続きのない夢の中

Je ne voulais pas manquer la rétrospective que le Tokyo Photographic Art Museum (東京都写真美術館) consacrait au photographe Masahisa Fukase (深瀬昌久). Ce musée est situé à Yebisu Garden Place et l’exposition montrant 114 photographies se déroulait du 3 Mars au 4 Juin 2023. Fukase est originaire d’Hokkaido et a quitté ce monde en 2012. La rétrospective nous montre plusieurs séries tirées de ses trente années d’activités photographiques de 1961 à 1991. La plus connue et celle que je voulais absolument voir est celle intitulée Karasu [Ravens] montrant des corbeaux dans des paysages d’Hokkaido, en 1976 alors qu’il revenait vers les lieux de son enfance pour fuir un mariage qui se passait mal. La force de ses images nous attire et nous rend en même temps mal à l’aise, car on y ressent la souffrance qu’il devait éprouver à ce moment là de sa vie. Masahisa Fukase est un photographe connu pour montrer des photographies de sa vie personnelle. Il se met parfois en scène sur ses photographies, mais c’est surtout sa femme Yōko Wanibe qu’il a beaucoup photographié. Les photographies, que la galerie met en avant en présentation de l’exposition, montre Yōko dans une série du même nom prise en 1973. Il la prenait en photo tous les jours alors qu’elle partait pour travailler. Il prend aussi régulièrement sa famille en photo pendant vingt ans dans une série intitulée Kazoku [Family], notamment son père qui tenait un petit studio photo à Bifuka, Hokkaido. Après sa séparation de Yōko, il se concentre sur les photographies de son chat Sasuke qu’il reçoit d’un ami photographe en 1977. Même si ces photos de chats peuvent parfois être amusantes, on ressent une solitude et une certaine tristesse en les regardant.

Je me suis mis dans l’idée d’acheter systématiquement une ou plusieurs cartes postales des expositions que je vais voir, lorsque c’est possible. J’ai commencé depuis l’exposition de Wataboku car il m’avait signé une de ses cartes postales. De l’exposition de Fukase, j’en tire quatre dont l’une très connue de la série Karasu [Karasu] prise en 1976. J’en avais déjà parlé dans un ancien billet, j’ai souvent eu envie d’acheter le photobook intitulé Ravens (鴉) mais j’ai toujours hésité en voyant le prix (plus de 10,000 yens). De cette série, j’en garderais au moins une carte postale. Le chat Sasuke est également sur une des cartes postales que j’ai choisi. C’est amusant de le voir s’infiltrer discrètement dans un jeu de go. Les deux autres photos montrent Yōko, une datant de 1973 de la série Yōko que Fukase prenait depuis la fenêtre de leur appartement, et autre intitulée Congratulation, datant de 1963, de la série Yūgi [Homo Ludence]. Cette dernière montre Yōko fumant pendant un moment de pause lors de leur cérémonie de mariage. Je devrais peut-être commencer une collection de photographies de femmes fumant en robe de mariée.

L’envie m’est revenue d’écouter Quruli (くるり) en trouvant l’album Fandelier (ファンデリア) au Disk Union de Shimokitazawa. Il s’agit du deuxième album du groupe sorti le 15 Mai 1998, dans leur période indies, avant leur premier album majeur Sayonara Stranger (さよならストレンジャー) qui sortira en 1999. J’en avais déjà parlé sur ces pages. J’ai une affection particulière pour ces deux années 1998 et 1999 car elles correspondent aux deux années de mes débuts de vie au Japon: en 1998 pendant un mois à Nagasaki, puis à partir de Février à Tokyo en 1999. Écouter la musique de cette époque me donne une certaine nostalgie de ces moments de ma jeunesse, alors même que je n’écoutais pas du tout Quruli à cette époque là. Dans le premier morceau Interlude à la guitare acoustique, on ressent pourtant une certaine nostalgie d’une période de jeunesse passée. Cet interlude est en fait un aperçu du morceau Sakamachi (坂道) qu’on entend plus tard vers la fin de l’album. C’est très certainement le plus beau morceau de l’album. Fandelier est relativement court, composé de 8 morceaux pour 33 minutes. Il mélange les ambiances musicales d’un groupe qui se cherche et essaie plusieurs voies. Le deuxième morceau Mononoke Hime (モノノケ姫) est par exemple particulièrement brut de facture avec une guitare sonnant comme du live dans une petite salle de concert. Le troisième morceau Old-fashioned est un des plus inspirés de cet album et me fait dire qu’il faut toujours s’intéresser aux premiers albums d’un groupe même s’ils ne sont pas encore perfectionnés. L’esprit rock indé transpire de tous les morceaux de l’album et j’aime beaucoup cela. Le morceau qui suit Tsuzuki no nai Yume no naka (続きのない夢の中) ou le suivant Ame (雨) en sont d’autres excellents exemples. J’aime beaucoup le naturel du chant de Shigeru Kishida (岸田繁), notamment sur Ame où on retrouve une manière de chanter qui lui est assez typique. Cet album n’est pas le meilleur ni le plus abouti du groupe mais il n’en reste pas moins un petit moment de bonheur musical, notamment quand il part vers des pistes plus expérimentales comme sur le dernier morceau Yes mom I’m so lonely, très différent du reste de l’album.

En parlant d’exposition de photographies, j’avais dans l’idée d’aller voir une exposition de la jeune photographe Mana Hiraki (平木希奈) qui se déroulait pendant deux jours seulement, les 27 et 28 Mai 2023, dans la petite galerie d’art THE PLUG à Jingūmae. Je suis cette photographe depuis quelques temps sur Twitter puis sur Instagram, car elle a pris en photo certaines artistes que j’aime beaucoup. On lui doit notamment la photographie de couverture de l’album Plantoid de SAMAYUZAME, ainsi que d’autres photographies et vidéos de cette compositrice et interprète dont je parle régulièrement sur ce blog au fur et à mesure qu’elle sort des nouveaux morceaux. Je trouve que le style photographique de Mana Hiraki correspond bien à l’univers onirique de la musique de Samayuzame. Plus récemment, elle a pris en photo Miyuna (みゆな) pour une série en kimono, dont les deux photographies ci-dessus sont extraites. Cette série en particulier m’a tout de suite beaucoup plu. Là encore, j’aime beaucoup les couleurs et l’univers vaporeux proche du rêve qu’elle crée. C’est une constante de son style photographique. Il y a souvent un certain flou qui me donne l’impression qu’un voile léger vient se superposer sur l’artiste photographié. Je me suis posé la question de quelle pouvait être l’inspiration poussant Miyuna et la photographe à utiliser un kimono pour ces photographies. Cette série a été prise peu de temps après le concert groupé J-Wave Tokyo Guitar Jamboree (J-WAVE トーキョーギタージャンボリー) où Miyuna chantait et jouait de la guitare acoustique au Ryōgoku Kokugikan (両国国技館). L’association du kimono et de la guitare sur une scène ouverte sur 360 degrés m’avait forcément rappelé Sheena Ringo sur la scène du Budokan lors de la tournée Electric Mole.

La série de photographies de Miyuna en kimono prise par Mana Hiraki m’a renvoyé vers certaines photographies de Sheena Ringo prises en 2003 à l’occasion de KSK. Je ne fais pas cette allusion complètement par hasard car elle semble être amatrice de la musique de Sheena Ringo, vu qu’elle a acheté récemment le vinyl de KSK comme elle le mentionnait sur Twitter. Peut-être avait elle l’esthétique de l’époque de KSK en tête en prenant ces photographies de Miyuna en kimono, tout en y apportant son esthétique vaporeuse toute particulière. J’aurais très envie de lui poser la question. J’avais donc une forte intention d’aller voir cette exposition à Jingumae, mais quelle n’était pas ma surprise de voir une longue file d’attente devant la galerie. Je m’attendais à pouvoir y entrer rapidement et je n’ai malheureusement pas eu assez de temps pour attendre dans une file qui prenait son temps. En regardant d’un peu plus près le flyer digital de cette exposition intitulée Wave?, je me suis rendu compte qu’il s’agissait d’une collaboration avec une certaine Rina. Je n’avais pas eu la présence d’esprit de comprendre que cette fameuse Rina prise en photo par Mana Hiraki était en fait membre du groupe rock Scandal (スキャンダル). Il devait y avoir de nombreux fans du groupe présents dans la file d’attente. Je n’ai malheureusement pas pu voir cette exposition mais ce sera partie remise. J’espère qu’elle pourra exposer un jour quelques photographies de Miyuna. Et pour continuer un peu plus avec les liens qui unissent les artistes que j’aime, je remarque sur Instagram que la compositrice et interprète a子, que j’irais normalement voir en concert un peu plus tard ce mois-ci, est également venue voir cette même exposition en cette même journée. Il y a décidément presque toujours un lien, parfois infime, entre les artistes que j’aime. Tout ceci me fascine beaucoup! La photographie ci-dessus montre les couvertures des numéros de Mars et Avril 2003 du magazine Gb que j’ai acheté il y a plusieurs mois. Ce sont deux de mes petits trésors et il faudrait vraiment que j’y revienne un peu plus dans un prochain billet.

un arbre au milieu de la route

Il y a parfois à Tokyo des décisions d’urbanisme qui ne consistent pas à tout raser pour remplacer par des buildings flambant neufs, mais à conserver des particularités locales. Je ne sais pas quelle est la raison exacte qui a poussé à conserver cet arbre planté au milieu de la route, mais voir ce genre de choses me rassure. Me rassure sur quoi, je n’en suis pas très sûr, mais provoque en tout cas en moi une petite étincelle de satisfaction. Un arbre au milieu d’une route, c’est comme une note qui n’est pas dans le ton dans un morceau de musique. Cela peut choquer au premier abord, mais on finit par concentrer toute notre attention et notre intérêt sur cette note là. J’aime les dissonances en musique et je les aime aussi dans l’urbanisme tokyoïte. Ce n’est pas la première fois que je vois ce genre de situation où la végétation a pris le dessus et vient de manière malicieuse bloquer la circulation automobile. Les fantômes de la dernière photographie de ce billet sont dessinés sur un mur d’un café près de la gare de Gakugeidaigaku. Je prends cette photo juste avant les premières gouttes d’une pluie forte qui me fera me replier vers l’intérieur couvert de la gare. Les quartiers entre les gares de Gakugeidaigaku (学芸大学駅), Toritsudaigaku (都立大学駅) et plus loin Midorigaoka (緑が丘駅) et Ōokayama (大岡山駅) sont principalement résidentiels et je les ai assez peu parcouru. Je soupçonne qu’on doit trouver de l’architecture intéressante parmi ces rues. Il ne me reste plus qu’à y marcher pour le découvrir. Plusieurs photographies de ce billet jouent sur le détachement des couleurs, qui viennent se mettre en avant par rapport au reste de la composition photographique. J’aime beaucoup le contraste entre le neutre du gris et l’explosion soudaine de couleurs qui vient naître au dessus.

Je suis comme obsédé par le nouvel album de Cero intitulé eo, au point où j’ai du mal à ne pas l’écouter. Et plus j’écoute cet album, plus il pénètre dans les méandres les plus profonds de mon cerveau. Quelle beauté de bout en bout, tout le long de ses 11 morceaux! Cet album doit être mon préféré de l’année, jusqu’à maintenant du moins. Il mélange d’une manière quasi parfaite les expérimentations sonores, les instrumentations électroniques et celles avec des formations plus classiques (violons, cuivres, entre autres), les moments plus pop et accrocheurs, les dissonances ou plutôt les associations de tons inhabituels. Et que dire du chant de Shōhei Takagi (高城晶平), tout en nuances, en retenues puis en envolées. La beauté de ses morceaux vient également de l’accompagnement aux chœurs des deux autres membres du groupe, qui vient apporter une sublime profondeur aux morceaux, comme s’ils évoluaient en trois dimensions dans nos oreilles et dans notre tête lorsqu’on les écoute. En plus du chant, Shōhei Takagi joue également de la guitare et de la flûte. Yu Arauchi (荒内佑) est aux claviers et au sampling, mais assure également les chœurs avec Tsubasa Hashimoto (橋本翼) jouant de la guitare. Mais les instruments sont nombreux et la production vraiment impeccable. C’est en fait le premier album que j’écoute de Cero. Je les avais gardé en tête depuis leur album précédent Poly Life Multi Soul, mais on dit que ce dernier album eo est un départ ou plutôt une évolution particulièrement inspirée de leur musique précédente, qui avait eu un succès certain, si mes souvenirs sont bons. Il faudra que j’écoute cet album précédent, mais je suis pour l’instant embarqué dans celui-ci. En fait, à la toute première écoute, j’ai tout de suite été impressionné par le premier morceau Epigraph (エピグラフ) et j’ai espéré, au fur et à mesure de la première écoute, avec un peu d’apprehension, que les autres morceaux seraient dans la même veine. Et ils le sont, l’album ne faiblit pas car même si un morceau comme Evening News (イブニング・ニュース) apporte une pointe de répit cérébral, le morceau qui suit aux ambiances plus pop intitulé fdh est d’une accroche imparable et d’un bonheur absolu. L’agencement des morceaux fonctionne particulièrement bien sur cet album, car la relative évidence de ce morceau fdh (エフ・ディー・エフ) vient se confronter aux atypiques composition et chant sur le morceau suivant, Sleepra (スリプラ), sans pourtant se désinscrire du style musical de l’ensemble. Cela donne une œuvre profonde et réfléchie, qui devrait à mon avis faire date. Et dans mon emballement, je vérifie s’ils ont des dates de concerts prévus. Il y a bien une date en Juillet à Shinjuku mais les réservations semblent être malheureusement déjà terminées. Cette unique date à Tokyo affiche en fait complet. L’album est disponible à l’écoute dans sa totalité sur le compte de YouTube du groupe, et je l’ai acheté sur iTunes après la première écoute.

果てまでゆく荒野をかける

Les cactus sont arrivés à la maison il y a quelques semaines et ils y vivent paisiblement sans faire de bruit et en ne dérangeant personne à part ceux qui ont la mauvaise idée de s’en approcher de trop près. On a de plus en plus de plantes à la maison et notre appartement va bientôt devenir une jungle. C’est moi qui m’en occupe principalement et qui prend toutes les responsabilités quand une d’entre elles décide de nous quitter parce qu’on pas su bien la comprendre. Je passe parfois beaucoup de temps le week-end sur le balcon à changer les pots quand ceux-ci deviennent trop petits pour certaines plantes qui se sont décidés à devenir envahissantes, ou à redresser d’autres avec des tiges métalliques pour leur redonner une fière allure ou les remettre sur le droit chemin. Mais peu importe les garde-fous qu’on peut leur imposer, elles finissent toujours par grandir à leur manière sans nous demander notre avis. Une chose est sûre cependant, on se sent bien à vivre parmi elles.

Les autres photographies du billet sont prises dans les environs du musée Watari-Um. Une grande fresque se présente d’abord sur la façade arrondie de l’ambassade du Brésil. En face du musée, les formes géométriques colorées de Harajuku Kindergarden m’attirent toujours car elles restent très vives. On doit cette architecture à l’atelier Ciel Rouge Creation fondé par Henri Gueydan. Dans cette même rue, je capture discrètement d’autres couleurs vues sur les kimonos de deux demoiselles. Je vois également d’autres couleurs vestimentaires à travers la vitrine d’une petite boutique. L’inspiration des ces vêtements provient ici du manga Jojo Bizarre Adventure (ジョジョの奇妙な冒険) de Hirohiko Araki (荒木飛呂彦). La dernière photographie du billet me fait repasser dans une vieille baraque joliment décorée de personnages dessinés et de plantes envahissantes. Il n’y a par contre pas de cactus.

Une émission radio dont je n’ai pas retenu le nom passe un morceau récent de la rappeuse japonaise Awich. Il s’intitule Raisen in Okinawa et est interprété à quatre voix. Celle d’Awich d’abord, puis celles de Tsubaki (唾奇), OZworld et Chico Carlito. En écoutant ce morceau pour la première fois, je suis tout de suite épaté par l’ambiance qui s’en dégage. La puissance du hip-hop d’Awich, dans ses mots et son phrasé, me fait dire que je devrais me pencher un peu plus souvent sur sa musique. Je ne connais pas vraiment les autres intervenants sur ce morceau, mais l’émission de radio que j’écoutais semblait dire qu’ils étaient tous d’Okinawa, comme Awich. Je n’écoute pas beaucoup de hip-hop mais ce genre de petites piqûres de rappel font beaucoup de bien. J’aime beaucoup le hip-hop à petite dose, en choisissant ce genre de morceaux particulièrement inspirés. La trame de fond composée de sanshin apporte également beaucoup à ce morceau.

Yua Uchiyama (内田結愛) est une des membres du groupe d’idoles alternatives à tendance shoegaze RAY, dont je parle assez régulièrement sur ces pages. Je la suis sur Twitter depuis quelques temps, car elle présente régulièrement les albums qu’elle écoute, assez souvent des albums clés de l’histoire du rock. Je suis souvent en phase avec ses goûts et je me demande si ce sont des albums qu’on lui conseille ou qu’elle découvre par elle-même. Son expérience d’écoute est tout à fait authentique car elle écrit en général un rapport d’écoute donnant en détail ses impressions. L’annonce sur son compte Twitter d’un premier CD solo de deux titres intitulé simplement I m’a tout de suite intrigué car je me suis demandé si le style allait être similaire à celui de RAY. Le premier morceau intitulé Y est plutôt pop mais j’y ressens un certain déséquilibre musical qui me plaît bien. Il y a quelque chose d’atypique dans l’approche et l’ambiance de ce morceau, dans la composition au clavier accompagnant la voix d’Uchiyama. Le deuxième morceau Kurū (狂う) a par contre une ambiance rock, mais déconcerte tout de suite avec une introduction librement inspirée d’un chant religieux chrétien. Mais cette introduction idyllique dérape très vite et se laisse envahir pour les larsens des guitares qui viennent prendre rapidement le dessus. Le phrasé d’Uchiyama est rapide et maîtrisé. Je me dis tout de suite que sa manière de chanter et de prononcer certains mots me rappellent Haru Nemuri (春ねむり). Je vérifie rapidement les informations accompagnant la vidéo sur YouTube et je confirme qu’Haru Nemuri a en effet écrit les paroles, composé la musique, programmé et arrangé ce morceau. L’influence se ressent très fortement et je trouve que Yua Uchiyama assure très bien. Elle pourrait très bien être la soeur d’Haru. Je n’étais pas vraiment convaincu par les morceaux récents d’Haru Nemuri mais celui-ci est vraiment très bon. Je pense que la musique d’Haru Nemuri demande ce genre d’orchestration rock, comme sur son premier album Haru to Shura (春と修羅). J’aimerais vraiment qu’elle reparte vers cette direction.

ニュウ、エスケープ

Ce creux au milieu de la façade du building à lamelles de bois de la première photographie du billet m’intrigue à chaque fois que je passe devant. A sa construction il y a environ deux ans, il était indiqué que cet espace serait utilisé par YouTube, mais je ne vois aucun signe extérieur l’indiquant. Il n’y a pas non plus de signe d’activité visible depuis l’extérieur et je me demande même si ce bâtiment si particulier est vraiment utilisé. Son design a été conçu par Kōichi Takada (高田浩一). J’aime beaucoup cette déflagration en hauteur. Un peu plus loin dans la même rue longeant la rivière bétonnée de Shibuya, on trouve plusieurs affiches collées à différents endroits, formant une sorte de guérilla publicitaire. Ces visages sont ceux du groupe d’idoles de l’agence Stardust, Momoiro Clover Z. A vrai dire, je pensais que le groupe, après avoir perdu une de ces membres, avait cessé ses activités. Il semble qu’elles fêtent plutôt l’anniversaire de leurs quinze ans de carrière. Il est vrai qu’on les voit encore régulièrement dans des publicités télévisées. Le temps de ces derniers week-ends est couvert et même pluvieux, ce qui me fait prendre moins de photos. J’ai de toute façon un stock d’une petite dizaine de billets en brouillon que je peine à écrire rapidement. Les journées sont longues et épuisantes. Elles me laissent peu de temps pour écrire, mais écrire est toujours pour moi une échappée nécessaire et même indispensable.

L’amateur de la musique de Sheena Ringo ne s’ennuie pas en ce moment. Le 17 Mai 2023, sortait le CD de deux titres W●RK et 2045, tous les deux excellents d’ailleurs, de la collaboration avec Millenium Parade de Daiki Tsuneta. Je ne l’avais pas réservé mais je suis passé l’acheter au Tower Records de Shibuya le soir du 16 Mai. Le magasin met en général dans les rayons les nouveautés le soir avant le jour de sortie. Il faut le savoir et ça permet de faire le malin ensuite sur les réseaux sociaux en disant qu’on a pu acheter et écouter le CD avant sa sortie officielle. C’est le Fying Get ou Furage (フラゲ) en japonais. Un nouveau single de Sheena Ringo est ensuite sorti cette semaine le 24 Mai. Il s’agit cette fois-ci d’un single solo intitulé Watashi ha Neko no Me (私は猫の目), sous-titré en français “Je suis libre”. Le CD que j’avais commandé sur Amazon, une fois n’est pas coutume, venait avec une carte postale montrant Sheena assise sur une moto devant la tour de Tokyo. Cette moto apparaissait également en logo pixelisé lors du récent concert. Comme je l’indiquais auparavant, il s’agit d’une Yamaha SR (reprenant donc ses initiales). Ce qui m’a presque choqué, c’est de me rendre compte que ce modèle de moto a été mis en production en 1978, soit l’année de sa naissance. Ce genre de détails me fascine toujours. J’aime vraiment beaucoup ce nouveau morceau Watashi ha Neko no Me, qu’elle avait également joué lors du concert, et je trouve qu’il gagne en saveur après plusieurs écoutes car sa construction musicale est, comme souvent chez Sheena Ringo, relativement atypique et terriblement sophistiquée. Dans la vidéo comme toujours réalisée par Yuichi Kodama, on la voit concrétiser son amour pour les chats en empruntant elle-même des yeux de chats. Elle n’est pas accompagnée par ses musiciens habituels, mais ce ne sont pas vraiment des visages inconnus non plus. À la guitare, on retrouve Hisako Tabuchi (田渕ひさ子) du groupe NUMBER GIRL. Elles se connaissent depuis leurs débuts, étant toutes les deux originaires de Fukuoka. Elles ont déjà joué ensemble, en concert ou en session d’enregistrement. Rino Tokitsu (時津梨乃) à la batterie est une ancienne membre d’un des premiers groupes que Ringo avait formé à Hakata (Fukuoka), avant ses débuts. Ce sont donc également des amies de longue date. Rino Tokitsu a fait aussi partie d’un groupe appelé Roletta Secohan (ロレッタセコハン). Je suis par contre moins familier du nom de BIGYUKI aux claviers. Il est apparemment présent sur la scène hip-hop/jazz new-yorkaise. J’aime beaucoup ce court passage solo au clavier accompagnant le solo de guitare lourd et déstructuré d’Hisako. Il y a une certaine texture brute dans ce morceau, notamment dans la voix de Sheena Ringo. J’adore particulièrement quand elle crie son « Nya » en imitant le cri du chat, avec un côté un peu comique que je pense volontairement. Sa voix devient plus agressive au fur et à mesure du morceau, comme un chat qui sortirait ses griffes. Elle roule même un peu des ‘r’ et finit le morceau sur un ton sonnant comme du Enka, comme Yuu peut également le faire sur des morceaux de GO!GO!7188. En comparaison, la face B du single s’intitulant Saraba Junjō (さらば純情), sous-titré “Adieu innocente”, a un son beaucoup plus doux. On entend une partie de ce morceau à la toute fin de la vidéo qui prend une forme animée montrant Ringo conduisant cette fameuse Yamaha SR. Elle est revenue vers les sous-titrages des titres des morceaux en français. Le single prenant le sous-titre “Je suis libre” reprend ce thème de la liberté (自由) très présent dans sa discographie et ses paroles. Mais le single va plus loin en découpant la vidéo en dix scènettes prenant pour titres des proverbes français souvent en lien avec le monde des chats. Où irait le monde sans les chats? Les voici ci-dessous.

1. Un malheur ne vient jamais seul.
2. Être comme chien et chat
3. Un peu de honte est bientôt bue.
4. Qui m’aime au même mon chat.
5. Qui naquit chat court après les souris.
6. Chat échaudé craint l’eau froide.
7. À bon chat, bon rat.
8. Il ne faut pas réveiller le chat qui dort
9. Tel qui rit vendredi, dimanche pleurera.
10. Ce qui est fait est fait.

Le vidéo du morceau Watashi ha Neko no Me (私は猫の目) mentionne également la citation « La femme, comme le chat, a neuf vies. » de l’écrivain anglais John Heywood (1497-1580), connu pour ses pièces, poèmes, et ses recueils de proverbes. J’ai le sentiment que ce morceau ouvre de nouvelles pistes dans sa discographie et ça me satisfait beaucoup de voir qu’elle ne manque pas d’inspiration. C’est une promesse de nouvelles échappées belles.

A ce propos, Sheena Ringo fête ce samedi 27 Mai 2023, ses 25 années de carrière après la sortie de son premier single Kōfukuron (幸福論) le 27 Mai 1998. Je me demande d’ailleurs pourquoi elle n’a pas sorti le nouveau single le 27 Mai, plutôt que le 24. A l’occasion de ce nouveau single et de cet anniversaire, elle sera présente dans les médias télévisés ces prochains jours, notamment à l’émission KanJam avec Daiki Tsuneta (pour une deuxième fois) le dimanche 28 Mai et pour une émission spéciale de la NHK le 1 Juin 2023. J’aurais certainement l’occasion d’en reparler ici. Cet anniversaire m’a donné l’occasion de porter mon t-shirt de la tournée (celui avec la moto pixelisée) et d’aller au magasin Tower Records de Shinjuku car une petite exposition spéciale y avait lieu. Dans une partie du magasin, on y montrait la moto Yamaha SR, les tenues utilisées pour la vidéo de Watashi ha Neko no Me, une photo géante, entre autres. Un bandeau est accroché pour ses 25 années de carrière. On retrouve sa signature encadrée datant du 14 Novembre 2019, avec les messages Koko ha Shinjuku Desu (ここは新宿です) et Merci, mais le verre du cadre est étrangement cassé à plusieurs endroits. Est ce un accident de manipulation ou est ce volontaire car il est montré tel quel dans le magasin. C’est peut-être un peu des deux, mais ce cadre avait en tout cas été enlevé (il me semble) après le réaménagement du magasin. On y vendait aussi des goods de la société de production Vivision de Yuichi Kodama, qui réalise la quasi totalité des vidéos et concerts de Sheena Ringo et Tokyo Jihen. Les t-shirts étaient pratiquement tous en rupture de stock, et je crois comprendre d’après mon fil Twitter qu’ils ont une certaine popularité. Un petit panneau demande aux visiteurs de poser une pastille pour leur album préféré. Je ne suis pas surpris de voir arriver Muzai Moratorium en tête. Un morceau comme Marunouchi Sadistic sorti sur cet album fait pratiquement partie de l’histoire musicale japonaise. Mon fils l’a même chanté récemment au karaoke avec ses copains et copines de classe de lycée. Je n’étais pas le seul habillé aux couleurs de l’artiste en cette journée de samedi. Dans un tout autre endroit à Shibuya Hikarie, une femme et son mari me regardaient en souriant. Je me suis d’abord demandé la raison, pour comprendre ensuite qu’elle portait elle-même un sac à l’effigie de Tokyo Jihen. Peut-être est ce dû à cette date anniversaire.

the edge between days were dyed blood orange

Dans les rues de Dogenzaka à Shibuya, j’ai été surpris de voir cette affiche pour un show dédié à Jean-Paul Gauthier intitulé Fashion Freak Show, se déroulant au Tokyu Theater Orb au 11ème étage du building Hikarie en face de la station de Shibuya. En fait, plus que cette affiche seule ou le show en lui-même, c’est la manière dont cette image vient s’insérer dans l’organisation minutieuse des petits pots de végétaux de cette devanture de maison qui m’intéresse. La deuxième photo nous fait longer le grand magasin Tokyu situé près de Bunkamura. Il a fermé ses portes récemment pour une raison qui m’est inconnue. Peut-être était-il situé trop loin de la station de Shibuya. On passe ensuite dans le quartier d’Udagawachō pour vérifier si les fresques murales du magasin de disques de hip-hop ont changé. Réponse positive car il s’agit bien d’un nouveau grand graph mais l’auteur doit être un habitué de ce mur car il me semble reconnaître ce petit personnage masqué caché dans une poubelle sur la droite. La quatrième photographie a été prise à Ura-Harajuku. Il s’agit également d’un lieu que je parcours régulièrement car on y change souvent les affiches qui se répètent à l’arrière d’un large building. Mais c’est la vieille Datsun, un modèle Bluebird 510 peut-être, qui m’intéressait le plus pour cette photographie. Le jeune propriétaire avec certainement un de ses amis étaient debout à proximité. Je me suis donc fait discret pour prendre cette photo. Je l’aurais sinon un peu mieux cadrée. Ma promenade en vélo m’amène ensuite sur la route 20, anciennement Kōshū Kaidō (甲州街道), à la recherche des toilettes publiques conçues par l’architecte Sou Fujimoto (藤本壮介). Le bloc blanc tout en rondeurs de ces toilettes se trouve à Nishisando dans le quartier de Yoyogi à proximité de l’hôtel Park Hyatt de Shinjuku. Je me demande combien de temps ces toilettes publiques vont conserver cette blancheur. L’emplacement des robinets pour se laver les mains sur le plan extérieur et sans éviers est intéressant, tout comme l’implantation d’un arbuste sur ce même plan. J’en profite d’être à vélo pour filer un peu plus loin en direction d’Hatagaya. Je m’enfonce dans les zones résidentielles en slalomant entre les blocs de maisons et en essayant de le perdre volontairement. Un petit sanctuaire calme et un parc, celui de Minamidai Ichō (南台いちょう公園), attirent mon attention au passage. Mais je ne fais que passer, à la recherche d’éventuelles architectures remarquables, que je ne trouverais finalement pas. Je ne viens pas souvent dans ces quartiers derrière les tours de Nishi-Shinjuku et entre la longue route 20 et les quartiers plus loin de Nakano. L’immensité de cette ville me rappelle toujours que je n’en ai parcouru qu’une petite partie en vingt années. Et comme cette ville s’étend sans cesse, il devient même impossible de l’explorer dans son entièreté.

La chaîne YouTube Angura dédiée à la présentation en vidéo de groupes rock indépendants japonais me fait faire une fois de plus une très belle découverte. Hammer Shark Head (ハンマーヘッドシャーク) est un groupe formé en 2018 et originaire de la ville d’Inage (稲毛) dans préfecture de Chiba (千葉). Il se compose actuellement de quatre membres: Hiyu Nagai (ながいひゆ) à la guitare et au chant, Haruhiko Fukuma (福間晴彦) à la batterie, Eita Fujimoto (藤本栄太) en deuxième guitare et Asahi Goto (後藤旭) à la basse. Nagai et Fukuma se connaissaient déjà depuis le lycée mais le groupe s’est formé plus tard à l’Université. Hammer Shark Head se dit être influencé par le groupe Kinoko Teikoku (きのこ帝国) et le rock alternatif des années 2000, ce qui est de bonne augure. J’ai découvert récemment leur EP Slow Scape sorti en 2020 et leur single Blurred Summer sorti l’année dernière, en 2022. Ce son rock alternatif riche en guitares et la voix d’Hiyu Nagai pleine de force et d’émotion me plaisent vraiment beaucoup. Sur des morceaux plus mélancoliques comme Blurred Summer ou Landscape, je ressens une certaine proximité avec le son du groupe Hitsuji Bungaku (羊文学) que j’aime aussi beaucoup. Je suis vraiment surpris par la voix d’Hiyu et par la capacité du groupe a créer des compositions immédiatement accrocheuses. Le refrain du premier morceau Echo du EP Slow Scape nous donne tout de suite envie de le chanter. « Kill me, Kill me, Love you Baby, Kill me, Kill me, Love you Baby, Save me, Save me» s’écrit elle sur ce morceau. Dans l’interview présent sur la vidéo de l’épisode d’Angura, Fukuma nous dit qu’il ressent la musique que joue le groupe comme une descente dans des eaux profondes. On ressent cette impression dans le superbe morceau Landscape (声). La voix d’Hiyu tout en complainte saisit tout l’espace et la quasi totalité du spectre musical pendant quelques instants, relayée ensuite par le flot des guitares empreint d’une brillance certaine, comme la surface de l’océan vu de l’intérieur reflétant la lumière. Hiyu nous dit aussi qu’elle souhaite créer un espace où l’auditeur peut s’échapper et se sentir bien, loin de tout. En dégustant par exemple une glace au beau milieu de la nuit, achetée au seul konbini resté allumé dans cette nuit noir, avant de reprendre la route à moto. C’est à peu près un extrait des paroles du morceau Headlight (点滅ヘッドライト) qui est celui que je préfère pour l’instant. J’ai assez hâte de voir ce jeune groupe évoluer.