dans l’étincelle d’émotion d’un instant

Le lac de Sayama (狭山湖) était depuis longtemps sur ma liste des découvertes à faire à Saitama, mais j’avais jusqu’à présent eu un peu de mal à convaincre Mari de faire le déplacement pour y visiter un cimetière. Nous faisons finalement le déplacement vers le lac mais on n’en verra pas une goutte d’eau. Enfin, on apercevra quand même très rapidement en voiture le lac Tama (多摩湖) qui se trouve juste à côté. Les origines du lac Sayama remontent aux années 1600. Il a été créé comme barrage primitif puis modernisé au 20ᵉ siècle. Le lac Tama est lui relié au fleuve Tama et est plus ancien. Il a été créé par le barrage de Tamako Dam en 1929.

Nous avons d’abord fait le déplacement pour aller voir un temple bouddhiste nommé Konjō-in (金乗院), situé à Kami-Yamaguchi, dans la ville de Tokorozawa, à proximité du lac de Sayama. Le temple appartient à la branche bouddhiste Shingon et on y vénère la divinité Kannon aux mille bras. Le temple est de ce fait également connu sous le nom de Yamaguchi Kannon (山口観音). On dit que la statue de Kannon aux mille bras et le pavillon qui lui est consacré ont été fondés par le moine Kūkai, fondateur de l’école bouddhiste Shingon, durant l’ère Kōnin (810–824). Cette statue n’est dévoilée au public qu’une fois tous les 33 ans. Nous nous promenons entre les pavillons dans l’enceinte Konjō-in, du pavillon Kaisandō (開山堂) dédié au moine fondateur du temple en passant par le pavillon dédié aux Sept Divinités du Bonheur, Shichifukujin (七福神堂), où comme son nom l’indique sont vénérées les statues des sept dieux du bonheur (七福神) à savoir Ebisu, Daikokuten, Bishamonten, Benzaiten, Fukurokuju, Jurōjin et Hotei. Le pavillon le plus particulier et intéressant du temple est le Sentai-Kannondō. Il a la particularité d’être décoré d’un long dragon placé sur un muret entourant le pavillon. Il ondule par endroit pour laisser s’ouvrir une porte. Le petit pavillon en lui-même est très riche, pourtant de nombreuses sculptures décoratives. On peut ensuite gravir la colline pour approcher une grande pagode octogonale de cinq étages. On peut y redescendre par un escalier reprenant des formes de dragons. On a par moments l’impression de ne plus être au Japon et d’être quelque part en Chine ou à Hong Kong.

Le temple Yamaguchi Kannon est proche de la station Seibukyūjō-mae, situés au terminus de la ligne de train Seibu Sayama Line opérée par Seibu Railway. Nous sommes ici sur les terres du groupe Seibu qui possède également la chaîne d’hôtels Prince Hôtels. L’équipe de baseball Seibu Lions, également propriété du groupe Seibu, y a établi ses quartiers. Tout près de la station, on ne manquera pas le grand stade de baseball Belluna Dome (ベルーナドーム), dont le nom officiel est Seibu Dome (西武ドーム). A côté du dôme, on trouve même une piste de ski artificielle au Sayama Ski Resort (狭山スキー場). Ceci explique la présence saugrenue de surfeurs des neiges aux alentours du dôme. A la station suivante sur la ligne de train Seibu Yamaguchi Line, le groupe opère également un parc d’attraction appelé Seibuen Amusement Park (西武園ゆうえんち). Mentionner Seibu me rappelle que j’ai déjà vu et montré sur ces pages le siège du groupe Seibu. Il s’agit du building DaiyaGate situé à Ikebukuro (ダイヤゲート池袋).

Nous arrivons un peu tard au deuxième objet de notre visite à Sayama qui était de voir l’architecture d’Hiroshi Nakamura & NAP (中村拓志 & NAP建築設計事務所) dans un cimetière près du Belluna dôme. J’avais déjà vu plusieurs fois sur Instagram le Sayama Lakeside Cemetery Community Hall. J’avais vu quelque chose de très poétique dans l’apparition inattendue d’une végétation venant coiffée un toit courbé de couleur argentée. Ce n’était pas une mauvaise idée d’arriver en toute fin d’après-midi car le soleil couchant ajoute à la beauté de cette composition florale. Il faut marcher dans le cimetière, dans les petites allées entre les tombes pour pouvoir prendre en photo la toiture courbée. Le cimetière est posé sur une colline pentue, ce qui donne une vue dégagée. Près de la porte principale du hall, un long bassin d’eau ressemble à un miroir reflétant les couleurs bleutées de la fin de journée. Un peu plus loin dans le grand cimetière, je voulais également observer la chapelle Sayama Forest Chapel, mais ses portes étaient déjà fermées et la lumière couchante ne m’a malheureusement pas permis de prendre des photographies correctes avec mon reflex. Il faudra refaire le déplacement plus tard, mais j’ai au moins quelques photos prises à l’iPhone ci-dessous. J’ai déjà vu un certain nombre d’œuvres architecturales d’Hiroshi Nakamura, dont j’apprécie particulièrement la force d’évocation. Me revient d’abord en tête l’espace de méditation devant le grand camphrier du sanctuaire Tōshōgū à Ueno puis la bibliothèque souterraine Library in the Earth à Kurkku Fields dans la préfecture de Chiba. Il a créé des bâtiments plus monumentaux comme le Tokyu Plaza OMOKADO (オモカド), idéalement placé à Harajuku, qui laisse une place importante au végétal sur sa terrasse en hauteur. Je passe très régulièrement devant le petit bâtiment courbe Monkey Café & Gallery D.K.Y. à Daikanyama et l’élégant bâtiment IDÉAL TOKYO à Aoyama, mais ma première découverte de cet architecte était la petite maison particulière House SH, qui m’avait beaucoup marqué pour l’avoir souvent vu dans des magazines d’architecture.

L’évocation de Tame Impala sur un billet de Nagoya etcetera me rappelle que Michka Assayas lui avait consacré un épisode de son émission Very Good Trip, à l’occasion de la sortie de son nouvel album Deadbeat. Je ne l’ai pas encore écouté à part le single End of Summer que j’aime pourtant beaucoup. De cette émission, je note particulièrement le morceau Neverender de Justice, avec au chant Kevin Parker aka Tame Impala, sur leur album Hyperdrama de 2024. De cet album, je connaissais pourtant l’autre featuring de Tame Impala, One Night/All Night, et je me demande maintenant pourquoi j’avais loupé cet excellent Neverender. Il y a plusieurs très bons morceaux sur Hyperdrama de Justice. Je me demande s’ils sont les seuls survivants de la French Touch. Leur son plus sombre voire gothique, par exemple sur l’excellent Generator, m’accroche beaucoup plus que des morceaux de Daft Punk, que j’avoue n’avoir jamais aimé, à part peut être Revolution 909. Je n’ai jamais vraiment accroché non plus au groupe Gorillaz de Damon Albarn, pourtant j’aime beaucoup le morceau New Gold avec Tame Impala et Bootie Brown sur l’album Cracker Island de 2023, que je découvre également sur cette émission de Very Good Trip.

Dans l’émission précédente qui démarre et termine également par des morceaux de Tame Impala, je découvre également beaucoup de très bonnes choses, et il est même rare que j’apprécie autant de morceaux dans une même émission de Very Good Trip (sauf quand elles sont consacrées à un unique artiste ou groupe que j’aime). Parmi les excellents morceaux de l’émission, certains sont d’artistes que j’avais découvert au tout début des années 2010, époque où j’étais beaucoup plus attentif que maintenant à la musique occidentale. Il y a d’abord Thundercat avec I Wish I Didn’t Waste Your Time, puis Erika de Casier avec You Can’t Always Get What You Want, Sassy 009 avec Tell Me (feat. Blood Orange), Austra avec Math Equation et finalement Ethel Cain avec Fuck Me Eyes. Tous ces morceaux s’enchaînent sur la playlist de l’émission avec une certaine unité de style que Michka Assayas associe à un même groove mélodieux et réconfortant. J’ai également ce sentiment en écoutant la voix de l’américain Stephen Lee Bruner, aka Thundercat, qui est très belle comme celle de Kevin Parker d’ailleurs. C’est bon de s’échapper de temps en temps des musiques pop-rock japonaises, qui m’inspirent un peu moins en ce moment. A ma playlist du mois de Novembre, j’ajoute également le hip-hop de Freddie Gibbs avec le morceau Ensalada (feat. Anderson.Paak) que j’ai également dû découvrir sur un épisode de Very Good Trip et un morceau rock français un peu plus ancien intitulé L’amour fou du groupe Grand Blanc qui a atterri sur ma trajectoire musicale d’une manière inattendue.

J’écoute Very Good Trip par phases. Je suis actuellement dans une phase d’écoute et j’apprécie également les interviews. Autant l’interview historique de Neil Young m’a fatigué au plus haut point, autant j’ai apprécié celle de David Gilmour, même si je ne suis pas particulièrement amateur de son ancien groupe Pink Floyd. J’avais par contre récemment été émerveillé par le morceau Between Two Points interprété avec sa fille Romany. Pendant cette longue interview en deux parties de David Gilmour, une opinion qu’il partage m’interpelle en particulier. Il nous dit la chose suivante: « Personne ne peut créer à partir du bonheur. C’est la chose la plus difficile à réussir dans tous les arts, le bonheur véritable, parce que ce qui naturellement donne envie aux gens de regarder, d’écouter, de voir, c’est le partage des pensées, des idées sur les malheurs de la vie. Non pas que la vie soit misérable, mais elle convoque bien des malheurs« . J’ai souvent pensé à cette idée ou interrogation de savoir si on peut vraiment créer quelque chose d’intéressant et de fort lorsqu’on est heureux dans sa vie personnelle. La réponse à cette interrogation n’est certainement pas aussi simple et définitive qu’elle peut en avoir l’air, mais ce que dit David Gilmour fait écho à une idée qui m’était revenue en tête en lisant l’histoire malheureuse de la compositrice et interprète Smany dont je parlais récemment au sujet de son dernier EP. La musique est parfois la seule chose qui maintient les âmes en vie, comme une sève sur laquelle il faut veiller pour qu’elle ne se tarisse pas.

光に影の光

Dans un coin de Daikanyama, bien à l’écart de la grande avenue où l’on trouve le Tsutaya Daikanyama T-site conçu par Klein Dytham et le complexe Hillside Terrace par Fumihiko Maki, se construit une étrange structure dorée qui ne donne pas encore son nom. Son étoile en miroir et les inscriptions CD au dessus de chacune des ouvertures ne laissent pas de doute qu’il s’agit d’un nouveau grand magasin pour la marque de luxe Dior. Son emplacement isolé est inhabituel. L’espace particulièrement vaste de ce nouvel ensemble en construction explique peut-être le choix de ce lieu. On ne peut voir pour l’instant que la façade dorée composée de formes imitant le bambou. Le bâtiment qui se trouve derrière semble être de facture plus classique mais on le devine à peine. Cette structure dorée ressemble à un bâtiment occidental avec une touche japonisante renforcée par le jardin alentour composé de pins également en cours de préparation. Daikanyama fonctionne comme un espace commercial décentralisé où les divers magasins et cafés sont éparpillés dans le quartier. Cet nouvel enseigne Dior contribuera peut-être à ’étendre’ la carte du quartier. Il ne faut pas oublier que non loin de là se trouve également la boutique Supreme, certes dans un tout autre genre, qui attire également occasionnellement les foules, pour des raisons qui m’échappent encore, mais là est un autre sujet.

Quand je passe à Daikanyama, j’entre quasiment systématiquement dans le Tsutaya T-site pour voir les petites expositions en cours. On y montrait l’autre jour quelques photos du groupe Hitsuji Bungaku à l’occasion de la sortie de leur nouvel album. Les expositions, autour du grand escalier central, ne sont pas toujours intéressantes mais j’aime faire le curieux. Dans le bâtiment central du T-site, on y vendait un gros livre d’architecture donnant une rétrospective complète de l’oeuvre architecturale très développée à Tokyo de Klein Dytham architecture (KDa). La surprise était de voir les fondateurs de KDa, Astrid Klein et Mark Dytham, ainsi que l’architecte associé Yukinari Hisayama, sur place pour faire la promotion de leur livre. Ils étaient bien entourés et je n’ai pas tenté de les approcher, n’ayant pas vraiment l’intention d’acheter le gros bouquin rétrospective même si j’apprécie leur créations architecturales. Si l’occasion de leur parler s’était présentée, j’aurais certainement évoqué un de leurs premiers bâtiments à Tokyo, la petite mais impressionnante structure en porte-à-faux du Undercover Lab. Lorsque je l’avais montré en photo sur Instagram il y a plus de six ans, Mark Dytham avait réagi avec un commentaire, qui m’avait pour sûr fait très plaisir. En regardant le site web de KDa, je réalise que leur bureau a déménagé à Daikanyama alors qu’ils étaient pendant longtemps situés à Ebisu, dans un immeuble qui est d’ailleurs plutôt ancien. La coïncidence est que j’avais justement dans l’idée d’aller dans cet ancien immeuble pour y voir une exposition photographique dans la galerie See You Gallery du deuxième étage.

La photographe Mana Hiraki (平木希奈) dont je parle assez régulièrement sur ses pages est très active. En plus de la photographie, elle réalise très régulièrement des videos musicales pour des artistes souvent féminines. Elle expose en ce moment une série de photographies dans la galerie See You Gallery située à quelques minutes de la station d’Ebisu. Son exposition personnelle s’intitule Amour et s’y déroule du 31 Octobre au 9 Novembre 2025. Elle retrouve RINA du groupe pop rock SCANDAL (スキャンダル) pour la série de photographies de l’exposition. Il s’agit en fait de la deuxième exposition faisant collaborer RINA avec Mana Hiraki. La première intitulée WAVE? se déroulait en 2023 à Jingūmae et je n’avais malheureusement pas pu la voir car c’était le jour où RINA était présente à l’exposition. J’avais vu l’exposition précédente de Mana Hiraki qui s’appelait Katami Hakka (筐はっか) à la Gallery 229. J’ai volontairement choisi une journée où Rina n’est pas présente pour éviter la foule, qui m’avait empêché de voir l’exposition WAVE?, mais j’ai choisi une horaire où la photographe était présente. Le style des photographies de cette exposition reprend les ambiances vaporeuses et oniriques typiques de la photographe. J’aime à chaque fois beaucoup le mystère qui entoure chacune de ses mises en scène. Les photographies de cette exposition comptent parmi les plus belles que j’ai pu voir. En les regardant dans la galerie, je repense à sa série en kimono qu’elle avait prise avec Miyuna, mais également à la fameuse série également en kimono de Sheena Ringo prise en 2003 pour le magazine Gb par le photographe Yasuhide Kuge (久家靖秀) au manoir Shōuen (蕉雨園). Les photographies de la série Amour ont également été prise dans une maison traditionnelle, désormais utilisée comme studio photographique. Mana Hiraki m’a donné le nom du lieu lorsque je lui ai demandé mais je ne le connaissais pas et je l’ai déjà malheureusement oublié. Elle se souvenait de moi et de ma venue à son exposition précédente. Nous n’avons pas cette fois-ci évoqué Sheena Ringo. J’étais en fait curieux du thème de son exposition. Elle nous dit que le nom de cette série « Amour » n’est pas un mot que l’on associerait spontanément à ses photographies. Elle veut évoquer ici une forme d’amour pur qui est à l’origine de tout, à travers l’histoire des Dix nuits de rêve (Yume Jūya, 夢十夜) de Natsume Sōseki. La première nuit de Yume Jūya raconte l’histoire d’un homme à qui une femme mourante demande de l’attendre pendant cent ans. L’homme lui obéit, reste près de sa tombe, et cent ans plus tard, un lys y fleurit. Il comprend alors que le temps promis s’est écoulé. La photographe s’est inspirée de ce récit pour tenter de représenter du point de vue féminin ce que la femme a ressenti, en s’appuyant pour cela sur la structure du théâtre nô, où un même rôle se divise en mae-shite (前シテ) et nochi-shite (後シテ) (avant et après la mort). Il y a clairement une beauté pure dans l’amour d’un être qui continue au delà de la mort. Cette association avec le récit Yume Jūya de Natsume Sōseki a tout de suite fait écho en moi à la grande installation « TIME TIME » (2024) réalisée par Ryuichi Sakamoto en collaboration avec Shiro Takatani. Cette installation s’inspire en effet du même récit de Natsume Sōseki (en particulier celui de la « Première nuit ») ainsi que de la structure du nô. J’avais pu voir cette installation fascinante au début de cette année lors de la grande exposition seeing sounds hearing time consacrée à Ryuichi Sakamoto (坂本龍一) au Museum of Contemporary Art Tokyo (MoT) à Kiba. J’ai mentionné cette installation à Mana Hiraki pour voir s’il y avait eu pour elle un lien d’inspiration, mais apparemment ce n’était pas le cas. L’installation « TIME TIME » faisait une référence directe au récit Yume Jūya tandis que la série Amour s’en inspire plus librement dans sa représentation d’une beauté quasiment fantomatique. Les images que construit Mana Hiraki ont en ce sens une qualité fantastique qui intègre des notions de beauté décadente et même horrifique. Avant de quitter l’exposition en remerciant une nouvelle fois la photographe, j’achète les cartes postales comme souvenir. Et pour accompagner ces quelques photographies, je me souviens d’un morceau de Meitei (冥丁) reprenant justement le titre Yume Jūya (夢十夜). Ce superbe morceau est inclus sur l’album Kofū III (古風 III) sorti en Décembre 2023. J’en avais déjà parlé sur ce blog et le redécouvrir maintenant est un petit plaisir.

Evoquer la série de photographies de Sheena Ringo en 2003 au manoir Shōuen me rappelle cette photographie des coulisses où l’on voit Ringo accompagnée par Kazuhiro Momo (百々和宏), guitariste et chanteur du groupe MO’SOME TONEBENDER (モーサム・トーンベンダー). Ces deux petites photos étaient placées à la fin du magazine avec un petit texte faisant office de making-of. Elles sont d’assez mauvaise qualité car très granuleuses dans les quelques pages en noir et blanc à la toute fin du magazine. J’ai pourtant toujours ces deux photos en tête lorsque j’écoute des anciens albums de MO’SOME TONEBENDER. Je ne pense pas avoir déjà évoqué ici les albums Hello de 2001 et Baseball Bat Tenderness de 2013 que j’ai pourtant découvert il y a plusieurs mois. On ressent dès le premier morceau Tsumetai kōdo (冷たいコード) de Hello une tension nerveuse et abrasive mélangeant noise-rock et post-punk. On eu trouve une énergie brute et accidentée, à laquelle s’accorde bien la voix désespérée de Kazuhiro Momo. Le morceau -5°C compte parmi ceux que je préfère de cet album car il joue sur les contrastes entre moments apaisées et passages beaucoup plus sombres et chaotiques. J’adore également le septième morceau Boku ha Sakashima (ボクはサカシマ) qui contient des passages de guitares évoquant les sons de Sonic Youth et des tons de voix faisant à mon avis référence à Nirvana. L’album Baseball Bat Tenderness garde une ambiance rock alternatif très marquée, dans un style garage rock, mais je le trouve un peu moins brut que l’album Hello, et moins expérimental que l’album Trigger Happy de 2003 par lequel j’avais découvert le groupe. Je dirais que les morceaux de Baseball Bat Tenderness sont plus faciles d’approche. Des morceaux comme le deuxième Paradise (パラダイズ) ou le quatrième Generation Z (ジェネレーションZ) accrochent immédiatement. Le riff de guitare démarrant Generation Z nous ramène tout de suite vers le rock alternatif américain des années 90 et me rappelle beaucoup les Smashing Pumpkins. Ce n’est pas le seul morceau à nous ramener vers ces sonorités rock des années 90, Metallic Blue (メタリックブルー) en est un autre bon exemple. On retrouve sur cet album tout l’énergie hurlante de MO’SOME TONEBENDER, mais sans les inattendus expérimentaux qui sont remplacés par d’étranges morceaux quasiment dansant comme FEEVEER. J’avoue avoir beaucoup de mal à apprécier ce style là qui reste heureusement une exception sur l’album. J’imagine que les amateurs de la première heure du groupe ont dû être très surpris. En même temps, Kazuhiro Momo me donne le sentiment d’une grande liberté dans son approche musicale. J’ai trouvé les CDs de ces deux albums au Disk Union, mais je n’ai pas encore trouvé l’album Rockin’Luuula (2005) que je recherche depuis quelques temps. Il s’agit de l’album sur lequel Sheena Ringo avait participé à un morceau.

Revenons finalement vers le rêve et vers une ambiance plus apaisée avec la musique qui suit, qu’on m’avait conseillé dans les commentaires d’un précédent billet. J’écoute donc la très belle compilation Gaia: Selected Ambient & Downtempo Works (1996-2003) de la musicienne électronique japonaise Dream Dolphin, de son vrai nom Noriko Kodera (小寺法子), mais on la connaît également sous le nom de Noriko Okamoto (岡本法子). Dream Dolphin a sorti un grand nombre d’albums, 17 albums studio, pendant une courte période de huit ans entre 1996 et 2003. Son style musical va de la musique Ambient à des sons plus Acid Trance. La compilation Gaia publiée par le label Music from Memory et co-éditée par Eiji Taniguchi se penche sur ses morceaux down-tempo, proche de l’Ambient et parfois du New Age. On écoute les 18 morceaux de cette compilation comme une expérience auditive, un petit voyage sur des îles et des océans lointains. Comme son nom l’indique, la compositrice a une passion pour les dauphins et pour le monde maritime, et on retrouve clairement cette ambiance sur de nombreux morceaux. La musique de Dream Dolphin a souvent un côté envoûtant, notamment lorsqu’elle parle au dessus de sa musique (Gaia ou The Genesis: Yoga, par exemple). Il est facile de se laisser entraîner dans ses nappes nébuleuses englobantes, de se laisser flotter dans ses vagues enveloppantes, mais on n’en saisit l’attrait véritable qu’après plusieurs écoutes. Dream Dolphin ne surjoue pas le dramatique et ses morceaux, comme Gaia (Ethereal Fantasy) ou Stars qui démarrent la compilation, jouent plutôt sur une certaine simplicité élémentaire qui nous rapproche des éléments naturels. En écoutant Stars en fermant les yeux, on devine les étoiles que l’on distingue progressivement dans le cosmos lorsque notre œil s’habitue à la noirceur, on imagine aussi les poissons filant entre nos jambes au bord de l’océan. Cette musique est à la fois terrestre et cosmique. On se déplace doucement entre ces strates, sans forcer le pas. La compilation dure 1h57 et nous laisse donc assez de temps pour le voyage. Certains morceaux comme Tour 5 Modern Blue Asia (Soundscapes for ocean therapy) nous font partir très loin. On trouve sur cet album des ambiances méditatives et introspectives, à la limite du spirituel, qui me rappelle les sons New Age. Certains morceaux comme le très beau Voyage (Dive to the future sight) résonnent immédiatement en moi. La majorité des morceaux sont instrumentaux mais Noriko chante parfois comme sur ce morceau. Parmi les morceaux que je préfère, il y a également ceux intitulés The Rebirth (人生なんてこんなもの – そう思った瞬間に人生は終わる), Image-Respect-Love (あなたが自由になるとき) qui ressemble à un duo avec un dauphin ou le plus ludique Love Ate Alien. Le morceau Daichi No Uta semble être inspiré par un folklore chantant des îles. Ce n’est pas le seul morceau qui dépareille avec le reste dans cette compilation. Il y a également celui intitulé Kaze no Fuku Tani no Mukoude (風の吹く谷の向こうで) qui ressemble étrangement à un morceau de Canto/Mando pop. Vient ensuite le sublime Beyond the Cloud avec son ambiance sombre et expérimentale qui nous fait traverser des zones denses et incertaines. Le titre nous donne ces images de nappes d’ombres nuageuses qu’il faut traverser pour espérer atteindre une lumière. Cette musique nous laisse percevoir la lumière des ombres dans la lumière (光に影の光). L’album se termine sur le long Dreaming Blue (青の夢) qui compte également parmi les superbes morceaux de cet album. Il nous donne l’impression de nous enfoncer dans les profondeurs de l’océan, là où les lumières se font plus rares mais où la vie se perpétue à l’abri des regards. Je me dis que la musique de Dream Dolphin est un jeu d’ombres et de lumières. On peut se réfugier quelques temps dans les ombres et affronter ensuite la lumière qui nous nourrit. Je note cette idée de guérison et d’apaisement quasi-thérapeutique dans la musique de Dream Dolphin. Cette compilation est à mon avis une bonne porte d’entrée dans le monde musical de Dream Dolphin, et je remercie encore P. de me l’avoir fait découvrir. Je sais maintenant que j’ai de quoi m’occuper en fouillant dans sa discographie très extensive.

声を枯らしながら静かに叫び続けていた

Tōjō-tei (戸定邸) est une résidence historique de la famille Tokugawa située à Matsudo dans la préfecture de Chiba. Elle a été construite pendant la période Meiji, achevée en 1884 après environ deux ans de construction. Il s’agissait de la résidence de Tokugawa Akitake (徳川昭武), le dernier seigneur du domaine de Mito et frère cadet du dernier shogun du Japon Tokugawa Yoshinobu. L’ensemble architectural est un témoignage du style de vie d’un ancien daimyo à une époque où le Japon passait du système féodal à la modernité. On trouve dans ce bâtiment une architecture japonaise traditionnelle raffinée associée à des éléments d’influence occidentale qui sont caractéristiques de l’ère Meiji. La résidence se compose de neuf pavillons, reliés par des couloirs, formant un grand ensemble de 23 pièces. On se perdrait volontiers dans le labyrinthe de pièces et de couloirs de cette demeure, mais on ne perd jamais de vue le vaste jardin qui attire notre regard. Nous avons laissé nos chaussures à l’entrée et nous avançons doucement sans faire de bruit sur le tatami. Nous gardons le silence ou parlons naturellement à voix basses car nous ne sommes que des invités passagers dans cette résidence. Le long du couloir de la véranda Engawa, les panneaux coulissants de verre sont entrouverts pour laisser passer un filet de vent provenant du jardin. Le seul bruit que l’on perçoit est celui du vent qui fait trembler par vagues les panneaux de verre de manière imprévisible. La demeure est située sur une colline. Depuis la pièce principale donnant sur le jardin, on devine au loin le Mont Fuji qui se dégage des nuages. On trouve dans cet endroit qui s’échappe de la ville une sérénité certaine.

J’avais bien sûr l’intention de parler du nouvel album Don’t Laugh It Off de Hitsuji Bungaku (羊文学) sorti le 8 Octobre 2025. Je l’ai acheté dès le jour de sa sortie en version digitale car je me suis rendu compte que parmi les treize titres de l’album, il y en avait un certain nombre que j’avais déjà en digital à savoir les singles Burning, Map of the Future 2025 (未来地図2025), tears, Feel et Koe (声). Chacun des autres morceaux est un single en puissance car ils ont cette même balance subtile entre un son indie et une approche pop accrocheuse qu’elles ont développé depuis quelques années. On pourra dire que c’est la recette du groupe qu’elles appliquent très bien sans grande prise de risque, ce qui n’est pas faux. Mais chaque morceau évolue dans une telle fluidité et facilité apparente qui poussent à une certaine idée de perfection. Je pense à cela en réécoutant le single Feel, mais on pourrait très bien le penser pour un nouveau morceau comme Itōshii Hibi (いとおしい日々). J’ai un faible pour le morceau Doll qui est beaucoup plus noisy, à la limite du shoegaze. C’est un aspect du groupe qu’on retrouve un peu plus en concert car Moeka (塩塚モエカ) et Yurika (河西ゆりか) aiment aussi laisser traîner les guitares jusqu’à l’embrasement. Le son de Doll me rappelle un peu le morceau Addiction de l’album précédent qui était également un de mes préférés. Écouter ce nouvel album me rappelle encore que Moeka a une voix exceptionnelle et inimitable qui, j’ai l’impression, s’améliore d’album en album. Je m’en souviens avoir été impressionné par le morceau Koe à sa sortie en single. Ce chant nous attrape et ne nous laisse pas nous échapper jusqu’à la fin du morceau, ou de l’album en l’occurence car ce genre de petites pépites pop-rock s’enchaînent les unes après les autres sans vraiment de temps morts. Enfin, le centre de l’album Haru no Kaze (春の風), Ai ni Tsuite (愛について) baisse un peu en régime par rapport aux autres morceaux de l’album. Le rythme reprend en fait assez vite avec le très beau cure accompagné d’une guitare très métallique. Dans les nouveaux morceaux, j’aime aussi beaucoup Runner (ランナー) qui me fait un peu penser dans l’esprit à la musique rock d’Asian Kung-fu Generation. Cette influence n’est pas improbable car Moeka à déjà chanté avec le groupe en 2020 sur un morceau intitulé I want to Touch You and Be Sure (触れたい 確かめたい). Le plus gros single de l’album est incontestablement Burning, c’est un peu l’equivalent du More than words de l’album précédent. J’avais un peu oublié l’aspect abrasif des guitares du début de ce single. Il y a souvent chez Hitsuji Bungaku ce contraste entre la voix très affirmée mais mélodique de Moeka adoucie par le chant de Yurika et les guitares puissantes très rock alternatif. Le dernier morceau Don’t laugh it off anymore est assez différent du reste, plus rêveur avec ses éléments atmosphériques électroniques. Ça donnerait envie d’entendre le groupe dans un registre plus expérimental qui pourrait être une direction intéressante si leur maison de disque leur laissait la main libre, sachant que le groupe a désormais un bon pied dans le mainstream. En en parlant de reconnaissance dépassant le monde du rock indépendant, la question se pose maintenant de savoir si le groupe fera sa première apparition à l’émission Kōhaku Uta Gassen de la NHK au réveillon. Les pronostics sont ouvert et je parie que oui. Et pendant ce temps là, Moeka et Yurika, accompagnée comme toujours de leur batteuse d’appoint Yuna, se promènent à Europe pour leur première tournée dans cette partie là du monde, en passant bien sûr par Paris. Cela donne l’occasion d’une vidéo amusante à Paris, devant les monuments de la ville et la salle L’Alhambra où elles ont joué le 15 Octobre 2025.

叫ぶ声が聞こえるか

Cette année encore, je suis retourné voir le festival Oeshiki (お会式) qui avait lieu au temple Ikegami Honmonji (池上本門寺) du 11 au 13 Octobre 2025, en commémoration de la mort de Nichiren, le fondateur du courant bouddhiste du même nom. La procession principale appelée Mando où l’on porte des hautes lanternes en forme de pagode avait lieu le Dimanche soir 12 Octobre, et comme l’année précédente des milliers de personnes y assistaient. Il faut se frayer un chemin parmi la foule, ce qui n’est pas des plus agréables surtout quand la rue devient plus étroite quand elle se rapproche du grand temple. Je n’ai pas eu le même courage que l’année dernière et j’ai assez rapidement bifurqué en dehors des cortèges principaux. Il me semble qu’il y avait plus de monde que l’année dernière, qui était pourtant déjà bien encombrée. Du festival, j’en saisis de nombreuses photographies qui sont très similaires à celles prises l’année dernière. Je me limite donc aux deux ci-dessus, qui donnent une idée de la foule et du mystère qui se cache dans ces lanternes qui m’attirent pourtant au point d’y revenir.

Dans nos conversations regulières, Nicolas me parle du EP Layland qui est une collaboration de Ryosuke Nagaoka (長岡亮介), aka Ukigumo quand il officie pour Tokyo Jihen, avec aus, le fondateur du label FLAU. Je connais assez bien le label FLAU car j’y ai découvert quelques perles aux ambiances musicales rêveuses chez Noah (l’album Thirsty de 2019, le EP Étoile de 2021 entre autres) et Cuushe (l’album Butterfly Case de 2013, entre autres). Sur le EP Layland, Ryosuke Nagaoka joue de la guitare et chante, ce qu’il sait très bien faire notamment sur le morceau Candles. Il a même une voix étonnante de douceur et de sensibilité. Sheena Ringo dit bien d’Ukigumo qu’il a une très belle voix mais qu’il ne s’en vante pas. Je la crois très volontiers car il semble rester en retrait par rapport à la musique qu’il met en avant. Le morceau Candles est vraiment magnifique, ne serait-ce que pour sa deuxième partie entièrement instrumentale à la guitare acoustique. Sur Mirrored, le musicien aus apporte au morceau une ambiance électro flottante et rêveuse assez typique du label FLAU. Je m’attendais d’abord à ce que cet EP ressemble un peu au son de Petrolz, mais l’approche est très différente, avec une majorité de morceaux instrumentaux. Le EP faisant 21 minutes, il est un peu court et on aurait aimé qu’ils aillent un peu plus loin dans leur collaboration en étoffant les quelques morceaux instrumentaux un peu courts comme Reverie 1: et Hyatt Earp. Pour revenir au morceau Candles, j’ai noté que la violoniste qui y joue est Kumi Takahara (高原久実), musicienne dont j’ai déjà brièvement parlé sur ce blog et qui est egalement liée au label FLAU. Elle y a sorti son album See-through en Février 2021, contenant le single Tide que j’écoute maintenant. Tide est un morceau instrumental fusionnant la musique classique contemporaine mettant en avant le violon de Kumi Takahara et les textures électroniques subtiles composées par aus. Les arrangements orchestraux sont aériens mais quand tout se met en marche musicalement, quand la ligne de basse s’enclenche et que le violon s’élance soudainement, je ressens quelque chose d’une beauté déchirante, comme une vague d’émotions qui nous émerge soudainement et qui nous prend au cœur. Le morceau Tide inclut également une B-side qui est en fait un remix très différent par Earth Trax. Cette version remixée électronique vaut également le détour et nous amène vers des ambiances moins intimes et plus grandioses. On peine même beaucoup à reconnaître le morceau original.

J’ai souvent mentionné la compositrice et interprète Smany sur ces pages. Je l’ai découverte il y a quelques années par son album Illuminate et je l’ai ensuite régulièrement suivie au fur et à mesure de ses nouvelles sorties. Elle vient de sortir un nouvel EP de quatre titres intitulé Sinking into the Night (夜に沈む) le 12 Juillet 2025 sur son label habituel Virgin Babylon Records. Il s’agit en fait de démos pour son futur prochain album. Cet EP tente également de lui servir de soutien financier étant contrainte à un long congé médical. Sur la page Bandcamp du EP, Smany nous confie avoir été diagnostiquée schizophrène à l’âge de 22 ans, alors qu’elle élevait seule son jeune fils. La maladie l’a contrainte à se séparer de lui pendant deux ans, une blessure qu’elle a exprimé à travers son premier album. Malgré un long combat marqué par des épisodes dépressifs et un divorce, elle continue de trouver dans la musique sa seule force. Son message et ses démos sont un appel au soutien de ceux que son témoignage ou sa musique touchent. Je vois sur son compte X Twitter qu’elle est maintenant sortie de convalescence et qu’elle compte se plonger progressivement dans la composition de son prochain album. Sur les quatre morceaux de cet EP, je trouve que le dernier intitulé Over, correspondant à un nouveau mix de World’s End Girlfriend, est le plus abouti. World’s End Girlfriend est un collaborateur régulier de Smany. Ce morceau est magnifique. Smany a ce talent pour créer des ambiances mélancoliques qui nous touchent, car elles sont sincères et intimes. On a le sentiment qu’elle pèse chaque note et chaque mot en chantant d’une manière lente, douce et délicate. Les trois premiers morceaux Requiem, Shinda Boku (死んだ僕) et Akai Kasa (赤い傘) sont plus épurés et nous laissent confronter à la voix de Smany et à ses douleurs. On ne peut entendre le cri qui se cache profondément en elle mais on le ressent à travers son chant sur le morceau Requiem. Il faut écouter cette musique dans le silence complet, si possible en fermant les yeux.

濡れた道飛ばして

Je pense que je pourrais faire une longue série de photographies de crashed cars trouvées dans Tokyo ou ailleurs au fil des années, parfois dans des endroits inattendus. Comme ici, près de Yoyogi, ce ne sont a priori pas des scènes d’accidents, bien que ça y ressemble beaucoup. Je suppose que la voiture ne doit plus servir et qu’elle est placée là comme un pot de fleurs livré à lui-même. Ça m’a d’autant plus étonné de trouver cette voiture cabossée que, non loin de là, j’ai aperçu deux voitures vintage très bien entretenues par leur propriétaire. Je n’ai pas pris ces deux voitures-là en photographie, manquant de volonté de sortir mon appareil photo de mon sac sous la pluie fine et incessante de ce samedi. Ces derniers jours, j’ai repris mon objectif 50 mm, en mettant de côté pour quelques semaines le grand angle. Il peut être frustrant de ne pas avoir mon grand angle avec moi lorsque je tombe par hasard sur un bâtiment à l’architecture intéressante que je n’arrive pas à saisir dans son intégralité avec un 50 mm, le recul dans les étroites rues tokyoïtes étant parfois très limité. Ça me force à penser à des angles différents, à privilégier le détail, à me déplacer tout autour du sujet pour construire une prise de vue intéressante. Ce travail d’approche et de construction me redonne goût à la photographie. Je ressors d’ailleurs souvent cet objectif quand ma motivation photographique est au plus bas. Petite note automobile au passage, je modifie en général les numéros de plaques d’immatriculation.

J’entends occasionnellement parler d’une renaissance du mouvement shoegaze parmi les jeunes groupes rock japonais. C’est une bonne nouvelle, même si j’ai le sentiment qu’il n’avait jamais vraiment disparu pendant toutes ces années, le groupe Yuragi (揺らぎ) en étant un bon exemple. Tout comme la musique en elle-même, les contours du mouvement shoegaze sont de toute façon très flous, et il est difficile d’attacher un groupe à ce seul courant. En parlant de Yuragi, je garde toujours en tête les paroles « Daremo shiranai ao » (誰も知らない青) du morceau AO, issu de l’EP Nightlife sorti en 2016. La couleur bleue reflète très bien le courant shoegaze et le sentiment qu’on y évacue une douleur personnelle que personne ne saurait vraiment comprendre, sauf la personne qui chante les yeux rivés sur le sol. Mon traitement photographique privilégie la couleur bleue ces derniers temps, même si cela reste tout à fait subtil et qu’on peinerait même à s’en rendre compte (誰も知らない青). Plus récemment, j’avais beaucoup apprécié le single Our de Yuragi, mais j’avais un peu oublié qu’ils avaient également sorti, à la fin du mois de janvier 2025, leur troisième album intitulé In Your Languages. En écoutant le premier morceau de cet album, You Have Been Calling Me, je regrette déjà de ne pas l’avoir découvert plus tôt. Je me dis parfois que les musiques que j’aime sont tellement nombreuses que j’ai du mal à toutes les découvrir. Je le note en tout cas dans ma liste des découvertes à faire dans un futur proche, car je voulais en fait mentionner ici deux autres morceaux.

Il y a d’abord un nouveau single intitulé Yugamu Pink (ゆがむぴんく) du groupe iVy, dont j’ai déjà parlé récemment à propos de leur premier album Confused Apatite (混乱するアパタイト) sorti en juin 2025. Il aurait très bien pu être inclu dans l’album, qui compte pour moi parmi les excellentes surprises de cette année. On y retrouve cette nostalgie et cette délicatesse qui me plaisent vraiment beaucoup. Le duo féminin d’iVy ne force pas le trait, ce qui donne au morceau une atmosphère floue et rêveuse. J’écoute ensuite le morceau Sunday Driver du groupe rock indé Kurayamisaka (くらやみさか), extrait de leur premier album Kurayamisaka yori Ai wo komete, sorti le 10 septembre 2025. Kurayamisaka est un groupe originaire d’Ōimachi, à Tokyo, composé de cinq membres: Shōtarō Shimizu (清水正太郎) à la guitare, le leader du groupe, qui compose la quasi-totalité des morceaux et chante sur certains, Sachi Naitō (内藤さち) au chant et à la guitare, Ryūji Fukuda (フクダリュウジ) à la guitare, Rinpei Azami (阿左美倫平) à la basse, et Yōsuke Horita (堀田庸輔) à la batterie et aux chœurs. Si mes souvenirs ne me trahissent pas, j’avais déjà parcouru leur mini-album Kimi wo omotte iru sorti en 2022, mais je n’avais pourtant pas poursuivi l’écoute. Le morceau Sunday Driver est en revanche tout à fait mémorable, à l’accroche immédiate. Les guitares y sont très présentes, en profondeur, ce qui paraît assez normal sachant que le groupe comprend tout de même trois guitaristes. De cet album, j’écoute également le deuxième morceau, Metro, qui est tout aussi attirant. Sur ces deux titres, le groupe ne révolutionne pas le genre, mais ils me donnent une envie irrésistible d’écouter le reste de l’album. S’il y a une constante dans les groupes de rock japonais, en particulier ceux de rock alternatif, c’est qu’ils ont un profond respect pour le genre, ce qui les pousse, à mon avis, vers une forme de perfection technique. Il y a une notion de craftsmanship très ancrée dans la culture japonaise, que l’on retrouve également dans le rock indépendant.

Kurayamisaka (暗闇坂) peut également faire référence à une route en pente sombre et ténébreuse. Il y en a plusieurs à Tokyo, dans les arrondissements de Minato, Shinjuku, Ōta, entre autres. Le nom du groupe vient certainement de celle située entre les stations d’Ōimachi et de Samezu, dans l’arrondissement de Shinagawa.