a bustling life between empty spaces

Dans les centres urbains à la nuit tombée, les faisceaux électriques de lumière s’assimilent à des réseaux de neurones interconnectant les êtres de manière indécelable. Ces réseaux se construisent au gré des flux et se font plus denses et complexes dans les zones névralgiques de la ville. Ils sont pourtant fragiles et incertains, se brisant aux moindres passages humains venant interrompre ces flux, puis se recomposant ensuite inlassablement. Et au milieu de ce brassage, se crée une nouvelle vie dense et imprévisible, mais qui se construit progressivement et s’organise pour bientôt devenir indispensable.

Ces réseaux de neurones ici imaginaires me viennent en tête en regardant ces quelques photographies alors que je me dirige vers Setagaya pour une exposition dédiée au mangaka Masamune Shirow (士郎正宗). Je n’ai pas particulièrement l’habitude de me précipiter aux jours d’ouverture de nouvelles expositions mais c’est pourtant ce que j’ai fait pour celle dédiée au mangaka Masamune Shirow au Setagaya Literary Museum. L’exposition intitulée ‘The Exhibition of The World of Shirow Masamune -“The Ghost in the Shell” and The Path of Creation-’ (士郎正宗の世界展〜「攻殻機動隊」と創造の軌跡〜) est une grande rétrospective de son œuvre, en collaboration avec Parco et l’éditeur Kodansha. J’y suis donc allé le Samedi 12 Avril 2025 pour l’ouverture. L’exposition est en cours jusqu’au Dimanche 17 Août 2025 et vaut très clairement la visite pour les amateurs du monde de Masamune Shirow.

Les portes automatiques du musée de Setagaya nous accueillent par un message (やってやろうじゃないの!) du major Motoko Kusanagi (草薙素子), l’héroïne principale de Ghost in the Shell, humaine cybernétique équipée d’un corps entièrement artificiel. Elle nous invite à ne pas jouer aux pleutres et à s’engager avec elle, certainement dans une nouvelle mission de lutte contre la cybercriminalité au côté de la Section 9 de la Sécurité Publique (公安9課) qu’elle commande brillamment. J’ai hésité à entrer car cette mission ne me semble pas être de tout repos. Je me suis tout de même ravisé car je ne suis quand même pas venu jusqu’ici pour rien, ayant un billet pour l’exposition réservé à l’avance. Ces portes automatiques sont en tout cas une bonne entrée en matière, et nous étions plusieurs à attendre qu’elles se referment pour pouvoir prendre une photo. J’avais donc déjà ma réservation en poche pour la visite. Les visites ne se font en fait que par réservation préalable à une heure prédéfinie, ce qui évite l’attente et une congestion trop importante dans les salles du musée. J’imagine que nombreux étaient ceux qui attendaient une exposition rétrospective de l’oeuvre de Masamune Shirow. J’en faisais partie et même si je n’ai jamais formulé cette attente dans mon esprit, elle était bien là enfouie dans mon subconscient.

Mon intérêt pour l’oeuvre de Masamune Shirow remonte à l’année 1994 avec la première publication française du manga Appleseed chez Glenat en Juin 1994, suivie quelques mois plus tard par Orion en Septembre 1994. Ghost in the Shell est sorti quelques temps après et en parallèle, les manga Black Magic M66 et Dominion Tank Police sont sortis chez Tonkam en 1994 et 1995 respectivement. J’ai été tout de suite admiratif et fasciné par les univers cyberpunk créés par Shirow, avec des détails impensables que ça soit graphiquement ou dans les textes, où pratiquement chaque page est annoté de détails techniques ou scientifiques. Shirow nous donne vraiment l’impression que les mondes qu’il crée existe vraiment et qu’il en est revenu pour nous les expliquer en détails. Il y a bien sûr la beauté des dessins, que ça soit les figures féminines fortes parfois mi-humaines comme Motoko Kusanagi dans Ghost in the Shell, Dunan Knut dans Appleseed, ou encore Seska dans Orion, mais également la beauté graphique des mécha cyborgs, des robots Tachikoma supportant les troupes d’élites anti-terroristes, des véhicules futuristes évoluant dans des villes imaginaires denses et grandioses. Dans ma collection de Masamune Shirow, restée en France, il y a également le superbe art book Intron Depot 1 que j’ai maintes fois parcouru des yeux comme une œuvre d’art. Il y a beaucoup de choses pour nourrir l’imaginaire dans les univers créés par Masamune Shirow, et parfois même trop car il n’est pas rare de se perdre dans les intrigues politiques et les notes explicatives compliquées. L’important est de se laisser imprégner par ces personnages et ces mondes, et le voyage en sera tout autant déroutant que fascinant. Je n’ai pas lu beaucoup de manga pendant mon adolescence mais ceux de Masamune Shirow comptent parmi les tous meilleurs. Ils sont même inclassables. A part quelques suites à Ghost in the Shell, Shirow a publié ses œuvres importantes avant l’an 2000, ce qui fait que j’ai lu tous ses manga alors que j’étais en France à la toute fin de mon adolescence. Masamune Shirow est apparemment toujours actif mais il s’est dirigé vers des illustrations hentai qui sont beaucoup moins recommandables. L’exposition ne couvre pas cette partie cachée de son œuvre et ne couvre pas non plus les films d’animation pour se concentrer sur les manga avec pour œuvre centrale Ghost in the Shell. Le film d’animation Ghost in the Shell réalisé par Mamoru Oshii (押井守) sorti en 1995 et sa suite Innocence sortie en 2004 sont des belles œuvres fidèles à l’univers de Masamune Shirow, mais j’avais tout de même été assez déçu à l’époque par le design des personnages, notamment de Motoko Kusanagi, qui perdait complètement le charme du manga original. Mais l’ambiance était là, notamment grâce à la bande sonore mystique fabuleuse composée par Kenji Kawaii (川井憲次). L’exposition présente d’ailleurs très brièvement une prochaine série d’animation Ghost in the Shell qui sortira en 2026 et sera réalisé par Mokochan (モコちゃん) du studio Science Saru (サイエンスSARU). Il a la particularité d’être visuellement très fidèle au design original des personnages de Masamune Shirow, ce qui est très enthousiasmant. Reste à voir comment Science Saru arrivera à retranscrire l’ambiance si particulière de l’univers de Shirow. La difficulté est de réussir en images un mélange subtil, celui d’un monde futuriste à la précision chirurgicale, d’une approche quasiment mystique de la cybernétique et des réseaux numériques, tout en maintenant un certain esprit loufoque qui manquait dans la reinterpretation de Mamoru Oshii.

L’exposition donne une grande part à Ghost in the Shell mais présente également de manière extensive Appleseed et Dominion. Appleseed a une place particulière dans mon cœur, car c’est le premier manga que j’ai lu de Masamune Shirow. Je me suis souvent demandé si mon intérêt actuel pour l’architecture moderne ne datait pas de cette époque. Les pages du manga nous montrant la cité artificielle et utopique d’Olympus située dans l’océan Atlantique ont pour sûr eu un impact important sur mon imaginaire. Les formes architecturales y sont belles et intriquées avec toujours ce sens du détail tout à fait étonnant, que j’aimais découvrir à travers les yeux de Dunan, Briareos et Hitomi. Orion n’est malheureusement pas beaucoup couvert dans l’exposition, peut-être parce qu’il s’agit d’une œuvre un peu à part dans son univers. Orion m’a fait découvrir, au delà du manga, une partie des mondes mythologiques japonais, avec notamment l’impétueux Susano. Dès qu’on entre dans la grande salle d’exposition, on est envahi par les images. Une frise nous donne d’abord un historique des manga et art books publiés par Masamune Shirow, puis on entre ensuite rapidement dans le vif du sujet. L’exposition montre un très grand nombre de croquis et planches originales annotées, réunies par manga. Des versions d’illustrations grand format sont également affichées sur les murs pour nous imprégner complètement de l’ambiance. Je connais la grande majorité des illustrations, certaines étant tirées d’Intron Depot et beaucoup d’autres des manga respectifs, mais les voir sur papiers manga avant impression est très intéressant. Une section de l’exposition nous montre également certains magazines scientifiques que le mangaka utilisait pour ses recherches. On imagine tout à fait toute la « folie » créatrice qui peut passer dans le réseau de neurones de l’auteur.

Une partie de l’exposition montre un projet collaboratif réunissant quelques autres mangaka de renom, rendant hommage à Masamune Shirow. Parmi les illustrations présentées, on trouve une magnifique ré-interprétation par le studio CLAMP du personnage de Seska d’Orion chevauchant un tachikoma de Ghost in the Shell (ci-dessus à gauche). C’est une très bonne surprise de voir le studio CLAMP, que j’aime également beaucoup, s’amuser avec le monde de Shirow. L’autre surprise était de voir une version illustrée plutôt abstraite de Ghost in the Shell (ci-dessus à droite) par Tsutomu Nihei, créateur du manga BLAME! qui est également une œuvre forte et unique. Ces deux illustrations m’ont fait penser que les grands esprits se sont rencontrés sur ces images. Je note également une illustration composite du graphiste Kosuke Kawamura, qui s’était déjà attaqué d’une manière assez similaire au monde d’Akira de Katsuhiro Ōtomo en illustrant brillamment les murs temporaires entourant la construction du Department Store PARCO à Shibuya. Parmi les autres invités, on trouve également l’artiste manga Oh! great, les réalisateurs Hiroyuki Kitakubo et Kazuto Nakazawa, ainsi que les illustrateurs Ilya Kuvshinov, Yu Nagaba et le photographe Jiro Konami.

La dernière section de l’exposition montre des illustrations de Masamune Shirow, n’étant pas directement ou vaguement tirées de manga. Il y a notamment une série de trois illustrations montrant un personnage ressemblant à priori à Motoko Kusanagi. Une de ces illustrations la montre allongée sur une structure métallique un peu bizarre et monstrueuse (ci-dessus à droite). J’avais cette illustration en poster grand format dans ma chambre pendant de nombreuses années. En y repensant maintenant, je n’avais apparemment pas été très dérangé par la position très suggestive de cette illustration, certainement parce que je savais que ce personnage était construit d’un corps cybernétique. Une très belle illustration regroupant plusieurs personnages du monde de Shirow (ci-dessus à gauche) termine notre visite. Cette exposition est bien remplie par rapport à la taille de la grande galerie du musée, qui est relativement restreinte quand on la compare à l’espace dédié à CLAMP au musée NACT que j’avais visité l’année dernière. Il m’aura fallu environ 45 minutes pour en faire un tour complet. La galerie se trouve à l’étage et il faut descendre au rez-de-chaussée pour accéder à la boutique dédiée à l’exposition. Je me doutais bien que les articles liés à Ghost in the Shell et au monde de Masamune Shirow seraient très prisés, mais pas à ce point là. On peut entrer assez rapidement dans la boutique. Les articles y sont nombreux, plus d’une vingtaine de t-shirts, plusieurs livres dont celui de l’exposition et divers objets qu’on aurait du mal à compter. Je saisis au passage le bouquin de l’exposition et un t-shirt tiré d’une illustration de Ghost in the Shell montrant Motoko Kusanagi montée sur un tachikoma. Le livre de l’exposition de 190 pages est très complet mais ne contient malheureusement pas les illustrations collaboratives mentionnées ci-dessus. Il n’en reste pas moins indispensable. La mauvaise surprise était ensuite la file d’attente pour payer ses achats. J’avais bien remarqué la longue file qui faisait le tour du rez-de-chaussée du musée comme un serpent, mais je ne me doutais pas que plus d’1 heure 30 minutes d’attente serait nécessaire avant de passer à la caisse. On passe finalement plus de temps dans la file d’attente de la boutique que dans la galerie du musée. C’est la deuxième fois que je viens voir une exposition au Setagaya Literary Museum. La première fois était l’année dernière pour une autre très belle exposition, celle dédiée à Junji Itō. Je me souviens que la file d’attente pour les goods était impressionnante et je ne m’y étais pas engagé. En y pensant maintenant, j’ai l’impression qu’il y a beaucoup d’exposition majeures dédiées au manga ces derniers temps, mais je ne suis pas sûr que ça soit un phénomène récent. C’est en tout cas une très bonne chose que le manga soit pleinement considéré comme un art montrable dans des musées et galeries d’art, et pas seulement comme un divertissement.

この世に偶然なんてない、あるのは必然だけ

Le collectif de mangaka CLAMP (クランプ) évoque pour moi mes années d’adolescence en France pendant lesquelles je lisais régulièrement les mangas sortis à l’époque en traduction française aux éditions Tonkam, entre autres. Je n’ai pas tous les volumes, mais je me souviens très bien avoir été impressionné par les premiers mangas de CLAMP distribués en France, à savoir RG Veda et Tokyo Babylon. En plus des mangas, je m’étais également procuré des superbes art books de ces deux séries, qui comptent parmi les quelques petits trésors que je possède. Il y a celui intitulé Hiten Muma (非天夢魔) sorti en Juin 1991 lié à la série d’heroic fantasy RG Veda et Tokyo Babylon Photographs sorti en Avril 1996 lié comme son nom l’indique à la série Tokyo Babylon.

CLAMP est un collectif féminin se composant de quatre mangaka, à savoir Nanase Ōkawa (大川七瀬), scénariste et représentante du groupe, Mokona Apapa (あぱぱもこな), dessinatrice principale sur la plupart des séries, Tsubaki Nekoi (猫井椿), autre dessinatrice du groupe et Satsuki Igarashi (いがらし寒月), en charge des trames et du design des livres reliés. Les illustrations de Mokona sont absolument fascinantes, dans leurs détails et la délicate beauté des silhouettes fines et élancées des protagonistes qu’ils soient masculins ou féminins. Il faut rappeler que les mangas de CLAMP, comme RG Veda ou Tokyo Babylon, sont des shōjo manga, c’est à dire des mangas pour les filles, ce qui se remarque notamment dans l’aspect androgyne des personnages masculins. Cette distinction de genre n’a de toute façon que peu d’importance pour moi, tant que la qualité est au rendez-vous. Je n’ai pas vraiment suivi ensuite les nouvelles productions de CLAMP mais les séries que je connais m’ont laissé un souvenir indélébile. L’annonce d’une grande exposition de CLAMP au National Art Center Tokyo (NACT) m’a tout de suite donné envie de replonger de l’ambiance si distinctive de CLAMP. L’exposition a lieu du Samedi 3 Juillet jusqu’au Lundi 23 Septembre 2024, et l’envie irrésistible m’a pris d’essayer d’y aller dès le premier jour. Je me doutais bien qu’il y aurait foule le premier Samedi. J’y suis quand même allé mais un peu tard, vers 15h, et les places pour la journée étaient bien entendu déjà toutes vendues. J’ai donc fait un premier déplacement pour rien et comme pour me punir de ce manque de préparation évident, un très fort orage inattendu m’attendait sur le chemin du retour.

Je n’ai pas résisté à l’envie d’y retourner le lendemain en arrivant une dizaine de minutes avant l’heure d’ouverture à 10h. Je n’ai rencontré aucun problème pour acheter un billet, mais la longue file d’attente zigzaguant à l’intérieur du grand espace ouvert du hall du musée était particulièrement impressionnante. Il aura fallu environ une heure et demi d’attente avant de pouvoir pénétrer dans les salles de l’exposition. Cette attente me laisse assez de temps pour écrire le texte d’un billet de blog sur mon iPhone et observer la foule qui comprend à priori beaucoup d’Otaku qui doivent connaître par cœur les œuvres de CLAMP. Les tenues vestimentaires réfléchies de certaines et certains me laissent penser cela, mais les plus hardcores des Otaku sont peut-être tout simplement des gens comme moi. Les entrées dans les salles d’exposition étaient bien entendu régulées. C’est un mal pour un bien car on ne se marchait pas sur les pieds, bien qu’il y avait quand même un peu trop de monde pour apprécier de manière optimale les œuvres graphiques de CLAMP. L’exposition était très étendue, composée de plusieurs grandes salles déclinant cinq thèmes principaux reprenant les lettres du nom du collectif, à savoir « C » pour COLOR, « L » pour LOVE, « A » pour ADVENTURE, « M » pour MAGIC et finalement »P » pour PHRASE. La première section était ma préférée car elle couvrait RG VEDA et Tokyo Babylon, entre autres, avec des séries d’illustrations en couleur que je connaissais déjà pour la plupart, pour les avoir admiré de très nombreuses fois dans mes deux art books de CLAMP. Revoir ces illustrations en grand format permet d’apprécier tout la finesse du trait et le génie graphique de Mokona Apapa. Je les ai admiré avec une émotion certaine. On ne peut pas prendre de photos dans la section couleur de l’exposition qui se limite en fait à cette première salle. Les autres salles couvrent les nombreuses autres séries du collectif, dont certaines m’étaient complètement inconnues.

Revoir le look 80s très coloré de Tokyo Babylon m’a rappelé l’album Tokyo Babylon Image Soundtrack 2 (東京バビロンサウンドトラック2) sorti en 1994 que j’avais acheté quelques années après, dans un petit magasin de jeux vidéo de Nantes qui vendait des jeux en import japonais et qui avait étendu son offre aux manga et autres produits dérivés. J’avais acheté ce CD sans connaître les artistes qui y chantaient et j’avais été plutôt déstabilisé car mon champ musical à l’époque se limitait aux rock alternatif américain et au naissant Trip-Hop anglais. Il m’a fallu beaucoup de temps pour apprécier cet album, même si quelques morceaux se sont tout de suite imposés pour moi comme des classiques dont j’ai déjà plusieurs fois parlé sur ce blog: MOON de REBECCA, Blue Desert de Zelda et Solid Gold de Masahiro Takashima (髙嶋政宏). On y trouve des morceaux de groupes ou d’artistes très connus au Japon, que je connaissais pas à cette époque comme Chara et The Boom, mais je me souviens avoir eu beaucoup de mal à les apprécier. Cet album que j’ai dû écouter en 1996, au moment de la sortie du manga Tokyo Babylon chez Tonkam en France, m’a pourtant beaucoup marqué, très certainement car c’était en fait ma première découverte de la musique pop japonaise. Je réécoute cet album régulièrement avec le souvenir de cette époque là en tête. Après l’exposition, j’ai eu envie de me plonger dans le premier épisode de la bande originale de cette série, à savoir l’album Tokyo Babylon Image Soundtrack 1 (東京バビロンサウンドトラック1) sorti en 1992. Comme sur le deuxième épisode, le son est très marqué par la fin des années 80. On y retrouve REBECCA, Chara et un certain nombre de morceaux de groupes qui me sont absolument inconnus mélangeant musique électronique techno et rap (Subsonic Factor, More Deep). L’instrumentalisation est forcément assez datée (genre KLF sur le morceau 2 B in Love de Subsonic Factor), mais très imaginative et écouter cet album m’enthousiasme complètement. Ryuichi Sakamoto y apporte également un court morceau instrumental très atmosphérique au piano. Il y a quelques morceaux qui me plaisent énormément comme Sayonara, So Long de D-Project Nobody (Nobody beats me in the Night Club) de More Deep et Visions of Boys de Hideaki Matsuoka (松岡 英明) qui signera également plusieurs morceaux sur l’album Soundtrack 2. Je suis de toute façon dans une petite période estivale tournée vers les années 80, car je réécoute aussi beaucoup en ce moment Rhythm Nation 1814 de Janet Jackson.

Pour revenir à l’exposition de CLAMP au NACT, j’y découvre en images de nombreuses séries que je ne connaissais pas. Je n’ai jamais lu X mais ce manga fait partie des séries les plus emblématiques du collectif. Je découvre une série intitulée xxxHOLIC (ホリック), publiée au Japon au début des années 2000, qui m’intéresse tout de suite beaucoup visuellement. Ce manga suit le lycéen Kimihiro Watanuki (四月一日君尋) qui a l’étrange capacité de voir les esprits, qu’il semble attiré mais qui le harcèlent et dont il voudrait se débarrasser. L’histoire démarre alors qu’il est attiré dans l’étrange boutique de la sorcière Yūko Ichihara (壱原侑子), qui serait en mesure de le libérer de cet encombrant don. Elle est en mesure d’exaucer les vœux des gens qui viennent dans sa boutique mais à un prix proportionnel à ce qui est demandé. En échange de cette libération des esprits, Watanuki sera amené à aider la mystérieuse sorcière en travaillant dans sa boutique avec ses deux oisives assistantes Maru et Moro (マルダシ & モロダシ). On imagine les nombreuses histoires de chasse aux esprits qui découlent de cette nouvelle collaboration entre Watanuki (qui peut se transcrire en 1er Avril en kanji) et la sorcière Yūko. Le xxx du titre xxxHOLIC fait en fait référence aux nombreux mots en « holic » (alcoholic, workaholic…) faisant référence aux maux de ce monde, et des clients qui viennent cette boutique. L’exposition montre de très nombreuses planches de travail du manga en noir et blanc, et le style très travaillé et mystérieux du personnage de Yūko Ichihara, notamment sa chevelure, me plait tout de suite beaucoup. Cette série assez occulte évoque beaucoup les notions de destin, que rien n’est coïncidence et que tout est en fait inévitable. Cette notion d’inévitable « Hitsuzen » (必然) revient souvent dans l’histoire. Ce sujet de coïncidence et de conditionnement est un sujet qui m’intéresse beaucoup depuis longtemps et dont on parlait justement (coïncidence?) récemment dans les commentaires de mon billet sur le concert de DAOKO au sujet de sa robe dans l’émission télévisée With Music avec Sheena Ringo.

En faisant une recherche sur CLAMP sur Netflix après être revenu de l’exposition, je découvre qu’un film a en fait été réalisé sur l’univers de xxxHOLIC par la la réalisatrice Mika Ninagawa (蜷川実花), dont j’ai parlé plusieurs fois ici, notamment pour son film Sakuran dont les musiques sont composées par Sheena Ringo. J’aime beaucoup cette artiste, photographe et réalisatrice, mais il faut croire que je suis loin de connaître toute sa filmographie qui n’est pourtant pas très étendue. Le film xxxHOLIC sorti en 2022 est en fait le plus récent de ses six réalisations, en comptant la série FOLLOWERS (フォロワーズ) avec Miki Nakatani (中谷美紀) et Elaiza Ikeda (池田エライザ), dont je parlais justement il y a peu. Mika Ninagawa adapte ses conceptions florales aux couleurs saturées à l’univers de xxxHOLIC et c’est visuellement superbe. Le film démarre au début du manga avec la première rencontre de Watanuki avec Yūko Ichihara puis retrace quelques histoires d’exorcisme d’esprits magnifiquement représentés par des vagues mouvantes et enveloppantes appelées Ayakashi (アヤカシ), ressemblant à des pluies noires s’inscrivant sur les visages comme des kanji ou des essaims d’abeilles noires tournoyant autour des personnes. Kō Shibasaki (柴咲コウ) joue le rôle de Yūko Ichihara, ce qui lui va vraiment très bien dans les robes superbes proches des kimonos des Oiran de Sakuran. Elle est accompagnée par l’acteur Ryūnosuke Kamiki (神木隆之介) qui joue le rôle de Kimihiro Watanuki. Riho Yoshioka (吉岡里帆) joue tout en démesure le rôle de l’être maléfique Jōrogumo assistée dans ses méfaits par le charismatique Akagumo interprété par Hayato Isomura (磯村勇斗). Parmi les autres acteurs, on trouve l’amour secret de Watanuki, Himawari Kunogi, interprétée par l’actrice et modèle Tina Tamashiro (玉城ティナ), que je connaissais pour son interprétation au chant sur le morceau Radio de Towa Tei avec Yukihiro Takahashi (高橋幸宏). Hokuto Matsumura (松村北斗) du groupe SixTones joue Shizuka Dōmeki, qui est également camarade de classe de Watanuki et vit dans un temple. Alors qu’une grande partie de l’histoire semble se passer à Tokyo, notamment à Shibuya, le temple de Shizuka Dōmeki utilise le nom et les lieux de Ryūkōji (龍口寺) près d’Enoshima. J’étais assez surpris de voir ce lieu filmé dans xxxHOLIC car il s’agit d’un temple qu’on a souvent visité et que j’ai pris plusieurs fois en photo. L’autre grande surprise du film est de voir DAOKO y jouer. Elle interprète l’assistante Maru de la sorcière Yūko Ichihara, avec l’actrice et modèle Serena Motola (モトーラ世理奈) qui joue Moro. On la voit sur la photo ci-dessus à droite avec des longs cheveux de couleur bleu clair en tresse à pompon. Elle joue un rôle secondaire mais est tout de même très présente dans le film. Là encore, s’agit il d’une coïncidence ou d’un conditionnement, mais je suis en tout cas bluffé de retrouver, de manière tout à fait imprévue dans un film, DAOKO dont je parle régulièrement ces derniers temps. Cela me semble faire écho au thème principal du manga et film sur l’inévitabilité des choses. Il n’y a pas de coïncidences dans ce monde, seulement des inévitabilités (この世に偶然なんてない、あるのは必然だけ), comme l’annonce Yūko Ichihara. Ce qui est également intéressant est qu’un esprit en forme de papillon noir relie plusieurs scènes du film. Le papillon noir est également le symbole utilisé par DAOKO pour son agence Tefu Tefu (てふてふ). Les musiques du film sont remarquables, et ce dès les premières scènes du film. Elles accompagnent très bien la beauté esthétique à la fois sombre et colorée du film. En regardant le film sur Netflix, j’ai tout d’un coup eu le pressentiment que ces musiques étaient composées par Keiichirō Shibuya (渋谷慶一郎). Cette intuition qui m’est venu tout d’un coup est particulièrement étrange car je ne connais pas sa musique, bien que son nom m’est familier depuis longtemps pour l’avoir vu évoqué sur mon fil Twitter ou ailleurs sur Internet. Après vérification, Keiichirō Shibuya a bien composé les musiques de xxxHOLIC, ce qui m’a bluffé une deuxième fois. Quelle sorte de conditionnement m’a amené à penser que Keiichirō Shibuya était le compositeur des musiques de ce film?

Après quelques recherches sur YouTube, je me rends compte que Keiichirō Shibuya a composé la musique du très beau film publicitaire Kaguya pour Gucci (avec Hikari Mitsushima, Aoi Yamada et Eita Nagayama) que j’ai déjà évoqué plusieurs fois sur Made in Tokyo. Je découvre aussi sur son canal YouTube, un très beau concert expérimental intitulé Music of the Beginning joué à l’intérieur de la fabuleuse architecture ouverte du KAIT Plaza conçu par Junya Ishigami dans l’enceinte de l’université Kanagawa Institute of Technology. J’avais visité le KAIT Plaza en Décembre 2022, et cette architecture singulière compte parmi celles qui m’ont laissé une grande impression. Cet espace a déjà été utilisé par d’autres artistes dont BiSH et Hikari Mitsushima & Daichi Miura (満島ひかり & 三浦大知). Je ne suis donc pas surpris de le voir utilisé par Keiichiro Shibuya, sauf qu’ici l’association entre cet espace expérimental et la musique imaginée par Keiichirō Shibuya est remarquable. Ce concert a été enregistré le 26 Décembre 2021 et était apparemment limité à un public très restreint éparpillé sur la place couverte du KAIT. Il se compose de 8 morceaux dont certains sont des reprises et d’autres des compositions originales de Keiichirō Shibuya. Il y joue du piano et est accompagné par la chanteuse soprano Ayako Tanaka (田中彩子), basée à Vienne, et l’artiste du son Evala. Evala conçoit les nappes électroniques enveloppant la voix très puissante, et sublime il faut bien le dire, d’Ayako Tanaka et les mélodies parfois déstructurées de Shibuya. Evala sample en fait en temps réel la voix d’Ayako Tanaka et réintrodis ce sample dans le morceau en cours d’interprétation. Cet effet d’écho est assez saisissant. Parmi les reprises, le concert démarre par Overgrown de James Blake dont j’avais découvert l’album à la même période que ce concert, en Décembre 2021, à travers une recommandation que je mentionnais dans un billet. Le morceau original de James Blake est en fait tellement changé par la voix d’opéra d’Ayako Tanaka et par les manipulations sonores de Keiichirō Shibuya et d’Evala, qu’il est difficilement reconnaissable. Dans la setlist, on trouve également le morceau Chasing Pavements d’Adele présent sur son album 19 que l’on a beaucoup écouté en voiture il y a plus de 15 ans. Certaines compostions comme The Secret Police (tiré de l’opéra Le Grand Macabre) du compositeur autrichien György Ligeti sont beaucoup plus obscures et difficiles d’accès, d’autres plus évidentes comme le Clair de lune de Claude Debussy concluant le set. L’ensemble est très beau et le voir en vidéo apporte beaucoup à l’atmosphère particulière qui s’en dégage. Les tenues aux apparence futuristes d’Ayako Tanaka et des musiciens s’ajoutant au froid hivernal apparent des lieux et cette couleur bleutée contribuent à cette ambiance conceptuellement magnifique.

L’exposition de CLAMP me fait dériver vers de multiples choses. Elle se conclut sur une boutique dans laquelle il est seulement autorisé de rester 30 minutes. On y vend beaucoup de choses très certainement à la fois inutiles et indispensables. Je choisis trois cartes postales des univers qui m’ont le plus marqué. De gauche à droite, RG Veda, Tokyo Babylon et xxxHOLIC. Je trouve le graphisme influencé par l’art déco sur l’illustration de xxxHOLIC particulièrement réussi. Les deux illustrations de RG Veda et Tokyo Babylon me sont déjà connus car elles sont toutes les deux présentes dans les deux art books que je montre ci-dessus. Je me procure également un classeur de taille A4 reprenant le graphisme du flyer de l’exposition. Ce genre de classeur plastifié me permet de conserver les flyers de chacune des expositions que je vais voir, et ce depuis 2003. J’en suis maintenant au troisième classeur et il m’arrive parfois de garder des flyers de quelques expositions que j’ai malheureusement manqué. Le flyer aux illustrations débordant de l’alphabet du nom du collectif CLAMP a été conçu spécialement pour cette exposition. Je le trouve très réussi car il montre toute la richesse de l’univers de CLAMP, qu’il me faudra moi-même découvrir un peu plus.

beautifully scary & scarefully beautiful

Je n’ai pas lu en entier de manga du mangaka d’horreur Junji Itō (伊藤潤二), mais j’avais tout de même très envie d’aller voir l’exposition Enchantment (誘惑) qui lui est consacré en ce moment au Setagaya Literary Museum (世田谷文学館). L’exposition a ouvert ses portes le samedi 27 Avril et se déroulera jusqu’au 1 Septembre 2024. Allez savoir pourquoi, j’y suis même allé dès le premier jour, comme un fan que je ne suis pourtant pas. C’est en fait la première fois que je vais dans ce musée de Setagaya. Je voulais y aller depuis quelques temps et cette exhibition du maître Japonais de l’horreur dessinée était une bonne occasion. Depuis la station, il faut marcher une petite dizaine de minutes. Il n’est pas très difficile de trouver le chemin du musée. Il m’a suffit de suivre cette fille habillée de noir, avec le crâne à moitié rasé et une crinière rouge. Le motif dessinée de son t-shirt me semblait bien correspondre aux images que je peux imaginer de Junji Itō. Je suis en fait en train de lire son manga Tomie (富江) depuis un bon petit moment mais je le lis par petites doses, par chapitres. Tomie est une jeune fille très belle et manipulatrice, pouvant se multiplier et renaître. Elle ensorcelle les hommes au point où ils en deviennent fous et sont poussés au meurtre. Elle est même souvent victime car elle parvient à chaque fois à faire surgir le pire qui se cache dans le fin fond de l’être humain. Au fur et à mesure des histoires composant le manga de plus de 700 pages, elle est découpée en morceaux mais renaît toujours de parties d’elle même et vient sans relâche hanter son entourage jusqu’à la folie. L’histoire et les images sont effrayantes mais on a du mal à se détacher des pages car on n’ose pas imaginer quelle nouvelle atrocité Tomie manigance. En lisant le manga, on se dit en fait que Tomie est la personne qu’il ne vaut mieux pas avoir le malheur de connaître ou de croiser, et qu’il ne faut surtout pas l’inviter chez soi. On plaisantait avec Nicolas sur ce manga en ayant même peur de l’avoir chez soi et confronter le regard de Tomie sur la page de couverture.

Je suis loin d’être adepte des manga d’horreur mais il faut avouer que les images que construit Junji Itō sont particulièrement impressionnantes et imaginatives. Je conçois tout à fait qu’il ait de nombreux fans au Japon et à travers le monde. C’était d’ailleurs ma constatation au musée de Setagaya dès l’ouverture le matin, car la foule était présente sans qu’on se marche pourtant sur les pieds. L’espace était assez vaste et couvrait de nombreuses séries de l’auteur, que je découvrais à part Tomie que je connaissais déjà et qui nous accueillait dès la première partie de l’exposition. En voyant le beau visage et les grands yeux de Tomie, je me suis d’abord demandé si c’était une bonne idée d’entrer à l’intérieur. Mais je ne suis heureusement pas seul présent à cette exposition, ce qui me donne finalement le courage d’entrer. Je ferme quand même bien mon sac pour éviter que s’y glisse par erreur des cheveux de Tomie (ou un petit doigt). Une des raisons pour lesquelles j’ai commencé la lecture du manga Tomie était la passage de Junji Itō au festival Angoulême en 2023. J’avais vu malgré moi beaucoup d’images de cette exposition intitulée « Dans l’antre du délire« , sur mon fil Twitter, et elles m’ont finalement beaucoup intriguées. L’exposition à Setagaya montre un très grand nombre de planches originales de manga et des illustrations couleur. Des séries que je vois devant moi, je retiens celle intitulée Spirale (うずまき) que j’aimerais lire après avoir terminé Tomie (si j’y parviens un jour). Pour reprendre le titre de l’exposition, découvrir l’oeuvre de Junji Itō était un véritable ’enchantement’. On n’en sort étonnement pas oppressé, mais tout simplement heureux de vivre dans un monde rationnel où les monstres ne nous attendent pas à chaque coin de rue. En fait, on ne se sent pas oppressé car le tout reste fantastique et irréel. La boutique de l’exposition était prise d’assaut par les visiteurs. J’aurais voulu ramener quelques cartes postales mais la file d’attente était vraiment trop longue et j’ai fini par abandonner. Je reviendrais peut-être y faire un petit tour avant la fin de l’exposition. En revenant de l’exposition, je passe devant la sortie Sud de la grande station de Shinjuku, avec la musique d’Urbangarde dans les oreilles (Shinjuku Mon Amour).

Je mentionnais rapidement le groupe Urbangarde (アーバンギャルド) dans un billet précédent pour le morceau Shōjo Gannen (少女元年) en duo avec Atarashii Gakko! (新しい学校のリーダーズ), et j’ai eu très envie de découvrir d’autres morceaux du groupe. C’est assez compliqué de savoir par où commencer car le groupe a sorti de nombreux albums, mais les hasards de la découverte me font d’abord passer par l’album Shōwa 90 Nen (昭和九十年), sorti en 2015 qui doit correspondre à peu près à l’année 90 de l’ère Shōwa si celle-ci ne s’était pas arrêtée en 1989 pour laisser place à l’ère Heisei. On retrouve une certaine esthétique Shōwa dans le premier titre de l’album Kuchibiru Democracy (くちびるデモクラシー), mais dans une version mise au goût du jour. Ce titre de morceau, faisant référence à une démocratie des lèvres, est bien étrange. La grande majorité des visuels accompagnant les morceaux sont des plus étranges et décalés, tout comme les paroles faisant ici référence à des rouge-à-lèvres remplaçant les missiles. Les images guerrières peuvent au premier abord surprendre et faire un peu peur, comme l’image ci-dessus de Yōko Hamasaki pourtant un masque à gaz, mais elles sont sont à chaque détournées vers quelques choses d’autres, comme un combat pour espérer ne pas tuer les mots. Dans le genre « Faites l’amour et pas la guerre », il s’agit plutôt chez Urbangarde de prendre le temps de se maquiller plutôt que de faire la guerre. Le fondateur du groupe Temma Matsunaga se maquille d’ailleurs souvent, quand il ne porte pas des talons-hauts rouges comme sur la vidéo du morceau Akuma des Akuma (あくまで悪魔) de l’album Shōjo Fiction (少女フィクション) de 2018 que j’écoute également en partie. Les morceaux d’Urbangarde provoquent en moi une certaine addiction même s’ils sont pour sûr excessifs dans leurs compositions musicales et dans l’approche stylistique générale. Sur le morceau Akuma des Akuma, Yōko est vêtue d’un blanc immaculé comme une religieuse mais elle alterne souvent avec le rouge vif provocateur qu’on pourrait trouver sur un costume d’idole. Tout comme le sigle du groupe montrant un rond rouge ressemblant au drapeau japonais mais dont la couleur coule comme un maquillage en fin de soirée, on sent que toute l’approche d’Urbangarde est décalée. Yōko joue certes aux idoles mais son interprétation dans le contexte des vidéos et des paroles nous éloigne assez rapidement de l’ambiance lisse typique de ce monde là. Comme nous le rappelle le morceau Ungragra (アング・ラグラ) présent sur leur dernier album Metrospective (メトロスペクティブ), Urbangarde évolue plutôt dans un monde underground. Pour ce morceau, le groupe se fait accompagner par la troupe de théâtre Kyoshoku Shūdan Kaiten Hyakume (虚飾集団廻天百眼). Cette troupe, plus communément appelée Kaiten Hyakume, évolue également dans un univers underground, bien qu’ils préfèrent se qualifier comme étant upperground (アッパーグラウンド), jouant notamment des pièces basées sur des manga de Suehiro Maruo ou des œuvres de Shūji Terayama. Je trouve d’ailleurs que la vidéo du morceau Ungragra évoque assez clairement le film Pastoral: To Die in the Country (田園に死す) de Shūji Terayama, dont je parlais dans un billet précédent.

Le style musical des morceaux d’Urbangarde que j’ai pu écouter jusqu’à maintenant tiennent de la pop électronique soutenue et accrocheuse. Un peu comme pour la musique de Buck-Tick mais dans un style différent, on a affaire à une musique de genre (comme on peut avoir des films de genre) car l’empreinte stylistique du groupe est très forte et sans concession. L’approche musicale est souvent dense et sans retenue, comme par exemple la frénésie électronique et vocale du morceau Tokyo Kid (トーキョー・キッド). Ce morceau a une approche chaotique qui correspond bien à l’image de Tokyo. Le style du groupe est multiple et ils l’appellent eux-mêmes Tokyo Virginity Pop ou Trauma Techno Pop, si ça veut dire quelque chose. Plusieurs morceaux que j’écoute ont des envolées théâtrales comme Shinjuku Mon Amour (シンジュク・モナムール), en français dans le texte. Ce titre semble être une allusion au film d’avant-garde français Hiroshima mon amour d’Alain Resnais, mais nous rappelle aussi que Temma Matsunaga, le moteur créatif du groupe écrivant les paroles et décidant de la direction artistique du groupe, a découvert Yōko Hamasaki alors qu’elle faisait des représentations de chansons françaises. Le terme Urbangarde lorsqu’il est prononcé en japonais ressemble d’ailleurs beaucoup au terme français avant-garde. Je n’ai par contre pas encore entendu de morceaux chantés en français (s’il y en a) par Yōko. Un point intéressant est que la compositrice et interprète londonienne d’adoption Yeule, dont je parle sur ce blog de chacun de ses albums, a commis un très bon remix du morceau Akuma des Akuma. Il est très réussi car très différent de l’original, tout en conservant une partie de sa trame et en y apportant les spécificités du son de Yeule. Voilà donc un rapprochement entre deux artistes qui est très intéressant, sans être complètement étonnant vu que Yeule et Urbangarde évoluent dans des milieux d’avant-garde, qui à défaut d’être similaire, semble tendre vers les mêmes aspirations. Parmi les autres morceaux que j’écoute beaucoup en ce moment dans ma petite playlist de garde urbaine, il y a Atashi Fiction (あたしフィクション), Femme Fata Fantasy (ふぁむふぁたファンタジー), Loveletter Moyu (ラブレター燃ゆ) et Coin Locker Babies (コインロッカーベイビーズ). Ce titre là me ramène à la noirceur du Shinjuku de Ryu Murakami dans son roman du même nom.

Et je promets que pour mon prochain billet je reviendrais vers la douceur bucolique et la délicatesse des fleurs de cerisiers (mais en accompagnant peut être quand même mon billet par le rock alternatif de Minori Nagashima).

capsules urbaines

Je recherche beaucoup en ce moment à faire contraster le décor urbain avec les couleurs de la végétation qui s’en dégagent soudainement, sans prévenir. Sur cette série photographique, le rouge végétal l’emporte haut la main sur le reste du paysage urbain, même la maison individuelle futuriste R・Torso・C de l’Atelier Tekuto sur la première photographie a du mal à rivaliser avec la force de cette couleur rouge. En insérant une photographie de la rivière de Shibuya, je m’amuse ensuite à soumettre ces formes et couleurs végétales à la rudesse grise du béton. L’architecture aux formes lisses et angles nets des première et dernière photographies agissent comme à cadre destiné à contenir et à amortir cet extrait de ville. Dans mon esprit, j’aime régulièrement concevoir mes billets comme des petites capsules urbaines suivant une logique définie de composition. Ces capsules s’apparenteraient à des salles d’un ensemble architectural beaucoup plus vaste, lui même représentant une réalité parallèle à celle de la Ville. Lire le manga Blame! de Tsutomu Nihei me fait réfléchir à ma vision de la Ville.

Dans les commentaires d’un billet précédent intitulé ‘walk as you mean to go on’, Nicolas me conseille la lecture du manga Blame! (ブラム!) de Tsutomu Nihei. Je ne connaissais pas ce manga de science fiction dont le premier épisode date de 1998, mais j’avais par contre vu de cet auteur l’anime Knights of Sidonia que j’avais beaucoup aimé à l’époque. Knights of Sidonia ressemble un peu à Neon Genesis Evangelion car, de manière similaire, des formes extraterrestres attaquent inlassablement une communauté qui essaie tant bien que mal de se défendre. Ce que j’aimais par dessus tout dans Knights of Sidonia, c’était la représentation très inspirée d’une ville verticale intégrée à un vaisseau spatial. On retrouve cette même complexité urbaine sur le manga Blame!, sauf que la représentation de la ville y est beaucoup plus chaotique.

Dans Blame!, Tsutomu Nihei nous montre un monde ultra-futuriste où les technologies cyberpunk se mélangent à d’immenses constructions de béton et de métal sombres et cauchemardesques. Un personnage solitaire, Killy, dont on ne sait que peu de choses, évolue entre les différents niveaux de cette gigantesque ville verticale. La ville est composée de strates séparées par des megastructures quasi indestructibles jouant le rôle de système d’isolation entre les différents niveaux de la ville. La ville que l’on parcourt dans Blame! prend ses fondations sur Terre et a ensuite grandi sans contrôle humain sur des dizaines de milliers de kilomètres pendant plus d’un millénaire. La ville est progressivement construite par des machines automatiques appelées bâtisseurs qui l’étendent à l’infini jusqu’à l’emballement et le chaos. L’univers de cette ville est sombre et crasseux, souvent vertigineux le long des longues parois donnant sur le vide, et viscéral quand les tubes de toute sorte s’entremêlent comme s’ils se connectaient à des organes. La ville est labyrinthique tout comme l’histoire qui y est relatée. On se perd dans ces lieux en suivant les traces de Killy comme on se perd dans l’histoire qui est particulièrement et volontairement complexe à comprendre. Le manga n’est pas facile d’accès du fait du nombre restreint de dialogues et d’explications sur les événements qui viennent interrompre le parcours des personnages. Cela pourrait avoir un aspect un peu frustrant, mais on apprend vite en parcourant les pages du manga qu’il s’agit ici plutôt de s’imprégner de l’ambiance des lieux et de vivre cette lecture comme une expérience. Il est difficile d’avoir des explications rationnelles à tout ce qui surgit, se transforme, disparaît soudainement pour réapparaître plus tard dans d’autres lieux. Pour sûr, ce manga ne s’adresse pas à tous, mais, en ce qui me concerne, j’ai tout de suite été impressionné par les détails et la spatialité de cette architecture gigantesque. D’une certaine manière, je suis même rassuré de savoir que Tsutomu Nihei a fait des études d’architecture avant de devenir mangaka, tant il maîtrise la conception des espaces.

L’univers post-apocalyptique de cette ville est mystérieux et on apprend sa genèse que par bribes d’informations très incomplètes. Killy, aidé dans son parcours par une scientifique appelée Cibo (ou Shibo), recherche des humains porteurs du terminal génétique. On apprend que les humains avaient autrefois contrôle sur l’évolution de cette ville en s’y connectant à travers ces terminaux génétiques, mais qu’une contamination leur à fait perdre ce contrôle, laissant la ville en proie aux machines bâtisseuses inarrêtables et aux créatures cybernétiques appelées Sauvegardes (ou Contre-Mesures ou Safeguards selon les traductions). Killy et Cibo ont pour objectif de rendre à l’humain cette capacité de se connecter avec la ville, afin d’en arrêter son expansion folle, de stopper les actions destructrices des Sauvegardes et de redonner à cette ville un fonctionnement normal. Le périple de Killy et Cibo est ponctué de nombreux combats contre ces Sauvegardes qui cherchent inlassablement à exterminer les humains. Killy est humain mais possède des capacités cybernétiques et une arme très puissante, un Émetteur de Rayon Gravitationnel (Gravitational Beam Emitter), dotée d’une technologie rare et donc convoitée. Cette arme est un de ses plus précieux alliés contre les Sauvegardes et autres créatures hostiles car ses effets sont dévastateurs.

Dans ces mondes obscures, vivent des tribus plus ou moins étranges ou hostiles qui viendront croiser le chemin de Killy. Dans les premiers volumes de l’histoire, il traversera le village des electro-pêcheurs (ou électro-harponneurs), un regroupement humain vivant retranché et précairement dans une partie de la ville et ne sachant que peu de choses sur leur histoire ou leur environnement. Ils ont connaissance de légendes sur un monde ancien mais peu de certitudes. Les nombreuses rencontres que fait Killy sur son parcours n’aident en fait pas beaucoup le lecteur à comprendre l’origine de cette ville, et viennent même complexifier l’ensemble. Une autre forme vivante appelée Silicié (ou Créature de Silicium) vient plus tard empêcher la progression de Killy et Cibo dans leur recherche. Ce sont des cyborgs de couleur noire aux formes étranges parfois grotesques et élancées, luttant d’abord pour leur survie en détruisant toute forme humaine. Un peu plus loin encore, un personnage aux allures féminines appelé Sanakan, représentante haut placée des troupes de Sauvegardes possédant également un Émetteur de Rayon Gravitationnel, essaiera aussi de leur barrer la route. D’autres personnages comme l’intelligence artificielle Mensab (ou Main-serv) et son gardien Seu, ou l’ancien Sauvegarde spécial reconverti Dhomochevsky et son compagnon Iko, essaieront plutôt de les aider dans leur quête d’un porteur de terminal génétique. L’histoire se complexifie encore quand on nous indique que ce terminal permet de se connecter à une Résosphère (ou Netsphere) qui semble être un monde parallèle à la réalité basique où le temps et l’espace fonctionnent différemment.

Il faut s’accrocher entre tous ces concepts mais on apprend vite à lâcher prise et à se laisser entrainer dans cet univers plutôt que d’essayer d’en comprendre les moindres détails. Et cet univers est fabuleux, que ça soit pour l’aspect grandiose et le détail extrême des lieux, que pour la qualité graphique et l’élégance des personnages que l’on y croise. En fait, cette densité nous fait penser que ce monde est beaucoup plus vaste et réfléchi que ce que l’auteur nous montre dans les pages du Manga. De nombreux termes font référence au monde digital et informatique comme le nom des personnages Mensab (Main-Serv autrement dit ’Serveur Principal’) ou Seu (software de l’IBM AS/400), le Silicium qu’on retrouve dans les composants électroniques, la Résosphère comme représentation du cyberspace, les Contre-Mesures qui essaient d’éliminer les humains contaminés comme des virus informatiques, les règles d’accès à la Résosphère qui ressemblent à une gestion d’accès d’un système d’exploitation informatique. La frontière entre le monde très physique de cette ville titanesque et le monde digital où des entités se téléportent devient de plus en plus flou au fur et à mesure qu’on avance dans l’histoire. En fait, la densité de ce monde et les références au monde digital (par exemple, les intelligences artificielles) ne sont pas si éloignées que ça des mondes de Masamune Shirow sur Ghost in the Shell. L’ambiance graphique est cependant plus proche de celle de H.R. Giger dont Tsutomu Nihei dit être influencé. Intéressante coïncidence, Je suis justement en train de revoir tous les films Alien suite au billet que je mentionnais plus haut, et j’ai déjà vu les quatre premiers de la série. Me reste à revoir les films plus récents de la série Prometheus. Tsutomu Nihei revendique également un attrait pour la bande dessinée franco-belge d’auteurs comme Enki Bilal ou Moebius. Je sens que je vais bientôt ressortir de ma bibliothèque la trilogie Nikopol et le gros volume de l’Incal.

Suite à la lecture des six volumes du manga Blame!, je regarde le film d’animation éponyme réalisé par Hiroyuki Seshita sur Netflix. Le film est graphiquement très fidèle mais ne va pas aussi loin que le manga dans la représentation de la grandeur des espaces. L’histoire reste beaucoup plus abordable que le manga car elle se limite au deuxième volume quand Killy rencontre Zuru et le village des electro-pêcheurs, et qu’il tente avec Cibo une connexion à la Résosphère à travers un terminal synthétique récupéré dans l’ancienne entreprise Toha Heavy Industries. On ne retrouve pas non plus dans le film d’animation la folie graphique que l’on peut voir dans le manga, notamment dans le dessin de certains personnages. Mais, le film est tout de même très beau visuellement et constitue un complément intéressant et même instructif sur l’univers du manga.