images sans paroles (ε)

Le titre de cette série de billets impose que je ne parle pas des photographies que je montre mais comme d’habitude, je finis par me fatiguer moi-même de mes propres règles et j’aime m’en affranchir. Ces photographies ont été prises à plusieurs endroits de Tokyo, mais quelques unes d’entre elles proviennent de Ginza, dont l’iconique tour du Shizuoka Press and Broadcasting Center, construite en 1967 par Kenzo Tange. Ce bâtiment constitue la première concrétisation spatiale des idées métabolistes de Tange sur la croissance structurelle d’inspiration organique. La première photographie montre la superbe façade du Ginza Place conçu par Klein Dytham Architecture (KDa) et construit en 2016 à l’angle du carrefour de Ginza 4-Chōme. La façade de ce bâtiment de onze étages est composée de 5,315 panneaux préfabriqués en aluminium inspirés du sukashibori (透かし彫り). Le sukashibori est une technique artisanale japonaise de sculpture qui consiste en un travail de découpe créant des motifs ouverts dans une matière. Ces motifs laissent passer la lumière et l’air produisant des jeux d’ombre et de transparence. Ils sont souvent floraux, végétaux ou géométriques comme pour cette architecture contemporaine. Toujours à Ginza, j’avais déjà vu les chats astronautes de l’artiste Kenji Yanobe flottant avec leur vaisseau spatial faisant référence à la Tour du Soleil de Taro Okamoto au milieu du grand atrium central de Ginza Six. Cette installation intitulée BIG CAT BANG sera apparemment exposée jusqu’à la fin de l’été 2025. Je n’avais par contre pas remarqué une autre sculpture de chat à l’entrée du grand magasin. Ça aurait été dommage de la manquer. Je me demande bien ce que vont devenir ces chats voyageurs de l’espace après la fin de l’exposition de Ginza Six. Ils mériteraient une exposition permanente.

Au détour d’une rue d’Hiroo, j’aperçois une caméra de surveillance tombée au sol. Je regarde en l’air mais je ne vois pas de mur et de poteau desquels elle aurait pu tomber. Cela restera un mystère. On les remarque à peine mais si on fait un peu attention, on s’aperçoit très vite qu’on est filmé en permanence dans tous les coins de Tokyo. J’ai un peu de mal à comprendre que ce type de dispositif ne soit pas généralisé dans certains pays ayant en ce moment des soucis de sécurité intérieure. Les fameuses toilettes de l’arrondissement de Shibuya sont en ce moment recouverte de photographies d’elles-mêmes, pour une drôle de « mise en abîme ». Cette expression tellement utilisée dans le language des critiques littéraires et cinématographiques m’agacent un peu sans que je sache vraiment pourquoi. Enfin cette expression ne m’agace pas autant que le mot familier « dinguerie » qu’on entend de plus en plus, ou le fait d’utiliser la préposition « sur » au lieu de « à » pour des lieux (par exemple, j’habite sur Kyoto). Cette utilisation incorrecte donne l’impression d’une domination, ou d’un contrôle qui n’a pas leu d’être, sur l’espace, de suggérer une présence active plutôt que passive.

La dernière photographie montre une affiche du dernier single de Daoko intitulé Zense ha Busho (前世は武将). Elle montrait sur son compte Instagram une photo de cette affiche placée sur un mur temporaire d’un site de construction. J’ai vite reconnu le lieu à Shibuya, dans le quartier à Udagawachō, près du disquaire Manhattan Records. Je connais bien cette rue car j’aime venir vérifier si des nouvelles fresques ont été dessinées sur une des façades de ce disquaire. Je l’ai souvent prise en photo. Cette fois-ci, un petit groupe d’une dizaine de personnes se tenaient debout devant la fresque et j’ai remarqué une caméra. J’imagine qu’on était en train d’y tourner une scène d’émission télévisée, mais le tournage semblait être en pause. Parmi eux, je reconnais Noritake Kinashi (木梨 憲武) du duo comique Tunnels (ザ・トンネルズ). Il regarde dans ma direction de l’autre côté de la rue. J’hésite à lui faire un bonjour de la main, car je pense qu’il regardait plutôt dans le vide devant lui. Le single Zense ha Busho de Daoko est sympathique mais est loin d’être mon préféré de l’artiste. L’aspect kawaii de la voix de Daoko sur ce morceau et le jeu de guitare de Seiichi Nagai (永井聖一), guitariste du groupe Sōtaisei Riron (相対性理論) et membre de son groupe QUBIT, ne sont pas désagréable et finissent par convaincre après plusieurs écoutes. Comme elle le dit elle-même, ce morceau a un côté Pop espiègle au goût kitsch post-Shibuya-kei. Après avoir écouté ce morceau, YouTube me propose un autre single de Daoko, Rinko (燐光) sorti il y a trois ans en 2022. Ce morceau n’est pas présent sur un album et je ne le connaissais pas. Je suis beaucoup plus convaincu par la beauté orchestrale majestueuse de ce morceau fort d’une émotion mélancolique. Il a été composé par Shōhei Amimori (網守将平). Ce n’est pas toujours facile de suivre Daoko dans toutes ses activités musicales car elle est très active, notamment en collaboration avec d’autres musiciens et musiciennes.

J’avais par exemple manqué ce très beau duo avec Seiko Ōmori (大森靖子) intitulé Chikyū Saigo no Futari (地球最後のふたり) sur l’album kitixxxgaia de Seiko Ōmori sorti en 2017. J’adore la fusion entre les styles des deux artistes, Daoko apportant une partie hip-hop qu’elle maîtrise très bien. Le piano accompagnant le refrain est excellent donnant une dynamique remarquable au morceau. Du coup, j’écoute quelques autres titres de cet album kitixxxgaia, notamment le puissant single Dogma Magma (ドグマ・マグマ), que je connais déjà depuis longtemps. Ce single contient toute l’essence artistique et la démesure de Seiko Ōmori. Les nombreux changements de tempo et d’intensité du morceau créent une atmosphère à la fois théâtrale et chaotique qui est tout à fait passionnante. L’énergie déborde également dans tous les sens sur le morceau suivant Hikokuminteki Hero (非国民的ヒーロー) qui est un duo vocal avec Noko (の子), le leader du groupe Shinsei Kamattechan (神聖かまってちゃん). Il y a un esprit de rébellion punk dans ce morceau mêlant rock alternatif et éléments électroniques. J’adore particulièrement le final du morceau où le chant de Seiko semble inarrêtable, emportée par son propre mouvement et par les cris de Noko. Comme sur le premier morceau, celui-ci est teinté de provocation, illustrant la lutte contre les attentes sociétales et la quête de liberté individuelle. De l’album, je n’apprécie pas tous les morceaux, mais je m’arrête sur le douzième intitulé Kimi ni Todoku na (君に届くな), avec une approche orchestrée beaucoup plus posée. Son style y reste tout à fait unique. Je change ensuite d’album pour écouter le single Zettai Kanojo (絶対彼女) de l’album Zettai Shōjo (絶対少女) sorti en 2013. Ce n’est pas un morceau que je découvre car je l’écoute de temps en temps. Ce morceau Pop est beaucoup structuré que ceux mentionnés précédemment et est immédiatement accrocheur. On y trouve toujours ces parties parlés où Seiko semble s’adresser à elle-même.

Le nouveau single KURU KURU HARAJUKU de Kyary Pamyu Pamyu (きゃりーぱみゅぱみゅ), sorti le 18 juillet 2025, est une excellente surprise. Il est bien entendu composé, écrit et produit par Yasutaka Nakata (中田ヤスタカ), producteur de longue date de Kyary. Ce nouveau single marque le retour de Kyary après une pause de plus d’un an marquée par une naissance. Ce morceau a une approche très électronique, très techno qui me rappelle un peu l’ambiance de l’excellent Dodonpa (どどんぱ) sur l’album CANDYRACER de 2021, atypique dans la discographie de Kyary. Je trouve que Yasutaka Nakata est particulièrement inspiré et offre à Kyary des morceaux différents qui lui vont bien car elle parvient à garder son identité très marquée. Je la suivrais volontiers si son prochain album est entièrement dans ce style. J’ai de toute façon un faible pour Kyary depuis ses débuts et l’album plus récent Japamyu (じゃぱみゅ) sorti en 2018. Yasutaka Nakata m’a complètement bluffé sur le morceau 88888888, sorti le 29 août 2025, du groupe d’idoles PiKi (ピキ) formé en 2025 sous le label KAWAII LAB fondé par Misa Kimura. PiKi est un duo composé d’un transfuge de deux groupes de KAWAII LAB, à savoir Karen Matsumoto (松本かれん) du groupe FRUITS ZIPPER et Haruka Sakuraba (桜庭遥花) de CUTIE STREET. Rien ne laissait présager un morceau intéressant sauf que Yasutaka Nakata a composé à sa manière, en les fait chanter en chuchotements sur une musique électronique Dark Pop à la limite du witch house. C’est tout à fait inattendu et le morceau est tout bonnement excellent. PiKi passait à l’émission télévisée Music Station le Vendredi 29 Août 2025. Alors que je m’étais assoupi devant la télé pendant une partie de l’émission, les sons electro sombres de 88888888 m’ont soudainement réveillé. Le morceau semble avoir un lien avec la fameuse sortie 8 (8番出口) qu’on arrive pas à trouver.

On change de registre avec le nouveau single Crave de Minami Hoshikuma (星熊南巫) sorti le 16 Août 2025. Elle s’est échappée le temps d’un morceau de son groupe d’idoles alternatives Wagamama Rakia (我儘ラキア), mais ce n’est pas son premier single solo. La production du morceau est très lourde et intense en guitares donnant un ton sombre à l’ensemble. La voix comme toujours puissante de Minami arrive à s’en dégager pour apporter à l’ensemble quelque chose d’aérien. Et pour terminer cette excellente petite sélection, avouons-le, je découvre la musique solo de Yurina Hirate (平手友梨奈). Yurina Hirate était il y a quelques années la force motrice du feu-groupe d’idoles Keyakizaka46 (欅坂46), y apportant un style de performance intense très différent de l’image habituelle des idoles. Je n’ai jamais pu accrocher à un morceau du groupe mais j’imaginais bien un jour pouvoir apprécier la musique de Yurina Hirate. J’étais très distraitement attentif à ses sorties et tout à fait convaincu par son nouveau single. Le single I’m human est très beau avec une ambiance sombre et intense, et une dramaturgie renforcée par les images de la vidéo qui l’accompagne. Cette vidéo évoque la peur des comportements de masse et une certaine solitude humaine.

sakura overload (un fleuve urbain)

Les sakura étaient cette année comme une belle princesse qui se fait attendre à une réception (ou comme une rockeuse en kimono qui tarde à monter sur scène). Les cerisiers en fleurs se sont fait attendre en arrivant beaucoup plus tard que d’habitude, et en bouleversant par la même occasion l’organisation des diverses festivités ponctuelles accompagnant leur arrivée. La floraison est aussi imprévisible qu’éphémère et on nous avait assez répété à la télévision que ce week-end était le moment ou jamais pour apprécier les cerisiers en fleurs cette année. On sait que pluie et vent nous attendent la semaine prochaine, et il faudra être stratégique pour pouvoir profiter pleinement des paysages fleuris avant le point de non-retour. Cette présentation de la situation semble bien dramatique mais il n’en est rien. Cela fait 25 ans que je vois des cerisiers en fleurs tous les ans et l’effet de surprise s’est quelque peu estompé. Malgré cela, nous restons tout de même comme hébétés devant la beauté de ces cerisiers quand ils sont à leur pic de floraison. Je me demande bien quel effet addictif ces arbres parviennent à nous transmettre. On ne se lasse pas de les regarder et on éprouve à chaque fois le besoin renouvelé de partir à leur recherche, que ça soit dans l’environnement urbain proche de nous ou dans les campagnes aux alentours de la ville. Nous essayons en général de profiter des deux. Et les Sakura ne sont jamais aussi beaux que quand ils se réunissent pour former des toits ou des tunnels. L’avenue Meiji entre les carrefours de Tengenjibashi et de Shibuyabashi est trop large pour que les cerisiers de chaque coté se rejoignent pour former un tunnel mais l’endroit n’est en pas moins magnifique en cette période. Les cerisiers sont ensuite plus petits et moins fleuris entre Shibuyabashi, au niveau de la salle de concert Liquidroom que je montre en photo, et la station de Shibuya. L’avenue Meiji est souvent le premier endroit où je vais admirer les cerisiers en fleurs et naviguer cette rivière urbaine en voiture est à chaque fois une belle expérience.

Et pour accompagner la beauté parfois oppressante des cerisiers, je sélectionne quatre morceaux à tendance hip-hop plus ou moins marquée. Je n’avais jusqu’à maintenant jamais vraiment eu l’idée d’écouter la musique du groupe Kroi. Je pensais, pour je ne sais quelle raison, que leur style musical n’était pas pour moi. Je me rends compte que c’était une erreur en écoutant le single Hyper sur un EP du même nom sorti en Octobre 2023. Kroi est un groupe de Tokyo créant sa musique en fusionnant les genres, entre rock et hip-hop mais aussi Funk, Soul et R&B. L’idée du groupe est de créer une nouvelle musicalité en mélangeant tous ces styles musicaux et c’est en fait la signification de leur nom de groupe. Kroi vient du mot Kuroi (黒い), « noir » en japonais, qui est la couleur résultante lorsque toutes les couleurs sont mélangées. Kroi a été fondé en 2018 par Reo Uchida (内田怜央), au chant et guitare, et Yūki Hasebe (長谷部悠生), à la guitare, accompagnés de Masanori Seki (関将典) à la basse, Hidetomo Masuda (益田英知) à la batterie et Daiki Chiba (千葉大樹) aux claviers. Le morceau Hyper que j’écoute en ce moment correspond tout à fait à cet esprit de fusion musicale. Le tout début du morceau commence par une guitare très lourde et la voix sombre de Reo Uchida me rappellerait presque le grunge hardcore d’Alice in Chains, mais l’ambiance du morceau change très vite avec une voix rappée et un rythme extrêmement dynamique mélangeant même les cuivres. Ce melting-pot musical a une construction certes atypique mais montre une très grande maîtrise. Ce style aux apparences chaotiques n’est pas sans me rappeler l’approche stylistique du Millenium Parade de Daiki Tsuneta. Je ne soupçonnais pas que Kroi créait une musique aussi dense et maîtrisée. On reste ensuite dans les ambiances hip-hop avec le morceau Jibun no Kigen ha Jibun de Toru (自分の機嫌は自分で取る) d’ASOBOISM, sur son album YOLO sorti en Août 2023. ASOBOISM est compositrice, interprète et rappeuse originaire de Totsuka dans préfecture de Kanagawa. Je connaissais son nom depuis quelque temps car elle évolue dans les cercles du hip-hop féminin proche d’Akko Gorilla (あっこゴリラ) et de Valknee dont j’ai déjà parlé sur ce blog. Akko Gorilla participe d’ailleurs au morceau d’ASOBOISM que j’écoute en ce moment avec une autre rappeuse nommée CLR. J’aime beaucoup les nappes musicales enveloppantes et vaporeuses de ce morceau et la manière dont la voix rappée d’ASOBOISM et des deux invités viennent s’y intégrer d’une manière parfaitement fluide. C’est un superbe morceau qui a même un petit quelque chose de relaxant. Le morceau de Valknee, Not For Me, de son premier album Ordinary sorti le 10 Avril 2024, a en comparaison une trame musicale de synthétiseur beaucoup plus agressive. J’ai toujours aimé cette approche sans concession mélangée à la voix rap tout à fait atypique de Valknee, mais j’avais un peu perdu le fil ces dernières années. J’aime beaucoup ce morceau, même si je ne suis pas certain d’écouter tout l’album. De l’album, le morceau Loose est très particulier dans sa manière de forcer les fins de phrases, mais démontre qu’elle maîtrise extrêmement bien son flot. Elle n’intègre pas de coréen dans ses morceaux, ce qui est un peu dommage car j’adore quand elle le mélange avec le japonais, mais elle garde un certain accent de Kanagawa. DAOKO vient de sortir un nouveau single Tenshi ga Itayo (天使がいたよ) qui est assez génial, très rythmé et dense musicalement dans une ambiance de néons que j’adore. Ce morceau sera à priori sur son cinquième album Slash-&-Burn qu’elle vient d’annoncer et qui sortira le 22 Mai 2024, accompagné d’une petite tournée de deux dates à Osaka et Tokyo en Juin à laquelle j’aimerais bien assister, si le fan club (dont je ne fais pas partie) ne raffle pas toutes les places. Vue qu’elle n’a pas sorti de nouvel album depuis quatre ans, avec Anima, j’imagine qu’il n’y aura pas beaucoup de places disponibles. Ça fait en tout cas plaisir d’écouter ce genre de morceaux où DAOKO semble trouver parfaitement sa place, à mi-chemin entre la J-POP mainstream et une approche musicale beaucoup plus indépendante.

あったかいね、半袖でいいかも

En photographies sur ce billet: les formes courbes de béton et de verre du building GUN-AN (軍庵) par Tadasu Ohe situé à Hiroo, celles plus angulaires d’un petit bâtiment de béton pour une agence publicitaire par Tadao Ando, un groupe de cyclistes dont un inhabituellement rétro passant en bas du grand cimetière d’Aoyama en direction du croisement de Nishi Azabu, la tôle angulaire aux airs de vaisseaux spatiaux du musée 21_21 Design Sight, toujours par Tadao Ando, posé dans le parc du complexe Tokyo Mid-Town, le tube métallique comme un grand vers survolant une partie de Nogizaka et des étranges visages derrière une vitrine d’Omotesando. Ces visages sont animés de mouvements robotiques et se trouvent à l’intérieur du vendeur de lunettes Gentle Monster dont je parlais avant son ouverture dans un billet récent. Il y a certains points de liaison entre les photographies de ce billet, que ça soit le béton brut, les surfaces métalliques ou les cyclistes qui traversent furtivement ces photographies. Plusieurs de ces photos évoquent une impression de futurisme qui se matérialise par la photographie finale de ces trois visages inquiétants.


AJICO a sorti le 13 Mars 2024 un nouvel EP de 6 titres intitulé Love no Genkei (ラヴの元型). C’est avec un plaisir non dissimulé qu’on accueille un nouvel épisode de leur aventure musicale. Le premier single reprenant le titre du EP frappe par sa coolitude maîtrisée entre les riffs merveilleusement accrocheurs de Kenichi Asai (浅井健一) à la guitare, l’omniprésente basse de TOKIE, la régularité impeccable de la batterie de Kyōichi Shiino (椎野恭一), et le chant particulièrement inspiré d’UA. Le morceau ne part pas dans les excès car le groupe semble très sûr de ce qu’ils veulent délivrer dans une maturité assumée. Par rapport à l’EP précédent Setsuzoku (接続) sorti en 2021 que j’évoquais à l’époque, il y a sur ce nouvel EP un meilleur équilibre entre les voix de UA et de Kenichi Asai. Le morceau d’ouverture Love No Genkei (ラヴの元型) est principalement chanté par UA mais Benji intervient dans les chœurs tandis que le deuxième morceau Attakaine (あったかいね) est principalement chanté par Benji avec UA dans les chœurs. Le cinquième morceau Kitty (キティ) est également interprété par Benji et sa décontraction cool y est remarquable. Ce morceau est un de mes préférés du EP. UA est beaucoup plus passionnée dans son chant, notamment sur le superbe Kotora ga Shuyaku ni Naranai (言葉が主役にならない), et sa voix est comme toujours très marquée. C’est le contraste entre les approches très différentes au chant de Kenichi Asai et de UA qui est un des grands intérêts du groupe. Et musicalement, c’est bien entendu très bien maîtrisé. C’est un EP que j’écoute très régulièrement ces dernières semaines, depuis sa sortie.

Je suis allé voir l’exposition MOMOPOLY (モモポリー), qui se déroulait du 17 au 24 Mars 2024 dans l’espace Spiral Garden à Aoyama, spécifiquement pour voir les photographies de Kotori Kawashima (川島小鳥) qu’on y montrait. J’avais déjà parlé de ce photographe dans mon billet au sujet de l’album Ne- Minna Daisuki Dayo (ねえみんな大好きだよ) de Ging Nang Boyz (銀杏BOYZ), car la photographie de couverture est de ce photographe. Il s’agit d’une exposition couvrant plusieurs artistes et l’espace consacré aux photos de Kotori Kawashima était donc limité. On pouvait cependant voir quelques unes de ses très belles photographies dont certaines très connues de la série consacrée à la petite Mirai chan (未来ちゃん). Certaines des photographies montrées dans cette exposition ont été utilisées pour d’autres couvertures d’albums ou EPs de Ging Nang Boyz. Ses photographies se concentrent sur les portraits mais ceux-ci sont placées dans un environnement qui vient influencer les impressions que l’on a de ces visages. Il ne s’agit pas de simples portraits car ils nous racontent une histoire qu’on parvient à deviner comme si ces photographies étaient des éléments d’une vidéo.

city scape with film 8
(une énergie)

Ces quelques photographies sur film proviennent d’une pellicule que j’avais démarré il y a plusieurs années et que je n’ai fait développer que récemment. Une des premières photographies de cette pellicule montre l’affiche de l’album Sandokushi de Sheena Ringo posée au coin du Tower Records de Shibuya, ce qui m’indique qu’elle a été démarrée vers le mois de Mai 2019. J’avais dû prendre quelques photos en 2019 puis délaisser cette pellicule pendant plusieurs mois voire années. Ce qui est amusant c’est que je mentionnais déjà cette pellicule noir et blanc dans un billet de Juin 2019 en me demandant quand je pourrais bien la finir. J’étais loin de me douter que ça me prendrait plusieurs années. Je pense l’avoir terminé il y a plus d’un an mais elle est resté près de l’ordinateur sans que j’y touche jusqu’à maintenant. De ce fait, je n’ai plus de souvenirs très précis de ces photographies, et c’est ce qui me plait d’une certaine manière. Je ne suis par contre pas certain de reprendre des photos argentiques avec mon EOS10, car le coût de développement est assez prohibitif, même sur CD comme c’était le cas pour cette pellicule noir et blanc. Il m’a fallu attendre dix jours pour le développement par un petit magasin de photo. On est pour sûr très loin de l’immédiateté du numérique. Ça m’étonne moi-même mais je n’avais pas montré de photos argentiques depuis Octobre 2015, avec une série de sept billets intitulé city scape with film. La présente série en noir et blanc ne fera que deux épisodes mais vient en quelque sorte compléter celle déjà commencée. Pour ce premier billet, on passe par le centre de Shibuya, le parc Inokashira à Kichijōji, celui d’Hibiya, le bâtiment Nissan Crossing à Ginza et pour terminer, un vieil arbre posé dans le parc de La Croix Rouge à Hiroo. Ce grand arbre est tenu par des béquilles mais semble rester fort. Je le regarde toujours quelques instants lorsque je passe devant, histoire d’emprunter un peu de son énergie.

la fille de l’as de pique

#6: card fight. Shibuya.

#7: color dots. Yanaka & Hiroo.

#8: music life. Shibuya Tower Records.

#9: no way. Shibuya.

#10: window walls. Nihonbashi & Aoyama.

Quelques unes des photographies de ce billet sont clairement inspirées par les séries que j’ai pu voir récemment sur NetFlix et dont je parlais déjà dans un billet précédent, à savoir la deuxième saison d’Alice in Borderland (今際の国のアリス) et First Love (初恋). Le magasin de disques Tower Records de Shibuya fait directement la correspondance entre ce drama First Love et le premier album d’Utaka Hikaru en montrant une photo d’elle prise à cette époque là. Cet album sorti le 28 Avril 1999 est un des premiers albums que j’ai pu acheté au Japon après mon arrivée à Tokyo en Février 1999. Le morceau Automatic passait beaucoup dans les clubs et boîtes de nuit tokyoïtes où on allait pratiquement tous les week-ends jusqu’à très tôt le matin. Cette époque me parait bien lointaine (et bien heureusement dirais-je).

On trouve des stickers comme celui de la première photo du dyptique #9, avec une écolière faisant un signe du doigt en disant « Dame yo, Zettai » (ダメよ。ゼッタイ。) un peu partout dans les rues. L’auteur est le mystérieux Tokyo Fūki Committee (東京風紀委員会), le comité de morale publique de Tokyo (j’aime bien ce nom car il me rappelle celui que je donne pour mes histoires de Tokyo parallèle). Enfin, l’auteur ne doit pas être aussi mystérieux que cela car il donnait sa première exposition solo dans la galerie d’art Night Out Gallery à Jingumae du 16 au 25 Décembre 2022. J’aurais voulu voir cette exposition intitulée Activity Report, car je rencontre souvent ses autocollants dans les rues de Shibuya venant à chaque fois ponctuer mon parcours. Je m’y suis malheureusement pris trop tard. Depuis que j’ai vu celle de Wataboku, j’ai de plus en plus envie d’aller voir ce genre d’exposition d’illustrateurs ou illustratrices. Les galeries sont nombreuses à Tokyo et je m’y arrête assez régulièrement sans forcément prendre de photos et les montrer à chaque fois sur ce blog. La prochaine exposition était celle de Nakaki Pantz et j’y reviendrais prochainement. J’ai toujours aimé prendre en photo les stickers aperçus dans les rues, et je me dis que ce domaine de l’art graphique urbain pourrait être une direction que je privilégie sur ce blog.

La photo ci-dessus montre les cadeaux de Noël que je me suis fait à moi-même: le dernier album de Tricot intitulé Fudeki sorti en Décembre 2022 et l’album de Miyuna (みゆな), Guidance, dont j’ai déjà beaucoup parlé. J’avais en fait déjà acheté les morceaux de cet album en digital lorsque j’avais découvert l’album. Je n’ai pas vraiment l’habitude d’acheter la musique en double mais j’ai fait une exception pour Guidance car il s’agit pour moi d’un album important et emblématique. Il y a le fait que j’ai été la voir en concert, mais j’ai également acheté le format physique de l’album car une version contient un Blu-ray d’un concert qu’elle a donné sans public, crise sanitaire oblige. Ce concert en studio intitulé Delete -> Saikai (Delete -> 再開, Effacer puis Reprendre) du 24 Novembre 2021 se compose de 10 morceaux et de quelques passages où Miyuna prend la parole. On y trouve quelques morceaux de l’album Guidance, comme Kijitsu (奇術) disponible en vidéo sur YouTube, et d’autres de ses précédents EPs. La formation qui l’accompagne est la même que celle du concert au Shibuya Club Quattro que j’ai été voir, avec donc une approche rock de live house. Ça reste tout de même beaucoup plus sage que le concert de Shibuya. Miyuna ne s’écroule pas au sol sur scène sur un morceau, et il n’y a pas de solo extensif de guitare, mais il n’y a rien de très étonnant à cela vu que ce live se déroulait en studio. La performance n’en est pas moins excellente et le live vaut le détour ne serait ce que pour pouvoir écouter ces morceaux dans des versions légèrement différentes. La petite surprise de ce live pour moi était de voir Miyuna jouer de la guitare électrique, car on a plutôt l’habitude de la voir jouer de la guitare acoustique. Elle jouait également de la guitare acoustique lors de ce concert, mais elle avait en mains une guitare électrique Gibson SG rouge sur deux morceaux. Sa guitare acoustique est également une Gibson. Ce choix de guitare électrique me parle beaucoup car j’avais autrefois exactement la même Gibson SG mais de couleur noire. J’aimais beaucoup cette guitare qui a malheureusement subi un choc fatal et que j’ai dû revendre avec l’ampli Marshall qui va avec. Mais je ne jouais aucun air connu comme j’aimais à le dire pour exprimer le fait que je ne savais pas en jouer. J’appréciais seulement expérimenter des sons, ce qui m’apportait déjà une certaine satisfaction.

Je suis content d’entendre Miyuna à la radio ces derniers temps, en particulier sur J-Wave. Je pense qu’il doit avoir un lien avec sa participation au festival Tokyo Guitar Jamboree 2023, qui aura lieu en Mars 2023 au Ryōgoku Kokugikan (両国国技館), car il est organisé par J-Wave. Dans la liste des musiciens invités au festival, il y en a plusieurs qui sont très reconnus, comme par exemple Tortoise Matsumoto (トータス松本). C’est une très bonne chose car ça peut lui permettre de gagner en reconnaissance. Comme Miyuna a 20 ans (depuis Juin l’année dernière), elle était invitée à une émission spéciale animée par Shishido Kavka (シシド・カフカ) et sponsorisée par Sapporo Beer sur le passage à l’âge adulte. Cette émission intitulée At age 20, the beginning se composait notamment d’une partie où trois compositeurs, interprètes et rappeur de 20 ans se retrouvaient ensemble à l’antenne pour parler de leur inspiration et de comment ils et elle voient leurs futurs. Au côté de Miyuna, il y avait le compositeur et interprète Sōshi Sakiyama (崎山蒼志) et le rappeur Sanari (さなり). Je ne les connaissais pas mais ils étaient plutôt réservés à l’antenne par rapport à Miyuna qui était plutôt à l’aise pour assurer la conversation, bien qu’elle n’était pas animatrice attitrée de cette section. Je me suis tout de suite dit en écoutant cette émission que J-Wave devrait lui donner un segment radio hebdomadaire même temporaire (comme une de ses ainées sur une autre radio il y a 25 ans). Ça me plairait bien de l’écouter régulièrement. Elle avait aussi été invitée sur J-Wave dans une autre émission de Décembre l’année dernière pour parler cinéma (et pas de musique bizarrement). L’émission abordait le film Avatar: the way of water, å l’occasion d’une journée spéciale sur J-Wave. J’avais bien l’intention de voir ce film, ce que j’ai fait pendant mes congés de la première semaine de Janvier. Bien que l’histoire ne soit pas particulièrement intelligente, le monde que l’on a devant les yeux pendant un peu plus de 3 heures est vraiment merveilleux. Je suis allé le voir tôt le matin dans une salle de cinéma de Shibuya et sortir de la salle à la fin du film pour retrouver l’ambiance urbaine de Shibuya m’a fait un drôle d’effet. C’est comme si j’avais également voyager dans les forêts et les mers de Pandora pendant plusieurs jours voire semaines. Miyuna comparait ce film à ses propres concerts où la rémanence (余韻) des images et des impressions reste forte même après plusieurs jours. Elle le disait de son concert à Shibuya et j’ai l’impression qu’elle accorde beaucoup d’importance à cette sensation de rémanence. J’aime beaucoup cette idée là, surtout à notre époque où tout doit passer vite sans trop réfléchir. Cette idée de rémanence m’est également venu en tête lors de notre séjour récent près du Mont Fuji. J’ai regardé pendant longtemps le Mont Fuji au levé du soleil en pensant au fait que ces images pourrait persister avec moi dans mon inconscient.

Le deuxième cadeau de Noël que je me suis fait était le dernier album de Tricot intitulé Fudeki (不出来) qui veut dire le contraire de Jōdeki (上出来) signifiant “excellent”. Jōdeki était leur album précédent sorti en 2021. J’avais en fait quelques interrogations sur ce nouvel album avant de l’écouter vu le nom choisi. J’avais aussi quelques craintes sur la direction que prendrait ce nouvel album car Tricot est maintenant sous la grande agence Horipro (après avoir reçu un gros chèque) alors que le groupe était indépendant jusqu’à maintenant. Mais mes craintes se sont vite estompées dès la première écoute car Tricot a conservé cet aspect rock indépendant qui est sa marque de fabrique et qui est même renforcé sur ce dernier album par rapport au précédent. Les singles sortis avant l’album, #Achoi (#アチョイ), End roll ni Maniau youni (エンドロールに間に合うように) et Aquarium (アクアリウム) ne sont pas spécialement les morceaux que je préfère de l’album. J’aime en fait beaucoup les morceaux qui se trouvent entre ces singles comme Android (アンドロイド), Kujira (鯨), OOOL, Jōdan kentei (冗談検定) et Crumb. Ces morceaux ne cherchent pas à être des singles et on pourrait même dire qu’ils ont le calibre de B-side, mais ils ressemblent à ces B-side qui sont meilleurs que les singles qu’ils accompagnent. C’est peut être là le sens de Fudeki, quelque chose d’imparfait mais qui a une grande force d’attraction. Et personnellement, je tombe dedans les deux pieds joints. Il y a toujours cette pointe d’originalité et d’humour dans le chant d’Ikkyu qui m’attire beaucoup, et la partiction musicale est toujours irréprochable. Du coup, j’ai très hâte de les voir pour la deuxième fois pour leur tournée 2023 appelée Zang-Neng (qui je pense est dérivée du mot zannen qui veut dire “dommage”). Pour Tokyo, ça se passera au LIQUIDROOM à Ebisu, une salle que je ne connais bien que je suis passé des centaines de fois devant. J’imagine que cette tournée privilégiera ces nouveaux morceaux, et par rapport au premier concert auquel j’ai assisté de Tricot, j’aurais cette fois-ci l’avantage de bien connaître toute leur discographie.