いつも正しいことばかり言う

Ce billet déborde de couleurs vives qui viennent contraster avec le décor urbain grisâtre. Un petit immeuble de la rue commerçante de Naka Meguro a soudainement subi une transformation haute en couleur. Un mur rouge et une geisha à légère tendance futuriste, accompagnée d’une traîne d’origami volants, viennent perturber le regard des passants. En fait, je semble être la seule personne à remarquer cette illustration géante. Elle fait peut être déjà partie du décor et n’entraîne plus l’intérêt des passants. On ne peut pas dire que cette geisha, dans son ensemble, ait beaucoup de personnalité mais le dessin est bien exécuté et les couleurs sont très denses. Je préfère ne montrer que les pieds et le bas du kimono qui sont les parties les plus réussies de l’illustration. On peut par contre voir l’intégralité de cette geisha sur le compte Instagram de Nakameguro Arts District. A vrai dire, je me force un peu à ne pas montrer de photographie de geisha car ce style d’images est devenu trop ‘cliché’ du ‘Japon qu’on aime tant’. Je l’ai bien fait dans le passé même si ce n’était pas de vraies geisha, mais je préfère détourner l’image comme la photo de geisha dont le visage est caché dans des nuages sur une des dernières pages de mon photobook In Shadows. En feuilletant ce photobook pour y retrouver cette image, je me dis que In Shadows doit être le photobook que j’ai le mieux réussi conceptuellement, même si cet ouvrage reste en grande partie incompris.

Dans une petite rue perpendiculaire à celle où se trouve ce dessin de geisha, je reconnais dans un magasin de vêtements vintage les personnages Beavis et Butt-Head sur un t-shirt noir. Je n’étais pas particulièrement adepte de cette série de Mike Judge, passant sur MTV dans les années 1990, même si elle est devenue culte, mais je regardais beaucoup MTV à cette époque. Je revois donc ces deux têtes avec une certaine nostalgie en pensant à l’humour complètement décalé de cette série et aux rires légèrement malsains des deux personnages. J’ai pris la dernière photographie derrière le PARCO de Shibuya. On était en train d’y installer une grande illustration d’un personnage d’inspiration manga aux cheveux rouges. Je ne sais pas du tout si ce personnage correspond à un manga en particulier ou s’il s’agit d’une création originale pour le Department Store PARCO. J’ai eu l’impression que le dessin n’était pas encore terminé au moment où je suis passé. En fait, le soir de mon passage rapide dans cette rue, une émission musicale était tournée en direct dans le studio Super Dommune de PARCO et retransmise sur YouTube. L’émission en elle-même ne m’avait pas beaucoup intéressé à part pour la partie où BISH interprétait un ancien morceau Beautiful さ sur la terrasse tout en haut du PARCO. L’émission était sensé donner une idée de ce à quoi pourrait ressembler les événements musicaux dans le futur, considérant les contraintes imposées par le virus Corona. Dans les images de synthèse que montrait l’émission, on retrouvait notamment ce personnage féminin aux cheveux rouges.

“Eh eh… Hu Hu Huuu….. mass of the… eh eh eh… hu huuu… fermenting… yeah dude hu hu huu… dregs… hu hu huu…. heavy machinery cool” Je fais parler Beavis et Butt-Head pour annoncer la musique qui va suivre.

On ne peut pas évoquer le rock indé japonais sans parler de Mass of the fermenting Dregs, (マス オブ ザ ファーメンティング ドレッグス) qu’on appellera plutôt M.o.F.D. ou Masu Dore (マスドレ) par souci de simplicité et parce que ce nom de groupe est des plus improbables. Ce n’est pas le seul groupe japonais avec un nom à coucher dehors et dans le cas de M.o.F.D., je n’ai pas cherché à en connaître l’origine. Natsuko Miyamoto, fondatrice originelle du groupe et seule survivante de la formation initiale après quelques réformations, avoue elle-même avoir composé ce nom de groupe comme une association de mots lui passant par la tête à ce moment-là. Il n’empêche que la musique rock alternative post-hardcore du groupe est d’une énergie étonnante et d’une efficacité à toute épreuve. On ressent cette énergie dans la voix de Natsuko mais aussi dans le jeu sans faille et réglé au millimètre de Naoya Ogura à la guitare accompagné de Isao Yoshino à la batterie. Le groupe s’est d’abord formé d’un trio féminin à Kobe en 2002, mais le départ de deux membres du groupe pour des raisons différentes a eu raison de l’énergie combative du groupe qui entra dans une période de hiatus de quelques années à partir de 2012. Le groupe ressortira de l’ombre en 2018 avec l’album auto-produit No New World. Plus récemment, M.o.F.D. vient de sortir le EP de deux titres You / Uta wo Utaeba うたを歌えば, en avance de leur nouvel album Naked Album en cours de crowdfunding. Ces morceaux, tout en débordant d’énergie, restent très mélodiques dans l’ensemble. C’est notamment le cas des deux morceaux du EP. Les premiers morceaux de No New World, comme New Order ou Asahinagu, prennent également des accents power pop, mais le groupe fait également des passages bienvenus vers des sons plus expérimentaux et distordants, sur le trop court Yah Yah Yah et sur le troisième morceau If Only démarrant sur un son lourd de guitares. On trouvait également cet aspect sur le EP éponyme du groupe sorti en 2008, seul album que je connaissais de M.o.F.D. jusqu’à cet album de 2018 et le nouvel EP. On pourrait craindre que l’énergie l’emporte sur l’émotion, ce qui n’est pas faux par moments, mais des morceaux comme Sugar contre-balance ce sentiment. Sugar doit être un de leurs meilleurs morceaux. J’ai tendance à écouter de la musique sombre et mélancolique (ce qui n’a absolument rien à voir avec mon état d’esprit), donc une petite enjambée vers une énergie plus positive fait beaucoup de bien de temps en temps. Précisons que j’ai acheté cet album et cet EP sur Bandcamp les jours où le site levait entièrement leurs frais de gestion. Pendant cette période du Corona virus, Bandcamp fait ce geste une fois par mois au bénéfice des artistes qui reçoivent donc la totalité du montant d’achat de l’album.

回り続けて

Si je ne devais conserver que deux photographies sur ce billet, je garderais la deuxième et la troisième car elles s’accordent bien ensemble, bien qu’elles ne soient pas du tout prises au même endroit. Mais je ne peux m’empêcher d’y ajouter d’autres choses, car un billet de cinq ou six photographies me semble être un bon équilibre. C’est aussi parce que j’écris mes billets en fonction des photographies que j’ai à montrer et non l’inverse, et j’ai beaucoup de photographies qui me restent à montrer. J’ai une quinzaine de billets composés de cinq ou six photographies chacun en attente d’écriture. C’est une situation assez rare et qui m’interpelle d’ailleurs un peu. Est ce que je prends trop de photos de tout et de rien? Même si je connais un endroit par cœur pour l’avoir emprunté maintes fois, j’y trouve souvent un nouvel intérêt photographique qui me pousse à prendre une photo. Le renouvellement urbain continuel de Tokyo aide certainement à maintenir cette inspiration. Je prends bien plusieurs fois la même photographie comme cette rue agrémentée de petits triangles de couleur, ou la fermeture éclair qui tourne en rond sans s’arrêter comme la ligne Yamanote dessinée sur le long mur du tunnel dessous le musée NACT à Nogizaka. Le tunnel de métal de la dernière photographie n’en est pas non plus à sa première apparition ici. La question de la sélectivité des photographies se pose aussi. Ce que je montre sur le blog correspond à environ 20% de ce que je prends en photo lors d’une marche urbaine. Peut être devrais-je être plus sélectif et ne montrer qu’une seule ou deux photographies plutôt que six par billet. L’impact final serait peut être le même ou serait peut être même renforcé. Une fleur saturant ses couleurs jaunes contre un mur de béton en nuances de gris, cela représente plutôt bien ce que j’aime dans cette ville.

En écrivant le billet précédent sur House A de Ryue Nishizawa, j’écoutais en boucle l’album Lavender Edition de Ai Aso. La sérénité qui se dégage des morceaux de cet album me semblait parfaitement convenir à l’ambiance que j’imaginais à l’intérieur de House A. Elle chante doucement, en chuchotant presque, en plusieurs langues (allemand, anglais, japonais) sur une partition acoustique folk. L’électricité apparaît également sur certains morceaux mais reste maîtrisé car c’est la voix de Ai Aso qui prédomine, mais sans forcer le trait. Plusieurs morceaux se ressemblent ou se répondent plutôt les uns aux autres, et construisent cette ambiance intime qui évolue doucement, en prenant son temps. L’ambiance musicale de Lavender Edition me rappelle celle de l’album Ruins de Grouper. En regardant des photos d’architecture, les miennes ou celles que l’on peut voir de l’intérieur des maisons individuelles dans les magazines d’architecture, je me pose souvent la question du style de musique qu’on y écoute. Quelle musique conviendrait à la rudesse du béton de Tadao Ando lorsqu’il se trouve en contact avec les couleurs vertes denses du jardin que l’on aperçoit à travers les ouvertures? Quel morceau de musique conviendrait le mieux à l’architecture aux apparences légères et fragiles de Ryue Nishizawa? Dans House A, on doit certainement y écouter une musique apaisante, comme celle de Ai Aso, qui s’harmonise avec les lumières naissantes du matin ou mourantes du soir. Je découvre Lavender Edition en entier sur YouTube et je n’ai malheureusement pas trouvé de version téléchargeable sur iTunes ou Bandcamp, ce qui est bien dommage. L’album, datant de 2004, n’est pourtant pas si ancien que cela.

Je découvre en fait cette artiste, dont je n’avais jamais entendu parler auparavant, sur le forum Discord dédié à Sheena Ringo et Tokyo Jihen. Le style musical de Ai Aso n’a absolument rien de similaire avec celui de Sheena Ringo, mais ce forum Discord possède une section à part où les membres mentionnent de temps en temps leurs découvertes musicales. Je ne vais d’ailleurs sur cette page qu’assez rarement sans y participer activement, car l’attitude de certains membres y est tellement critique envers Sheena Ringo qu’on se demande même pour quelle raison ils peuvent bien participer à ce forum. Au final, on y parle plus d’autres artistes (et beaucoup trop de Seiko Ōmori à mon humble avis) que de Sheena Ringo ou Tokyo Jihen. Beaucoup de fans ont fait un blocage sur la période Kalk Samen Kuri no Hana et disqualifie tout ce qui est sorti après. Mais l’intérêt de ce forum est d’y découvrir de temps à autres de belles choses comme cet album de Ai Aso.

C’était une belle surprise que de découvrir la disponibilité de la série de courts métrages Tokyo! (2008) en visionnage gratuit sur le site Trois Couleurs en association avec mk2. Chaque semaine, une sélection de film est proposée gratuitement en streaming dans un épisode sous le nom mk2 Curiosity. L’épisode 12 contient le film Tokyo! ainsi que d’autres documentaires notamment d’Agnes Varda sur les Black Panthers. Je n’ai pas l’impression que l’on puisse regarder les épisodes précédents, ce qui voudrait dire que le film n’est disponible en streaming que pendant une petite semaine. Ça faisait longtemps que je voulais voir ces courts métrages. J’étais notamment intrigué par la présence du capsule hôtel Nakagin de Kisho Kurokawa sur l’affiche du film. Chacun des trois courts métrages d’une trentaine de minutes est dirigé par un réalisateur différent dont deux français Michel Gondry et Leos Carax, ainsi que le coréen Bong Joon-Ho qui s’est fait connaître et reconnaître internationalement avec son dernier film Parasite (2019). Ces courts métrages sont indépendants dans le sens où il n’y aucun lien entre les histoires qu’ils racontent. Les seuls points communs sont l’unité de lieu, la ville de Tokyo, ainsi qu’une bonne dose de surréalisme et de poésie urbaine. Les situations et les personnages des histoires qu’on nous y raconte basculent plus ou moins rapidement dans des situations irréelles. Le court métrage de Michel Gondry s’intitule Interior Design et doit être mon préféré des trois. Un jeune couple, Hiroko et Akira, débarque dans Tokyo pour y trouver du travail, lui veut être réalisateur de film, elle est plutôt indécise sur son avenir. Ils logent dans le petit appartement d’une amie d’enfance, Akemi, tout en cherchant une location. Ils visiteront une des capsules du Nakagin qui ne retiendra pas vraiment leur attention. Petit à petit, une distance se forme dans le jeune couple et Hiroko finit par se perdre dans cette nouvelle vie. C’est à partir de là que l’irréel prend le dessus. Leos Carax intitule son court-métrage Merde, le nom du personnage principal joué par son acteur fétiche Denis Lavant. C’est un personnage étrange sortant des égouts de Tokyo et venant hanté les rues et y créer le désordre. Son langage et ses gestes sont étranges et imprévisibles. Une partie du film montre son procès médiatisé après sa capture. Le court-métrage est tellement étrange q’on y reste accroché pour essayer de comprendre la finalité de cette histoire, mais j’ai personnellement un peu de mal à apprécier l’esthétique générale et le sens de cette histoire m’échappe un peu. Le dernier court-métrage Shaking Tokyo est réalisé par Bong Joon-Ho. L’histoire se concentre sur la vie d’un hikikomori, une personne qui reste chez-soi et ne sort absolument jamais. Ce personnage qui n’est jamais sorti depuis 10 ans est interprété par Teruyuki Kagawa. Toutes les semaines, il commande une pizza et une des livreuses, interprétée par Yu Aoi va bouleverser sa vie. Leur rencontre provoque un tremblement de terre et il se rendra ensuite compte que cette fille n’est pas tout à fait normale. Il y a, ici encore comme dans l’ensemble de cette oeuvre, une poésie urbaine qui me plait beaucoup.

citrus + sakura

La maison Sakura que je montrais dans un billet précédent me rappelle aux cerisiers en fleurs que je n’ai pas beaucoup photographié cette année. Nous nous sommes contentés d’aller les voir confinés dans la voiture, ou à pieds près de chez nous. Les quelques photographies ci-dessus datant du mois de mars doivent être à peu près les seuls que j’ai pris. Nous avions remarqué l’année dernière que la rue Kamurozaka était presque complètement ombragée par des cerisiers. Cela formait un tunnel vert très agréable à parcourir et on s’était dit qu’on reviendrait au moment des cerisiers en fleurs. Nous n’avons malheureusement pas parcouru la rue Kamurozaka à pieds comme prévu, mais en voiture, doucement pour profiter de l’ambiance. Au milieu du tunnel de cerisiers, on s’est tout de même arrêter quelques instants au bord de la route comme d’autres personnes pour admirer le paysage.

Citrus du groupe rock new yorkais, à tendance shoegaze, Asobi Seksu est un de ces albums que je ne connaissais jusqu’à présent que par petits morceaux. Et encore une fois, c’était une erreur de ma part d’attendre si longtemps (l’album est sorti en 2006) tant cet album est excellent. Les deux morceaux que je connais depuis longtemps, à savoir le troisième New Years et le quatrième Thursday, sont les meilleurs morceaux de l’album mais tous les autres restent très bons. Je réécoute en fait très souvent Thursday. Je pense que ça doit être le chef d’oeuvre du groupe, que ça soit pour l’introduction fait de sons lointains, le ton de voix changeant de Yuki Chikudate sous la réverbération, l’interlude de guitare au milieu, le final à deux voix avec James Hanna et l’intensité générale qui se dégage du morceau du début à la fin. Yuki Chikudate est originaire d’Okinawa mais elle a émigré avec ses parents en Californie lorsqu’elle était enfant pour ensuite partir vivre à New York. Elle alterne les paroles en japonais et en anglais en fonction des morceaux, mais maintient une même ambiance générale même si la langue varie. J’aime beaucoup les variations de tonalités qu’elle emploie dans un même morceau entre des voix plus basses et d’autres aiguës qui me me feraient penser à un chant d’oiseau (avec un peu d’imagination). Sur un morceau comme Strings, elle monte tellement dans les tons qu’on a l’impression qu’elle se noie elle-même dans sa propre voix. J’aime beaucoup ce sentiment d’être dépassé par sa propre création. Certains morceaux comme Pink Cloud Tracing Paper, seul morceau interprété par James Hanna, me rappelle beaucoup Sonic Youth pour ses saillies de guitares. Je pense qu’il y aurait pu y avoir plus d’équilibre entre les morceaux interprétés par Hanna et Chikudate, un peu comme Kevin Shields et Bilinda Butcher sur les albums de My Bloody Valentine. D’autres morceaux comme Red Sea finissent par se noyer dans des mers de bruits sans concessions. Il y a aussi des moments plus pop et d’une manière générale la voix de Chikudate reste très lumineuse ce qui change un peu des morceaux classiques du shoegaze et qui fait la particularité stylistique de Asobu Seksu. En vérifiant rapidement, cet album se trouve bien dans la liste de Pitchfork des 50 meilleurs albums de shoegaze de tous les temps. À la 37ème place, je l’aurais mis plus haut dans le classement, enfin si les classements ou les notes qu’on donne à un album veulent dire quelque chose. Tous les avis musicaux restent tellement subjectifs que je me demande même si c’est utile ou nécessaire que j’écrive à ce sujet sur ce blog, à part pour la satisfaction personnelle d’avoir fait dégager par écrit l’émotion qui s’en dégageait, pour une relecture ultérieure. Ceci étant dit, ça reste également une satisfaction personnelle quand j’ai pu faire découvrir une nouvelle musique à quelqu’un.

Sur la liste shoegaze de Pitchfork, on trouve bien entendu en tête la ‘sainte trinité’ que sont Loveless (1991) de My Bloody Valentine, Souvlaki (1993) de Slowdive et Nowhere (1990) de Ride. C’est d’ailleurs après avoir écouté Souvlaki et la compilation Catch the Breeze de Slowdive que j’ai eu envie de reprendre ma série Du songe à la lumière sur l’histoire de Kei en écrivant un cinquième épisode. Le poignant morceau Dagger en particulier qui conclut Souvlaki m’a fait ouvrir mon petit carnet noir pour commencer à écrire. « I thought I heard you whisper, it happens all the time ». Je n’avais pas écrit sur l’histoire de Kei depuis presque six mois. L’inspiration et l’envie me viennent en général subitement et je ne me force pas à écrire cette histoire de manière régulière ou quand les conditions ne se présentent pas. Un peu comme pour le dessin, c’est un exercise sans prétention mais qui me fait beaucoup de bien quand je parviens à m’y mettre. Parfois je me dis que j’aimerais écrire ce blog entièrement comme une fiction.

1991 not fading away

Marcher presque deux heures sans s’arrêter nous amène au pied du stade olympique. On voulait vérifier si les barricades blanches tout autour avaient été enlevées mais ce n’était pas encore le cas. Notre parcours de la journée nous fait traverser une petite partie du cimetière d’Aoyama que nous utilisons comme raccourci. Dans le décor urbain multiple de Tokyo, on trouve assez souvent des maisons effacées derrière une végétation qui prend tout l’espace. Cela peut être des branches et des feuillages qui recouvrent tous les murs d’un bâtiment pour le consommer à petit feu. Cela peut être, comme sur la troisième photographie du billet, un arbre planté devant une façade, dont la densité prend le dessus sur la construction humaine. Comme Mark Dytham documentant depuis peu sur son compte Instagram les maisons ordinaires qui ne le sont pas dans sa série Tokyo Vernacular, il y aurait matière à documenter ce type de maisons mangées par la nature. La dernière photographie nous fait revenir vers Harajuku avec une fresque montrant un être imaginaire que j’avais déjà montré dans un billet précédent. Elle est dessinée par l’artiste américain Zio Ziegler pour la magasin Beams se trouvant dans ce bâtiment. Cette illustration est là depuis environ trois ans et elle est restée intacte. Les graffiteurs médiocres n’ont heureusement pas encore décidé de dessiner par dessus. Comme les deux visages de Daikanyama cachés sous un pont, espérons que cette fresque reste à l’identique car j’apprécie énormément l’art de rue quand il devient permanent.

L’album Spool スプール du groupe du même nom était un de ces albums que je gardais dans ma wishlist Bandcamp depuis un petit moment après avoir découvert et beaucoup aimé un des morceaux, Be my Valentine. J’avais l’intention d’y revenir au bon moment, quand l’envie d’écouter du rock indépendant japonais se présenterait. A vrai dire, en écoutant l’album depuis quelques semaines, je ne comprends pas vraiment pourquoi je ne l’ai pas écouté plus tôt. Ce premier album sorti en Février 2019 des quatre filles du groupe Spool se dit inspiré par le son du rock alternatif US notamment Sonic Youth et Smashing Pumpkins, tout en mélangeant ses influences avec l’univers flottant et vaporeux du Shoegaze de My Bloody Valentine. Il y a en effet quelques touches et une ambiance générale qui rappellent le rock américain des années 90s, mais les compositions de Spool sur cet album sont je trouve plus mélodiques et beaucoup moins distordantes que le son de Sonic Youth. A part le deuxième morceau Be My Valentine qui est vraiment un point remarquable de l’album, j’aime d’ailleurs beaucoup quand le groupe va vers des terrains plus mélodiques et dream pop comme sur le septième morceau Sway, fadeaway ou le huitième Blooming in the Morning. L’album varie les ambiances tout en gardant les mêmes bases sonores, avec des morceaux plutôt shoegaze comme le cinquième Winter, d’autres plus contemplatifs comme le onzième Morphine pour terminer sur un son de guitare et de batterie plus menaçant sur le dernier morceau No, Thank You. L’ensemble de l’album se tient très bien sans morceaux faibles. Spool est encore un groupe qu’il va falloir suivre. Je me pose régulièrement la question du pourquoi il y a quelques années je me plaignais de ne pas trouver suffisamment de musique rock japonaise intéressante. Il suffisait de chercher un peu. Le rock n’est apparemment pas encore mort au Japon.

Dans l’adresse du site web ou du compte Twitter du groupe Spool, je remarque que la nombre 1991, que je suppose faire référence à l’année, y est noté. Cette année reste marquée dans mon esprit car c’était l’année de mes quinze ans. C’est également l’année où j’ai acheté mon premier CD, Nevermind de Nirvana, et par la même occasion commencé mon auto-apprentissage de la musique rock alternative que j’aime encore passionnément aujourd’hui, à travers les magazines Rock&Folk ou Les Inrocks et par quelques amis ayant les mêmes goûts musicaux que moi. De fil en aiguille, je découvre très vite Pixies et Sonic Youth qui m’accompagneront pendant longtemps. 1991 est l’année de sortie du dernier album de Pixies, Trompe Le Monde, mais je découvre d’abord le groupe par l’album d’avant, Bossanova. 1991 est également l’année de sortie de l’album unanimement reconnu du mouvement shoegaze, Loveless de My Bloody Valentine. J’associe également à cette année le documentaire intitulé 1991 The Year Punk broke suivant la tournée européenne de Sonic Youth accompagné par le jeune groupe Nirvana en Août 1991. Nirvana n’a pas encore sorti Nevermind à cette époque mais commençait à jouer des morceaux en concerts lors de cette tournée. Ils jouent en première partie de Sonic Youth qui les parraine. J’ai vu ce documentaire de David Markey bien après sa sortie alors que j’étais déjà au Japon, avec un brin de nostalgie. Le documentaire montre principalement des morceaux choisis de concerts de Sonic Youth, Nirvana mais également d’autres groupes alternatifs US, comme Dinosaur Jr, venus jouer dans les mêmes festivals d’été européens. Les morceaux de concerts sont parsemés de nombreuses scènes filmées en backstage ou pendant les temps libres du groupe. On y découvre un Thurston Moore sarcastique, mélangeant la poésie urbaine à l’humour adolescent. Comme on le voit sur quelques scènes, il partage ce trait de caractère adolescent avec Dave Grohl et Krist Novoselic de Nirvana, alors que Kurt Cobain parait, lui, beaucoup plus secret et sensible. Courtney Love du groupe Hole apparaît également sur une brève scène. On reconnaît déjà sa quête de célébrité mais on ne voit pas dans ce documentaire de rapprochement entre Courtney et Kurt Cobain. Thurston et Kim plaisantent plutôt avec un ton moqueur sur une prétendue liaison entre Courtney Love et Billy Corgan. On sait que Sonic Youth n’apprécie pas beaucoup le chanteur et guitariste des Smashing Pumpkins, pour je ne sais plus quelle raison. A cette époque là, Smashing Pumpkins vient juste de sortir depuis quelques mois leur premier album Gish. On ne voit malheureusement pas Billy Corgan à l’écran. En revoyant ce documentaire maintenant, je me rends compte que certaines choses sont devenus à la limite du correct, comme par exemple, les membres de Sonic Youth se moquant ouvertement des journalistes européens se prenant trop au sérieux. Casser des guitares ou les balancer sur la batterie à la fin du set étaient assez communs pour ce type de musique dans les années 90, mais je pense que les groupes de rock alternatifs sont beaucoup plus sages maintenant. Kurt Cobain était connu pour faire des dégâts sur scène, mais Sonic Youth beaucoup moins. Dans une scène du documentaire qui m’a amusé, on voit Thurston porter une de ses guitares en hauteur comme si il allait la fracasser sur une enceinte, mais se retient au dernier moment en adoucissant son geste. Sachant qu’il se déplace en concert avec une série de guitares accordées différemment pour chaque morceau, il a dû se raisonner avant de commettre l’irréparable. Le documentaire montre plusieurs fois cette série de guitares bien alignées les unes à côté des autres. Je n’ai jamais vraiment réussi à saisir si Sonic Youth étaient plutôt cérébraux ou instinctifs. Dans ce documentaire en deux parties, on entrevoit un groupe difficile à saisir, parlant très souvent au second degré, comme une protection sans doute. Cela explique peut être la longévité du groupe.

Pour accompagner le documentaire, David Markey a écrit un journal qu’il a publié en ligne. C’est très intéressant de lire ce journal avec quelques photographies et de revoir le documentaire. Il y a également un petit film supplémentaire avec des morceaux de films non utilisés intitulé (This is known as) The Blues Scale. Il y a notamment une très bonne version du morceau Eric’s trip interprété par Lee Ranaldo. On a tendance à oublier la qualité des morceaux de Lee. Les trois petites images ci-dessus montrent, de gauche à droite, l’affiche dessinée de cette série de concerts européens, un extrait du premier numéro du fanzine Sonic Death évoquant cette tournée, et la pochette du documentaire. Les deux parties du documentaire sont visibles en intégralité sur YouTube aux liens suivants: 1991 The Year Punk broke et (This is known as) The Blues Scale. Après les avoir regardé, je ne peux m’empêcher de revenir vers Goo, l’album sorti juste avant en 1990.

stuck inside the circumstances

J’ai découvert cette étrange maison couverte de plaquettes de bois dans un recoin de Shirogane. Je suis presque certain de l’avoir déjà vu quelque part sur un site web ou un magazine d’architecture mais je ne retrouve pas qui en est l’architecte. Vue de l’extérieur, elle se compose de trois blocs simples posés les uns au dessus des autres mais cet escalier courbe ressemblant à un toboggan est assez intriguant et me laisse penser qu’une originalité doit aussi se cacher à l’intérieur. L’étrange forme arrondie verte en cuivre oxydé sur la troisième photographie est celle du petit bâtiment NANI NANI de Philippe Starck. C’est un de ces bâtiments que je ne peux m’empêcher de photographier lorsque je passe devant, un peu comme le petit bâtiment blanc de la dernière photographie. Je lui trouve des formes futuristes le faisant ressembler à un robot. J’aurais pu inscrire ce billet dans la série des Petits Moments d’architecture que j’avais commencé il y a très longtemps, mais l’architecture fait de toute façon partie intégrante de pratiquement tous mes billets. Pour titre, j’ai préféré emprunté un morceau de paroles du morceau 36 degrees de Placebo sur leur premier album éponyme de 1996. Les titres de mes billets sont souvent emprunter à des paroles.

En relisant certains de mes anciens billets comme j’aime parfois le faire, notamment le long billet que j’avais écrit sur l’album Sandokushi de Sheena Ringo, je me rends compte que je n’ai pas encore évoqué le dernier EP News (ニュース) de Tokyo Jihen, bien qu’il soit déjà sorti depuis plus d’un mois, le 8 Avril 2020. À vrai dire, j’ai un peu de mal à cacher ma déception. J’ai déjà parlé dans des billets précédents de deux des morceaux sortis avant l’album 選ばれざる国民 (Erabarezaru kokumin – The Lower Classes) et 永遠の不在証明 (Eien no fuzai shōmei – The Scarlet Alibi). Le premier était sorti le 1er Janvier 2020 et avait été une très agréable surprise. Il annonçait la reprise des activités de Tokyo Jihen sous les meilleurs auspices car la composition du morceau était très intéressante. Le deuxième morceau 永遠の不在証明 (Eien no fuzai shōmei) m’avait laissé un avis un peu mitigé lorsque je l’ai écouté pour la première fois. Mais après quelques écoutes et après avoir vu la vidéo dont j’extrais quelques images ci-dessus, c’est désormais le morceau que je préfère du EP. Je ne peux, par contre, pas m’empêcher de penser au fait que le morceau soit utilisé pour un des films d’animation de la série Conan et ça gâche un peu mon écoute. Je n’ai pas d’avis particulier sur cette série car je n’ai jamais regardé un seul épisode, mais j’ai tendance à éviter l’écoute de morceaux liés à un anime (je fais parfois des exceptions). Mais la vidéo du morceau que l’on peut voir sur Youtube est superbe. Le groupe y met en scène son retour depuis une planète lunaire jusqu’au centre de Tokyo, en passant j’imagine par la porte dérobée de l’oeil de Shinjuku, ou en se transmettant peut être à travers les antennes de la tour de Tokyo. Ce qui est intéressant sur cette vidéo, c’est qu’on y voit des scènes liées à la vidéo du morceau Niwatori to Hebi to Buta (鶏と蛇と豚) de Sandokushi. On y trouve des images qui se répètent sur les deux morceaux comme l’allée devant la tour de Tokyo, le ballon géant en forme de cochon flottant au dessus de Shinjuku, une forme d’oeil se trouvant sur la batterie de Toshiki Hata, une image du pont de Nihonbashi, ou encore des vues similaires sur le Rainbow Bridge depuis des toits d’immeubles. L’esthétique visuelle entre les deux morceaux est très similaire et j’aime beaucoup ces points de liaison, très intrigants, d’autant plus qu’ils font ici le lien entre la carrière solo de Sheena Ringo et celle renaissante de Tokyo Jihen. J’ai aussi malheureusement tendance à penser que la qualité visuelle de la vidéo dépasse la qualité intrinsèque du morceau. Comme sur le reste du EP, le groupe reste clairement dans sa zone de confort, ce qui n’est pas désagréable à priori mais qui donne l’étrange impression de revenir huit ans en arrière pour écouter des morceaux un peu moins intéressants ou novateurs. L’ensemble se tient tout de même bien. J’aime beaucoup le deuxième morceau うるうるうるう (Uru Uru Urū – Leap & Peal), un peu moins les deux suivants 現役プレイヤー (Geneki Player – Active Players) et 猫の手は借りて (Neko no te ha karite – The Cat From Outer Space). Mais malgré ces quelques critiques, la musique de Tokyo Jihen reste tout de même pour moi au dessus de la mêlée. Espérons tout de même qu’ils prennent un peu plus de risques à l’avenir en expérimentant un peu plus. J’ai peut être moi-même une pointe d’aigreur du fait de ne pas avoir pu aller au concert de fin Mars à cause des circonstances actuelles. Comme maigre consolation, je me contente du t-shirt édition 2020 du groupe que je viens de recevoir au début du mois.

Ah oui, j’allais presque oublier que Made in Tokyo vient tout juste d’avoir 17 ans. Comme je le mentionne à chaque fois tous les ans, je me surprends moi-même de sa longévité, qui ne tient pas à grand chose finalement si ce n’est à mon envie d’écrire, de photographier et de partager, et aux commentaires que je reçois des quelques visiteurs réguliers qui se reconnaîtront. Le nombre de visites se tient toujours à une moyenne de 50 par jour avec des hauts et des bas. Ces visites couvrent en grande partie les nouveaux billets publiés mais également, pour moitié environ, mes articles sur l’architecture tokyoïte, notamment celle de Ryue Nishizawa, Kazuyo Sejima ou Sou Fujimoto. Je pense avoir pris une vitesse de croisière depuis quelques années dans la publication de mes billets. Et un petit rappel sur l’enquête pour ceux qui veulent bien y répondre.