face B

Certains reconnaîtront peut-être la voiture rouge orangée de la deuxième photographie, car elle m’avait beaucoup inspiré sur un précédent billet que j’avais intitulé take the fender to the red car and hit the road to nowhereland. En relisant ce billet écrit il y a un peu plus de deux ans, je me rends compte que je peux parfois être très inspiré. La musique que j’écoutais à ce moment là et les guitares Fender vues dans la grande boutique d’Harajuku ont très certainement participé à cette inspiration. Les guitares Fender étaient d’ailleurs un des nombreux sujets de discussion avec Nicolas que j’ai eu grand plaisir à retrouver lors de son passage quasi-annuel (enfin pas tout à fait) à Tokyo. C’était l’occasion de parler de vives voix des choses diverses et variées qui nous passionnent, notamment de musiques et du Japon, assis à une table à l’étage d’un petit izakaya de Shinjuku. Je ne sais plus si on a parlé à cette occasion de séries télévisées japonaises, ou si c’était plus tard par messages interposés. J’ai en tout cas terminé la première saison de la série VIVANT (ヴィヴァン) dont on parle tant en ce moment en raison de la diffusion de la deuxième saison. La première saison réalisée et scénarisée par Katsuo Fukuzawa (福澤克雄) et initialement diffusée par TBS en 2023 m’a clairement tenu en haleine. Katsuo Fukuzawa est connu pour avoir réalisé la série Hanzawa Naoki, avec également l’acteur Masato Sakai (堺雅人). Je ne l’avais pas vu à l’époque malgré son énorme succès car j’avais été refroidi par une impression de sur-jeu permanent des acteurs. Ce n’est peut être qu’une impression car je n’ai au final pas regardé cette série, mais cette impression était la raison pour laquelle j’ai mis autant de temps à me plonger dans VIVANT. J’ai été agréablement surpris par le jeu des acteurs, une belle brochette d’acteurs et d’actrices, il faut bien le dire, car on y retrouve Masato Sakai dans le rôle principal, Hiroshi Abe (阿部寛) dans le rôle d’un agent police tenace au sourire malicieux, Fumi Nikaidō (二階堂ふみ) et Kōji Yakusho (役所広司) entre beaucoup d’autres. Les rebondissements incessants m’ont pourtant un peu désorientés, le réalisateur manipulant à plusieurs reprises l’avis que peut avoir le public sur certains des personnages clés. Ces rebondissements sont intéressants et surprenants, mais me donnent un peu l’impression que le scénario a été écrit épisode après épisode, et qu’on hésite souvent à donner le mauvais rôle à des acteurs unanimement reconnus, genre Kōji Yakusho, enfin son personnage, celui qui nous avait touché la même année dans le film Perfect Days de Wim Wenders, peut-il vraiment être mauvais? Cette série reste épique et je comprends tout à fait qu’elle puisse compter parmi les grands moments télévisés. Les excellentes séries japonaises, souvent exclusives aux plateformes de streaming, sont assez nombreuses. Je repense bien sûr à Tokyo Swindlers (地面師たち, Jimenshitachi), Sins of Kujo (九条の大罪, Kujō no Taizai), The Hell You Fall Into (地獄に堕ちるわよ, Jigoku ni Ochiru wa yo) et la série Gannibal (ガンニバル) réalisée par Shinzō Katayama (片山慎三).

De ce dernier réalisateur et dans la même lignée du thriller horrifique, j’ai beaucoup aimé la récente série en huit épisodes Human Vapor (ガス人間). Je n’avais pas un bon apriori car le titre me laissait imaginer une histoire de super-héros, mais il n’en est rien. Human Vapor de Shinzo Katayama réactualise un classique de la science-fiction japonaise de la Toho, The Human Vapor (ガス人間第一号), film de 1960 réalisé par Ishirō Honda, le réalisateur de Godzilla. Il ne s’agit cependant pas d’une adaptation directe mais d’une histoire entièrement nouvelle. La série sortie le 2 juillet 2026 se base sur une coopération japano-coréenne avec un scénario de Yeon Sang-ho (연상호) et Ryu Yong-jae (류용재). Les acteurs et actrices sont par contre tous japonais. La série est centrée sur le duo Shun Oguri (小栗旬), jouant un inspecteur de police, et Yu Aoi (蒼井優), interprétant une journaliste menant sa propre enquête sur le fameux homme vapeur brillamment interprété par UTA. UTA Uchida (内田雅樂) est avant tout un mannequin de mode et cette série est son premier rôle d’acteur. Rien de très surprenant de le voir à l’écran car il est le fils de l’acteur Masahiro Motoki (本木雅弘) et de l’écrivaine Yayako Uchida (内田也哉子), elle-même fille de la grande actrice Kirin Kiki (樹木希林) et de la figure du rock Yūya Uchida (内田裕也). La série se base sur un deuxième duo composé d’un frère et d’une sœur youtubeurs interprétés par Suzu Hirose (広瀬すず) et Kento Hayashi (林遣都), menant également leur propre enquête sur les mystères de l’homme de gaz. J’ai été surpris par le personnage de Suzu Hirose car je ne l’ai d’abord pas reconnu. Dans la série, on remarque aussi la binôme policière de Shun Oguri pour son look à la garçonne avec cheveux courts et son air déterminé. Elle est interprétée par Haruka Imou (芋生悠). J’avais découvert cette actrice il y a huit ans dans la vidéo du morceau Kick in the world de Haru Nemuri, thème central d’un court métrage intitulé The eternal / spring réalisé par Takudai Koyama (児山拓大). Elle y interprétait le rôle de la guitariste et chanteuse d’un groupe fictif appelé Utopia, dans un faux documentaire suivant la formation du groupe et la création de ses morceaux. C’était un des premiers rôles de Haruka Imou. L’intrigue de Human Vapor est passionnante. L’histoire commence par la mort étrange d’un professeur victime d’un phénomène inexplicable pendant une émission de télévision en direct. Le responsable de sa mort est un homme capable de transformer son corps en gaz, et donc de passer à travers les obstacles et de disparaître sans laisser de traces. L’inspecteur Kenji Okamoto (Shun Oguri) et la journaliste Kyoko Kono (Yu Aoi) tentent de comprendre qui est cet homme et pourquoi il tue, et leur enquête les conduit progressivement vers un ancien projet secret étrange et malsain conduit dans les montagnes de Yamanashi.

Lors de notre rencontre à Shinjuku, Nicolas a eu la gentille attention de m’offrir un album en CD pour mon anniversaire, déniché dans le Disk Union que je lui avais recommandé à Shinjuku. Je découvre donc l’excellent EP Emissions du groupe ROSSO sorti en 2006. ROSSO est un projet formé autour de Yūsuke Chiba (チバユウスケ) du groupe Thee Michelle Gun Elephant (TMGE) au chant et à la guitare et Toshiyuki Terui (照井利幸) de Blankey Jet City à la basse. Cette formation démarra en 2001 avec MASATO à la batterie puis se transforma après la séparation de TMGE avec le remplacement du batteur par Minoru Sato (サトウミノル) et avec l’ajout d’un deuxième guitariste Akinobu Imai (イマイアキノブ), tous les deux anciens membres du groupe Friction. J’aime beaucoup ce que j’écoute sur les quatre morceaux, souvent assez longs, du EP. Le chant tout en tension de Yūsuke Chiba nous rappelle bien sûr Thee Michelle Gun Elephant, mais l’ambiance musicale est en fait assez différente. TMGE est frontal et nerveux alors que ROSSO est plus atmosphérique dans son approche. Le long morceau de plus de 10 minutes Hakkō (発光) qui conclut le EP est un bon exemple. C’est un des plus beaux morceaux du EP Emissions, un des plus sombres et hypnotiques, avec une guitare Gretsch G6119 Tennessee Rose émettant des accords se détachant dans l’espace comme des éclats de lumière. Cette ambiance me rappelle un peu ce que j’ai pu écouter dans les projets solo de Benji. J’adore de toute façon la voix habitée de Chiba qui dégage une rage profonde quand elle se déclenche. Sur Emissions, j’ai tout de suite été très attiré par un autre très long morceau de dix minutes, le deuxième intitulé ROOSTER. Chiba le chante comme une fable hallucinée, composée d’images étranges d’un coq (le ‘rooster’ du titre) dont le narrateur arracherait les plumes une à une pour y écrire des messages et d’antennes capables de capter les pensées et les messages venus d’ailleurs mais qui surveillent plutôt l’arrivée éventuelle de missiles. Dans son histoire qu’il narre avec un débit presque parlé, cette manière de laisser dériver les mots et les images apparemment absurdes et poétiques me rappellerait même Jim Morrison. Il y a un passage de ROOSTER qui a particulièrement attiré mon attention, celui avec le paon à la fin de la deuxième partie. Dans les paroles, Chiba évoque d’abord une fille, vêtue d’une robe teinte à l’orange, descendant une colline et trouvant une des plumes envoyées par le narrateur sur laquelle est écrit le message « LOVE & PEACE ». Elle y répond avec un minuscule « FUCK YOU », puis, dans sa maison, demande à sa mère quand le paon viendra enfin. 「ねぇクジャクはいつになったら飛んでくるの?」 (Dis, quand est-ce que le paon viendra voler jusqu’ici ?). Ce passage joue sur l’absurde et l’inquiétant, sans apporter d’explication précise. Le paon semble représenter quelque chose d’attendu mais qui n’arrive jamais.

L’invocation soudaine du paon dans cette histoire irréelle m’intrigue beaucoup, tout comme j’ai toujours été intrigué par l’utilisation du paon dans l’imagerie créée par Sheena Ringo pour accompagner son groupe Tokyo Jihen. Le paon évoque pour moi la courte nouvelle de Yukio Mishima (三島由紀夫) intitulée Les paons (孔雀, Kujaku). J’ai lu cette nouvelle en France, bien avant de venir vivre à Tokyo. Elle était publiée dans le Tome III d’une Anthologie de Nouvelles Japonaises (1955-1970) éditée chez Philippe Picquier. C’est la première oeuvre que j’ai lu de Yukio Mishima, avant même le Pavillon d’Or. Je pense que ce tome III d’Anthologie de Nouvelles Japonaises m’avait été offert mais je ne me souviens plus exactement en quelles circonstances. Les Paons ouvre ce recueil contenant douze nouvelles. On y suit un personnage narcissique très affecté par le déclin de sa propre jeunesse et de sa beauté physique. Il développe un comportement de plus en plus cruel qui l’amène à commettre l’acte barbare de massacrer sauvagement les paons d’un parc. Sa fascination pour la splendeur visuelle de ces oiseaux et la jalousie obsessionnelle qu’il développe face à la perfection esthétique de la nature le pousse à détruire ce qu’il admire. L’écriture de Mishima m’avait beaucoup impressionné. Elle m’impressionne toujours sans pourtant avoir aucune affinité avec certaines déviances qui l’ont amené à l’irréparable à la fin de sa vie. Dans ce même recueil, je me souviens également avoir été marqué par la nouvelle Les Crabes (カニ) écrite par Junzō Shōno (庄野潤三) en 1959. Je ne me souviens plus de l’histoire mais il me reste des images d’une famille de Tokyo louant une petite maison de vacances au bord de la mer pour l’été. Nous sommes sur la côte de la péninsule de Miura ou de la grande zone côtière du Shōnan qui inclut Kamakura. Je ne savais pas encore à l’époque que je côtoierais autant le Shōnan. C’est amusant de constater comment la mémoire fonctionne parfois car je me souviens très bien du personnage de Kumagai, l’ami un peu original du protagoniste. À chaque fois, encore maintenant, que je rencontre quelqu’un appelé Kumagai, je repense de manière un peu nostalgique à la maison de vacances au bord de la mer de cette nouvelle. Cette maison estivale au bord de l’océan et le massacre de paons magnifiques sont les deux scènes antagonistes de cette anthologie qui me restent assez clairement en mémoire.

J’indiquais ci-dessus que l’utilisation du paon comme symbole de Tokyo Jihen m’a depuis longtemps intrigué. Une des raisons est que j’ai toujours imaginé un possible lien entre Sheena Ringo et Yukio Mishima. Il n’y a cependant aucune déclaration de Ringo qui puisse faire penser qu’il existe une référence cachée entre le paon de Tokyo Jihen et Mishima. Le paon de Sheena Ringo semble plutôt partir d’une origine bouddhiste qu’elle a d’ailleurs expliqué avec le morceau Kujaku (孔雀), qui ouvre l’album Music (音楽) de Tokyo Jihen en 2021. Elle a elle-même établi un lien avec le morceau Tori to Hebi to Buta (鶏と蛇と豚) qui ouvre son album Sandokushi (三毒史, 2019). Le coq, le serpent et le porc correspondent aux trois poisons dans la tradition bouddhique (le désir, la colère et l’ignorance), tandis que le paon représente la capacité à absorber ces poisons et à les transformer. Cette idée est assez proche de la manière dont Ringo construit sa musique, mélangeant constamment des éléments très différents, du rock au jazz, de la musique pop aux références classiques et à l’électronique. Elle ne cherche pas à effacer les contradictions, mais plutôt à en faire quelque chose de nouveau. Le paon devient ainsi une assez belle image de cette façon de créer. La grande différence est que chez Yukio Mishima le paon est amené à être détruit en raison de sa beauté, tandis que le paon est pour Sheena Ringo le symbole d’une construction collective de beauté, alliant les forces de chaque membre du groupe. La représentation du paon amène donc à deux interprétations totalement opposées. Je garde cependant toujours en tête cette étrange coïncidence du 25 Novembre. Yukio Mishima est mort le 25 Novembre 1970, tandis que Ringo est née le 25 Novembre 1978. Là encore, bien qu’il n’y ait aucune déclaration mettant en avant cette coïncidence, on sait que Ringo est très sensible à ce genre de liens du destin. Après tout, on peut facilement rapprocher l’intérêt de Ringo pour les tenues de scène Gucci au fait que son directeur artistique était entre 2015 à 2022 Alessandro Michele, né également un 25 novembre. Bien qu’il n’y ait pas de rapprochements explicites, je trouve quand même certaines correspondances dans l’approche artistique, théâtrale comme peut l’être la beauté ostentatoire du paon. Les deux accordent beaucoup d’importance à la construction de l’apparence et à la transformation du corps en quelque chose allant au delà d’une simple réalité physique. Mishima l’a fait de manière très consciente avec son propre corps et son image publique. Ringo, de son côté, a toujours joué avec les personnages, les costumes et les différentes apparences de sa carrière. Je vois ici une correspondance esthétique, mais qui à mon avis ce limite à cela.

Avant l’écoute de ROSSO mais après ma première rencontre avec Thee Michelle Gun Elephant (on peut aussi les appeler avec le raccourci Michelle) sur l’album High Time de 1996 mentionné dans un billet précédent, j’ai continué ma découverte progressive du groupe avec Sabrina Heaven sorti en 2003. L’album reste fidèle à ce que je connais de Michelle sur High Time avec des guitares très présentes et souvent très rapides et nerveuses pour un son sec et brutal. La batterie aussi est nerveuse, et la basse lourde. Quand à la voix de Yūsuke Chiba, elle ne se laisse pas impressionner un seul instant par ses déferlantes sonores. Sa voix rugueuse est souvent éraillée mais possède également un petit quelque chose de théâtral. Certains morceaux comme Taiyō o Tsukande Shimatta (太陽をつかんでしまった) et Gypsy Sandy (ジプシー・サンディー) nous accrochent tout de suite. Les morceaux s’enchaînent sans répits, les guitares du morceau Metallic (メタリック) par exemple vont à toute allure, mais quand le rythme ralentit un peu sur Maria to Inu no Yoru (マリアと犬の夜), je repense encore aux Doors. C’est surtout le clavier, qui apporte cette couleur beaucoup plus psychédélique et sixties, qui me rappelle les Doors, mais la voix de Chiba, quand elle s’apaise, a cet aspect poétique, incarnant une poésie sombre et étrange. Vers la fin de l’album, le morceau Marion (マリオン) m’attire tout de suite. La ligne de guitare et la tension mélancolique du morceau me font un peu penser à Teenage Angst de Placebo sur leur premier album, mais Michelle garde fortement son empreinte. Thunderbird Hills (サンダーバード・ヒルズ) part ensuite vers des terrains plus expérimentaux avec des guitares qui semblent improviser leurs envolées et toujours cette pointe de psychédélisme. J’imaginerais bien Kenichi Asai (浅井健一) accompagner Chiba sur ce morceau. Les deux hommes se connaissent d’ailleurs bien et les groupes Blankey Jet City et Michelle sont proches. Benji et Chiba utilisent d’ailleurs tous les deux des guitares Gretsch. On s’était posé la question avec Nicolas de savoir si Sheena Ringo avait des affinités avec Thee Michelle Gun Elephant. Ringo, Michelle et Blankey ont au moins joué sur la même scène du festival Rising Sun de Ezo à Hokkaido en 1999. On ne croyait pas si bien dire car il existe un petit extrait vidéo d’une interview du festival où la jeune Ringo, âgée de 20 ans, s’exclamait 「ミッシェル見なきゃ!」 (Il faut que je vois Michelle !). Le festival de Ezo en 1999 avait quand même une très belle affiche avec Blankey Jet City, Thee Michelle Gun Elephant, UA, Number Girl, Supercar et Sheena Ringo entre autres.

hypnotic innocence, cathartic existence ~4

Le Dimanche 28 Avril 2024.

Je l’ai déjà vu apparaître plusieurs fois derrière les taxis, dans une rue au fond de Kabukichō, à Shinjuku. Elle revient toujours au même carrefour, au cœur de la nuit, lorsque les derniers trains ont cessé de circuler depuis longtemps. Tokyo bascule alors dans une version plus floue, plus instable d’elle-même.

Il est 02:47 du matin. Elle se tient à quelques dizaines de mètres de moi, de l’autre côté du carrefour, ses cheveux emportés par les courants d’air provoqués par le passage des taxis. La nuit est sombre, mais les lampadaires et les néons lui donnent une présence presque irréelle. Pourtant, personne ne semble vraiment la voir. Les taxis passent, les passants enivrés d’alcool la frôlent, mais elle reste comme désynchronisée de la scène qui l’entoure. Je l’observe attentivement, essayant d’imaginer ce qu’a été son existence.

Il y a environ six mois, à la fin de l’été, une Mustang noire l’a fauché alors qu’elle traversait ce carrefour au milieu de la nuit. Je n’ai pas vu la scène, mais j’ai entendu les passants en parler, alors que la police était déjà sur place. Quelqu’un semblait la connaître et l’appelait la reine de Kabukichō. C’était le surnom que l’on donnait à Mako Takatsuki (高槻 真光). Un autre homme pensait qu’elle avait traversé volontairement. À cet instant précis, disait-il, elle arborait un sourire discret, presque indescriptible. Son regard se noyait dans le flou de la ville.

Depuis, elle revient chaque nuit à la même heure. Mais elle ne regarde pas l’endroit où tout s’est arrêté. Elle regarde ailleurs, au loin, de l’autre côté du carrefour, comme si elle attendait quelqu’un, un rendez-vous suspendu au milieu de la nuit. Puis soudain, son visage s’éclaire et elle disparaît dans les lumières de la rue au moment même où elle tente de traverser le carrefour.

À cet instant, je sens près de moi une présence. Une silhouette entièrement vêtue de noir avec des chaussures compensées, le visage dissimulé sous une capuche. Impossible de dire si cette présence est masculine ou féminine. Je n’ose pas la regarder. Lorsque je me décide enfin, elle a déjà disparu dans les ruelles de Kabukichō. Le carrefour redevient ordinaire, mais quelque chose persiste. Ce lieu n’est pas celui d’un accident, mais d’une attente, d’un rendez-vous qui n’a jamais vraiment eu lieu.

Le Mercredi 29 Avril 2026.

Je fais beaucoup de belles découvertes musicales ces derniers temps en me penchant vers l’électro-pop japonaise récente. Je commence par un morceau électronique à tendance trance intitulé Electric Mirage Kanjo (エレクトリック・ミラージュ・感情) par Technopop Yuuki Synthetizer Chan (テクノポップ・有機・シンセサイザーちゃん), sorti en Octobre 2025. Je crois comprendre que, derrière ce nom de code, on retrouve les deux musiciens Nyalra (にゃるら) et Sasuke Haraguchi (原口沙輔). J’ai déjà évoqué sur ces pages le nom du producteur Sasuke Haraguchi à travers plusieurs de ses projets, mais Nyalra m’était par contre inconnu. Technopop Yuuki Synthetizer Chan est en fait un projet hybride piloté par Nyalra, qui en est le directeur artistique. Il écrit les paroles et produit les morceaux en faisant intervenir des producteurs invités comme Haraguchi. Le morceau me-ai-la-sun-chu (me・愛・ラ・sun・虫), que j’écoute également même si je le trouve moins percutant, est quant à lui co-produit par Shinichi Osawa (大沢伸一), qu’on ne présente plus dans l’électro japonaise. Chaque morceau propose des versions longues (Extended version) que je choisis car ce type de morceaux fonctionne bien sur la longueur. Je trouve Electric Mirage Kanjo particulièrement réussi, car il se construit sur un rythme très marqué et accrocheur mais n’hésite pas à déraper vers des sons plus expérimentaux en cours de route. Les morceaux sont chantés par une voix féminine à l’esthétique “moe” (萌え) que j’imagine être une voix synthétique type Vocaloid ou peut être s’agit-il d’une voix hybride. Ces morceaux oscillent entre kawaiisme, rétro-futurisme (que l’on note dans le nom du groupe avec le terme ‘Technopop’ issu des années 80) et une dimension plus expérimentale et étrange.

Je continue ensuite vers des sons électroniques plus clairement pop avec deux excellents morceaux du producteur électronique et DJ japonais PSYQUI intitulés Don’t you want me (2018) et Hysteric Night Girl (ヒステリックナイトガール) (2019). Il y a une certaine immédiateté dans cette musique qui nous accroche tout de suite, notamment quand le rythme monte soudainement dans les tours. Le morceau Don’t you want me est chanté par Such, une vocaliste de cette scène électronique japonaise indépendante, qu’on appelle dōjin (同人). La scène dōjin désigne au Japon tout un écosystème de création indépendante, souvent amateur ou semi-pro, en dehors des circuits commerciaux classiques. Le style musical de ce morceau ainsi que quelques autres de cette playlist s’apparente au Future bass, qui est un genre de musique électronique apparu vers les années 2010, reconnaissable par son côté émotionnel et très texturé. On y trouve une énergie positive qui se mélange à une nostalgie et mélancolie légère. Les morceaux de cette scène sont souvent repris par différentes vocalistes, mais pour le morceau Hysteric Night Girl, j’écoute d’abord la version originale. Le début du morceau m’amuse toujours, car il ressemble sans y ressembler au début de Marunouchi Sadistics de Sheena Ringo.

On passe ensuite sur deux morceaux de Moe Shop rappés par TORIENA intitulés GHOST FOOD (2021) et Notice (2018). Moe Shop est un producteur de musique électronique français basé à Tokyo, mélangeant dans ses productions le son Future Bass avec des éléments de French Touch. Moe Shop travaille surtout avec des vocalistes japonaises issues de la scène indie / dōjin, et je suis particulièrement attiré par le hip hop de TORIENA. J’adore son phrasé rapide et la manière avec laquelle elle découpe ses phrases en parfaite adéquation avec la densité sonore qui l’entoure, même quand le rythme est particulièrement syncopé comme sur le morceau Notice. La positivité de ces sons électroniques upbeat n’est en fait qu’apparente car les paroles chantées/rappées y sont beaucoup plus sombres. Je connaissais déjà TORIENA pour une collaboration avec 嚩ᴴᴬᴷᵁ sur son dernier EP Seventh Heaven sorti en Juillet 2025, tout comme je connaissais Яu-a pour sa collaboration avec killwiz sur son EP Schizophrenia. J’écoute deux morceaux de Яu-a, I cuckold your boyfrend (お前の彼氏寝取ってやったの。) et Neon Sign (ネオンサイン) (ハタチ Version). Ce sont deux morceaux courts avec toujours un phrasé rapide mais une ambiance plus mélancolique. Ma playlist électronique se dirige ensuite vers des morceaux plus apaisés avec Lonely Cat de Lilniina, puis Reijū (隷獣) de nyamura x Nakiso (なきそ). Ces morceaux sont plus introspectifs et sombres, dans une style yami-kawaii (病みかわいい) pour nyamura qui lui est assez typique et est bien reflété dans les visuels qui l’accompagnent. J’aime retrouver la voix de nyamura car j’y ressens une détermination certaine qui est en même temps nuancée. J’aime aussi beaucoup le décrochage inattendu à mi-morceau et les toutes dernières notes le concluant. On termine ensuite avec le morceau v_o_i_c_e feat 4s4ki & KOTONOHOUSE de rinahamu (苺りなはむ), sorti en Novembre 2025. C’est la troisième collaboration musicale que j’écoute de rinahamu et 4s4ki après NEXUS et Ganbariyasan dakara ai shite (頑張り屋さんだから愛して).

Dans ma petite playlist, j’aime aussi beaucoup le nouveau single de Xamiya intitulé CRY avec son ambiance rêveuse qui nous transporte dans un ailleurs proche des sons trip-hop. Dans ambiance encore différente, il y a le sublime nouveau single de Kroi intitulé Kinetic feat. INCOGNITO. J’adore son énergie urbaine et son groove irrésistible. Je trouve encore une fois chez Kroi une maitrise musicale qui m’épate, une tension très maîtrisée, un peu comme pour King GNU dans un style beaucoup plus rock. J’ai souvent hésité à me lancer dans l’écoute de Polkadot Stingray (ポルカドットスティングレイ), groupe rock originaire de Fukuoka. Je sais que la chanteuse et guitariste Shizuku (雫) est fan de Sheena Ringo mais je n’ai jamais vraiment accroché à sa voix, jusqu’à ce morceau Sakasama (逆様) qui vient de sortir en Avril 2026 et que j’aime beaucoup pour son énergie débordante et imprévisible.

in between II cities

En lien avec mon précédent billet qui envisageait d’ajouter le lieu d’écriture de mes billets, celui-ci est en partie écrit à Hong Kong. Les photographies sont par contre de Tokyo car mon voyage d’une petite semaine à Hong Kong ne m’a pas laissé assez de temps pour aller prendre des photos dans les rues de la ville. Mais pour l’ambiance, j’écoute des morceaux de ma longue playlist de Faye Wong en écrivant ces quelques lignes. Les photographies du billet ont une certaine qualité abstraite volontaire. Après le mur déconstruit et taggé de la première photographie, apparaît une baleine volant dans le ciel d’une ville européenne qui pourrait être Paris. Cette photographie en très grand format est signée par Daido Moriyama (森山大道) et est affichée sur un mur de béton d’une rue située près de la mairie de l’arrondissement de Shibuya. La photographie représente un ballon à air chaud transformé en baleine géante flottant au-dessus des toits de Paris. Cette photographie a été prise par Daido Moriyama en 1989 lors d’un séjour à Paris alors qu’il commençait à se lasser de Tokyo. Il loua un appartement à Paris, rue Mouffetard dans le cinquième arrondissement, et s’y rendit plusieurs fois pendant cette année. Cette photographie fait partie d’une série intitulée A Tale of II Cities, sous-entendant que ces deux villes sont Paris et Tokyo. Les photographies sont bien entendu en noir et blanc à fort contraste, explorant les paysages urbains de Tokyo et de Paris. Elles entendent capturer l’énergie chaotique et brute, parfois surréaliste, des deux métropoles, en s’inspirant souvent du photographe Eugène Atget. Le lion de la troisième photographie est situé tout près de la porte Sud coincée entre les immeubles du sanctuaire Hanazono (花園神社) à Shinjuku. Je n’ai jamais beaucoup aimé ce sanctuaire, certainement en raison de sa proximité de Kabukichō et de Golden Gai. Je le trouve sombre même en pleine journée comme si je ne pouvais imaginer Kabukuchō que la nuit.

Musicalement parlant, j’écoute en ce moment deux singles. Tout d’abord, celui de Minami Hoshikuma (星熊南巫) intitulé NIRVĀṆA et sorti le 16 Janvier 2026. Le style est un plus peu apaisé que ses singles précédents mais cette direction rock plus mélodique lui va très bien car elle conserve dans sa voix toute la passion qui l’anime. J’aime beaucoup la photographie de couverture du single prise par Ryota Kohama (小浜良太), bassiste du groupe ONE OK ROCK. J’écoute systématiquement les nouveaux singles de Kumami (j’apprends sur une vidéo Instagram qu’il s’agit d’un surnom qu’on lui donne) et je n’ai pour l’instant j’aimais été déçu. L’intensité rock qui s’en dégage est toujours très convaincante. J’écoute aussi assez systématiquement les nouveaux singles de King Gnu, notamment leur dernier AIZO sorti le 9 Janvier 2026. Le tout début du morceau est japonisant, ce qui me rappelle le très bel album de Millenium Parade. La suite du single est assez typique de King Gnu. Un peu comme le single précédent So Bad, ce dernier morceau est assez déstructuré. Autant ça m’avait d’abord désarçonné sur So Bad, autant j’ai le sentiment qu’il s’agit maintenant d’une marque de fabrique du groupe. C’est de toute façon brillant car Daiki Tsuneta a une sensibilité musicale tout à fait unique. Mon fils vient d’avoir la confirmation qu’il a obtenu deux places pour un concert de King Gnu au mois de Mars 2026, de leur tournée japonaise et asiatique CEN+RAL Tour. Il est membre du fan club, ce qui a dû faciliter les choses. Le problème est qu’il a obtenu ces places pour le concert de Takamatsu (高松) à la Kagawa Arena (あなぶきアリーナ香川), ce qui veut dire qu’il faut y aller exprès et qu’il ne trouve personne pour l’accompagner. Je me suis bien entendu dévoué pour l’accompagner. C’est apparemment très difficile d’obtenir des places pour les dates à Tokyo. Nous avons également obtenu deux places pour le concert de Fujii Kaze (藤井風) qui aura lieu au Tokyo Dome en Décembre 2026. On a le temps de le voir venir. Par contre, je n’arrive toujours pas à obtenir une malheureuse place pour le concert de Sheena Ringo, ce qui est quand même un comble. J’en suis à mon quatrième essai, après deux tentatives à travers le fan club Ringohan et une tentative avec le code de réservation fourni avec l’achat à l’avance du prochain album. Je tente maintenant une réservation par les voix normales alors que je pensais que cette tournée était réservée au fan club. Tout ceci est très confus.

alice in tokyoland

Ginza, Shinjuku again, puis Kyobashi. Je suis allé à Ginza quelques jours avant le premier de l’an pour aller acheter une bouteille de saké Kokuryu (黒龍) de la préfecture de Fukui. Ce saké du dragon noir est mon préféré et celui que l’on achète et boit une fois seulement par an depuis au moins une dizaine d’années, pour le premier jour de l’an avec les Osechi. J’avais été surpris en voyant Sheena Ringo sur scène, portant une bouteille de saké Kokuryu lors de la tournée Shogyōmujō (諸行無常) de 2023. Je m’amuse maintenant en regardant la carte de bonne année du fan club Ringohan que je viens de recevoir par la poste, car Ringo s’y montre en photo, en kimono, tenant à la main cette bouteille de Kokuryu, la version Ishidaya Junmai Daiginjo, qui est la plus onéreuse et la plus difficile à se procurer.

Après avoir acheté mon saké préféré, je marche un peu dans les rues de Ginza, mais j’y revois un paysage urbain que j’ai déjà parcouru il n’y a pas très longtemps. Avant Ginza, j’avais marché du quartier coréen de Shin-Okubo (j’y reviendrai dans un autre billet) jusqu’à Shinjuku en passant par Kabukichō. Le quartier de Kabukichō change progressivement, notamment avec la grande tour Tokyu Kabukicho Tower (東急歌舞伎町タワー) de 225 mètres, ouverte en 2023. Située entre cette tour Tokyu et le Shinjuku Toho Building (新宿東宝ビル), ouvert en 2015, la place Kabukicho Cinecity (歌舞伎町シネシティ広場) n’a pas encore subi de transformation, mais elle a progressivement perdu sa mauvaise réputation de repaire pour jeunes paumés et marginaux que l’on appelle encore maintenant les Tōyoko kids (トー横キッズ). La place est désormais fermée en permanence par des barrières, mais je ne sais pas si elle est volontairement fermée pour éviter les regroupements. Les Tōyoko kids sont toujours présents dans les rues de Kabukichō, certainement moins nombreux qu’auparavant. Ils se réunissent avec des chaises pliantes devant la place Cinecity, tout près des cinémas Toho et du grand Godzilla. Je ne tente pas de les prendre en photo, même de loin, et je remonte plutôt vers la gare par la grande avenue piétonne.

Au début du mois de décembre, je suis allé voir une exposition de l’illustrateur Takato Yamamoto (山本タカト) consacrée à Alice’s Adventures in Wonderland (アリス物語) dans la petite galerie Span Art à Kyobashi. Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll a été publié il y a 160 ans et l’on dit qu’il a connu une réception particulière au Japon en 1927 avec la traduction conjointe de Ryūnosuke Akutagawa et Kan Kikuchi, intitulée Alice monogatari. Les éditions Renga Shobō Shinsha proposent une nouvelle version de l’œuvre qui conserve l’orthographe ancienne et l’atmosphère d’époque, tout en y ajoutant les illustrations oniriques de Takato Yamamoto. La galerie Span Art présentait, du 15 novembre au 7 décembre 2025, une exposition consacrée aux illustrations de Takato Yamamoto pour le livre, ainsi que des œuvres inédites spécialement réalisées pour cette exposition. Takato Yamamoto donne bien entendu son interprétation personnelle de l’univers d’Alice. Je note immédiatement son style, notamment dans les yeux d’Alice, mais si le personnage principal attire tout de suite le regard, les autres personnages autour d’elle méritent également toute notre attention. Ce n’est pas la première fois que Takato Yamamoto dessine Alice, car j’ai déjà vu une ou deux illustrations dans les livres que je possède de l’auteur. Je ne suis donc pas étonné de le voir associé à cette nouvelle édition du livre.

On retrouve une constante dans l’univers visuel de Takato Yamamoto, qui semble inquiétant, voire effrayant, mais ce sentiment d’effroi ne se traduit aucunement dans les expressions des personnages, comme si les protagonistes principaux de ses illustrations étaient eux-mêmes des monstres dissimulés. Alice semble tout à fait innocente dans le monde étrange qui l’entoure, mais ses yeux nous laissent deviner autre chose. Les personnages de Takato Yamamoto semblent souvent être entre la vie et la mort; disons qu’on y ressent une beauté mortifère. 死ぬほど美しい (« d’une beauté à en mourir »), écrivais-je moi-même en titre d’un billet de janvier 2024 où j’évoquais ma découverte de la richesse visuelle tout à fait remarquable de l’œuvre de Takato Yamamoto.

En revoyant ces illustrations d’Alice, et notamment son visage, je repense soudainement à l’exposition de photographies Amour de Mana Hiraki (平木希奈) que j’avais vu à la galerie See You Gallery à Ebisu en novembre 2025. Sur certaines des photographies de l’exposition, le visage de RINA, avec les yeux maquillés de rouge, me ramène à cette idée de beauté entre la vie et la mort. Les quelques photographies ci-dessus en sont de bons exemples et sont d’une beauté envoûtante. Elles proviennent du livre de l’exposition que je n’avais pas eu la présence d’esprit d’acheter et de faire signer le jour où je suis allé voir l’exposition. Je ne suis pas toujours très spontané et il me faut parfois un peu de temps pour me décider. Je suis en fait allé l’acheter plus tard dans une petite librairie d’ouvrages anciens à tendance fantastique appelée Doris Book (古書ドリス), située à Negishi près d’Ueno. L’adresse de la librairie, disponible sur leur compte Instagram, était trompeuse et m’a en fait amené dans un tout autre endroit, à plus de 20 ou 30 minutes à pied de l’emplacement réel. Cela m’a donné l’occasion de marcher un peu plus que prévu dans des quartiers que je connais peu, tout en écoutant l’album Spirit Exit de Caterina Barbieri, dont j’avais parlé dans un billet précédent.

La librairie n’est pas très grande et l’on y vend en effet principalement des livres anciens, dont certains sont un brin ésotériques ou relèvent de la subculture. Un petit coin de la librairie était consacré au livre Amour que j’étais venu acheter. La vendeuse présente ce jour-là avait un air un peu pâle et gothique qui convenait tout à fait à l’atmosphère de l’établissement. Sur leur site internet, il est écrit que cette librairie n’aspire pas à plaire à tout le monde et que, même si elle ne correspond pas aux goûts du plus grand nombre, elle souhaite être la librairie préférée de quelques rares personnes, celles qui chérissent le fantastique, l’esthétisme décadent et la mélancolie raffinée. Voilà une description tout à fait intéressante.

Et j’oubliais presque de préciser que la quatrième photographie du billet montre une grande illustration de l’artiste japonais originaire de Kanagawa, Hogalee, quelque part à Gotanda alors que j’allais acheter le cadeau de Noël du fiston, la moitié de la longue série de manga Space Brothers (宇宙兄弟) écrite et illustrée par Chūya Koyama (小山宙哉). J’avais déjà vu une grande illustration de Hogalee à Shinjuku. Son site web en montre d’autres qu’il faudra rechercher à l’occasion.

fresh air & long haircut

Une compilation de photographies provenant de différents lieux composent ce billet, en ne précisant pas clairement les liens qui sont créés entre elles même s’ils existent dans mon inconscient. La petite poupée aux cheveux roses à l’air triste aurait par exemple peut-être préféré s’installer pour boire son thé dans les jardins du parc de l’hôtel Prince à Shiba que je montre sur la photographie qui suit. La première photographie a été prise dans le parc Inokashira avant la floraison des cerisiers dont on devine presque chaque bourgeon. La deuxième photographie montre la Villa Bianca datant de 1964 par l’architecte Eiji Hotta (堀田英二). Cette résidence est toujours debout malgré ces longues années et n’a, à ma connaissance, pas subi de changements profonds d’apparence, ce qui est plutôt une bonne nouvelle. Elle est enregistrée au registre Docomomo (Documentation and Conservation of buildings, sites and neighborhoods of the Modern Movement), mais ce n’est à priori pas une condition suffisante pour protéger cette résidence des affres de la destruction. Nous avons déjà le malheureux exemple de la tour Nakagin de l’architecte Kisho Kurokawa qui a tenu pendant de longues années pour finalement succomber sous les yeux nombreux de ses admirateurs. La fleur bleue boutonnée de Shun Sudo est toujours en floraison sur un des murs du building Realgate en direction de Shinjuku. Sur cette troisième photographie, j’aime particulièrement l’association de couleurs à tendance bleutée, qui s’accordent assez bien avec l’association de couleurs rosées de la photographie qui suit. Ces barres numérotées sont une création artistique de l’architecte française basée à Tokyo, Emmanuelle Moureaux. J’avais déjà vu une de ses installations à Roppongi Hills. Celle ci-dessus se trouve dans le nouveau complexe Takanawa Gateway City qui est à peine ouvert. A part cette installation très colorée, il n’y a pas grand chose à y voir pour l’instant.

Je ne sais plus par quel cheminement j’ai été amené à lire le billet de Julien Bielka sur la plateforme Medium au sujet de la compilation de rock alternatif japonais Music for Tourists: A Passport for Alternative Japan. Il m’a amené à écouter puis à acheter cette compilation en digital sur Bandcamp. Elle est sortie en Juillet 2024 sous le label indépendant Call and Response Records, spécialisé dans la musique indé, post-punk, new wave et underground japonaise depuis 2005. Je suis en fait ce label depuis longtemps mais de manière un peu distraite à travers les messages sur les réseaux sociaux de son fondateur Ian (F) Martin. Maintenant que j’y pense, j’ai du tombé sur le billet de Julien Bielka à travers un tweet de Ian (F) Martin sur Bluesky (que je n’utilise pourtant pas beaucoup). La compilation est copieuse car elle propose 16 morceaux finement sélectionnés pour environ 1hr 15mins de rock alternatif poussant assez volontiers vers l’expérimental. L’ensemble est varié et souvent très inspiré. Comme sur toutes les compositions, je n’accroche pas de manière systématique à tous les morceaux proposés mais certains sont particulièrement bons voire excellents, en commençant par le troisième morceau Coffee Oishii (コーヒーおいしい) du groupe Dubia 80000cc (デュビア80000cc) basé à Kumamoto dans le Kyushu. J’aime beaucoup les sonorités d’abord inquiétantes du riff de guitare, qui joue ensuite sur la répétition et l’urgence, et surtout la basse omniprésente. La voix du chanteur me rappelle un peu celle de Kazuhiro Momo (百々和宏) de MO’SOME TONEBENDER (モーサム・トーンベンダー). Le cinquième morceau Futari, Kono Yoru (ふたり、この夜) du groupe Breakman House, trio basé à Matsumoto, entre également dans la liste des morceaux que j’apprécie beaucoup sur cette compilation. Le rythme y est plus apaisée et le morceau prend son temps sur sept minutes. La voix neutre et un peu nonchalante du chanteur se bouscule un peu en cours de morceau alors que les guitares se font plus abrasives. Le morceau qui suit intitulé P.P.P. est également celui d’un trio, mais cette fois-ci féminin, nommé Zonose (象の背) provenant de Kyoto. On comprend assez vite que la compilation nous fait découvrir divers horizons en traversant tout le Japon. Sur ce morceau, on trouve le charme discret des voix qui ne sont pas parfaites mais qui parviennent à transmettre une émotion authentique, pleine de doutes et d’incertitudes. La chanteuse de Zonose nous chanterait presque au creux de l’oreille, tant cette voix nous semble proche. Je trouve une pointe un peu plus pop au morceau qui suit intitulé Bin wo Otoshimashita (industrial version) (ビンを落としました). Il est interprété par pandagolff, un groupe de Tokyo se revendiquant du courant post-punk. Ce morceau agit comme une passerelle pleine de couleurs avant d’entrer vers des terrains plus expérimentaux, avec le morceau in the morning I eat rotten meat (alternative version) du groupe schedars, également basé à Tokyo. La guitare y est instable comme si le guitariste cherchait en vain à composer un riff qu’il arrivera à répéter, mais il part dans une sorte d’improvisation qui contraste avec le rythme de basse très électronique et le chant répétant en continu et d’une manière machinale le titre du morceau. Le morceau qui suit, haircut (long version) du groupe de Nagoya WBSBFK, est en effet long de presque neuf minutes. L’ambiance y est sombre, le rythme lent et la voix du chanteur du trio entêtante. Suit ensuite un ovni musical d’un autre trio basé cette fois-ci à Hamamatsu. Le morceau 0I0 du groupe mizumi est particulièrement étrange et captivant. Très intriguant également ce qui m’a poussé à en savoir un peu plus sans grand résultat. Je comprends tout de même que deux membres du groupes, dont Hiromi Oishi (大石裕美), sont en fait membres d’un autre groupe nommé QUJAKU, ayant partagé une tournée jusqu’à Londres avec Melt Banana. 0I0 commence doucement avec quelques percussions mais gagne vite en intensité, avec une basse particulièrement puissante, des bruits électriques fuyant et des chants d’un language incompréhensible flottant au dessus du tout. Il s’agit là encore d’un long morceau, de plus de huit minutes, sans concession et d’une totale liberté de composition. Le mystère de 0I0 me ramène un peu vers les mondes étranges de OOIOO, mais c’est peut-être seulement le titre du morceau qui me rappelle le nom du groupe OOIOO. Le morceau FEELING du groupe Academy Fight Song originaire de Fukuoka est plus classique dans sa composition, mais extrêmement efficace. La compilation devait évidemment passer par Fukuoka et je ne suis pas déçu par ce que j’entends. La compilation se termine avec le morceau Fresh Air (alternative version) du groupe Barbican Estate, qui compte parmi mes préférés de l’album. Barbican Estate est un trio (décidément) de Tokyo fondé en 2019 mais qui a migré vers Londres en 2022. Dans leurs influences, ils citent le rock psychédélique japonais de Les Rallizes Denudes, le rock alternatif US de Sonic Youth et l’architecture brutaliste. Voir un groupe mentionner une influence architecturale dans sa musique m’intrigue et m’intéresse forcément beaucoup, surtout s’il s’agit de brutalisme. On reconnaît en effet une certaine approche brute dans le son de la guitare de Kazuki Toneri. Le chant de Miri, qui joue également de la basse, me fait immédiatement penser à Kim Gordon. L’influence citée de Sonic Youth ne m’a donc pas échappé, mais l’ambiance y est tout de même plus sombre. Barbican Estate fait référence à un ensemble architectural historique au centre de Londres et je comprends que le trio a pu le visiter de l’intérieur. L’album Music for Tourists: A Passport for Alternative Japan se termine sur des notes qui en amènent d’autres car j’ai très envie s’approfondir l’écoute de la musique de certains groupes ci-cités. Le nom de la compilation, qui ne me parle pas beaucoup pour être très honnête, est une allusion évidente à l’album Music for Airports de Brian Eno, titre que je n’aime pas trop non plus. Je n’aime pas beaucoup forcer la musique à un lieu imposé, car les musiques que l’on écoute trouvent elles-mêmes les lieux qui leur conviennent. Le titre Music for Tourists nous imposent que ces musiques nous seront toujours étrangères et qu’on n’arrivera jamais à les comprendre, ce qui en quelques sortes essaie de garder l’auditeur à l’écart. Ce titre ne gâche pourtant en rien l’écoute et le fait que je ne connaisses aucun groupe de cette compilation me fait même dire qu’il y a encore beaucoup de belles choses à découvrir dans les musiques indépendantes japonaises. Pour revenir sur le billet qui m’a fait découvrir cette compilation, je ne peux m’empêcher de lire la critique en aparté du magazine Tempura avec un petit sourire amusé. Je n’ai jamais lu ce magazine bien que je l’ai déjà vu en vente à la librairie Kinokuniya de Shinjuku à un prix prohibitif, donc je ne pourrais juger de sa qualité, mais j’arrive assez bien à imaginer ce que l’auteur du billet insinue car ça m’a également effleuré l’esprit une ou deux fois.