les pruniers du sanctuaire

Les pruniers fleurissent en avance par rapport aux cerisiers, dont les fleurs se déclareront dans quelques semaines. On pouvait apprécier la présence parsemée des fleurs de prunier au grand sanctuaire Kanda Myōjin (神田明神), qui se situe à Sotokanda, dans l’arrondissement de Chiyoda. La station la plus proche est celle d’Ochanomizu, mais nous préférons y aller depuis la station d’Akihabara. Il y avait beaucoup de monde à Akihabara, et notamment des touristes attirés par le monde du manga et de l’anime. C’est un univers qui m’attire mais auquel j’ai presque complètement décroché depuis au moins vingt-cinq ans, ce qui correspond exactement à mon arrivée à Tokyo. Cela peut paraître étonnant, mais vivre à Tokyo m’a éloigné des manga. À cette époque, je me souviens avoir été surpris de ne pas les voir aussi présents que je ne le pensais dans les médias. Des anime passaient bien à la télévision japonaise, mais à des horaires soit tardifs, soit matinaux. Cela ne correspondait pas à l’image que j’avais avant de venir habiter à Tokyo.

Les photos au sanctuaire Kanda Myōjin ont été prises le week-end après le Nouvel An chinois, ce qui explique peut-être la foule présente. L’endroit est réputé pour apporter chance et prospérité dans les affaires, mais les entreprises et les sociétés se présentent plutôt au sanctuaire au tout début du mois de janvier. Le sanctuaire est vieux de 1 270 ans. Il a cependant été reconstruit plusieurs fois, notamment à la suite du grand tremblement de terre de Tokyo en 1923. La grande porte principale Zuishin-mon (隨神門) a été reconstruite plus récemment, en 1995, en bois de cyprès. Cette porte à deux niveaux est superbe, notamment le soir quand elle est mise en lumière.

Au moment où nous quittons les lieux, un groupe d’une dizaine de Lamborghini customisées s’avance vers la grande porte. Le contraste est frappant, et le bruit des moteurs ne s’accorde pas avec le lieu, même si l’on se trouve ici en plein centre de Tokyo.

Parmi les albums que je souhaitais écouter depuis longtemps, il y avait Thousand Knives (千のナイフ), le premier album de Ryuichi Sakamoto (坂本龍一). Il est sorti en 1978, avant la formation du Yellow Magic Orchestra avec Haruomi Hosono et Yukihiro Takahashi. Pour cet album, Ryuichi Sakamoto travailla étroitement avec l’arrangeur et programmeur Hideki Matsutake, qui sera le quatrième membre, non officiel, du YMO. J’avais d’abord été intrigué par le titre de l’album, que je lis être tiré de la description que le poète expérimental franco-belge Henri Michaux fait de l’usage de la mescaline dans son œuvre Misérable Miracle. L’album utilise une grande variété d’instruments électroniques, notamment plusieurs synthétiseurs KORG, Moog et le Roland MC-8 Microcomposer, programmé par Hideki Matsutake et joué par Sakamoto.

On dit que cet album est l’un des disques fondateurs de la musique électronique japonaise, mélangeant des influences occidentales, notamment celles des Allemands de Kraftwerk, avec des éléments culturels asiatiques. C’est particulièrement notable sur le quatrième morceau Das Neue Japanische Elektronische Volkslied, qu’on peut traduire par « La nouvelle chanson folklorique électronique japonaise », où Ryuichi Sakamoto entend redéfinir une nouvelle musique traditionnelle, mais synthétique, car entièrement composée par des machines. Ce morceau préfigure le type de sons que l’on pourra entendre un peu plus tard avec le YMO. Il est proche de la pop électronique, mais d’autres morceaux sont beaucoup plus expérimentaux, comme Island of Woods, qui nous amène dans un espace naturel qui pourrait être une forêt où une étrange force sommeille.

Le morceau-titre Thousand Knives est l’un des titres marquants de l’album, fusionnant la musique électronique avec la musique traditionnelle japonaise, avec une bonne dose d’expérimentations. Le morceau s’ouvre par la lecture d’un poème de Mao Zedong, récitée par Ryuichi Sakamoto à l’aide d’un vocodeur KORG VC-10. Le morceau part dans plusieurs directions, ce qui peut paraître désorientant, notamment avec l’ajout de sons de guitare joués par Kazumi Watanabe, mais Ryuichi Sakamoto parvient à donner une logique à l’ensemble. Ce morceau est une sorte de monument musical.

La mélodie sinueuse et ludique du cinquième morceau Plastic Bamboo est tout de suite très accrocheuse. L’album ne contient que six morceaux pour 46 minutes, chaque morceau étant assez long, plusieurs approchant les dix minutes. Alors que la première partie est plutôt expérimentale, la seconde, avec notamment Plastic Bamboo, est plus pop. L’album se termine sur le superbe morceau The End of Asia, à comprendre comme l’extrémité de l’Asie, qui prend des sonorités chinoises, bouclant en quelque sorte la boucle avec le texte d’introduction du premier morceau.

Alors, cet album doit-il être placé dans la liste des disques cultes de l’électronique japonaise, voire mondiale ? Oui, sans aucun doute.

but something inside us unites us with love

Pour la troisième journée de l’année, nous allons faire un petit tour dans la préfecture de Yamanashi, au plus près du Mont Fuji. C’est devenu pour nous une sorte de tradition de nous en approcher pendant les premiers jours de l’année afin d’admirer la fameuse montagne sacrée qui nous protège de loin. Nous sommes ici à proximité du lac Kawaguchi, un endroit que l’on connaît assez bien. Nous avions déjà visité le sanctuaire Kawaguchi Asama (河口浅間神社) en Janvier 2022, et nous y revenons une nouvelle fois cette année, notamment pour revoir et ressentir la présence des anciens grands cèdres bordant le chemin depuis le grand torii jusqu’au cœur du sanctuaire. Dans l’enceinte du sanctuaire, sept grands cèdres ont plus de 1 200 ans et portent des noms individuels. Le sanctuaire est décoré par petites touches pour la nouvelle année. Il n’est pas très étendu et on en fait donc assez vite le tour, mais sur les hauteurs du sanctuaire, à une vingtaine de minutes à pied, se trouve un site offrant une très belle vue sur le Mont Fuji, accompagné d’une petite porte torii rouge.

Nous connaissions déjà le Mount Fuji Distant Worship Site (富士山遙拝所), pour y être passés lors de notre visite du sanctuaire Kawaguchi Asama en 2022. Je ne suis pas sûr que cet endroit soit réellement lié au sanctuaire. Comme lors de notre dernier passage, ce que l’on ne voit pas sur les photographies est le fait qu’il faut attendre son tour avant de pouvoir prendre, et se faire prendre, en photo devant le petit torii rouge avec le Mont Fuji en arrière-plan. Il y a un côté un peu touristique qui peut être gênant, mais la vue vaut le détour, et nous avons donc attendu la trentaine de minutes nécessaires dans le froid. Je ne pense pas que ce fût le cas la dernière fois, mais il y a maintenant deux torii sur le site. L’un d’entre eux était dans l’ombre et donc pas très populaire.

Nous redescendons ensuite vers le lac Kawaguchi, au Fuji Oishi Hana Terrace (富士大石ハナテラス), pour y déjeuner alors qu’il est déjà presque 16 h. Nous sommes déjà venus plusieurs fois ici. On ne se lasse pas de cette vue qui apaise et qui me permettra d’affronter les vingt kilomètres d’embouteillages qui vont suivre sur l’autoroute Chūō, nous ramenant vers le centre de Tokyo.Nous voulions initialement monter en voiture jusqu’à la station 5, point de départ de l’ascension à pied du Mont Fuji. Cette station est fermée en hiver, sauf pendant la période du Nouvel An. La neige du 2 Janvier nous a malheureusement contraint à modifier nos plans, car la route qui y mène, la Fuji Subaru Line (富士スバルライン), était en conséquence fermée. Je garde cet itinéraire en tête pour notre prochain passage. Le Mont Fuji est particulièrement beau en hiver.

C’est loin d’être une mauvaise idée de commencer l’année avec un album de Ryuichi Sakamoto (坂本龍一). Celui que j’écoute en ce moment n’est pas récent car il s’agit de sweet revenge sorti sur son label Güt en Juin 1994. L’album est clairement orienté pop, plutôt downtempo voire trip-hop dans certaines sonorités, fusionnant différents genres qu’ils soient pop, soul et hip-hop. De Ryuichi Sakamoto, j’aime beaucoup son approche expérimentale comme sur le sublime async, mais également celle beaucoup plus pop comme sur les albums qu’il a composé pour Miki Nakatani. J’avoue que les grandes compositions orchestrales qui ont pourtant fait sa renommée m’intéressent un peu moins (pour le moment). Cet album fait intervenir en grande partie des collaborations internationales et japonaises, avec des artistes invités chantant en anglais ou en japonais. Miki Imai (今井美樹) chante sur le troisième morceau Futari no Hate (二人の果て), sous-titré Sentimental, écrit par Taeko Ohnuki. Ce morceau est tout en fragilité et en douceur mélancolique, comme un petit moment suspendu, tout en retenue. Ça doit être le premier morceau de Miki Imai présent dans ma petite discothèque personnelle, mais son nom m’est bien entendu familier depuis longtemps. Elle n’apparait pas beaucoup dans les médias japonais et n’a pas sorti de nouvel album depuis 2018. Elle est par contre toujours active avec un nouvel album et une tournée prévue en 2026. Elle réside en fait à Londres avec son mari, le musicien Tomoyasu Hotei (布袋寅泰). Le nom de Miki Imai m’est en fait familier depuis 1998, lors de mon premier séjour au Japon à Nagasaki, car la fille de ma famille d’accueil en était une grande fan, ce qui m’avait marqué pour une raison que j’ignore. Je ne connaissais pas certaines voix internationales, notamment J-Me et Latasha Natasha Diggs. Elles chantent sur plusieurs morceaux, certains étant particulièrement réussis comme le hip-hop de 7 Seconds et le plus expérimental Interruptions. Le morceau Love & Hate avec Holly Johnson m’attire aussi beaucoup, pour son approche plus tendue et étrange. Le morceau conserve cependant une fragilité qui traverse tout l’album, et qui est le point d’union entre les différents styles et voix composant sweet revenge. Il y a peu de morceaux purement instrumentaux. Tokyo Story qui démarre l’album est très court et j’aime surtout le morceau titre sweet revenge qui est le pilier central des 13 morceaux composant l’album. L’album n’est pas démonstratif, il est plutôt apaisé et apaisant, tout comme cette vision du Mont Fuji devant nos yeux. Les photographies de Jean-Baptiste Mondino pour la couverture de l’album ressemblent même à une montagne aux multiples couleurs. Certains morceaux de l’album m’intéressent moins, mais l’ensemble est des plus agréables, notamment ce matin pour une promenade matinale froide mais ensoleillée jusqu’au parc de Yoyogi. Cette musique s’accorde bien à ce genre de moments.

garden of dragons

L’année approche de sa fin ce qui est à chaque fois pour moi l’occasion de regarder un peu les statistiques de Made in Tokyo. J’ai publié cette année 126 billets, au jour où j’écris ces lignes, ce qui est moins que l’année dernière et que les sept dernières années. Chaque billet est par contre plus long avec en moyenne 1057 mots par billet, ce qui fait plus d’une centaine de mots en plus par rapport à l’année dernière. J’ai donc écrit plus que l’année dernière au total, mais sur un nombre plus restreint de billets. Le nombre de commentaires est en remarquable baisse, à 148 sur l’année, mais le nombre de « like » est beaucoup plus important. Si l’on fait la somme des « like » et des commentaires sur les billets, on arrive à peu près au niveau de l’année dernière. Je pense qu’il est naturellement plus facile de laisser un « like » qu’un commentaire. Ça laisse au moins une notification de passage, ce qui est tout à fait appréciable. Le nombre de visite annuelle à 22600 est par contre en nette augmentation et le plus haut niveau de ces dix dernières années. Il faut croire que les blogs ne sont pas encore tout à fait morts. Enfin, j’ai toujours un peu de difficulté à savoir quelle est la proportion de personnes réelles visitant Made in Tokyo, sachant que les robots d’Intelligence Artificielle tels que ChatGpt doivent également visiter régulièrement les pages internet. Je ne saurais dire si ces visites sont comptabilisées dans le nombre total de vues mentionné ci-dessus.

Les quelques photographies accompagnant ce billet ont été prises à Enoshima, une de nos destinations classiques de la fin d’année. Nous sommes en fait d’abord passé à Shichirigahama pour y déjeuner. Dans le quartier résidentiel, se trouve un fameux restaurant de curry japonais appelé Sangosho. Ce n’est pas la première fois que nous venons manger dans ce restaurant mais nous allons en général au deuxième restaurant de l’enseigne situé au bord de l’océan. Le quartier est situé sur une colline dont les rues donnent sur l’océan. Nous accédons à ce quartier en voiture par une petite route étroite en pente et en virages, qui est un raccourci méconnu depuis Kamakurayama. Nous n’avions pas emprunté cette petite route depuis très longtemps. Nous filons ensuite vers la presqu’île d’Enoshima. Le sanctuaire principal est déjà paré pour les festivités de la nouvelle année. La météo n’est pas clémente, le ciel est très nuageux. Le dragon est une des divinités principales des sanctuaires de l’île. Un des petits autels de la presqu’île lui est dédié, surmonté d’une statue sombre et menaçante. Aujourd’hui, on devine même les dragons dans le ciel nuageux à travers des éclats de lumière formant une courbe que j’imagine être une queue de dragon. Je suis moi-même du signe zodiacal du dragon, tout comme Ryuichi Sakamoto (坂本龍一), né en 1952, sauf que nous sommes bien sûr pas du même cycle. Il faudrait à ce propos que je commence une liste des artistes que j’aime qui sont du signe du dragon. J’avais déjà mentionné Kenichi Asai (浅井健一) et Seiji Kameda (亀田誠治) mais sur les cinq membres de Tokyo Jihen, trois sont du signe du dragon (Ichiyō Izawa, Toshiki Hata et donc Seiji Kameda).

Revenir à Enoshima me rappelle donc vers la musique de Ryuichi Sakamoto qui m’a en quelque sorte accompagné toute l’année depuis cette mémorable visite en Janvier de l’exposition seeing sound, hearing time (音を視る 時を聴く) qui lui était consacré. Je réécoute l’émission Liquid Mirror d’Avril 2023 consacrée à Ryuichi Sakamoto, en découvrant sous une nouvelle oreille des morceaux qui m’avaient échappé lors de ma première écoute. Il y a d’abord l’étrange morceau techno-pop Neo-Plant de Koharu Kisaragi (如月小春) sur l’album Tokai no Seikatsu (都会の生活) sorti en 1986 composé par Ryuichi Sakamoto, puis le morceau électronique expérimental The Garden Of Poppies sur son troisième album solo Left Handed Dream (左うでの夢) sorti en 1981. Ce morceau me fait continuer avec Venezia du même album. La playlist continue avec l’excellent Curtains de Yukihiro Takahashi (高橋幸宏) sur son troisième album solo Neuromantic sorti en 1981. C’est le seul morceau de cet album composé par Ryuichi Sakamoto. Sur l’album Neuromantic, le morceau Curtains suit un autre excellent morceau, Drip Dry Eyes que j’ai déjà depuis quelques temps dans ma playlist étendue des musiciens du Yellow Magic Orchestra. La surprise sur la playlist de l’épisode de Liquid Mirror est le morceau de Pierre Barouh intitulé Le Pollen avec David Sylvian et Yukihiro Takahashi. Ils sont réunis dans un restaurant et on les entend mentionner tout à tour leurs personnes préférés, qu’ils ou elles soient artistes, écrivains, cinéastes ou autres. Pierre Barouh ponctue cette énumération de noms par un refrain qui se répète: « Aujourd’hui, je suis ce que je suis. Nous sommes qui nous sommes. Et tout ca, c’est la somme du pollen dont on s’est nourri ». Tous ces auteurs et personnes proches représentent en quelque sorte le pollen qui vient nourrir leurs propres inspirations et créations. Le morceau Le Pollen provient d’un album du même nom enregistré par Pierre Barouh en Juillet 1982 à Tokyo, au studio Nippon Columbia, à la suite d’une invitation du label japonais à venir travailler sur place. Pierre Barouh était déjà un compositeur célèbre en France à cette époque mais il saisit cette opportunité comme une expérience musicale ouverte et exploratoire qui réunira un ensemble de musiciens japonais et internationaux de premier plan, parmi lesquels des figures de la scène expérimentale et new wave comme Yukihiro Takahashi, Ryuichi Sakamoto ainsi que David Sylvian du groupe britannique Japan. De fil en aiguille, ce morceau m’amène ensuite vers une des collaborations de Ryuichi Sakamoto avec David Sylvian intitulée Bamboo Houses et sortie en 1982. On entend également la voix de David Sylvian sur l’intensément émotionnel morceau Life, Life sur l’album async de Ryuichi Sakamoto.

誰にもその場所を知られず

Il y a quelque chose de ludique, comme un jeu pour enfants en forme de toboggan, dans la maison Oyagi House conçue par Ryue Nishizawa. Je passe régulièrement la voir lorsque je marche dans le quartier de Shirogane, mais je n’ai jamais vu personne glisser doucement sur la passerelle courbe donnant accès au toit. Je n’ai jamais vu personne non plus utiliser le petit avion jaune à l’arrêt sur le tarmac du jardin pour enfants Raijin Yama de Shirogane. Il a l’air pourtant tout à fait disposé à partir vers d’autres horizons. Je m’excuse d’un mouvement de tête discret en passant à côté, pour signifier que je n’aurai malheureusement pas le temps de l’utiliser aujourd’hui, car d’autres urgences m’attendent. Je le sens pourtant me regarder du coin de l’œil. Je presse le pas, tout en culpabilisant de le délaisser. Les jardins publics, nombreux à Tokyo, sont des petits refuges de nature, des poches d’air entre deux mondes. Ils ne sont pas toujours agréables, mais ont pour principal intérêt d’offrir un lieu d’évasion à ceux qui en ont besoin, comme une sorte de sas de décompression.

Je suis saisi par la beauté introspective et éthérée du single Air Pocket (エアーポケット) de Miki Nakatani (中谷美紀). Ce morceau, sorti en mai 2001, est comme toujours composé par Ryuichi Sakamoto (坂本龍一). Il y apporte une superbe composition au piano et des arrangements électroniques à la fois raffinés et légèrement expérimentaux, sur lesquels se posent les paroles et la voix lente et délicate de Miki Nakatani. Elle ne force pas son chant, ce qui confère au morceau une sensibilité sincère et fragile, à laquelle on s’attache volontiers. On y évoque un moment suspendu, en dehors du temps, flottant entre deux mondes, celui de la réalité et celui de l’imagination. J’aime beaucoup ces petits instants de contemplation, à la fois aériens et intimes.

Je reviens en fait vers la musique de Miki Nakatani car je me suis aperçu que NTS Radio avait présenté une sélection de ses morceaux dans une émission In Focus qui lui est consacrée. Miki Nakatani n’a sorti que trois albums studio, un album de remix et autant d’albums best-of. L’émission de NTS pioche donc dans une discographie assez courte. Certains morceaux proviennent de l’excellent album Shiseikatsu (私生活), sorti en 1999, dont j’ai déjà parlé, mais quelques autres proviennent de son premier album studio Shokumotsu Rensa (食物連鎖), sorti en 1996. On y trouve notamment le single génialement pop Mind Circus ainsi que les morceaux Sorriso Escuro et 汚れた脚 (The Silence of Innocence). Il y a quelque chose de particulièrement plaisant dans la lenteur de ce dernier morceau, malgré des percussions très marquées. Le morceau se termine sur des sons de guitare qui me rappellent le jeu d’Eric Clapton. Je me suis dit que c’était possiblement lui, car Ryuichi Sakamoto doit avoir le bras long. Il s’agit en fait du guitariste Yoshiyuki Sahashi (佐橋佳幸), le mari de l’actrice et chanteuse Takako Matsu. Yoshiyuki Sahashi revendique d’ailleurs Eric Clapton comme influence. Tous les morceaux ne sont pas aussi remarquables que ceux de l’album Shiseikatsu, mais les trois sélectionnés par NTS sont excellents. J’aime aussi beaucoup les morceaux Where The River Flows, l’étrange TATOO et Lunar Fever, avec son atmosphère pop que je trouve assez typique des années 1990. Il y a en fait beaucoup de très bons morceaux sur cet album, même si ceux signés par Yasuharu Konishi (小西康陽) de Pizzicato Five et Taeko Ōnuki (大貫妙子) sont certainement ceux que j’apprécie le moins. La très belle photographie de Miki Nakatani devant un rideau rouge a été prise par le photographe Kazunali Tajima (田島一成), que j’ai déjà évoqué pour une photographie nuageuse très intéressante sur la couverture de l’album-compilation Merkmal de Salyu.

Pour revenir à la playlist de NTS, elle contient, à ma grande surprise, un remix par DJ Krush d’un morceau intitulé 天国より野蛮 (Wilder Than Heaven). La combinaison de DJ Krush et de Miki Nakatani peut paraître étonnante au premier abord, mais le morceau est sublime, dans une ambiance hip-hop typique de Krush. Il est extrait de l’album de remixes Vague, sorti en novembre 1997. Autre surprise de Vague, on y entend un remix du français DJ Cam (de son vrai nom Laurent Daumail) sur un morceau intitulé Aromascape (DJ Cam Rainforest Mix). Ce n’est malheureusement pas mon morceau préféré, car sur ce long titre de neuf minutes, on attend tout du long la voix de Miki Nakatani qui n’arrive finalement pas. Cela m’a néanmoins fait plaisir de retrouver DJ Cam, que j’avais découvert il y a longtemps sur une des compilations CD offertes avec certains numéros des Inrockuptibles dans les années 1990. Ce n’est d’ailleurs pas si étonnant de le retrouver sur cette compilation, puisqu’il avait déjà participé à l’album collectif Code 4109 de DJ Krush sur l’excellent titre No Competition. Revenons encore à la playlist de NTS, qui contient un autre remix intéressant du morceau Superstar par la musicienne électronique britannique Andrea Parker. Les trois morceaux remixés cités ci-dessus proviennent initialement de l’album Cure, sorti en septembre 1997, tout comme le morceau Suna no Kajitsu (砂の果実) qui conclut la playlist. Il existe une version anglaise de ce morceau, intitulée The Other Side of Love, interprétée par Miu Sakamoto (坂本美雨) sous le nom Sister M, avec Yoshiyuki Sahashi à la guitare. Je préfère cette version anglaise, car je garde en tête le moment précis où je l’ai entendu pour la première fois, en voiture, sur une radio locale de la préfecture de Yamagata. Ryuichi Sakamoto s’était éteint quelques jours plus tôt, et les radios passaient ponctuellement des morceaux que je ne connaissais pas, comme celui-ci.

Je pense que j’aime l’approche détachée, et donc forcément cool, que Miki Nakatani a envers les morceaux qu’elle chante. Bien qu’elle ait démarré sa carrière au tout début des années 1990 dans un groupe d’idoles pop appelé Sakurakko Club (桜っ子クラブ), elle s’est principalement tournée vers une carrière d’actrice au cinéma et à la télévision. Elle a a rencontré par hasard Ryuichi Sakamoto, dont elle était déjà une grande admiratrice. Séduite par leur affinité artistique et l’esprit novateur de Ryuichi Sakamoto, elle signe sur son label Güt et chante avec lui pour la première fois sur le morceau en duo Aishiteru, Aishitenai (愛してる、愛してな) en 1995. Leur collaboration a été comparée par certains critiques musicales à celle de Gainsbourg et Birkin. J’imagine que le titre du morceau Aishiteru, Aishitenai faisait écho à la chanson « Je t’aime… moi non plus », écrite et composée par Serge Gainsbourg et chantée avec Jane Birkin dans sa version la plus célèbre sortie en 1969. La collaboration avec Ryuichi Sakamoto lui a permit de s’éloigner de son image d’idole. Elle avouera plus tard: « Je n’étais pas une très bonne chanteuse, j’ai fait des disques pour travailler avec Ryuichi Sakamoto ».

Restons en bonne compagnie musicale sur la radio NTS, dans un tout autre genre. Je l’ai souvent écrit, les épisodes de l’émission Liquid Mirror m’attirent à chaque fois, mais certains d’entre eux me passionnent de bout en bout. L’épisode sorti le 18 août 2025 est de ceux-là, au point que je ne me lasse pas de l’écouter depuis sa diffusion. L’épisode est plutôt axé indie rock et dream pop, ce qui m’attire particulièrement, surtout quand les morceaux qui s’enchaînent sont tous aussi bons les uns que les autres, à commencer par celui intitulé Negative Fantasy par Rip Swirl & Untitled (Halo), suivi de Gilded Shadow d’Olive Kimoto. C’est le premier morceau que je découvre d’elle, et sa musique correspond tout à fait à l’esprit de son émission. C’est peut-être même le titre que je préfère de la playlist. Sur Negative Fantasy, j’aime la manière répétitive par laquelle sont chantées les paroles “just like you” car elles me font entendre quelque chose d’autre sans que j’arrive à complètement décerner si c’est intentionnel ou pas. Je me souviens m’être posé des questions similaires en écoutant le long morceau Love Cry de Four Tet où la répétition obsessionnelle des “Love cry” et ”Love Me” me faisait également entendre autre chose à un moment précis.

Sur la playlist de l’émission Liquid Mirror, suivent ensuite Doom Bikini de James K et Into the Doldrums de Now Always Fades, qui poursuivent brillamment dans cette même ambiance musicale très inspirée aux contours flous. Je ne citerai pas tous les morceaux, mais je suis, en cours de route, particulièrement impressionné par Corners de LEYA & Chanel Beads, et la voix en complainte de Shane Lavers. On pourrait écouter tous ces morceaux indépendamment de la playlist NTS, mais ils fonctionnent particulièrement bien lorsqu’ils s’enchaînent dans une longue plage musicale qui ne nous laisse ni l’envie ni le temps de décrocher. Créer un bon mix est tout un art, et je trouve qu’Olive Kimoto en construit souvent d’excellents.

春休みin沼津and伊豆(petit 2)

Nous continuons ensuite notre parcours en voiture en sortant du centre de Numazu en direction d’Izu pour faire le tour de la baie d’Enoura jusqu’à la petite île d’Awashima. L’hôtel Awashima (淡島ホテル) où nous passerons la nuit se trouve à l’extrémité de cette île. Cet hôtel n’est accessible que par bateau et la navette dure environ une dizaine de minutes. Depuis le bateau, on aperçoit le majestueux Mont Fuji s’échappant au loin derrière une ligne de basses montagnes. L’homme d’affaire Shōichi Osada (長田庄一) était propriétaire de cet hôtel qu’il a fait construire pendant la bulle spéculative des années 1980. Il avait en fait acheté l’île d’Awashima pour y construire cet hôtel avec l’idée d’en faire un des plus luxueux du Japon. Shōichi Osada est né en 1923 à Kofu dans la prefecture de Yamanashi d’une famille de négociants en bois. Après être monté à Tokyo, il se lance dans la finance en regroupant plusieurs petites banques mutuelles pour fonder une grande banque nommée Tokyo Sowa qui se focalise sur les opérations immobilières et le crédit à la consommation. Il mène une vie flamboyante sans compter ses dépenses. Grand amateur de la France, il devient ami de 50 ans de Jacques Chirac qui viendra d’ailleurs séjourner dans cet hôtel d’Awashima, tout comme d’autres hommes politiques, notamment François Mitterand. Il sera d’ailleurs promu chevalier de la Légion d’honneur par François Mitterrand en 1994, puis officier en 1997 par Jacques Chirac. Une rumeur insistante, mais jamais confirmée, disait même que Jacques Chirac avait un compte bien garni dans la banque Tokyo Sowa, ce qu’il toujours nié. Collectionneur d’art, Shōichi Osada achète de nombreux tableaux français et européens que l’on peut voir dans l’hôtel dans une galerie d’art ouverte sur le grand hall. L’explosion de la bulle spéculative au Japon a précipité la faillite de Tokyo Sowa en Juin 1999. La banque sera ensuite racheté par un fond texan Lone Star pour devenir Tokyo Star Bank (qui a également disparu). On peut voir dans l’hôtel quelques photos de Jacques Chirac avec son ami Shōichi Okada. L’hôtel n’a heureusement pas été emporté par la faillite de Tokyo Sowa et est actuellement dirigé par le fils d’Osada. Le standing de l’hôtel me rappelle un peu l’hôtel Kawakyu à Wakayama, mais il est loin d’être aussi extravagant. j’aime beaucoup ces hôtels construits pendant les périodes fastes de la bulle économique et qui ont depuis beaucoup perdu de leur superbe. On devine par contre encore très bien la richesse des lieux, sauf que l’hôtel ne peut plus vraiment tenir le standing de l’époque et n’a pas vraiment su s’ajuster au niveau auquel on pourrait s’attendre pour un hôtel prétendant vouloir devenir le plus luxueux du Japon. Depuis la terrasse de l’hôtel, la vue sur le coucher de soleil était superbe et hypnotisante. La vue complètement dégagée sur le Mont Fuji est un des points forts de cet endroit, notamment depuis les bains onsen. On ne voit bien sûr rien pendant la nuit, mais nous avons eu le plaisir d’avoir une vue dégagée sur le Mont Fuji au petit matin. Ça nous a fait retourner dans le bain onsen extérieur pour prendre son temps dans l’eau chaude à regarder la montagne sacrée.

L’émission Liquid Mirror d’Avril 2023 consacrée à Ryuichi Sakamoto (坂本龍一) m’a fait revenir vers le Yellow Magic Orchestra (YMO) car elle contenait le morceau Perspective qui m’a beaucoup intrigué. Il s’agit du dernier morceau de leur septième album Service sorti en 1983. On se laisse tout de suite emporter par l’approche au piano de Sakamoto pour se perdre dans les boucles infinies composées de phrases simples, mi-parlées mi-chantées par Yukihiro Takahashi (高橋幸宏), décrivant en anglais des petites actions de la vie quotidienne. Je m’assoie tranquillement dans le jardin de l’hôtel sur les murets blancs en colonnes près du bord de l’océan en écoutant ce morceau ainsi que quelques autres de cet album dont LIMBO, 以心電信 (You’ve Got To Help Yourself) et See-Through. C’est musicalement superbe, très orienté pop 80s ce qui me semblait assez bien correspondre à l’ambiance des lieux où je me trouvais. L’album Service est en fait très particulier car chaque morceau est entrecoupé de scènettes de plusieurs minutes, qu’on peut écouter une fois par curiosité mais qu’on aura beaucoup de mal à écouter à chaque fois. De l’album, je ne conserve donc sur mon iPod que les sept véritables morceaux qui sont, il faut bien dire, tous excellents. Je suis loin de bien connaître la discographie du YMO, mais cet album est pour le moment mon préféré. La voix de Takahashi sur Chinese Whispers ou See-Through me fascine complètement. On ne peut pas dire qu’il était un excellent chanteur mais sa voix parfois un peu torturée me rappelle par moment un peu Bowie. J’écoute aussi le cinquième album Technodelic du YMO sorti en 1981. Cet album électronique est beaucoup plus expérimental dans son approche, mais certaines directions sur le premier morceau Pure Jam (ジャム) me rappellent un peu les Beatles, peut-être à cause de ses sonorités indiennes et de son approche vocale. L’album est plus minimaliste et moins orienté pop par rapport à Service sorti deux ans plus tard. Il est rempli de textures souvent abstraites voire mystérieuses. L’ambiance musicale industrielle inquiétante du morceau Stairs (階段) est une fois de plus fascinante, comme l’est d’ailleurs la grande majorité de l’album. Les ambiances sonores sont superbes, des plus mélodiques comme Light in Darkness (灯) et Epilogue (後奏) concluant l’album, au plus rythmé comme Key (手掛かり). En écoutant ce cinquième album, je me dis maintenant qu’il s’agit peut-être bien de mon album préféré du groupe. Je préfère en fait ces deux albums au mythique Solid State Survivor sorti en 1979, qui contient pourtant quelques merveilles comme Behind The Mask mais Aussie quelques morceaux assez agaçants.