garden of poppies

あけおめ

ことよろ

二◯二六

L’année 2026 sous le signe du cheval vient juste de commencer et je n’ai pas encore réfléchi aux bonnes résolutions à prendre pour cette nouvelle année. Vu que j’ai renouvelé mon abonnement d’hébergement de Made in Tokyo avec une contrainte d’augmentation de l’espace mémoire, je me sens un peu obligé à continuer une année de plus, la vingt-troisième année pour être plus précis. Cette année, j’aimerais pouvoir avoir assez d’inspiration pour continuer à écrire mes petites fictions, que ça soit la suite du mon histoire du Songe à la lumière, que je n’ai pas beaucoup fait avancer pendant l’année 2025, ou les autres histoires courtes qui me viennent à l’esprit. Écrire ces histoires me procure le plus de satisfaction, mais demande à ce que les bonnes conditions soient réunies, ce qui ne se commande malheureusement pas. En attendant cela, je continue à montrer mes photographies dont certaines, comme celles ci-dessus, sont un peu datées car elles ont été prises l’année dernière.

Nous sommes ici dans le jardin du sanctuaire Samukawa (寒川神社) dans la préfecture de Kanagawa. Ce jardin sacré appelé Kantakeyama Shinen (神嶽山神苑) est un jardin traditionnel japonais situé à l’arrière du bâtiment principal du sanctuaire. Il a été rénové et ouvert au public en 2009. Il est accessible aux visiteurs qui ont effectué une prière Oharai (お祓い) au sanctuaire. Ce rituel dans les sanctuaires shintō est pratiqué pour éliminer les impuretés et les calamités afin de se purifier le corps et l’esprit. Cette étape est nécessaire avant d’accéder au jardin auquel on a donné un caractère sacré. L’endroit est très agréable, composé d’un bassin central et d’une maison de thé dans laquelle on peut faire une pause. On peut y déguster du thé matcha tout en profitant de la vue sur le jardin. Le jardin contient également une scène ishibutai, une scène en pierre utilisée pour des spectacles de danses kagura ou de musique traditionnelle gagaku. Il n’y avait malheureusement pas de représentation lors de notre passage. La visite valait le déplacement d’autant plus que nous avons pu profiter des derniers feuillages d’automne dans un calme admirable.

La musique que j’évoque pour ce premier billet de l’année date également un peu car il s’agit d’une compilation du label YEN sortie en 1985 intitulée YEN Sotsugyo Kinen Album (YEN卒業記念アルバム) et venant conclure les activités du label fondé en 1982 au sein d’Alpha Records par Haruomi Hosono (細野晴臣) et Yukihiro Takahashi (高橋幸宏). Ce label avait été créé avec l’ambition de transformer la scène musicale japonaise en lançant les carrières d’artistes au caractère particulièrement affirmé. Cette aventure n’a duré que trois ans et cette compilation constitue l’aboutissement de cette histoire. Il s’agit d’un album commémoratif, qui ressemble à une cérémonie de remise de diplômes sur le premier morceau God Be With You Till We Meet Again (又会う日まで) regroupant tous les artistes du label. La plupart des morceaux sont des versions remixées ou modifiées des originaux qui sont parfois très connus comme le Rydeen du Yellow Magic Orchestra. L’ensemble est pour le moins éclectique car la techno-pop se mélange à des morceaux très orchestrés. On y trouve par exemple Marronnier Dokuhon (マロニエ読本) qui est un des plus beaux morceaux de Guernica (ゲルニカ). Chaque membre de Guernica propose également un morceau en solo. On y trouve une version réenregistrée de Doto no Renai (怒濤の恋愛) de Jun Togawa (戸川純) qui ouvrait son premier album Tama Hime Sama (玉姫様), un superbe morceau instrumental intitulé Adagietto de Koji Ueno (上野耕路) et un autre étrange morceau intitulé Children market in Xian (西安の子供市場) par Keiichi Ōta (太田螢一), également membre fondateur de Guernica. La musique de ce dernier a été composée par Kōji Ueno, et il est interprété par Makito Hayashi (林牧人), alors âgé de 10 ans, membre de la chorale d’enfants Hibari (et désormais pasteur). Son interprétation est magnifique sur une musique aux airs de l’époque Taishō qui inspire également directement Guernica. La suite des morceaux de Ueno et Ōta est un très beau moment de cet album compilation.

Une des curiosités est le morceau Yume Miru Yakusoku (夢見る約束) composé par Haruomi Hosono pour Jun Togawa sur son deuxième album Kyokutou Ian Shouka (極東慰安唱歌). Il est ici interprété par Haruomi Hosono lui-même. L’autre fondateur du label YEN, Yukihiro Takahashi, apporte également un morceau solo à cette compilation, une version remixée de It’s Gonna Work Out sorti initialement sur son quatrième album What, Me Worry? sorti en 1982. J’aime aussi beaucoup l’étrange morceau rap qui suit Beat The Rap par une troupe nommée Super Eccentric Theater (スーパー・エキセントリック・シアター), prenant l’abréviation de SET. Cette compagnie théâtrale a été fondée en 1979 avec comme figures centrales, le comédien Yūji Miyake (三宅裕司) et l’acteur Yōsuke Saitō (斎藤洋介). En 1983, la troupe s’est faite remarquer par Yukihiro Takahashi lors de ces représentations régulières sur la radio Nippon Broadcasting System (株式会社ニッポン放送). Yukihiro Takahashi y animait également l’émission All Night Nippon (オールナイトニッポン) et les a invité comme intervenants régulier dans son émission, créant ainsi un lien entre le YMO et SET. Je n’avais pas remarqué que les sketches sur l’album Service du Yellow Magic Orchestra de 1983 crédité sous le nom SET, faisaient en fait référence au Super Eccentric Theater. Service est peut-être mon album préféré du YMO mais j’avoue ne jamais écouter ces sketches comiques que je trouve un peu déplacés sur un album de musique. Du fait du rapprochement entre le YMO et SET, je comprends du coup bien mieux la présence du comédien Yūji Miyake sur l’album concept Apogee & Perigee (アポジー&ペリジー) Chō-jikū Korodasutan Ryokōki (超時空コロダスタン旅行記) sorti sur le label YEN, dont j’avais parlé dans un billet précédent.

Sur la compilation YEN Sotsugyo Kinen Album, je retrouve également avec un certain délice la Techno kayō de Miharu Koshi (越美晴) avec un morceau intitulé Petit Paradis, tiré de son album TUTU mais chanté en anglais. J’adore aussi sur cette compilation le morceau Kagami no Naka no Jūgatsu (鏡の中の十月) chanté par Tamao Koike (小池玉緒) et composé par les trois du YMO. Sans citer un à un les dix-sept morceaux de cette compilation, je note aussi les morceaux Modern Living de Test Pattern (テストパターン) et POKALA de Inoyama Land (イノヤマランド). J’écoute cette compilation depuis plusieurs mois en y revenant régulièrement, car son éclectisme et son inventivité permettent d’y revenir sans s’en fatiguer.

Écrire ce texte m’a fait revenir avec un certain plaisir sur les quelques billets que j’avais écrit au sujet de Jun Togawa et des groupes dans lesquels elle avait évolué notamment Yapoos et Guernica: (1) like surging waves, (2) that sweet resignation, (3) 隠れてる人間の姿, (4) comme un archange de lumière à Shinjuku, (5) rain watching, (6) feeling of another world, (7) hysterical lights et (8) かめはめ波. J’avais évoqué sur ces huit billets tous ses albums découverts progressivement avec une fascination certaine et une dedication dans l’écriture qui m’impressionne moi-même. J’avais eu cette même force d’inspiration lorsque j’avais commenté de manière très méthodique la totalité des concerts de Sheena Ringo. Jun Togawa se produit toujours en concerts mais j’hésite toujours à y aller, car je préfère inconsciemment peut-être garder en tête sa voix des années 1980.

Si le coquelicot était un morceau de musique, il serait une œuvre saisissante, brève et fragile, qui se déploie entre innocence et mélancolie et s’éteint en laissant un silence plein de sens, ne supportant pas l’écoute distraite, mais touchant directement le cœur, ne cherchant pas à durer mais existant pour être ressentie et s’effacer en laissant une trace intime.

金・木・犀

Chaque année, au début du mois d’Octobre, la ville se couvre d’une odeur douce et persistante, celle du kinmokusei (金木犀), les fleurs d’osmanthus orange qui s’accrochent aux coins de rues. Je ne m’en étais pas vraiment rendu compte les années précédentes mais j’ai vraiment l’impression cette année d’en voir et sentir à tous les coins de rues de Tokyo. La couleur orangée en vient même à colorer mon objectif lorsque j’aperçois non loin d’un grand arbre de kinmokusei une vieille Toyota Crown qui semble dormir ici depuis les années 1980. Kinmokusei (金木犀) est également un très beau morceau d’AiNA The End (アイナ・ジ・エンド) dont j’avais déjà parlé à sa sortie en Décembre 2020.

J’avais mentionné un peu plus tôt que je comptais découvrir petit à petit tous les épisodes de l’émission Liquid Mirror de NTS Radio. Je note tout de suite celui du 4 Juin 2019 où Olive Kimoto présente une sélection musicale intitulée An 80’s Japanese Retrospective. Cette sélection contient quelques pépites inattendues en plus des quelques morceaux que je connaissais déjà comme Ballet du Yellow Magic Orchestra (YMO) sur l’album BGM de 1981, Café de Psycho (カフェ・ド・サヰコ) de Guernica (ゲルニカ) sur l’album Kaizō he no Yakudō (改造への躍動) de 1982 et Kiss wo (キスを) de Yapoos sur leur premier album Yapoos Keikaku (ヤプーズ計画) de 1987. On trouve sur cette playlist le morceau Body Snatchers d’Haruomi Hosono (細野晴臣) sur son album S・F・X sorti en 1985. La version Special Mix est un morceau de techno-pop expérimentale très dense pleine de sons numériques samplés qui s’entrechoquent, de rythmiques electro-funk dans un ensemble fragmenté vraiment fascinant. Je pense avoir déjà écouté ce morceau mais je le redécouvre en tout cas cette fois-ci. La grande découverte de la playlist de Liquid Mirror est Miharu Koshi (コシミハル) sur un morceau intitulé Parallelisme (パラレリズ) de son album du même nom sorti en 1984. J’écoute du coup l’album en entier et il me fascine complètement. Miharu Koshi est une disciple d’Haruomi Hosono qui a produit plusieurs de ses albums, dont Parallelisme sorti sur le label Yen Records, fondé par Haruomi Hosono et Yukihiro Takahashi du YMO au sein d’Alfa Records. En fait dans la playlist de Liquid Mirror, on trouve plusieurs artistes ou groupes affiliés à Yen Records, notamment le YMO et Guernica. L’album Parallelisme est typique du style Techno kayō (テクノ歌謡) apparu au début des années 1980, mélangeant des éléments électroniques et synthétiques de la techno et synth-pop occidentale avec des éléments de chanson populaire japonaise dite kayōkyoku (歌謡曲). Cette fusion entre pop japonaise et son électronique donne une grande part à l’experimentation. Aux boîtes à rythmes et aux synthétiseurs, vient s’associer la voix pop féminine, parfois haut perchée et volontairement naïve, de Miharu Koshi. L’ambiance est souvent surréaliste. Le morceau titre Parallelisme est le meilleur de l’album, il est sublime, mais on y trouve de nombreux petits bijoux d’inventivité techno-pop qui est étonnamment d’une grande fraîcheur même si l’album est sorti il y a tout juste quarante ans. L’écoute de cet album est une expérience qu’il faut tenter avec un esprit ouvert car il part dans différentes directions. Miharu Koshi chante en japonais sur cet album mais comme elle parle le français, elle l’intègre par petites doses dans ses morceaux comme sur Parallelisme (« Là-bas, rien n’est comme ici, là-bas tout est différent »). En parcourant visuellement la discographie de Miharu Koshi, je me rends compte que je connaissais la couverture de l’album Écho de Miharu sorti en 1993, que j’avais du voir présenté dans un numéro du magazine Tsunami de Tonkam que je parcourais avec passion au milieu des années 1990. Je ne peux en fait m’empêcher d’écouter Parallelisme, pour la pop électronique sursautante du premier morceau Ryūgūjō no Koibito (龍宮城の恋人), pour la folie douce de Capricious Salad, pour l’inventivité des sons sur de nombreux morceaux comme Image, pour la dynamique imparable de Mefisutoferezu o Sagase! (メフィストフェレスを探せ!) ou les moments plus posés comme sur Tōbōsha (逃亡者). Le quatrième morceau Santa Man no Mori de (サンタマンの森で) est une curiosité car il s’agit d’une reprise électro-pop du morceau Au bois de Saint-Amand de Barbara.

La musique de Miharu Koshi me fait découvrir un autre objet non-identifié du label Yen Records sous le nom de code Apogee & Perigee (アポジー&ペリジー). L’album de ce projet s’intitule Chō-jikū Korodasutan Ryokōki (超時空コロダスタン旅行記) que l’on pourrait traduire par le récit du voyage spatio-temporel à Korodastan. Il s’agit d’un album-concept, réunissant des artistes du label Yen Records, qui se présente comme un récit de science-fiction et de fantaisie spatiale centré sur les personnages robots Apogée et Périgée et leur univers. Dans cette histoire, le robot Apogee est interprété au chant par Yūji Miyake (三宅裕司), tandis que Perigee est interprété par Jun Togawa (戸川純). À l’époque des années 1980, les robots étaient populaires au Japon, alors que l’Exposition scientifique de Tsukuba suscitait l’interêt de la population pour la technologie. Les deux robots Apogee et Perigee étaient en fait déjà célèbres avant la sortie de l’album car ils avaient fait leur apparition dans une publicité pour le whisky japonais Nikka. Le label Yen choisit d’aller plus loin en créant un album imaginaire racontant leur histoire, en rassemblant les artistes liés au label. On retrouve donc Jun Togawa, Kōji Ueno (la moitié de Guernica avec Jun Togawa), Miharu Koshi, Testpattern, entre entres. Cet album est un chef-d’œuvre méconnu, un album culte, que je connaissais de nom et de visuel car je savais que Jun Togawa y avait participé mais que je n’avais jamais écouté jusqu’à maintenant. La première écoute est surprenante. Je ne suis par contre pas surpris par la voix instable de Jun Togawa car je connais la majeure partie de sa discographie. Dans son rôle de Perigee, elle interprète plusieurs morceaux dont le Voyage sur la Lune (月世界旅行) dont la musique est composée par Haruomi Hosono, le Thème de Perigee (ペリジーのテーマ) sur une musique composée par Yōichirō Yoshikawa (吉川洋一郎) et Shinkū Kiss (真空キッス) en duo avec Yūji Miyake dans le rôle d’Apogee. Ce dernier est surtout connu comme comédien. Sa voix sur ce morceau m’a beaucoup intrigué car elle ressemble beaucoup à celle de Susumu Hirasawa (平沢進). J’étais vraiment persuadé qu’il s’agissait d’Hirasawa, peut-être parce que j’aurais aimé qu’il chante avec Jun Togawa, connaissant l’admiration qu’ils ont l’un pour l’autre. Le troisième morceau de l’album intitulé Professeur Parsec (プロフェッサー・パーセク) composé par Kōji Ueno (上野耕路) désarçonne à la première écoute car il est hors-cadre, formant une pièce à la fois étrange et éclatante. Miharu Koshi compose et chante deux morceaux qui sont absolument merveilleux, Animaroid MV II (アニマロイド・MV II~Tragic-Comedie~) et Le Sage à l’envers, Igas (逆さ賢人・イーガス~侏儒迷宮~). Ce sont tous les deux des petits bijoux de techno-pop pure. Le deuxième morceau est accompagné par une chorale d’enfants appelée Ogas (オーガス). Le sixième morceau est le Thème d’Apogee (アポジーのテーマ~スペース・フォクロア~) chanté par Yūji Miyake et Yutaka Fukuoka (福岡ユタカ). Il est aussi étrange que magnifique, et me fait assez vite comprendre pourquoi cet album est considéré comme culte. C’est un des sommets de l’album mais ils sont nombreux. Dans toute son étrangeté, il s’intègre parfaitement dans l’ensemble de l’album qui reste très cohérent, sauf pour le septième morceau Queen Glacier (クイーン・グレイシャー), chanté par Miyuki Hashimoto (橋本みゆき), qui change soudainement de registre pour passer vers du hard rock 80s très typé. On peut se dire à ce moment là que si cet album concept avait été la bande originale d’un véritable film, cette séquence rock aurait pu correspondre à une soudaine scène d’action. Le morceau n’en est pas moins bon et il me fait même replonger dans mes années de collège où des musiques rock un peu similaires étaient très populaires. L’album s’ouvre et se ferme sur un magnifique morceau atmosphérique et épuré du groupe Testpattern intitulé HOPE. L’ouverture se compose en fait d’une narration du metteur en scène Mitsumasa Shinozaki (篠崎光正) qui nous introduit l’histoire des robots Apogee & Perigee. Je ne saurais pas dire les morceaux que je préfère de cet album mais j’ai quand même un petit faible pour les deux chantés par Jun Togawa, Voyage sur la Lune (月世界旅行) et Shinkū Kiss (真空キッス), pour leur accroche pop toute à fait charmante. Que ça soit sur cet album concept ou sur l’album Parallélisme de Miharu Koshi, je suis complètement bluffé par la créativité exceptionnelle de cette musique et par son brin de fantaisie tout à fait unique. De Yen Records, je connaissais déjà quelques albums du YMO, mais j’ai le sentiment qu’une porte nouvelle (spatio-temporelle peut-être) s’ouvre devant moi, même si celle-ci date d’il y a quarante ans.

春休みin沼津and伊豆(petit 2)

Nous continuons ensuite notre parcours en voiture en sortant du centre de Numazu en direction d’Izu pour faire le tour de la baie d’Enoura jusqu’à la petite île d’Awashima. L’hôtel Awashima (淡島ホテル) où nous passerons la nuit se trouve à l’extrémité de cette île. Cet hôtel n’est accessible que par bateau et la navette dure environ une dizaine de minutes. Depuis le bateau, on aperçoit le majestueux Mont Fuji s’échappant au loin derrière une ligne de basses montagnes. L’homme d’affaire Shōichi Osada (長田庄一) était propriétaire de cet hôtel qu’il a fait construire pendant la bulle spéculative des années 1980. Il avait en fait acheté l’île d’Awashima pour y construire cet hôtel avec l’idée d’en faire un des plus luxueux du Japon. Shōichi Osada est né en 1923 à Kofu dans la prefecture de Yamanashi d’une famille de négociants en bois. Après être monté à Tokyo, il se lance dans la finance en regroupant plusieurs petites banques mutuelles pour fonder une grande banque nommée Tokyo Sowa qui se focalise sur les opérations immobilières et le crédit à la consommation. Il mène une vie flamboyante sans compter ses dépenses. Grand amateur de la France, il devient ami de 50 ans de Jacques Chirac qui viendra d’ailleurs séjourner dans cet hôtel d’Awashima, tout comme d’autres hommes politiques, notamment François Mitterand. Il sera d’ailleurs promu chevalier de la Légion d’honneur par François Mitterrand en 1994, puis officier en 1997 par Jacques Chirac. Une rumeur insistante, mais jamais confirmée, disait même que Jacques Chirac avait un compte bien garni dans la banque Tokyo Sowa, ce qu’il toujours nié. Collectionneur d’art, Shōichi Osada achète de nombreux tableaux français et européens que l’on peut voir dans l’hôtel dans une galerie d’art ouverte sur le grand hall. L’explosion de la bulle spéculative au Japon a précipité la faillite de Tokyo Sowa en Juin 1999. La banque sera ensuite racheté par un fond texan Lone Star pour devenir Tokyo Star Bank (qui a également disparu). On peut voir dans l’hôtel quelques photos de Jacques Chirac avec son ami Shōichi Okada. L’hôtel n’a heureusement pas été emporté par la faillite de Tokyo Sowa et est actuellement dirigé par le fils d’Osada. Le standing de l’hôtel me rappelle un peu l’hôtel Kawakyu à Wakayama, mais il est loin d’être aussi extravagant. j’aime beaucoup ces hôtels construits pendant les périodes fastes de la bulle économique et qui ont depuis beaucoup perdu de leur superbe. On devine par contre encore très bien la richesse des lieux, sauf que l’hôtel ne peut plus vraiment tenir le standing de l’époque et n’a pas vraiment su s’ajuster au niveau auquel on pourrait s’attendre pour un hôtel prétendant vouloir devenir le plus luxueux du Japon. Depuis la terrasse de l’hôtel, la vue sur le coucher de soleil était superbe et hypnotisante. La vue complètement dégagée sur le Mont Fuji est un des points forts de cet endroit, notamment depuis les bains onsen. On ne voit bien sûr rien pendant la nuit, mais nous avons eu le plaisir d’avoir une vue dégagée sur le Mont Fuji au petit matin. Ça nous a fait retourner dans le bain onsen extérieur pour prendre son temps dans l’eau chaude à regarder la montagne sacrée.

L’émission Liquid Mirror d’Avril 2023 consacrée à Ryuichi Sakamoto (坂本龍一) m’a fait revenir vers le Yellow Magic Orchestra (YMO) car elle contenait le morceau Perspective qui m’a beaucoup intrigué. Il s’agit du dernier morceau de leur septième album Service sorti en 1983. On se laisse tout de suite emporter par l’approche au piano de Sakamoto pour se perdre dans les boucles infinies composées de phrases simples, mi-parlées mi-chantées par Yukihiro Takahashi (高橋幸宏), décrivant en anglais des petites actions de la vie quotidienne. Je m’assoie tranquillement dans le jardin de l’hôtel sur les murets blancs en colonnes près du bord de l’océan en écoutant ce morceau ainsi que quelques autres de cet album dont LIMBO, 以心電信 (You’ve Got To Help Yourself) et See-Through. C’est musicalement superbe, très orienté pop 80s ce qui me semblait assez bien correspondre à l’ambiance des lieux où je me trouvais. L’album Service est en fait très particulier car chaque morceau est entrecoupé de scènettes de plusieurs minutes, qu’on peut écouter une fois par curiosité mais qu’on aura beaucoup de mal à écouter à chaque fois. De l’album, je ne conserve donc sur mon iPod que les sept véritables morceaux qui sont, il faut bien dire, tous excellents. Je suis loin de bien connaître la discographie du YMO, mais cet album est pour le moment mon préféré. La voix de Takahashi sur Chinese Whispers ou See-Through me fascine complètement. On ne peut pas dire qu’il était un excellent chanteur mais sa voix parfois un peu torturée me rappelle par moment un peu Bowie. J’écoute aussi le cinquième album Technodelic du YMO sorti en 1981. Cet album électronique est beaucoup plus expérimental dans son approche, mais certaines directions sur le premier morceau Pure Jam (ジャム) me rappellent un peu les Beatles, peut-être à cause de ses sonorités indiennes et de son approche vocale. L’album est plus minimaliste et moins orienté pop par rapport à Service sorti deux ans plus tard. Il est rempli de textures souvent abstraites voire mystérieuses. L’ambiance musicale industrielle inquiétante du morceau Stairs (階段) est une fois de plus fascinante, comme l’est d’ailleurs la grande majorité de l’album. Les ambiances sonores sont superbes, des plus mélodiques comme Light in Darkness (灯) et Epilogue (後奏) concluant l’album, au plus rythmé comme Key (手掛かり). En écoutant ce cinquième album, je me dis maintenant qu’il s’agit peut-être bien de mon album préféré du groupe. Je préfère en fait ces deux albums au mythique Solid State Survivor sorti en 1979, qui contient pourtant quelques merveilles comme Behind The Mask mais Aussie quelques morceaux assez agaçants.

ginza nexus state survivor

Juste après la fin du mini-live du groupe de rock indé For Tracy Hyde, je quitte le magasin Tower Records de Shibuya pour attraper la ligne de métro Ginza, direction le centre de Ginza. Dans mes petites notes, j’avais listé depuis plusieurs semaines une visite de l’exposition de la photographe Anju (安珠) se déroulant dans le Nexus Hall du bâtiment Chanel du 18 Janvier au 12 Février 2023. Anju était modèle haute couture dans une vie précédente, ce qui explique certainement qu’elle expose dans ce bâtiment Chanel. L’entrée du hall se trouve sur le côté du building et on la remarque à peine. Un portier est posté derrière la porte vitrée et devant les ascenseurs. Il nous fait un peu hésiter à entrer mais le visiteur est bien entendu le bienvenu. Il ne faut pas de réservation pour visiter cette galerie d’art.

L’intérieur de la galerie est volontairement sombre et les photographies d’Anju y sont éclairées individuellement. Un mot de Richard Collasse, dirigeant de Chanel Japon et japanophile confirmé, nous accueille et on se laisse ensuite entrainer dans le monde de fantaisie créé par Anju pour cette exposition intitulée A girl philosophy (ある少女の哲学). On reconnaît dans ces séries de photographies des personnages de contes, connus comme Alice au pays des merveilles ou le petit chaperon rouge, dans des versions réinterprétées par la photographe. L’exposition prend les rêves d’une jeune fille comme thème principal. C’est un fils conducteur qui lie les différentes séries de photographies. Un petit film montré dans un coin de l’exposition regroupe certaines des photographies en images fixes accompagnées de petites séquences filmées mettant en scène ces rêves. Haruomi Hosono signe la musique de ce petit film. Cette musique est abstraite mais vient inconsciemment s’imprégner dans mon cerveau au point où j’ai eu envie de l’enregistrer sur mon iPhone. J’ai beaucoup aimé les mises en scène des photographies qui nous font entrer dans un monde irréel. Les couleurs très marquées et les zones de noirceurs au contraste renforcé par les lumières donnent beaucoup d’impact à ces photographies. Anju était apparemment l’invitée d’un talk-show le Samedi 28 Janvier dans le restaurant plein de livres Megutama du photographe Kotaro Iizawa (飯沢耕太郎). J’ai loupé cette occasion ce qui est bien dommage car j’aime beaucoup cet endroit, dont j’ai déjà parlé quelques fois.

J’ai déjà parlé d’Anju plusieurs fois sur ces pages. Je suis sur Instagram ses photographies depuis que j’ai découvert l’album The Invitation of the Dead de Tomo Akikawabaya. Elle posait sur une photographie prise en 1983 utilisée pour cet album et j’avais trouvé que la musique sombre et pleine de mystères de Tomo Akikawabaya pouvait difficilement se dissocier de cette photographie d’Anju, comme un ange au visage sombre qui nous accompagne pendant l’écoute. J’avais fait part de cette remarque au photographe Alao Yokogi lorsqu’il avait montré sur son compte Instagram une photographie de cette série. Le photographe Alao Yokogi a pris de nombreuses fois Anju en photo à cette époque, notamment avec le Yellow Magic Orchestra (イエローマジックオーケストラ. YMO) car Anju était une des actrices jouant dans leur film Propaganda, qui marquait d’ailleurs la fin des activités du YMO. Les trois photographies ci-dessus ont été prises en 1983 par Alao Yokogi pour un nouveau magazine féminin nommé FREE de la société d’édition Heibonsha (平凡社): à gauche avec Haruomi Hosono (細野晴臣), au centre avec le regretté Yukihiro Takahashi (高橋幸宏) et à droite avec Ryuichi Sakamoto (坂本龍一). Anju rendait bien entendu hommage à Yukihiro Takahashi, décédé récemment le 11 Janvier 2023, en montrant une photo sur Instagram tirée du film Propaganda. Les articles a son sujet étaient nombreux ces derniers jours.

Je suis très loin de bien connaître la musique du YMO mais depuis l’annonce du décès de Yukihiro Takahashi, je me suis remis à écouter leur album Solid State Survivor sorti en 1979. Nous avons une version de 1992 du CD de cet album à la maison. En feuilletant une nouvelle fois le livret accompagnant le CD, je me rends d’ailleurs compte que les photographies de l’album ont été prises par Masayoshi Sukita. Il est notamment reconnu pour ses photographies de David Bowie dont celle de l’album Heroes que j’évoquais dans un billet précédent (qui montrait également une photo de Megutama d’ailleurs). De cet album, le morceau RYDEEN écrit par Yukihiro Takahashi est tellement connu qu’il fait quasiment partie du patrimoine immatériel japonais. Il m’est difficile d’écouter ce morceau avec une oreille nouvelle tout comme il m’est difficile de donner un avis sur un album et un groupe qui sont devenus des monuments, inspirant la musique électronique qui suivra. Mais je ne parle de toute façon ici que des choses qui me plaisent et m’émeuvent. Le morceau que je préfère de l’album est très certainement le cinquième Behind the mask, accompagné du précédent Castalia et les deux derniers Insomnia et le morceau titre de l’album Solid State Survivor. Le premier morceau Technopolis puis RYDEEN sont bien entendus très marquants et difficiles à oublier. Je reste tout de même assez interrogatif sur la reprise des Beatles avec le morceau Day Tripper et le deuxième morceau Absolute Ego Dance a tendance à m’agacer un peu. Il n’empêche que j’écoute beaucoup cet album, pris par l’envie d’écouter les morceaux qui me plaisent le plus.

De Yukihiro Takahashi, j’écoute aussi beaucoup le fabuleux Drip Dry Eyes de l’album Neuromantic sorti en 1981, que j’ai du mal à m’empêcher d’écouter encore et encore. Outre le YMO, je pense que j’avais surtout découvert Yukihiro Takahashi par ses collaborations nombreuses avec Towa Tei. Je me souviens d’une période, il y a 6 ans, où j’écoutais beaucoup Towa Tei et j’avais écouté par extension quelques morceaux du super-groupe Metafive, notamment celui intitulé Don’t move. Metafive a été fondé par Yukihiro Takahashi et de compose de Towa Tei, Keigo Oyamada (aka Cornelius), Yoshinori Sunahara, ancien membre de Denki Groove et remixeur récidiviste de Sheena Ringo, entre autres. Dans un billet, en prenant pour point de départ l’art de Yayoi Kusama, je m’étais même intéressé à imaginer un lien artistique entre Sheena Ringo et Yukihiro Takahashi, mais il est désormais trop tard malheureusement. J’aime aussi revoir cette vidéo datant du 4 Juillet 1985 de l’émission Waratte iitomo! Telephone Shocking (笑っていいとも! テレフォンショッキング) de Tamori où Jun Togawa était l’invitée. Le principe de l’émission est que l’invité du jour appelle au téléphone l’invité du jour suivant. C’était Yukihiro Takahashi qui était invité par Tamori le 3 Juillet et il a donc appelé Jun Togawa pour l’émission du lendemain. Ce passage de l’émission est très drôle car Jun Togawa est complètement endormie et Yukihiro Takahashi essaie très aimablement de lui remémorer le fait qu’il lui avait dit à l’avance qu’il l’appellerait ce jour lå pour l’émission. J’en avais déjà parlé mais j’adore revoir cette émission sur YouTube.