


Certains reconnaîtront peut-être la voiture rouge orangée de la deuxième photographie, car elle m’avait beaucoup inspiré sur un précédent billet que j’avais intitulé take the fender to the red car and hit the road to nowhereland. En relisant ce billet écrit il y a un peu plus de deux ans, je me rends compte que je peux parfois être très inspiré. La musique que j’écoutais à ce moment là et les guitares Fender vues dans la grande boutique d’Harajuku ont très certainement participé à cette inspiration. Les guitares Fender étaient d’ailleurs un des nombreux sujets de discussion avec Nicolas que j’ai eu grand plaisir à retrouver lors de son passage quasi-annuel (enfin pas tout à fait) à Tokyo. C’était l’occasion de parler de vives voix des choses diverses et variées qui nous passionnent, notamment de musiques et du Japon, assis à une table à l’étage d’un petit izakaya de Shinjuku. Je ne sais plus si on a parlé à cette occasion de séries télévisées japonaises, ou si c’était plus tard par messages interposés. J’ai en tout cas terminé la première saison de la série VIVANT (ヴィヴァン) dont on parle tant en ce moment en raison de la diffusion de la deuxième saison. La première saison réalisée et scénarisée par Katsuo Fukuzawa (福澤克雄) et initialement diffusée par TBS en 2023 m’a clairement tenu en haleine. Katsuo Fukuzawa est connu pour avoir réalisé la série Hanzawa Naoki, avec également l’acteur Masato Sakai (堺雅人). Je ne l’avais pas vu à l’époque malgré son énorme succès car j’avais été refroidi par une impression de sur-jeu permanent des acteurs. Ce n’est peut être qu’une impression car je n’ai au final pas regardé cette série, mais cette impression était la raison pour laquelle j’ai mis autant de temps à me plonger dans VIVANT. J’ai été agréablement surpris par le jeu des acteurs, une belle brochette d’acteurs et d’actrices, il faut bien le dire, car on y retrouve Masato Sakai dans le rôle principal, Hiroshi Abe (阿部寛) dans le rôle d’un agent police tenace au sourire malicieux, Fumi Nikaidō (二階堂ふみ) et Kōji Yakusho (役所広司) entre beaucoup d’autres. Les rebondissements incessants m’ont pourtant un peu désorientés, le réalisateur manipulant à plusieurs reprises l’avis que peut avoir le public sur certains des personnages clés. Ces rebondissements sont intéressants et surprenants, mais me donnent un peu l’impression que le scénario a été écrit épisode après épisode, et qu’on hésite souvent à donner le mauvais rôle à des acteurs unanimement reconnus, genre Kōji Yakusho, enfin son personnage, celui qui nous avait touché la même année dans le film Perfect Days de Wim Wenders, peut-il vraiment être mauvais? Cette série reste épique et je comprends tout à fait qu’elle puisse compter parmi les grands moments télévisés. Les excellentes séries japonaises, souvent exclusives aux plateformes de streaming, sont assez nombreuses. Je repense bien sûr à Tokyo Swindlers (地面師たち, Jimenshitachi), Sins of Kujo (九条の大罪, Kujō no Taizai), The Hell You Fall Into (地獄に堕ちるわよ, Jigoku ni Ochiru wa yo) et la série Gannibal (ガンニバル) réalisée par Shinzō Katayama (片山慎三).
De ce dernier réalisateur et dans la même lignée du thriller horrifique, j’ai beaucoup aimé la récente série en huit épisodes Human Vapor (ガス人間). Je n’avais pas un bon apriori car le titre me laissait imaginer une histoire de super-héros, mais il n’en est rien. Human Vapor de Shinzo Katayama réactualise un classique de la science-fiction japonaise de la Toho, The Human Vapor (ガス人間第一号), film de 1960 réalisé par Ishirō Honda, le réalisateur de Godzilla. Il ne s’agit cependant pas d’une adaptation directe mais d’une histoire entièrement nouvelle. La série sortie le 2 juillet 2026 se base sur une coopération japano-coréenne avec un scénario de Yeon Sang-ho (연상호) et Ryu Yong-jae (류용재). Les acteurs et actrices sont par contre tous japonais. La série est centrée sur le duo Shun Oguri (小栗旬), jouant un inspecteur de police, et Yu Aoi (蒼井優), interprétant une journaliste menant sa propre enquête sur le fameux homme vapeur brillamment interprété par UTA. UTA Uchida (内田雅樂) est avant tout un mannequin de mode et cette série est son premier rôle d’acteur. Rien de très surprenant de le voir à l’écran car il est le fils de l’acteur Masahiro Motoki (本木雅弘) et de l’écrivaine Yayako Uchida (内田也哉子), elle-même fille de la grande actrice Kirin Kiki (樹木希林) et de la figure du rock Yūya Uchida (内田裕也). La série se base sur un deuxième duo composé d’un frère et d’une sœur youtubeurs interprétés par Suzu Hirose (広瀬すず) et Kento Hayashi (林遣都), menant également leur propre enquête sur les mystères de l’homme de gaz. J’ai été surpris par le personnage de Suzu Hirose car je ne l’ai d’abord pas reconnu. Dans la série, on remarque aussi la binôme policière de Shun Oguri pour son look à la garçonne avec cheveux courts et son air déterminé. Elle est interprétée par Haruka Imou (芋生悠). J’avais découvert cette actrice il y a huit ans dans la vidéo du morceau Kick in the world de Haru Nemuri, thème central d’un court métrage intitulé The eternal / spring réalisé par Takudai Koyama (児山拓大). Elle y interprétait le rôle de la guitariste et chanteuse d’un groupe fictif appelé Utopia, dans un faux documentaire suivant la formation du groupe et la création de ses morceaux. C’était un des premiers rôles de Haruka Imou. L’intrigue de Human Vapor est passionnante. L’histoire commence par la mort étrange d’un professeur victime d’un phénomène inexplicable pendant une émission de télévision en direct. Le responsable de sa mort est un homme capable de transformer son corps en gaz, et donc de passer à travers les obstacles et de disparaître sans laisser de traces. L’inspecteur Kenji Okamoto (Shun Oguri) et la journaliste Kyoko Kono (Yu Aoi) tentent de comprendre qui est cet homme et pourquoi il tue, et leur enquête les conduit progressivement vers un ancien projet secret étrange et malsain conduit dans les montagnes de Yamanashi.
Lors de notre rencontre à Shinjuku, Nicolas a eu la gentille attention de m’offrir un album en CD pour mon anniversaire, déniché dans le Disk Union que je lui avais recommandé à Shinjuku. Je découvre donc l’excellent EP Emissions du groupe ROSSO sorti en 2006. ROSSO est un projet formé autour de Yūsuke Chiba (チバユウスケ) du groupe Thee Michelle Gun Elephant (TMGE) au chant et à la guitare et Toshiyuki Terui (照井利幸) de Blankey Jet City à la basse. Cette formation démarra en 2001 avec MASATO à la batterie puis se transforma après la séparation de TMGE avec le remplacement du batteur par Minoru Sato (サトウミノル) et avec l’ajout d’un deuxième guitariste Akinobu Imai (イマイアキノブ), tous les deux anciens membres du groupe Friction. J’aime beaucoup ce que j’écoute sur les quatre morceaux, souvent assez longs, du EP. Le chant tout en tension de Yūsuke Chiba nous rappelle bien sûr Thee Michelle Gun Elephant, mais l’ambiance musicale est en fait assez différente. TMGE est frontal et nerveux alors que ROSSO est plus atmosphérique dans son approche. Le long morceau de plus de 10 minutes Hakkō (発光) qui conclut le EP est un bon exemple. C’est un des plus beaux morceaux du EP Emissions, un des plus sombres et hypnotiques, avec une guitare Gretsch G6119 Tennessee Rose émettant des accords se détachant dans l’espace comme des éclats de lumière. Cette ambiance me rappelle un peu ce que j’ai pu écouter dans les projets solo de Benji. J’adore de toute façon la voix habitée de Chiba qui dégage une rage profonde quand elle se déclenche. Sur Emissions, j’ai tout de suite été très attiré par un autre très long morceau de dix minutes, le deuxième intitulé ROOSTER. Chiba le chante comme une fable hallucinée, composée d’images étranges d’un coq (le ‘rooster’ du titre) dont le narrateur arracherait les plumes une à une pour y écrire des messages et d’antennes capables de capter les pensées et les messages venus d’ailleurs mais qui surveillent plutôt l’arrivée éventuelle de missiles. Dans son histoire qu’il narre avec un débit presque parlé, cette manière de laisser dériver les mots et les images apparemment absurdes et poétiques me rappellerait même Jim Morrison. Il y a un passage de ROOSTER qui a particulièrement attiré mon attention, celui avec le paon à la fin de la deuxième partie. Dans les paroles, Chiba évoque d’abord une fille, vêtue d’une robe teinte à l’orange, descendant une colline et trouvant une des plumes envoyées par le narrateur sur laquelle est écrit le message « LOVE & PEACE ». Elle y répond avec un minuscule « FUCK YOU », puis, dans sa maison, demande à sa mère quand le paon viendra enfin. 「ねぇクジャクはいつになったら飛んでくるの?」 (Dis, quand est-ce que le paon viendra voler jusqu’ici ?). Ce passage joue sur l’absurde et l’inquiétant, sans apporter d’explication précise. Le paon semble représenter quelque chose d’attendu mais qui n’arrive jamais.
L’invocation soudaine du paon dans cette histoire irréelle m’intrigue beaucoup, tout comme j’ai toujours été intrigué par l’utilisation du paon dans l’imagerie créée par Sheena Ringo pour accompagner son groupe Tokyo Jihen. Le paon évoque pour moi la courte nouvelle de Yukio Mishima (三島由紀夫) intitulée Les paons (孔雀, Kujaku). J’ai lu cette nouvelle en France, bien avant de venir vivre à Tokyo. Elle était publiée dans le Tome III d’une Anthologie de Nouvelles Japonaises (1955-1970) éditée chez Philippe Picquier. C’est la première oeuvre que j’ai lu de Yukio Mishima, avant même le Pavillon d’Or. Je pense que ce tome III d’Anthologie de Nouvelles Japonaises m’avait été offert mais je ne me souviens plus exactement en quelles circonstances. Les Paons ouvre ce recueil contenant douze nouvelles. On y suit un personnage narcissique très affecté par le déclin de sa propre jeunesse et de sa beauté physique. Il développe un comportement de plus en plus cruel qui l’amène à commettre l’acte barbare de massacrer sauvagement les paons d’un parc. Sa fascination pour la splendeur visuelle de ces oiseaux et la jalousie obsessionnelle qu’il développe face à la perfection esthétique de la nature le pousse à détruire ce qu’il admire. L’écriture de Mishima m’avait beaucoup impressionné. Elle m’impressionne toujours sans pourtant avoir aucune affinité avec certaines déviances qui l’ont amené à l’irréparable à la fin de sa vie. Dans ce même recueil, je me souviens également avoir été marqué par la nouvelle Les Crabes (カニ) écrite par Junzō Shōno (庄野潤三) en 1959. Je ne me souviens plus de l’histoire mais il me reste des images d’une famille de Tokyo louant une petite maison de vacances au bord de la mer pour l’été. Nous sommes sur la côte de la péninsule de Miura ou de la grande zone côtière du Shōnan qui inclut Kamakura. Je ne savais pas encore à l’époque que je côtoierais autant le Shōnan. C’est amusant de constater comment la mémoire fonctionne parfois car je me souviens très bien du personnage de Kumagai, l’ami un peu original du protagoniste. À chaque fois, encore maintenant, que je rencontre quelqu’un appelé Kumagai, je repense de manière un peu nostalgique à la maison de vacances au bord de la mer de cette nouvelle. Cette maison estivale au bord de l’océan et le massacre de paons magnifiques sont les deux scènes antagonistes de cette anthologie qui me restent assez clairement en mémoire.
J’indiquais ci-dessus que l’utilisation du paon comme symbole de Tokyo Jihen m’a depuis longtemps intrigué. Une des raisons est que j’ai toujours imaginé un possible lien entre Sheena Ringo et Yukio Mishima. Il n’y a cependant aucune déclaration de Ringo qui puisse faire penser qu’il existe une référence cachée entre le paon de Tokyo Jihen et Mishima. Le paon de Sheena Ringo semble plutôt partir d’une origine bouddhiste qu’elle a d’ailleurs expliqué avec le morceau Kujaku (孔雀), qui ouvre l’album Music (音楽) de Tokyo Jihen en 2021. Elle a elle-même établi un lien avec le morceau Tori to Hebi to Buta (鶏と蛇と豚) qui ouvre son album Sandokushi (三毒史, 2019). Le coq, le serpent et le porc correspondent aux trois poisons dans la tradition bouddhique (le désir, la colère et l’ignorance), tandis que le paon représente la capacité à absorber ces poisons et à les transformer. Cette idée est assez proche de la manière dont Ringo construit sa musique, mélangeant constamment des éléments très différents, du rock au jazz, de la musique pop aux références classiques et à l’électronique. Elle ne cherche pas à effacer les contradictions, mais plutôt à en faire quelque chose de nouveau. Le paon devient ainsi une assez belle image de cette façon de créer. La grande différence est que chez Yukio Mishima le paon est amené à être détruit en raison de sa beauté, tandis que le paon est pour Sheena Ringo le symbole d’une construction collective de beauté, alliant les forces de chaque membre du groupe. La représentation du paon amène donc à deux interprétations totalement opposées. Je garde cependant toujours en tête cette étrange coïncidence du 25 Novembre. Yukio Mishima est mort le 25 Novembre 1970, tandis que Ringo est née le 25 Novembre 1978. Là encore, bien qu’il n’y ait aucune déclaration mettant en avant cette coïncidence, on sait que Ringo est très sensible à ce genre de liens du destin. Après tout, on peut facilement rapprocher l’intérêt de Ringo pour les tenues de scène Gucci au fait que son directeur artistique était entre 2015 à 2022 Alessandro Michele, né également un 25 novembre. Bien qu’il n’y ait pas de rapprochements explicites, je trouve quand même certaines correspondances dans l’approche artistique, théâtrale comme peut l’être la beauté ostentatoire du paon. Les deux accordent beaucoup d’importance à la construction de l’apparence et à la transformation du corps en quelque chose allant au delà d’une simple réalité physique. Mishima l’a fait de manière très consciente avec son propre corps et son image publique. Ringo, de son côté, a toujours joué avec les personnages, les costumes et les différentes apparences de sa carrière. Je vois ici une correspondance esthétique, mais qui à mon avis ce limite à cela.
Avant l’écoute de ROSSO mais après ma première rencontre avec Thee Michelle Gun Elephant (on peut aussi les appeler avec le raccourci Michelle) sur l’album High Time de 1996 mentionné dans un billet précédent, j’ai continué ma découverte progressive du groupe avec Sabrina Heaven sorti en 2003. L’album reste fidèle à ce que je connais de Michelle sur High Time avec des guitares très présentes et souvent très rapides et nerveuses pour un son sec et brutal. La batterie aussi est nerveuse, et la basse lourde. Quand à la voix de Yūsuke Chiba, elle ne se laisse pas impressionner un seul instant par ses déferlantes sonores. Sa voix rugueuse est souvent éraillée mais possède également un petit quelque chose de théâtral. Certains morceaux comme Taiyō o Tsukande Shimatta (太陽をつかんでしまった) et Gypsy Sandy (ジプシー・サンディー) nous accrochent tout de suite. Les morceaux s’enchaînent sans répits, les guitares du morceau Metallic (メタリック) par exemple vont à toute allure, mais quand le rythme ralentit un peu sur Maria to Inu no Yoru (マリアと犬の夜), je repense encore aux Doors. C’est surtout le clavier, qui apporte cette couleur beaucoup plus psychédélique et sixties, qui me rappelle les Doors, mais la voix de Chiba, quand elle s’apaise, a cet aspect poétique, incarnant une poésie sombre et étrange. Vers la fin de l’album, le morceau Marion (マリオン) m’attire tout de suite. La ligne de guitare et la tension mélancolique du morceau me font un peu penser à Teenage Angst de Placebo sur leur premier album, mais Michelle garde fortement son empreinte. Thunderbird Hills (サンダーバード・ヒルズ) part ensuite vers des terrains plus expérimentaux avec des guitares qui semblent improviser leurs envolées et toujours cette pointe de psychédélisme. J’imaginerais bien Kenichi Asai (浅井健一) accompagner Chiba sur ce morceau. Les deux hommes se connaissent d’ailleurs bien et les groupes Blankey Jet City et Michelle sont proches. Benji et Chiba utilisent d’ailleurs tous les deux des guitares Gretsch. On s’était posé la question avec Nicolas de savoir si Sheena Ringo avait des affinités avec Thee Michelle Gun Elephant. Ringo, Michelle et Blankey ont au moins joué sur la même scène du festival Rising Sun de Ezo à Hokkaido en 1999. On ne croyait pas si bien dire car il existe un petit extrait vidéo d’une interview du festival où la jeune Ringo, âgée de 20 ans, s’exclamait 「ミッシェル見なきゃ!」 (Il faut que je vois Michelle !). Le festival de Ezo en 1999 avait quand même une très belle affiche avec Blankey Jet City, Thee Michelle Gun Elephant, UA, Number Girl, Supercar et Sheena Ringo entre autres.




































