夢に溶ける声のない世界

Tokyo Daijingu (東京大神宮), le Samedi 5 Juillet 2025.

Les photographies ci-dessus ont été prises au sanctuaire Tokyo Daijingu (東京大神宮) à proximité de Iidabashi, quelques jours avant la célébration de Tanabata (七夕) qui a lieu le 7 juillet de chaque année. Les décorations aux multiples couleurs étaient déjà préparées et nous avons pu en profiter sans la foule un peu avant 21h. Tanabata est également appelé la fête des étoiles. Il s’agit d’une tradition inspirée de la légende chinoise de Orihime (Véga) et Hikoboshi (Altaïr), deux amants séparés par la Voie lactée qui ne peuvent se retrouver qu’une fois par an, le 7ème jour du 7ème mois. Lors de Tanabata, on écrit nos vœux sur des petits papiers colorés appelés tanzaku (短冊) que l’on accroche ensuite à des branches de bambou. Au grand sanctuaire de Tokyo Daijingu, encastré au milieu des immeubles, ces tanzaku sont accompagnés de nombreuses décorations pleines de couleurs, dont je transmets la teneur sur les deux photographies abstraites ci-dessus. Nous n’avons pas l’habitude de célébrer Tanabata. Le seul et unique souvenir que j’en ai était alors que j’étais encore étudiant à Nagasaki. Avec d’autres personnes de l’école, nous avions ce jour là lancé des mini feux d’artifice dans le jardin de la famille d’accueil le long de la rivière à Mikawa Machi.

知りたがりはしない。知らない方が大人で知りたい方が子供。

Dans les belles découvertes musicales ces derniers temps, voici le premier album du duo alternatif iVy intitulé Confused Apatite (混乱するアパタイト) sorti le 18 Juin 2025. Le duo alternatif d’influence Dream Pop est originaire de Tokyo et s’est formé en 2023, composé par fuki au chant et à la guitare et par pupu également au chant et au clavier. Elles se sont rencontrées via les réseaux sociaux de leur université et ont sorti un premier EP en 2024. Je découvre ce groupe par l’intermédiaire du magazine web Avyss qui est décidément une bonne source de découvertes musicales pour ce qui est des musiques alternatives. L’album Confused Apatite se compose de 13 morceaux oscillant entre la Dream pop et le shoegaze, avec certains passages plus pop et ludiques, et des morceaux interludes avec certains passages parlés. L’album adopte une approche mélancolique qui me plait beaucoup, faite d’une certaine fragilité émotionnelle. Difficile de choisir les morceaux que je préfère car ils forment un ensemble, mais je noterais volontiers le troisième intitulé Vampire (ヴァンパイア), le cinquième plus pop électronique tea time mystery!, any n◯ise ensuite pour son approche beaucoup plus shoegaze et son petit passage énervé, et le superbe huitième morceau Fūoū (楓桜) et son Kimi ga Uchū ni Naru (君が宇宙になる) qui m’intrigue beaucoup à chaque fois. Le dixième morceau You got mail (ユーガッタメール) me donne des frissons à chaque écoute et compte parmi les morceaux donnant cette ambiance particulière à l’album. Le « You got mail » du titre me rappelle le jingle vocal des boites email AOL (America OnLine) qui étaient populaires au Japon dans les années 1990-2000 mais je doute que les deux filles d’iVy étaient nées à cette époque là (ou tout juste peut-être). J’adore aussi le plus ludique et bizarre Family Restaurant Rock (ファミレス⭐︎ロック) puis SCF:Utsusemi (SCF:空蝉) qui conclut l’album sur un ton plus noise rock. On trouve dans l’album Confused Apatite d’iVy beaucoup de morceaux remarquables et je le fais volontiers entrer dans la petite liste de mes albums préférés de l’année.

it’s all the same thing in a certain light

Enoshima (江の島), à l’extrémité de l’île appelée Chigo-ga-Fuchi (稚児が淵).

Autrefois, au temple Kōtoku-in de Kenchō-ji à Kamakura, vivait un moine nommé Jikyū Zenshu (自休蔵主). Un jour, Jikyū entreprit un pèlerinage de cent jours à Enoshima. C’est là qu’il rencontra un jeune chigo, un jeune et beau novice, nommé Shiragiku (白菊), également venu en pèlerinage. Shiragiku étudiait les lettres au temple Sōjō-in du sanctuaire Tsurugaoka à Kamakura. Dès ce jour, Jikyū ne put chasser Shiragiku de son esprit. Il lui adressa à maintes reprises des lettres empreintes de passion, mais ne reçut jamais de réponse. Pris au piège par les sentiments de plus en plus pressants de Jikyū, Shiragiku se retrouva acculé, poussé au bord du gouffre.

Une nuit, en se rendant à Enoshima, Shiragiku écrivit un poème sur un éventail qu’il remit au passeur de l’île, en lui disant: « Si quelqu’un vient me chercher, montrez-lui ceci », et il se jeta du promontoire dans la mer.

Quand Jikyū, venu à la recherche de Shiragiku, ouvrit l’éventail, il y lut les poèmes suivants: « Si quelqu’un me cherche au village des souvenirs de Shiragiku, dis-lui que mon cœur s’est noyé dans les flots d’Enoshima ». « Mes peines, je les ai confiées à Enoshima, et ma vie, je l’ai abandonné parmi les herbes marines sous les vagues ».

À la lecture de ces vers, Jikyū composa ce poème à son tour: « Dans la mer profonde de la tendresse de Shiragiku,, heureux suis-je de plonger avec lui dans les flots d’Enoshima ». Et il se laissa lui aussi emporter par les flots.

Jusqu’au début de l’ère Taishō, on pouvait encore voir en ce lieu la stèle de Shiragiku, dressée face à l’océan, racontant l’histoire de ce lieu nommé le gouffre du jeune novice, Chigo-ga-Fuchi (稚児が淵).

Once upon a time, was I a silent child who’s seen it all before?

Blonde Redhead est un groupe new-yorkais établi en 1993, composé d’un trio cosmopolite avec les jumeaux italiens Simone et Amedeo Pace, respectivement batteur et guitariste, et la chanteuse japonaise Kazu Makino. Le nom du groupe m’est familier depuis longtemps et je connais peut-être déjà certains de leurs morceaux sans m’en souvenir. Je découvre par l’émission Very Good Trip de France Inter le morceau Before tiré de leur album Sit Down for Dinner sorti en Septembre 2023, dans une version plus récente remaniée avec les jeunes chœurs de Brooklyn. Je préfère en fait l’originale que j’écoute beaucoup ces derniers jours. Le morceau a une grande sensibilité pleine d’une douleur que l’on ressent à travers la voix voilée de Kazu Makino. On ressent une alchimie à la fois un peu étrange et rêveuse entre cette voix éthérée et l’élégance des textures mélangée à la fluidité des guitares. Je n’ai pas encore écouté l’album en entier, mais j’y trouve déjà d’autres morceaux qui m’attirent beaucoup comme celui intitulé Kiss Her Kiss Her.

Dans la même émission de Very Good Trip, j’accroche également immédiatement au morceau de Destroyer intitulé Hydroplaning Off the Edge of the World sur son album Dan’s Boogie sorti en Mars 2025. Je connaissais déjà quelques morceaux de l’artiste canadien Destroyer, aka Dan Bejar, découvert autour de l’année 2010. Dans un autre épisode de l’émission, je découvre ensuite Never Enough de Turnstile, que j’avais déjà évoqué pour leur album Glow On, et Angel du groupe américain Mspaint. Ces morceaux sont tous les trois fabuleux dans leur genre, pour leur atmosphère très aboutie et pour le phrasé du chant particulièrement addictif, parlé pour Destroyer, rock à tendance punk pour Turnstile et rap vindicatif pour Mspaint. Et pour terminer cette petite playlist rock américaine, j’écoute aussi beaucoup le morceau What Do I Know du trio de Seattle Deep Sea Diver sur leur album Billboard Heart sorti en Février 2025. Ce petit écart hors des musiques japonaises me fait beaucoup de bien et me rappelle qu’il ne faut que je perde de vue les nouveautés alternatives outre-pacifique.

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La gêne occasionnée par la chaleur actuelle m’empêche de marcher longtemps dehors pendant les journées du week-end. Je prends donc moins de photographies, ce qui n’est pas très grave car mon hébergeur commence à me lancer des alertes comme quoi mon espace disque est presque plein et qu’il faudrait que je pense très bientôt à passer au plan d’hébergeur supérieur. Ça m’enchante moyennement car cette mise à niveau s’accompagne bien entendu d’une hausse de prix. Il me reste pourtant un grand nombre de photographies non encore publiées, dont les deux ci-dessus prises à Azabu-Jūban gênées par des passants et des voitures. Le déclencheur est volontaire de ma part car je voulais perturber mes propres photographies pour qu’elles s’adaptent au thème général de cette série Freeform.

La musique de Yuka Nagase (長瀬有花) sur son album Mofu Mohu (模糊模糊) est aussi élégante que délicate, comme les gouttes de pluie qui tombent sur le morceau d’introduction Today’s Music. Le morceau Skeleton (スケルトン), qui suit, donne une bonne idée de la grande liberté de composition qui anime sa musique. Et musicalement, c’est absolument brillant de bout en bout, avec une grande fraîcheur qui accompagne sa voix. J’ai découvert la musique de Yuka Nagase par le cinquième morceau de l’album, intitulé Wonderful VHS (ワンダフル・VHS), dont le titre m’a d’abord intrigué, étant moi-même de la génération VHS. Il s’agit d’une sorte d’ode à la cassette VHS, qu’elle n’a probablement pas connue à l’époque, mais qu’elle a apparemment découverte grâce à sa grand-mère. Sauf que pour Yuka Nagase, l’acronyme VHS ne signifie pas vraiment Video Home System. Dans son monde alternatif, le V signifie Victory, le H Human, et le S… S, tout simplement (Vはビクトリー Hはヒューマン SはS). Ce petit trait d’humour m’a tout de suite beaucoup amusé. Le morceau adopte un style très proche du son du groupe Soutaisei Riron (相対性理論), et les paroles, qui jouent avec les mots, rappellent ce que pourrait chanter Etsuko Yakushimaru (やくしまるえつこ). Ce mimétisme, certainement volontaire, s’arrête cependant à ce morceau. Note ni wa Kagi (ノートには鍵) est l’un de mes morceaux préférés de l’album : il a un ton très guilleret mais se laisse emporter, vers la fin, par un superbe flot de guitare distordue. Cette guitare reste ensuite très présente sur le morceau suivant, Hikari, qui prend une orientation rock beaucoup plus prononcée. L’album, composé de neuf morceaux, est relativement court, d’autant plus qu’il contient deux courts interludes, dont un au titre très poétique: Poisson Soluble. Le morceau Tōku Hanareru Shikō no Kikitori (遠くはなれる思考の聞き取り), qui conclut l’album, est également excellent grâce à une composition complètement atypique, fondée sur un équilibre instable d’ambiances. Mofu Mohu s’apparente en fait à un album conceptuel, aux frontières floues entre les genres musicaux, mais résolument alternatif.

悠然と構えてトランスフォーメーション

J’avais bien mentionné dans le billet précédent un passage au sanctuaire Yushima Tenman-gū (湯島天満宮), qu’on appelle plus communément Yushima Tenjin (湯島天神). Le voici donc dans les quatre premières photographies du billet, depuis l’une de ses approches par l’étroite rue Gakumon (学問の道). Il est situé dans l’arrondissement de Bunkyō, non loin du grand étang Shinobazuno-Ike, dans le parc d’Ueno. Fondé en 458, il est initialement dédié au kami Ame-no-Tajikarao (天手力男神), dont le nom signifie « la puissance de la main céleste ». En 1355, le sanctuaire devient un lieu de culte en l’honneur de Sugawara no Michizane (菅原道真), lettré, poète et homme politique de l’époque de Heian, divinisé sous le nom de Tenjin, dieu des études et de l’intellect. Cela explique le second nom du sanctuaire. Très fréquenté par les étudiants avant les périodes d’examens et de concours, il attire ceux qui cherchent à bénéficier de la protection de Tenjin. Je n’ai pas d’examens à préparer, mais je fais tout de même le tour du sanctuaire. Il est malheureusement un peu tard pour obtenir le sceau goshuin, mais je n’attendrai peut-être pas vingt ans avant d’y revenir.

Les photographies suivantes ont été prises à Ginza, un tout autre jour. Il s’agit de l’Okuno Building (奥野ビル), datant de l’ère Shōwa. Construit en 1932 — et en 1934 pour l’annexe — par l’architecte Ryōichi Kawamoto (川元良一), il repose sur une structure en béton armé conçue pour résister aux tremblements de terre. Le bâtiment abritait à l’origine des appartements de haut standing, mais il accueille aujourd’hui des boutiques et galeries d’art réparties sur tous les étages. Un seul appartement subsiste dans son état d’origine, le numéro 306, que l’on peut visiter uniquement le 6 du mois. Nous avons parcouru les six étages du bâtiment principal et de son annexe, en commençant par l’ascenseur à porte manuelle. L’ambiance intérieure, notamment dans les couloirs et les escaliers, conserve un charme rétro. On a réellement l’impression de se perdre dans une autre époque.

Au sixième étage, nous sommes d’abord attirés par le Salon de Lã, également appelée Galerie Lã (ギャルリー ラー), qui occupe les appartements 601 et 607. On y trouvait une exposition d’artisanat traditionnel en menuiserie par Sato Mokkō (佐藤木工), présentant notamment des meubles japonais contemporains créés sur mesure selon des techniques traditionnelles. J’ai été particulièrement impressionné par les tables basses octogonales laquées, au design complexe en assemblage de type masugumi (斗組), rappelant l’architecture miniature des sanctuaires. On retrouve clairement chez Sato Mokkō le savoir-faire des charpentiers de sanctuaires, ainsi qu’un raffinement délicat, notamment dans les petites boîtes à trésors appelées Tamatebako (玉手箱). On pouvait admirer différentes boîtes en bois, aux finitions laquées dans divers coloris, dont certains très pop et modernes. La dame de la galerie a pris le temps de nous expliquer en détail la finesse de ces objets, que l’on pouvait acheter — même si leurs prix restent très élevés, voire inaccessibles. Nous avons ensuite parcouru les autres étages du bâtiment Okuno, sans trop nous attarder. Le parcmètre devait déjà avoir largement dépassé l’heure, et il valait mieux éviter une contravention de la part de la patrouille verte de surveillance du stationnement (駐車監視員). Et pourtant, en sortant de l’Okuno Building, je les vois déjà rôder autour de la voiture. Je me précipite aussitôt, tel un lièvre, pour leur signifier gentiment mais fermement que je suis justement en train de partir. Leur procédure d’enregistrement d’une contravention prenant heureusement plusieurs minutes, intercepter leur inspection permet d’arrêter le processus à temps.

Le petit concert de macaroom sur YouTube intitulé a tiny tiny room concert fut une très agréable surprise. Dans un format minimaliste, le groupe a interprété trois morceaux sur le thème de la pluie, dans une ambiance tout à fait détendue. Le dernier titre, sorti le 11 juin 2025, s’intitule Nagaame (長雨), un nom très approprié à la saison humide actuelle. Comme toujours chez macaroom, on retrouve la délicatesse des compositions d’Asahi et la voix douce et expressive d’Emaru, jusque dans ses soupirs insistants. Chaque écoute me procure des instants de poésie qui me soulagent, l’espace d’un moment, des tracas du quotidien. Par coïncidence, j’écoute en ce moment un autre morceau centré sur la pluie. J’ai découvert la chanson Ame (雨) d’Eiji Miyoshi (三善英史) lors d’une émission de radio. Elle a immédiatement capté toute mon attention. Il s’agit d’une ballade enka sortie en mai 1972, racontant l’histoire d’une femme attendant, sous la pluie un samedi après-midi, un homme qui ne viendra jamais. Le chant traduit avec finesse et poésie cette attente, cette solitude, et la souffrance silencieuse causée par une promesse non tenue. Le morceau respecte les codes du enka dès les premières notes. Bien que je sois loin d’être un spécialiste du genre, son écoute m’est étrangement familière, sans doute parce que j’en ai souvent entendu malgré moi à la télévision. Je ne cache pas mon envie d’explorer davantage ce style, dans la veine de Ame d’Eiji Miyoshi. Je me suis alors tourné vers Meiko Kaji (梶芽衣子).

Je savais depuis longtemps que j’en viendrais à écouter les morceaux enka de l’actrice et chanteuse Meiko Kaji, mais j’ignorais quand cela arriverait. Le premier morceau à s’imposer à moi fut The Flower of Carnage (修羅の花), tiré du film Shurayuki-hime (修羅雪姫, Lady Snowblood), réalisé en 1973 par Toshiya Fujita. L’écoute du morceau m’a poussé à voir le film. Meiko Kaji y incarne Yuki, formée dès l’enfance aux arts martiaux pour accomplir une vendetta sanglante visant à venger sa mère. Le film possède une esthétique stylisée magnifique. Yuki y accomplit sa vengeance avec une froideur implacable et une violence très graphique. Le film a d’ailleurs fortement influencé Kill Bill de Quentin Tarantino, qui a repris The Flower of Carnage pour sa bande-son. Si j’avais trouvé Kill Bill un peu ridicule dans son approche excessive, j’ai été au contraire fasciné par la justesse et l’intensité de Lady Snowblood. L’interprétation de Meiko Kaji, surtout par l’expression de son regard, et l’esthétique globale du film y sont pour beaucoup. Ces deux morceaux, celui de Meiko Kaji et celui d’Eiji Miyoshi, m’ont donné une irrésistible envie de découvrir d’autres titres enka. Mais par où continuer? La question reste ouverte. En attendant, j’écoute bien sûr le nouveau single de Sheena Ringo.

Le nouveau single de Sheena Ringo, sorti en CD le mercredi 25 juin 2025, s’intitule Susuki ni Tsuki (芒に月) et comporte un second titre en espagnol, La velada legendaria. Il était déjà disponible en version digitale quelques jours auparavant, et c’est ainsi que je l’ai découvert. Cela ne m’a pas empêché d’acheter le CD au Tower Records de Shinjuku, qui avait organisé une petite exposition en l’honneur de Sheena Ringo, comme à chaque sortie importante. Ce nouveau single est une reprise du morceau Gipsy (ジプシー) de l’album GIGS du groupe Appa (あっぱ), fondé en 2004 par Ichiyō Izawa (伊澤一葉), de son vrai nom Keitarō Izawa (伊澤啓太郎), pianiste et chanteur du groupe. Il est accompagné de Hideaki Hotta (堀田秀顕) à la basse et de Kazuto Satō (佐藤一人) à la batterie. Sheena Ringo avait déjà donné un aperçu du morceau durant sa tournée Ringo Expo’24. La version remaniée par Izawa pour Ringo conserve la structure musicale du morceau original, tout en la rendant plus riche et plus mature. Ringo en a toutefois entièrement réécrit les paroles, établissant un contraste entre une société japonaise rigide, parfois désabusée, et une quête poétique et spirituelle de transformation et de réconciliation. Dès la première écoute, le morceau intrigue par son début déconcertant, mais il captive rapidement. Il se présente comme une fresque musicale en plusieurs actes. Sa composition est polymorphe, virevoltante, toujours retombant sur ses pattes. Côté chant, Ringo déploie toute sa palette vocale, alternant graves profonds et aigus soudains. Sa puissance vocale est particulièrement marquante lorsqu’elle roule les « r » à l’envie en chantant certaines phrases en anglais dans la seconde partie. Le piano d’Izawa est virtuose sur ce morceau de plus de six minutes, qui se termine même sur des claquettes de Ringo en kimono dans le clip.

La vidéo, très abstraite, a été réalisée comme toujours par Yūichi Kodama (児玉裕一). On y retrouve Aya Sato, chorégraphe et danseuse, accompagnée de son groupe de 14 danseuses. Si je ne me trompe pas, elles n’étaient plus apparues ensemble depuis les videos de Niwatori to Hebi to Buta (鶏と蛇と豚) et Open Secret (公然の秘密) sortis en 2019. Aya Sato est la protagoniste principale de cette nouvelle vidéo, qui met en scène une lutte intérieure symbolisant la résilience humaine. La mise en scène, expressive et poétique, complète magnifiquement ce morceau atypique, qu’on imagine difficilement interprété par une autre que Ringo. La face B du single, intitulée Matsu ni Tsuru (松に鶴, Este nuevo problema), est plus classique dans sa composition. Chantée entièrement en espagnol, elle débute par des sonorités de samba assez surprenantes. J’ai beaucoup aimé le refrain, et même le juron inattendu en espagnol, facile à comprendre. Depuis le morceau en argentin sur son dernier album, Ringo semble entrer dans une phase hispanisante qui lui va plutôt bien. Ce morceau est également une reprise d’Appa, intitulée Kimochiyo (きもちよ), issu du même album GIGS (2006), avec une musique réarrangée par Izawa et des paroles entièrement réécrites par Ringo.

Je suis donc allé acheter ce nouveau single, ainsi que le Blu-ray du concert Ringo Expo’24 – 景気の回復, au Tower Records de Shinjuku, le jour de leur sortie commune, le mercredi 25 juin 2025. Je savais qu’on y exposait les costumes de la tournée Ringo Expo’24. Certains d’entre eux ont été conçus par le styliste Keisuke Kanda (神田恵介), comme pour la tournée précédente. Petite parenthèse: j’ai été amusé de découvrir que Keisuke Kanda a également collaboré à plusieurs reprises avec Ging Nang Boyz (銀杏BOYZ) pour une ligne de vêtements et de t-shirts. On peut voir certaines de ces pièces portées par Kazunobu Mineta (峯田和伸) et Riho Yoshioka (吉岡里帆), qui est une grande fan de Sheena Ringo. C’est toujours un plaisir de constater que le Tower Records de Shinjuku perpétue la tradition de ces mini-expositions dédiées à Sheena Ringo lors de ses sorties importantes. Les fans sont toujours au rendez-vous dès les premiers jours, prenant des photos des tenues de scène exposées sous verre.🎴

et la galerie suffit à peine

Depuis la station de Kameari que j’évoquais brièvement dans mon précédent billet, la ligne de métro Chiyoda me ramène vers le centre de Tokyo. Je fais cependant un arrêt en cours de route à Yushima, pour une petite visite au sanctuaire Yushima Tenman-gū (湯島天満宮), également appelé Yushima Tenjin, que je n’avais pas visité depuis plus de vingt ans (à une époque où je confondais encore temple et sanctuaire apparemment). Mais j’y reviendrais très certainement un peu plus tard dans un autre billet. Je marche ensuite vers Kanda Jinbocho en passant par Ochanomizu, dans le quartier des vendeurs d’instruments de musique et notamment de guitares. Je repense tout d’un coup à Kazunobu Mineta (峯田和伸) de Ging Nang Boyz qui y a acheté sa nouvelle guitare Gibson Firebird. J’y avais également acheté ma Gibson SG noire il y a plus de vingt ans. J’hésite un peu à entrer dans un des magasins au hasard, mais je ne veux pas trop perdre de temps en route. Je traverse ensuite des zones universitaires, notamment du campus de l’Université Meiji, puis arrive finalement un peu avant 18h à ma destination, la galerie New Gallery que je connaissais déjà pour y avoir vu une exposition dédiée au groupe Hitsuji Bungaku (羊文学). Il se déroulait du Vendredi 16 Mai au Dimanche 8 Juin 2025 une exposition solo de l’artiste Wataboku, et j’y suis allé l’avant-dernier jour. J’aime beaucoup cet artiste et c’est même la quatrième fois que je vais voir une de ses expositions solo. J’avais vu une exposition de Wataboku à Harajuku, une autre à Shimokitazawa et une plus importante au musée du PARCO de Shibuya. Wataboku est connu pour ses représentations de la jeune fille appelée SAI et on retrouve également ce personnage dans cette nouvelle exposition.

L’exposition de Wataboku à la galerie New Gallery de Jinbocho s’intitule TOUCH. Alors que l’exposition précédente prenait un thème hospitalier avec une certaine notion de souffrance, cette nouvelle exposition prend le contre-pied de la présente et aborde le thème de l’amour. L’artiste choisit ses thèmes en fonction de ses expériences personnelles donc on peut imaginer qu’il a atteint cet état d’être. Alors que ses œuvres précédentes étaient principalement à base digitale, il conçoit cette fois-ci les illustrations de cette série de manière plus traditionnelle à l’encre de Chine (Sumi). Il se dégage ainsi de la précision du dessin numérique pour aborder des traits plus amples en laissant l’encre s’imprégner dans le papier. L’artiste a vu cette approche, nouvelle pour lui, comme un défi artistique mais personnellement, que ça soit en numérique ou en physique à l’encre de Chine sur papier, je lui trouve le même talent pour exprimer une sensibilité palpable sur les expressions du visage de ses personnages. L’espace de la galerie est réduit et ne montre que ses nouvelles illustrations qui sont même destinées à la vente. Cette galerie est agréable car elle se compose de nombreuses grandes baies vitrées donnant sur la rue. On pourrait presque visiter l’exposition de l’extérieur sans entrer à l’intérieur. En un sens, la galerie d’art ne suffit même plus comme espace d’exposition car celui-ci s’étend sur les rues aux alentours.

Après quelques escapades vers d’autres horizons musicales, je reviens un peu vers le rock alternatif japonais en découvrant un jeune groupe du Kansai nommé 171 ou Inaichi. Le nom du groupe est basé sur la route 171 qui traverse Kyoto, Osaka et Hyogo. Il s’agit d’un trio composé du batteur Morimori (モリモリ) qui a fondé le groupe, de Harunobu Tamura (田村晴信) au chant et à la guitare et de Kana (カナ) au chant et à la guitare basse. Ils étaient tous les trois des amis de lycée ou d’université. Je découvre pour le moment trois morceaux: Intersection (インターセクション) et We, in the gray zone (グレーゾーンの私たち) de leur album My Second Car sorti en Avril 2023 et leur single plus récent Footsteps (足音) sorti le 3 Juin 2025. Les morceaux sont chantés à deux voix, celle de Tamura et de Kana, et j’adore la manière par laquelle elles viennent se mélanger à des tons différents sur le morceau Intersection. Il y a une dynamique débordante et une énergie émotionnelle assez épatante sur ces morceaux. Ce débordement se ressent bien dans les vidéos, comme celle de Footsteps où les trois membres du groupe se chamaillent comme des enfants qui auraient un trop plein d’énergie. Leur approche musicale est directe et sans artifice, souvent avec un petit brin de mélancolie et toujours avec une exécution puissante tant dans le son des guitares que dans les ardeurs vocales. J’imagine que ce groupe doit très bien donner en concert. Je vais pour sûr me plonger un peu plus dans leur rock alternatif, qui me rappelle parfois un peu celui de Shutoku Mukai.

Je découvre ensuite le rock alternatif de SAGOSAID (Ş̷̜͓̲͆̄͆͒̕̚𝓐𝓖𝔒S̵̡̛A̵̢̛I̷͢͠D̷͜͡) avec son mini-album Itsumademo Shinu no ha kowai? (いつまでも死ぬのは怖い?) qui est sorti le 18 Juin 2025 en CD mais qui était déjà sorti en version digitale, celle que j’écoute en entier très régulièrement. J’ai découvert SAGOSAID à travers le compte Instagram de 1797071 (いなくならない), qui mentionnait régulièrement la sortie de ce nouvel album. 1797071 est un des noms d’artiste de MAKO, ex-guitariste du groupe Ms Machine malheureusement défunt, chanteuse du groupe Som4li, musicienne électronique witchhouse et DJ. Je pense que j’ai écouté et j’aime toutes les musiques sur lesquelles elle est impliquée, ce qui m’a forcément poussé à écouter SAGOSAID. SAGOSAID avec son groupe se produisait le 5 Juin 2025 dans la salle WWW de Shibuya et elle était entourée d’autres musiciennes, dont 1797071, pour assurer les premières parties. J’aurais aimé assister à ce concert mais le jour ne convenait pas et je m’en suis rendu compte un peu trop tard. Elle a dû y jouer en intégralité ce nouveau mini-album car il s’agissait de ce qu’on appelle une « Release Party ». J’ai accroché à cette musique rock dès le premier morceau Am I afraid of dying? et j’y ai tout de suite retrouvé un esprit rock alternatif US qui me plait beaucoup. SAGOSAID ne cache pas son amour pour le rock US (sa page A propos montre un gif animé de Kurt Cobain, elle porte un t-shirt de Dinosaur Jr) qui se ressent très fortement sur les 7 morceaux de son mini-album. J’aime beaucoup ce mini-album dans sa totalité. Il ne révolutionne certes pas le genre mais aborde avec une passion convaincante cette atmosphère alternative nord-américaine qui est très loin de s’être éteinte au Japon. SAGO chante et joue de la guitare, mais est également bien accompagnée d’un groupe composé de Yusuke Shinma et Mamoru Tazawa aux guitares, de Kimchang à la basse et de Ideuchi Riku à la batterie. Le guitariste Yusuke Shinma est également mixeur au Studio REIMEI à Chofu dans lequel l’album de SAGOSAID a été en partie enregistré. Yusuke Shinma a également participé à l’enregistrement et au mixage d’un album du groupe de rock hardcore KLONNS, pour lequel 1797071 a créé l’illustration de couverture. Il faut dire aussi que SHV du groupe KLONNS est également membre du groupe Som4li cité ci-dessus. Tout ceci explique peut-être et en partie le lien existant entre SOGASAID et MAKO (aka 1797071). L’album a également été enregistré au Studio Strohorn Music Laboratory de Rei Yokoyama à Nishihara. Je vois d’ailleurs que l’album The Third Summer of Love de Lovely Summer Chan (ラブリーサマーちゃん), dans une même veine rock que j’ai déjà mentionné sur ce blog il y a longtemps, a également été enregistré dans ce même studio. Il y a un lien ici qui explique peut-être le fait que Lovely Summer Chan jouait également en première partie de SAGOSAID au WWW de Shibuya. Dans ma petite playlist de rock indépendant, j’écoute aussi le nouveau single de N・FENI (ん・フェニ) intitulé Hibi (日々) sorti à la fin du mois d’Avril 2025. J’avais déjà mentionné cette artiste pour ses deux précédents singles. On retrouve ici cette même mélancolie rêveuse qui me plait vraiment beaucoup. Ça m’a amusé de voir que N・FENI était présente lors du concert de SAGOSAID. Ce n’est pas très étonnant car on y ressent une même mouvance rock.