hypnotic innocence, cathartic existence ~1

Le Samedi 18 Juin 2022.
Kaori Himuro (氷室 薫) a appris à jouer du piano dès son plus jeune âge, poussée par ses parents. Elle ne regrette pas maintenant cet apprentissage forcé bien qu’elle se soit ensuite tournée vers la guitare pour fonder un groupe de rock avec ses camarades du club de musique de son lycée à Nagano, Tak, Kyo Nakamura et Megu. Les quatre ont commencé par jouer des reprises de groupes punk japonais comme The Stalin, mais ont assez rapidement créé leurs propres compositions. Elle écrit les paroles et Nakamura qui chante également avec elle, compose les musiques de la plupart des morceaux. Depuis l’université, elle a déménagé à Tokyo, tout comme les autres membres du groupe ce qui leur a permis de continuer à jouer ensemble de manière très régulière. Leur style s’est progressivement éloigné du punk rock pour un son plus garage qui garde cependant toute l’intensité de leur tout début. Le groupe a changé plusieurs fois de noms bien que les membres de la formation soient identique. Ils s’appellent actuellement In a Cold Room. Megu proposa ce nom en référence au nom de famille de Kaori et en imaginant que la musique du groupe parviendrait par son énergie à réchauffer toutes les salles. Kaori s’est d’abord sentie gênée par cette référence directe mais s’est finalement laissée convaincre par l’enthousiasme des autres. Ils n’ont pour l’instant sorti qu’un EP éponyme qui a eu un certain succès dans les milieux indépendants et qui leur permet de jouer dans quelques petites salles et bars de Shimokitazawa. Elle me raconte cette version courte de son histoire que je note sur mon petit carnet moleskine noir, en imaginant qu’elle se trouve devant moi un peu pressée par le temps car son groupe l’attend pour les répétitions du concert de ce soir. J’ai à peine le temps de souhaiter à Himuro san beaucoup de succès qu’elle s’est déjà évanouie dans les sons saturés de guitares comme une image floue mais persistante.

Le Samedi 7 Mars 2026.
Je repense au rock du groupe punk The Stalin (ザ・スターリン) car l’ancien batteur du groupe Jun Inui (イヌイジュン) tenait une petite conférence dans l’espace événementiel au 6ème étage du Tower Records de Shibuya le 7 Mars 2026 à 19h, à l’occasion de la publication de son livre intitulé PUNK! De l’autre côté de la rébellion: qu’ont chanté The Stalin ? (PUNK! 反逆の向こう側で ザ・スターリンたちはなにを歌ったのか?). Je ne connais pas bien la musique du groupe mais j’étais sur place au moment de cette conférence. Ce n’était pas tout à fait un hasard car je savais que Jun Togawa (戸川純) y intervenait comme invitée. J’étais plus intrigué de voir Jun Togawa que Jun Inui, et je me suis donc demandé si j’allais vraiment essayer d’assister à cette conférence. L’entrée était libre mais je ne me suis pas senti à l’aise pour y entrer ne connaissant pas bien le groupe, d’autant plus que la conférence se déroulait dans un espace fermé d’où il semblait difficile de s’éclipser discrètement. Je n’y ai donc pas assisté mais j’ai tout de même aperçu Jun Togawa au sixième étage du Tower Records se dirigeant péniblement vers la salle de conférence. Elle semble avoir du mal à marcher et se faisait aider d’une personne du staff pour se déplacer. J’avais deviné qu’elle avait du mal à se déplacer car elle est assise lors de ses concerts. Elle est toujours active sur scène, mais j’hésite encore à aller la voir car je sais que sa voix a beaucoup changé et j’ai peur de ne pas retrouver toutes les émotions que j’avais éprouvé en écoutant ses albums solo ou avec Yapoos. Depuis ce passage manqué au Tower Records de Shibuya, j’écoute l’album Mushi (虫) de The Stalin qui doit être à mon avis un des plus emblématiques du groupe, du moins celui dont je connaissais déjà la couverture.

Le groupe The Stalin est l’un des piliers les plus radicaux et influents du punk japonais des années 1980. Il a été fondé par Michiro Endo (遠藤ミチロウ), né en 1950 et mort en 2019. Le nom du groupe en référence à Joseph Stalin est volontairement provocateur car choisi pour choquer et attirer l’attention. Les morceaux que j’écoute sur l’album Mushi sorti en 1983 sont bruts, agressifs et chaotiques dans le plus pur esprit punk. Michiro Endo y crie plus qu’il ne chante, comme des complaintes incessantes. Chaque morceau est condensé en 2 minutes et garde une mélodie de guitare relativement simple mais accrocheuse. J’aime le punk à petites doses mais j’ai quand même du mal à m’accrocher au genre. Le morceau Mushi (虫) qui conclut l’album est par contre assez différent du reste, notamment pour sa longueur de presque dix minutes. Alors que les autres morceaux de l’album sont de pures explosions verbales et musicales, celui-ci est beaucoup plus habité. La voix de Michiro Endo semble crier une douleur intérieure qui le ronge lentement. On a même l’impression qu’il est possédé, enfermé dans un lieu sombre claustrophobique. On n’y retrouve pas la catharsis typique du punk mais la même douleur rampante. C’est très clairement le morceau le plus fort de l’album, une véritable expérience sensorielle. Le morceau est absolument fascinant et même inquiétant. On a le sentiment que Michiro est poursuivi par une force qu’il ne reconnaît pas (おまえなんて知らない、どこかへ飛んでけ) mais qui le ronge progressivement jusqu’à une forme de déshumanisation. Il y évoque devenir un insecte (虫になったらよろしく), ce qui n’est pas sans me rappeler le premier album de Jun Togawa, Tamahimesama (玉姫様), qui évoquait une imagerie un peu similaire. L’image que projette le morceau Mushi est très forte et marquante. Listen at your own risk.

Parmi les flyers que j’ai trouvé au Tower Records de Shibuya, je vois celui du film Street Kingdom: Make Your Own Sound (ストリート・キングダム: 自分の音を鳴らせ) qui nous parle justement de la scène indie rock japonaise de cette époque en évoquant directement la vraie scène punk japonaise et notamment The Stalin. Le film sortira le 27 Mars 2026 et est réalisé par Tomorowo Taguchi (田口 トモロヲ), connu pour être l’acteur principal des films Tetsuo 1 et 2 de Shinya Tsukamoto. Le film se déroule en 1978 à Tokyo, au moment où naît la scène punk japonaise. On suit le photographe Yuichi, interprété par Kazunobu Mineta (峯田 和伸). En plus d’être acteur, il est lui-même frontman du groupe punk Ging Nang Boyz, dont j’ai déjà parlé sur ces pages. Il est fasciné par les Sex Pistols et découvre une scène underground en pleine ébullition, dans des live-houses devenues mythiques comme celle du Loft à Shinjuku. Parmi les groupes ayant inspiré le film, je vois avec plaisir le nom de Zelda dont j’ai également déjà parlé sur ce blog, et une musique de film composée par Yoshihide Otomo. C’est clairement un film que j’ai envie de voir au cinéma, d’autant plus que je suis maintenant un peu plus familier de The Stalin.

i’ve been here over and over again

J’aime associé la musique rock shoegaze aux photographies urbaines en noir et blanc, ce qui tombe très bien car j’écoute trois excellents morceaux du groupe américain Nothing originaire de Philadelphie sur leur dernier album a short history of decay. J’ai d’abord découvert le morceau toothless coal qui m’a vite poussé à parcourir l’album pour y débusquer d’autres pépites shoegaze, en particulier le sublime morceau titre a short history of decay et cannibal world qui le précède. Ce sont en fait les trois seuls morceaux de l’album qui sont réellement shoegaze, dans le plus pur style de My Bloody Valentine,et ce sont ceux qui m’attirent le plus. La ressemblance avec le son mbv est plutôt évidente, mais ce n’est en rien rédhibitoire car l’esprit introspectif du shoegaze est bien présent. La musique de Nothing est en fait un peu plus rugueuse et abrasive que celle du shoegaze éthéré et les émotions qui s’en dégagent sont plus lourdes, mais avec cette mélancolie contemplative qui s’accorde bien avec les paysages urbains. J’ai toujours eu envie d’associer plus directement dans les billets de ce blog la musique que je mentionne et les images que je montre. J’aurais envie de demander aux visiteurs d’écouter le morceau a short history of decay de Nothing en faisant défiler doucement, mais à son rythme, les quelques photographies de ce billet.

ヌー民生活❸

Au petit déjeuner de l’hôtel le lendemain matin, on nous propose un repas japonais avec bien sûr des udon, accompagnant un poisson grillé et plein d’autres petites choses. J’ai pris l’habitude du poisson le matin, mais les udon sont plus inhabituels. Le petit déjeuner nous nourrit bien pour la longue journée qui nous attend. Nous ne reprenons l’avion pour Tokyo qu’à 20:20. Nous passons d’abord une partie de la matinée à se promener dans le parc Ritsurin (栗林公園) dont l’entrée Nord se trouve idéalement à proximité de notre hôtel. On dit qu’il compte parmi les plus beaux jardins japonais traditionnels du pays. C’est bien entendu un site incontournable de Takamatsu. Le jardin est vaste et il faudrait plusieurs heures pour en faire le tour dans tous ses recoins. Une bonne heure nous permet de voir les zones les plus belles notamment la partie Sud avec son jardin japonais classique. Le jardin paysager a environ 400 ans d’histoire et est classé comme site historique. La conception du jardin repose sur le principe que les vues sont différentes à chaque pas et que les paysages changent constamment en marchant. Les lieux sont visuellement très intéressants avec chemins sinueux, étangs agrémentés de petites îles et traversés par des petits ponts en bois, collines artificielles permettant des vues d’ensemble idéales sur l’ensemble du domaine. Ce décor est idyllique mais il fallait quand même faire abstraction du groupe de touristes se prenant en photo sous toutes les poses imaginables. Nous n’avons pas profité de la maison de thé Kikugetsu-tei pour boire un thé matcha avec vue sur les étangs, mais nous avons grandement profité de notre balade contemplative parmi les arbres parfaitement taillés et entretenus. Mon fils et moi avons eu la même idée de vouvoir venir ici souvent si on habitait à proximité, pour pouvoir y lire dans un coin tranquille du parc. Mais on s’est en fait rapidement rendu compte qu’il n’y a pas de bancs pour s’asseoir. Il ne s’agit pas d’un jardin public. Il faut payer pour entrer, avec possibilité d’un passe à l’année. Après avoir acheté notre billet, le gardien voulait absolument nous parler pour nous expliquer un peu l’histoire du parc. On a apprécié tout en ayant un peu peur que son explication nous prenne un temps précieux, car après cette visite, nous avons l’intention de prendre le train local pour un trajet d’environ une heure pour le sanctuaire Kotohira-gū (金刀比羅宮), que l’on surnomme également Konpira-san.

La gare de train est à quelques minutes du parc Ritsurin. Les trains ne circulent pas fréquemment, environ toutes les demi-heures, et nous manquons d’une ou deux minutes celui dans lequel nous voulions monter malgré un petit sprint de dernière minute. Courir est une seconde nature pour mon fils mais c’est malheureusement loin d’être le cas pour moi. On se promène autour de la gare en attendant notre petit train jaune de la ligne Kotoden (ことでん). On peut s’asseoir sur les banquettes tout en longueur chauffées. Il nous faudra environ une heure pour rejoindre la gare de Kotohira. Le train file à travers la campagne à toute vitesse mais s’arrête à toutes les gares. Je ne dirais pas qu’on est bercé mais on pourrait facilement s’endormir. Ce n’est pas mon cas, mais le fiston succombe à la fatigue du jour d’avant. Assis dans le petit train autour de nous, je reconnais par leurs casquettes et bonnets noirs des membres du peuple des gnous, les Nū-min (ヌー民), qui semblent avoir eu l’idée de faire la même visite que nous le jour après le concert. Le rythme du train ne me fait pas dormir mais me donne envie d’écouter un peu de musique tout en regardant à travers les vitres du train le paysage composé d’un mélange de plaines et de petites montagnes volcaniques. Je n’écoute pas des morceaux de King Gnu, mais tout autre chose. Depuis quelques semaines, le morceau Hiru no Yume (晝の夢 – Daydreaming) de Hiroyuki Namba (難波 弘之) m’accompagne inlassablement. Le morceau, datant de 1983, a quelque chose d’hypnotisant qui me poursuit. Il me permet de m’arrêter sur les choses pour les apprécier, dans un moment en suspension entre réalité et illusion. Les nappes de synthé et la voix de Hiroyuki Namba sont douces et enveloppantes, créant un espace intérieur intime et introspectif. On a l’impression que le temps se dilate en écoutant cette musique. Elle correspond tout à fait à l’ambiance contemplative de cette journée. Hiroyuki Namba était présent sur la playlist de la fameuse émission NTS Liquid Mirror d’Olive Kimoto intitulée An 80’s Japanese Retrospective, dont j’ai déjà parlé plusieurs fois, mais avec un morceau différent. J’écoute ensuite le très étonnant nouvel album de Sheena Ringo dont je parlerais certainement prochainement car il mérite un billet en bonne et due forme.

Nous arrivons à la gare de Kotohira (琴平) juste avant midi. La petite ville est tranquille, ce qui m’étonne d’abord un peu car le grand sanctuaire Kompira-san est le plus populaire de toute l’île de Shikoku. La journée d’hier étant mouvementée et riche en émotions, on avait de toute façon besoin de calme, loin de la foule. Le sanctuaire Kotohira-gū, surnommé Konpira-san, est situé sur les pentes du Mont Zōzu. Ce qui distingue particulièrement Kotohira-gū est son accès se faisant par une ascension de 785 marches menant au sanctuaire principal. Il faut grimper en tout 1368 marches pour atteindre le sanctuaire intérieur niché plus haut dans la montagne. Cette ascension est loin d’être insurmontable mais est quand même assez physique car les escaliers ont une forte inclinaison. Cette montée me rappelle un peu celle du sanctuaire Afuri (大山阿夫利神社 ) sur les hauteurs de la montagne Ōyama à Kanagawa, mais elle est ici d’un autre ordre. On y retrouve par contre pareillement les petits commerces de souvenirs en tout genre. En montant progressivement les marches, ponctuées par des allées et des zones de repos, l’ambiance se fait ensuite plus calme et contemplative à mesure que l’on s’élève. On dit que cette ascension à pieds, et l’effort physique qu’elle demande, symbolise un cheminement progressif vers la purification et l’élévation. Le sanctuaire possède une histoire de plus de mille ans. Durant l’époque d’Edo, les pèlerinages à Konpira étaient très populaires. Le sanctuaire est dédié à la divinité Ōmononushi qui protège les marins et les voyageurs, ce qui explique sa popularité dans une région étroitement liée à la mer intérieure de Seto. On découvre d’abord le sanctuaire principal se dévoilant progressivement derrière les escaliers. Sa présence est impressionnante. On montant un peu plus haut, on a une vue panoramique sur la plaine de Sanuki. On y distingue notamment la montagne Sanukifuji (讃岐富士), surnom de la montagne volcanique Inoyama (飯野山) en raison de sa ressemblance avec le Mont Fuji.

Après avoir collecté le sceau goshuin, une prière devant le sanctuaire s’impose. Alors que je patiente quelques secondes, un étranger qui semble être d’origine chinoise m’aborde soudainement. Il veut m’expliquer en anglais les mouvements de prière dans un sanctuaire japonais. Je l’écoute sans l’arrêter pour ne pas être trop désobligeant. J’essaie de ne pas trop faire attention à ce qu’il me dit mais il insiste. Je finis par lui dire que je sais déjà tout cela, avec j’imagine un sourire un peu agacé. L’intention n’est pas mauvaise mais m’a quand même semblé déplacée. Pour quelle raison imaginait-il que ce sanctuaire au fin fond de Shikoku pouvait être le premier que je visite. On aurait pu rigoler du fait que ça fait déjà 27 ans que je vis au Japon, mais je n’en ai pas eu le courage. Le nombre d’années n’est pas écrit sur mon visage. Ceci est un symptôme de ce pays où on peut être pris pour un novice débarquant tout juste de l’avion alors que l’on vit ici depuis très longtemps. Après avoir passé un peu de temps sur les hauteurs du sanctuaire, nous prenons notre temps pour redescendre les milles marches du retour. La fatigue commence à me gagner. Nous prenons notre déjeuner assez tard dans un restaurant de udon à l’entrée de la grande allée menant à Konpira-san. Nous avons un peu hésité sur les udon, mais comme c’est ici la spécialité, les restaurants sont nombreux. Nous explorons ensuite un peu la petite ville de Kotohira (qui n’a même pas l’appellation de ville d’ailleurs) en marchant vers la station.

Le retour en train vers Ritsurin prend une bonne heure, qui nous permet d’observer le paysage sous l’angle opposé. Après avoir regagné notre hôtel pour récupérer notre petite valise, on se dirige vers l’arrêt du bus limousine nous ramenant vers l’aéroport. Nous ne sommes pas en retard, mais le bus est plein à craquer et on a un peu peur de ne pas pouvoir s’y asseoir. D’autres fans de King Gnu nous entourent. Certains regardant les vidéos qu’ils ont pris sur leur smartphone le jour d’avant. J’apprendrais plus tard que le fait de pouvoir filmer pendant cette tournée avait été annoncé dans les news. Dans ce bus du retour, on trouve même une grande serviette à l’effigie de cette tournée accrochée comme un poster à l’arrière du fauteuil du conducteur du bus. Est ce que le conducteur est fan du groupe et a été au concert? Ou est ce un oubli d’un des passagers du bus? Je ne le saurais pas mais je prends au moins une photo souvenir. Notre avion part à 20h20 et nous avons un peu de temps pour dîner. Les udon du restaurant à l’étage de l’aéroport sont en rupture de stock, ce qui nous donne l’occasion de manger autre chose, des hot dogs qui sont la seule option disponible. Le retour se passe sans encombre mais les vents sont forts et le vol est un peu turbulent. On se fait malmener comme sur certains morceaux de King Gnu.

les pruniers du sanctuaire

Les pruniers fleurissent en avance par rapport aux cerisiers, dont les fleurs se déclareront dans quelques semaines. On pouvait apprécier la présence parsemée des fleurs de prunier au grand sanctuaire Kanda Myōjin (神田明神), qui se situe à Sotokanda, dans l’arrondissement de Chiyoda. La station la plus proche est celle d’Ochanomizu, mais nous préférons y aller depuis la station d’Akihabara. Il y avait beaucoup de monde à Akihabara, et notamment des touristes attirés par le monde du manga et de l’anime. C’est un univers qui m’attire mais auquel j’ai presque complètement décroché depuis au moins vingt-cinq ans, ce qui correspond exactement à mon arrivée à Tokyo. Cela peut paraître étonnant, mais vivre à Tokyo m’a éloigné des manga. À cette époque, je me souviens avoir été surpris de ne pas les voir aussi présents que je ne le pensais dans les médias. Des anime passaient bien à la télévision japonaise, mais à des horaires soit tardifs, soit matinaux. Cela ne correspondait pas à l’image que j’avais avant de venir habiter à Tokyo.

Les photos au sanctuaire Kanda Myōjin ont été prises le week-end après le Nouvel An chinois, ce qui explique peut-être la foule présente. L’endroit est réputé pour apporter chance et prospérité dans les affaires, mais les entreprises et les sociétés se présentent plutôt au sanctuaire au tout début du mois de janvier. Le sanctuaire est vieux de 1 270 ans. Il a cependant été reconstruit plusieurs fois, notamment à la suite du grand tremblement de terre de Tokyo en 1923. La grande porte principale Zuishin-mon (隨神門) a été reconstruite plus récemment, en 1995, en bois de cyprès. Cette porte à deux niveaux est superbe, notamment le soir quand elle est mise en lumière.

Au moment où nous quittons les lieux, un groupe d’une dizaine de Lamborghini customisées s’avance vers la grande porte. Le contraste est frappant, et le bruit des moteurs ne s’accorde pas avec le lieu, même si l’on se trouve ici en plein centre de Tokyo.

Parmi les albums que je souhaitais écouter depuis longtemps, il y avait Thousand Knives (千のナイフ), le premier album de Ryuichi Sakamoto (坂本龍一). Il est sorti en 1978, avant la formation du Yellow Magic Orchestra avec Haruomi Hosono et Yukihiro Takahashi. Pour cet album, Ryuichi Sakamoto travailla étroitement avec l’arrangeur et programmeur Hideki Matsutake, qui sera le quatrième membre, non officiel, du YMO. J’avais d’abord été intrigué par le titre de l’album, que je lis être tiré de la description que le poète expérimental franco-belge Henri Michaux fait de l’usage de la mescaline dans son œuvre Misérable Miracle. L’album utilise une grande variété d’instruments électroniques, notamment plusieurs synthétiseurs KORG, Moog et le Roland MC-8 Microcomposer, programmé par Hideki Matsutake et joué par Sakamoto.

On dit que cet album est l’un des disques fondateurs de la musique électronique japonaise, mélangeant des influences occidentales, notamment celles des Allemands de Kraftwerk, avec des éléments culturels asiatiques. C’est particulièrement notable sur le quatrième morceau Das Neue Japanische Elektronische Volkslied, qu’on peut traduire par « La nouvelle chanson folklorique électronique japonaise », où Ryuichi Sakamoto entend redéfinir une nouvelle musique traditionnelle, mais synthétique, car entièrement composée par des machines. Ce morceau préfigure le type de sons que l’on pourra entendre un peu plus tard avec le YMO. Il est proche de la pop électronique, mais d’autres morceaux sont beaucoup plus expérimentaux, comme Island of Woods, qui nous amène dans un espace naturel qui pourrait être une forêt où une étrange force sommeille.

Le morceau-titre Thousand Knives est l’un des titres marquants de l’album, fusionnant la musique électronique avec la musique traditionnelle japonaise, avec une bonne dose d’expérimentations. Le morceau s’ouvre par la lecture d’un poème de Mao Zedong, récitée par Ryuichi Sakamoto à l’aide d’un vocodeur KORG VC-10. Le morceau part dans plusieurs directions, ce qui peut paraître désorientant, notamment avec l’ajout de sons de guitare joués par Kazumi Watanabe, mais Ryuichi Sakamoto parvient à donner une logique à l’ensemble. Ce morceau est une sorte de monument musical.

La mélodie sinueuse et ludique du cinquième morceau Plastic Bamboo est tout de suite très accrocheuse. L’album ne contient que six morceaux pour 46 minutes, chaque morceau étant assez long, plusieurs approchant les dix minutes. Alors que la première partie est plutôt expérimentale, la seconde, avec notamment Plastic Bamboo, est plus pop. L’album se termine sur le superbe morceau The End of Asia, à comprendre comme l’extrémité de l’Asie, qui prend des sonorités chinoises, bouclant en quelque sorte la boucle avec le texte d’introduction du premier morceau.

Alors, cet album doit-il être placé dans la liste des disques cultes de l’électronique japonaise, voire mondiale ? Oui, sans aucun doute.

la colline aux grues

Après notre visite du Shonandai Culture Center, nous reprenons la route pour une quarantaine de minutes jusqu’au grand sanctuaire Tsurugaoka Hachimangu de Kamakura (鎌倉鶴岡八幡宮). Comme nous y arrivons vers 16h, le parking n’est pas plein et nous pouvons y stationner. À cette heure-ci, la réception où l’on peut collecter le sceau goshuin n’est heureusement pas encore fermée. Nous connaissons bien cet endroit car nous nous y sommes mariés, en kimono, dans le petit pavillon de danse appelé Maiden (舞殿) placé au centre de la grande cour, face à l’escalier monumental qui mène au sanctuaire principal. Outre les mariages shintō, cette plateforme cérémonielle couverte et ouverte sur la cour peut être utilisée pour des danses rituelles Kagura (神楽).

Nous n’avons pas visité le Kamakura Bunkakan Tsurugaoka Museum (鎌倉文華館 鶴岡ミュージアム) mais j’aime m’arrêter quelques dizaines de secondes pour le prendre en photo. Le musée a été conçu par l’architecte Junzo Sakakura en 1951. Le Kamakura Hall, comme il se nommait à l’époque était le premier musée public d’art moderne du Japon. En Janvier 2016, 65 ans et 525 expositions plus tard, son existence fut menacée car le terrain arriva à expiration de son contrat de location et devait être retourné au sanctuaire. Il ferma ses portes en Mars 2016, puis fut reconnu comme bien culturel important de la préfecture. Des travaux de restauration commencèrent en 2017 pour renforcer sa structure tout en préservant son architecture historique. Le musée rouvrit ses portes en Juin 2019 sous le nom de Kamakura Bunkakan Tsurugaoka Museum. Je le regarde toujours de loin pour vérifier sa présence tout en me disant qu’il aurait pu disparaître.

J’ai également très souvent pris en photo le pin japonais se trouvant à l’entrée de la longue allée menant au sanctuaire. Ses formes sculptées par le vent m’avaient inspiré ma série de compositions photographiques Urbano-Végétal. Les toutes premières compositions de la série utilisaient d’ailleurs les pointes de cet arbre pour la partie végétale. Ce pin, élégant mais en même temps un peu punk comme une coiffure extravagante, se trouve juste à côté de la grande porte torii rouge qui délimite l’enceinte du sanctuaire. La longue allée qui suit nous amène au niveau de la station de Kamakura, en direction de l’océan. On s’enfonce ensuite dans les rues commerçantes, notamment celle de Komachi (小町通り) à la recherche d’un petit établissement proposant du shiruko depuis bien longtemps.

J’ai d’abord découvert le groupe After Dinner par l’émission de la radio NTS Liquid Mirror d’Olive Kimoto sur un épisode de Juin 2019 intitulé An 80s Japanese Rétrospective. La playlist de l’épisode démarrait par un morceau de ce groupe intitulé Paradise of the Replica, tiré d’un album du même nom. Ce morceau m’avait paru d’une beauté très étrange, mélangeant une ambiance à la fois fragile et théâtrale, avec une musique un peu triomphante qui semble annoncer le début d’un acte. Je n’avais pas poussé mon écoute plus avant car il y avait déjà tant de choses à découvrir sur cette playlist de Liquid Mirror, mais je me suis rappelé d’y revenir en voyant cet album mentionné sur la sélection Japanese Alternative’s Guide to JP New Wave du site Japanese Alternative Magazine (JPN ALT MAG).

L’album Paradise of Replica, sorti en 1989, est le deuxième album du groupe After Dinner, mené par la chanteuse et compositrice Haco. Le groupe est issu de la scène new wave et expérimentale du Kansai. Cette musique évolue dans des ambiances d’avant-garde pop clairement expérimentales. Les neuf morceaux de ce court album de 30 minutes se composent de collages sonores qui nous amènent dans des directions inattendues. Les morceaux Kitchen Life I et Kitchen Life II sont certainement les plus expérimentaux et complexes à appréhender à la première écoute. L’album est très orchestré et possède une force poétique assez fabuleuse. Des morceaux comme A Walnut ont une beauté aérienne très délicate. On y ressent même quelque chose de sacré. On imagine une musique de chambre, mais qui change soudainement de direction vers des rythmes pop plus appuyés. Les arrangements sont très variés, avec des cordes, des instruments traditionnels japonais, des percussions diverses, des sons synthétiques et parfois insolites. Un ballon de volley est même utilisé comme instrument sur le morceau Dancing Twins. C’est Haco elle-même qui tapote sur le ballon de volley sur ce morceau. Elle chante sur tous les morceaux, accompagnée par Yosuke Isshiki aux claviers, piano frappé au marteau-pointe et percussions, Masahiro Kitada à la boîte à rythmes et claviers, soroba-tone, batterie, guitares, Tadahiko Yokogawa aux claviers, basse électrique, percussions, entre autres. de nombreux autres musiciens interviennent sur l’album en fonction des morceaux. Celui intitulé Ironclad Mermaid est l’un des plus beaux de cet album qui fourmille d’idées. Certains passages à cordes accompagnés de mouvements mécaniques me donnent des frissons à chaque écoute. On se demande comment les morceaux de l’album parviennent à maintenir leur équilibre, mais ça fonctionne étonnamment très bien car ils sont très sensibles et invitent à un voyage intérieur. C’est certainement la raison pour laquelle cet album est considéré comme un disque culte de la pop expérimentale japonaise. On peut se demander quelle est la signification du titre très intrigant Paradise of Replica. J’ai pu lire que ce titre avait été imaginé par Haco comme un clin d’œil ironique à la culture japonaise de l’époque, souvent perçue comme mélangeant et réinterprétant des influences étrangères pour créer quelque chose de nouveau.