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Certains reconnaîtront peut-être la voiture rouge orangée de la deuxième photographie, car elle m’avait beaucoup inspiré sur un précédent billet que j’avais intitulé take the fender to the red car and hit the road to nowhereland. En relisant ce billet écrit il y a un peu plus de deux ans, je me rends compte que je peux parfois être très inspiré. La musique que j’écoutais à ce moment là et les guitares Fender vues dans la grande boutique d’Harajuku ont très certainement participé à cette inspiration. Les guitares Fender étaient d’ailleurs un des nombreux sujets de discussion avec Nicolas que j’ai eu grand plaisir à retrouver lors de son passage quasi-annuel (enfin pas tout à fait) à Tokyo. C’était l’occasion de parler de vives voix des choses diverses et variées qui nous passionnent, notamment de musiques et du Japon, assis à une table à l’étage d’un petit izakaya de Shinjuku. Je ne sais plus si on a parlé à cette occasion de séries télévisées japonaises, ou si c’était plus tard par messages interposés. J’ai en tout cas terminé la première saison de la série VIVANT (ヴィヴァン) dont on parle tant en ce moment en raison de la diffusion de la deuxième saison. La première saison réalisée et scénarisée par Katsuo Fukuzawa (福澤克雄) et initialement diffusée par TBS en 2023 m’a clairement tenu en haleine. Katsuo Fukuzawa est connu pour avoir réalisé la série Hanzawa Naoki, avec également l’acteur Masato Sakai (堺雅人). Je ne l’avais pas vu à l’époque malgré son énorme succès car j’avais été refroidi par une impression de sur-jeu permanent des acteurs. Ce n’est peut être qu’une impression car je n’ai au final pas regardé cette série, mais cette impression était la raison pour laquelle j’ai mis autant de temps à me plonger dans VIVANT. J’ai été agréablement surpris par le jeu des acteurs, une belle brochette d’acteurs et d’actrices, il faut bien le dire, car on y retrouve Masato Sakai dans le rôle principal, Hiroshi Abe (阿部寛) dans le rôle d’un agent police tenace au sourire malicieux, Fumi Nikaidō (二階堂ふみ) et Kōji Yakusho (役所広司) entre beaucoup d’autres. Les rebondissements incessants m’ont pourtant un peu désorientés, le réalisateur manipulant à plusieurs reprises l’avis que peut avoir le public sur certains des personnages clés. Ces rebondissements sont intéressants et surprenants, mais me donnent un peu l’impression que le scénario a été écrit épisode après épisode, et qu’on hésite souvent à donner le mauvais rôle à des acteurs unanimement reconnus, genre Kōji Yakusho, enfin son personnage, celui qui nous avait touché la même année dans le film Perfect Days de Wim Wenders, peut-il vraiment être mauvais? Cette série reste épique et je comprends tout à fait qu’elle puisse compter parmi les grands moments télévisés. Les excellentes séries japonaises, souvent exclusives aux plateformes de streaming, sont assez nombreuses. Je repense bien sûr à Tokyo Swindlers (地面師たち, Jimenshitachi), Sins of Kujo (九条の大罪, Kujō no Taizai), The Hell You Fall Into (地獄に堕ちるわよ, Jigoku ni Ochiru wa yo) et la série Gannibal (ガンニバル) réalisée par Shinzō Katayama (片山慎三).

De ce dernier réalisateur et dans la même lignée du thriller horrifique, j’ai beaucoup aimé la récente série en huit épisodes Human Vapor (ガス人間). Je n’avais pas un bon apriori car le titre me laissait imaginer une histoire de super-héros, mais il n’en est rien. Human Vapor de Shinzo Katayama réactualise un classique de la science-fiction japonaise de la Toho, The Human Vapor (ガス人間第一号), film de 1960 réalisé par Ishirō Honda, le réalisateur de Godzilla. Il ne s’agit cependant pas d’une adaptation directe mais d’une histoire entièrement nouvelle. La série sortie le 2 juillet 2026 se base sur une coopération japano-coréenne avec un scénario de Yeon Sang-ho (연상호) et Ryu Yong-jae (류용재). Les acteurs et actrices sont par contre tous japonais. La série est centrée sur le duo Shun Oguri (小栗旬), jouant un inspecteur de police, et Yu Aoi (蒼井優), interprétant une journaliste menant sa propre enquête sur le fameux homme vapeur brillamment interprété par UTA. UTA Uchida (内田雅樂) est avant tout un mannequin de mode et cette série est son premier rôle d’acteur. Rien de très surprenant de le voir à l’écran car il est le fils de l’acteur Masahiro Motoki (本木雅弘) et de l’écrivaine Yayako Uchida (内田也哉子), elle-même fille de la grande actrice Kirin Kiki (樹木希林) et de la figure du rock Yūya Uchida (内田裕也). La série se base sur un deuxième duo composé d’un frère et d’une sœur youtubeurs interprétés par Suzu Hirose (広瀬すず) et Kento Hayashi (林遣都), menant également leur propre enquête sur les mystères de l’homme de gaz. J’ai été surpris par le personnage de Suzu Hirose car je ne l’ai d’abord pas reconnu. Dans la série, on remarque aussi la binôme policière de Shun Oguri pour son look à la garçonne avec cheveux courts et son air déterminé. Elle est interprétée par Haruka Imou (芋生悠). J’avais découvert cette actrice il y a huit ans dans la vidéo du morceau Kick in the world de Haru Nemuri, thème central d’un court métrage intitulé The eternal / spring réalisé par Takudai Koyama (児山拓大). Elle y interprétait le rôle de la guitariste et chanteuse d’un groupe fictif appelé Utopia, dans un faux documentaire suivant la formation du groupe et la création de ses morceaux. C’était un des premiers rôles de Haruka Imou. L’intrigue de Human Vapor est passionnante. L’histoire commence par la mort étrange d’un professeur victime d’un phénomène inexplicable pendant une émission de télévision en direct. Le responsable de sa mort est un homme capable de transformer son corps en gaz, et donc de passer à travers les obstacles et de disparaître sans laisser de traces. L’inspecteur Kenji Okamoto (Shun Oguri) et la journaliste Kyoko Kono (Yu Aoi) tentent de comprendre qui est cet homme et pourquoi il tue, et leur enquête les conduit progressivement vers un ancien projet secret étrange et malsain conduit dans les montagnes de Yamanashi.

Lors de notre rencontre à Shinjuku, Nicolas a eu la gentille attention de m’offrir un album en CD pour mon anniversaire, déniché dans le Disk Union que je lui avais recommandé à Shinjuku. Je découvre donc l’excellent EP Emissions du groupe ROSSO sorti en 2006. ROSSO est un projet formé autour de Yūsuke Chiba (チバユウスケ) du groupe Thee Michelle Gun Elephant (TMGE) au chant et à la guitare et Toshiyuki Terui (照井利幸) de Blankey Jet City à la basse. Cette formation démarra en 2001 avec MASATO à la batterie puis se transforma après la séparation de TMGE avec le remplacement du batteur par Minoru Sato (サトウミノル) et avec l’ajout d’un deuxième guitariste Akinobu Imai (イマイアキノブ), tous les deux anciens membres du groupe Friction. J’aime beaucoup ce que j’écoute sur les quatre morceaux, souvent assez longs, du EP. Le chant tout en tension de Yūsuke Chiba nous rappelle bien sûr Thee Michelle Gun Elephant, mais l’ambiance musicale est en fait assez différente. TMGE est frontal et nerveux alors que ROSSO est plus atmosphérique dans son approche. Le long morceau de plus de 10 minutes Hakkō (発光) qui conclut le EP est un bon exemple. C’est un des plus beaux morceaux du EP Emissions, un des plus sombres et hypnotiques, avec une guitare Gretsch G6119 Tennessee Rose émettant des accords se détachant dans l’espace comme des éclats de lumière. Cette ambiance me rappelle un peu ce que j’ai pu écouter dans les projets solo de Benji. J’adore de toute façon la voix habitée de Chiba qui dégage une rage profonde quand elle se déclenche. Sur Emissions, j’ai tout de suite été très attiré par un autre très long morceau de dix minutes, le deuxième intitulé ROOSTER. Chiba le chante comme une fable hallucinée, composée d’images étranges d’un coq (le ‘rooster’ du titre) dont le narrateur arracherait les plumes une à une pour y écrire des messages et d’antennes capables de capter les pensées et les messages venus d’ailleurs mais qui surveillent plutôt l’arrivée éventuelle de missiles. Dans son histoire qu’il narre avec un débit presque parlé, cette manière de laisser dériver les mots et les images apparemment absurdes et poétiques me rappellerait même Jim Morrison. Il y a un passage de ROOSTER qui a particulièrement attiré mon attention, celui avec le paon à la fin de la deuxième partie. Dans les paroles, Chiba évoque d’abord une fille, vêtue d’une robe teinte à l’orange, descendant une colline et trouvant une des plumes envoyées par le narrateur sur laquelle est écrit le message « LOVE & PEACE ». Elle y répond avec un minuscule « FUCK YOU », puis, dans sa maison, demande à sa mère quand le paon viendra enfin. 「ねぇクジャクはいつになったら飛んでくるの?」 (Dis, quand est-ce que le paon viendra voler jusqu’ici ?). Ce passage joue sur l’absurde et l’inquiétant, sans apporter d’explication précise. Le paon semble représenter quelque chose d’attendu mais qui n’arrive jamais.

L’invocation soudaine du paon dans cette histoire irréelle m’intrigue beaucoup, tout comme j’ai toujours été intrigué par l’utilisation du paon dans l’imagerie créée par Sheena Ringo pour accompagner son groupe Tokyo Jihen. Le paon évoque pour moi la courte nouvelle de Yukio Mishima (三島由紀夫) intitulée Les paons (孔雀, Kujaku). J’ai lu cette nouvelle en France, bien avant de venir vivre à Tokyo. Elle était publiée dans le Tome III d’une Anthologie de Nouvelles Japonaises (1955-1970) éditée chez Philippe Picquier. C’est la première oeuvre que j’ai lu de Yukio Mishima, avant même le Pavillon d’Or. Je pense que ce tome III d’Anthologie de Nouvelles Japonaises m’avait été offert mais je ne me souviens plus exactement en quelles circonstances. Les Paons ouvre ce recueil contenant douze nouvelles. On y suit un personnage narcissique très affecté par le déclin de sa propre jeunesse et de sa beauté physique. Il développe un comportement de plus en plus cruel qui l’amène à commettre l’acte barbare de massacrer sauvagement les paons d’un parc. Sa fascination pour la splendeur visuelle de ces oiseaux et la jalousie obsessionnelle qu’il développe face à la perfection esthétique de la nature le pousse à détruire ce qu’il admire. L’écriture de Mishima m’avait beaucoup impressionné. Elle m’impressionne toujours sans pourtant avoir aucune affinité avec certaines déviances qui l’ont amené à l’irréparable à la fin de sa vie. Dans ce même recueil, je me souviens également avoir été marqué par la nouvelle Les Crabes (カニ) écrite par Junzō Shōno (庄野潤三) en 1959. Je ne me souviens plus de l’histoire mais il me reste des images d’une famille de Tokyo louant une petite maison de vacances au bord de la mer pour l’été. Nous sommes sur la côte de la péninsule de Miura ou de la grande zone côtière du Shōnan qui inclut Kamakura. Je ne savais pas encore à l’époque que je côtoierais autant le Shōnan. C’est amusant de constater comment la mémoire fonctionne parfois car je me souviens très bien du personnage de Kumagai, l’ami un peu original du protagoniste. À chaque fois, encore maintenant, que je rencontre quelqu’un appelé Kumagai, je repense de manière un peu nostalgique à la maison de vacances au bord de la mer de cette nouvelle. Cette maison estivale au bord de l’océan et le massacre de paons magnifiques sont les deux scènes antagonistes de cette anthologie qui me restent assez clairement en mémoire.

J’indiquais ci-dessus que l’utilisation du paon comme symbole de Tokyo Jihen m’a depuis longtemps intrigué. Une des raisons est que j’ai toujours imaginé un possible lien entre Sheena Ringo et Yukio Mishima. Il n’y a cependant aucune déclaration de Ringo qui puisse faire penser qu’il existe une référence cachée entre le paon de Tokyo Jihen et Mishima. Le paon de Sheena Ringo semble plutôt partir d’une origine bouddhiste qu’elle a d’ailleurs expliqué avec le morceau Kujaku (孔雀), qui ouvre l’album Music (音楽) de Tokyo Jihen en 2021. Elle a elle-même établi un lien avec le morceau Tori to Hebi to Buta (鶏と蛇と豚) qui ouvre son album Sandokushi (三毒史, 2019). Le coq, le serpent et le porc correspondent aux trois poisons dans la tradition bouddhique (le désir, la colère et l’ignorance), tandis que le paon représente la capacité à absorber ces poisons et à les transformer. Cette idée est assez proche de la manière dont Ringo construit sa musique, mélangeant constamment des éléments très différents, du rock au jazz, de la musique pop aux références classiques et à l’électronique. Elle ne cherche pas à effacer les contradictions, mais plutôt à en faire quelque chose de nouveau. Le paon devient ainsi une assez belle image de cette façon de créer. La grande différence est que chez Yukio Mishima le paon est amené à être détruit en raison de sa beauté, tandis que le paon est pour Sheena Ringo le symbole d’une construction collective de beauté, alliant les forces de chaque membre du groupe. La représentation du paon amène donc à deux interprétations totalement opposées. Je garde cependant toujours en tête cette étrange coïncidence du 25 Novembre. Yukio Mishima est mort le 25 Novembre 1970, tandis que Ringo est née le 25 Novembre 1978. Là encore, bien qu’il n’y ait aucune déclaration mettant en avant cette coïncidence, on sait que Ringo est très sensible à ce genre de liens du destin. Après tout, on peut facilement rapprocher l’intérêt de Ringo pour les tenues de scène Gucci au fait que son directeur artistique était entre 2015 à 2022 Alessandro Michele, né également un 25 novembre. Bien qu’il n’y ait pas de rapprochements explicites, je trouve quand même certaines correspondances dans l’approche artistique, théâtrale comme peut l’être la beauté ostentatoire du paon. Les deux accordent beaucoup d’importance à la construction de l’apparence et à la transformation du corps en quelque chose allant au delà d’une simple réalité physique. Mishima l’a fait de manière très consciente avec son propre corps et son image publique. Ringo, de son côté, a toujours joué avec les personnages, les costumes et les différentes apparences de sa carrière. Je vois ici une correspondance esthétique, mais qui à mon avis ce limite à cela.

Avant l’écoute de ROSSO mais après ma première rencontre avec Thee Michelle Gun Elephant (on peut aussi les appeler avec le raccourci Michelle) sur l’album High Time de 1996 mentionné dans un billet précédent, j’ai continué ma découverte progressive du groupe avec Sabrina Heaven sorti en 2003. L’album reste fidèle à ce que je connais de Michelle sur High Time avec des guitares très présentes et souvent très rapides et nerveuses pour un son sec et brutal. La batterie aussi est nerveuse, et la basse lourde. Quand à la voix de Yūsuke Chiba, elle ne se laisse pas impressionner un seul instant par ses déferlantes sonores. Sa voix rugueuse est souvent éraillée mais possède également un petit quelque chose de théâtral. Certains morceaux comme Taiyō o Tsukande Shimatta (太陽をつかんでしまった) et Gypsy Sandy (ジプシー・サンディー) nous accrochent tout de suite. Les morceaux s’enchaînent sans répits, les guitares du morceau Metallic (メタリック) par exemple vont à toute allure, mais quand le rythme ralentit un peu sur Maria to Inu no Yoru (マリアと犬の夜), je repense encore aux Doors. C’est surtout le clavier, qui apporte cette couleur beaucoup plus psychédélique et sixties, qui me rappelle les Doors, mais la voix de Chiba, quand elle s’apaise, a cet aspect poétique, incarnant une poésie sombre et étrange. Vers la fin de l’album, le morceau Marion (マリオン) m’attire tout de suite. La ligne de guitare et la tension mélancolique du morceau me font un peu penser à Teenage Angst de Placebo sur leur premier album, mais Michelle garde fortement son empreinte. Thunderbird Hills (サンダーバード・ヒルズ) part ensuite vers des terrains plus expérimentaux avec des guitares qui semblent improviser leurs envolées et toujours cette pointe de psychédélisme. J’imaginerais bien Kenichi Asai (浅井健一) accompagner Chiba sur ce morceau. Les deux hommes se connaissent d’ailleurs bien et les groupes Blankey Jet City et Michelle sont proches. Benji et Chiba utilisent d’ailleurs tous les deux des guitares Gretsch. On s’était posé la question avec Nicolas de savoir si Sheena Ringo avait des affinités avec Thee Michelle Gun Elephant. Ringo, Michelle et Blankey ont au moins joué sur la même scène du festival Rising Sun de Ezo à Hokkaido en 1999. On ne croyait pas si bien dire car il existe un petit extrait vidéo d’une interview du festival où la jeune Ringo, âgée de 20 ans, s’exclamait 「ミッシェル見なきゃ!」 (Il faut que je vois Michelle !). Le festival de Ezo en 1999 avait quand même une très belle affiche avec Blankey Jet City, Thee Michelle Gun Elephant, UA, Number Girl, Supercar et Sheena Ringo entre autres.

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J’ai souvent pris en photo le bâtiment d’architecture postmoderne que l’on nomme Octagon. Il a été conçu par Shin Takamatsu (高松伸) en 1990. Il se situe à un croisement de rues à Ebisu-Nishi. Comme souvent dans les oeuvres architecturales de cet architecte, l’architecture ressemble à une machine couverte de métal dont on n’apercevrait pas ou peu la mécanique. Avec ses grand hublots circulaires noires ressemblant, Octagon me fait pourtant penser à une créature des profondeurs océaniques.

Le sticker aperçu sur une rue en pente de Daikanyama représente un portrait datant de 1968 de la légendaire reine de la Soul Aretha Franklin. La photographie a été réalisée par Lee Friedlander. Ce n’est pas la première fois que la marque Supreme s’empare de l’image de personnalités musicales pour des séries de t-shirts. Celui-ci est sorti en Avril 2026 dans la collection Supreme Spring/Summer 2026. Comme tous les T-shirts Supreme d’une saison, il est produit pour un drop précis (ici, SS26 Week 7) avec une disponibilité limitée en stock au lancement et n’est plus revendu ensuite. Il circule désormais sur le marché secondaire à des prix plus élevés. Je vois souvent des longues files d’attente dans la rue devant la boutique Supreme de Daikanyama. J’imagine que la plupart des acheteurs sont des collectionneurs qui ne portent jamais leurs achats, comme des collectionneurs de disques vinyles n’ouvrant jamais la pochette plastifiée.

J’ai vu le bâtiment Yamazaki Buneido Timber Office Building (文栄堂渋谷木質ビル) grandir au coin du grand croisement Shibuya 2 près du tunnel d’Aoyama. Il a été achevé un peu plus tôt cette année, conçu par Yutaro Ohta (太田雄太郎), architecte originaire de Nagoya, qui s’est fait connaître après avoir travaillé pendant environ neuf ans chez Kengo Kuma & Associates. J’avais été voir il y a trois ans l’Aroma Terrace conçue pour AEAJ (Aroma Environment Association Japan) dont Yutaro Ohta etait en charge pour Kengo Kuma. Il a ensuite créé son propre collectif d’architecture nommé Futofuto (太太). Le bâtiment se distingue par une disposition décalée des fenêtres sur sa façade et par l’utilisation de plaques de bois de cyprès hinoki de Kiso. Il a conservé l’utilisation du bois en façade de son expérience chez Kengo Kuma. J’aime en tout cas l’integration de matériaux naturels dans le paysage urbain, qui vient adoucir la ville.

Nous sommes au neuvième étage du building Hikarie à Shibuya. J’aime beaucoup cette vue où la désorganisation urbaine est apparente. On y aperçoit beaucoup de choses en strates jusqu’aux tours de Nishi-Shinjuku au loin. Il y a le Miyashita Park et son hôtel Séquence conçus par Nikken Sekkei. Depuis son inauguration en 2020, le parc est devenu un des points de rassemblement de la jeunesse de Shibuya. Sur la même latitude, on reconnaît bien sûr le grand Tower Records de Shibuya et derrière cette ligne, le toit courbe du gymnase de Yoyogi conçu par Kenzo Tange, coiffé par les cimes des arbres du parc de Yoyogi. A Nishi-Shinjuku, les tours de la mairie de Tokyo et du Park Hyatt, également conçues par Kenzo Tange, sont visibles et immédiatement reconnaissables. Une vue depuis les hauteurs de la tour Shibuya Scramble Square donnerait une meilleure vue d’ensemble de cette partie de Tokyo entre Shibuya, Harajuku et Shinjuku mais je préfère celle-ci car, étant plus proche du sol, elle témoigne mieux de l’enchevêtrement urbain.

J’ai souvent pris en photo le RISE Building conçu par l’architecte Atsushi Kitagawara (北川原温). J’aime l’architecture futuriste de ce bâtiment, en particulier la structure drapée de la toiture métallique, dont l’apparence chaotique semble sortir d’un film de science-fiction. A son ouverture en Juin 1986, on y trouvait une salle de cinéma indépendante, le Cinema Rise (シネマライズ), qui s’était spécialisée pendant près de 30 ans dans les films d’auteur et le cinéma international. En Novembre 2010, l’espace Rise X, qui était pendant quelques années une petite salle en sous-sol équipée pour la projection numérique, ferme ses portes pour être remplacée par la salle de concert WWW. La salle WWW que nous connaissons maintenant a conservé la configuration en gradins de l’ancienne salle de cinéma. J’avais d’ailleurs apprécié cet agencement lors du concert de a子. Cinema Rise ferma définitivement en Janvier 2016, et en Septembre de cette même année, l’ancien cinéma fut remplacé par une deuxième salle de concert nommée WWW X et située au 2ème étage. Le concert inaugural était celui de cero. WWW existait donc déjà six ans avant la fermeture définitive de Cinema Rise. Le RISE Building est bordée par la petite rue piétonne Spain-zaka qui remonte vers le Departement Store PARCO. Cette approche souvent encombrée par la foule permet cependant d’apprécier les formes particulières et l’architecture distinctes du bâtiment. Je remonte de temps en temps cette rue exprès pour regarder le building. J’ai d’ailleurs pris de nombreuses photographies depuis cette rue. Depuis la rue desservant PARCO, la photographie du RISE building que je préfère reste celle prise en Octobre 2009 pour l’épisode 10 de ma série Made in Tokyo Series. Sur les affiches du cinéma RISE ce mois là, on y montrait le film Air Doll (空気人形) du réalisateur Hirokazu Kore-eda avec dans le rôle principal Bae Doona (배두나), qui joua avant cela dans le film Linda Linda Linda (リンダ リンダ リンダ) dont j’ai déjà parlé, et le film The Limits of Control (リミッツ・オブ・コントロール) de Jim Jarmusch. Sur une autre photographie du cinéma RISE que j’avais pris en Mars 2006, on y montrait deux films de 2005, Last Days de Gus Van Sant et Brokeback Mountain d’Ang Lee.

Je mentionnais le neuvième étage du building Hikarie à Shibuya car j’y étais pour voir l’exposition de photographies I’m So Happy You Are Here: Japanese Women Photographers from the 1950s to Now (まなざしの奇跡 日本女性写真家の冒険). L’exposition, se tenant du 4 juillet au 26 août 2026 au Hikarie Hall, présente environ 200 œuvres de 30 photographes japonaises majeures, des années 1950 à aujourd’hui. L’exposition présentant exclusivement le travail de femmes photographes japonaises est née d’un livre bilingue anglais-français I’m So Happy You Are Here: Japanese Women Photographers from the 1950s to Now, publié par Aperture en 2024, et accompagné d’une exposition aux Rencontres d’Arles. L’exposition a ensuite circulé internationalement avant d’arriver finalement au Japon. Elle entend replacer le travail des femmes dans l’histoire de la photographie japonaise d’après-guerre traditionnellement racontée à travers des photographes hommes comme Nobuyoshi Araki (荒木経惟), Daido Moriyama (森山大道), Shōmei Tōmatsu (東松照明), Eikoh Hosoe (細江英公) entre autres. Parmi les photographes présentées, je connaissais les photographies d’un certain nombre d’entre elles, notamment celles de Miyako Ishiuchi (石内都). J’avais déjà vu quelques unes de ses photographies axées sur les objets, les traces corporelles, la mémoire (de sa mère notamment) lors de l’exposition Mother’s en 2006, au Musée de la photographie à Yebisu Garden Place. Je connaissais également les collages photographiques surréalistes réalisés par Toshiko Okanoue (岡上淑子) dès les années 1950, pour les avoir vu lors de l’exposition Le miracle du silence en 2019, au Tokyo Metropolitan Teien Art Museum près de la station de Meguro. Lors de cette exposition, j’ai beaucoup aimé la série Elevator Girls de Miwa Yanagi (やなぎみわ) transformant des grands espaces commerciaux en environnements dystopiques et théâtraux. Je connaissais cette photographe depuis l’exposition The Incredible Tale of the Innocent Old Lady and the Hertlass Youg Girl au Hara Museum vue en 2005. Plus récemment, j’avais découvert les auto-portraits de Mari Katayama (片山真理) lors de l’exposition Ghost in the Shell: The exhibition (攻殻機動隊) qui se déroulait au TOKYO NODE de Toranomon Hills. Ses prothèses pour pallier à un handicap entraient en résonance avec les corps synthétiques des cyborg du manga de Masamune Shirow. On trouvait bien entendu d’autres figures importantes de la photographie japonaise comme Rinko Kawauchi (川内倫子), dont j’avais vu il y a quelques années la grande exposition M/E On this sphere Endlessly interlinking à la galerie d’art de Tokyo Opera City à Shinjuku, et Mika Ninagawa (蜷川実花) dont je parle assez souvent pour ses œuvres photographiques et films. Ninagawa présentait une série de photographies en noir et blanc intitulée Dancing with Shadows in the Light, datant de 2024. C’est une œuvre assez différente de l’image typique de Ninagawa avec une photographie jouant sur les couleurs saturées et explosives de fleurs notamment et ses photographies très vives de personnalités vues par exemple dans son livre éponyme sorti en Octobre 2010. Cette série au Hikarie Hall s’oriente davantage vers une réflexion sur la lumière et est aussi belle que fascinante.

Je parlais de Ghost in the Shell ci-dessus ce qui me donne une bonne transition vers le nouveau single GO GHOST de King GNU qui est utilisé comme thème d’ouverture de la série animée sortie un peu plus tôt cette année. Le morceau, sorti le 29 juillet 2026, a été écrit et composé par Daiki Tsuneta (常田大希). Bien qu’il soit assez court, avec un peu moins de 3 minutes, il est dense et pas aussi agressivement accrocheur que les derniers morceaux du groupe. Il est très intéressant dans sa composition car il ressemble à un morceau de King GNU, notamment avec le chant très présent et immédiatement reconnaissable de Satoru Iguchi (井口理), mais il intègre en même temps les éléments de l’univers de Ghost in the Shell. Je pense en particulier à son introduction composée d’une chorale aux accents ethniques qui rappelle immédiatement la bande originale composée par Kenji Kawai (川井憲次) pour le premier film d’animation Ghost in the Shell de Mamoru Oshii sorti en 1995. Le morceau emblématique du film intitulé 謡 I – Making of Cyborg se base sur des chants traditionnels japonais, avec des harmonies inspirées des chants polyphoniques bulgares. On retrouve cette atmosphère dès l’introduction de GO GHOST, ce qui nous plonge tout de suite dans l’univers étrange du manga, puis le morceau devient ensuite plus pop. Je gardais en France l’album CD de la bande originale de 1995 acheté à l’époque en import japonais (bien sûr) après avoir vu le film au cinéma, mais je viens de l’amener à Tokyo dans mes bagages. Outre le morceau clé qui se répète sous des formes différentes jusqu’à sa forme la plus aboutie et puissante intitulée 謡 III – Reincarnation, les pistes instrumentales orchestrées par Kenji Kawai sont belles et abstraites, décrivant parfois une ville sombre et froide traversée par des éclats de lumière. Les paroles des morceaux chantés ont été écrites par Kenji Kawai lui-même dans une forme ancienne du japonais, le yamato kotoba, ce qui donne à la musique du film une ambiance à la fois ancienne et totalement futuriste correspondant très bien à l’univers du film. Cette OST de 1995 se termine par un morceau bonus inattendu très différent du reste de l’album. Il s’intitule See You Everyday (每天見一見!) et est chanté en cantonais par la hongkongaise Fang Ka Wing (方嘉詠). Il a également été composé par Kenji Kawai mais son approche est complètement pop. Ça peut paraître étonnant de terminer cet album par un morceau de cantopop, mais il faut se rappeler que la ville futuriste représentée par Mamoru Oshii ressemble à métropole asiatique multiculturelle telle que Hong Kong où il avait été faire des repérages. See You Everyday n’était pourtant pas utilisée au générique de fin du film en version originale japonaise, il s’agissait plutôt de 謡III – Reincarnation mentionné plus haut. Comme je le mentionnais dans un billet récent, le générique final de la version internationale était lui accompagné de One Minute Warning de Passengers (le projet de U2 et Brian Eno). J’ai en tout cas un plaisir immense de redécouvrir soudainement See You Everyday de Fang Ka Wing. Je l’ai tellement écouté il y a trente ans que je l’adore. En le réécoutant maintenant en boucle, je me dis que cette pop enjouée correspond en fait assez bien à l’aspect par moments un peu loufoque du manga original, conservé dans la version animée récente mais totalement absente du film de 1995.

J’ai découvert par hasard à la radio le morceau Hello, my name is… de Tempalay et c’était une excellente surprise. Il s’agit du morceau d’ouverture de leur prochain album ATOMEW qui sortira le 2 Septembre 2026. Le morceau long de six minutes a une approche très expérimentale qui m’a beaucoup surpris même si je ne connais pas très bien le groupe, groupe qui m’a tout de même toujours intéressé notamment par la présence d’AAAMYYY. Je ne savais pas que Tempalay avait ce genre de sons en eux, et je me dis maintenant que j’ai peut être eu tord de ne pas assez m’y intéresser. Ce morceau change complètement la perception que j’ai du groupe et si l’ensemble de l’album suit ce type d’expérimentations musicales extrêmement inspirées, je signerais tout de suite. Bon, l’autre single sorti de l’album, I DON’T WANNA DIE!, est entre guillemets plus classique mais comme il est chanté principalement par AAAMYYY, on y retrouve cette instabilité vocale que j’aime tant. Hitsuji Bungaku (羊文学) sort un nouveau single et c’est toujours une bonne surprise. Keep Walking est sorti le 29 Juillet 2026 et une bonne mise en jambe pour nous préparer au concert qu’on ira voir un peu plus tard cette année. Le morceau est moins abrasif que le précédent Dogs, et je dirais que c’est du pur jus Hitsuji Bungaku, avec des guitares très présentes et la voix de Moeka puissante et tout simplement inimitable. Une autre bonne surprise est de découvrir un nouveau single de Miyuna (みゆな). Il s’intitule Nothing Ever Works Out (なにもうまくいかない) et est sorti le 1er Juillet 2026. Je n’arrive pas trop à suivre le fil de sa carrière musicale car elle ne sort pas beaucoup de nouveaux singles, participe à des concours de chant en Asie (qu’elle gagne), et continue ses tournées dans des petites salles sans pourtant annoncer de nouveaux albums. Nothing Ever Works Out me plaît beaucoup pour sa structure atypique qui se rapproche un peu de son sublime album Guidance (2022). Le nouveau single electro-pop met en valeur sa voix changeante, qui ressemble même à celle d’Utada Hikaru à mi-morceau. Je souhaite vraiment qu’elle sorte un prochain album sur cette lancée.

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Je continue à marcher après la pluie depuis Aoyama jusqu’à Daikanyama pour terminer ma course à Ebisu devant le petit sanctuaire qui reprend le nom du quartier. Dans les oreilles, quelques morceaux sélectionnés de compilations du magazine web indépendant AVYSS. Je parle régulièrement du magazine AVYSS consacré aux musiques alternatives et underground. Il a été fondé en Juin 2018 par Nobuyuki Sakuma (佐久間宣行) et mêle journalisme musical et organisation d’événements incluant concerts et festivals. Le nom de Nobuyuki Sakuma, également connu sous le nom de CVN, m’est en fait familier depuis de nombreuses années car il est le créateur du groupe Jesse Ruins, évoluant dans des atmosphères dream pop, shoegaze et d’électronique atmosphérique. Jesse Ruins était d’abord un projet solo de Sakuma avant de devenir un duo avec l’arrivée de la chanteuse Nah (Naho Imajima), dont la voix éthérée et fantomatique est une des signatures du groupe. Du groupe j’avais découvert leur premier album Dream Analysis sorti en 2012. Cet album m’avait beaucoup impressionné, voire hypnotisé, et il s’agit très certainement de leur œuvre la plus emblématique, avec des morceaux comme Sofia, le morceau titre Dream Analysis ou encore Shatter the Jewel. Après plusieurs années passées comme musicien, Nobuyuki Sakuma a estimé que les médias japonais parlaient surtout d’artistes déjà établis. AVYSS est né de cette frustration et de la volonté de mettre en avant des scènes encore invisibles.

Je n’écoute pas systématiquement toutes les sorties musicales mentionnées sur AVYSS mais je suis tout de même très attentif à son actualité. J’attendais avec beaucoup de curiosité la double compilation INNER SYNC et HOLLOW HYPE, dont certains noms d’artistes et groupes m’étaient familiers. Les deux compilations sont sortis à quelques jours d’intervalle au tout début du mois de Juillet, INNER SYNC le 1er juillet 2026 et HOLLOW HYPE le 8 juillet 2026. Ces deux albums ont été conçues comme un diptyque autour d’un même thème titré SURVIVE explorant deux façons complémentaires de traverser notre époque.

Le premier volume INNER SYNC est plutôt tourné vers le concept d’introspection. On retrouve dans les créations originales des artistes une forme de mélancolie rock, que j’aime beaucoup en musique. On est sur cette compilation proche des univers dream pop, shoegaze et indie rock. Sur les onze artistes de la playlist, j’en connais quelques uns dont j’ai déjà parlé sur Made in Tokyo, notamment Yuka Nagase (長瀬有花), XAMIYA et Yureru ha Yūrei (揺れるは幽霊). Le morceau de ce dernier groupe intitulé Tsumuruto (つむると) est d’une sensibilité déconcertante. La guitare cristalline de Hidaka (日高) et la voix délicate de Sako (佐古) nous saisissent immédiatement. Le jeune groupe Yureru ha Yūrei, originaire de la préfecture d’Okayama, a également sorti il y a quelques jours un nouveau single intitulé from qui est beaucoup plus énergique mais avec toujours cette même mélancolie latente. La dernière partie de l’album INNER SYNC me plait en fait beaucoup avec ensuite deux formations que je ne connaissais pas: Kosame Chan (小雨ちゃん) avec le morceau Genshisha no Koibito (幻視者の恋人) et Kuyuru (くゆる) avec Soul. Kosame Chan est en fait un projet solo d’une jeune artiste se définissant comme une employée de bureau qui enregistre sa musique chez elle (宅録オフィスレディ). J’aime beaucoup la guitare aérienne pleine de réverbération qui ouvre et accompagne le morceau et la voix très présente de Kosame Chan. On ressent en effet dans cette musique une grande intimité et fragilité, dans un format indie rock qui prend son temps dans le style slowcore. Le morceau intitulé Soul du groupe Kuyuru (くゆる) est en comparaison plus sombre et plus tendu. Il s’agit d’un groupe formé en 2022, composé de cinq membres: Ayana Shimoto (下戸あやな) au chant et guitare, Kōki Tobita (飛田熙) et Ryūta Ueda (上田隆太) aux guitares, Rui Kawase (河瀬塁) à la basse et Wataru Yamaguchi (山口航) à la batterie. On tend beaucoup plus vers le shoegaze notamment sur la deuxième partie du morceau où un mur de bruit envahit tout l’espace. Il s’en échappe tout de même la voix délicate et retenue d’Ayana Shimoto.

Je m’attendais à voir figurer sur cette compilation le groupe de rock indé iVy dont je parle régulièrement sur ces pages, car je vois ce duo souvent associé à AVYSS. Elles étaient notamment mises en avant dans la première édition papier du magazine, sur une longue interview. On retrouvait en fait iVy sur une autre compilation de AVYSS sortie en 2025 sous le nom AVYSS i.e. (アイ・イー) groupant douze reprises de divers artistes et groupes comme ASIAN KUNG-FU GENERATION, Quruli (くるり), Soutaisei Riron (相対性理論), tricot, Ichiko Aoba (青葉市子) entre autres. Les reprises étaient de qualité variable, mais j’ai particulièrement aimé la proposition de iVy, avec CVN à la composition, sur la reprise du morceau Strobolights de Supercar, extrait de leur album Highvision de 2002. La ré-interprétation est très réussie, ce qui n’était pas gagné d’avance car ce morceau est à mon avis un des plus emblématiques de Supercar. Sur cet album compilation, c’est la reprise qui m’a le plus convaincu. Sur la compilation INNER SYNC, j’aurais également bien vu figurer le groupe de rock indé Trooper Salute (トルーパーソリュート) que j’ai découvert avec leur excellent single Zetsuen (絶縁), extrait de l’album Tomodachi ga Imashita (友達がいました) sorti en Juin 2026. Le jeune groupe originaire de Nagoya est né sous sa formation actuelle en Janvier 2024 et se compose de cinq membres: Musashi (ムサシ) au chant, Hayato Komiya (小宮颯斗) aux claviers (également principal compositeur), Junsei Iwai (岩井純成) à la guitare, Ron Sangen (ロン三元) à la basse et Kion Umemura (梅村祈穏) à la batterie. Trooper Salute se définit lui même comme un groupe d’indie rock symphonique. On ressent cette ampleur symphonique sur le morceau Zetsuen. Le titre relativement long de 6 minutes 30s s’ouvre d’abord sur une introduction électronique où la voix de Musashi est découpée et répétée en boucle, créant un effet hypnotique très intéressant. La batterie et les guitares prennent ensuite progressivement toute leur ampleur. J’aime ce duo de voix, en contraste masculin et féminin, et notamment la voix pleine de passion de Musashi. La scène rock indé japonaise fourmillent de groupes très prometteurs comme Trooper Salute, et ce n’est pas le premier que j’écoute qui est originaire de Nagoya.

Le deuxième volet de la compilation AVYSS intitulé HOLLOW HYPE prend une orientation différente vers des sons et des énergies électroniques, hyperpop et hip-hop. On y trouve souvent des sons plus saturés et des rythmiques agressives. Là encore, quelques noms me sont familiers comme celui de l’artiste électronique cyber milkちゃん dont j’ai déjà parlé plusieurs fois, mais j’y trouve dans l’ensemble moins de morceaux qui m’accrochent vraiment. J’aime assez le morceau electro pop Face to Face de DOGGIE, artiste originaire de Tokyo évoluant à la frontière de l’électronique et du hip-hop. Le morceau suivant intitulé Downer par Elle m’intéresse beaucoup. Elle est un rappeur et chanteur japonais issu de la scène cloud rap, proche de l’écosystème SoundCloud que met régulièrement en avant AVYSS. Le cloud rap est un sous-genre du hip-hop apparu à la fin des années 2000 privilégiant des textures nous donnant l’impression que la musique flotte dans les nuages. Le morceau n’en est pas moins très rythmé. Dans les paroles, il nous parle de diverses choses banales, de ses préférences personnelles comme le fait de rester fidèle à Apple Music malgré la popularité de Spotify, de comparer les boissons Red Bull et Monster, préférant l’un à l’autre, puis il glisse discrètement le fait que Suzu Hirose n’est pas vraiment son type (広瀬すずタイプじゃないんよな). Il ne s’agit à priori pas là d’une critique spécifique contre l’actrice, mais plutôt d’une manière d’affirmer son détachement par rapport aux repères culturels immédiatement reconnaissables, Suzu Hirose étant une des actrices presque unanimement appréciées au Japon. Vers la fin de HOLLOW HYPE, le morceau électronique expérimental OverFloaT de NYANPiPi (ニャンピピ) a une approche assez radicale qui est très intéressant. De cette artiste electro hip-hop qui réalise tout elle-même, je connais le single Queendom, dont l’approche agressive donnait certains airs de ressemblance avec la K-Pop. NYANPiPi est apparemment bilingue japonais-coréen et écrit aussi bien en japonais qu’en coréen, ce qui explique peut être cette impression. Le morceau OverFloaT est par contre très différent et me plaît beaucoup plus, malgré sa courte durée. C’est d’ailleurs une des caractéristiques des quelques morceaux mentionnés ci-dessus sur ce deuxième volet de la compilation, les morceaux font moins de trois minutes.

Sur cette compilation, j’aurais bien imaginé la présence de 嚩ᴴᴬᴷᵁ qui est également proche de la sphère AVYSS. Ça aurait pu être son nouveau morceau publié pour l’instant seulement sur SoundCloud et n’ayant pas encore de titre officiel. 嚩ᴴᴬᴷᵁ a d’ailleurs fait appel aux propositions par l’intermédiaire d’un message sur son compte Instagram. Je lui ai laissé la proposition de nommer son titre « Vaciller », volontairement en français dans le texte pour susciter une réaction et parce que je ressens souvent ce vacillement dans sa musique. Elle emploie d’ailleurs le mot plusieurs fois dans ce nouveau morceau sans titre (ou plutôt avec un titre provisoire NOTITLE). Je ne m’attendais pas à ce qu’elle me réponde en me demandant de confirmer que c’était bien un mot français et pour savoir les raisons qui m’ont poussé à faire cette proposition. Mon explication n’a pas encore reçu de réponse ou d’approbation de sa part, mais on verra bien quel titre s’appliquera finalement à ce nouveau single, par ailleurs très beau.

山13

Il n’est pas rare de voir la nature reprendre ses droits dans les rues de Tokyo. Sans lui redonner complètement le contrôle des lieux, on peut ponctuellement voir des rues où on a laissé s’étendre la végétation sans tenter de l’arrêter ni lui donner des limites. Je le remarque sur certaines rues où les buissons des trottoirs s’étendent parfois jusqu’à gêner le passage. Les services de la ville finissent par couper ce qui dépasse, mais la végétation a largement le temps de pousser et de s’étendre avant que cela n’arrive. Dans une rue en pente au delà du centre d’Ebisu, je remarque une porte d’un salon de coiffure entouré de verdure. Cette végétation envahissante est plus qu’un élément décoratif, elle fait partie entière de l’architecture des lieux. Elle donne même à cette entrée quelque chose de mystérieux et merveilleux, comme une grotte dans laquelle on trouverait des trésors cachés. Je suis toujours étonné de voir la végétation dense qui entoure parfois les voies ferrées. Je le constate notamment le long de la ligne chemin de fer entre Ebisu et Shibuya. L’accès à la voie ferrée est fermé par des grillages qui sont eux mêmes recouverts de lierres. Derrière ces grillages, la végétation est dense et semble ne pas être vraiment maîtrisée. Des portes donnent un accès à ces zones autour de la voie ferrée, mais je me demande si elles sont souvent utilisées.

En y réfléchissant bien, je suis souvent passé devant une de ces portes grillagées, celle indiquée comme étant la porte Yama 13 (山13). Elle se trouve le long de la ligne Yamanote entre les stations d’Ebisu et de Shibuya. Cette porte en particulier m’intrigue car elle n’est pas fermée à clef. Je le sais car j’ai vu quelqu’un y entrer il y de cela quelques mois, à la fin de l’été. Je marchais de l’autre côté de la rue en direction de Shibuya. Une voiture noire s’est arrêtée au niveau de la porte. Rien d’anormal car les voitures stationnent souvent le long de cette rue, en particulier les taxis faisant leur pause dans la journée. Il n’y avait pas d’autres voitures stationnées ce jour là et la rue était très calme, c’était même inhabituel. J’ai remarqué cette voiture en particulier car il s’agissait d’une vieille Ford Mustang noire très bien entretenue. Elle brillait au soleil comme si elle venait juste d’avoir été nettoyée et lustrée. Le ciel était nuageux mais les éclats de lumière passagers se reflétant sur la carrosserie attiraient mon regard. C’est comme si cette Mustang faisait des signes ostensibles pour qu’on l’observe attentivement. Elle roulait doucement et s’est arrêtée devant la porte notée Yama 13. Un homme vêtu d’un costume noir en est sorti rapidement, faisant le tour de la voiture par l’arrière. La porte Yama 13 se trouvait exactement au niveau de la porte passager de la Mustang. L’homme semblait jeune, de taille moyenne. Ses traits étaient fins et il avait les cheveux mi-longs noirs coiffés d’un chapeau noir qui était étonnement bien assorti à son costume. Il semblait pressé, atteignant la porte passager d’un pas rapide sans faire attention à ce qui l’entourait. Je ne pense pas qu’il m’ait remarqué. Il portait un petit sac également noir au format d’une feuille A4. Alors que je marchais désormais au niveau de la voiture, je le vois, à travers les vitrages de sa voiture. Une femme aux cheveux noirs et habillée de noir était descendue de la voiture par la porte passager ouverte par l’homme. Je n’ai pu apercevoir clairement cette femme car ils ont tous les deux très rapidement pénétré à l’intérieur de l’enclos de la voie ferrée, l’homme ouvrant et fermant immédiatement derrière eux la porte Yama 13. Je les ai ensuite perdu de vue alors que je continuais à marcher de l’autre côté de la rue. Le fait que l’homme puisse ouvrir cette porte m’a beaucoup étonné car je l’imaginais bien sûr fermée pour des raisons évidentes de sécurité. On ne souhaiterait pas que n’importe qui puisse avoir accès à la voie de chemin de fer.

J’avais complètement oublié cet épisode qui m’avait pourtant beaucoup intrigué sur le moment, jusqu’à ma rencontre récente avec la jeune Miku Kajimoto dans cette rue étrange près d’Ura-Harajuku. Son nom était indiqué au verso de la petite carte qu’elle m’avait donné ce jour là. Je me suis rendu compte après coup qu’il s’agissait en fait d’une carte de visite. Le nom Yama 13 indiqué au recto de la carte devait donc faire référence à un établissement. Aucune indication n’indiquait pourtant de quel genre d’établissement il pouvait bien s’agir. Il me semble maintenant très probable que le Yama 13 inscrit sur la carte de visite fait référence à cette porte grillagée de la ligne Yamanote entre Ebisu et Shibuya. Je me demande même maintenant si ma rencontre avec Miku Kajimoto à Ura-Harajuku était conditionnée par le fait d’avoir été témoin de cette scène il y a quelques mois. L’homme au chapeau noir ou la femme qui l’accompagnait m’ont peut-être aperçu et savent que je les ai vu entrer dans cet endroit normalement interdit au public. A force de traîner son regard trop longtemps dans les recoins de la ville, on finit par y voir des choses que d’autres ne voit pas. Une ville ne se révèle pas au premier regard, j’en suis convaincu. La carte de visite que l’on m’a donné ressemble à une invitation que je me suis décidé d’accepter. Elle m’a tellement intrigué que je souhaite maintenant comprendre à tout prix sa signification.

Je reviens le long de la ligne Yamanote ce Samedi matin à la recherche de la porte Yama 13. La rue est déserte, ce qui est à priori une bonne chose. Il est pourtant aux alentours de 11h du matin. Les voitures circulent normalement, sporadiquement sur cette rue, ainsi que quelques étudiants de l’école de design proche. Je me trouve maintenant devant la porte. J’essaie discrètement de faire tourner la poignée. La porte ne semble pas être fermée à clef. Après avoir vérifié une dernière fois qu’il n’y avait personne autour de moi, j’ouvre la porte, entre à l’intérieur et referme la porte aussitôt derrière moi, sans trop réfléchir. Entre le talus de la voix ferrée et le grillage couvert de lierres, se trouve un petit chemin de terre qui file devant moi sur quelques mètres. Il donne sur une porte de métal placée sur le talus. Elle est légèrement oblique et fait tout juste ma taille. La porte est fermée par un mécanisme à code et je n’ai bien entendu pas le code d’entrée. On dirait que cette petite aventure s’arrête là, devant une porte métallique fermée par un code que je ne connais pas. Alors que je m’apprêtais à rebrousser chemin, il me vient en tête de consulter une nouvelle fois la carte de visite que l’on m’avait donné. Je pourrais peut-être y déceler un indice. Je la sors de ma poche et constate les seules écritures que je connaissais déjà. Rien ne le laisse imaginer un possible code d’entrée. Mais en observant maintenant cette carte à la lumière du soleil, je remarque une impression légèrement réfléchissante lorsqu’on l’oriente correctement. Oui, sous le nom Yama 13, je distingue maintenant deux chiffres, le 30 et le 24, qui sont écrit séparés par deux points comme pour exprimer une durée (30:24). Si c’était la durée d’un morceau de musique, il serait particulièrement long. C’est la première réflexion qui me vient en tête car j’écoutais justement en venant jusqu’ici un très long morceau instrumental de Ryuichi Sakamoto intitulé Aromascape sur l’album Cure de Miki Nakatani. Ce long morceau plein de mystère et de mélancolie dure également 30 minutes et 24 secondes. J’y vois là une coïncidence qui me pousse à aller plus en avant. Le code fonctionne sur le mécanisme manuel d’ouverture de la porte. Après un cliquetis métallique, la porte se déverrouille et la poignée ronde permet maintenant d’ouvrir la porte. Je l’ouvre doucement pour éviter tout bruit. Cette porte donne sur un couloir étroit aux murs lisses peints en noir avec un plafond arrondi. Deux rayons d’une lumière froide accompagnent les rampes latérales d’un escalier descendant sous la voix ferrée. A première vue, il doit bien faire une cinquantaine de marches de long. Ce n’est plus le moment d’avoir des doutes. Je laisse la porte entrouverte pour me donner un peu plus de lumière et pour me dire que je pourrais remonter les marches et sortir en urgence si la situation le demandait. J’entame la descente de l’escalier d’un pas lent et le plus discrètement possible. Au fur et à mesure que je descends les marches, je perçois un léger son de piano provenant du bas. Je n’arrive d’abord pas à le reconnaître mais il me paraît de plus en plus clair à chaque marche descendue. Je reconnais le morceau instrumental que j’écoutais justement en venant jusqu’ici, ce qui me rassure d’une certaine manière.

L’escalier débouche sur une petite pièce de forme arrondie. Le plafond est un dôme décoré de multiples moulures noires. Un petit chandelier accroché au milieu du dôme éclaire faiblement la pièce, mais suffisamment pour voir ce qui m’entoure. Des grands miroirs anciens placés dans des cadres noirs sont posés tout le long du mur arrondi avec un espacement d’une vingtaine de centimètres entre eux. Je n’entrevois bizarrement pas mon reflet sur ces multiples miroirs, ce qui m’interroge sur ma propre présence à cet endroit tout à fait irrationnel. Sur la droite de l’escalier, se dresse une lourde porte de bois travaillée de multiples gravures courbes représentant des formes abstraites. Un petit bouton rouge avec une inscription « call » attire tout de suite mon attention car il s’agit du seul point de couleur dans tout cet espace. J’appuie une fois sur le bouton mais rien ne se produit, même pas un son. Je n’entends aucun bruit qui pourrait venir de l’autre côté de la porte. Je m’apprête à appuyer une deuxième fois quand la porte s’ouvre soudainement en grand devant moi. J’aperçois d’abord le visage de Miku, blanc comme de la porcelaine et esquissant un semblant de sourire. « 待ってました » me dit elle. Elle m’attendait, aujourd’hui encore, habillée d’une robe noire de style gothique différente de la dernière fois. Alors qu’elle recule de quelques pas pour me laisser entrer, je suis interloqué et déconcerté par ce que je vois devant moi.

Le hall où Miku m’accueille pourrait être sorti de l’univers dérangé de HR Giger. Tout y est sombre et noir. Deux étranges statues squelettiques accrochés aux murs donnent une vision d’horreur qui pourrait ressembler à l’enfer. « ここが地獄か天国かはあなた次第です ». Comme si elle lisait dans mes pensées, Miku me fait comprendre que c’est moi qui décide si je veux faire de cet endroit un enfer ou un paradis. Il ressemble beaucoup à un enfer, qui effraie autant qu’il fascine. Je reste immobile devant ce spectacle visuel tout à fait assourdissant. Je me demande si je dois partir en courant avant que la porte ne se referme derrière moi, mais je ne suis de toute façon pas en mesure de faire un pas, comme paralysé par le choc de voir cette antre morbide qui pourrait être tirée d’un film d’horreur et de science-fiction. Je regarde Miku, pour rechercher une explication qui me rassurerait, mais elle reste impassible à côté de moi. Je comprends que la seule issue est l’escalier devant moi. Si cet endroit est l’enfer, alors gravir cet escalier m’amènera peut-être au paradis. Miku m’adresse une nouvelle fois la parole en m’indiquant que cet endroit caché des regards est un bar où l’on peut prendre son temps et parler de diverses choses profondes ou pas, et qu’il n’y a aucune obligation d’y entrer. D’accord. Elle se dirige la première vers le grand escalier et je la suis de près. Mes yeux ont pris l’habitude de la noirceur de l’endroit. J’aurais très bien pu faire un malaise en voyant cet endroit mais je suis maintenant persuadé que c’est ce que je voulais voir, comme si voir le pire allait forcément m’amener à entrevoir le meilleur par la suite. L’escalier donne sur une autre pièce tout en longueur et également très sombre. Le mobilier est entièrement noir mais l’espace est beaucoup moins inquiétant que le hall de l’entrée. Je me dis maintenant que ce hall d’entrée était une épreuve de passage, que je dois avoir réussi car me voilà dans ce fameux bar mentionné par Miku. Il y a de nombreuses bouteilles derrière le comptoir et de nombreuses tables dans ce bar en forme de couloir, mais aucun autre client. Miku me suggère de m’asseoir au comptoir. Elle s’assoit à côté de moi et tapote sur une petite clochette faisant venir un homme derrière le comptoir. Son costume noir et son chapeau noir assorti me font tout de suite réaliser qu’il s’agit de l’homme à la Mustang noire que j’avais aperçu il y a quelques mois. Il me demande ce que je souhaite boire. Je commande un Whisky Suntory AO. Une musique drone ambiante remplie l’espace, mais reste discrète. Elle me fait penser aux longues trames sonores de Chihei Hatakeyama, mais je n’en suis pas sûr. Alors que l’homme au chapeau sculpte le glaçon de manière très minutieuse, je tourne le regard vers Miku qui me regarde également sans rien dire.

J’écris une histoire depuis plusieurs années, celle de Kei Imamura (今村京), qui s’intitule « du songe à la lumière ». Je ne sais quelle raison me pousse à lui parler de cette histoire au long court que j’ai du mal à faire avancer, mais j’ai l’impression qu’elle pourrait m’aider dans mon entreprise. Kei est une jeune fille un peu plus âgée que toi, perdue dans ses tourments mais qui entrevoit une lumière après la rencontre de Ruka Akatsuki (暁ルカ). Elle envisage de créer avec lui un groupe de musique dont le nom est Dreamers never End. Mon histoire s’arrête à ce moment-là, car je ne sais donner une direction au style musical que produira ce groupe, comme si cet élément était absolument déterminant dans la suite de mon histoire. Je me perds moi-même dans mes réflexions sur ce détail de mon histoire qui prend une importance demeurée. Elle m’écoute en restant parfaitement immobile. Son visage est figé mais étrangement expressif, mélangeant la douceur de quelqu’un qui est à l’écoute et la détermination de quelqu’un qui a déjà des idées précises sur la direction que sa vie doit prendre. « あなたを一番よく表している曲はありますか? ». Elle me demande soudainement quelle musique me représenterait le mieux. « 私、IDOLですょ、バクチクの曲 ». Moi, c’est IDOL, le morceau de Buck-Tick, me dit-elle immédiatement sans attendre ma réponse. « あと、LUNA SEAのROSIER ». Oui, j’imagine tout à fait cette musique la représenter, comme s’il y avait une adéquation entre son état d’être, du moins ce qu’elle laisse transparaître, et la musique qu’elle écoute. Elle ne devait même pas être née à la sortie de ces singles, mais elle a bien intégré le romantisme sombre qui traverse ces œuvres, s’imaginant certainement comme une rose noire qui se voudrait idole. Cette pensée me traversant l’esprit n’est en rien médisante, au contraire, la capacité à se dévouer de tout son être dans ses choix musicaux au delà de la simple appréciation d’écoute est une chose qui me fascine, et que je ne serais pas en mesure de reproduire.

Elle continue d’un air convaincu « 周りの人たちが自分の尊敬している音楽とどんなふうに向き合っているのか、聞いてみたらどう? ». Elle me suggère de demander à ceux qui m’entourent comment ils vivent et expriment la musique qu’ils admirent. Faut-il que je donne à Kei un état d’être en dehors de toute normalité pour qu’elle devienne légitime dans son groupe? Ce que l’on écoute doit il conditionner notre état d’être? Ce questionnement me pousse à des réflexions sur moi-même. Après tout l’histoire de Kei est un miroir qui reflète une autre version de moi-même dans un Tokyo parallèle que je n’entrevois clairement que par courts moments grâce à des passeurs comme Miku Kajimoto. Le Tokyo Parallèle est en quelque sorte une fenêtre sur moi-même. Faire avancer Kei dans son histoire me fera peut-être avancer dans ma propre histoire, et vice-versa, par un effet de miroir. Le conseil est de consulter autour de moi pour trouver une inspiration à mon histoire, mais comment appliquer ce conseil. Je ne le sais pas encore. Mon verre de whisky est posé sur le comptoir avec un glaçon parfaitement sculpté. Je bois une première gorgée, suivie d’une longue pause silencieuse, puis une deuxième gorgée. Je décèle sur le visage de Miku un sourire qu’elle n’affichait pas jusqu’à maintenant. Tout en regardant devant elle, elle me demande si ça sera tout pour aujourd’hui. Notre entrevue m’a semblé courte.

Après lui avoir dit adieu, je reviens sur mes pas en passant par le dôme arrondi entouré de miroirs à l’entrée. Alors qu’ils ne réfléchissaient rien à mon premier passage, j’y vois maintenant une image d’abord assez floue. Ma curiosité surpasse mon étonnement et je suis tout de suite attiré vers cette image émergeant d’une épaisse brume visuelle. Je reconnais une forme humaine dans une petite pièce ensoleillée. Ma vision devient plus claire lorsque je me concentre sur cette forme humaine qui s’affiche sur plusieurs miroirs simultanément. Je me rends compte que l’association de tous ces miroirs autour de moi me donnent une vue complète de la pièce couvrant pratiquement 360 degrés. Alors que ma vision devient de plus en plus précise, j’aperçois maintenant une jeune femme assise sur le tatami d’un petit appartement à côté d’une fenêtre entrouverte donnant sur un parc. La jeune fille tient une guitare électrique noire dans les mains et joue des accords que je ne parviens pas à entendre. Elle paraît concentrée sur ses mouvements. Il se dégage une chaleur presque palpable de cette scène, quelque chose d’idyllique comme une image de paradis. La lumière douce traversant la fenêtre dévoile son visage qui me paraît maintenant distinct. C’est Kei que je vois dans cette pièce comme si je m’y trouvais également. Je suis complètement immergée dans son petit appartement près du parc d’Inokashira, celui que j’avais imaginé dans les premiers épisodes de son histoire. Il semble beaucoup plus réel que l’image intérieure que j’en avais, au point où je commence à douter de l’avoir moi-même créé. Kei semble vivre ici indépendamment de mon histoire, du moins elle progresse toute seule dans son apprentissage musical, pour se préparer, j’imagine, à une première représentation de son groupe. Cette vision est pour moi troublante. Ma création littéraire s’échappe t’elle de mon contrôle? Ma surprise s’accentue lorsque j’aperçois, accroché près de la porte d’entrée de son petit appartement, un cintre avec l’exacte même robe noire que portait Miku Kajimoto lors de notre première rencontre. Elle est accrochée avec soin. On croirait qu’elle n’a jamais servi, mais elle est en tout point identique à celle que j’ai vu précédemment. Pour quelle raison cette robe se trouve t’elle dans l’appartement de Kei? Il est peu probable qu’elle l’ait emprunté. Il me vient tout d’un coup l’étrange sensation que Kei et Miku sont en fait les mêmes personnes. Mes souvenirs du visage de Kei se font tout d’un coup plus flous, et devant moi, dans les reflets des miroirs du dôme arrondi, je perçois le visage de Miku. Elle a les cheveux beaucoup plus courts mais la ressemblance m’est maintenant frappante. Aurais-je donc passé plusieurs minutes assis à côté de Kei dans le bar juste à côté, en lui faisant par de mes difficultés à continuer son histoire. Je lui aurais donc parlé de la direction future de sa propre vie, et elle me montre maintenant en images qu’elle en a repris le contrôle. Cela explique peut-être le sourire de Miku lorsqu’on s’est quitté. J’aurais aimé qu’elle m’apporte des réponses mais je la vois imperturbable à s’entrainer seule aux accords de guitare. Je ne voudrais pour rien au monde la déranger. A ce moment précis, ses doigts cessent de bouger sur les cordes, s’interrompant au milieu d’un mouvement. Lentement, elle tourne la tête vers l’un des miroirs, un de ceux qui se trouvent en face à moi. Son regard s’y fixe avec une précision troublante. Elle ne me voit pas, elle me regarde, intensément. Puis un très léger sourire apparaît, à peine esquissé, le même que celui de Miku au comptoir. Elle ne semble pas surprise de me voir ici. Moi si. Je me fige et je sens tout d’un coup mon souffle se bloquer. Une vague froide me traverse la nuque et descend le long de ma colonne vertébrale. Un vertige intense me gagne, qui me pousse à mettre un genou à terre et perdre de vue Kei. Après quelques dizaines de secondes pour reprendre mes esprits, la vision dans les miroirs est soudainement redevenue floue et un voile épais recouvre les images que je percevais. Il me paraît maintenant opportun de remonter lentement l’escalier jusqu’à la surface, en faisant attention à chaque marche. J’ai recouvré mes esprit mais je reste profondément troublé par cette expérience. Il fait déjà nuit dehors, il est 24:30. J’ai passé beaucoup plus de temps que je ne le pensais dans cet étrange endroit. L’air est frais et me remet un peu les idées en place. Je ne préfère cependant pas trop réfléchir pour l’instant à cette expérience. J’en aurais tout le temps plus tard. Le chemin qui mène vers la porte grillagée n’est pas éclairée. J’avance à tâtons. J’ouvre ensuite la porte lentement en vérifiant que personne n’est présent dans la rue. En la refermant, un cliquetis se fait entendre. La porte s’est fermée à clef, rendant désormais ce Tokyo Parallèle inaccessible.

Notes: Ce texte est la suite du billet précédent intitulé darkerrr grrrl et est en lien direct avec l’histoire en cours du songe à la lumière et avec les histoires du Tokyo Parallèle. On apprenait il y a quelques jours que Shinya (真矢), le batteur du groupe LUNA SEA, avait quitté ce monde suite à une longue maladie. J’ai eu envie de réécouter le morceau ROSIER, sur l’album MOTHER qui est mon préféré du groupe, et de le mentionné dans ce texte.

光に影の光

Dans un coin de Daikanyama, bien à l’écart de la grande avenue où l’on trouve le Tsutaya Daikanyama T-site conçu par Klein Dytham et le complexe Hillside Terrace par Fumihiko Maki, se construit une étrange structure dorée qui ne donne pas encore son nom. Son étoile en miroir et les inscriptions CD au dessus de chacune des ouvertures ne laissent pas de doute qu’il s’agit d’un nouveau grand magasin pour la marque de luxe Dior. Son emplacement isolé est inhabituel. L’espace particulièrement vaste de ce nouvel ensemble en construction explique peut-être le choix de ce lieu. On ne peut voir pour l’instant que la façade dorée composée de formes imitant le bambou. Le bâtiment qui se trouve derrière semble être de facture plus classique mais on le devine à peine. Cette structure dorée ressemble à un bâtiment occidental avec une touche japonisante renforcée par le jardin alentour composé de pins également en cours de préparation. Daikanyama fonctionne comme un espace commercial décentralisé où les divers magasins et cafés sont éparpillés dans le quartier. Cet nouvel enseigne Dior contribuera peut-être à ’étendre’ la carte du quartier. Il ne faut pas oublier que non loin de là se trouve également la boutique Supreme, certes dans un tout autre genre, qui attire également occasionnellement les foules, pour des raisons qui m’échappent encore, mais là est un autre sujet.

Quand je passe à Daikanyama, j’entre quasiment systématiquement dans le Tsutaya T-site pour voir les petites expositions en cours. On y montrait l’autre jour quelques photos du groupe Hitsuji Bungaku à l’occasion de la sortie de leur nouvel album. Les expositions, autour du grand escalier central, ne sont pas toujours intéressantes mais j’aime faire le curieux. Dans le bâtiment central du T-site, on y vendait un gros livre d’architecture donnant une rétrospective complète de l’oeuvre architecturale très développée à Tokyo de Klein Dytham architecture (KDa). La surprise était de voir les fondateurs de KDa, Astrid Klein et Mark Dytham, ainsi que l’architecte associé Yukinari Hisayama, sur place pour faire la promotion de leur livre. Ils étaient bien entourés et je n’ai pas tenté de les approcher, n’ayant pas vraiment l’intention d’acheter le gros bouquin rétrospective même si j’apprécie leur créations architecturales. Si l’occasion de leur parler s’était présentée, j’aurais certainement évoqué un de leurs premiers bâtiments à Tokyo, la petite mais impressionnante structure en porte-à-faux du Undercover Lab. Lorsque je l’avais montré en photo sur Instagram il y a plus de six ans, Mark Dytham avait réagi avec un commentaire, qui m’avait pour sûr fait très plaisir. En regardant le site web de KDa, je réalise que leur bureau a déménagé à Daikanyama alors qu’ils étaient pendant longtemps situés à Ebisu, dans un immeuble qui est d’ailleurs plutôt ancien. La coïncidence est que j’avais justement dans l’idée d’aller dans cet ancien immeuble pour y voir une exposition photographique dans la galerie See You Gallery du deuxième étage.

La photographe Mana Hiraki (平木希奈) dont je parle assez régulièrement sur ses pages est très active. En plus de la photographie, elle réalise très régulièrement des videos musicales pour des artistes souvent féminines. Elle expose en ce moment une série de photographies dans la galerie See You Gallery située à quelques minutes de la station d’Ebisu. Son exposition personnelle s’intitule Amour et s’y déroule du 31 Octobre au 9 Novembre 2025. Elle retrouve RINA du groupe pop rock SCANDAL (スキャンダル) pour la série de photographies de l’exposition. Il s’agit en fait de la deuxième exposition faisant collaborer RINA avec Mana Hiraki. La première intitulée WAVE? se déroulait en 2023 à Jingūmae et je n’avais malheureusement pas pu la voir car c’était le jour où RINA était présente à l’exposition. J’avais vu l’exposition précédente de Mana Hiraki qui s’appelait Katami Hakka (筐はっか) à la Gallery 229. J’ai volontairement choisi une journée où Rina n’est pas présente pour éviter la foule, qui m’avait empêché de voir l’exposition WAVE?, mais j’ai choisi une horaire où la photographe était présente. Le style des photographies de cette exposition reprend les ambiances vaporeuses et oniriques typiques de la photographe. J’aime à chaque fois beaucoup le mystère qui entoure chacune de ses mises en scène. Les photographies de cette exposition comptent parmi les plus belles que j’ai pu voir. En les regardant dans la galerie, je repense à sa série en kimono qu’elle avait prise avec Miyuna, mais également à la fameuse série également en kimono de Sheena Ringo prise en 2003 pour le magazine Gb par le photographe Yasuhide Kuge (久家靖秀) au manoir Shōuen (蕉雨園). Les photographies de la série Amour ont également été prise dans une maison traditionnelle, désormais utilisée comme studio photographique. Mana Hiraki m’a donné le nom du lieu lorsque je lui ai demandé mais je ne le connaissais pas et je l’ai déjà malheureusement oublié. Elle se souvenait de moi et de ma venue à son exposition précédente. Nous n’avons pas cette fois-ci évoqué Sheena Ringo. J’étais en fait curieux du thème de son exposition. Elle nous dit que le nom de cette série « Amour » n’est pas un mot que l’on associerait spontanément à ses photographies. Elle veut évoquer ici une forme d’amour pur qui est à l’origine de tout, à travers l’histoire des Dix nuits de rêve (Yume Jūya, 夢十夜) de Natsume Sōseki. La première nuit de Yume Jūya raconte l’histoire d’un homme à qui une femme mourante demande de l’attendre pendant cent ans. L’homme lui obéit, reste près de sa tombe, et cent ans plus tard, un lys y fleurit. Il comprend alors que le temps promis s’est écoulé. La photographe s’est inspirée de ce récit pour tenter de représenter du point de vue féminin ce que la femme a ressenti, en s’appuyant pour cela sur la structure du théâtre nô, où un même rôle se divise en mae-shite (前シテ) et nochi-shite (後シテ) (avant et après la mort). Il y a clairement une beauté pure dans l’amour d’un être qui continue au delà de la mort. Cette association avec le récit Yume Jūya de Natsume Sōseki a tout de suite fait écho en moi à la grande installation « TIME TIME » (2024) réalisée par Ryuichi Sakamoto en collaboration avec Shiro Takatani. Cette installation s’inspire en effet du même récit de Natsume Sōseki (en particulier celui de la « Première nuit ») ainsi que de la structure du nô. J’avais pu voir cette installation fascinante au début de cette année lors de la grande exposition seeing sounds hearing time consacrée à Ryuichi Sakamoto (坂本龍一) au Museum of Contemporary Art Tokyo (MoT) à Kiba. J’ai mentionné cette installation à Mana Hiraki pour voir s’il y avait eu pour elle un lien d’inspiration, mais apparemment ce n’était pas le cas. L’installation « TIME TIME » faisait une référence directe au récit Yume Jūya tandis que la série Amour s’en inspire plus librement dans sa représentation d’une beauté quasiment fantomatique. Les images que construit Mana Hiraki ont en ce sens une qualité fantastique qui intègre des notions de beauté décadente et même horrifique. Avant de quitter l’exposition en remerciant une nouvelle fois la photographe, j’achète les cartes postales comme souvenir. Et pour accompagner ces quelques photographies, je me souviens d’un morceau de Meitei (冥丁) reprenant justement le titre Yume Jūya (夢十夜). Ce superbe morceau est inclus sur l’album Kofū III (古風 III) sorti en Décembre 2023. J’en avais déjà parlé sur ce blog et le redécouvrir maintenant est un petit plaisir.

Evoquer la série de photographies de Sheena Ringo en 2003 au manoir Shōuen me rappelle cette photographie des coulisses où l’on voit Ringo accompagnée par Kazuhiro Momo (百々和宏), guitariste et chanteur du groupe MO’SOME TONEBENDER (モーサム・トーンベンダー). Ces deux petites photos étaient placées à la fin du magazine avec un petit texte faisant office de making-of. Elles sont d’assez mauvaise qualité car très granuleuses dans les quelques pages en noir et blanc à la toute fin du magazine. J’ai pourtant toujours ces deux photos en tête lorsque j’écoute des anciens albums de MO’SOME TONEBENDER. Je ne pense pas avoir déjà évoqué ici les albums Hello de 2001 et Baseball Bat Tenderness de 2013 que j’ai pourtant découvert il y a plusieurs mois. On ressent dès le premier morceau Tsumetai kōdo (冷たいコード) de Hello une tension nerveuse et abrasive mélangeant noise-rock et post-punk. On eu trouve une énergie brute et accidentée, à laquelle s’accorde bien la voix désespérée de Kazuhiro Momo. Le morceau -5°C compte parmi ceux que je préfère de cet album car il joue sur les contrastes entre moments apaisées et passages beaucoup plus sombres et chaotiques. J’adore également le septième morceau Boku ha Sakashima (ボクはサカシマ) qui contient des passages de guitares évoquant les sons de Sonic Youth et des tons de voix faisant à mon avis référence à Nirvana. L’album Baseball Bat Tenderness garde une ambiance rock alternatif très marquée, dans un style garage rock, mais je le trouve un peu moins brut que l’album Hello, et moins expérimental que l’album Trigger Happy de 2003 par lequel j’avais découvert le groupe. Je dirais que les morceaux de Baseball Bat Tenderness sont plus faciles d’approche. Des morceaux comme le deuxième Paradise (パラダイズ) ou le quatrième Generation Z (ジェネレーションZ) accrochent immédiatement. Le riff de guitare démarrant Generation Z nous ramène tout de suite vers le rock alternatif américain des années 90 et me rappelle beaucoup les Smashing Pumpkins. Ce n’est pas le seul morceau à nous ramener vers ces sonorités rock des années 90, Metallic Blue (メタリックブルー) en est un autre bon exemple. On retrouve sur cet album tout l’énergie hurlante de MO’SOME TONEBENDER, mais sans les inattendus expérimentaux qui sont remplacés par d’étranges morceaux quasiment dansant comme FEEVEER. J’avoue avoir beaucoup de mal à apprécier ce style là qui reste heureusement une exception sur l’album. J’imagine que les amateurs de la première heure du groupe ont dû être très surpris. En même temps, Kazuhiro Momo me donne le sentiment d’une grande liberté dans son approche musicale. J’ai trouvé les CDs de ces deux albums au Disk Union, mais je n’ai pas encore trouvé l’album Rockin’Luuula (2005) que je recherche depuis quelques temps. Il s’agit de l’album sur lequel Sheena Ringo avait participé à un morceau.

Revenons finalement vers le rêve et vers une ambiance plus apaisée avec la musique qui suit, qu’on m’avait conseillé dans les commentaires d’un précédent billet. J’écoute donc la très belle compilation Gaia: Selected Ambient & Downtempo Works (1996-2003) de la musicienne électronique japonaise Dream Dolphin, de son vrai nom Noriko Kodera (小寺法子), mais on la connaît également sous le nom de Noriko Okamoto (岡本法子). Dream Dolphin a sorti un grand nombre d’albums, 17 albums studio, pendant une courte période de huit ans entre 1996 et 2003. Son style musical va de la musique Ambient à des sons plus Acid Trance. La compilation Gaia publiée par le label Music from Memory et co-éditée par Eiji Taniguchi se penche sur ses morceaux down-tempo, proche de l’Ambient et parfois du New Age. On écoute les 18 morceaux de cette compilation comme une expérience auditive, un petit voyage sur des îles et des océans lointains. Comme son nom l’indique, la compositrice a une passion pour les dauphins et pour le monde maritime, et on retrouve clairement cette ambiance sur de nombreux morceaux. La musique de Dream Dolphin a souvent un côté envoûtant, notamment lorsqu’elle parle au dessus de sa musique (Gaia ou The Genesis: Yoga, par exemple). Il est facile de se laisser entraîner dans ses nappes nébuleuses englobantes, de se laisser flotter dans ses vagues enveloppantes, mais on n’en saisit l’attrait véritable qu’après plusieurs écoutes. Dream Dolphin ne surjoue pas le dramatique et ses morceaux, comme Gaia (Ethereal Fantasy) ou Stars qui démarrent la compilation, jouent plutôt sur une certaine simplicité élémentaire qui nous rapproche des éléments naturels. En écoutant Stars en fermant les yeux, on devine les étoiles que l’on distingue progressivement dans le cosmos lorsque notre œil s’habitue à la noirceur, on imagine aussi les poissons filant entre nos jambes au bord de l’océan. Cette musique est à la fois terrestre et cosmique. On se déplace doucement entre ces strates, sans forcer le pas. La compilation dure 1h57 et nous laisse donc assez de temps pour le voyage. Certains morceaux comme Tour 5 Modern Blue Asia (Soundscapes for ocean therapy) nous font partir très loin. On trouve sur cet album des ambiances méditatives et introspectives, à la limite du spirituel, qui me rappelle les sons New Age. Certains morceaux comme le très beau Voyage (Dive to the future sight) résonnent immédiatement en moi. La majorité des morceaux sont instrumentaux mais Noriko chante parfois comme sur ce morceau. Parmi les morceaux que je préfère, il y a également ceux intitulés The Rebirth (人生なんてこんなもの – そう思った瞬間に人生は終わる), Image-Respect-Love (あなたが自由になるとき) qui ressemble à un duo avec un dauphin ou le plus ludique Love Ate Alien. Le morceau Daichi No Uta semble être inspiré par un folklore chantant des îles. Ce n’est pas le seul morceau qui dépareille avec le reste dans cette compilation. Il y a également celui intitulé Kaze no Fuku Tani no Mukoude (風の吹く谷の向こうで) qui ressemble étrangement à un morceau de Canto/Mando pop. Vient ensuite le sublime Beyond the Cloud avec son ambiance sombre et expérimentale qui nous fait traverser des zones denses et incertaines. Le titre nous donne ces images de nappes d’ombres nuageuses qu’il faut traverser pour espérer atteindre une lumière. Cette musique nous laisse percevoir la lumière des ombres dans la lumière (光に影の光). L’album se termine sur le long Dreaming Blue (青の夢) qui compte également parmi les superbes morceaux de cet album. Il nous donne l’impression de nous enfoncer dans les profondeurs de l’océan, là où les lumières se font plus rares mais où la vie se perpétue à l’abri des regards. Je me dis que la musique de Dream Dolphin est un jeu d’ombres et de lumières. On peut se réfugier quelques temps dans les ombres et affronter ensuite la lumière qui nous nourrit. Je note cette idée de guérison et d’apaisement quasi-thérapeutique dans la musique de Dream Dolphin. Cette compilation est à mon avis une bonne porte d’entrée dans le monde musical de Dream Dolphin, et je remercie encore P. de me l’avoir fait découvrir. Je sais maintenant que j’ai de quoi m’occuper en fouillant dans sa discographie très extensive.