les créatures luminescentes d’Ichiko Aoba

Une fois n’est pas coutume, je me suis décidé au dernier moment d’aller voir Ichiko Aoba (青葉市子) en concert. Alors que Nicolas me disait qu’il avait l’intention d’acheter un de ses disques, je me suis moi-même rappeler que je n’avais pas encore écouté dans son intégralité son dernier album Luminescent Creatures sorti en Février 2025. Je me suis ensuite demandé si elle avait organisé une tournée nationale pour cet album car il est relativement récent. J’ai toujours eu envie d’aller la voir sur scène mais, je ne sais pour quelle raison, cette idée ne s’était pas concrétisée jusqu’à maintenant. Ichiko Aoba a en effet entamé une tournée japonaise qui vient juste de démarrer au Suntory Hall à Akasaka le 13 Août 2025. Je vois par chance qu’il reste quelques places pour le concert à Yokohama au Minato Mirai Hall (横浜みなとみらいホール) le Lundi 18 Août 2025. Comme il s’agit du dernier jour de mes petites vacances estivales, je trouve cette journée tout à fait adaptée pour terminer ces vacances en beauté. J’ai réservé ma place le Dimanche 17 Août pour le lendemain donc, sachant que la date suivante de retour à Tokyo était déjà complète. Il me faut environ une heure pour aller jusqu’à Yokohama Minato Mirai, mais ce long parcours en train m’a permis de me mettre dans l’ambiance du dernier album dont je ne connaissais que quelques morceaux. Comme le laisse clairement deviner son titre, cette tournée intitulée Reflections of Luminescent Creatures supporte directement ce nouvel album. Après les deux dates à Tokyo, celle de Yokohama puis deux à Osaka en Août, elle part vers Fukuoka, Hiroshima, Nagoya et Matsuyama en Septembre, puis Beppu, Sapporo, Kyoto, Morioka, Sendai en Octobre. En Novembre 2025, après deux dates au Japon à Kanazawa et Niigata, elle s’envole pour quelques dates en Amérique du Sud. Cette tournée est en fait mondiale, car Ichiko Aoba passera ensuite au Royal Albert Hall à Londres en Mars 2026 puis à Los Angeles en Avril 2026. Je vois malheureusement, comme d’autres artistes japonais, que les dates en Angleterre sont privilégiées par rapport à Paris, par exemple.

Le fait que la tournée se déroule dans des salles conçues pour la musique classique, avec une acoustique étudiée pour les formations orchestrales, me plaisait beaucoup. J’imagine très bien ces salles être en mesure de transmettre toutes les qualités musicales et les nuances vocales de l’artiste et sa formation. Elle est en effet entourée d’un groupe de musiciens pour cette tournée, parmi lesquels Tarō Umebayashi (梅林太郎) au piano et également co-créateur de l’album Luminescent Creatures. Tarō Umebayashi a en fait également co-composé, arrangé et produit l’album précédent d’Ichiko Aoba, Windswept Adan (アダンの風). Luminescent Creatures fonctionne en fait comme une suite conceptuelle de Windswept Adan, avec cette même atmosphère de paysages naturels marins inspirés des îles d’Okinawa. Depuis Windswept Adan, Tarō Umebayashi est venu enrichir l’univers sonore en apportant des instruments variés, sans pourtant altérer l’approche intimiste et profondément émotionnelle d’Ichiko Aoba. La formation de cette tournée se composait en tout de neufs musiciens entourant Ichiko: Tadashi Machida (町田匡) et Yurina Arai (荒井優利奈) aux violons, Rachel Yui Mikuni (三国レイチェル由依) pour l’alto et Yukinori Kobatake (小畠幸法) au violoncelle, Ikumi Maruchi (丸地郁海) à la contrebasse, Tomoyuki Asakawa (朝川朋之) à la harpe, Inae Jeong (丁仁愛) à la flûte et Manami Kakudō (角銅真実) aux percussions et aux chœurs. Le Minato Mirai Hall est une grande salle de concert d’environ 2000 places. Elle n’est certes pas aussi prestigieuse que le Suntory Hall d’Akasaka même si ces deux salles ont des points communs, comme la disposition en style ’vignoble’ avec le public disposé en terrasses tout autour de la scène et la présence d’un monumental orgue à tuyaux (celui de Minato Mirai ayant une forme de voiles de navire, en clin d’œil au port de Yokohama). Enfin, l’orgue n’était pas utilisée pour ce concert. Des effets de lumière représentant les créatures luminescentes entourant Ichiko y étaient projetés.

Je suis arrivé à Minato Mirai devant le grand hall vers 17h. L’ouverture des portes était à 17h30 pour un début de concert une heure après à 18h30. Ayant pris mon billet très tard, mon emplacement au dernier rang (sixième) du deuxième étage n’est pas idéal mais on a tout de même une bonne vue sur la scène permise par l’inclinaison des rangées. La boutique sur place vend divers goods mais j’avais de toute façon en tête d’acheter le CD de Luminescent Creatures. Il reste une bonne demi-heure avant le début de la représentation et donc assez de temps pour boire un verre de vin blanc à l’étage en observant le public tout autour de moi. Par rapport aux concerts récents auxquels j’ai assisté, le public est ici plus varié et cosmopolite, ce qui ne m’étonne pas vraiment. Tout comme Windswept Adan, l’album Luminescent Creatures a été revu par la presse musicale étrangère, en l’occurence Pitchfork, et sélectionné comme « Best New Music« . La beauté de la musique d’Ichiko Aoba traverse les continents avec la liberté et la fraîcheur d’une petite brise. Je rejoins ensuite ma place, assis entre un homme d’une soixantaine d’années et une jeune fille d’une vingtaine d’années. L’ambiance est calme et apaisée. On entend tout juste le fond sonore composé de bruits légers de cloches fūrin (風鈴). Sur la scène, des longues feuilles de fougère, avec ce qui pourrait être un os de baleine, sont placées devant les instruments et des petits éclairages montées sur des tiges. L’atmosphère pendant le concert nous donnera l’impression d’être au bord de l’océan le soir éclairé par quelques bougies.

Le concert démarre vers 18h30 comme prévu. Les musiciens entrent d’abord sur scène suivis par Ichiko vêtue d’une robe d’un rouge éclatant. Les applaudissements sont chaleureux et accompagneront chaque morceaux du concert. Elles interprète une vingtaine de morceaux pour environ 1h45, le tout ponctué par quelques messages au public. Elle joue la quasi totalité des morceaux du nouvel album Luminescent Creatures et un grand nombre de Windswept Adan, pour mon plus grand plaisir. Certains morceaux comme Porcelain, Sagu Palm’s Song ou encore Luciférine me donnent des frissons dès les premières notes. Quelques morceaux d’Ichiko Aoba sont littéralement beaux à en pleurer, et ça peut être parfois difficile de retenir ces émotions lorsqu’on écoute sa musique, surtout sur ces deux derniers albums qui ont une capacité à nous envelopper entièrement. La mise en scène avec projection d’effets lumineux est à la fois féerique et mystérieuse. Ichiko chante sans jouer d’instruments sur les premiers morceaux de Luminescent Creatures puis se tourne vers un clavier. On l’a verra ensuite jouer de la guitare électrique, une Fender rouge, ce qui était pour moi assez inattendu. Elle ne joue bien sûr pas de riffs endiablés et sa manière de jouer est proche de l’acoustique. Sa guitare acoustique n’est bien entendu pas très loin et elle en jouera en chantant sur de nombreux morceaux. Je me rends compte qu’un grand nombre de morceaux du nouvel album, comme tower ou aurora, me plaisent vraiment beaucoup. On y trouve une subtilité rare, une délicate sensibilité, une évidence qui ne se force pas, une beauté mélancolique qui sait rester légère. J’ai toujours eu le sentiment qu’Ichiko Aoba sera reconnue un jour comme trésor national (日本の宝). Ça peut paraître exagéré mais j’en ai la conviction début longtemps, depuis que j’ai découvert l’album Windswept Adan, qui est celui par lequel je suis entré dans son univers unique. On a en fait l’impression à travers ses morceaux qu’elle a un cœur pur, peut-être à cause de la lumière qui se dégage de son chant malgré la mélancolie souvent présente, et on le ressent même dans ses messages vers le public mélangeant reconnaissance envers tous ceux qui sont venus aujourd’hui et une certaine retenue. Les acclamations de la salle étaient nourries après le dernier morceau, le très beau SONAR du dernier album, pour la faire revenir sur scène avec son groupe. Elle interprète d’abord le morceau Seabed Eden, dans sa version réécrite en français par la musicienne et chanteuse française Pomme (de son vrai nom Claire Pommet). Je connaissais ce morceau mais on avait tout de même un peu de mal à reconnaître la prononciation française. Je ne connaissais pas le morceau suivant Asleep among Endives (アンディーヴと眠って) qui est un très beau single, à priori présent sur aucun album. Dormir parmi les endives, nous dit-elle dans ce morceau. Sur tous ces albums et sur les deux derniers en particulier, on la sent proche de l’environnement naturel qui l’entoure et qui fait partie entière de ses compositions. Sur certains morceaux, elle souffle même dans le micro pour imiter le bruit du vent. Elle fredonne aussi et on a le sentiment qu’elle suit très librement ses envies. Certains morceaux, comme prisomnia ou COLORATURA au début du set, n’ont pas de paroles intelligibles. Ichiko chante des sons et murmure comme des voix que l’on entendrait dans une forêt profonde remplie de créatures mystérieuses. Musicalement, COLORATURA est sublime et nous transporte dans un ailleurs dès les premières notes. De l’album Luminescent Creatures, je ne suis pas certain qu’elle ait interprété le deuxième morceau 24° 3′ 27.0″ N, 123° 47′ 7.5″ E car c’est un morceau court et certains morceaux du set s’enchainaient de manière continue. Ce titre étrange correspond en fait aux coordonnées d’un phare sur l’île de Hateruma (波照間島) au large de l’archipel d’Okinawa, au Sud des îles Iriomote, Taketomi et Ishigaki. Lorsqu’on vérifie sur Google Maps, on constate que ce phare est surnommé ’Ichiko Aoba Lighthouse’ (je ne sais pas s’il s’agit d’une appellation officialisée). Ce phare est le plus méridional du Japon se trouvant sur une île habitée. Ce morceau d’Ichiko Aoba reprend une chanson du folklore de cette île Hateruma. En y repensant, je pense qu’elle a bien interprété ce morceau car elle a évoqué une composition qui n’est pas d’elle, mais je ne sais plus à quel moment il se situait dans la setlist.

Outre le fait de ne pas mettre décidé un peu plus tôt pour pouvoir profiter du concert un peu plus près de la scène, le seul petit regret que je formulerais est la qualité de la climatisation de la salle. Il faisait une petite chaleur moite pas très agréable par moments. J’aurais aimé ne pas être dérangé par cela. Tout était très sobre, par rapport aux concerts que j’ai pu voir précédemment dans des Live Houses. Nous étions ici dans un hall de musique classique, ce qui explique cela. De ce fait, je ne me sentais pas dans l’idée de venir en short et en t-shirt. La majorité des spectateurs semblaient être dans ce même état d’esprit. Les photographies étaient strictement interdites pendant le concert, ce qui est nécessaire, et il n’y avait pas d’affiches à prendre en photo-souvenir à l’entrée du hall. Je me permets donc de montrer certaines photographies prises par Kodai Kobayashi (小林光大) sur ce billet pour illustrer mon propos, en supplément de celles que j’ai pris moi-même dans la salle encore quasiment vide. Et pour compléter ce billet, tout en écoutant Luminescent Creatures en boucle depuis quelques jours, terminons par quelques mots d’Ichiko Aoba adressés au public: « Soyez libres, suivez vos envies, profitez-en pleinement » (自由に、思いのままに、心ゆくまで楽しんでいってください).

Pour référence, je note ci-dessous la setlist du concert de la tournée Reflections of Luminescent Creatures d’Ichiko Aoba au Yokohama Minato Mirai Hall le Lundi 18 Août 2025:

1. pirsomnia, de l’album Luminescent Creatures
2. aurora, de l’album Luminescent Creatures
3. COLORATURA, de l’album Luminescent Creatures
4. Horo (帆衣), de l’album Windswept Adan
5. Parfum d’étoiles, de l’album Windswept Adan
6. mazamun, de l’album Luminescent Creatures
7. tower, de l’album Luminescent Creatures
8. Porcelain, de l’album Windswept Adan
9. FLAG, de l’album Luminescent Creatures
10. Chi no Kaze (血の風), de l’album Windswept Adan
11. Hagupit, de l’album Windswept Adan
12. Easter Lily, de l’album Windswept Adan
13. Sagu Palm’s Song, de l’album Windswept Adan
14. Dawn in the Adan, de l’album Windswept Adan
15. Adan no Shima no Tanjyosai (アダンの島の誕生祭), de l’album Windswept Adan
16. Luciférine, de l’album Luminescent Creatures
17. SONAR, de l’album Luminescent Creatures
18. Seabed Eden (French version, par Pomme), single
19. Asleep among Endives (アンディーヴと眠って), single
20. Wakusei no Namida (惑星の泪), de l’album Luminescent Creatures

ダン・レ・ヌアージュ

Depuis le haut de la colline qui démarre à l’arrière du lycée et devant le petit musée d’art japonais, la pente de la rue est d’abord douce. Elle s’affirme un peu plus vers le bas mais il ne me sera peut-être pas nécessaire d’aller jusque là. Je ne cours pas souvent mais j’ai tout de même des chaussures de course légères qui ont une bonne adhérence sur l’asphalt. L’air est frais, idéal pour une sortie matinale. La rue est vide et personne ne pourra se mettre en travers de ma course, ce qui s’avéra primordial à mi-chemin lorsque mon enjambée de détachera du sol. La lumière est éblouissante. Je ne vois pas grand chose devant moi mais je connais cette rue par cœur. Mon iPod est dans ma poche refermée. J’ai mis la musique en route et il ne me reste plus qu’à enclencher la machine, avec une légère appréhension qui vient s’effacer derrière une excitation certaine bien qu’infime. Il ne me reste plus qu’à engager le premier pas, puis le deuxième et le troisième. Je gagne progressivement en vitesse en longeant les barrières de protection piétonne. L’effort des tous premiers instants s’estompe au fur et à mesure que la machine engage tous ses automatismes musculaires. Je ne contrôle plus mon pas de course qui s’accélère de plus en plus. Au premier petit carrefour, je commence à décrocher un pied du sol. Juste avant que la pente ne se fasse plus abrupte, je frappe l’asphalt une dernière fois avant de me décrocher complètement, léger comme une plume qui se laisse maintenant entraîner en hauteur par un vent ascendant. L’ascension est douce par rapport à la course qui a été nécessaire pour y arriver. Les nuages m’entourent et me caressent délicatement le visage. Ils rendent flou le contour des choses. Des petits éclats de lumière traversent parfois ces mailles nuageuses et guident mes mouvements. Il fait frais ici mais mon cœur s’est déjà réchauffé. Certaines musiques demandent parfois ces états d’être pour être pleinement appréciées.

On se sent à chaque fois un peu plus léger lorsqu’on écoute les morceaux d’Ichiko Aoba (青葉市子). Je me dis parfois que sa musique est trop belle pour ce monde terrestre. Vit elle dans un monde parallèle ou arrive t’elle tout simplement à se décrocher du sol comme le suggère la couverture de son dernier morceau SONAR, à la beauté mélancolique difficilement descriptible. Ce morceau sera présent sur son prochain album intitulé Luminescent Creatures qui sortira le 28 Février 2025. Le morceau Luciférine, que j’écoute également juste après, sera également sur ce nouvel album. Tout comme SONAR, ce morceau est beau à en pleurer, mais il s’en dégage pourtant une joie infime et délicate. Il y a une grâce dans son chant et dans la musique qui l’accompagne qui nous pousse à nous poser quelques instants pour écouter, en essayant de s’élever avec elle. Ces morceaux ont une orchestration plus étendue que sur ses premiers albums principalement accompagnés à la guitare acoustique. Sa voix n’en reste pas moins omniprésente et sa fragilité continue à posséder une force qui nous ferait nous envoler vers d’autres horizons.

光が墜ちるところへ

Quelques photographies récentes prises à Toranomon, Nishi-Azabu et Akasaka. Ce sont des endroits que j’ai déjà pris en photo et certainement déjà montré sur ce blog, donc je me permets de les altérer légèrement. Je suis retourné vers la nouvelle Toranomon Station Tower de OMA, qui n’est pas encore complètement ouverte, pour revoir son rocher de verre et la manière dont la lumière vient s’y échoir (光が墜ちるところへ). La dernière photographie montre l’arrière de l’ancienne salle de concert Akasaka Blitz (赤坂BLITZ) accolée aux studios de télévision TBS. Elle n’est plus en activité en tant que Live House depuis Septembre 2020, mais je ne suis pas certain de son utilisation actuelle. Je pense y avoir vu deux concerts il y a de nombreuses années, Sonic Youth (ce qui devait être le 20 Février 2001) et Queens of the Stone Age (qui devait être la 14 Janvier 2003). Mais la musique que j’écoute ces derniers jours est bien loin de toutes ces turbulences électriques.

En écoutant l’album 0 d’Ichiko Aoba (青葉市子), j’ai tout de suite perçu qu’il serait difficile d’en parler. C’est un objet musical tellement sensible et délicat que j’ai l’impression que mes mots maladroits viendraient l’affecter. L’approche de cet album sorti il y a déjà plus de dix ans, en 2013, est assez différente du seul album que je connaissais d’elle jusqu’à maintenant, à savoir Windswept Adan (アダンの風) sorti en 2020. Depuis mon billet récent consacré à l’exposition sur les films de Shunji Iwai (岩井俊二), j’ai réécouté plusieurs fois Windswept Adan car j’avais un peu oublié sa beauté imprégnante. Je ne l’avais en fait pas oublié mais son atmosphère s’était un peu atténuée dans ma mémoire. Le réécouter m’a fait réaliser comme une évidence qu’il fallait absolument que j’explore la discographie d’Ichiko Aoba. Tandis que l’orchestration atmosphérique est très présente sur Windswept Adan, l’album 0 a en comparaison une approche beaucoup plus minimaliste basée sur l’unique guitare folk et le chant d’Ichiko Aoba, accompagnés parfois par des bruits tout autour sur certains morceaux. Windswept Adan nous amène vers des espaces mystiques plus vastes que sa musique tandis que l’album 0 est beaucoup plus intime et proche de la vie simple du quotidien. C’est une direction très différente, mais en écoutant les huit morceaux de l’album 0, on se dit qu’il n’en faut pas forcément plus en orchestration. Les moments où la voix et le son de la guitare acoustique disparaissent pour laisser place à un silence passager sont très subtils. Il est difficile de démarquer les morceaux les uns des autres car certains sont très longs et semblent se chevaucher, et l’ensemble est musicalement très consistant. Le single Ikinokori ● Bokura (いきのこり●ぼくら) est remarquable mais j’ai une petite préférence pour le deuxième morceau i am POD (0%) qui est magnifique de délicatesse. Les longs morceaux Iriguchi Deguchi (いりぐちでぐち) et Kikai shikake Osamu uchū (機械仕掛乃宇宙) font plus de 10 minutes et sont polymorphes, et même conceptuels. J’aime beaucoup quand Ichiko Aoba devient plus agressive sur les cordes car ça me donne le sentiment d’entendre un orage et des bourrasques qui approchent. Il y a un sentiment de rapprochement naturel très fort dans ses morceaux. On peut avoir l’impression d’être assis à quelques mètres d’elle dans un parc, pour l’écouter chanter sans qu’elle ne s’en rende compte. Quand j’aurais découvert un peu plus de sa discographie, j’aimerais vraiment la voir jouer en concert. L’album 0 que j’ai acheté sur iTunes a une couleur unie rose. L’autre album que j’écoute ces derniers jours s’intitule Origami (檻髪) et a une couleur jaune pâle. Il est sorti en 2011. Je l’ai trouvé au Disk Union de Shinjuku. Il est beaucoup plus court que 0, ne faisant que 22 minutes. Le style et l’ambiance sont tout à fait similaires mais je dirais qu’il est moins abouti et plus inégal. Haiiro no hi (灰色の日) est un des beaux morceaux de l’album. On trouve sur cet album une mélancolie certaine, que certains reconnaîtront comme automnale, mais que je trouve en même temps que cette mélancolie est lumineuse. Le troisième morceau Patchwork (パッチワーク), en particulier, me donne cette impression. Le septième morceau Hidokei (日時計) compte parmi mes préférés de cet album, car elle y chante comme le vent qui fait tourner les choses (まわるまわる日時計のかげ), qui s’apaise parfois et se met ensuite à gronder. Beaucoup de sentiments nous traversent quand on écoute sa musique et il faut se garder quelques moments privilégiés pour l’écouter en toute sérénité. J’ai volontairement écouté pour la première fois l’album 0 dans le parc central de Nishi-Shinjuku, assis sur un banc pendant environ une heure.

just fly so far away to another place

Nous ne sommes pas sorti de Tokyo depuis plus d’un mois. Malgré les apparences, nous sommes toujours à Tokyo sur ces photographies, mais dans la partie Ouest au delà d’Hachiōji. Nous allons régulièrement dans cette région de Tokyo pour une raison familiale, et nous en profitons pour parcourir un peu les environs lorsqu’on le peut. En direction du village de Hinohara, nous nous arrêtons à Tokura situé à Akiruno. Un petit restaurant de soba avait attiré notre attention lors de recherches sur Internet et nous le trouvons sans trop de difficulté sur une petite route qui bifurque de la voie principale. Ce restaurant s’appelle Koharu Biyori (小春日和). Il doit avoir une bonne réputation car nous ne sommes pas les seuls à venir y manger. L’ambiance y est paisible et il faut prendre son temps car il y a seulement deux personnes tenant le restaurant, à la cuisine et au service. Je profite du temps d’attente un peu long pour faire un tour rapide des environs. Il n’y a personne en vue, même pas un chat. Seules quelques voitures passent de temps en temps mais le trafic est relativement limité. Le temps semble s’être arrêté ici. On se demande si la station service fonctionne toujours. De l’autre côté de la route, une grande distillerie de sake à ses portes fermées. Elle semble cependant encore active mais probablement fermée en cette journée de dimanche. Je ne suis pas un fanatique du calme absolu, mais sortir du centre de Tokyo pour être confronté au silence fait beaucoup de bien.

Mais revenons tout de même beaucoup plus près du centre ville, pendant une autre journée cette fois-ci pluvieuse. A Ikejiri dans l’arrondissement de Setagaya, se déroule actuellement une exposition que je ne voulais pas manquer sur le monde cinématographique du réalisateur Shunji Iwai (岩井俊二) dans la petite galerie nommée OFS Gallery. Cette exposition s’appelle Yentown Market (円都市場) et propose également un espace de vente avec quelques articles liés aux films de Shunji Iwai, comme des CDs, livres, t-shirts, posters. L’exposition et les objets de la boutique se concentraient principalement sur quelques films, à savoir Kyrie no Uta (キリエのうた), All about Lily Chou-Chou (リリイ シュシュのすべて), Love Letter (ラヴレター ) ou encore A Bride for Rip Van Winkle (リップヴァンウィンクルの花嫁). Le nom de cette exposition, Yentown Market, reprend en fait le nom du groupe Yentown Band créé par Takeshi Kobayashi (小林武史) et Shunji Iwai à l’occasion du film Swallowtail Butterfly (スワロウテイル) avec Chara au chant. Devant une série de posters grand format, on pouvait voir des tenues et accessoires utilisés dans le film Kyrie no Uta par Kyrie, jouée par AiNA The End (アイナ・ジ・エンド), et par Ikko, jouée par Suzu Hirose (広瀬すず). L’exposition montre également différents objets utilisés pour le film All about Lily Chou-Chou sorti en salles en 2001, dont le CD de l’album Erotic (エロティック) de la chanteuse Lily Chou-chou, sorti après un premier EP intitulé Jewel (ジュエル). Le CD de l’album Erotic, exposé à côté d’un CD Walkman Sony jaune, apparaît dans le film mais il est en fait fictionnel tout comme sa chanteuse. Il faut savoir que Shunji Iwai a développé tout un monde fictif autour de son film, et ce même avant la sortie du film. Une grande partie du film est ponctué par des messages tirés d’un forum internet de type BBS appelé Lilyholic consacré à la chanteuse Lily Chou-Chou. Ce forum administré dans le film par Yūichi Hasumi, interprété par Hayato Ichihara (市原隼人) existait en fait avant le film. Il a été créé par Shunji Iwai et continue même à exister maintenant, car des visiteurs continuent à y poster des messages. Ce forum brouille les pistes entre la fiction et le réel et il en est de même pour la musique. Dans le film, le second album de Lily Chou-Chou s’intitule Kokyū (呼吸). Cet album est bien sorti dans la réalité à la suite du film avec ce même titre mais les titres sont pour certains différents. Il y a donc deux albums intitulés Kokyū, un fictif sorti dans le film par la chanteuse Lily Chou-Chou et un autre bien réel sorti par le groupe Lily Chou-Chou. La musique de ce groupe qu’on peut écouter en partie dans le film est composée par Takeshi Kobayashi avec certains textes de Shunji Iwai. Salyu, de son vrai nom Ayako Mori (森綾子), qui n’avait pas encore fait ses débuts à la sortie du film, est la chanteuse du groupe. Outre l’album Kokyū, le groupe a sorti les singles Glide (グライド) et Kyōmei (Kūkyo na Ishi) (共鳴(空虚な石)) qu’on retrouve dans l’album, puis, presque dix années plus tard, en 2010, un nouveau single intitulé Ether (エーテル). A cette époque là, le guitariste Yukio Nagoshi a rejoint le groupe Lily Chou-Chou pour accompagner Takeshi Kobayashi et Salyu. Un concert a même lieu au Nakano Sun Plaza le 15 Décembre 2010. On peut voir ce concert en intégralité sur YouTube, mais sur une page non-officielle (je me demande s’il est sorti en DVD). Dans l’exposition, on peut voir des billets de concert, mais il ne s’agit pas du concert réel à Nakano Sun Plaza, mais celui fictif dans le film au Gymnase Olympique de Yoyogi. Sur une étagère de l’exposition, derrière le téléphone portable de type garakei de la collégienne Shiori Tsuda jouée par Yū Aoi (蒼井優) dont c’est le premier rôle, on peut voir par contre la couverture du single réel Kyōmei (Kūkyo na Ishi) du groupe.

La construction du nom de scène Lily Chou-Chou est très intéressante. Son véritable nom dans le film est Keiko Suzuki (鈴木圭子) et elle est née le 8 Décembre 1980, qui se trouve être le jour de l’assassinat de John Lennon. Cette information sur sa date de naissance est mentionné dans le film sur le forum BBS, mais je ne suis pas sûr que son véritable nom soit donné. Le 8 Décembre est également la date du concert anniversaire à Yoyogi que je mentionnais ci-dessus. On dit que les parents de Keiko Suzuki étaient amateurs de Claude Debussy et que c’est également son cas. Elle estime qu’il était la première personne à transformer l’Ether en musique (エーテルをはじめて音楽にした人). Ce concept d’Ether qui intervient beaucoup dans le film est assez mystique. Il représente une force musicale intrinsèque, invisible et omniprésente, qui relie ceux qui la saisissent. J’arrive à comprendre cette force inexplicable que la musique peut provoquer parfois en nous au point d’accaparer tous nos sens. Le nom Lily Chou-Chou est tiré de deux surnoms liés à Claude Debussy. Sa première épouse s’appelait Marie-Rosalie Texier et était surnommée Lilly. La fille de Debussy avec sa deuxième femme, Emma Bardac, s’appelait Claude-Emma Debussy, et était surnommée Chouchou. Debussy est d’ailleurs omniprésent dans le film à travers sa première Arabesque, composée en 1890, souvent jouée au piano par la collégienne Yōko Kuno interprétée par Ayumi Ito (伊藤歩). All about Lily Chou-Chou est un de ses films possédant leur propre monde qu’il est passionnant de découvrir, mais c’est surtout un film de sensations. Le morceau Arabesque (アラベスク) joué dès les premières images du film dans un champs d’herbes hautes dans la campagne d’Ashikaga est riche en émotions, nous ramenant à des moments passés de notre propre adolescence, ceux remplis de doutes et parfois de malaises. Ce morceau dont le titre seulement est inspiré par Debussy me bouleverse à chaque écoute mais je n’ai de cesse d’y revenir, comme s’il me permettait d’explorer une partie enfouie de moi-même. Cette musique mélancolique magnifiquement interprétée par Salyu dans un dialecte d’Okinawa pousse clairement à une forme d’introspection, comme peuvent l’être d’ailleurs certains morceaux d’Ichiko Aoba (青葉市子). Je pense en particulier à des morceaux comme Porcelain et Dawn in the Adan sur son album Adan no Kaze (アダンの風). Est ce qu’Ichiko Aoba possède l’Ether? Oui, sans aucun doute, même si cette question n’a peut-être pas beaucoup de sens. Shunji Iwai l’aura très certainement reconnu comme telle car ils se sont produits ensemble sur la scène de la salle de concert WWW à Shibuya pour les besoins d’une émission télévisée sur la chaîne musicale câblée Space Shower TV. Cette émission proposait un dialogue entre mémoire et création entre Ichiko Aoba et Shunji Iwai (青葉市子と岩井俊二、記憶と創作のダイアローグ). Shunji Iwai jouait du piano et Ichiko Aoba chantait et jouait de la guitare sur trois morceaux: Uwoaini (ウヲアイニ) composé par Shunji Iwai pour son film Hana and Alice (花とアリス), Adan no Shima no Tanjō-sai (アダンの島の誕生祭) composé par Ichiko Aoba sur son septième album Adan no Kaze (アダンの風) et Arabesque (アラベスク) écrit par Shunji Iwai et composé par Takeshi Kobayashi pour All about Lily Chou-chou. L’interprétation d’Arabesque est vraiment très belle, pas aussi prenante que la version originale chantée par Salyu, mais on en est tout proche. La sensibilité que dégage Ichiko Aoba dans son chant est tout à fait remarquable. L’émission comprend également une longue interview dans lequel Ichiko Aoba évoque sa découverte du film All about Lily Chou-chou à l’âge de 14 ans et l’influence qu’il a eu sur elle. L’album Adan no Kaze est également longuement évoqué, notamment l’influence des îles d’Okinawa. S’il devait y avoir un film intitulé Adan no Kaze, il aurait certainement été réalisé par Shunji Iwai. Pour revenir au concept de l’Ether, le film restait assez flou sur le cas de Sheena Ringo comme je le montrais sur des captures d’écran dans un billet évoquant le film. La question a été éludée récemment par un tweet de Shunji Iwai confirmant en anglais que « Ringo has the beautiful ether! » alors qu’on l’avait interpellé sur le sujet. Je me suis alors demandé quel album ou quel titre pouvait le mieux correspondre à ce concept d’Ether. J’ai d’abord pensé à des morceaux de l’album KSK, mais la réponse se trouve plutôt sur l’album précédent Shōso Strip (勝訴ストリップ) car on y trouve le morceau Benkai Debussy (弁解ドビュッシー, Excuse Debussy). Elle raconte dans le numéro 14 de son magazine RAT que ce titre lui est venu sur un coup de tête, alors qu’on lui demandait quel était son artiste préféré. Le fait de mentionner Claude Debussy comme artiste préféré a suscité des interrogations des gens autour d’elle. En conséquence de quoi elle s’est elle-même demandée s’il fallait une explication ou une excuse pour aimer Debussy. Le titre est dérivé de ce questionnement. Peut-être aime t’elle le morceau Arabesque de Claude Debussy? Ce point en commun avec la chanteuse Lily Chou-chou est en tout cas étonnant.

Dans la petite boutique de la galerie OFS, j’achète en souvenir le livret du film Kyrie no Uta, contenant des interviews et de nombreuses photographies du film. En rentrant le soir, je me rends compte qu’AiNA a également dû y aller la même journée que moi car elle montrait des photos de la galerie sur sa storyline Instagram. L’exposition montre également quelques objets tirés du premier film de Shunji Iwai, Love Letter. Le film a eu beaucoup de succès à sa sortie en 1995 et ce succès s’est ensuite étendu en Asie. C’est un film que j’avais en tête de voir depuis un petit moment, mais je ne l’ai finalement vu que très récemment après mon passage à l’exposition. Il a été en grande partie tourné à Hokkaidō, dans la ville d’Otaru, et les images hivernales de terres enneigées y sont très belles tout comme l’histoire qui contient déjà certains thèmes récurrents du réalisateur comme la dualité de l’actrice principale. L’actrice Miho Nakayama y joue en effet deux rôles, celui de Hiroko Watanabe qui a perdu son fiancé dans un accident de montagne deux années auparavant et celui d’Itsuki Fujii qui a étrangement exactement le même nom et prénom que son fiancé disparu. L’histoire se construit sur une correspondance par lettres, comme sur un de ses films plus récents Last letter. Hiroko Watanabe envoie une première lettre à l’adresse d’enfance de son ancien fiancé en pensant qu’elle arriverait peut-être jusqu’au paradis, mais c’est la femme Itsuki Fujii qui la reçoit car elle habite dans la même ville et lui répond. Un lien d’amitié rempli d’interrogations se noue entre les deux femmes (qui, je le répète, sont toutes les deux interprétées par Miho Nakayama). On comprend assez rapidement que la femme Itsuki Fujii et l’ancien fiancé Itsuki Fujii étaient en fait dans la même classe de collège, et Hiroko essaie donc d’en savoir plus sur l’enfance de son ancien fiancé en posant de nombreuses questions à Itsuki Fujii dans ses lettres. Cette correspondance vient petit à petit creuser dans la mémoire d’Itsuki Fujii, et la frontière entre les histoires des deux femmes se rapprochent, accentuée par leur ressemblance physique troublante (car je le répète, elles sont jouées par la même actrice). L’histoire peut paraître assez embrouillante mais elle est racontée de manière simple et particulièrement émouvante. J’aime par dessus tout les moments de plénitude qui se dégagent de ce film, et des films de Shunji Iwai en général.

Écrire ce billet m’a poussé à réécouter plusieurs fois l’album Kokyū (呼吸) de Lily Chou-Chou. Sur la couverture de l’album, je me demande si c’est bien Salyu que l’on voit photographiée de dos dans les hautes herbes. Cette photographie de Kazuaki Kiriya (紀里谷和明) est superbe. J’aime aussi beaucoup la photographie de couverture de l’album-compilation Merkmal de Salyu. Cette photographie signée du photographe Kazunali Tajima (田島一成) me rappelle mes propres photographies jouant avec les nuages, notamment celle en page 69 de mon photobook In Shadows ou celle du billet intitulé Structure and Clouds. Les photographies du livret de Merkmal datant de 2008 sont antérieures aux miennes. Je ne connaissais pas cet album à l’époque où j’ai créé mes propres compositions photographiques, quelques années plus tard en 2011. J’ai en fait découvert cet album grâce à un billet récent de mahl sur son blog. De cet album, je connaissais déjà quelques morceaux car deux sont extraits de l’album Kokyū: Hōwa (飽和) et Glide (グライド). Elle reprend également en solo le morceau to U qui l’a fait connaître du grand public. C’est peut-être dû au fait qu’il s’agit d’une compilation, mais je trouve cet album inégal. Certains morceaux comme landmark et Yoru no Umi Tōi Deai ni (夜の海 遠い出会いに) sont absolument fabuleux, tout comme Dramatic Irony et I BELIEVE. Ces morceaux qui se suivent sur l’album forment un passage particulièrement poignant. Salyu y a une voix particulièrement expressive et la partie finale de I BELIEVE est particulièrement puissante. L’album est accompagné d’un DVD avec un concert plutôt intimiste au Motion Blue Yokohama (datant du 17 Septembre 2008) pendant lequel elle interprète les morceaux landmark et Yoru no Umi Tōi Deai ni avec une orchestration légèrement différente. On ne peut que rester immobile en écoutant cette voix monter progressivement en intensité. Une bonne moitié de l’album paraît plus fade par rapport à ces quelques morceaux dont l’intensité émotionnelle ne peut pas laisser indifférent. Le morceau to U en solo est par exemple beaucoup moins intéressant en solo sans la voix de Kazutoshi Sakurai. J’aime aussi beaucoup le morceau VALON-1, car elle semble chanter avec un ton de décalage sur la totalité du morceau. Takeshi Kobayashi compose les musiques de cet album, tout comme celles des précédents. C’est d’ailleurs Takeshi Kobayashi qui l’a découverte et qui lui a donné son nom de scène, qui serait apparemment une allusion au mot français « Salut ». Takeshi Kobayashi et Shunji Iwai commençaient à ce moment là l’écriture des morceaux de Lily Chou-chou. Pendant le concert de Lily Chou-chou le 15 Décembre 2010 à Nakano Sun Plaza, certains morceaux solo de Salyu étaient interprétés. Elle chante pendant ce concert là et sur le DVD de Merkmal une version différente, en anglais, du morceau Arabesque. Le concert du Nakano Sun Plaza termine avec le morceau Glide comme sur l’album Kokyū et la compilation Merkmal, sauf qu’elle ne chante que le début. Les paroles inscrites sur grand écran prennent ensuite le relais: just fly so far away to another place.

super massive concrete

Nous sommes toujours près du parc de Yoyogi sur les deux premières photographies, en fait juste à côté d’un des blocs de toilettes publiques, auparavant transparentes, conçues par Shigeru Ban. L’aspect lisse et massif du béton du nouveau building de l’agence de publicité Meiji Ad Agency, anciennement appelée Nitto et affiliée au groupe Meiji Holdings, m’impressionne beaucoup. J’aime cette idée de mettre en avant l’impact visuel de l’architecture, ce qui ravit forcément le photographe. Le problème est que ce bloc est tellement massif et positionné sur une petite rue, qu’il est difficile à prendre en photo dans son intégralité. Au dessus du socle impénétrable de béton, les étages se détachent franchement au point où on croirait qu’il s’agit d’un bâtiment différent posé derrière le socle. La forme des étages est également intéressante car ils sont posés sur une diagonale et leurs tailles croient lorsque l’on monte en hauteur. Le socle de béton ressemble à un bunker et reste très mystérieux car on n’arrive pas à deviner à quoi ressemble l’espace intérieur. Le petit bâtiment qui suit sur les troisième et quatrième photographies du billet est d’apparence moins massive mais met également en avant le béton qui le compose. Nous sommes ici à Komaba, à quelques dizaines de mètres du campus de l’Université de Tokyo. Cette maison individuelle est située à un croisement de deux rues en Y et, avec sa forme triangulaire, utilise pleinement l’espace disponible. J’aime beaucoup cette forme aiguë et agressive qui pointe comme une lame vers la rue. Dans les rues d’Ebisu, je découvre par hasard le bâtiment de la dernière photographie, qui prend un style plus léger et très différent des autres buildings que je montre sur ce billet. Il s’agit d’une école-workshop destinée aux jeunes architectes et appelée ITO Juku. Elle est affiliée au Toyo Ito Museum of Architecture à Imabari dans la préfecture d’Ehime à Shikoku. La façade avant se compose de portes coulissantes de bois et j’imagine qu’elles doivent s’ouvrir et laisser apparaître l’intérieur lorsque l’école est ouverte. J’y suis passé tôt le matin et tout était malheureusement fermé. Elle se trouve perdue dans un quartier résidentiel et certainement difficile à trouver sans avoir l’adresse. Je suis tombé dessus par hasard, comme souvent lorsqu’il s’agit de nouvelles découvertes architecturales.

Je vois dans l’architecture de béton, même massive comme dans les exemples ci-dessus, une beauté délicate et même poétique. Ça ne me dérange par exemple pas d’associer ce béton avec la musique très délicate et sensible d’Aoba Ichiko (青葉市子) que j’écoute en écrivant ces quelques lignes. Le nom d’Aoba Ichiko m’est familier depuis un moment, et je me suis toujours dit qu’il fallait que je tente une écoute un jour ou l’autre. Ce jour était il y a quelques jours, lorsque j’ai écouté pour la première fois son dernier album sorti l’année dernière Windswept Adan (アダンの風). Il y a un morceau en particulier, le troisième intitulé Porcelain, qui possède une beauté pénétrante. Certaines musiques, à des moments et des circonstances particulières, viennent résonner avec notre être intérieur et nous poussent à la méditation. Ce sont des moments où on baisse la garde et on se laisse tout simplement porter par le flot musical. Je me dis souvent, lorsque j’écoute ce type de morceaux, que je pourrais me contenter de n’écouter que ce morceau pendant un petit moment et faire abstraction de tout le reste. Le premier morceau, Prologue, nous plonge tout de suite dans l’ambiance de l’album, aux bords de l’océan à Okinawa. On entre dans son univers folk plutôt minimaliste, composé principalement de sa voix, d’une guitare classique et de sons naturels, sans avoir envie d’en sortir jusqu’aux dernières notes. On se laisse transporter vers les îles imaginaires du sud du Japon qu’elle évoque. Sa voix résonne parfois comme si elle chantait dans la pénombre d’un espace dépouillé. J’imagine un espace délimité par des murs de béton brut, laissant une ouverture rectangulaire sur un jardin au vert profond humidifié par une pluie fine. A travers son architecture, Tadao Ando nous a montré cette délicatesse du béton quand il conçoit ses bâtiments comme des cadres ouverts sur la nature environnante (les ouvertures donnant sur le vert du jardin de Koshino House) et quand habiter dans son architecture veut dire qu’il faut accepter la présence de l’environnement naturel (la pluie lorsqu’on traverse Row House). Toyo Ito nous a également montré la poésie de son béton lorsque ses formes viennent imiter les arbres zelkova bordant le boulevard d’Omotesando. J’aime imaginer la musique que j’écoute dans les espaces d’architecture que je vois en photographie. Lorsque je réécoute l’album Lavender Edition de Ai Aso, par exemple, je repense toujours à la maison House A de Ryue Nishizawa, car j’avais écrit le billet à son propos tout en écoutant cet album. Je me suis imaginé assis dans la lumière du matin à l’intérieur de la pièce principale de cette maison en train d’écouter cette musique paisible pour l’esprit. Cette situation imaginaire m’a laissé une forte impression et je m’en souviens encore maintenant à chaque écoute. Je pourrais raccrocher chaque morceau ou album que j’ai écouté à un lieu et parfois même à un moment de la journée. Lorsque j’écoute par exemple Sekidō o Koetara (赤道を越えた) de Sheena Ringo sur l’album Hi Izuru Tokoro, je ne suis plus au Japon mais transporté soudainement aux Sables d’Olonne, sur une portion de piste cyclable de la côte sauvage, au bord de l’océan et à côté du Puits d’Enfer. Le souvenir d’un lieu particulier associé à une écoute se révèle souvent bien plus tard, car j’écoute un album et des morceaux a de multiples reprises dans des lieux souvent différents mais il me reste souvent un seul lieu en tête. Est ce que je me souviendrais de Windswept Adan d’Aoba Ichiko comme la musique qui m’accompagnait Samedi matin sous la pluie au bord du cimetière d’Aoyama. Je le saurais peut être dans quelques mois.