walk as you mean to go on

Lorsque je retourne dans un lieu où je ne vais pas souvent, comme ici à Takadanobaba, j’essaie de bifurquer volontairement des rues que je connais déjà dans le but de découvrir des nouveaux espaces photographiquement intéressants. Mais il arrive parfois que je ne trouve rien d’intéressant à montrer. Au moment de la prise de photographie, on perçoit un intérêt dans ce qu’on est en train de voir, mais lorsqu’on laisse reposer ces photographies pendant quelques temps et qu’on y revient ensuite, il arrive que l’on ne soit pas convaincu soi-même de l’intérêt visuel de ce qu’on a envie de montrer. C’est exactement la réflexion que j’ai eu pour cette série ci-dessus. Alors que faire, ignorer ces photographies et les laisser abandonnées sur mon disque dur, ou tenter de les montrer au cas où une personne, au moins, y trouve un intérêt. C’est un dilemme qui se pose à moi de temps en temps, mais pas trop fréquemment heureusement. Je me sens souvent incapable de prévoir quelles photographies pourront intéresser les visiteurs. En fait, je ne me pose que très rarement cette question, sauf maintenant dans ce billet. Dans la série ci-dessus, je tourne en rond près de la gare de Takadanobaba, après avoir fait un tour au sanctuaire Ana Hachiman de Waseda. Je n’ai pas beaucoup de temps pour m’enfoncer très loin dans les rues, donc cette visite à la toute fin du mois de décembre resta superficielle sans que j’y trouve un point d’accroche particulier. Lorsque je montre une série de photographies, il y a, à chaque fois, une ou deux photographies (parfois plus) que j’aime particulièrement et qui me pousse à créer un nouveau billet. Il est rare que toutes les photographies que je montre dans un même billet soient intéressantes, mais elles interviennent pour dresser le contexte. Parfois, j’ai le sentiment que les billets de mon blog dressent continuellement un contexte, un paysage urbain continu dans lequel on vient traîner et se perdre (pour paraphraser un message qu’on m’a adressé dernièrement en DM sur Twitter). J’aime cette idée de créer une version parallèle de la ville à travers la multiplication de photographies de différents lieux. Comme dans une vraie ville, on y trouve des endroits remarquables et d’autres moins. On fait défiler les pages du blog comme on marche dans les rues de Tokyo jusqu’à trouver un paysage qui nous intéresse, nous attire et sur lequel on s’attarde quelques minutes. J’ai toujours vécu ce blog comme une représentation continue de Tokyo.

J’ai beaucoup écouté l’album … I Care because You Do (1995) de Aphex Twin pendant les derniers jours de l’année dernière. C’est un de ces albums que j’avais loué au Tsutaya et écouté il y a un peu moins de vingt ans, sans que j’y accroche vraiment à l’époque. Je le réécoute maintenant avec une oreille nouvelle et je me demande vraiment pourquoi j’étais passé à côté tant l’ambiance y est prenante. On se laisse attraper dès le premier morceau Acrid Avid Jam Shred mais c’est vraiment le quatrième Icct Hedral qui change la donne pour moi. Aphex Twin n’a de scrupules à maltraiter l’auditeur avec des sons électroniques disruptifs. Ça fonctionne bien car il a le génie de marier parfaitement ces sons agressifs avec des partitions beaucoup plus symphoniques qui apportent de l’espace aux compositions. Mais dans ces espaces, les sons électroniques martèlent le cerveau sans répit comme des roquettes (par exemple, sur le troisième morceau Wax the Nip ou le septième Start as You mean to go on). Icct Hedral est angoissant. Le morceau fonctionne comme une matière vivante dont le cœur bat dans l’obscurité. Par moment, les crachotements du son nous font croire que cette matière vivante, comme un alien, essaie de communiquer. L’ambiance est cinématographique mais est certainement trop forte et imprégnante pour accompagner un film. Cette ambiance me fait penser à l’univers de H.R. Giger que je parcours de temps en temps dans les deux tomes de son ouvrage appelé Necronomicon. On trouve notamment dans ces livres les dessins qui ont inspiré la filmographie Alien et beaucoup d’autres œuvres qu’on hésite à regarder.

Dans la deuxième partie des années 90s, Aphex Twin cultive une image d’enfant terrible de l’électronique avec des morceaux comme Come to Daddy (1997) ou Windowlicker (1999) mis en vidéo de manière mémorable par Chris Cunningham. On trouve sur … I Care because You Do les prémices de cet esprit ‘mauvais garçon’ sur l’illustration de la couverture et sur un morceau comme Come on You Slags qui vient placer dans le flot musical des paroles obscènes. Tous les morceaux de l’album ne sont pas facile à l’écoute et j’ai particulièrement du mal avec le sifflement continu sur Ventolin, qui était pourtant le seul single de l’album. Tout ça pour dire qu’Aphex Twin prend un malin plaisir à casser les codes et bousculer les barrières. La deuxième parties de l’album revient toutefois vers des partitions plus calme, et on apprécie aussi cet aspect mélodieux et reposant chez Aphex Twin, que ça soient les morceaux Wet Tip Hen Ax, Mookid ou Alberto Balsam. Pour revenir sur Icct Hedral, il y a également une re-orchestration complète du morceau par Philip Glass qui vaut le détour. Le morceau y prend une toute nouvelle vie.

最後まで踊らない

Je m’amuse encore un peu avec l’application d’édition photographique Polarr en retouchant des photographies de Shibuya déjà montrées dans un billet précédent. Les filtres d’édition sont plus adaptés aux décors urbains qu’aux paysages naturels, car ils sont principalement axés sur les superpositions de lumières et sont très colorés. C’est amusant de jouer avec ces filtres, mais comme je le disais auparavant, on a tendance à en abuser. En fait, les photographies d’origine que je montrais sur le blog étaient déjà modifiées mais d’une manière beaucoup plus subtile, je pense. Depuis de nombreuses années, j’aime superposer des nappes de nuages sur mes photographies. Polarr propose également un filtre de superposition de formes de nuages, similaire à ce que je fais manuellement. Se sont-ils inspirés de Made in Tokyo? J’en doute fortement mais je me permets quand même de le noter ici. Ceci étant dit, simplement superposer une couche de nuages sur une photographie n’est pas suffisant, il faut la retravailler en effaçant ou accentuant certaines zones pour révéler les parties que l’on souhaite montrer sur la photographie d’origine. Les filtres prêts a l’emploi ne remplacent pas ce travail parfois minutieux et ont même tendance à standardiser les rendus. Un peu comme les filtres Instagram, ce sont des gourmandises qu’il faut consommer avec modération.

Image extraite de la vidéo sur YouTube du morceau Kowloon Sunset par Ether Feels.

Le début d’année est souvent l’occasion pour les sites internet traitant de musiques de faire des listes des meilleurs albums de l’année écoulée. Je jette toujours un œil curieux sur la liste de Pitchfork, histoire de vérifier si je suis passé à côté ou pas de ce qu’il fallait écouter pendant l’année. Les albums MAGDALENE de FKA Twigs et Norman Fucking Rockwell! de Lana Del Rey sont aux deux premières places, donc je me dis que je ne suis pas tout à fait déphasé. Sur les 50 albums du best of 2019 de Pitchfork, j’en possède par contre que 4. J’écoute beaucoup plus de musiques japonaises depuis ces deux dernières années, musiques qui ne sont pas du tout représentées sur Pitchfork. A vrai dire, sur la totalité des albums que j’ai écouté pendant l’année 2019, les trois quarts sont japonais. C’est le rapport inversé par rapport à il y a plus de deux ans où je me plaignais de ne pas connaître de musiques alternatives ou électroniques intéressantes au Japon. J’étais juste ignorant à cette époque, car plus je cherche sur internet et plus je me rends compte que le Japon fourmille de petits groupes indépendants créant de très belles choses. Je pense que les méthodes de distribution que sont Bandcamp ou YouTube ont grandement facilité la découverte de ces groupes, mais il faut quand même quelques pointeurs pour s’y retrouver dans cette masse musicale.

Image extraite de la vidéo sur YouTube du morceau Be my Valentine par Spool.

Le blog Muso Japan spécialisé dans la musique indé japonaise nous donne également sa liste 2019 et elle est excellente. Beaucoup d’albums qui y sont présentés sont disponibles sur Bandcamp (parfois sur SoundCloud) avec des vidéos sur YouTube. Je découvre ce blog sur Twitter à travers un retweet d’une autre personne que je suis pour ses recommandations musicales. Comme quoi, malgré tout le mal que je peux en penser, Twitter sait aussi faire découvrir des sites internet intéressants. En fait, j’aime quand Twitter me fait sortir de Twitter pour retourner vers des articles complets sur internet. La liste de Muso Japan attire tout de suite mon attention car elle mentionne la musique de deux groupes que j’ai apprécié pendant l’année 2019, à savoir le dernier album de For Tracy Hyde, New Young City, et le EP Blue de Ray dont je parlais plus récemment. Les quelques morceaux que j’ai découvert et que j’aime particulièrement sont à mi-chemin entre le Shoegazing et la Dream Pop. Il y a le morceau Kowloon Sunset de Ether Feels, groupe d’Osaka jouant un shoegaze aux accents pop et mélancolique. J’écoute ensuite Be my Valentine du quatuor féminin SPOOL sur leur premier album éponyme. Le morceau évolue sur un rythme assez lent et changeant, mais ne manque pas d’énergie. J’aime beaucoup l’intrusion dissonante de guitare à différents moments du morceau et sur sa partie finale. Il y a aussi le morceau un peu plus contemplatif intitulé Acacia アカシア de Mishca sur leur EP Square, qui alterne les voix féminine et masculine.

Image extraite de la couverture du EP Fukou 風光 par monocism.

Et finalement, le mini album de six titres Fukou 風光 de monocism. Je dirais que ce EP correspond très bien à l’idée que je me fais du shoegazing japonais, parfaitement exécuté musicalement, axé sur une mélancolie sombre avec des sons de voix que l’on comprend à peine, comme un léger bruissement dans une brume en abord de forêt (c’est l’image qui me vient en tête quand j’écris ces lignes). Les premiers morceaux mettent l’accent sur la mélodie et ce sont d’ailleurs les morceaux que je préfère, surtout le premier morceau Yuhyou 融氷 et le troisième Moya 冬靄. En écoutant ces morceaux, je pense soudainement au roman Norwegian Woods de Haruki Murakami que j’ai lu il y a plusieurs années en version anglaise mais que je reprends maintenant en version française sous le titre la Balade de l’Impossible (Comme les versions du même livre ont des titres très différents selon les langues, je ne me suis rendu compte qu’après l’avoir acheté que j’avais déjà lu ce livre). Cette musique me fait penser à ce livre car je retrouve un même sentiment de mélancolie en pensant à l’époque où je le lisais. Le personnage principal du livre se laisse également emporter par la mélancolie en se remémorant la période de sa jeunesse lycéenne et son amour impossible avec Naoko. Ce que je trouve ensuite très fort dans cet EP de monocism, c’est la transition sur le morceau suivant Shunkou 春光 vers un mur de sons impénétrables. Je me demande à ce moment là pourquoi je me trouve à être ému par un mur de sons de guitares. Dans un style un peu différent, je repense aux murs sonores de Chihei Hatakeyama sur le long morceau drone ambient de 23 mins Dark Sea. Ces musiques là jouent sur les ambiances et les variations subtiles de sons. On se laisse vite envahir par le flot jusqu’à la fin du morceau, car cette musique provoque une attirance irrésistible. Le morceau qui suit, le cinquième Hadare 斑雪, revient vers des terrains plus lumineux et mélodiques, mais le morceau qui conclut cet EP repart vers des terrains plus arides. Le morceau Souro 霜露 est un entrelacement infernal de sons venant anéantir l’équilibre précaire de l’album et nous rappelant d’une certaine manière que la beauté en ce monde est rare et bien cachée, il faut la défricher ici derrière les bruits infernaux des guitares. La beauté est dans ce qui reste à la fin du morceau, une nappe calme et mystérieuse à la Brian Eno.

en attendant la pluie à Afuri

Tout comme l’année dernière pour le Nouvel An, nous allons encourager les équipes universitaires participant à la course annuelle de Hakone Ekiden, sur le bord de la route avec nos petits drapeaux. Les coureurs vont tellement vite que je n’ai pas pu prendre une seule photo satisfaisante. On est content qu’Aogaku retrouve la victoire cette année. C’était le 3 janvier.

Nous retournons ensuite faire une visite au sanctuaire Afuri (大山阿夫利神社 ) sur les hauteurs de la montagne Ōyama. J’aime beaucoup cet endroit dans les montagnes couvertes de forêts. Il y avait un peu moins de monde que l’année dernière à la même période même s’il faut toujours attendre un peu pour prendre le train à traction nous amenant vers le sanctuaire. Depuis les hauteurs du Mont Ōyama, on a une vue étendue sur la préfecture de Kanagawa et l’Océan Pacifique au loin. La carte nous indiquait la position d’Enoshima, mais malgré un temps relativement clair, il était difficile de distinguer clairement la presqu’île. On accède au train à traction après avoir remonté le village. 362 marches délimitées par des paliers composent l’ancienne allée nous amenant jusqu’au train. Au bord de cette allée, quelques restaurants spécialisés dans le tofu, des vendeurs de senbei, des fabricants et vendeurs de toupies (une autre spécialité du coin), quelques ryokan et des maisons qui ont l’air vide. Elles nous rappellent que ces lieux ne doivent pas être facile à vivre, mais on ne s’en rend pas compte lorsque l’on fait que passer. Ces montagnes me rappellent celles de Okutama à l’ouest de Tokyo. J’y retrouve une même impression que le futur du lieu est derrière lui. Cette année, nous rentrons à l’intérieur du sanctuaire Afuri pour le rituel kitou, comme nous l’avions fait au sanctuaire de Enoshima au Nouvel An pendant mes trois années de Yakudōshi, les âges malchanceux. Nous trouvons un autre prétexte cette année, mais j’aime de toute façon beaucoup assister à ce rituel car on entre dans un lieu privilégié sur le tatami pendant une vingtaine de minutes en regardant les mouvements du prêtre shintoïste et en écoutant son chant. Il faut d’abord donner une raison d’assister au rituel (ce sur quoi en particulier on veut être protégé pendant l’année), son nom et son adresse, écrire le tout sur un formulaire à l’entrée du sanctuaire. Le chant du prêtre pendant le rituel clamera à voix haute les noms des personnes sollicitant la protection des dieux du sanctuaire. Je prends toujours un malin plaisir à donner mon nom complet avec mes trois prénoms, histoire d’entendre le prêtre les énoncer en version japonisée à voix haute. Mais il ne se trompe jamais.

Nous sommes allés quelques jours auparavant au restaurant de ramen appelé Afuri à Ebisu. Nous le connaissons depuis de nombreuses années mais nous n’y étions pas allés depuis longtemps. Je m’étais toujours vaguement demandé s’il y avait un lien entre le nom de ce restaurant de ramen et le sanctuaire de la montagne Ōyama. Il s’avère qu’il y a un lien car le restaurant est originaire de cette montagne et s’est ensuite exporté à Tokyo dans le quartier d’Ebisu en 2003. Plusieurs branches ont ensuite été ouvertes dans Tokyo. La spécialité de Afuri est le ramen au Yuzu qui vaut vraiment le détour. Le logo du restaurant reprend un dessin des montagnes de Ōyama, ce qui me fait comprendre la relation entre les deux.

Au fait, la première photographie du billet est retraitée par l’application d’édition photographique Polarr, que j’essais en ce moment en version gratuite. L’application permet d’ajouter de nombreux effets et c’est assez tentant d’en abuser comme sur cette première photographie du billet. Je publierais certainement quelques autres photographies en utilisant les filtres de cette application, mais ça sera probablement tout.

TOKYO par NAKANO

Le photographe Masataka Nakano expose en ce moment au Musée de la photographie de Tokyo, à Yebisu Garden Place. Je connais très bien deux de ses séries, certainement les plus connues, Tokyo Nobody et Tokyo Windows car j’ai les photobooks à la maison. Mari me les avait offert pour mes trente ans et je les ai souvent feuilleté. Je dirais même que les photographies de Nakano m’inspirent toujours beaucoup maintenant, dans le sens où mes photographies amateurs cherchent parfois à fuir la présence humaine, sans pour autant aller dans les extrêmes de la série Tokyo Nobody. Les photographies de Masataka Nakano se concentrent plus sur les constructions humaines que sur la présence de leurs créateurs, et cette approche m’est assez familière.

Dans les pièces de la galerie, les photographies sont imprimées en très grands formats et couvrent Tokyo pendant une période de 30 à 40 ans. C’est très intéressant de constater les changements urbanistiques de la ville, comme ceux que l’on peut voir actuellement à Shibuya. Même si ce n’est pas si vieux que ça, je revois l’ancienne gare de Shibuya en photo avec une certaine nostalgie. Nakano nous dit la chose suivante au sujet de cette ville en éternel changement: « I cannot quite decide, to be honest, whether to take a positive or negative stance toward the transformation which Tokyo is currently undergoing. I have always shot my images of Tokyo from a contradictory perspective with love and hate in equal measures. The idealized vision of a city I have in mind is of a space where retro buildings, with the cachet they offer, coexist with cutting-edge structures in a nice balance – and yet, Tokyo has already demolished things of great importance irreversibly. » J’ai les mêmes sentiments contradictoires entre amour et haine en prenant mes photographies des rues de Tokyo, sentiments qui sont, je pense, dû à la nature hétéroclite de l’espace urbain. J’aime tout autant photographier les anciens bâtiments que les nouvelles structures. Le paradoxe est que le fait que Tokyo soit toujours en évolution rend cette ville continuellement intéressante à photographier, mais on regrette en même temps de voir disparaître des quartiers tout entier au prétexte de la modernité (et des obligations de mettre aux normes antisismiques adéquates). À Tokyo, la photographie joue le rôle de mémoire de la ville. Je suis moi-même assez conscient de cela lorsque je prends mes photographies de Tokyo, car je sais qu’un grand nombre de bâtiments ne subsisteront pas éternellement.

La série Tokyo Nobody est toujours impressionnante à regarder, notamment en grand format. Voir des lieux qui grouillent normalement de monde, comme Ginza ou Shibuya, soudainement totalement vide de monde surprend. On imagine que la ville a été soudainement désertée. Mais on comprend aussi que les photographies on été prises très tôt le matin et certainement pendant des jours fériés. On devine cela sur certaines photographies où les drapeaux japonais sont sortis dans les rues, ce qui symbolisent une fête nationale. Nakano explique d’ailleurs que l’idée lui est venue de montrer Tokyo vide de gens alors qu’il était resté seul dans Tokyo au moment des congés du premier de l’An, alors que tous ses amis étaient retournés dans leurs villages natals. C’est moins vrai ces dernières années, mais l’activité commerciale est quasi nulle pendant les tous premiers jours de l’année, les magasins étant fermés et les gens restant chez eux au chaud. J’ai quand même une attirance pour la série Tokyo Windows qui montre des vues sur Tokyo à partir de fenêtres d’appartements, de salles de bureau, entre autres. Les vues sont parfois impressionnantes comme celle depuis une chambre montrant la goutte d’or de Philippe Starck sur l’immeuble Asahi Beer Hall à Asakusa. Comme les photographies de Nakano montrent volontairement une partie d’espace intime près des fenêtres, on se met en situation. On s’imagine vivre dans cet espace, dans cette chambre, et profiter en silence de la ville avec cette vue qui nous coupe le souffle. Ces photographies me donnent la même impression que lorsque je visite un château médiéval et que je m’imagine y vivre pendant quelques instants.

Masataka Nakano montre bien sûr d’autres séries dans cette exposition, notamment une sur la tour de Tokyo. Il nous dit d’ailleurs à propos de cette tour: “The tokyo Tower stands as what I would consider to be the symbol of Tokyo even now with the construction of the Tokyo Skytree. […] To me, a symbol is something that is somehow soothing and gives me a curious sense of relief when it comes into view, regardless of my emotional state or physical location.” C’est intéressant de remarquer que la nouvelle grande tour SkyTree n’a pas remplacé la vieille tour de Tokyo dans le coeur des gens. Nakano nous dit qu’il se sent rassuré lorsqu’il aperçoit la tour de Tokyo dans le paysage urbain, de la même manière que la plupart des japonais s’exclame en apercevant au loin le Mont Fuji lorsqu’il décide de sortir des nuages. Je comprends cet enthousiasme car il m’a également gagné, mais il s’agit de l’exact même sentiment que lorsqu’on aperçoit la tour Eiffel à Paris. Les photographies de Masataka Nakano montrent aussi le Tokyo métaboliste, en particulier les zones urbaines de Ariake et Odaiba, construites sur des espaces initialement déserts gagnés sur la mer et sur lesquels l’architecture a poussé subitement jusqu’à la fin de la bulle économique. Les photographies nous montrent ces espaces en construction. Ils semblent parfois irréels comme sur les photographies montrant la nouvelle ligne Yurikamome avec ces stations aux formes futuristes desservant des zones qui sont encore vide. La série Tokyo Float visite les canaux de Tokyo, ceux recouverts par l’autoroute intra-muros et qu’on pourrait presqu’oublier tant ils sont dissimulés derrière les murs de béton et l’infrastructure autoroutière. A travers l’oeil du photographe, on redécouvre ces espaces oubliés. Il y a une autre série un peu différente au fond des salles d’exposition intitulée Tokyo Snaps. Elle est différente car les photographies se concentrent sur la foule, la présence humaine en mouvement. Cette dernière série m’intéresse un peu moins. Pour les photographies capturant l’activité humaine, je préfère celles de Daido Moriyama. Je repasse alors voir les séries que je préfère, car on ne s’en lasse pas. Je vois une jeune femme assise sur une des deux banquettes de la salle et elle regarde d’un air rêveur les murs de photographies devant elle. Je l’envie car j’aimerais bien aussi prendre un peu de temps pour rêver assis sur ces banquettes, mais le temps m’est déjà compté. 二時間だけのバカンスでした。

L’exposition retrospective des photographies de Masataka Nakano se déroule jusqu’au 26 janvier 2020 au Tokyo Photography Art Museum de Yebisu Garden Place. Les photographies sont autorisées à l’intérieur de la galerie.

envol du corbeau

Le corbeau fait tellement partie de l’ambiance urbaine tokyoïte qu’on finit par l’oublier. Pourtant, pendant mes premiers mois de vie à Tokyo, leur présence et croassements étaient presque traumatisant, surtout le dimanche après-midi quand je me réveillais très tard dans mon petit appartement d’Akasaka après être sorti jusqu’à très tôt le matin le soir d’avant. En prenant la première photographie à Roppongi d’un corbeau à l’envol, je pense au photographe Masahisa Fukase 深瀬昌久 sans aucune prétention de m’approcher d’une plume de l’intensité de ses photographies de corbeaux dans son photobook Ravens 鴉. C’est un photobook que j’ai vu quelques fois en vente en réédition dans des librairies, mais j’ai toujours hésité à me le procurer vu le prix. Il est en fait assez rare qu’un livre de photographies m’intéresse, mais celui-ci en particulier m’impressionne toujours.

Cette photographie et les autres de ce billet ont été prises en 2019 un peu avant Noël, le jour où j’ai été voir le dernier Star Wars au cinéma comme en témoigne le stormtrooper positionné comme un garde près des portes d’entrée. J’avais l’intention de montrer ces photographies plus tôt mais le temps d’écrire les textes m’a manqué. Les deux autres photographies sont prises à l’arrière des buildings à Nishi Azabu ou autour. En prenant la photographie de l’arrière du building de Nishi Azabu, je pense à la version que j’avais capturé sur film il y a plus de dix ans, montrée dans un billet intitulé Pliures tectoniques. Cette ancienne version en noir et blanc reste pour moi une référence pour le rendu des textures que je n’arrive pas à répliquer sur ma nouvelle photographie en digital couleur. J’essaie pourtant régulièrement de reprendre cet endroit en photo pour retrouver cette lumière sur la surface, comme sur une autre version prise pendant l’été 2018. Je trouve un intérêt dans cet alignement de vitres rondes et de tubes, ressemblant à des éléments d’une navette spatiale.

L’image ci-dessus des quatre membres du groupe BiS réformé par l’agence Wack récemment, me fait penser aux corbeaux dont je parlais un peu plus haut, certainement pour leur ‘uniformes’ noirs, ou alors à des oiseaux de nuit. C’est une photo de promotion pour leur dernier EP intitulé DEAD or A LiME (peut être une allusion à la série de films Dead or Alive de Takashi Miike, ou alors au jeu de combat de Tecmo). Je reconnais ce lieu pour l’avoir déjà pris en photographie auparavant, il s’agit du quartier de Shinsen au dessus de Shibuya. On aperçoit un restaurant thaï au murs dessinés de lignes derrière la voie ferrée. BiS est en quelque sorte un groupe sœur de BiSH, qui se place également dans le registre rock mais sans l’aspect symphonique que peuvent prendre certains morceaux de BiSH et avec un peu plus d’agressivité dans le rythme et le chant. Le groupe BiS de la première génération est bien antérieur à BiSH mais il a subi de nombreuses transformations (et beaucoup de drama comme l’explique la page wikipedia) jusqu’à la troisième et actuelle formation créée en 2019. Je ne connais pas du tout la musique des deux premières formations, mais seulement ce dernier EP. J’aime beaucoup les deux morceaux qui le composent à savoir le morceau titre DEAD or A LiME et le deuxième morceau Telephone テレフォン. Le refrain de DEAD or A LiME est très accrocheur et les passages parlés de manière très rapide sont bien vus et apportent une note particulière au morceau. Telephone テレフォン est le premier morceau que j’ai écouté du groupe car il était disponible en téléchargement gratuit pendant quelques jours (ou peut être qu’une seule journée) à la sortie du EP et j’avais tenté l’écoute. Le rythme est ultra-rapide et est destiné à faire bouger les foules. J’aime beaucoup l’énergie qui est communiquée par le refrain et ses voix rapides une fois encore. Le seul bémol est la manière de chanter que je trouve un peu vulgaire d’une des membres du groupe, mais c’est cet aspect qui différencie depuis le début BiS des autres groupes d’idoles, même alternatives.