山13

Il n’est pas rare de voir la nature reprendre ses droits dans les rues de Tokyo. Sans lui redonner complètement le contrôle des lieux, on peut ponctuellement voir des rues où on a laissé s’étendre la végétation sans tenter de l’arrêter ni lui donner des limites. Je le remarque sur certaines rues où les buissons des trottoirs s’étendent parfois jusqu’à gêner le passage. Les services de la ville finissent par couper ce qui dépasse, mais la végétation a largement le temps de pousser et de s’étendre avant que cela n’arrive. Dans une rue en pente au delà du centre d’Ebisu, je remarque une porte d’un salon de coiffure entouré de verdure. Cette végétation envahissante est plus qu’un élément décoratif, elle fait partie entière de l’architecture des lieux. Elle donne même à cette entrée quelque chose de mystérieux et merveilleux, comme une grotte dans laquelle on trouverait des trésors cachés. Je suis toujours étonné de voir la végétation dense qui entoure parfois les voies ferrées. Je le constate notamment le long de la ligne chemin de fer entre Ebisu et Shibuya. L’accès à la voie ferrée est fermé par des grillages qui sont eux mêmes recouverts de lierres. Derrière ces grillages, la végétation est dense et semble ne pas être vraiment maîtrisée. Des portes donnent un accès à ces zones autour de la voie ferrée, mais je me demande si elles sont souvent utilisées.

En y réfléchissant bien, je suis souvent passé devant une de ces portes grillagées, celle indiquée comme étant la porte Yama 13 (山13). Elle se trouve le long de la ligne Yamanote entre les stations d’Ebisu et de Shibuya. Cette porte en particulier m’intrigue car elle n’est pas fermée à clef. Je le sais car j’ai vu quelqu’un y entrer il y de cela quelques mois, à la fin de l’été. Je marchais de l’autre côté de la rue en direction de Shibuya. Une voiture noire s’est arrêtée au niveau de la porte. Rien d’anormal car les voitures stationnent souvent le long de cette rue, en particulier les taxis faisant leur pause dans la journée. Il n’y avait pas d’autres voitures stationnées ce jour là et la rue était très calme, c’était même inhabituel. J’ai remarqué cette voiture en particulier car il s’agissait d’une vieille Ford Mustang noire très bien entretenue. Elle brillait au soleil comme si elle venait juste d’avoir été nettoyée et lustrée. Le ciel était nuageux mais les éclats de lumière passagers se reflétant sur la carrosserie attiraient mon regard. C’est comme si cette Mustang faisait des signes ostensibles pour qu’on l’observe attentivement. Elle roulait doucement et s’est arrêtée devant la porte notée Yama 13. Un homme vêtu d’un costume noir en est sorti rapidement, faisant le tour de la voiture par l’arrière. La porte Yama 13 se trouvait exactement au niveau de la porte passager de la Mustang. L’homme semblait jeune, de taille moyenne. Ses traits étaient fins et il avait les cheveux mi-longs noirs coiffés d’un chapeau noir qui était étonnement bien assorti à son costume. Il semblait pressé, atteignant la porte passager d’un pas rapide sans faire attention à ce qui l’entourait. Je ne pense pas qu’il m’ait remarqué. Il portait un petit sac également noir au format d’une feuille A4. Alors que je marchais désormais au niveau de la voiture, je le vois, à travers les vitrages de sa voiture. Une femme aux cheveux noirs et habillée de noir était descendue de la voiture par la porte passager ouverte par l’homme. Je n’ai pu apercevoir clairement cette femme car ils ont tous les deux très rapidement pénétré à l’intérieur de l’enclos de la voie ferrée, l’homme ouvrant et fermant immédiatement derrière eux la porte Yama 13. Je les ai ensuite perdu de vue alors que je continuais à marcher de l’autre côté de la rue. Le fait que l’homme puisse ouvrir cette porte m’a beaucoup étonné car je l’imaginais bien sûr fermée pour des raisons évidentes de sécurité. On ne souhaiterait pas que n’importe qui puisse avoir accès à la voie de chemin de fer.

J’avais complètement oublié cet épisode qui m’avait pourtant beaucoup intrigué sur le moment, jusqu’à ma rencontre récente avec la jeune Miku Kajimoto dans cette rue étrange près d’Ura-Harajuku. Son nom était indiqué au verso de la petite carte qu’elle m’avait donné ce jour là. Je me suis rendu compte après coup qu’il s’agissait en fait d’une carte de visite. Le nom Yama 13 indiqué au recto de la carte devait donc faire référence à un établissement. Aucune indication n’indiquait pourtant de quel genre d’établissement il pouvait bien s’agir. Il me semble maintenant très probable que le Yama 13 inscrit sur la carte de visite fait référence à cette porte grillagée de la ligne Yamanote entre Ebisu et Shibuya. Je me demande même maintenant si ma rencontre avec Miku Kajimoto à Ura-Harajuku était conditionnée par le fait d’avoir été témoin de cette scène il y a quelques mois. L’homme au chapeau noir ou la femme qui l’accompagnait m’ont peut-être aperçu et savent que je les ai vu entrer dans cet endroit normalement interdit au public. A force de traîner son regard trop longtemps dans les recoins de la ville, on finit par y voir des choses que d’autres ne voit pas. Une ville ne se révèle pas au premier regard, j’en suis convaincu. La carte de visite que l’on m’a donné ressemble à une invitation que je me suis décidé d’accepter. Elle m’a tellement intrigué que je souhaite maintenant comprendre à tout prix sa signification.

Je reviens le long de la ligne Yamanote ce Samedi matin à la recherche de la porte Yama 13. La rue est déserte, ce qui est à priori une bonne chose. Il est pourtant aux alentours de 11h du matin. Les voitures circulent normalement, sporadiquement sur cette rue, ainsi que quelques étudiants de l’école de design proche. Je me trouve maintenant devant la porte. J’essaie discrètement de faire tourner la poignée. La porte ne semble pas être fermée à clef. Après avoir vérifié une dernière fois qu’il n’y avait personne autour de moi, j’ouvre la porte, entre à l’intérieur et referme la porte aussitôt derrière moi, sans trop réfléchir. Entre le talus de la voix ferrée et le grillage couvert de lierres, se trouve un petit chemin de terre qui file devant moi sur quelques mètres. Il donne sur une porte de métal placée sur le talus. Elle est légèrement oblique et fait tout juste ma taille. La porte est fermée par un mécanisme à code et je n’ai bien entendu pas le code d’entrée. On dirait que cette petite aventure s’arrête là, devant une porte métallique fermée par un code que je ne connais pas. Alors que je m’apprêtais à rebrousser chemin, il me vient en tête de consulter une nouvelle fois la carte de visite que l’on m’avait donné. Je pourrais peut-être y déceler un indice. Je la sors de ma poche et constate les seules écritures que je connaissais déjà. Rien ne le laisse imaginer un possible code d’entrée. Mais en observant maintenant cette carte à la lumière du soleil, je remarque une impression légèrement réfléchissante lorsqu’on l’oriente correctement. Oui, sous le nom Yama 13, je distingue maintenant deux chiffres, le 30 et le 24, qui sont écrit séparés par deux points comme pour exprimer une durée (30:24). Si c’était la durée d’un morceau de musique, il serait particulièrement long. C’est la première réflexion qui me vient en tête car j’écoutais justement en venant jusqu’ici un très long morceau instrumental de Ryuichi Sakamoto intitulé Aromascape sur l’album Cure de Miki Nakatani. Ce long morceau plein de mystère et de mélancolie dure également 30 minutes et 24 secondes. J’y vois là une coïncidence qui me pousse à aller plus en avant. Le code fonctionne sur le mécanisme manuel d’ouverture de la porte. Après un cliquetis métallique, la porte se déverrouille et la poignée ronde permet maintenant d’ouvrir la porte. Je l’ouvre doucement pour éviter tout bruit. Cette porte donne sur un couloir étroit aux murs lisses peints en noir avec un plafond arrondi. Deux rayons d’une lumière froide accompagnent les rampes latérales d’un escalier descendant sous la voix ferrée. A première vue, il doit bien faire une cinquantaine de marches de long. Ce n’est plus le moment d’avoir des doutes. Je laisse la porte entrouverte pour me donner un peu plus de lumière et pour me dire que je pourrais remonter les marches et sortir en urgence si la situation le demandait. J’entame la descente de l’escalier d’un pas lent et le plus discrètement possible. Au fur et à mesure que je descends les marches, je perçois un léger son de piano provenant du bas. Je n’arrive d’abord pas à le reconnaître mais il me paraît de plus en plus clair à chaque marche descendue. Je reconnais le morceau instrumental que j’écoutais justement en venant jusqu’ici, ce qui me rassure d’une certaine manière.

L’escalier débouche sur une petite pièce de forme arrondie. Le plafond est un dôme décoré de multiples moulures noires. Un petit chandelier accroché au milieu du dôme éclaire faiblement la pièce, mais suffisamment pour voir ce qui m’entoure. Des grands miroirs anciens placés dans des cadres noirs sont posés tout le long du mur arrondi avec un espacement d’une vingtaine de centimètres entre eux. Je n’entrevois bizarrement pas mon reflet sur ces multiples miroirs, ce qui m’interroge sur ma propre présence à cet endroit tout à fait irrationnel. Sur la droite de l’escalier, se dresse une lourde porte de bois travaillée de multiples gravures courbes représentant des formes abstraites. Un petit bouton rouge avec une inscription « call » attire tout de suite mon attention car il s’agit du seul point de couleur dans tout cet espace. J’appuie une fois sur le bouton mais rien ne se produit, même pas un son. Je n’entends aucun bruit qui pourrait venir de l’autre côté de la porte. Je m’apprête à appuyer une deuxième fois quand la porte s’ouvre soudainement en grand devant moi. J’aperçois d’abord le visage de Miku, blanc comme de la porcelaine et esquissant un semblant de sourire. « 待ってました » me dit elle. Elle m’attendait, aujourd’hui encore, habillée d’une robe noire de style gothique différente de la dernière fois. Alors qu’elle recule de quelques pas pour me laisser entrer, je suis interloqué et déconcerté par ce que je vois devant moi.

Le hall où Miku m’accueille pourrait être sorti de l’univers dérangé de HR Giger. Tout y est sombre et noir. Deux étranges statues squelettiques accrochés aux murs donnent une vision d’horreur qui pourrait ressembler à l’enfer. « ここが地獄か天国かはあなた次第です ». Comme si elle lisait dans mes pensées, Miku me fait comprendre que c’est moi qui décide si je veux faire de cet endroit un enfer ou un paradis. Il ressemble beaucoup à un enfer, qui effraie autant qu’il fascine. Je reste immobile devant ce spectacle visuel tout à fait assourdissant. Je me demande si je dois partir en courant avant que la porte ne se referme derrière moi, mais je ne suis de toute façon pas en mesure de faire un pas, comme paralysé par le choc de voir cette antre morbide qui pourrait être tirée d’un film d’horreur et de science-fiction. Je regarde Miku, pour rechercher une explication qui me rassurerait, mais elle reste impassible à côté de moi. Je comprends que la seule issue est l’escalier devant moi. Si cet endroit est l’enfer, alors gravir cet escalier m’amènera peut-être au paradis. Miku m’adresse une nouvelle fois la parole en m’indiquant que cet endroit caché des regards est un bar où l’on peut prendre son temps et parler de diverses choses profondes ou pas, et qu’il n’y a aucune obligation d’y entrer. D’accord. Elle se dirige la première vers le grand escalier et je la suis de près. Mes yeux ont pris l’habitude de la noirceur de l’endroit. J’aurais très bien pu faire un malaise en voyant cet endroit mais je suis maintenant persuadé que c’est ce que je voulais voir, comme si voir le pire allait forcément m’amener à entrevoir le meilleur par la suite. L’escalier donne sur une autre pièce tout en longueur et également très sombre. Le mobilier est entièrement noir mais l’espace est beaucoup moins inquiétant que le hall de l’entrée. Je me dis maintenant que ce hall d’entrée était une épreuve de passage, que je dois avoir réussi car me voilà dans ce fameux bar mentionné par Miku. Il y a de nombreuses bouteilles derrière le comptoir et de nombreuses tables dans ce bar en forme de couloir, mais aucun autre client. Miku me suggère de m’asseoir au comptoir. Elle s’assoit à côté de moi et tapote sur une petite clochette faisant venir un homme derrière le comptoir. Son costume noir et son chapeau noir assorti me font tout de suite réaliser qu’il s’agit de l’homme à la Mustang noire que j’avais aperçu il y a quelques mois. Il me demande ce que je souhaite boire. Je commande un Whisky Suntory AO. Une musique drone ambiante remplie l’espace, mais reste discrète. Elle me fait penser aux longues trames sonores de Chihei Hatakeyama, mais je n’en suis pas sûr. Alors que l’homme au chapeau sculpte le glaçon de manière très minutieuse, je tourne le regard vers Miku qui me regarde également sans rien dire.

J’écris une histoire depuis plusieurs années, celle de Kei Imamura (今村京), qui s’intitule « du songe à la lumière ». Je ne sais quelle raison me pousse à lui parler de cette histoire au long court que j’ai du mal à faire avancer, mais j’ai l’impression qu’elle pourrait m’aider dans mon entreprise. Kei est une jeune fille un peu plus âgée que toi, perdue dans ses tourments mais qui entrevoit une lumière après la rencontre de Ruka Akatsuki (暁ルカ). Elle envisage de créer avec lui un groupe de musique dont le nom est Dreamers never End. Mon histoire s’arrête à ce moment-là, car je ne sais donner une direction au style musical que produira ce groupe, comme si cet élément était absolument déterminant dans la suite de mon histoire. Je me perds moi-même dans mes réflexions sur ce détail de mon histoire qui prend une importance demeurée. Elle m’écoute en restant parfaitement immobile. Son visage est figé mais étrangement expressif, mélangeant la douceur de quelqu’un qui est à l’écoute et la détermination de quelqu’un qui a déjà des idées précises sur la direction que sa vie doit prendre. « あなたを一番よく表している曲はありますか? ». Elle me demande soudainement quelle musique me représenterait le mieux. « 私、IDOLですょ、バクチクの曲 ». Moi, c’est IDOL, le morceau de Buck-Tick, me dit-elle immédiatement sans attendre ma réponse. « あと、LUNA SEAのROSIER ». Oui, j’imagine tout à fait cette musique la représenter, comme s’il y avait une adéquation entre son état d’être, du moins ce qu’elle laisse transparaître, et la musique qu’elle écoute. Elle ne devait même pas être née à la sortie de ces singles, mais elle a bien intégré le romantisme sombre qui traverse ces œuvres, s’imaginant certainement comme une rose noire qui se voudrait idole. Cette pensée me traversant l’esprit n’est en rien médisante, au contraire, la capacité à se dévouer de tout son être dans ses choix musicaux au delà de la simple appréciation d’écoute est une chose qui me fascine, et que je ne serais pas en mesure de reproduire.

Elle continue d’un air convaincu « 周りの人たちが自分の尊敬している音楽とどんなふうに向き合っているのか、聞いてみたらどう? ». Elle me suggère de demander à ceux qui m’entourent comment ils vivent et expriment la musique qu’ils admirent. Faut-il que je donne à Kei un état d’être en dehors de toute normalité pour qu’elle devienne légitime dans son groupe? Ce que l’on écoute doit il conditionner notre état d’être? Ce questionnement me pousse à des réflexions sur moi-même. Après tout l’histoire de Kei est un miroir qui reflète une autre version de moi-même dans un Tokyo parallèle que je n’entrevois clairement que par courts moments grâce à des passeurs comme Miku Kajimoto. Le Tokyo Parallèle est en quelque sorte une fenêtre sur moi-même. Faire avancer Kei dans son histoire me fera peut-être avancer dans ma propre histoire, et vice-versa, par un effet de miroir. Le conseil est de consulter autour de moi pour trouver une inspiration à mon histoire, mais comment appliquer ce conseil. Je ne le sais pas encore. Mon verre de whisky est posé sur le comptoir avec un glaçon parfaitement sculpté. Je bois une première gorgée, suivie d’une longue pause silencieuse, puis une deuxième gorgée. Je décèle sur le visage de Miku un sourire qu’elle n’affichait pas jusqu’à maintenant. Tout en regardant devant elle, elle me demande si ça sera tout pour aujourd’hui. Notre entrevue m’a semblé courte.

Après lui avoir dit adieu, je reviens sur mes pas en passant par le dôme arrondi entouré de miroirs à l’entrée. Alors qu’ils ne réfléchissaient rien à mon premier passage, j’y vois maintenant une image d’abord assez floue. Ma curiosité surpasse mon étonnement et je suis tout de suite attiré vers cette image émergeant d’une épaisse brume visuelle. Je reconnais une forme humaine dans une petite pièce ensoleillée. Ma vision devient plus claire lorsque je me concentre sur cette forme humaine qui s’affiche sur plusieurs miroirs simultanément. Je me rends compte que l’association de tous ces miroirs autour de moi me donnent une vue complète de la pièce couvrant pratiquement 360 degrés. Alors que ma vision devient de plus en plus précise, j’aperçois maintenant une jeune femme assise sur le tatami d’un petit appartement à côté d’une fenêtre entrouverte donnant sur un parc. La jeune fille tient une guitare électrique noire dans les mains et joue des accords que je ne parviens pas à entendre. Elle paraît concentrée sur ses mouvements. Il se dégage une chaleur presque palpable de cette scène, quelque chose d’idyllique comme une image de paradis. La lumière douce traversant la fenêtre dévoile son visage qui me paraît maintenant distinct. C’est Kei que je vois dans cette pièce comme si je m’y trouvais également. Je suis complètement immergée dans son petit appartement près du parc d’Inokashira, celui que j’avais imaginé dans les premiers épisodes de son histoire. Il semble beaucoup plus réel que l’image intérieure que j’en avais, au point où je commence à douter de l’avoir moi-même créé. Kei semble vivre ici indépendamment de mon histoire, du moins elle progresse toute seule dans son apprentissage musical, pour se préparer, j’imagine, à une première représentation de son groupe. Cette vision est pour moi troublante. Ma création littéraire s’échappe t’elle de mon contrôle? Ma surprise s’accentue lorsque j’aperçois, accroché près de la porte d’entrée de son petit appartement, un cintre avec l’exacte même robe noire que portait Miku Kajimoto lors de notre première rencontre. Elle est accrochée avec soin. On croirait qu’elle n’a jamais servi, mais elle est en tout point identique à celle que j’ai vu précédemment. Pour quelle raison cette robe se trouve t’elle dans l’appartement de Kei? Il est peu probable qu’elle l’ait emprunté. Il me vient tout d’un coup l’étrange sensation que Kei et Miku sont en fait les mêmes personnes. Mes souvenirs du visage de Kei se font tout d’un coup plus flous, et devant moi, dans les reflets des miroirs du dôme arrondi, je perçois le visage de Miku. Elle a les cheveux beaucoup plus courts mais la ressemblance m’est maintenant frappante. Aurais-je donc passé plusieurs minutes assis à côté de Kei dans le bar juste à côté, en lui faisant par de mes difficultés à continuer son histoire. Je lui aurais donc parlé de la direction future de sa propre vie, et elle me montre maintenant en images qu’elle en a repris le contrôle. Cela explique peut-être le sourire de Miku lorsqu’on s’est quitté. J’aurais aimé qu’elle m’apporte des réponses mais je la vois imperturbable à s’entrainer seule aux accords de guitare. Je ne voudrais pour rien au monde la déranger. A ce moment précis, ses doigts cessent de bouger sur les cordes, s’interrompant au milieu d’un mouvement. Lentement, elle tourne la tête vers l’un des miroirs, un de ceux qui se trouvent en face à moi. Son regard s’y fixe avec une précision troublante. Elle ne me voit pas, elle me regarde, intensément. Puis un très léger sourire apparaît, à peine esquissé, le même que celui de Miku au comptoir. Elle ne semble pas surprise de me voir ici. Moi si. Je me fige et je sens tout d’un coup mon souffle se bloquer. Une vague froide me traverse la nuque et descend le long de ma colonne vertébrale. Un vertige intense me gagne, qui me pousse à mettre un genou à terre et perdre de vue Kei. Après quelques dizaines de secondes pour reprendre mes esprits, la vision dans les miroirs est soudainement redevenue floue et un voile épais recouvre les images que je percevais. Il me paraît maintenant opportun de remonter lentement l’escalier jusqu’à la surface, en faisant attention à chaque marche. J’ai recouvré mes esprit mais je reste profondément troublé par cette expérience. Il fait déjà nuit dehors, il est 24:30. J’ai passé beaucoup plus de temps que je ne le pensais dans cet étrange endroit. L’air est frais et me remet un peu les idées en place. Je ne préfère cependant pas trop réfléchir pour l’instant à cette expérience. J’en aurais tout le temps plus tard. Le chemin qui mène vers la porte grillagée n’est pas éclairée. J’avance à tâtons. J’ouvre ensuite la porte lentement en vérifiant que personne n’est présent dans la rue. En la refermant, un cliquetis se fait entendre. La porte s’est fermée à clef, rendant désormais ce Tokyo Parallèle inaccessible.

Notes: Ce texte est la suite du billet précédent intitulé darkerrr grrrl et est en lien direct avec l’histoire en cours du songe à la lumière et avec les histoires du Tokyo Parallèle. On apprenait il y a quelques jours que Shinya (真矢), le batteur du groupe LUNA SEA, avait quitté ce monde suite à une longue maladie. J’ai eu envie de réécouter le morceau ROSIER, sur l’album MOTHER qui est mon préféré du groupe, et de le mentionné dans ce texte.

darkerrr grrrl

J’ai pris une nouvelle habitude de mélanger la couleur et le noir et blanc dans un même billet. Mon intention était d’abord de montrer toutes les photographies en noir et blanc mais une personne portant un sac rose traversant rapidement mon champ de vision et le rouge crasseux d’une pelleteuse détruisant des maisons s’incrustant à l’écran sur les deux premières photographies m’ont fait changer d’avis au dernier moment. Le noir et blanc a l’interêt d’apporter une certaine abstraction et simplicité visuelle dont on a parfois besoin. Les lignes du AO building sur la grande avenue numéro 246 a des formes simples et obliques que l’on devine à peine sous cet angle par rapport au lampadaire très sûr de sa présence. Le monochrome convient bien aux murs blanc du bloc de la galerie Ars (アルスギャラリー) à Jingumae. Les formes de cette galerie ont une simplicité clinique perturbée par la complexité exacerbée des fils électriques venant perturber mon champ de vision. Avons nous également besoin de ces perturbations visuelles qui empêchent la prédominance d’un monde parfaitement maîtrisé et aseptisé? Dans les oreilles en marchant dans ces rues en zigzag de Jingūmae, j’écoute deux très beaux morceaux découverts dans l’émission radio de France Inter Very Good Trip consacrée au groove du monde entier, dont j’avais déjà parlé dans le billet précédent. Il y a d’abord le fabuleux morceau Traffic Lights du musicien Flea avec Thom Yorke au chant. Flea est bien sûr le bassiste des Chili Peppers et joue également de la basse sur ce morceau, mais également de la trompette accompagné par Josh Johnson au saxophone alto. La partition de guitares est très minutieuse, à l’ambiance hypnotique, et le motif des cuivres qui se répètent est dans un esprit jazz nocturne très élégant et marquant. Le chant de Thom Yorke tout en mesure et nuances apporte une dose de mystère bienvenue. J’aime beaucoup la manière par laquelle le chant et les cuivres dialoguent entre eux ponctuellement pendant le morceau. Le morceau suivant est plus ancien car il date à l’origine de 1972 mais a été repris par son auteur dans une compilation plus récente. Il s’agit du morceau instrumental Yèkèrmo Sèw composé par le musicien éthiopien Mulatu Astatk maintenant âgé de 82 ans. Ce morceau est apparemment une pièce fondatrice de ce qu’on appelle l’Ethio-jazz. Il a en effet un esprit jazz mais qui se mélange à d’autres horizons. J’aime beaucoup le son élégant et mystérieux du vibraphone et les sections de cuivres qui se répètent construisant une mélodie qui devient une fois encore hypnotique. On trouve une tension maîtrisée dans cette musique qui alterne des rythmes lents et des moments plus enlevés quand les cuivres déclarent leur présence. La force du morceau vient peut-être du fait qu’on le ressent comme légèrement imparfait, ce qui le rend profondément vivant et organique. Ce morceau de Mulatu Astatk a été utilisé dans le films Broken Flowers de Jim Jarmusch sorti en 2005, ce qui me donne une bonne occasion de le voir. Ces deux morceaux m’accompagnent dans les rues presque désertes de Jingūmae.

Mais lorsque j’approche de la rue quasi-piétonne Cat Street, la foule finit par apparaître et se faire dense. La rue Cat Street m’amène bientôt vers le quartier d’Ura-Harajuku (裏原宿). Ce quartier me rappelle toujours le morceau URAHARA-JUKU de Buck-Tick, tiré de leur 22ème album Abracadabra sorti en 2020. Cette ambiance musicale est très différente de ce que j’évoquais jusqu’à maintenant dans ce billet, mais Tokyo est une terre de contraste et il faut s’y accorder. Plutôt que l’album Abracadabra que j’ai déjà beaucoup écouté, je préfère me tourner vers le cinquième album de Buck-Tick intitulé Aku no Hana (惡の華), Les Fleurs du Mal, sorti en 1990. Cet album n’est pas le plus difficile à trouver car il a eu un succès certain à sa sortie et s’est donc bien vendu. Il n’est pas rare de le voir dans les Disk Union de Tokyo, mais ce n’est pourtant pas le premier album vers lequel je me suis tourné dans la découverte progressive de la musique du groupe. Cet album marque un tournant pour le groupe qui s’éloigne des sons new wave vers une esthétique gothique et post-punk plus affirmée. L’atmosphère est sombre et par moment théâtrale comme c’est souvent le cas pour le groupe, grâce notamment à la voix grave et dramatique d’Atsushi Sakurai. Les guitares froides sont nerveuses mais l’album est emprunt d’un romantisme noir qui transparaît très bien de son titre et de la photographie de couverture. On peut facilement comprendre que cet album est un de ceux qui ont influencé le courant Visual Kei. Ma première écoute de Aku no Hana n’avait pourtant pas été concluante car j’avais d’abord été désorienté par le premier morceau National Media Boys, qui me semblait assez daté. J’avais laissé reposé l’album que j’ai redécouvert et beaucoup écouté ces dernières semaines. Certains morceaux sont vraiment excellents comme Maboroshi no Miyako (幻の都) et Love Me qui a un rythme me rappelant le rock britannique des années 1980 avec un petit air de The Cure. J’adore absolument le morceau beaucoup plus apaisé Pleasure Land, qui est le seul morceau écrit par le guitariste Hidehiko Hoshino. Le morceau est lent et enveloppant. Il garde son ambiance gothique mais sa noirceur feutrée a quelque chose de sensuel. Il me rappelle un peu le morceau Dress de l’album Darker Than Darkness, qui a d’ailleurs été également composé par Hidehiko Hoshino, ce qui doit expliquer la ressemblance. Parmi les très bons morceaux, j’aime aussi particulièrement le morceau titre Aku no Hana qui était le seul single de l’album, mais également The World is Yours et Kiss Me Goodbye qui conclut l’album dans une ambiance mélancolique.

Ces Fleurs du Mal de Buck-Tick m’accompagnent dans les rues d’Ura-Harajuku alors que je m’éloigne des zones névralgiques pour des rues plus calmes et quasiment désertes où je pourrais retrouver la sérénité et la solitude nécessaire pour pleinement apprécier la réécoute de certains morceaux de l’album comme celui d’adieu Kiss Me Goodbye. Ce morceau en particulier me laisse dans un état rêveur. Imprégné par cette musique, les rues défilent devant mes yeux sans que je me rende vraiment compte des lieux où m’amènent mes pas. J’emprunte des rues étroites qui s’enfoncent dans le tissu urbain sans croiser personne. Ce n’est pas rare de ne trouver personne sur son chemin lorsque les rues deviennent plus résidentielles. Je m’étonne par contre moi-même de ne plus reconnaître le quartier dans lequel je marche. Je connais pourtant les rues au delà d’Ura-Harajuku que j’ai souvent parcouru. On dirait bien que Les Fleurs du Mal dans mes oreilles m’ont fait perdre mon sens de l’orientation. Me voilà maintenant coincé dans un cul-de-sac qui m’oblige à faire demi-tour pour emprunter une autre rue. Celle-ci est commerçante mais toutes les boutiques sont fermées. Je ne reconnais pas du tout cet endroit qui est pourtant sensé m’être familier. Je scrute les devantures des boutiques. Les lumières y sont éteintes sans personne à l’intérieur. Cet endroit ressemble à une ville fantôme, et ça finit pas m’inquiéter. Je continue tout de même à marcher dans cette rue longiligne et j’aperçois finalement une silhouette noire au loin. Ça me rassure un peu de ne pas être seul. Je pourrais peut-être lui demander de me guider pour retourner vers la rue Cat Street. Je m’approche progressivement sans me presser car la personne en noir devant moi est immobile au milieu de la rue. Il s’agit d’une jeune fille qui semble avoir à peine vingt ans, habillée d’une robe noire d’un style gothique.

Je me fais immédiatement la réflexion que cette tenue gothique irait très bien avec la musique de l’album Aku no Hana. Ces coïncidences ne m’étonnent plus beaucoup. Son visage blanchâtre me paraît plus distinct au fur et à mesure que je m’approche. Elle regarde vers le sol, dans une position d’attente. Je ressens une mélancolie dans son visage de porcelaine. Elle me semble d’abord irréelle comme un fantôme qui serait assez téméraire pour s’échapper en pleine lumière. Les journées ensoleillées comme aujourd’hui ne sont à première vue pas son élément, mais elle ne semble pas être vraiment dérangée par la lumière. Je m’approche mais j’hésite à lui adresser la parole. Je n’ai pas l’habitude de m’adresser aux inconnus en pleine rue, mais la situation est aujourd’hui différente de l’habitude. Je me sens perdu dans un rêve, et alors que je me perds dans mes pensées, elle lève soudainement les yeux vers moi. Ses traits sont fins et ses yeux qui me fixent sont un peu rouges. Ca doit être son léger maquillage. Son visage est doux mais dégage une froideur que je ressens immédiatement comme des frissons dans le cou. Avant que je puisse m’adresser à elle, elle ouvre la bouche pour me dire qu’elle m’attendait: « 待ってました ». Ça peut paraître étonnant mais le fait qu’elle me dise qu’elle m’attendait à cet endroit me rassure, car je réalise que je ne suis plus seul en ces lieux, que je ne suis plus seul à parcourir inlassablement les rues de Tokyo pour une raison qui m’échappe. Tout en me regardant dans les yeux sans le moindre sourire, elle sort d’une petite poche de sa longue robe noire une petite enveloppe blanche. Il n’y a aucune écriture sur cette enveloppe qu’elle tend vers moi des deux mains. Je la saisis en faisant un petit mouvement de tête discret pour la remercier. De quoi s’agit il, et pourquoi cette jeune fille m’attendait elle dans cette rue qui m’est en tout point inconnue. Suis-je entré par mégarde dans un monde parallèle? Je n’en ai pourtant pas l’impression car ces rues et cette jeune fille gothique ont l’air tout ce qu’il y a de plus réel. Le papier de l’enveloppe est doux comme un duvet. Un petit carton se trouve à l’intérieur. Il y est inscrit les mots suivants « 山13 ». Alors que je m’apprête à lui demander la signification de ce « Yama 13 », elle s’empresse de mettre un doigt sur sa bouche pour m’indiquer qu’il s’agit d’un secret qu’il ne faut pas ébruiter. Elle m’indique ensuite de la main la route à suivre: « そちで帰れますょ ». Elle me montre d’une main tendue le chemin du retour. J’aurais voulu l’interroger, mais elle ne semble pas disposée à me donner des explications. Je mets le petit mot dans la poche de mon jeans, la remercie en levant légèrement une main pour lui signifier que j’ai compris ce qu’elle me signifiait. Je n’ai en fait pas compris grand chose à cette rencontre. Alors que je la dépasse et marche dans la direction qu’elle m’indiquait, je sens déjà que sa présence disparaît derrière moi. J’hésite à me retourner pour vérifier, mais ce n’est pas la peine. Elle n’est déjà plus là, disparue comme un rêve éveillée. Je remets mes écouteurs dans les oreilles mais je n’engage aucune musique. Au coin de la rue, j’aperçois déjà la foule de Cat street. J’étais en fait tout près du quartier d’Ura-Harajuku mais je ne le savais pas. La petite enveloppe est dans ma poche. Yama 13 ? S’agit il d’une montagne aux alentours de Tokyo? Elles ne sont à ma connaissance pas numérotées. Tout ceci est bien mystérieux et me rappelle mes incursions passées dans le Tokyo Parallèle. Je sors mon iPod de mon autre poche pour démarrer un morceau de musique. Ce n’est plus les Fleurs du Mal, mais quelque chose de très différent, car Tokyo est une terre de contraste et il faut sans cesse s’y adapter.

Miku Kajimoto (梶本美久) est une jeune fille imaginaire née d’un croisement de l’imagination humaine et de l’intelligence artificielle.

頭の中の頭に頭の中の頭が(ある/ない)

J’aime bien regarder les cygnes dans les yeux quand ils sont au repos après une longue journée de labeur sur le grand étang du parc Inokashira près de Kichikōji. Ils témoignent d’aucune fatigue ni de lassitude, du moins je ne parviens pas à la déceler en les regardant plusieurs dizaines de secondes. En les observant tranquillement, on pourrait imaginer une musique d’accompagnement douce et paisible, mais je pense plutôt au punk rock, comme pour essayer de susciter une réaction sur leurs visages figés. Rien n’y fait. La musique que j’écoute en les regardant n’est pourtant pas à remettre en cause. C’est le morceau Deceptacon du groupe irlandais SPRINTS, qui est en fait une reprise du groupe américain Le Tigre fondé par Kathleen Hannah après son premier groupe Bikini Kill. J’avais beaucoup écouté Bikini Kill il y a plusieurs années de cela, à la même période où je découvrais Sleater-Kinney. En recherchant dans mes archives, je suis surpris de ne pas avoir mentionné le documentaire The Punk Singer consacré à Kathleen Hannah sorti en 2013. L’énergie de Deceptacon repris par SPRINTS est plus brute que l’originale, mais la voix de la guitariste et chanteuse Karla Chubb évolue dans un registre similaire à son aînée. Le morceau est très efficace et réveillerait n’importe qui de son sommeil, sauf les cygnes du parc Inokashira. J’ai découvert ce morceau grâce au podcast Very Good Trip de Michka Assayas consacré aux Voix féminines sous l’étoile de Patti Smith, du 2 Février 2026. L’émission me fait découvrir beaucoup de très belles choses, notamment le morceau Boyface du trio londonien PVA sur leur album No More Like This et la voix de Sophie Harris du groupe également londonien Modern Woman sur un morceau intitulé Dashboard Mary. La dramaturgie de cette voix me rappelle celle de Lana Del Rey, mais le morceau part ensuite dans une direction différente, beaucoup plus bruitiste durant laquelle toute la puissance de la voix de Sophie Harris se révèle. Dans une autre émission de Very Good Trop, cette fois-ci consacrée au groove du monde entier, je découvre un morceau vraiment surprenant intitulé Neredesin Sen à l’ambiance rock psychédélique moyen-orientale par Altin Gün. Le groupe est néerlandais, originaire d’Amsterdam, mais turcophone. Muhteşem şarkı.

Les méandres du web et des réseaux sociaux m’amènent vers un nouveau magazine web intitulé Japanese Alternative Magazine (JPN ALT MAG) qui entend remplir un espace vide dans la couverture anglophone de la « hyper-niche-weird-crazy Japanese music », en se concentrant sur tous les genres qui ne sont pas J-pop. L’approche m’a d’abord semblé un peu élitiste, mais le choix de présenter le nouvel album de Kirinji dans leur première sélection du mois de Janvier 2026 me fait dire qu’ils ne doivent pas suivre complètement à la lettre leur cadrage initial. On y trouve certains essais et articles sur le Yellow Magic Orchestra et sur Susumu Hirasawa (平沢進) et son groupe P-model qui me semblent tout à fait intéressants et qu’il me faudra lire bientôt, mais je suis d’abord intrigué par la sélection Japanese Alternative’s Guide to JP New Wave. L’article présente une quinzaine d’albums dans les domaines assez larges de la musique synth pop / électronique, l’avant-garde et le post-punk. Comme toujours avec ce genre de sélections, elles sont subjectives et on ne pourra jamais être complètement d’accord avec ce qui est proposé comme incontournables du genre. J’y trouve tout de même un grand nombre d’albums que j’aime et dont j’ai déjà parlé sur le magazine web Made in Tokyo, d’autres que j’ai écouté dans le passé sans y trouver une accroche et certains qui me sont complètement inconnus, ce qui est pour moi la partie la plus intéressante.

Je ne suis pas très surpris de trouver dans cette sélection l’album Solid State Survivor du Yellow Magic Orchestra, ainsi que des albums de Jun Togawa (戸川純), en solo avec Suki Suki Daisuki (好き好き大好き) et avec le groupe Yapoos sur l’album Yapoos Keikaku (ヤプーズ計画). Pas facile de choisir un album représentatif de Yapoos, mais j’aurais certainement également sélectionné leur premier album Yapoos Keikaku comme porte d’entrée. Suki Suki Daisuki n’est par contre pas mon album préféré de Jun Togawa même si le morceau titre est particulièrement marquant et a certainement joué dans la sélection de cet album plutôt que les autres. Son premier album Tamahime Sama (玉姫様) est je pense plus emblématique. Dans la partie post-punk, je suis très satisfait de voir mentionné l’album Meshi Kuuna! (メシ喰うな!) du groupe INU mené par l’acteur et poète Kō Machida (町田康). Il y a également l’album Aunt Sally du groupe du même nom mené par Phew. Cet album datant de 1979 est considéré comme un classique mais je n’ai jamais réussi à accrocher malgré plusieurs tentatives d’écoute. Je pense tout simplement que le chant de Phew ne m’attire pas. Je me laisse le temps pour une écoute ultérieure. Je pense qu’un album qui ne nous attire pas à un moment donné de notre vie peut être perçu très différemment plus tard. Je conçois certains artistes et groupes comme des portes d’entrée vers des genres. Je suis par exemple persuadé qu’apprécier la musique de Jun Togawa m’a permis de m’ouvrir vers des musiques new wave et avant-garde que je n’aurais peut-être pas pu apprécier sans cette initiation. Plus récemment et dans un style différent, la musique de 4s4ki a ouvert une porte vers toute la scène hyper-pop dont l’excentricité aurait pu d’abord me paraître rebutante. Dans la section Post-punk, je suis plutôt surpris mais également très satisfait de voir Buck-Tick mentionné avec l’album Kurutta Taiyō (狂った太陽). C’est un très bon album, mais la discographie de Buck-Tick est tellement vaste que choisir un seul album est un calvaire. J’aurais personnellement choisi Jūsankai ha Gekkō (十三階は月光), par lequel j’ai découvert le groupe et qui est considéré comme faisant également partie des meilleurs albums du groupe, mais cet album nettement gothique ne doit pas tout à fait correspondre à la revendication New Wave de la sélection musicale de l’article. Dans le style new wave, j’aurais plutôt pensé à leur album TABOO de 1989. J’aurais aussi certainement parlé du groupe G-Schmitt de SYOKO pour sa froideur hypnotique.

Certains choix de la sélection de l’article sont plus audacieux, en particulier le EP de style darkwave Dream of Embryo / Double Plantonic Suicide du groupe Funeral Party. Je connais cet EP pour l’avoir découvert il y a quelques années et en avoir déjà parlé. C’est un objet musical vraiment étrange à la noirceur fascinante. Je ne suis pas sûr que je l’aurais mis dans une sélection représentative de la new wave japonaise, mais l’article a le mérite de ne pas hésiter à s’engouffrer dans des terriers, des « rabbit-hole », ce qui est tout à respectable et cette approche augure du meilleur pour la suite. Je suis également un peu surpris de voir mentionné le EP Bamboo Houses / Bamboo Music de Ryuichi Sakamoto et David Sylvian, car je ne l’imagine pas comme une œuvre majeure bien que j’aime beaucoup le morceau Bamboo Houses dont j’ai également parlé sur ces pages.

Cet article a eu le grand mérite de me faire revenir vers la musique de Susumu Hirasawa avec son groupe P-Model en proposant dans la liste leur premier album In A Model Room. J’avais tenté il y a quelques temps l’écoute de l’album Karkador puis Perspective de P-Model, mais j’avais cependant interrompu mon écoute, n’y trouvant pas matière à me passionner. Je ressens leur album In A Model Room comme une sorte de révélation, qui me fera peut-être revenir vers d’autres albums du groupe. In A Model Room est très condensé et nerveux avec onze morceaux qui s’enchaînent sur un total de seulement 33 minutes dans une ambiance électro-punk tout à fait intrigante car non déniée d’un certain humour. On se demande d’abord ce qu’on est en train d’écouter. Les sons électroniques sont minimalistes et obsédants et les guitares anguleuses. Susumu Hirasawa ne chante pas vraiment, il parle presque mais sa voix est souvent proche du cri d’énervement ou d’impatience. Le rythme électronique frénétique qui accompagne la plupart des morceaux peut même paraître par moments un peu angoissant. Et pourtant, on a envie d’écouter jusqu’au bout car cette musique fascine par son imprévisibilité et finit même par provoquer une certaine addiction. Le morceau que je préfère est The Great Brain car c’est le plus absurde de l’album, le plus « WTF » comme on dirait sans les milieux autorisés. L’album ne manque pas de passages étranges tout en étant très accrocheurs, et c’est ce qui me fait y revenir sans cesse. Certains autres morceaux comme Kameari Pop paraissent en comparaison beaucoup plus normaux. C’est cependant quand le folie s’empare du groupe que leur musique est la plus intéressante. Dans le genre, le morceau Roomrunner qui évoque un superman imaginaire en devient même drolatique.

Voir mentionné le groupe INU de Kō Machida dans cette liste m’a amusé, car un de ses livres intitulé Confession (告白) apparaissait comme par coïncidence dans le drama Fuyu no nanka sa, Haru no nanka ne (冬のなんかさ、春のなんかね) que je regarde toutes les semaines. J’aime vraiment beaucoup cette série pour les situations et les réflexions toujours particulières de ses protagonistes. Le quatrième épisode voit se rencontrer un romancier devenu célèbre et Ayana, interprétée par Hana Sugisaki, également jeune romancière. Les deux ont déjà eu une aventure pendant leurs années universitaires, mais il décida d’une séparation pensant qu’être heureux et en couple ne lui permettra pas d’écrire comme il le souhaiterait. Cette réflexion me rappelle celle de David Gilmour comme quoi on ne peut créer à partir du bonheur. Je l’avais retranscrit dans un précédent billet.

les respirations d’une mélancolie douce

Hodosan (宝登山) est une petite montagne de la préfecture de Saitama, près de Nagatoro à Chichibu. Elle ne domine pas par sa hauteur d’environ 500 mètres mais par son atmosphère paisible faite de sentiers accessibles, d’une forêt calme et d’une vue ouverte sur la rivière Arakawa qui coule au loin dans la vallée. Au sommet et sur ses flancs, on trouve l’ancien sanctuaire Hodosan dont l’enclos est entouré d’arbres, un téléphérique un peu rétro remis aux goûts du jour et des vergers de pruniers qui fleurissent en fin d’hiver. Hodosan évoque une montagne intérieure, un lieu de marche lente, de respiration et d’observation. Un endroit qui résonne bien avec la solitude calme et mélancolique qui nous anime parfois.

La musique de toe possède une mélancolie douce qui accompagne un cheminement intérieur. Elle est organique comme les battements du cœur et le flot sanguin qui traverse tout notre corps. Dans cette musique, les rythmes irréguliers ne s’imposent pas mais se diffusent en nous comme une évidence. Quelque chose d’organique, de profondément humain, traverse chaque morceau. L’émotion ne surgit pas en surface mais circule, gravit les pentes douces, nous laisse le temps de rester contemplatif devant un paysage qui se montre à nous. Cette musique relie les silences, les respirations, les variations infimes, comme un corps qui avance sans effort conscient. Elle nous accompagne dans notre propre mélancolie et solitude, guidant notre rythme intérieur, plutôt que nos pas. La solitude y devient un mouvement lent et une progression intime, et la musique, plutôt qu’un refuge, devient une circulation vivante, discrète et essentielle.

Elle éprouve une solitude calme et mélancolique, non pas comme un cri, mais comme un silence persistant, un espace intérieur légèrement en retrait. Sans aller mal, elle se sent parfois décalée, davantage observatrice que pleinement présente, habitée par une nostalgie diffuse et sans objet précis. Cette solitude, plus contemplative que triste, devient chez elle un territoire intime et protecteur, familier, où elle retourne souvent. Elle ne cherche pas à être effacée, seulement reconnue, et peut alors se transformer en source de regard, de création et d’attention au monde, cohabitant paisiblement avec les autres.

La musique de toe dans les oreilles en écrivant ce billet passe par le morceau Loneliness will Shine de leur album Now I See the Light (2024), puis Commit Ballad avec Chara au chant sur Hear You (2015), Goodbye (グッドバイ) sur For Long Tomorrow (2009) et tout l’album the book about my idle plot on a vague anxiety (2005). Le groupe toe à été fondé à Tokyo en 2000 par quatre musiciens qui sont toujours actifs ensemble: Takashi Kashikura (柏倉隆史) à la batterie, Hirokazu Yamazaki (山嵜廣和) et Takaaki Mino (美濃隆章) aux guitares et Satoshi Yamane (山根さとし) à la basse. La formation n’a pas changé depuis leur début mais Keisaku Nakamura (中村圭作) les accompagne également aux claviers sur leurs albums les plus récents. J’ai déjà vu jouer ce dernier ainsi que le batteur Takashi Kashikura car ils accompagnent également Miyuna sur scène. La musique de toe, qui signifie « theory of everything », s’apparente au post-rock mais sa dynamique vive et irrégulière nous fait vite penser au math-rock. La batterie rapide et précise de Takashi Kashikura mène chaque morceau et les arrangements mélodiques de guitares nous font vite décoller. La grande majorité des morceaux de toe sont instrumentaux, mais des voix apparaissent également par moments, comme sur le magnifique Commit Ballad avec la voix atypique de Chara et leur morceau plus récent Loneliness will Shine. Cette musique pousse à la contemplation, à s’arrêter pour regarder la neige tomber comme c’est le cas ce matin à Tokyo. Cette musique est également très organique, comme un cœur qui bat, qui s’emballe parfois puis se rassure à force de respirations. Bien que je connaissais le nom du groupe depuis longtemps, je ne les ai vraiment découvert que récemment par les hasards de YouTube me conseillant le morceau Goodbye que j’écoute avant de m’endormir un soir. Ce morceau est magnifique dans son intensité mélancolique douce, mais je n’avais pas encore découvert la version de l’album For Long Tomorrow de Goodbye chantée par l’artiste pop/jazz Asako Toki (土岐麻子). Cette version est sublime. J’écoute ensuite tout l’album the book about my idle plot on a vague anxiety sorti en 2005, qu’il faut écouter en entier pour en apprécier toute la sève.

J’imagine assez clairement Kei Imamura (今村京) se perdre dans la musique de toe dans les rues de Shinjuku, en recherche d’inspiration musicale. Je ne suis pas sûr qu’elle connaisse déjà cette musique mais je lui conseillerais vivement la playlist mentionné au début du paragraphe précédent. Elle pourrait par exemple démarrer son écoute avec le morceau Goodbye qui annoncerait peut-être pour elle un nouveau départ.

ce billet n’a pas de single

Je m’aperçois parfois après coup des liens entre les photographies que je prends et que je réunis dans un même billet. Je les associe dans un billet car je ressens une unité qui peut être visuelle, spatiale ou temporelle. Ici, c’est une répétition de motifs rectangulaires qui attire mon regard photographique. Ces motifs urbains proviennent des alentours de l’Université de Waseda pour les deux premières photographies et d’Aoyama pour les deux suivantes. À Waseda, j’ai effectué ma visite annuelle du sanctuaire Ana Hachimangu (穴八幡宮) que je fais en général dans les derniers jours de l’année. La grippe de fin Décembre m’a contraint à la repousser au mois de Janvier. Je me décide ensuite à rentrer à pieds jusqu’à Shinjuku en essayant de suivre une route que je ne connais pas qui traverse en partie le parc de Toyama et longe des barres d’immeubles blanchâtres numérotés. L’architecture des deux dernières photographies a déjà été montrée sur ces pages. Il s’agit d’abord de la Villa Moderna (ビラ・モデルナ) conçue par Junzo Sakakura (坂倉準三) en 1974, puis du SIA Aoyama Building conçu par Jun Aoki (青木淳) en 2008. La Villa Moderna, comme celle nommée Bianca, survit aux années qui passent. La Villa Bianca conçue par Eiji Hotta est par contre plus ancienne, datant de 1964 et est inscrite au registre de préservation architecturale Docomomo Japan, tout comme la Villa CouCou de Takamasa Yoshizaka. La Villa CouCou est visitable sur réservation certains jours seulement. J’ai très envie de la visiter mais les réservations sont malheureusement difficiles. La Villa CouCou est la propriété de l’actrice Kyōka Suzuki (鈴木京香) et je l’ai vu plusieurs fois présentée à la télévision ces derniers temps.

Ma vie à Tokyo a commencé il y a 27 ans. Je me demande bien ce que le Moi d’aujourd’hui pourrait dire au Moi d’il y a 27 ans s’il l’avait rencontré à son arrivée à Tokyo le 1er Février 1999. Est ce qu’il essaierait de l’influencer sur sa vie future? Il voudra peut-être le persuader de ne pas perdre de temps à commencer un blog. En y repensant, je ne pense pas que j’aurais fait autant de découvertes culturelles à Tokyo et au Japon si je ne tenais pas à jour Made in Tokyo. Je pense qu’il me pousse parfois à bouger pour découvrir des nouvelles choses, sachant que je pourrais ensuite écrire à leur sujet pour tenter de susciter des nouveaux intérêts pour ceux qui ont le bonheur de me lire. Il pourra au moins lui chuchoter à l’oreille que, malgré tous ses efforts, il ne parviendra pas à gagner la reconnaissance de ses pairs car ceux-ci auront déjà presque tous disparus, à part quelques irréductibles (gaulois ou pas). Une chose est sûre, pendant toutes ces années et jusqu’à maintenant, je n’ai jamais été gagné par l’aigreur. J’y pense maintenant soudainement mais l’aigreur n’est pas un état d’esprit qui m’anime, même si l’apaisement et la sérénité ne sont pas non plus caractéristiques de mon état d’être. Je m’efforce avant tout, sans me forcer, à montrer des points de vue positifs sur les expériences que je retranscris sur ces pages. J’en viens parfois à me demander si ceux qui me lisent imaginent que tout ce que je perçois au Japon est positif. La raison d’être de ce blog est l’évasion mais on ne sais pas exactement de quoi on s’échappe. Les réponses à cette question ne sont pas évidentes et certainement enfouis très profonds. Je ne pense pas cependant vouloir déterrer cette clé pour le moment.

Lors de mon dernier passage au Disk Union de Shin-Ochanomizu, ma sélection de CDs était plutôt éclectique car, en plus de l’album NIKKI de Quruli (くるり) et Sweet Revenge de Ryuichi Sakamoto (坂本龍一), j’y ai trouvé l’album SEXY STREAM LINER de BUCK-TICK. L’album est sorti en 1997 et s’inscrit dans leur période cyberpunk où le rock devient plus électronique, industriel et expérimental. C’est le quatorzième album du groupe que j’écoute et ils ont tous des ambiances différentes. Celle de cet album est profondément immersive car les douze morceaux évoluent dans une même atmosphère froide et sombre qui les lit entre eux. Musicalement, les compositions d’Hisashi Imai sont nerveuses comme une bête que l’on retient en laisse mais qui essaie sans cesse de nous mordre et le chant d’Atsushi Sakurai est incisif à souhait, pleine d’une agressivité contrôlée de justesse. J’adore bien entendu et par dessus tout la voix du regretté Atsushi Sakurai, sous toutes ses formes, qui a toujours gardé cette affiliation avec le Visual Kei. Je ne me rends pas vraiment compte si cet album est difficile d’accès ou pas, mais chaque écoute successive me fait comprendre qu’il s’agit, comme j’ai pu le lire, d’un chef-d’œuvre qui gagne en puissance et en pertinence avec le temps. Difficile d’isoler un morceau de l’album, car même une interlude instrumentale comme le morceau titre Sexy Stream Liner apporte sa pierre indispensable à cet édifice cyberpunk. De ce fait, il n’y a pas de singles majeurs qui dépassent du reste, mais une quantité d’excellents morceaux qui s’enchainent. Même les morceaux plus apaisés comme Rasen Mushi (螺旋 虫) ne dépareillent pas de l’ensemble pour son ambiance pleine de mystères. Dès la première écoute, j’ai quand même eu un faible immédiat pour Kalavinka (迦陵頻伽 Kalavinka), qui est un des morceaux à la composition la plus étrange et instable. En écoutant ce morceau, je me suis demandé comment Imai pouvait avoir l’idée de tenter ce genre de sons, qui donne au morceau un aspect avant-garde des années 80. Il y avait tout de même deux singles extraits de cet album à l’époque, Heroine (ヒロイン) et Sasayaki (囁き). J’y aurais volontiers ajouté le morceau My Fuckin’ Valentine, qui est également particulièrement marquant, ne serait-ce que par son titre et pour le duo d’Imai et Sakurai au chant se répondant l’un à l’autre. Ce morceau est animé d’une sorte de beauté brutale qui est à la fois un peu choquante et jouissive. Elle représente bien ce que l’on peut éprouver en écoutant cet album.