Tokyo & Pop (1)

Avoir de la visite donne un regard nouveau sur des lieux que je connais bien mais permet également d’entrevoir de nouvelles choses. Ma sœur et ses deux filles de 10 et 8 ans, mes nièces donc, nous ont fait le plaisir de nous rendre visite pendant dix jours au cœur du mois d’Avril. Notre mission était d’organiser et de guider cette petite troupe dans Tokyo et ailleurs en fonction des centres d’intérêt de chacun, incluant les miens car j’ai découvert certains lieux, visités pour la première fois. Nos visites avaient clairement une orientation que j’appellerais pop, car les filles voulaient absolument voir les ‘hauts lieux’ de la culture Ghibli et Sanrio, entre autres. On savait que le musée Ghibli de Mitaka est très prisé et il fallait donc faire une réservation plusieurs mois à l’avance, le jour même de l’ouverture de la billetterie. Je suis assez fier d’avoir réussi à tout organiser sans encombres ni manquements à nos plans initiaux. Mes demandes préalables pour que la météo soit clémente ont assez bien fonctionné à part pour une journée et demi de pluie étalée sur les dix jours. Dès leur arrivée, nous filons vers Shibuya puis Harajuku en croisant un personnage Sanrio à notre passage au pied de la tour 109 près du carrefour de Shibuya. Je pense que j’ai, pendant ces vacances particulièrement actives, beaucoup appris des filles sur les nombreux personnages qui constituent l’univers Sanrio. Il est clair que depuis l’anniversaire des 50 ans de Hello Kitty l’année dernière, les personnages de la marque ont gagné une forte popularité, non seulement après des enfants mais également auprès d’un public majoritairement féminin de jeunes adultes. Dès le premier jour à Shibuya, nous avons beaucoup marché, guidés par les yeux émerveillés des filles qui ont débordé d’énergie positive pendant tout le séjour. Notre parcours nous a fait passer par les huitième et neuvième étages de la tour Hikarie pour une vue d’ensemble de Shibuya après avoir traversé le grand carrefour et déjeuné tranquillement en famille. Nous traversons ensuite le parc Miyashita puis continuons jusqu’au croisement d’Harajuku, après avoir fait un petit tour dans le campus de l’université du fiston. On évitera de s’engager dans la rue Takeshita car il est déjà tard, et on a préféré grimper en haut de la tour OMOKADO (東急プラザ表参道オモカド), que j’aime beaucoup pour ses escaliers extérieurs donnant une perspective intéressante sur le carrefour d’Harajuku.

Le jour suivant nous amène au musée Fujiko · F · Fujio situé à Noborito, près de Kawasaki. Nous voyageons principalement en train et métro, ce qui permet de mieux saisir les atmosphères de la ville et de ses banlieues. Le musée du créateur de Doraemon se trouve clairement dans une banlieue, un peu loin de tout, même si la station de Noborito est imposante. Je connaissais déjà le musée pour l’avoir visité il y a 12 ans et il n’a pas vraiment changé mais je ne me souvenais pas avoir vu le court film d’animation dans le petit cinéma du musée. Celui que nous avons regardé s’intitule Chinpui – La bonne chance d’Eri (チンプイ – エリさまのグッドラック). Ce petit film nous raconte l’histoire d’Eri Kasuga (春日エリ), une fillette de 12 ans pleine de vie et un peu garçon manqué, se retrouvant un jour soudainement choisie comme candidate pour devenir l’épouse du prince héritier de la planète Mahl située dans un lointain univers. Pour lui annoncer cette nouvelle, deux extraterrestres venus de cette planète, dont Chinpui, arrivent sur Terre et tentent désespérément de la convaincre dans ce rôle d’épouse. Mais Chinpui finit par s’attacher à elle et décide finalement de vivre à ses côtés pour l’aider à surmonter toutes sortes de péripéties. L’histoire est bon-enfant mais n’en est pas moins bourrée de dynamisme et de drôlerie. J’étais très surpris de voir dans les crédits le nom du rappeur et producteur Zo Zhit (荘子it) de Dos Monos. Il a créé les musiques de la bande originale du court métrage animé, excluant le générique original qu’il a tout de même remixé. Le parc situé derrière le musée au pied de la forêt est agréable. Il s’étend d’une manière continue jusqu’aux étages du musée au niveau du restaurant. On trouve dans ce parc quelques figures tirées des manga de Fujiko · F · Fujio, comme Doraemon bien sûr et Doremi chan. Je suis assez familier de l’univers de Doraemon pour avoir vu en DVDs et au cinéma plusieurs épisodes de ses aventures avec le cancre Nobita et ses amis. Je me souviens avoir vu en 2018 une très belle exposition où divers artistes revisitaient le monde de Doraemon. Pour le retour, nous prenons bien entendu le petit bus décoré transitant exclusivement entre le musée et la station de Noborito.

La journée qui suit nous amène à Asakusa parmi les touristes toujours nombreux. Nous arrivons par l’arrière du temple Sensōji qui est un peu plus calme que la rue commerçante Naka-dori. Nous nous déplaçons cette fois-ci en voiture. C’est un peu compliqué de trouver des places de parking libres à Asakusa, car le parking souterrain central devant la porte Kaminarimon est malheureusement fermé. Nous stationnons finalement un peu à l’écart, à côté d’une pâtisserie japonaise nommée Tokutarō (徳太樓), vieille de plus de 120 ans. Elle nous a fait de l’oeil et quelques achats de wagashi se sont imposés avant de prendre le chemin du grand temple. Les rues aux alentours, notamment celles couvertes, sont un peu plus calmes et on s’y dirigent assez rapidement après la visite du temple. Nous n’essaierons pas de collecter le sceau goshuin car une longue file d’attente est nécessaire et je l’ai de toute façon déjà obtenu récemment. Notre prochaine étape est la grande tour Tokyo Sky Tree. Nous stopperons au 350ème étage qui donne une vue presque irréelle de la ville, tant on a l’impression d’être détaché du sol. On ne pouvait malheureusement pas apercevoir le Mont Fuji, caché derrière un ciel nuageux. La vue sur le grand Tokyo et les préfectures limitrophes était par contre dégagée. Parmi les immeubles, on aperçoit les formes blanches du musée Edo-Tokyo à Ryogoku que nous visiterons plus tard dans le séjour. Je ne remarque plus le building iconique Asahi Super Dry Hall conçu par Philippe Starck, mais c’est clair qu’il attire le regard pour des yeux nouveaux. Nous l’apercevons également depuis les hauteurs de la tour Tokyo Sky Tree, au bord de la rivière Sumida. On se fait attirer par le photographe en haut de la tour qui nous promet une petite photo imprimée gratuite si on accepte de se faire photographier. On se rend ensuite compte que la dite photo est vraiment minuscule, ce qui nous pousse à vouloir acheter la version de taille normale encadrée dans un joli carton. Le stratagème commercial nous a berné, ce qui nous a bien fait rire, mais au final, le photographie prise était réussie et nous a donné envie de l’acheter. Les carpes volantes koi étaient déjà déployées au pied de la tour, en préparation de la fête des enfants le 5 Mai. Le grand centre commercial en bas de Tokyo Sky Tree ressemble à un labyrinthe. Les magasins liés à la culture pop japonaise sont nombreux, avec notamment une boutique dédiée au magazine manga Jump et un Pokémon Center assez vaste. Je suis complètement néophyte au monde de Pokémon car je ne connais que la bête jaune qu’on appelle Pikachu (si je me souviens bien). L’engouement mondial et quasi universel pour les petits monstres Pokémon m’a toujours impressionné et interrogé. On y trouve bien sûr une version spéciale de Pikachu portant de ses petits bras la tour Tokyo Sky Tree. Cette peluche semblait être un achat obligatoire. Je ressors de l’endroit un peu moins ignorant sur le sujet. La dernière étape de cette journée bien chargée nous fait passer par Diver City à Odaiba pour aller voir le grand robot Gundam. Je l’ai déjà vu plusieurs fois mais la version initiale a en fait changé. La première version installée en 2009 était le Gundam original de 1979 nommé RX-78-2. Il a été démonté en Mars 2017 et remplacé en Septembre 2017 par le modèle RX-0 Unicorn Gundam, de Mobile Suit Gundam Unicorn, toujours en place aujourd’hui. Ce modèle d’environ 19,7 mètres de hauteur a la particularité d’être doté de lumières. À Odaiba, nous avons par contre loupé de peu la nouvelle grande fontaine placée sur la baie de Tokyo qui ne s’active que pour une dizaine de minutes toutes les heures.

Le parc d’attractions Sanrio Puroland (サンリオピューロランド) situé à Tama Center était un des moments importants du voyage pour mes nièces. Je n’y serais très certainement jamais allé sans cette occasion. Comme on peut le deviner, ce parc est opéré par la compagnie Sanrio et est dédié à l’univers de ses nombreux personnages comme Hello Kitty, My Melody, Cinnamoroll, entre beaucoup d’autres. Il a ouvert ses portes le 7 décembre 1990 et accueille environ 1,5 million de visiteurs par an. C’est un parc entièrement couvert proposant plusieurs spectacles, attractions, restaurants et bien sûr rencontres des personnages. Là encore, c’est un monde que je découvre, même si ce parc a maintenant un certain âge et est très connu. Un grand nombre des personnages me sont familiers, notamment Kuromi qu’on voit souvent accrochée aux sacs des jeunes filles à Shibuya et ailleurs. Toutes proportions gardées, le personnage de Kuromi est mon préféré car elle a une apparence plutôt disruptive dans le monde Kawaii de Sanrio, ce qui fait qu’elle est appréciée par certaines musiciennes que je suis attentivement. DAOKO a d’ailleurs écrit pour Kuromi un morceau d’inspiration hip-hop intitulé Dolce Vita produit par Hidefumi Kenmochi (de Wednesday Campanella, entre autres) pour le EP KUROMI IN MY HEAD. Il n’est pas chanté par DAOKO mais on reconnaît clairement son style et le morceau est étonnamment très bon. Tout au long de la visite du parc, c’était amusant de constater que les visiteurs japonais sont principalement des jeunes adultes. Il faut dire que ce n’est pas une période de vacances scolaires au Japon. Les visiteurs étrangers, surtout en provenance d’Asie sont également assez nombreux. Il n’y a au final assez peu d’enfants, mais j’imagine que cette démographie est similaire au parc Disney et est différente pendant les week-ends. On trouve quelques similitudes avec Disneyland car la visite est rythmée par plusieurs parades. J’ai été agréablement surpris de trouver les parades et spectacles très sophistiqués au niveau des danses et des costumes. Le spectacle Kawaii Kabuki (KAWAII KABUKI ~ハローキティ一座の桃太郎~) était notre préféré. Il ne faut pas le manquer car c’est l’un des spectacles les plus originaux de Sanrio Puroland. Comme son nom l’indique, ce spectacle mélange habillement le théâtre traditionnel kabuki avec l’univers Sanrio en incluant des éléments modernes dans les musiques et danses, ce qui en fait une sorte de show hybride entre tradition japonaise et pop culture. L’histoire est une adaptation très simplifiée et visuelle du conte japonais de Momotarō (桃太郎), où l’on voit Kitty et ses amis former une troupe kabuki et partir combattre des démons (oni). L’histoire est assez enfantine et tous publics, mais les costumes inspirés du kabuki, en version kawaii, sont vraiment impressionnants. Le spectacle est supervisé avec des professionnels du kabuki et la narration inclut des voix d’acteurs kabuki connus comme Shido Nakamura (中村獅童). Le point final (et culminant) de notre visite était la rencontre de Kitty chan dans sa vaste maison située au dernier étage du parc, ce qui donnait l’occasion aux filles de se faire prendre en photo avec leur personnage préféré. Il y avait une file d’attente d’une vingtaine de minutes pour la rencontre avec Kitty. Celle-ci est vue par certaines comme une confidente. La jeune femme qui se trouvait devant nous dans la file d’attente a même passé tout un moment à faire part au personnage de Kitty de diverses choses personnelles, ce qui peut paraître bien étrange. Je pense qu’il ne faut pas oublier que Kitty est un personnage que a fait partie de la vie de nombreux enfants japonais et qu’elle a certainement été pour certaines personnes une sorte de réconfort dans les moments difficiles de leur vie. Kitty doit être bien plus qu’un personnage imaginaire pour nombre d’entre elles. Le retour en train depuis Tama Center était assez mouvementé entre Shinjuku et Shibuya sur la ligne Yamanote car nous avons eu le malheur de transiter pendant l’heure de pointe archi-bondée avec mouvements de foule à ces deux stations. Ça faisait longtemps que je n’avais pas fait personnellement l’expérience d’être serré comme une sardine dans un wagon, car les lignes de métro ou de train que je prends régulièrement sont beaucoup moins occupées même aux heures de pointe en semaine. C’est aussi un aspect de Tokyo qu’on a pu expérimenter.

桜忘れちゃいかん

J’allais presque oublier les cerisiers dont la floraison est déjà terminé à Tokyo depuis quelques semaines. Je n’ai pas pris beaucoup de photographies de cerisiers cette année. Nous avons fait un tour en voiture des différents lieux que nous parcourons systématiquement à cette période, notamment Chidorigafuchi (千鳥ヶ淵) et Kudanshita (九段下) autour du palais impérial, les rues entourant Roppongi Hills (六本木ヒルズ) et Akasaka Ark Hills (赤坂アークヒルズ), le long de l’avenue Meiji entre Shibuyabashi (渋谷橋) et Tengenjibashi (天現寺橋) et le bord de la rivière Meguro. Les trois dernières photographies du billet ont d’ailleurs été prises à Akasaka Ark Hills et à Azabudai Hills (麻布台ヒルズ), puis devant le National Theatre of Japan (国立劇場) également situé autour du palais impérial. Lors de cette petite excursion tokyoïte en voiture, les cerisiers n’étaient pas encore tout à fait en pleine floraison, à part le magnifique cerisier près du théâtre national. Les premières photographies du billet ont été prises au début du mois de Mars dans le parc Kita Asaba Sakura Zutsumi (北浅羽桜堤公園) situé le long de la rivière Oppe à Sakado (坂戸市) dans la préfecture de Saitama. Il s’agit d’une variété de Sakura, les Kanzakura (カンザクラ) qui fleurissent beaucoup plus tôt que les classiques Somei Yoshino (ソメイヨシノ). Un chemin d’environ 1.2 kms est bordé d’environ 200 cerisiers formant un tunnel. Ils étaient à leur pic de floraison à notre passage et nous n’étions pas les seuls à le savoir.

hypnotic innocence, cathartic existence ~4

Le Dimanche 28 Avril 2024.

Je l’ai déjà vu apparaître plusieurs fois derrière les taxis, dans une rue au fond de Kabukichō, à Shinjuku. Elle revient toujours au même carrefour, au cœur de la nuit, lorsque les derniers trains ont cessé de circuler depuis longtemps. Tokyo bascule alors dans une version plus floue, plus instable d’elle-même.

Il est 02:47 du matin. Elle se tient à quelques dizaines de mètres de moi, de l’autre côté du carrefour, ses cheveux emportés par les courants d’air provoqués par le passage des taxis. La nuit est sombre, mais les lampadaires et les néons lui donnent une présence presque irréelle. Pourtant, personne ne semble vraiment la voir. Les taxis passent, les passants enivrés d’alcool la frôlent, mais elle reste comme désynchronisée de la scène qui l’entoure. Je l’observe attentivement, essayant d’imaginer ce qu’a été son existence.

Il y a environ six mois, à la fin de l’été, une Mustang noire l’a fauché alors qu’elle traversait ce carrefour au milieu de la nuit. Je n’ai pas vu la scène, mais j’ai entendu les passants en parler, alors que la police était déjà sur place. Quelqu’un semblait la connaître et l’appelait la reine de Kabukichō. C’était le surnom que l’on donnait à Mako Takatsuki (高槻 真光). Un autre homme pensait qu’elle avait traversé volontairement. À cet instant précis, disait-il, elle arborait un sourire discret, presque indescriptible. Son regard se noyait dans le flou de la ville.

Depuis, elle revient chaque nuit à la même heure. Mais elle ne regarde pas l’endroit où tout s’est arrêté. Elle regarde ailleurs, au loin, de l’autre côté du carrefour, comme si elle attendait quelqu’un, un rendez-vous suspendu au milieu de la nuit. Puis soudain, son visage s’éclaire et elle disparaît dans les lumières de la rue au moment même où elle tente de traverser le carrefour.

À cet instant, je sens près de moi une présence. Une silhouette entièrement vêtue de noir avec des chaussures compensées, le visage dissimulé sous une capuche. Impossible de dire si cette présence est masculine ou féminine. Je n’ose pas la regarder. Lorsque je me décide enfin, elle a déjà disparu dans les ruelles de Kabukichō. Le carrefour redevient ordinaire, mais quelque chose persiste. Ce lieu n’est pas celui d’un accident, mais d’une attente, d’un rendez-vous qui n’a jamais vraiment eu lieu.

Le Mercredi 29 Avril 2026.

Je fais beaucoup de belles découvertes musicales ces derniers temps en me penchant vers l’électro-pop japonaise récente. Je commence par un morceau électronique à tendance trance intitulé Electric Mirage Kanjo (エレクトリック・ミラージュ・感情) par Technopop Yuuki Synthetizer Chan (テクノポップ・有機・シンセサイザーちゃん), sorti en Octobre 2025. Je crois comprendre que, derrière ce nom de code, on retrouve les deux musiciens Nyalra (にゃるら) et Sasuke Haraguchi (原口沙輔). J’ai déjà évoqué sur ces pages le nom du producteur Sasuke Haraguchi à travers plusieurs de ses projets, mais Nyalra m’était par contre inconnu. Technopop Yuuki Synthetizer Chan est en fait un projet hybride piloté par Nyalra, qui en est le directeur artistique. Il écrit les paroles et produit les morceaux en faisant intervenir des producteurs invités comme Haraguchi. Le morceau me-ai-la-sun-chu (me・愛・ラ・sun・虫), que j’écoute également même si je le trouve moins percutant, est quant à lui co-produit par Shinichi Osawa (大沢伸一), qu’on ne présente plus dans l’électro japonaise. Chaque morceau propose des versions longues (Extended version) que je choisis car ce type de morceaux fonctionne bien sur la longueur. Je trouve Electric Mirage Kanjo particulièrement réussi, car il se construit sur un rythme très marqué et accrocheur mais n’hésite pas à déraper vers des sons plus expérimentaux en cours de route. Les morceaux sont chantés par une voix féminine à l’esthétique “moe” (萌え) que j’imagine être une voix synthétique type Vocaloid ou peut être s’agit-il d’une voix hybride. Ces morceaux oscillent entre kawaiisme, rétro-futurisme (que l’on note dans le nom du groupe avec le terme ‘Technopop’ issu des années 80) et une dimension plus expérimentale et étrange.

Je continue ensuite vers des sons électroniques plus clairement pop avec deux excellents morceaux du producteur électronique et DJ japonais PSYQUI intitulés Don’t you want me (2018) et Hysteric Night Girl (ヒステリックナイトガール) (2019). Il y a une certaine immédiateté dans cette musique qui nous accroche tout de suite, notamment quand le rythme monte soudainement dans les tours. Le morceau Don’t you want me est chanté par Such, une vocaliste de cette scène électronique japonaise indépendante, qu’on appelle dōjin (同人). La scène dōjin désigne au Japon tout un écosystème de création indépendante, souvent amateur ou semi-pro, en dehors des circuits commerciaux classiques. Le style musical de ce morceau ainsi que quelques autres de cette playlist s’apparente au Future bass, qui est un genre de musique électronique apparu vers les années 2010, reconnaissable par son côté émotionnel et très texturé. On y trouve une énergie positive qui se mélange à une nostalgie et mélancolie légère. Les morceaux de cette scène sont souvent repris par différentes vocalistes, mais pour le morceau Hysteric Night Girl, j’écoute d’abord la version originale. Le début du morceau m’amuse toujours, car il ressemble sans y ressembler au début de Marunouchi Sadistics de Sheena Ringo.

On passe ensuite sur deux morceaux de Moe Shop rappés par TORIENA intitulés GHOST FOOD (2021) et Notice (2018). Moe Shop est un producteur de musique électronique français basé à Tokyo, mélangeant dans ses productions le son Future Bass avec des éléments de French Touch. Moe Shop travaille surtout avec des vocalistes japonaises issues de la scène indie / dōjin, et je suis particulièrement attiré par le hip hop de TORIENA. J’adore son phrasé rapide et la manière avec laquelle elle découpe ses phrases en parfaite adéquation avec la densité sonore qui l’entoure, même quand le rythme est particulièrement syncopé comme sur le morceau Notice. La positivité de ces sons électroniques upbeat n’est en fait qu’apparente car les paroles chantées/rappées y sont beaucoup plus sombres. Je connaissais déjà TORIENA pour une collaboration avec 嚩ᴴᴬᴷᵁ sur son dernier EP Seventh Heaven sorti en Juillet 2025, tout comme je connaissais Яu-a pour sa collaboration avec killwiz sur son EP Schizophrenia. J’écoute deux morceaux de Яu-a, I cuckold your boyfrend (お前の彼氏寝取ってやったの。) et Neon Sign (ネオンサイン) (ハタチ Version). Ce sont deux morceaux courts avec toujours un phrasé rapide mais une ambiance plus mélancolique. Ma playlist électronique se dirige ensuite vers des morceaux plus apaisés avec Lonely Cat de Lilniina, puis Reijū (隷獣) de nyamura x Nakiso (なきそ). Ces morceaux sont plus introspectifs et sombres, dans une style yami-kawaii (病みかわいい) pour nyamura qui lui est assez typique et est bien reflété dans les visuels qui l’accompagnent. J’aime retrouver la voix de nyamura car j’y ressens une détermination certaine qui est en même temps nuancée. J’aime aussi beaucoup le décrochage inattendu à mi-morceau et les toutes dernières notes le concluant. On termine ensuite avec le morceau v_o_i_c_e feat 4s4ki & KOTONOHOUSE de rinahamu (苺りなはむ), sorti en Novembre 2025. C’est la troisième collaboration musicale que j’écoute de rinahamu et 4s4ki après NEXUS et Ganbariyasan dakara ai shite (頑張り屋さんだから愛して).

Dans ma petite playlist, j’aime aussi beaucoup le nouveau single de Xamiya intitulé CRY avec son ambiance rêveuse qui nous transporte dans un ailleurs proche des sons trip-hop. Dans ambiance encore différente, il y a le sublime nouveau single de Kroi intitulé Kinetic feat. INCOGNITO. J’adore son énergie urbaine et son groove irrésistible. Je trouve encore une fois chez Kroi une maitrise musicale qui m’épate, une tension très maîtrisée, un peu comme pour King GNU dans un style beaucoup plus rock. J’ai souvent hésité à me lancer dans l’écoute de Polkadot Stingray (ポルカドットスティングレイ), groupe rock originaire de Fukuoka. Je sais que la chanteuse et guitariste Shizuku (雫) est fan de Sheena Ringo mais je n’ai jamais vraiment accroché à sa voix, jusqu’à ce morceau Sakasama (逆様) qui vient de sortir en Avril 2026 et que j’aime beaucoup pour son énergie débordante et imprévisible.

in your ghost

Le nouvel immeuble Shibuhara Xross (渋原XROSS) par Ando Imagineering Group attire l’attention pour ses formes particulières. Il se trouve sur l’avenue Meiji entre Shibuya et Harajuku, comme son nom le laisse fortement deviner. Je prends beaucoup moins de photographies des rues de Tokyo en ce moment, même si j’amène toujours avec moi mon appareil photo reflex. L’inspiration se dissipe un peu car j’ai trop souvent pris les mêmes endroits en photo. Celles de ce billet ont également été prises dans les quartiers des livres d’occasion de Kanda Jimbocho. Je découvre un petit magasin étroit et extrêmement mal organisé (comme la très grande majorité des vieilles librairies du quartier) qui vend des livrets de films. Ceux-ci sont mis en vente lors de leur sortie au cinéma au Japon. Je me souviens avoir acheté celui de Kyrie no Uta de Shunji Iwai (岩井 俊二), au moment de sa sortie au cinéma. J’aurais aimé trouver celui de All about Lily Chou-Chou mais je n’ai pas eu le courage ni le temps d’y passer des heures pour ne finalement peut-être rien trouver. Dans ce genre de boutiques, les livres et magazines sont regroupés par genre, mais la logique de classement m’a semblé compliqué à comprendre ou pas totalement respecté. Enfin, il y a des livres un peu partout, parfois près à tomber si on ne fait pas attention en parcourant l’étroit couloir du magasin. Je suis sûr que le gérant sait exactement ce qu’il a en stock et qu’il est certainement plus simple de lui demander directement, mais je crois aux découvertes heureuses liées au hasards et aux coïncidences. Le quartier de Jimbocho est intéressant car on y trouve ce genre de librairies d’occasion très spécialisées. Une d’entre elles vendait des magazines musicaux et ce qui ressemblait à des cahiers de fans, avec un large rayon consacré au courant rock Visual Kei. La gérante de la boutique semblait être elle-même dévouée au genre, ce qu’elle montrait par son apparence. Un peu plus loin à Jimbocho, nous déjeunons dans un restaurant chinois autrefois très apprécié par l’écrivain Shōtarō Ikenami (池波 正太郎).

J’allais presque oublier d’écrire au sujet de l’exposition dédiée à GITS que j’ai pourtant été voir au mois de Février. L’exposition Ghost in the Shell: The exhibition (攻殻機動隊) du mangaka Masamune Shirow (士郎正宗) se déroulait dans le grand espace d’exposition TOKYO NODE de Toranomon Hills du 30 Janvier au 5 Avril 2026 et était principalement consacrée aux films d’animation et séries animées. J’avais déjà été voir l’année dernière l’exposition intitulée ‘The Exhibition of The World of Shirow Masamune – “The Ghost in the Shell” and The Path of Creation-’ (士郎正宗の世界展〜「攻殻機動隊」と創造の軌跡〜) qui était une grande rétrospective de l’œuvre manga de Masamune Shirow. Cette exposition à TOKYO NODE commémore le trentième anniversaire du premier film d’animation Ghost in the Shell réalisé par Mamoru Oshii (押井 守), et couvre toutes les séries et films distribués ensuite par différents réalisateurs et producteurs comme Kenji Kamiyama (神山 健治), Kazuya Kise (黄瀬 和哉) et Shinji Aramaki (荒牧 伸志), notamment Stand Alone Complex (SAC) ou ARISE. Je n’ai pas vu la totalité des productions vidéo tirées de Ghost in the Shell et mon intérêt premier se tournait vers les deux premiers films, le Ghost in the Shell original de 1995 et Innocence (イノセンス) qui suivait en 2004. À vrai dire, je n’ai jamais vraiment aimé la représentation visuelle que Mamoru Oshii a donné au major Motoko Kusanagi dans ces deux films, mais l’ambiance générale cyberpunk qui s’en dégage avait pourtant grandement rattrapé ma petite déception initiale. Un des intérêts de l’exposition était d’y voir des œuvres d’autres artistes inspirés du monde de GITS, comme Hajime Sorayama (空山 基) avec sa série Sexy Robot dans une version Ghost in the Shell. La photographie you’re mine #001 de l’artiste multimédia Mari Katayama (片山 真理) s’attache à l’image du corps, le sien qui est amputé aux jambes. Le thème de l’augmentation physique à travers diverses prothèses synthétiques est très présent dans Ghost in the Shell. Le designer de mode Kunihiko Morinaga (森永 邦彦), et son atelier de confection ANREALAGE, montrait des vêtements munis d’un système de leds qui reflètent comme un écran diverses images. Cette installation nommée SCREEN me fait imaginer une tenue de camouflage urbain. Je connaissais déjà l’artiste Emi Kusano (草野 絵美) pour sa musique avec le groupe Satellite Young, notamment le morceau Moment in slow motion dont j’avais parlé il y a longtemps. Pour l’exposition, elle nous montrait une vidéo assistée par intelligence artificielle intitulée EGO in the Shell faisant évoluer en images une personne depuis l’enfance jusqu’à un futur cybernétique. L’effet de transformation des images a déjà été maintes fois utilisé, et je reste donc assez dubitatif quand à l’intérêt de l’installation, mais elle répond bien à un des thèmes de Ghost in the Shell, à savoir les limites entre l’existence humaine et celle de l’intelligence artificielle.

La majeure partie de l’exposition montrait de très nombreux dessins, storyboards et calques en couleur originaux tirés des différents films d’animation de la série. Pour le premier film Ghost in the Shell, on pouvait voir quelques photographies prises dans les rues de Hong Kong, ce qui confirme l’influence de cette ville dans le décor urbain du film. J’aime beaucoup les calques en couleur très atmosphériques montrant les décors des films. On peut également ouvrir des versions digitales de ces calques et de dessins préparatoires de personnages sur quatre terminaux situés au centre de la salle d’exposition. À l’entrée de l’exposition, une première salle montre une installation dans une salle sombre bleutée, affichant par intermittence des extraits vidéos des différents films et épisodes avec des focus sur certains personnages et lieux. Au centre de la pièce, un ensemble de cables pendus du plafond nous laisse imaginer qu’un être cybernétique comme Motoko Kusanagi y était accroché pour se régénérer avant de partir pour une nouvelle mission. La pièce ressemble à un espace événementiel mais rien de très particulier ne s’y est passé. L’exposition se déroulait principalement dans la grande salle que je mentionnais ci-dessus, dans une ambiance sonore composée par Kenji Kawai (川井 憲次) tirée des films de la série. On y trouvait également deux Tachikoma (タチコマ), les robots marcheurs fictifs dotés d’une intelligence artificielle déployés pour la Section 9 des unités de sécurité anti-cyber-terrorisme. L’exposition était très riche en images et très bien documentée, mais, au final, je pense que j’ai quand même préféré l’exposition de Setagaya consacrée aux manga de Masamune Shirow. La boutique de cette exposition au TOKYO NODE proposait beaucoup de t-shirts, et autres objets de collection, comme par exemple des tachikoma en porcelaine très onéreux. La boutique du musée était loin d’être aussi bondée que celle de l’exposition de Setagaya.

Je parlais plus haut de l’artiste Hajime Sorayama. Une grande exposition lui est justement consacrée et est en cours depuis le 14 Mars jusqu’au 31 Mai 2026 au Creative Museum Tokyo au sixième étage du Toda Building à Kyobashi. Je suis allé la voir le 21 Mars. Je ne suis pas fanatique de l’art rétro-futuriste de Sorayama se construisant principalement sur des représentations hyperréalistes de femmes robotisées, mais j’ai maintes fois eu l’occasion de croiser ses œuvres dans différentes expositions dans des plus petites salles, notamment les sculptures de robots chromés enfermées dans des caissons. L’impact visuel de cette esthétique lisse et métallique est indéniable. Son style graphique avec une obsession du détail technique est tout à fait unique et souvent impressionnante. Ceci étant dit, au fur et à mesure de l’exposition, je n’ai pu m’empêcher de trouver un aspect assez kitsch à ces robots féminins à mi-chemin entre machine et fantasme. Cette longue série de corps-machine hypersexualisé intitulée Sexy Robot a démarré en 1978 et a clairement établi la réputation internationale d’Hajime Sorayama. L’exposition nous montre également les nombreuses collaborations de l’artiste, avec le monde de la mode, notamment pour Dior, mais également dans d’autres domaines. Il a notamment créé l’illustration de couverture de l’album Just Push Play (2001) du groupe Aerosmith, et le design du robot chien Sony AIBO en 1999. L’exposition montre clairement que l’artiste Hajime Sorayama est devenue une référence dans la pop culture contemporaine et sa vision futuriste est née bien avant que le cyberpunk devienne mainstream.

something’s watching over me

La musique survole divers lieux de Tokyo et d’ailleurs et nous observe. Elle est témoin des émotions qui se forment et se matérialisent sur nos visages, que ça soit à travers des réactions de joie intense ou des moments de mélancolie profonde. Les deux sentiments qui peuvent paraître antinomiques se mélangent souvent car toucher du doigt la mélancolie profonde provoque souvent une joie intense. Tokyo m’évoque souvent cette dualité qui ne lui est pourtant pas spécifique. Pour preuve, partons maintenant du côté de la Californie.

Encore une fois, je suis très impressionné par la sélection musicale de l’émission Liquid Mirror sur NTS Radio sur son épisode publié le 31 Mars 2026. L’épisode a été enregistré à Los Angeles et évoque donc la Californie à travers la photographie d’Olive Kimoto sur une plage et par la sélection de groupes présents. Une série de quatre morceaux se suivant dans la playlist provoquent même en moi une forme d’obsession. Il s’agit des morceaux Music de Felt Out, Watching Over Me de Horse Vision, California de Jouska et Without a Trace de 16 Underground. Je ne connais aucun de ces groupes indépendants, et ce sont de très belles découvertes parfaitement enchainées par le mix de l’émission, en particulier pour les deux morceaux Watching Over Me et California. Le reste de l’émission a de nombreux autres très bons morceaux, comme ceux intitulés Hang on the wall what you kill par Emory, Video par Yawning Portal et Wish it (Bite it) par Touching Ice. Je dirais qu’il n’y a pas de faux pas dans cette playlist qui évolue dans des atmosphères Etheral Indie Pop, mais ce passage de quatre morceaux vient voyager profondément dans l’inconscient de mes émotions. Parmi les groupes cités ci-dessus, une majorité est originaire de Los Angeles, California, mais les deux morceaux qui me touchent le plus profondément sont de Suède (Horse Vision) et de Norvège (Jouska). La voix principale du duo Horse Vision, composé de Johan Nilsson et Gabriel von Essen, me rappelle la sensibilité d’Elliott Smith. Sur California de Jouska, les textures sont aériennes et enveloppantes avec une voix éloignée et mélancolique évoluant dans des sphères musicales proche du slowcore et de la dream pop. Ces sons poussent à la contemplation, à observer tranquillement tout ce qui nous entoure dans les rues de Tokyo ou de Californie.