
Il n’est pas rare de voir la nature reprendre ses droits dans les rues de Tokyo. Sans lui redonner complètement le contrôle des lieux, on peut ponctuellement voir des rues où on a laissé s’étendre la végétation sans tenter de l’arrêter ni lui donner des limites. Je le remarque sur certaines rues où les buissons des trottoirs s’étendent parfois jusqu’à gêner le passage. Les services de la ville finissent par couper ce qui dépasse, mais la végétation a largement le temps de pousser et de s’étendre avant que cela n’arrive. Dans une rue en pente au delà du centre d’Ebisu, je remarque une porte d’un salon de coiffure entouré de verdure. Cette végétation envahissante est plus qu’un élément décoratif, elle fait partie entière de l’architecture des lieux. Elle donne même à cette entrée quelque chose de mystérieux et merveilleux, comme une grotte dans laquelle on trouverait des trésors cachés. Je suis toujours étonné de voir la végétation dense qui entoure parfois les voies ferrées. Je le constate notamment le long de la ligne chemin de fer entre Ebisu et Shibuya. L’accès à la voie ferrée est fermé par des grillages qui sont eux mêmes recouverts de lierres. Derrière ces grillages, la végétation est dense et semble ne pas être vraiment maîtrisée. Des portes donnent un accès à ces zones autour de la voie ferrée, mais je me demande si elles sont souvent utilisées.

En y réfléchissant bien, je suis souvent passé devant une de ces portes grillagées, celle indiquée comme étant la porte Yama 13 (山13). Elle se trouve le long de la ligne Yamanote entre les stations d’Ebisu et de Shibuya. Cette porte en particulier m’intrigue car elle n’est pas fermée à clef. Je le sais car j’ai vu quelqu’un y entrer il y de cela quelques mois, à la fin de l’été. Je marchais de l’autre côté de la rue en direction de Shibuya. Une voiture noire s’est arrêtée au niveau de la porte. Rien d’anormal car les voitures stationnent souvent le long de cette rue, en particulier les taxis faisant leur pause dans la journée. Il n’y avait pas d’autres voitures stationnées ce jour là et la rue était très calme, c’était même inhabituel. J’ai remarqué cette voiture en particulier car il s’agissait d’une vieille Ford Mustang noire très bien entretenue. Elle brillait au soleil comme si elle venait juste d’avoir été nettoyée et lustrée. Le ciel était nuageux mais les éclats de lumière passagers se reflétant sur la carrosserie attiraient mon regard. C’est comme si cette Mustang faisait des signes ostensibles pour qu’on l’observe attentivement. Elle roulait doucement et s’est arrêtée devant la porte notée Yama 13. Un homme vêtu d’un costume noir en est sorti rapidement, faisant le tour de la voiture par l’arrière. La porte Yama 13 se trouvait exactement au niveau de la porte passager de la Mustang. L’homme semblait jeune, de taille moyenne. Ses traits étaient fins et il avait les cheveux mi-longs noirs coiffés d’un chapeau noir qui était étonnement bien assorti à son costume. Il semblait pressé, atteignant la porte passager d’un pas rapide sans faire attention à ce qui l’entourait. Je ne pense pas qu’il m’ait remarqué. Il portait un petit sac également noir au format d’une feuille A4. Alors que je marchais désormais au niveau de la voiture, je le vois, à travers les vitrages de sa voiture. Une femme aux cheveux noirs et habillée de noir était descendue de la voiture par la porte passager ouverte par l’homme. Je n’ai pu apercevoir clairement cette femme car ils ont tous les deux très rapidement pénétré à l’intérieur de l’enclos de la voie ferrée, l’homme ouvrant et fermant immédiatement derrière eux la porte Yama 13. Je les ai ensuite perdu de vue alors que je continuais à marcher de l’autre côté de la rue. Le fait que l’homme puisse ouvrir cette porte m’a beaucoup étonné car je l’imaginais bien sûr fermée pour des raisons évidentes de sécurité. On ne souhaiterait pas que n’importe qui puisse avoir accès à la voie de chemin de fer.
J’avais complètement oublié cet épisode qui m’avait pourtant beaucoup intrigué sur le moment, jusqu’à ma rencontre récente avec la jeune Miku Kajimoto dans cette rue étrange près d’Ura-Harajuku. Son nom était indiqué au verso de la petite carte qu’elle m’avait donné ce jour là. Je me suis rendu compte après coup qu’il s’agissait en fait d’une carte de visite. Le nom Yama 13 indiqué au recto de la carte devait donc faire référence à un établissement. Aucune indication n’indiquait pourtant de quel genre d’établissement il pouvait bien s’agir. Il me semble maintenant très probable que le Yama 13 inscrit sur la carte de visite fait référence à cette porte grillagée de la ligne Yamanote entre Ebisu et Shibuya. Je me demande même maintenant si ma rencontre avec Miku Kajimoto à Ura-Harajuku était conditionnée par le fait d’avoir été témoin de cette scène il y a quelques mois. L’homme au chapeau noir ou la femme qui l’accompagnait m’ont peut-être aperçu et savent que je les ai vu entrer dans cet endroit normalement interdit au public. A force de traîner son regard trop longtemps dans les recoins de la ville, on finit par y voir des choses que d’autres ne voit pas. Une ville ne se révèle pas au premier regard, j’en suis convaincu. La carte de visite que l’on m’a donné ressemble à une invitation que je me suis décidé d’accepter. Elle m’a tellement intrigué que je souhaite maintenant comprendre à tout prix sa signification.
Je reviens le long de la ligne Yamanote ce Samedi matin à la recherche de la porte Yama 13. La rue est déserte, ce qui est à priori une bonne chose. Il est pourtant aux alentours de 11h du matin. Les voitures circulent normalement, sporadiquement sur cette rue, ainsi que quelques étudiants de l’école de design proche. Je me trouve maintenant devant la porte. J’essaie discrètement de faire tourner la poignée. La porte ne semble pas être fermée à clef. Après avoir vérifié une dernière fois qu’il n’y avait personne autour de moi, j’ouvre la porte, entre à l’intérieur et referme la porte aussitôt derrière moi, sans trop réfléchir. Entre le talus de la voix ferrée et le grillage couvert de lierres, se trouve un petit chemin de terre qui file devant moi sur quelques mètres. Il donne sur une porte de métal placée sur le talus. Elle est légèrement oblique et fait tout juste ma taille. La porte est fermée par un mécanisme à code et je n’ai bien entendu pas le code d’entrée. On dirait que cette petite aventure s’arrête là, devant une porte métallique fermée par un code que je ne connais pas. Alors que je m’apprêtais à rebrousser chemin, il me vient en tête de consulter une nouvelle fois la carte de visite que l’on m’avait donné. Je pourrais peut-être y déceler un indice. Je la sors de ma poche et constate les seules écritures que je connaissais déjà. Rien ne le laisse imaginer un possible code d’entrée. Mais en observant maintenant cette carte à la lumière du soleil, je remarque une impression légèrement réfléchissante lorsqu’on l’oriente correctement. Oui, sous le nom Yama 13, je distingue maintenant deux chiffres, le 30 et le 24, qui sont écrit séparés par deux points comme pour exprimer une durée (30:24). Si c’était la durée d’un morceau de musique, il serait particulièrement long. C’est la première réflexion qui me vient en tête car j’écoutais justement en venant jusqu’ici un très long morceau instrumental de Ryuichi Sakamoto intitulé Aromascape sur l’album Cure de Miki Nakatani. Ce long morceau plein de mystère et de mélancolie dure également 30 minutes et 24 secondes. J’y vois là une coïncidence qui me pousse à aller plus en avant. Le code fonctionne sur le mécanisme manuel d’ouverture de la porte. Après un cliquetis métallique, la porte se déverrouille et la poignée ronde permet maintenant d’ouvrir la porte. Je l’ouvre doucement pour éviter tout bruit. Cette porte donne sur un couloir étroit aux murs lisses peints en noir avec un plafond arrondi. Deux rayons d’une lumière froide accompagnent les rampes latérales d’un escalier descendant sous la voix ferrée. A première vue, il doit bien faire une cinquantaine de marches de long. Ce n’est plus le moment d’avoir des doutes. Je laisse la porte entrouverte pour me donner un peu plus de lumière et pour me dire que je pourrais remonter les marches et sortir en urgence si la situation le demandait. J’entame la descente de l’escalier d’un pas lent et le plus discrètement possible. Au fur et à mesure que je descends les marches, je perçois un léger son de piano provenant du bas. Je n’arrive d’abord pas à le reconnaître mais il me paraît de plus en plus clair à chaque marche descendue. Je reconnais le morceau instrumental que j’écoutais justement en venant jusqu’ici, ce qui me rassure d’une certaine manière.
L’escalier débouche sur une petite pièce de forme arrondie. Le plafond est un dôme décoré de multiples moulures noires. Un petit chandelier accroché au milieu du dôme éclaire faiblement la pièce, mais suffisamment pour voir ce qui m’entoure. Des grands miroirs anciens placés dans des cadres noirs sont posés tout le long du mur arrondi avec un espacement d’une vingtaine de centimètres entre eux. Je n’entrevois bizarrement pas mon reflet sur ces multiples miroirs, ce qui m’interroge sur ma propre présence à cet endroit tout à fait irrationnel. Sur la droite de l’escalier, se dresse une lourde porte de bois travaillée de multiples gravures courbes représentant des formes abstraites. Un petit bouton rouge avec une inscription « call » attire tout de suite mon attention car il s’agit du seul point de couleur dans tout cet espace. J’appuie une fois sur le bouton mais rien ne se produit, même pas un son. Je n’entends aucun bruit qui pourrait venir de l’autre côté de la porte. Je m’apprête à appuyer une deuxième fois quand la porte s’ouvre soudainement en grand devant moi. J’aperçois d’abord le visage de Miku, blanc comme de la porcelaine et esquissant un semblant de sourire. « 待ってました » me dit elle. Elle m’attendait, aujourd’hui encore, habillée d’une robe noire de style gothique différente de la dernière fois. Alors qu’elle recule de quelques pas pour me laisser entrer, je suis interloqué et déconcerté par ce que je vois devant moi.
Le hall où Miku m’accueille pourrait être sorti de l’univers dérangé de HR Giger. Tout y est sombre et noir. Deux étranges statues squelettiques accrochés aux murs donnent une vision d’horreur qui pourrait ressembler à l’enfer. « ここが地獄か天国かはあなた次第です ». Comme si elle lisait dans mes pensées, Miku me fait comprendre que c’est moi qui décide si je veux faire de cet endroit un enfer ou un paradis. Il ressemble beaucoup à un enfer, qui effraie autant qu’il fascine. Je reste immobile devant ce spectacle visuel tout à fait assourdissant. Je me demande si je dois partir en courant avant que la porte ne se referme derrière moi, mais je ne suis de toute façon pas en mesure de faire un pas, comme paralysé par le choc de voir cette antre morbide qui pourrait être tirée d’un film d’horreur et de science-fiction. Je regarde Miku, pour rechercher une explication qui me rassurerait, mais elle reste impassible à côté de moi. Je comprends que la seule issue est l’escalier devant moi. Si cet endroit est l’enfer, alors gravir cet escalier m’amènera peut-être au paradis. Miku m’adresse une nouvelle fois la parole en m’indiquant que cet endroit caché des regards est un bar où l’on peut prendre son temps et parler de diverses choses profondes ou pas, et qu’il n’y a aucune obligation d’y entrer. D’accord. Elle se dirige la première vers le grand escalier et je la suis de près. Mes yeux ont pris l’habitude de la noirceur de l’endroit. J’aurais très bien pu faire un malaise en voyant cet endroit mais je suis maintenant persuadé que c’est ce que je voulais voir, comme si voir le pire allait forcément m’amener à entrevoir le meilleur par la suite. L’escalier donne sur une autre pièce tout en longueur et également très sombre. Le mobilier est entièrement noir mais l’espace est beaucoup moins inquiétant que le hall de l’entrée. Je me dis maintenant que ce hall d’entrée était une épreuve de passage, que je dois avoir réussi car me voilà dans ce fameux bar mentionné par Miku. Il y a de nombreuses bouteilles derrière le comptoir et de nombreuses tables dans ce bar en forme de couloir, mais aucun autre client. Miku me suggère de m’asseoir au comptoir. Elle s’assoit à côté de moi et tapote sur une petite clochette faisant venir un homme derrière le comptoir. Son costume noir et son chapeau noir assorti me font tout de suite réaliser qu’il s’agit de l’homme à la Mustang noire que j’avais aperçu il y a quelques mois. Il me demande ce que je souhaite boire. Je commande un Whisky Suntory AO. Une musique drone ambiante remplie l’espace, mais reste discrète. Elle me fait penser aux longues trames sonores de Chihei Hatakeyama, mais je n’en suis pas sûr. Alors que l’homme au chapeau sculpte le glaçon de manière très minutieuse, je tourne le regard vers Miku qui me regarde également sans rien dire.
J’écris une histoire depuis plusieurs années, celle de Kei Imamura (今村京), qui s’intitule « du songe à la lumière ». Je ne sais quelle raison me pousse à lui parler de cette histoire au long court que j’ai du mal à faire avancer, mais j’ai l’impression qu’elle pourrait m’aider dans mon entreprise. Kei est une jeune fille un peu plus âgée que toi, perdue dans ses tourments mais qui entrevoit une lumière après la rencontre de Ruka Akatsuki (暁ルカ). Elle envisage de créer avec lui un groupe de musique dont le nom est Dreamers never End. Mon histoire s’arrête à ce moment-là, car je ne sais donner une direction au style musical que produira ce groupe, comme si cet élément était absolument déterminant dans la suite de mon histoire. Je me perds moi-même dans mes réflexions sur ce détail de mon histoire qui prend une importance demeurée. Elle m’écoute en restant parfaitement immobile. Son visage est figé mais étrangement expressif, mélangeant la douceur de quelqu’un qui est à l’écoute et la détermination de quelqu’un qui a déjà des idées précises sur la direction que sa vie doit prendre. « あなたを一番よく表している曲はありますか? ». Elle me demande soudainement quelle musique me représenterait le mieux. « 私、IDOLですょ、バクチクの曲 ». Moi, c’est IDOL, le morceau de Buck-Tick, me dit-elle immédiatement sans attendre ma réponse. « あと、LUNA SEAのROSIER ». Oui, j’imagine tout à fait cette musique la représenter, comme s’il y avait une adéquation entre son état d’être, du moins ce qu’elle laisse transparaître, et la musique qu’elle écoute. Elle ne devait même pas être née à la sortie de ces singles, mais elle a bien intégré le romantisme sombre qui traverse ces œuvres, s’imaginant certainement comme une rose noire qui se voudrait idole. Cette pensée me traversant l’esprit n’est en rien médisante, au contraire, la capacité à se dévouer de tout son être dans ses choix musicaux au delà de la simple appréciation d’écoute est une chose qui me fascine, et que je ne serais pas en mesure de reproduire.
Elle continue d’un air convaincu « 周りの人たちが自分の尊敬している音楽とどんなふうに向き合っているのか、聞いてみたらどう? ». Elle me suggère de demander à ceux qui m’entourent comment ils vivent et expriment la musique qu’ils admirent. Faut-il que je donne à Kei un état d’être en dehors de toute normalité pour qu’elle devienne légitime dans son groupe? Ce que l’on écoute doit il conditionner notre état d’être? Ce questionnement me pousse à des réflexions sur moi-même. Après tout l’histoire de Kei est un miroir qui reflète une autre version de moi-même dans un Tokyo parallèle que je n’entrevois clairement que par courts moments grâce à des passeurs comme Miku Kajimoto. Le Tokyo Parallèle est en quelque sorte une fenêtre sur moi-même. Faire avancer Kei dans son histoire me fera peut-être avancer dans ma propre histoire, et vice-versa, par un effet de miroir. Le conseil est de consulter autour de moi pour trouver une inspiration à mon histoire, mais comment appliquer ce conseil. Je ne le sais pas encore. Mon verre de whisky est posé sur le comptoir avec un glaçon parfaitement sculpté. Je bois une première gorgée, suivie d’une longue pause silencieuse, puis une deuxième gorgée. Je décèle sur le visage de Miku un sourire qu’elle n’affichait pas jusqu’à maintenant. Tout en regardant devant elle, elle me demande si ça sera tout pour aujourd’hui. Notre entrevue m’a semblé courte.
Après lui avoir dit adieu, je reviens sur mes pas en passant par le dôme arrondi entouré de miroirs à l’entrée. Alors qu’ils ne réfléchissaient rien à mon premier passage, j’y vois maintenant une image d’abord assez floue. Ma curiosité surpasse mon étonnement et je suis tout de suite attiré vers cette image émergeant d’une épaisse brume visuelle. Je reconnais une forme humaine dans une petite pièce ensoleillée. Ma vision devient plus claire lorsque je me concentre sur cette forme humaine qui s’affiche sur plusieurs miroirs simultanément. Je me rends compte que l’association de tous ces miroirs autour de moi me donnent une vue complète de la pièce couvrant pratiquement 360 degrés. Alors que ma vision devient de plus en plus précise, j’aperçois maintenant une jeune femme assise sur le tatami d’un petit appartement à côté d’une fenêtre entrouverte donnant sur un parc. La jeune fille tient une guitare électrique noire dans les mains et joue des accords que je ne parviens pas à entendre. Elle paraît concentrée sur ses mouvements. Il se dégage une chaleur presque palpable de cette scène, quelque chose d’idyllique comme une image de paradis. La lumière douce traversant la fenêtre dévoile son visage qui me paraît maintenant distinct. C’est Kei que je vois dans cette pièce comme si je m’y trouvais également. Je suis complètement immergée dans son petit appartement près du parc d’Inokashira, celui que j’avais imaginé dans les premiers épisodes de son histoire. Il semble beaucoup plus réel que l’image intérieure que j’en avais, au point où je commence à douter de l’avoir moi-même créé. Kei semble vivre ici indépendamment de mon histoire, du moins elle progresse toute seule dans son apprentissage musical, pour se préparer, j’imagine, à une première représentation de son groupe. Cette vision est pour moi troublante. Ma création littéraire s’échappe t’elle de mon contrôle? Ma surprise s’accentue lorsque j’aperçois, accroché près de la porte d’entrée de son petit appartement, un cintre avec l’exacte même robe noire que portait Miku Kajimoto lors de notre première rencontre. Elle est accrochée avec soin. On croirait qu’elle n’a jamais servi, mais elle est en tout point identique à celle que j’ai vu précédemment. Pour quelle raison cette robe se trouve t’elle dans l’appartement de Kei? Il est peu probable qu’elle l’ait emprunté. Il me vient tout d’un coup l’étrange sensation que Kei et Miku sont en fait les mêmes personnes. Mes souvenirs du visage de Kei se font tout d’un coup plus flous, et devant moi, dans les reflets des miroirs du dôme arrondi, je perçois le visage de Miku. Elle a les cheveux beaucoup plus courts mais la ressemblance m’est maintenant frappante. Aurais-je donc passé plusieurs minutes assis à côté de Kei dans le bar juste à côté, en lui faisant par de mes difficultés à continuer son histoire. Je lui aurais donc parlé de la direction future de sa propre vie, et elle me montre maintenant en images qu’elle en a repris le contrôle. Cela explique peut-être le sourire de Miku lorsqu’on s’est quitté. J’aurais aimé qu’elle m’apporte des réponses mais je la vois imperturbable à s’entrainer seule aux accords de guitare. Je ne voudrais pour rien au monde la déranger. A ce moment précis, ses doigts cessent de bouger sur les cordes, s’interrompant au milieu d’un mouvement. Lentement, elle tourne la tête vers l’un des miroirs, un de ceux qui se trouvent en face à moi. Son regard s’y fixe avec une précision troublante. Elle ne me voit pas, elle me regarde, intensément. Puis un très léger sourire apparaît, à peine esquissé, le même que celui de Miku au comptoir. Elle ne semble pas surprise de me voir ici. Moi si. Je me fige et je sens tout d’un coup mon souffle se bloquer. Une vague froide me traverse la nuque et descend le long de ma colonne vertébrale. Un vertige intense me gagne, qui me pousse à mettre un genou à terre et perdre de vue Kei. Après quelques dizaines de secondes pour reprendre mes esprits, la vision dans les miroirs est soudainement redevenue floue et un voile épais recouvre les images que je percevais. Il me paraît maintenant opportun de remonter lentement l’escalier jusqu’à la surface, en faisant attention à chaque marche. J’ai recouvré mes esprit mais je reste profondément troublé par cette expérience. Il fait déjà nuit dehors, il est 24:30. J’ai passé beaucoup plus de temps que je ne le pensais dans cet étrange endroit. L’air est frais et me remet un peu les idées en place. Je ne préfère cependant pas trop réfléchir pour l’instant à cette expérience. J’en aurais tout le temps plus tard. Le chemin qui mène vers la porte grillagée n’est pas éclairée. J’avance à tâtons. J’ouvre ensuite la porte lentement en vérifiant que personne n’est présent dans la rue. En la refermant, un cliquetis se fait entendre. La porte s’est fermée à clef, rendant désormais ce Tokyo Parallèle inaccessible.
Notes: Ce texte est la suite du billet précédent intitulé darkerrr grrrl et est en lien direct avec l’histoire en cours du songe à la lumière et avec les histoires du Tokyo Parallèle. On apprenait il y a quelques jours que Shinya (真矢), le batteur du groupe LUNA SEA, avait quitté ce monde suite à une longue maladie. J’ai eu envie de réécouter le morceau ROSIER, sur l’album MOTHER qui est mon préféré du groupe, et de le mentionné dans ce texte.