez similaires sur le Sauna Reset Pint de l’architecte Akihisa Hirata à Asakusa ainsi que sur le 12 KANDA conçu par sinato et l’atelier NANJO à Kanda Sudachō. D’une manière un peu différente le petit hôtel Siro conçu par Mount Fuji Architects Studio à Ikebukuro mettait aussi en avant ses escaliers arrondis de métal ouverts sur la rue.

Ginza n’est qu’à une petite trentaine de minutes à pieds. Je décide d’y aller pour aller voir ce qui a changé. Je revois l’immeuble Louis Vuitton aux surfaces bleutées mais changeantes conçues par Jun Aoki. Le nouveau magasin du joaillier Tiffany reprend une façade assez similaire avec des gradients du bleu au blanc. Il s’agit en fait également d’une conception de Jun Aoki. Cette boutique Tiffany est apparemment la plus grande d’Asie et a ouvert ses portes le 11 Juillet 2025. Un peu plus loin, j’avais noté une surface intéressante pour le nouveau magasin Cartier, mais je n’ai pas trouvé de qui était le design. Ginza donne le sentiment que les grandes marques de luxe cherchent à tout prix à se faire remarquer, mais le design très fluide tend au final a une certaine ressemblance.

petits moments d’architecture (12)

Après les deux visites architecturales de l’épisode 11 des petits moments d’architecture, je me dirige l’après-midi de cette même journée vers Shibuya puis Nakano. J’avais repéré une nouvelle construction de Kengo Kuma (隈研吾) à Shibuya Honmachi. Il s’agit du Shibuya Honmachi Community Center (渋谷本町コミュニティセンター) ayant ouvert ses portes en 2025. L’ensemble est bien entendu immédiatement reconnaissable. Le style de Kengo Kuma ne varie pas au point où on viendrait à se demander s’il peut concevoir autre chose. Mais comme toujours, l’ensemble s’élançant le long d’une petite rue résidentielle est d’une grande fluidité, notamment pour ses toitures à lamelles de bois posées à l’oblique dans la continuité des grands vitrages. Le bâtiment tout en longueur possède une élégance certaine que je lierai à sa légèreté apparente. Ce Honmachi Community Center est un centre communautaire polyvalent, servant de lieu de rassemblement pour les résidents locaux. Il offre des espaces pour des activités culturelles, des programmes et ateliers éducatifs, avec pour but de renforcer les interactions sociales. J’entre à l’intérieur puis monte à l’étage, mais il n’y a pas grand chose à y voir. L’architecture que je souhaite voir ensuite ne se trouve qu’à une trentaine de minutes à pieds du Honmachi Community Center. La chaleur de l’après-midi me pousse à prendre le train plutôt que de marcher, ce que j’aurais fait volontiers à une autre période de l’année.

Je descends à la station de Nakano Sakaue, en direction d’une école nommée Jissen Gakuen Junior & Senior High School (実践学園中学高等学校). J’avais vu sur Instagram qu’un centre d’étude directement attaché à cette école avait une forme élancée vers le ciel très interessante. Ce centre d’étude nommé Freedom Learning Manor House (自由学習館) a été conçu par Nobuaki Furuya (古谷誠章) et le Studio NASCA en 2011. Il est situé sur un terrain restreint qui a imposé une conception compacte. On le trouve au milieu d’une zone résidentielle mais il est heureusement accolé à un jardin public très boisé apportant un poumon de verdure bienvenu. Le bâtiment multifonctionnel contient un grand hall qui peut être utilisé de manière flexible pour des activités extra-scolaires, et une somme d’espaces libres où les élèves peuvent faire leurs études. La configuration de la coque extérieure couvrant le bâtiment a été façonnée selon l’environnement, avec des ouvertures placées pour offrir une vue sur le ciel et sur les cimes des arbres du jardin public. Je lis que l’ensemble intérieur a une atmosphère à la fois enveloppante et connectée à la nature. Il s’agit là encore d’un espace qui entend favoriser les interactions et vient contraster avec la rigidité des salles de cours traditionnelles. Je fais le tour du bâtiment en ayant un peu de mal à le prendre en photo dans son intégralité vue l’étroitesse des rues aux bords desquelles il se trouve. Du même Studio NASCA, j’avais déjà montré sur ce blog deux stations routières, celle de Shōnan Tento (道の駅しょうなん てんと) située dans la ville de Kashiwa à Chiba et celle d’Hota, toujours à Chiba, qui a la particularité d’être basée sur une ancienne école primaire. Mon petit parcours de la journée se termine sur ce quatrième bâtiment. Il doit bien faire 35 degrés dehors mais il semble faire beaucoup plus lorsque je marche aux abords de la gare de Shinjuku. Il est temps de rentrer avant l’insolation.

petits moments d’architecture (11)

Je reprends cette série des petits moments d’architecture avec l’épisode 11, et le 12 qui suivra bientôt. Je montre ici des photographies d’architecture remarquable prises pendant une même journée chaude d’été. Voir récemment l’exposition de Sou Fujimoto m’a rappelé ces moments précieux où je me promenais dans le rues de Tokyo avec un objectif unique, celui de trouver aux détours des rues des architectures déjà vues dans des magazines ou sur internet. Mon premier objectif m’amène dans l’arrondissement d’Ōta. Je descends du train de la ligne Keikyu à la station de Kamata et je marche, à l’ombre de préférence, en direction de la station suivante de Zōshiki (雑色). Je cherche dans les petits rues résidentielles un temple nommé Hōsenji (寳泉寺) où se trouve un pavillon d’accueil et une annexe (客殿庫裏) aux formes de béton et de bois intéressantes. Cet ensemble placé juste à côté du temple d’origine a été conçu par Meguro Architecture Laboratory (メグロ建築研究所) en 2015. Une de ses particularités est d’avoir une structure à murs et planchers épais pour l’enveloppe du bâtiment, ce qui permet de créer un espace sans colonnes pour les salles intérieures. Les cloisons intérieures sont composées de panneaux de bois installés sur une ossature légère en acier, permettant de diviser l’espace de manière libre et flexible comme dans les maisons traditionnelles japonaises. Je ne suis malheureusement pas entré à l’intérieur, mais j’ai en tout cas été immédiatement émerveillé par l’épaisseur de béton coupée à l’oblique au niveau des vitrages des étages. La combinaison avec le bois donne une étonnante délicatesse venant adoucir le béton brut.

Je pars ensuite dans un tout autre lieu vers Ueno. Je débarque un peu avant à la station d’Okachimachi (御徒町) pour aller voir un immeuble de béton et de verre perdu dans les rues de ce quartier dense et hétéroclite. Après quelques détours dans le quadrillage du quartier, je vois assez vite la structure très particulière de l’immeuble de bureaux nommé NEWS X 御徒町. Il a été conçu par MMAAA, pour Miki Motohashi Architects And Associates, et vient juste d’ouvrir ses portes. Les architectes ont conçu sur l’emplacement d’un ancien entrepôt et d’un parking ce volume de 40m, dans les limites des exigences réglementaires. La façade de l’immeuble met en valeur la structure en béton armé, avec des poteaux obliques et des poutres visibles couvrant deux niveaux à la fois. En regardant en contre-plongée l’ensemble de cette structure, on apprécie ses proportions élancées et la combinaison entre une matérialité brute certaine et une transparence omniprésente permise par les nombreux vitrages. La géométrie de l’ensemble est vraiment belle, s’affranchissant complètement des classiques formes rectangulaires, et rend cet immeuble immédiatement remarquable comme un repère dans la complexité urbaine des alentours. Ces structures porteuses obliques sont quand même impressionnantes. On leur imagine une certaine fragilité comme celles d’un château de cartes, car on a un peu de mal à appréhender comment ces poutres de béton parviennent à soutenir l’ensemble. Sur ces réflexions, je reprends la route et le train pour le rendre de l’autre côté de la ville du côté de Nakano.

En écrivant ces lignes, j’apprends le décès de François Chaslin le 7 août 2025 à l’âge de 76 ans, victime d’un malaise dans le Finistère. Je suivais assidûment l’émission d’urbanisme et d’architecture Métropolitains qu’il produisait et animait sur France Culture de 1999 à 2012. J’avais commencé à l’écouter en podcast à partir de la fin 2005 jusqu’au dernier numéro le 22 juillet 2012. Je pense que j’écoutais tous les épisodes même si je faisais parfois des séances de rattrapage. J’ai en tout cas appris beaucoup de choses à travers cette émission et j’aimais le ton sans concession de François Chaslin et son érudition. Je me souviens particulièrement de certaines émissions avec l’architecte Claude Parent, et j’avais bien sûr une oreille très attentive lorsqu’il abordait l’architecture japonaise avec notamment deux épisodes les 13 Mai et 27 Mai 2012.