あれは空がまだ青い夏のこと

Une part de moi aime le rock alternatif sans compromis, l’hyper-pop la plus excessive, les murs de guitares bruitistes, les musiques électroniques drones et expérimentales, les voix éthérées et rêveuses, une autre part de moi a parfois juste envie d’écouter chanter Aimyon (あいみょん). Et elle chante particulièrement bien Aimyon, d’une manière directe et sensible avec une proximité qui touche et une certaine simplicité qui fait beaucoup de bien. Je pense que nombreux sont ceux et celles qui trouvent du réconfort à écouter sa musique. Je suis loin d’aimer tous ses morceaux et je n’ai jamais écouté d’album en entier, mais je me suis rendu compte que je l’ai mentionné dans une bonne dizaine de billets sur ce blog depuis son premier passage dans l’émission NHK Kōhaku à la fin de 2018 avec son single à énorme succès Marigold (マリーゴールド) qui doit bien faire partie maintenant de l’inconscient collectif japonais. Je repense à Aimyon car, si on marche dans le centre de Shibuya en ce moment, on peut difficilement ne pas remarquer qu’elle a sorti un album best-of pour ses dix ans carrière. Des affiches géantes sont visibles sur la façade du Tower Records et en face du Department Store PARCO. De cet album intitulé AIMYON BEST ALBUM – 唇を追え! , je connais en fait déjà un certain nombre de morceaux pour les avoir entendu à la radio ou dans des émissions télévisées comme Music Station dont elle est une habituée. J’ai déjà deux ou trois morceaux sur mon iPod (enfin un vieil iPhone utilisé seulement pour la musique). Les morceaux de ce best-of que j’aime réécouter maintenant sont en particulier ceux intitulés Ai wo Tsutaetai da toka (愛を伝えたいだとか), Kimi ha Rokku wo kikanai (君はロックを聴かない), Marigold (マリーゴールド), Harunohi (ハルノヒ) et Ai wo shiru made ha (愛を知るまでは). À certains moments de ces morceaux, Aimyon a une voix qui m’impressionne.

Je me demande si les visiteurs réguliers de ce blog ont remarqué le fait que je n’utilise jamais le mot ‘chanson‘ pour designer la musique dont je parle et que j’écoute. J’utilise presque systématiquement le mot ‘morceau‘. Un morceau, kyoku (曲) en japonais, représente pour moi une création musicale dans son intégralité, tandis qu’une chanson, uta (歌), se rapporte plutôt au fait de chanter, aux paroles et à la voix. Le mot français chanson est également utilisé tel-quel au Japon pour désigner une certaine chanson française, traditionnelle et d’une certaine époque (celle d’Édith Piaf ou Charles Aznavour, entre autres). Ce sens en japonais reste pour moi très fort, et j’ai donc beaucoup de mal à associer ce mot à la musique que j’écoute. J’ai en fait très peu d’attrait pour la variété française même s’il m’arrive de faire quelques exceptions. La musique d’Aimyon correspondrait même assez bien à cette appellation de ‘chanson‘, certainement car il s’agit d’une musique populaire. J’ai certaines particularités d’écriture sur ce blog auquel j’essaie de me tenir. Je pense par exemple avoir déjà mentionné le fait que j’utilise systématiquement le mot ´photographie´ sur ce blog pour désigner les photographies prises avec mon appareil photo reflex, alors que j’utilise le mot ´photo´ pour celle prises à l’iPhone. C’est une règle que je me suis posé sur ce blog mais que je n’applique pas ailleurs. Il y a également certaines nouvelles expressions de la langue française que je n’utiliserais jamais (et que je ne donnerais donc pas en exemple ici).

face B

Certains reconnaîtront peut-être la voiture rouge orangée de la deuxième photographie, car elle m’avait beaucoup inspiré sur un précédent billet que j’avais intitulé take the fender to the red car and hit the road to nowhereland. En relisant ce billet écrit il y a un peu plus de deux ans, je me rends compte que je peux parfois être très inspiré. La musique que j’écoutais à ce moment là et les guitares Fender vues dans la grande boutique d’Harajuku ont très certainement participé à cette inspiration. Les guitares Fender étaient d’ailleurs un des nombreux sujets de discussion avec Nicolas que j’ai eu grand plaisir à retrouver lors de son passage quasi-annuel (enfin pas tout à fait) à Tokyo. C’était l’occasion de parler de vives voix des choses diverses et variées qui nous passionnent, notamment de musiques et du Japon, assis à une table à l’étage d’un petit izakaya de Shinjuku. Je ne sais plus si on a parlé à cette occasion de séries télévisées japonaises, ou si c’était plus tard par messages interposés. J’ai en tout cas terminé la première saison de la série VIVANT (ヴィヴァン) dont on parle tant en ce moment en raison de la diffusion de la deuxième saison. La première saison réalisée et scénarisée par Katsuo Fukuzawa (福澤克雄) et initialement diffusée par TBS en 2023 m’a clairement tenu en haleine. Katsuo Fukuzawa est connu pour avoir réalisé la série Hanzawa Naoki, avec également l’acteur Masato Sakai (堺雅人). Je ne l’avais pas vu à l’époque malgré son énorme succès car j’avais été refroidi par une impression de sur-jeu permanent des acteurs. Ce n’est peut être qu’une impression car je n’ai au final pas regardé cette série, mais cette impression était la raison pour laquelle j’ai mis autant de temps à me plonger dans VIVANT. J’ai été agréablement surpris par le jeu des acteurs, une belle brochette d’acteurs et d’actrices, il faut bien le dire, car on y retrouve Masato Sakai dans le rôle principal, Hiroshi Abe (阿部寛) dans le rôle d’un agent police tenace au sourire malicieux, Fumi Nikaidō (二階堂ふみ) et Kōji Yakusho (役所広司) entre beaucoup d’autres. Les rebondissements incessants m’ont pourtant un peu désorientés, le réalisateur manipulant à plusieurs reprises l’avis que peut avoir le public sur certains des personnages clés. Ces rebondissements sont intéressants et surprenants, mais me donnent un peu l’impression que le scénario a été écrit épisode après épisode, et qu’on hésite souvent à donner le mauvais rôle à des acteurs unanimement reconnus, genre Kōji Yakusho, enfin son personnage, celui qui nous avait touché la même année dans le film Perfect Days de Wim Wenders, peut-il vraiment être mauvais? Cette série reste épique et je comprends tout à fait qu’elle puisse compter parmi les grands moments télévisés. Les excellentes séries japonaises, souvent exclusives aux plateformes de streaming, sont assez nombreuses. Je repense bien sûr à Tokyo Swindlers (地面師たち, Jimenshitachi), Sins of Kujo (九条の大罪, Kujō no Taizai), The Hell You Fall Into (地獄に堕ちるわよ, Jigoku ni Ochiru wa yo) et la série Gannibal (ガンニバル) réalisée par Shinzō Katayama (片山慎三).

De ce dernier réalisateur et dans la même lignée du thriller horrifique, j’ai beaucoup aimé la récente série en huit épisodes Human Vapor (ガス人間). Je n’avais pas un bon apriori car le titre me laissait imaginer une histoire de super-héros, mais il n’en est rien. Human Vapor de Shinzo Katayama réactualise un classique de la science-fiction japonaise de la Toho, The Human Vapor (ガス人間第一号), film de 1960 réalisé par Ishirō Honda, le réalisateur de Godzilla. Il ne s’agit cependant pas d’une adaptation directe mais d’une histoire entièrement nouvelle. La série sortie le 2 juillet 2026 se base sur une coopération japano-coréenne avec un scénario de Yeon Sang-ho (연상호) et Ryu Yong-jae (류용재). Les acteurs et actrices sont par contre tous japonais. La série est centrée sur le duo Shun Oguri (小栗旬), jouant un inspecteur de police, et Yu Aoi (蒼井優), interprétant une journaliste menant sa propre enquête sur le fameux homme vapeur brillamment interprété par UTA. UTA Uchida (内田雅樂) est avant tout un mannequin de mode et cette série est son premier rôle d’acteur. Rien de très surprenant de le voir à l’écran car il est le fils de l’acteur Masahiro Motoki (本木雅弘) et de l’écrivaine Yayako Uchida (内田也哉子), elle-même fille de la grande actrice Kirin Kiki (樹木希林) et de la figure du rock Yūya Uchida (内田裕也). La série se base sur un deuxième duo composé d’un frère et d’une sœur youtubeurs interprétés par Suzu Hirose (広瀬すず) et Kento Hayashi (林遣都), menant également leur propre enquête sur les mystères de l’homme de gaz. J’ai été surpris par le personnage de Suzu Hirose car je ne l’ai d’abord pas reconnu. Dans la série, on remarque aussi la binôme policière de Shun Oguri pour son look à la garçonne avec cheveux courts et son air déterminé. Elle est interprétée par Haruka Imou (芋生悠). J’avais découvert cette actrice il y a huit ans dans la vidéo du morceau Kick in the world de Haru Nemuri, thème central d’un court métrage intitulé The eternal / spring réalisé par Takudai Koyama (児山拓大). Elle y interprétait le rôle de la guitariste et chanteuse d’un groupe fictif appelé Utopia, dans un faux documentaire suivant la formation du groupe et la création de ses morceaux. C’était un des premiers rôles de Haruka Imou. L’intrigue de Human Vapor est passionnante. L’histoire commence par la mort étrange d’un professeur victime d’un phénomène inexplicable pendant une émission de télévision en direct. Le responsable de sa mort est un homme capable de transformer son corps en gaz, et donc de passer à travers les obstacles et de disparaître sans laisser de traces. L’inspecteur Kenji Okamoto (Shun Oguri) et la journaliste Kyoko Kono (Yu Aoi) tentent de comprendre qui est cet homme et pourquoi il tue, et leur enquête les conduit progressivement vers un ancien projet secret étrange et malsain conduit dans les montagnes de Yamanashi.

Lors de notre rencontre à Shinjuku, Nicolas a eu la gentille attention de m’offrir un album en CD pour mon anniversaire, déniché dans le Disk Union que je lui avais recommandé à Shinjuku. Je découvre donc l’excellent EP Emissions du groupe ROSSO sorti en 2006. ROSSO est un projet formé autour de Yūsuke Chiba (チバユウスケ) du groupe Thee Michelle Gun Elephant (TMGE) au chant et à la guitare et Toshiyuki Terui (照井利幸) de Blankey Jet City à la basse. Cette formation démarra en 2001 avec MASATO à la batterie puis se transforma après la séparation de TMGE avec le remplacement du batteur par Minoru Sato (サトウミノル) et avec l’ajout d’un deuxième guitariste Akinobu Imai (イマイアキノブ), tous les deux anciens membres du groupe Friction. J’aime beaucoup ce que j’écoute sur les quatre morceaux, souvent assez longs, du EP. Le chant tout en tension de Yūsuke Chiba nous rappelle bien sûr Thee Michelle Gun Elephant, mais l’ambiance musicale est en fait assez différente. TMGE est frontal et nerveux alors que ROSSO est plus atmosphérique dans son approche. Le long morceau de plus de 10 minutes Hakkō (発光) qui conclut le EP est un bon exemple. C’est un des plus beaux morceaux du EP Emissions, un des plus sombres et hypnotiques, avec une guitare Gretsch G6119 Tennessee Rose émettant des accords se détachant dans l’espace comme des éclats de lumière. Cette ambiance me rappelle un peu ce que j’ai pu écouter dans les projets solo de Benji. J’adore de toute façon la voix habitée de Chiba qui dégage une rage profonde quand elle se déclenche. Sur Emissions, j’ai tout de suite été très attiré par un autre très long morceau de dix minutes, le deuxième intitulé ROOSTER. Chiba le chante comme une fable hallucinée, composée d’images étranges d’un coq (le ‘rooster’ du titre) dont le narrateur arracherait les plumes une à une pour y écrire des messages et d’antennes capables de capter les pensées et les messages venus d’ailleurs mais qui surveillent plutôt l’arrivée éventuelle de missiles. Dans son histoire qu’il narre avec un débit presque parlé, cette manière de laisser dériver les mots et les images apparemment absurdes et poétiques me rappellerait même Jim Morrison. Il y a un passage de ROOSTER qui a particulièrement attiré mon attention, celui avec le paon à la fin de la deuxième partie. Dans les paroles, Chiba évoque d’abord une fille, vêtue d’une robe teinte à l’orange, descendant une colline et trouvant une des plumes envoyées par le narrateur sur laquelle est écrit le message « LOVE & PEACE ». Elle y répond avec un minuscule « FUCK YOU », puis, dans sa maison, demande à sa mère quand le paon viendra enfin. 「ねぇクジャクはいつになったら飛んでくるの?」 (Dis, quand est-ce que le paon viendra voler jusqu’ici ?). Ce passage joue sur l’absurde et l’inquiétant, sans apporter d’explication précise. Le paon semble représenter quelque chose d’attendu mais qui n’arrive jamais.

L’invocation soudaine du paon dans cette histoire irréelle m’intrigue beaucoup, tout comme j’ai toujours été intrigué par l’utilisation du paon dans l’imagerie créée par Sheena Ringo pour accompagner son groupe Tokyo Jihen. Le paon évoque pour moi la courte nouvelle de Yukio Mishima (三島由紀夫) intitulée Les paons (孔雀, Kujaku). J’ai lu cette nouvelle en France, bien avant de venir vivre à Tokyo. Elle était publiée dans le Tome III d’une Anthologie de Nouvelles Japonaises (1955-1970) éditée chez Philippe Picquier. C’est la première oeuvre que j’ai lu de Yukio Mishima, avant même le Pavillon d’Or. Je pense que ce tome III d’Anthologie de Nouvelles Japonaises m’avait été offert mais je ne me souviens plus exactement en quelles circonstances. Les Paons ouvre ce recueil contenant douze nouvelles. On y suit un personnage narcissique très affecté par le déclin de sa propre jeunesse et de sa beauté physique. Il développe un comportement de plus en plus cruel qui l’amène à commettre l’acte barbare de massacrer sauvagement les paons d’un parc. Sa fascination pour la splendeur visuelle de ces oiseaux et la jalousie obsessionnelle qu’il développe face à la perfection esthétique de la nature le pousse à détruire ce qu’il admire. L’écriture de Mishima m’avait beaucoup impressionné. Elle m’impressionne toujours sans pourtant avoir aucune affinité avec certaines déviances qui l’ont amené à l’irréparable à la fin de sa vie. Dans ce même recueil, je me souviens également avoir été marqué par la nouvelle Les Crabes (カニ) écrite par Junzō Shōno (庄野潤三) en 1959. Je ne me souviens plus de l’histoire mais il me reste des images d’une famille de Tokyo louant une petite maison de vacances au bord de la mer pour l’été. Nous sommes sur la côte de la péninsule de Miura ou de la grande zone côtière du Shōnan qui inclut Kamakura. Je ne savais pas encore à l’époque que je côtoierais autant le Shōnan. C’est amusant de constater comment la mémoire fonctionne parfois car je me souviens très bien du personnage de Kumagai, l’ami un peu original du protagoniste. À chaque fois, encore maintenant, que je rencontre quelqu’un appelé Kumagai, je repense de manière un peu nostalgique à la maison de vacances au bord de la mer de cette nouvelle. Cette maison estivale au bord de l’océan et le massacre de paons magnifiques sont les deux scènes antagonistes de cette anthologie qui me restent assez clairement en mémoire.

J’indiquais ci-dessus que l’utilisation du paon comme symbole de Tokyo Jihen m’a depuis longtemps intrigué. Une des raisons est que j’ai toujours imaginé un possible lien entre Sheena Ringo et Yukio Mishima. Il n’y a cependant aucune déclaration de Ringo qui puisse faire penser qu’il existe une référence cachée entre le paon de Tokyo Jihen et Mishima. Le paon de Sheena Ringo semble plutôt partir d’une origine bouddhiste qu’elle a d’ailleurs expliqué avec le morceau Kujaku (孔雀), qui ouvre l’album Music (音楽) de Tokyo Jihen en 2021. Elle a elle-même établi un lien avec le morceau Tori to Hebi to Buta (鶏と蛇と豚) qui ouvre son album Sandokushi (三毒史, 2019). Le coq, le serpent et le porc correspondent aux trois poisons dans la tradition bouddhique (le désir, la colère et l’ignorance), tandis que le paon représente la capacité à absorber ces poisons et à les transformer. Cette idée est assez proche de la manière dont Ringo construit sa musique, mélangeant constamment des éléments très différents, du rock au jazz, de la musique pop aux références classiques et à l’électronique. Elle ne cherche pas à effacer les contradictions, mais plutôt à en faire quelque chose de nouveau. Le paon devient ainsi une assez belle image de cette façon de créer. La grande différence est que chez Yukio Mishima le paon est amené à être détruit en raison de sa beauté, tandis que le paon est pour Sheena Ringo le symbole d’une construction collective de beauté, alliant les forces de chaque membre du groupe. La représentation du paon amène donc à deux interprétations totalement opposées. Je garde cependant toujours en tête cette étrange coïncidence du 25 Novembre. Yukio Mishima est mort le 25 Novembre 1970, tandis que Ringo est née le 25 Novembre 1978. Là encore, bien qu’il n’y ait aucune déclaration mettant en avant cette coïncidence, on sait que Ringo est très sensible à ce genre de liens du destin. Après tout, on peut facilement rapprocher l’intérêt de Ringo pour les tenues de scène Gucci au fait que son directeur artistique était entre 2015 à 2022 Alessandro Michele, né également un 25 novembre. Bien qu’il n’y ait pas de rapprochements explicites, je trouve quand même certaines correspondances dans l’approche artistique, théâtrale comme peut l’être la beauté ostentatoire du paon. Les deux accordent beaucoup d’importance à la construction de l’apparence et à la transformation du corps en quelque chose allant au delà d’une simple réalité physique. Mishima l’a fait de manière très consciente avec son propre corps et son image publique. Ringo, de son côté, a toujours joué avec les personnages, les costumes et les différentes apparences de sa carrière. Je vois ici une correspondance esthétique, mais qui à mon avis ce limite à cela.

Avant l’écoute de ROSSO mais après ma première rencontre avec Thee Michelle Gun Elephant (on peut aussi les appeler avec le raccourci Michelle) sur l’album High Time de 1996 mentionné dans un billet précédent, j’ai continué ma découverte progressive du groupe avec Sabrina Heaven sorti en 2003. L’album reste fidèle à ce que je connais de Michelle sur High Time avec des guitares très présentes et souvent très rapides et nerveuses pour un son sec et brutal. La batterie aussi est nerveuse, et la basse lourde. Quand à la voix de Yūsuke Chiba, elle ne se laisse pas impressionner un seul instant par ses déferlantes sonores. Sa voix rugueuse est souvent éraillée mais possède également un petit quelque chose de théâtral. Certains morceaux comme Taiyō o Tsukande Shimatta (太陽をつかんでしまった) et Gypsy Sandy (ジプシー・サンディー) nous accrochent tout de suite. Les morceaux s’enchaînent sans répits, les guitares du morceau Metallic (メタリック) par exemple vont à toute allure, mais quand le rythme ralentit un peu sur Maria to Inu no Yoru (マリアと犬の夜), je repense encore aux Doors. C’est surtout le clavier, qui apporte cette couleur beaucoup plus psychédélique et sixties, qui me rappelle les Doors, mais la voix de Chiba, quand elle s’apaise, a cet aspect poétique, incarnant une poésie sombre et étrange. Vers la fin de l’album, le morceau Marion (マリオン) m’attire tout de suite. La ligne de guitare et la tension mélancolique du morceau me font un peu penser à Teenage Angst de Placebo sur leur premier album, mais Michelle garde fortement son empreinte. Thunderbird Hills (サンダーバード・ヒルズ) part ensuite vers des terrains plus expérimentaux avec des guitares qui semblent improviser leurs envolées et toujours cette pointe de psychédélisme. J’imaginerais bien Kenichi Asai (浅井健一) accompagner Chiba sur ce morceau. Les deux hommes se connaissent d’ailleurs bien et les groupes Blankey Jet City et Michelle sont proches. Benji et Chiba utilisent d’ailleurs tous les deux des guitares Gretsch. On s’était posé la question avec Nicolas de savoir si Sheena Ringo avait des affinités avec Thee Michelle Gun Elephant. Ringo, Michelle et Blankey ont au moins joué sur la même scène du festival Rising Sun de Ezo à Hokkaido en 1999. On ne croyait pas si bien dire car il existe un petit extrait vidéo d’une interview du festival où la jeune Ringo, âgée de 20 ans, s’exclamait 「ミッシェル見なきゃ!」 (Il faut que je vois Michelle !). Le festival de Ezo en 1999 avait quand même une très belle affiche avec Blankey Jet City, Thee Michelle Gun Elephant, UA, Number Girl, Supercar et Sheena Ringo entre autres.

swing from the chandelier until mornin’ light

J’ai pris ces quatre photos le même soir en marchant dans une rue de Minami Aoyama. Ce sont les devantures de quatre boutiques chics ayant fermé leurs portes pour la journée. Elles étaient restées allumées dans la nuit déjà noire. Mon regard a d’abord été attiré par trois mannequins placés dans caddies en métal. Cela peu paraître étrange mais il ne faut s’étonner de rien avec les créations de la marque Comme des Garçons (CDG). Cette maison de mode japonaise a été créée à Tokyo en 1969 par Rei Kawakubo (川久保玲) qui en reste la figure créative centrale. Rei Kawakubo est, comme Yohji Yamamoto (山本耀司), une légende vivante de la mode japonaise, un trésor national en quelque sorte. J’aime passer devant le flagship store historique de Comme des Garçons à Minami-Aoyama, car on peut souvent y voir des choses étranges et surprenantes. Les vendeurs et vendeuses des magasins de la marque semblent être des disciples de Rei Kawakubo tant ils et elles suivent parfaitement à la lettre le style vestimentaire de la marque. Au début des années 1980, les japonais et japonaises qui suivaient Kawakubo et s’habillaient en noir de la tête aux pieds furent surnommés « les corbeaux noirs » (Black Crows ou 黒いカラス) par la presse japonaise. Le phénomène était lié aux premières collections de Comme des Garçons, dont l’esthétique sombre, déstructurée et volontairement anti-mode avait profondément marqué les esprits. Kawakubo a transformé le noir en position esthétique, au même titre que Yohji Yamamoto, et ils ont tous les deux contribué à imposer le noir dans la mode japonaise et internationale. Le terme Black Crows a parfois été employé pour désigner leurs adeptes. J’ai plusieurs fois vu des personnes vêtus dans ce style très reconnaissable de Comme des Garçons se diriger depuis la station d’Omotesando vers les locaux des bureaux de la marque à Aoyama. On les reconnaît immédiatement même s’ils ou elles ne marchent pas en groupe.

Un peu plus bas dans la même rue en direction du grand magasin Prada conçu par Herzog et De Meuron, on ne peut que remarquer une installation géante appelée GIANT HEAD KINETIC OBJECT dans la boutique de la marque sud-coréenne de lunettes Gentle Monster, fondée à Séoul en 2011 par Hankook Kim. Les trois visages mécaniques sont animés de mouvements subtils, des clignements de paupières, des mouvements des yeux et de la tête. Ils ont été conçu par le laboratoire robotique Gentle Monster Robotics Lab, interne de la marque. Ce n’est pas la seule installation du magasin, et elles attirent bien entendu les regards et la curiosité pour la marque. Juste à côté, Tamburins, la marque sœur de Gentle Monster spécialisée dans les parfums et autres cosmétiques utilisent le même principe. La grande poupée au milieu du magasin me fait par contre un peu penser a la série sud-coréenne Squid Game, ce qui me ferait certainement réfléchir avant d’entrer si j’étais dans la clientèle cible de la marque. Le dernier carré de la série de photos provient d’une boutique de la marque Issey Miyake (三宅一生), située un peu plus bas dans la même rue, que l’on nomme Reality Lab. Reality Lab. est en fait un laboratoire de recherche et de développement créé autour de la démarche d’Issey Miyake avec pour objectif de travailler en amont sur les matériaux, les technologies, les formes et les nouvelles manières de fabriquer. Tout un programme.

Ces quatre photos ont été prises à l’iPhone, et la qualité finale après traitement ne me convenait pas. Je vois toujours une différence fondamentale entre les photos prises à l’iPhone et les photographies prises avec un appareil reflex, notamment dans la profondeur de champ. J’ai eu besoin de les modifier pour qu’elles méritent d’apparaître en tête d’un billet du blog. Je les ai donc imprimées, positionnées dans une petite pochette plastique pour donner l’impression qu’il s’agit d’articles en vente dans une boutique d’Aoyama, puis je les ai re-photographié. Mais comme ça prenait un peu trop de temps et comme je n’avais pas de pochettes plastiques à ma disposition, j’ai demandé à l’intelligence artificielle d’emballer proprement mes quatre photos.

Ceux qui suivent mes nombreux et incessants conseils musicaux, que je ne recherche pas à imposer à quiconque mais qu’il serait tout de même dommage de manquer, doivent forcément connaître le nom de l’artiste, compositrice et interprète alternative Minami Hoshikuma (星熊南巫), car j’ai dû écouter et parler de tous ses singles sur les pages de Made in Tokyo. Il doit bien y avoir une petite dizaine de billets mentionnant ses projets musicaux que ça soit en solo ou en groupe. J’ai découvert la musique de Minami Hoshikuma en 2022 par son projet musical D̴E̷A̷T̴H̴N̷Y̵A̶N̴N̷ qui précède sa carrière solo actuelle. DEATHNYANN était une unité qu’elle formait avec le guitariste et compositeur DAIDAI issu d’un groupe nommé Paledusk. L’unité n’a, à ma connaissance, produit que deux singles, dont Tarantula sorti en Avril 2022. L’ambiance dark et expérimentale de ce morceau mélangeant métal et électronique préfigurait déjà le style de Minami Hoshikuma qui navigue entre les genres mais reste profondément alternatif. Minami Hoshikuma s’est d’abord fait connaître comme chanteuse principale du groupe d’idoles alternatives Wagamama Rakia (我儘ラキア), formé à Osaka en 2016. Le groupe dont j’ai également parlé quelques fois mélangeait rock, hip-hop, metalcore et autres influences alternatives. Il ressemblait beaucoup plus à un groupe de rock alternatif qu’à un groupe d’idoles. Wagamama Rakia a cessé ses activités en 2025 et Minami Hoshikuma a donc poursuivi depuis une carrière solo. De tous les singles et EP qu’elle a sorti jusqu’à maintenant, je pense n’avoir jamais été déçu. Sa voix est très certainement un élément clé de mon appréciation, car elle a la capacité de passer d’un chant très fragile et presque aérien à quelque chose de beaucoup plus agressif et puissant, en jouant souvent sur les contrastes entre une voix claire et des moments tout en tension plus saturés voire criés. Son univers est sombre et très personnel, flirtant souvent avec les sons dur du métal, comme sur le morceau Oxygen, sorti le 29 Juillet 2026, que j’écoute en ce moment. Le single Prediction, sorti le 31 Mars 2026, qui donnait le nom à une de ses tournées récentes en one-man live se tourne plutôt vers des sons électroniques et est comme toujours très efficace. Dark sorti le 27 Mars 2026, un peu après Hollow Eyes dont j’avais déjà parlé, est plus posé et mélancolique, mais les guitares lourdes sont toujours lattantes. Son dernier single est une reprise surprenante de Chandelier de Sia qu’elle parvient à transformer à sa manière tout en conversant la puissance vocale du single original. Elle n’a pas grand chose à lui envier. Si tout va bien j’irais la voir en concert au début du mois de Décembre 2026 dans la salle du Shibuya Quattro pour la date de Tokyo de sa petite tournée nationale NOVA TOUR 2026 qui passera d’abord par Nagoya puis Osaka. Ça sera sa première tournée de concerts partagés avec un autre groupe (初の対バン). Les groupes qui feront les premières parties varient en fonction des dates, mais pour Tokyo, il s’agira de Cô shu Nie que je connais assez bien et que j’apprécie également. Cette double affiche m’a tout de suite beaucoup attiré mais j’ai comme d’habitude pris un peu de temps à me décider.

Minami Hoshikuma n’est pas la seule chanteuse japonaise à avoir repris Chandelier de Sia. Ado en avait fait une reprise lors de sa tournée mondiale Hibana puis lors de son Dome Tour 2025 Yodaka (よだか), qui sortira en Octobre 2026 en Blu-ray/DVD. Sa version est sans surprise spectaculaire car elle n’imite pas vraiment Sia mais s’accapare complètement le morceau dans son style vocal inimitable. Il y a eu de nombreuses autres versions, notamment issues de la scène Utattemita (歌ってみた), comme celle de la chanteuse virtuelle RIM (理芽) du Studio Kamitsubaki ou celle plus émotionnelle de la chanteuse JUNNA. Je me suis demandé la raison pour laquelle ce morceau a autant de succès parmi les chanteuses de la scène japonaise qui ont des voix relativement atypiques. Il y a certainement l’attrait du défi vocal car le morceau est très demandeur avec un refrain montant très fortement dans les aigus. C’est un morceau qui permet de montrer immédiatement ce qu’on sait faire, et on peut assez bien comprendre qu’il puisse avoir un succès certain. Mais je ne peux pas m’empêcher de ramener ce morceau ultra connu à la publicité au long cours de Miss Dior avec Natalie Portman, et au fait que l’actrice a une aura particulière au Japon depuis le film Léon (1994) de Luc Besson. Natalie Portman n’est pas simplement une star hollywoodienne au Japon, elle est aussi Mathilda, une jeune fille à la fois fragile, mature, intelligente, mystérieuse et indépendante. Puis avec le film Black Swan sorti au Japon en Mai 2011, elle se créa une aura sophistiquée, sombre et transgressive. Black Swan a eu un succès important au Japon, notamment auprès d’un public féminin de 20 à 30 ans, malgré le fait que ça soit un thriller psychologique sombre et complexe. Le film est même devenu un véritable phénomène au Japon notamment par l’interprétation intense de Nathalie Portman qui lui a valu l’Oscar de la meilleure actrice. Le public japonais a été particulièrement réceptif à la thématique de la dévotion totale et destructrice d’une artiste envers son art. On connaît cette fascination obsessionnelle pour la perfection au Japon. Il est aussi intéressant de noter que la structure et l’ambiance psychologique de Black Swan rappellent le film d’animation Perfect Blue (1997) de Satoshi Kon. Bien que le réalisateur Darren Aronofsky n’ait jamais parlé d’un remake, il a reconnu l’influence du réalisateur japonais sur son œuvre. Je pense assez fortement que l’image forte de Natalie Portman dans ces films a une influence sur l’aura du morceau de Sia pour les jeunes artistes. Ce n’est bien sûr qu’une hypothèse de ma part, mais l’actrice a cette aura transgressive à mes yeux.

晴れがコンティニュアム・ポップ

Entre deux pluies, les chaleurs reviennent au pas de course mais ne m’empêchent pas de marcher en écoutant d’autres styles de musiques que le rock. Je prends beaucoup moins de photographies en ce moment car nous n’avons pas eu beaucoup d’occasions de sortir hors de Tokyo le week-end. Prendre peu de photographies a l’avantage de me donner un peu le temps pour repasser en revue ce que j’ai pris ces derniers mois. Il y a en général un grand nombre de photographies que je mets à l’écart après une première revue le jour même où je les ai prise mais qui mériteraient peut être d’être réhabilitées. Autant je peux mettre une semaine entière pour écrire un billet, autant la sélection et le traitement des photographies est rapide, peut être même trop rapide pour me laisser assez de temps à la réflexion. Je me dis qu’il y aura toujours un moment futur où j’y retournerais. Avoir peu de nouvelles photographies à montrer est aussi pour moi une opportunité de modifier et triturer certaines d’entre elles. Je fais beaucoup moins de ce que j’appelais des compositions graphiques et ça me manque parfois. Pourtant, je prends régulièrement en photos des motifs urbains ou naturels, le ciel et les nuages, qui pourraient ensuite m’être utile pour de futurs compositions superposant des couches d’images. La série de photographies de ce billet prise à Daikanyama n’a rien des compositions graphiques que je viens d’évoquer. Ce sont les dernières photographies que j’ai prises au mois d’Août au moment d’écrire ces lignes. La perspective de ne plus rien à avoir à montrer ensuite me ravit tout autant qu’elle m’inquiète.

La seule musique K-Pop que j’écoute et apprécie est celle du groupe aespa, dont j’ai d’ailleurs déjà parlé sur ces pages à quatre ou cinq reprises à l’occasion de nouveaux singles. J’ai bien sûr écouté leur deuxième album Lemonade, sorti il y a quelques mois après un long teasing marketing de deux ou trois mois sur les réseaux sociaux, mais je n’en avais pas encore parlé. J’y repense maintenant car Aeri Uchinaga (内永枝利), connue sous le nom de Giselle (지젤) dans le groupe aespa, intervient sur NTS Radio pour nous faire découvrir pendant une heure son univers musical. J’en suis assez étonné dans le bon sens car j’y retrouve certaines musiques qui font également partie de mon univers musical, que ça soit les Pixies avec l’incontournable Where is My Mind? (Surfer Rosa, 1988), Smashing Pumpkins avec Luna (Siamese Dream, 1993), Hole avec Asking for it (Live Through This, 1994). Sa playlist est assez éclectique car on y trouve également le très beau Reflection Eternal de Nujabes (Metaphorical Music, 2003), MGMT avec Kids (Oracular Spectacular, 2007), que j’ai quelque part sur mon iPod mais que je n’ai pas écouté depuis longtemps, ou encore un classique comme No Ordinary Love de Sade (Love Deluxe, 1992). Du haut de ses 25 ans, elle a dû découvrir toutes ces musiques bien après leur sortie. Personnellement, j’aurais plutôt tendance à choisir la musique qui m’a construit dans les morceaux et albums que j’ai pu vivre au moment de leur sortie, mais ça m’intéresse beaucoup qu’elle prenne ses sources musicales dans des musiques qui me parlent et qui sont très éloignées (voire à des années lumière) de la K-Pop qu’elle pratique avec aespa. J’ai donc également écouté le nouvel album d’aespa mais pas en totalité. Je m’arrête sur le premier single WDA (Wild Different Animal) en featuring avec G-Dragon, puis le deuxième single-titre d’album Lemonade et le troisième qui conclut l’album, Switchblade avec un featuring de Ty Dolla $ign. Ces morceaux sont très travaillés et efficaces comme l’exige la K-Pop, mais je ressens chez aespa quelque chose de différent des autres groupes de K-pop et qui m’attire sur un grand nombre de leurs morceaux. La musique d’aespa pleine de textures, de basses et d’effets futuristes ressemble à une machine électronique et les voix du groupe placées à l’intérieur ont quelque chose de presque inhumain. Il y a quelque chose de très mécanique dans leurs chants qui se relaient à la perfection dans cette machine bien huilée. La composition musicale et l’apparence visuelle du groupe se veulent spectaculaire et incisive mais n’hésitent pas en même temps à ajouter des petites touches de kitsch et d’humour dérisoire volontaire, comme si une rébellion interne couvait à l’intérieur de cette belle machine. Dans ma réflexion, je me demande si ce n’est pas volontaire que le « Switch it up » du refrain de leur morceau Switchblade ressemble lorsqu’il est prononcé rapidement au « Sushiro » de la chaîne de restaurant de sushi portant ce nom. Ce doit être seulement du Sora mimi (空耳) de ma part, mais je pense qu’une grande partie du public japonais a dû faire le rapprochement. aespa a en tout cas déjà chanté partiellement en japonais, sur le single Attitude notamment. Parmi tous les morceaux musicalement agressifs de leur nouvel album Lemonade, on trouve également un morceau plus posé et rêveur, Camouflage, qui compte parmi ceux que je préfère. Certains pourront comprendre que j’aime ce titre Camouflage, 迷彩 (Meisai) en japonais, pour une autre raison.

Écouter la playlist de Aeri/Giselle sur NTS radio me rappelle que je n’ai pas écouté les épisodes de Liquid Mirror de ces derniers mois. Je me lance dans celui publié la 18 Août 2026. C’est un excellent cru explorant comme d’habitude de manière éclectique ’toutes les intersections de l’éthéré naviguant du shoegaze et de la dream pop à la musique électronique et expérimentale’. Le premier morceau Miro’s cat de King Softy (feat. Spivak) matérialise bien cette musique éthérée remplie d’étrange. Sans surprise, on retrouve dans cette nouvelle playlist quelques très beaux morceaux de Cocteau Twins, Olive Kimoto étant clairement fan du groupe. Un des morceaux qui me plait le plus dans cette playlist est, encore une fois, un morceau d’Olive Kimoto elle-même accompagnant cette fois-ci Locust, le projet du musicien électronique britannique Mark Van Hoen. Le morceau White Light de Locust est magnifique, dans le plus pur esprit de ce qu’on peut écouter de plus beau sur Liquid Mirror. J’ai l’impression qu’elle a intégré le groupe mais je ne sais si c’est de manière permanente. Peut-être pas en fait car le nouvel album de Locust qui s’intitulera Spectral+ et sortira le 11 Septembre 2026 inclut plusieurs voix dont celle d’Olive Kimoto. Björk revient aussi régulièrement dans les playlists mensuelles de Liquid Mirror, avec cette fois-ci le morceau B-side du single Isobel, I Go Humble (Post, 1995). Et dire qu’un morceau aussi beau n’apparaissait que sur la version japonaise de Post en titre bonus. Je n’ai pas le souvenir d’avoir déjà entendu un morceau de Sade dans les playlists de Liquid Mirror. Celui-ci intitulé Like a Tatoo est certes fortement remixé. C’est au passage un parallèle très intéressant avec la playlist de Aeri/Giselle. Il y a beaucoup de pépites dans cette playlist, comme le morceau Wake de Priori & James K (This but more, 2024), trop beau pour être réel, ou encore Unicorn (Shimmering, Warm & Bright, 1992) des norvégiens, originaires de Tromsø, de Bel Canto. Cette musique mélange les textures électroniques, voix aériennes et étrangeté pop. J’aime aussi le final plus électronique avec Sunset Bell featuring Jennifer Wilde (Flux, 1998) du groupe américain Love Spirals Downwards et Ouverture (Nachthorn, 2022) du musicien français, installé à Bruxelles, Maxime Denuc. Ce qui est très intéressant sur ce deuxième morceau, c’est que Maxime Denuc utilise des sons d’orgue comme matière sonore. Il utilise l’orgue de l’église Saint-Antoine à Düsseldorf comme un synthétiseur en le contrôlant par MIDI. Cette approche me rappelle la musicienne Kali Malone qui compose pour orgue à tuyaux mais avec un traitement et une sensibilité proche de la musique électronique. Il me faudrait décidément beaucoup plus de temps pour explorer toutes les perspectives sonores qu’apporte Liquid Mirror.

—— Post-scriptum (continuum pop) ——

J’ai souvent le sentiment de faire des grands écarts dans mes choix musicaux, mais il est par contre assez rare que je regroupe des styles aussi différents dans un même billet, même si l’on pourrait parler ici d’un même ’continuum pop’, entre l’hyperpop d’un côté et la dream pop de l’autre. Je me demande souvent quelles sont les caractéristiques élémentaires qui m’attirent dans ces musiques pourtant très différentes. Ces goûts musicaux qui semblent éloignés en surface ont peut-être des points communs plus profonds. Je ne pense pas être attaché à un genre musical particulier, car je réagis plutôt à des sensations. Peu importe le genre, je serais particulièrement réceptif à une atmosphère sensible et intrigante, à une certaine qualité de voix venant habiter la musique, aux contrastes et à la tension qui se dressent entre calme et agressivité, douceur et étrangeté, pop et expérimentation. J’ai souvent des difficultés à reconnaître les genres musicaux, contrairement à certaines publications musicales que je peux lire et qui semblent pointer si facilement le moindre sous-genre. Ces classifications nous aident à appréhender une musique, mais n’ont finalement pas beaucoup d’importance. Ce sont plutôt les zones intermédiaires qui m’intéressent, là où les catégories entre les genres deviennent floues, lorsqu’un ou une artiste déplace une frontière par rapport au genre dans lequel on l’a classé. Les nouvelles découvertes musicales me passionnent, surtout lorsqu’elles m’amènent vers des territoires moins connus. La découverte est une valeur en elle-même. C’est un processus qui a une importance particulière: partir d’un morceau ou d’un son particulier, rechercher qui l’a produit, découvrir un musicien ou une musicienne qui amène ensuite à découvrir une scène, puis un ou une autre artiste qui utilise une technique comparable. Ces découvertes se nourrissent de recherches incessantes qui construisent presque spontanément des arbres de liens et parentés musicales. C’est une forme de pensée associative, couvrant parfois plusieurs décennies, qui m’a suivi depuis les débuts de mon ’éducation musicale’. Je n’établis pas de hiérarchie forte dans ces découvertes musicales entre ce qui est ancien, et qui serait forcément important, et un jeune groupe ou artiste qui vient d’apparaître sur une scène locale. Ma curiosité et mon intérêt resteront comparables tant que le groupe ou l’artiste en question sera en mesure d’apporter ces sensations particulières qui m’attirent indépendamment des genres.

Je ne suis peut-être pas réellement éclectique dans mes goûts musicaux, et peut-être sont-ils en fait très cohérents, traversant plusieurs genres tout en partageant plusieurs constantes: une attirance pour l’étrangeté et la transgression des normes, même lorsqu’elle est légère, une appréciation des atmosphères personnelles et des textures qui ne sacrifient pas l’approche mélodique. À une musique techniquement impressionnante, je préférerai toujours une texture singulière. J’aime assez naturellement aller vers des musiques expérimentales, mais l’accroche mélodique a en même temps une importance primordiale, même si elle est très discrète. Je suis clairement sensible aux mélodies mélancoliques, mais lorsqu’elles ne sont pas chargées de pathos et qu’elles n’atteignent pas un sentiment de tristesse forcée. La mélancolie ne doit pas être trop démonstrative mais fragile, fugitive et légèrement inaccessible. Le décalage, quand un élément n’est pas exactement là où on l’attend, est peut-être le point qui m’est le plus important. Ça peut être, par exemple, une note ou une voix en décalage, un rythme ou une structure inhabituel, un contraste entre élégance et brutalité. J’ai souvent envie de mentionner dans mes textes ces petits déplacements marquants en relevant les minutes et les secondes exactes où ils interviennent, mais je me retiens. Une musique peut être extrêmement travaillée et sophistiquée, mais il faut qu’il y ait une aspérité, une atmosphère qui nous emporte au-delà du raisonnable. Le fait de reconnaître certaines qualités musicales indépendamment de leur genre permet de faire cohabiter des artistes très différents sans que cela soit réellement contradictoire. Mon goût musical est de ce fait plutôt transversal, moins organisé autour des genres que sur un équilibre entre ordre et désordre, beauté et étrangeté, familiarité et découverte. C’est probablement là que se trouve sa véritable cohérence.

雨ならロック

Il pleut beaucoup à Tokyo ces dernières semaines d’été. Il pleut presque tous les jours. On ne va pas trop s’en plaindre car la pluie rafraîchit un peu les températures qui sont en général difficilement supportables en plein été. L’humidité est forte mais on reste dans le domaine du supportable, du moins lorsque l’on ne vit pas dans les zones sinistrées suite aux violentes pluies et aux inondations autour de Tokyo. Nous voyons à la télévision des zones inondées à Chiba et Saitama, que nous connaissons pour y être déjà allés, en raison d’averses soudaines et prolongées qu’on appelle ici Guerilla (ゲリラ豪雨). Sur les deux photographies, la pluie saisie à travers des baies vitrées est celle qui est tombée pendant plusieurs heures et de manière pacifique sur Tokyo Mid-Town. Quand il pleut, j’ai envie d’écouter du rock, celui teinté de mélancolie. Je ne déteste pas la pluie, ni la mélancolie qui envahit souvent la musique rock que j’ėcoute. J’aime plutôt la pluie quand elle ne m’empêche pas d’aller marcher dehors en prenant des photographies, mais j’aime aussi marcher sous la pluie en écoutant de la musique rock, notamment celle qui va suivre.

Depuis notre retour à Tokyo, je suis reparti à la recherche du son rock alternatif japonais que j’aime tant, et j’ai assez vite retrouvé sur mon chemin le groupe Kurayamisaka (くらやみざか) avec leur dernier single Summer film, accompagné d’un deuxième morceau intitulé Hamabe ni Chiru (浜辺に散る). Depuis leur premier album Kurayamisaka yori ai wo komete que j’avais découvert l’année dernière, Kurayamisaka semble avoir obtenu une reconnaissance dépassant les cadres du rock indépendant. Je les ai vu jouer lors de l’émission télévisée THE MUSIC DAY 2026 diffusée le Samedi 4 juillet 2026 sur NTV, pendant la tranche horaire de l’après-midi vers 14h. Kurayamisaka interprétait le morceau farewell tiré de leur premier mini-album (EP) intitulé kimi wo omotte iru, sorti en octobre 2022. Sur Summer film, les premiers accords de guitare donnant la sensation d’être légèrement désaccordés me rappellent tout de suite Sonic Youth. Mais ces guitares montent rapidement en puissance. La voix pop à la diction claire de Sachi Naitō (内藤さち) survole le tout. Cette approche pop dans le chant sur des guitares massives est un des points distinctifs de Kurayamisaka, et ça fonctionne vraiment bien sur Summer film. Sachi chante d’une manière très expressive sur ce morceau faisant presque six minutes avec un final à deux voix posées sur des guitares de plus en plus noisy. Tout ceci fonctionne tellement bien que ce single en serait presque parfait. Sur le deuxième morceau Hamabe ni Chiru (浜辺に散る), ce n’est plus Sachi Naitō qui chante mais le guitariste du groupe Shōtarō Shimizu (清水正太郎). C’est une excellente surprise car il a une voix un peu nasale qui me rappelle assez celle de Gotch. Et comme le titre du morceau parle de plage, je pense immédiatement à celles du Shōnan, de Kamakura à Fujisawa immortalisées sur l’album Surf Bungaku Kamakura (サーフ ブンガク カマクラ) d’ASIAN KUNG-FU GENERATION.

Écoutons ensuite le sublime morceau Wakare (別れ) concluant le EP kudaru (くだる) du groupe hiragi no (ひらぎの). hiragi no est un jeune groupe de rock alternatif originaire de Kyoto formé en 2026. kudaru est leur premier EP, publié le 17 juin 2026. Le groupe hiragi no se compose de cinq membres: Anon Sano (佐野愛音) au chant, à la guitare et à l’écriture, Yuta Okuhara (奥原佑太) à la guitare et à la composition, Yujiro Kobayashi (小林勇二郎) également à la guitare, Syuya Kobata (小畑柊也) à la basse et Soichiro Sakiyama (サキヤマ ソウイチロウ) à la batterie. Leur formation à trois guitares produit un son ample entre shoegaze et dream pop. Les guitares y sont très mélodiques teintées de mélancolie accompagnée par la voix d’abord fragile d’Anon Sano, mais gagnant progressivement en puissance jusqu’à un final à couper le souffle. Le contraste entre la masse des guitares et la voix à la fois puissante et délicate d’Anon Sano est absolument fabuleuse. Au point de catharsis à la fin de Wakare, on a l’impression que sa voix occupe tout le spectre sonore audible pendant quelques brefs instants. Ce final me donne les larmes aux yeux à chaque écoute.

Sur le morceau Clara (クララ) du EP claras de yukiguni (雪国), le chant de Eiichi Kyo (京英一) est aussi doux que la neige tombant délicatement sur les terres bordant la mer du Japon. Le nom du groupe fait forcément allusion au roman Yukiguni (雪国, Pays de neige) de Yasunari Kawabata (川端康成), mais le groupe n’est pourtant pas originaire des régions enneigées du Nord du Japon. Le trio est de Tokyo et les images de la vidéo accompagnant le morceau sont plutôt celles d’un été en bord de ville. Je connaissais déjà l’approche très contemplative du groupe sur le morceau Tokyo dont j’ai déjà parlé. Le single Clara avance doucement sous un ciel lourd d’été, mais les mélodies de guitares restent légères et harmonieuses. La voix du chanteur est presque féminine. On écoute cette musique en se laissant porter par le temps qui passe. Je trouve une approche très japonaise dans la musique du groupe. Ce morceau en particulier est emprunt du mono no aware (物の哀れ), la conscience mélancolique de la fragilité et de l’impermanence des choses, produisant simultanément tristesse et beauté.

J’écoute ensuite le single Natsu, Bōjitsu (夏、某日) de la compositrice et interprète yuna. (柚凪。) originaire de Funabashi dans la préfecture de Chiba. Yuna. se produit sous son nom actuel depuis Juin 2025, mais elle a commencé sa carrière musicale sous le nom 703gōshitsu (703号室). Elle a eu un gros succès avec le titre Nisemono Yūsha (偽物勇者) que je ne connaissais pas et qui a une approche beaucoup plus pop que Natsu, Bōjitsu (et beaucoup moins intéressante à mon avis). Son changement de nom d’artiste correspond en fait à une nouvelle direction artistique s’écartant de la J-Pop pour une approche plus alternative et sensible. On ressent une forte émotion dans sa voix d’abord légèrement tremblotante, puis prenant ensuite beaucoup de force et d’ampleur avec une aisance déconcertante. On s’éloigne ici du rock contemplatif. Les guitares sont certes très présentes mais n’accaparent pas vraiment toute l’attention. C’est vraiment la voix très affirmée de Yuna., au service d’une mélodie pop immédiatement accrocheuse, qui m’attire beaucoup sur ce morceau.

Dans un style un peu similaire où le chant rock est très affirmé, j’écoute également un des derniers singles du groupe Hakubi intitulé (Not) For Me ou 「こんなロックはいらない」 en japonais. J’ai déjà parlé plusieurs fois de ce duo et même si je ne suis pas leur actualité d’une manière très assidue, j’aime me laisser emporter par leur musique rock émotionnelle. Le morceau (Not) For Me ne cherche pas à révolutionner le genre mais la force de Hakubi est d’arriver à maintenir une tension constante, avec l’interprétation de Katagiri prenant une dimension presque cathartique. Le titre japonais du morceau, répété dans les paroles, qu’on traduirait par « je n’aime plus ce rock » est très surprenant et intriguant venant d’un groupe de rock. Katagiri n’exprime pas tant un rejet du rock et de ce qu’il est devenu, mais plutôt une évolution d’elle-même par rapport au rock qu’elle appréciait tant étant plus jeune et qu’elle souffre de voir être devenu autre chose pour elle.

Pour terminer cette petite playlist de musiques indépendantes, je quitte le rock qu’on écoute sous la pluie pour des compositions plus électroniques, celles du groupe LAUSBUB (ラウスバブ) avec un single intitulé Sign sorti le 10 juin 2026. LAUSBUB est un duo originaire de Sapporo brouillant les frontières entre rock alternatif, électro et musique expérimentale. C’est un jeune groupe formé en 2020 et composé par deux lycéennes du même lycée: Riko Iwai (岩井莉子) à la guitare, synthétiseur, à la programmation et Mei Takahashi (髙橋芽以) au chant et à la guitare. Il n’est pas rare au Japon que les groupes rock ou autres commencent au lycée ou à l’université dans les clubs de musique. Le nom du groupe LAUSBUB signifie « petit chenapan » en allemand (ou garnement, polisson, petit fripon, petit diable, petit cornichon… et j’en passe). Je ne sais pas exactement les raisons derrière le choix de ce nom, mais dans une interview pour le magazine Fender, les deux musiciennes mentionnaient une influence forte d’artistes japonais comme YMO et Cornelius, mais aussi de la musique allemande de Kraftwerk et DAF (Deutsch-Amerikanische Freundschaft). L’histoire ne raconte malheureusement pas si Kraftwerk étaient également des « petits chenapans », mais j’en doute fortement. Le morceau Sign a en tout cas quelque chose d’en même temps ludique et complexe dans la manière de chanter de Mei Takahashi. La mélodie pop est accrocheuse, se mélange à des textures sonores parfois proches du shoegaze et garde ce petit quelque d’avant-garde électronique qui me plait énormément. La voix flottante, presque détachée, de Mei me rappelle par moments celle d’Utae sur un morceau comme Dystopia même si Utae part vers un style plus proche de la dream pop. On retrouve cette impression de flottement dans la vidéo accompagnant le morceau Sign de LAUSBUB. La vidéo qui prend son temps pour montrer les silences et les moments vides m’a tout de suite intrigué jusqu’à ce que je me rende compte qu’elle avait été réalisée par Rikiya Imaizumi (今泉力哉). 「さすがですね!」 me suis-je dit. Son cinéma a une sensibilité très particulière faite de quotidien, de flottement émotionnel, de mélancolie discrète et de personnages un peu décalés, sans chercher à surdramatiser, ce qui correspond bien à ce morceau Sign à la légèreté mélancolique et l’étrangeté douce. Sign a en fait été composé à la demande du réalisateur pour la série Chloe & Emma (クロエマ) qu’il a réalisé pour Amazon Prime, avec Hana Sugisaki (杉咲 花) et Mikako Tabe (多部 未華子) dans les rôles principaux. Hana Sugisaki a déjà joué récemment dans un drama de Rikiya Imaizumi intitulé Fuyu no nanka sa, Haru no nanka ne (冬のなんかさ、春のなんかね) que j’avais beaucoup aimé. Chloe et Emma est basé sur un manga écrit et illustré par Tsunami Umino (海野 つなみ). Je me lancerais certainement dans le visionnage de Chloe & Emma une fois la première saison de Vivant terminée. Je me suis finalement décidé à regarder cette série dont on parle tant, d’autant plus que la deuxième saison vient de démarrer à la télévision.