du songe à la lumière (2)

Kei se réveille en sursaut le lendemain matin. Hikari est restée jusqu’à environ 1h du matin pour repartir ensuite chez elle à pieds. L’alarme du réveil s’est déclenchée à 6h, comme tous les matins de la semaine. Elle oublie parfois de l’éteindre le samedi, mais elle ne s’accorde de toute façon que quelques heures de sommeil par nuit. En ouvrant d’une main approximative la fenêtre donnant sur le jardin public, un rayon de soleil traverse la pièce et dessine une ligne franche qui semble indélébile sur le tatami de la pièce unique de l’appartement. Le vent est frais pour un matin d’Octobre. C’est un appel vers le parc, il lui démange déjà d’aller y courir. Après avoir compter jusqu’à dix dans la chaleur du futon, elle se lève brusquement et enchaîne les mouvements systématiques pour se préparer rapidement, car l’appartement mal isolé est glacial tôt le matin. Il semble d’ailleurs faire bien meilleur à l’extérieur. Elle achètera un petit pain et un café en boîte pour le petit déjeuner au convenience store à quelques mètres d’ici. Avant de sortir de l’appartement, elle s’arrête devant le miroir de l’entrée comme elle le fait quelques fois. Elle se regarde pendant plusieurs minutes, observant attentivement chaque courbe et arête de son visage. Elle recherche en elle le visage de sa mère. Quand elle était petite, on lui disait parfois qu’elle ressemblait à sa mère, comme une copie miniature. Elles sont pourtant bien différentes, mais Kei s’obstine à rechercher en elle sur ce miroir de l’entrée un souvenir, une sensation qui se dégagerait soudainement. À la lumière du soleil d’automne, ses cheveux aux mèches blondes semblent beaucoup plus clairs et lumineux. Quand Hikari vient chez elle le soir, ce sentiment d’éclaircie soudaine la gagne à chaque fois, comme un rayon de soleil puissant transperçant de lourds nuages.

Kei ferme la porte d‘entrée après avoir saisi son petit porte monnaie et descend l’escalier extérieur. La rue est vide et silencieuse, déserte. Le convenience store à quelques pas d’ici est le seul signe manifeste de vie dans le quartier. Un jeune étudiant, les yeux entrouverts, assure le service matinal. L’entrée du parc Inokashira est toute proche. Il sera rempli à raz-bord dans la journée, mais à cette heure-ci tôt le matin, il n’y a personne. C’est presqu’inhabituel d’ailleurs qu’il n’y ait pas un chat, ou un promeneur de chien dans les allées du parc. Après quelques étirements rapides, Kei commence sa course. C’est un moment privilégié du week-end, en dehors du temps et de toutes obligations. Elle écoute souvent de la musique en courant dans les allées, mais elle décide aujourd’hui d’écouter les sons du parc, le vent s’engouffrant dans les feuillages, le bruit des branchages qui se cassent sous ses pieds. Aujourd’hui, elle n’a pas envie de s’évader et de s’extraire au monde. Elle ressent au contraire un désir inarrêtable de se reconnecter au monde.

Le pas de sa course s’accélère rapidement, et elle traverse maintenant au pas de course le pont pour piétons au dessus de l’étang. De l’autre côté de cet étang, de grosses goûtes de pluies commencent à tomber comme des minuscules masses. Une averse imprévue ou un orage peut être? La pluie devient de plus en plus forte, mais Kei ne se décourage pas et accélère même le pas. Elle y voit là une mission. Courir dans les allées du parc, de plus en plus vite et sans faiblir, devient soudainement nécessaire. La pluie lui frappe le visage de plus en plus fort. Le vent qui s’est levé s’organise en bourrasques pour essayer de la stopper dans son élan, mais rien ne vient altérer le rythme des mouvements de Kei. Peut être s’agit il d’un typhon? Kei n’en sait rien et elle s’en moque. Elle n’a pas le choix. Son but est désormais de terminer cette course coûte que coûte. Comme une révélation, elle a maintenant la certitude que son monde en sera changé.

Ce texte est la suite du précédent billet publié ici.

du songe à la lumière

Pendant la journée, elle rêve du soir. Du haut du sixième étage de la tour de bureaux de Nishi Shinjuku, elle détourne les yeux de son ordinateur pour regarder en bas des tours. Pour tromper la monotonie qui la gagne petit à petit au cours de la journée, elle scrute d’abord la rue qui longe les buildings. Il y a la foule habituelle, en costumes et cravates, en jupes noires unies. Mais elle détourne de nouveau le regard, elle cherche un point d’ancrage qui la fera partir de ce monde pendant quelques minutes qui paraîtront des heures. Du sixième étage de la tour, on distingue le parc. Comme hier à la même heure, trois anciens font des exercices près des arbres. Leur rythme est régulier et ne semble pas être dérangé par les quelques pigeons qui tournent autour, parfois chassés par un chien en laisse. L’oeil de Kei s’attarde toujours trois secondes sur ces trois anciens, mais cherchent rapidement autre chose. Elle cherche un jeune homme aux cheveux blonds, qui criait hier par intermittences dans le parc. C’était une scène étrange. Elle n’entendait pas le son de sa voix bien entendu, mais les mouvements accentués de sa mâchoire lui faisait penser à un cri. Il lui aurait fallu des jumelles pour distinguer clairement les expressions du visage de l’homme du parc. Elle aurait pu emprunter celles du bureau voisin, celles de Mr Sasaki, certainement perdues dans un des tiroirs de l’armoire du fond. Mais ce n’était pas nécessaire. Elle distinguait une gravité dans ce cri. C’était une plainte, c’était certain. Il restait immobile et regardait vers le ciel. Il implorait quelque chose, quelqu’un, peut être Dieu. Cette scène avait quelque chose de fascinant. Les promeneurs du parc ne prêtaient pourtant nulle attention aux cris de cet homme. Peut être que ce cri était inaudible. Pourtant, Kei le ressentait, comme une vibration, un faible tremblement. Alors qu’elle était prise dans ses pensées, le chef de service Mr Kimura fit soudainement irruption dans le bureau, ramenant Kei à la réalité des affaires du jour, trois nouveaux dossiers clients à préparer pour le soir même. Plus le temps de s‘attarder dans le parc. Alors que Mr Kimura quitta le bureau en laissant ses ordres en demi phrases, tout en bas de la tour, dans le parc, l’homme avait disparu soudainement en l’espace de quelques secondes.

Aujourd’hui encore, en fin d’après-midi vers 16h, elle se perd dans ses pensées. Elle regarde d’abord à travers la baie vitrée de son bureau qui laisse réfléchir son visage et ses cheveux teintés en blond. Son regard rêveur descend ensuite vers le parc. Avec une certaine stupeur, elle retrouve cet homme près des trois anciens faisant leurs exercices journaliers. Il se trouve exactement au même endroit et il crie. Il crie comme elle ne pourrait jamais le faire, emprisonnée dans une vie qui s’est imposée à elle. Comme hier, cette scène lui procure une sensation étrange comme des vibrations légères qui lui prennent à l’estomac, puis au coeur jusqu’à la nuque. Des images de sa mère lui reviennent en tête à ce même instant. Elle fut porté disparu soudainement quelque part dans la banlieue de Nagoya, il y a tout juste un an. Les raisons de son départ restent inexpliquées. Des images de cette dispute lui reviennent ensuite en tête, des mots également qu’elle essayait d’oublier depuis son départ vers Tokyo sur un coup de tête. Elle essaie d’oublier mais cet homme blond dans le parc lui remet ces souvenirs en tête. Elle voudrait crier également, mais elle ne peut pas. Aucun son ne s’échappe. Regarder cet homme dans le parc a une vertu libératrice qu’elle n’avait pas soupçonnée le premier jour, jusqu’à cet instant.

Ce soir, Kei passe la soirée avec son amie d’enfance Hikari, également installée dans la banlieue Ouest de Tokyo un an avant elle. L’année dernière, Kei s’était installée près du parc de Inokashira, à quelques centaines de mètres de l’appartement de Hikari. Ce logement est temporaire, mais ça fait déjà une année qu’elle l’occupe sans réfléchir à un changement. Situé au deuxième étage d’un vieil et petit immeuble de briques rouges, l’appartement est composé d’une seule pièce en tatami, avec une petite cuisine dans l’entrée. L’unique fenêtre donne sur un jardin public tout en longueur, accolé au parc Inokashira. Plusieurs fois par semaine, un jeune homme vient s’y exercer à la guitare sèche tout en fredonnant. Il repart en général après une petite demi-heure, en direction de la station de trains. Il fait déjà nuit noire après 21h, l’heure à partir de laquelle Kei rentre de ses journées de bureau à Nishi Shunjuku. Cet air de guitare hésitant lui apporte un certain apaisement. Elle entrouvre la fenêtre et tend l’oreille, assise sur le tatami. Le son de la guitare se mélange avec le bruit des insectes du parc et avec le brouhaha enjoué des clients sortant de l’isakaya au bout de la rue. Cet homme à la guitare doit avoir le même âge qu’elle. Ces cheveux longs et teintés de mèches blondes lui cachent légèrement le visage. Il s’assoit toujours au même endroit sur un banc dans la pénombre. Elle ne pourrait certainement pas le reconnaître si elle le croisait par hasard dans une rue du quartier en pleine journée. Le morceau de musique sur lequel il s’entraine depuis une quinzaine de minutes ce soir ressemble à un vieux morceau qu’elle écoutait dans son enfance, dans la maison de Nagoya. Il ressemble à un morceau qu’écoutait sa mère, en disque vinyle, le samedi en début d’après-midi après le déjeuner. En écoutant ce morceau, la mère de Kei devenait contemplative, assise les mains jointes sur le sofa du salon. Kei n’y prêtait guère attention, car il fallait qu’elle se prépare pour son club de tennis à l’école. Hikari l’attendait à la station de bus du quartier et il ne fallait pas qu’elle perde une minute.

Un bruit de sonnette la sort soudainement de ses songes. Il est 21h30, Hikari vient d’arriver devant la porte de l’appartement. En se levant du tatami pour ouvrir la porte d’entrée, elle remarque à ce moment là que le joueur de guitare n’émet plus un son. Il semble être déjà parti du jardin public. « Je n’étais pas certaine que tu sois rentrée. Je suis donc passé par le jardin public et vu de la lumière et une fenêtre entrouverte. Tu es un peu en avance ce soir. » dit Hikari en entrant dans la pièce. Kei lui répond d’un mouvement de tête et ne lui demandera pas si elle a vu le jeune guitariste dans le parc. Elle a déjà la tête ailleurs, en regardant la photo de sa mère, sortie d’un tiroir de la commode et placée en évidence sur l’étagère de bois au dessus. Cela fait exactement un an aujourd’hui qu’elle a disparu. Kei ne pouvait pas passer cette soirée seule. En entrant dans l’appartement ce soir, Hikari dissipe les nuages, fait disparaître les songes et la ramène vers la lumière.

we are walking in the air

Nous marchons dans les airs. La nuit venue, c’est permis. On nous croit rendu loin mais nous flottons tout près en frôlant les êtres. Les musiques de fin d’été nous attirent autour de la foule qui vient se réunir le soir. On ne soupçonne pas notre présence si ce n’est des signes, un courant frais dans le cou, un vertige soudain. Nous remplissons pourtant les pensées de temps en temps le soir venu, quand le rythme de la vie se calme et que l’esprit se laisse aller aux divagations. Quand les attaches terrestres font une pause brève, une réunion s’opère. Nous reviendrons peut être demain, mais ça ne dépend pas de nous. Rien ne se commande ni ne se prévoit.


J’écoute l’album éponyme de Slowdive depuis quelques semaines, et je ne me lasse pas de le ré-écouter sans cesse, notamment pendant mes promenades photographiques en ville dans les rues de Tokyo. Ce groupe de shoegaze était actif dans les années 90 et s’est reformé récemment pour quelques concerts et pour cet album éponyme. Plus de 20 ans après les trois premiers albums du groupe, on retrouve cette même atmosphère et c’est très enthousiasmant. J’aime tout particulièrement les morceaux où les voix de Neil Halstead et de Rachel Goswell se complètent. L’esprit shoegazing est toujours présent sans prendre trop de rides. Les moments dans le morceau « Don’t know why » où la voix de Rachel se noie progressivement et disparait sous le flot musical des guitares me donnent toujours des frissons de satisfaction musicale. Si l’album Souvlaki, sorti en 1993, reste très certainement le meilleur album de Slowdive (la beauté pénétrante d’un morceau comme Dagger), ce nouvel album s’en approche par sa qualité.

Les quelques photographies ci-dessus où corps et décors se mélangent sont en quelque sorte mon équivalent photographique aux morceaux de Slowdive quand les voix se fondent et se mélangent aux sons des guitares.

Dans un autre style, électronique cette fois, j’écoute aussi beaucoup Aphex Twin ces derniers temps et cette musique électronique très rythmée, parfois joueuse et parfois sombre, m’accompagne aussi souvent dans mes parcours urbains. Il y a plus de 15 ans, je découvrais Aphex Twin à travers l’album Richard D. James, sorti en 1997. Cet album m’avait laissé à l’époque un avis assez mitigé. Certains morceaux comme « Cornish Acid » sont sublimes et mystérieux, mais d’autres morceaux sont beaucoup plus légers à mon goût, voire pop sur les bords, et un peu anecdotiques. Je n’avais pas cherché à creuser plus en avant la musique de Aphex Twin à l’époque. Les hasards d’un article sur Pitchfork sur les meilleurs albums de IDM (Intelligent Dance Music), me ramène vers cette musique. IDM est une dénomination très décriée regroupant une catégorie de musique électronique compliquée faite pour l’écoute au casque plutôt que sur les dance floor. Le label Warp en est spécialiste. Ce style me plait intrinsèquement. Comme pour la musique d’Autechre, les morceaux de Aphex Twin que j’ai pu découvrir récemment sur trois albums: le plus ancien Selected Ambient Works 85-92 et les plus récents Syro et Cheetah EP, semblent se faufiler dans les méandres les plus profondes du cerveau, comme si cette musique pointue venait réveiller des sens encore inconnues. On n’est pas loin d’un effet d’addiction, comme à l’époque de mon écoute exclusive et probablement excessive de la musique d’Autechre. Mais alors qu’Autechre devient de plus en plus obscure et inaccessible, Aphex Twin reste très abordable car les mélodies sont bien présentes de manière beaucoup plus immédiate et souvent entêtantes. Mais l’esprit joueur qui brouille les pistes n’a pas disparu des derniers albums de Aphex Twin. Parmi la multitude des sonorités électroniques de Syro, se cache par exemple un morceau totalement au piano dans le calme d’un jardin le soir. Ce piano me rappelle d’ailleurs celui de Grouper sur le superbe album Ruins. Ces trois albums de Aphex Twin sont ancrés dans une même continuité de son et ces sons minutieux sont un véritable plaisir à l’écoute.

Ces derniers jours, je suis troublé par ce morceau « Rest » de Charlotte Gainsbourg sur son futur album du même nom qui sortira en novembre 2017. Ces mots, cette voix sur la musique électronique en répétion et en suspension de Guy-Manuel de Homen-Christo (une moitié de Daft Punk) sont d’une beauté imparable. J’attends de pouvoir écouter le reste de l’album Rest, en espérant qu’il conservera cette ambiance.

Pour terminer avec la musique que j’écoute en ce moment et pour changer encore de style, j’apprécie beaucoup le nouveau morceau de Utada Hikaru Forevermore. Le prochain album après Fantôme qui était très bon, n’est pas encore prévu à ma connaissance. J’ai toujours gardé une oreille attentive aux morceaux de Utada Hikaru. Je trouve qu’elle est très inspirée ces dernières années et construit des morceaux avec beaucoup de variations dans la composition et dans la voix. On est très loin de ce que l’on peut entendre en général dans la pop japonaise, souvent peu inspirée et répétant les mêmes recettes sans beaucoup d’originalité avec pour but unique le succès commercial immédiat. Il y a beaucoup de succès commercial pour Utada Hikaru, mais elle semble tracer son chemin loin de cela (peut être la distance géographique car elle réside à Londres). Ma lucidité me dit que ça ne durera peut être pas.

le vent entre les pylônes

Le vent passe par tous les recoins de la Ville, il ne laisse aucun endroit inhabité de sa présence le temps de quelques millièmes de secondes. On se mêle au vent pour parcourir l’espace, pour slalomer entre les pylônes, pour aller chercher en haut des immeubles une vue imprenable sur la Ville. Si on lui donnait une capacité photographique et que l’on enregistrait ses voyages incessants sur cassette, on serait pris d’un sentiment de vertige et de malaise. Le voyage n’est pas celui d’une rivière tranquille. On ne peut éviter les obstacles. On apprend son chemin en percutant les parois, les vitrages, les murs de béton, l’asphalte des routes, jusqu’à trouver une issue qui nous ramène vers le ciel. La seule prison qui nous empêche d’explorer plus en avant les territoires urbains, les profondeurs infinies de la Ville, est l’inspiration involontaire d’un habitant de cette Ville.

Formes futuristes organiques (troisième série) et autres univers irréels

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« Souvenons nous des étoiles lointaines, celles que l’on se persuadait de voir au plus profond de la nuit lorsque la Ville dort et que ses lumières s’épuisent. Elles clignotent d’usure et pendant un bref instant de noirceur idéale, elles nous laissent entrevoir toute l’éternité. Elles nous manquent ces étoiles à Tokyo. On ne s’en souvient que dans les livres. Cette éternité là nous échappe et la retrouver nous est nécessaire. En attendant, on se contente de la lumière de la Ville comme moindre consolation. »

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« Elle regarde depuis la porte vitrée de la petite chambre un point fixe dans la foule. Le mouvement incessant, les montées et descentes des escalators vers la station de métro ne perturbent pas ce regard fixe et concentré. Lorsqu’elle ferme enfin les yeux, le mouvement s’interrompt devant la gare jusqu’à ce que l’alarme du réveil vienne remettre tout ce monde en mouvement. »

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« Le taxi frôle le rouge du feu devant le koban du quartier voisin. Il maitrise parfaitement cet infime instant où la traversée est toujours possible, sans éveiller les réflexes du gardien du quartier, de toute façon plus occupé à aiguiller les impatients vers un lieu de rendez-vous introuvable. Il s’engouffre ensuite dans une rue étroite en pente et sens unique, chavire à droite puis fonce à gauche en évitant les poteaux électriques qui débordent volontairement sur la rue. Il navigue en rythme mais sans musique pour guider l’enchainement de ses mouvements. Quelle pourrait être l’influence de la musique stridente et expérimentale que j’écoute en ce moment sur le rythme de conduite de ce taxi? Une sortie de route garantie au premier virage, ou au contraire une dextérité décuplée qui viendrait nous faire tenter les virages à la corde, les freinages avant les lignes blanches juste après le « 止 », et un final de course comme une danse de tôle froissée. »

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Bien que je sois en pause de blog, je ne résiste pas à l’envie de montrer mes derniers dessins version A3 de formes futuristes et organiques. Sur le dernier dessin, en tête d’article, je m’essaie à représenter des formes « reconnaissables », comme ce dragon futuriste. Je pense continuer sur cette voie petit à petit. La série de dessins de ce billet est en fait la troisième série, suite à la deuxième sur format A3 Nobi (légèrement plus grand que le format A3, ce qui m’embête bien car je ne peux les scanner) et la première série en format A4. J’ai scanné cette troisième série chez Kinko’s, c’est donc d’une bonne qualité qui me permettra de les intégrer plus tard dans un futur photobook, mon 5ème photobook, celui-ci mélangera probablement dessins et compositions photographiques. C’est une idée que j’ai en tête depuis un petit moment, mais il me faut construire le contenu. Mes créations personnelles en ce moment se limitent au dessin, car je ne prends plus beaucoup de photographies de rues ou d’architecture en ce moment. Il faudrait que je prenne un peu de temps pour faire une promenade solitaire afin de refaire le plein de photographies. En fait, quand je regarde l’année précédente, les mois de froid de janvier et février ont été également assez peu productifs en photographies.

Quant au blog, je ne l’ai pas vraiment arrêté, je n’ai pas vraiment trouvé un nouveau concept non plus, mais j’ai envie de mélanger un peu plus ce que je crée (les dessins, les photographies, les compositions graphiques et musicales, …) avec ce que j’aime et m’intéresse (musiques électronique et alternative, films, expositions, livres, architecture, Tokyo …) à travers photos et textes, ou liens internet. En fait, dans le passé sur ce blog, j’aimais beaucoup écrire des longs billets qui mélangent beaucoup de choses, de sujets différents, comme un patchwork. J’ai toujours cette idée du blog comme un carnet de voyage, un moleskine sur lequel on vient coller les uns à côté des autres des petits textes griffonnés, des morceaux de photos usées, des billets de musées, un dessin ou un plan de lieu… J’essaie de faire un peu cela sur mon journal de bord écrit (que je ne partage pas sur internet cependant), sans le côté brouillon du carnet de voyage, car il y bien longtemps que je vis au Japon (en fait cela fait 17 ans depuis le 1er février) et que toute impression de voyage a longtemps disparu en moi quand il s’agit du Japon.

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Un soir à la sortie du bureau, pas trop tard, vers 8h quoi, je passe faire un tour au dernier étage du libraire Maruzen du Building Oazo à Marunouchi, juste en face de la gare de Tokyo. Au dernier étage, on peut trouver un nombre important de livres et de magazines étrangers, un peu comme au Kinokuniya de Shinjuku (à coté du Takashimaya). On paie le prix fort par contre, par rapport au prix Amazon.com, mais c’est agréable de se promener dans les rayons pour y découvrir par hasard des choses intéressantes. C’était le cas de ce livre bilingue, japano-anglais, de Nobuhisa KANEKO intitulé « Surprise! » ou « おどろかす » qui nous montre un grand nombre de Ukiyo-e de Utagawa Kuniyoshi (1797-1861). J’apprécie en général les estampes Ukiyo-e mais je les regarde avec un regard distrait. J’ai par contre été vraiment happé par l’oeuvre de Kuniyoshi, par ses représentations de monstres à la fois humoristiques et inquiétants. On y voit des squelettes géants, comme la sublime image ci-dessus du « vieux palace hanté de Souma », des poissons à têtes humaines ou des représentations d’acteurs de l’époque à têtes d’animaux. Cette représentation, ci-dessus, de monstres appréciant tranquillement la fraicheur d’une soirée d’été (道外化もの夕涼) est pleine d’humour et même les animaux de compagnie sont des petits monstres. Chacune des 42 ukiyo-e présentées est accompagnée d’un court texte explicatif qui vient nous expliquer le contexte de chaque oeuvre. A la maison, Zoa n’arrête pas de me parler de yōkai (créatures fantastiques) avec son jeu vidéo 3DS yōkai-watch, extrêmement populaire chez les petits garçons de son âge. A ma manière, j’avais ce désir inconscient de découvrir cette culture du monstre à la japonaise, que ce livre permet d’aborder avec beaucoup d’élégance.

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Des monstres, on en voit aussi en musique, sur les pochettes des albums de Grimes, très inspirées par le manga fantastique. Grimes est le nom de scène de la jeune artiste canadienne Claire Boucher. Elle dessine les pochettes, mais surtout compose et interprète la musique électronique pop expérimentale de Grimes. Chacun des 14 morceaux de son nouvel album « Art Angels » possède son dessin correspondant, et j’aime cette correspondance entre art et musique, qui contribue notamment à mon désir d’écoute. J’ai découvert Grimes en 2012 avec quelques morceaux de son album « Visions », notamment les morceaux Genesis et Oblivion, et j’avais également tenté quelques morceaux sur son précédent « Halfaxa ». Avec « Art Angels », on ressent une évolution certaine dans la qualité de la production, la profondeur des sons et la mue de la voix frêle de Claire Boucher vers une voix plus affirmée et plus claire (justement). En fait, ce que j’aime surtout, c’est son approche « artistique » qui conçoit un tout entre musique et visuel (art et vidéo), sans donner l’impression de subir une influence extérieure. Les morceaux de « Art Angels » sont parfois inégaux, mais il y a un grand nombre de morceaux clés comme Flesh without Blood, Kill V Maim, Pin, Realiti ou Butterly, comme mélange toujours pop alternative et expérimentation.

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Je mets toujours un peu de temps avant d’acheter des morceaux de musique sur iTunes, et je prends encore plus de temps à me décider d’acheter un album entier. J’écoute en général des morceaux petit à petit. J’ai acheté assez peu d’albums en entier ces dernières années: celui de Grimes « Art Angels » ci-dessus, l’album de Oneohtrix Point Never « Garden of Delete » dont je parlais il y a quelque temps dans un billet, le EP de Kelela « Hallucinogen », des albums de Sonic Youth, de Autechre, de Boards of Canada, celui de Clark du même nom, de SBTRK intitulé « Wonder where we land » ou encore Flying Lotus avec l’extrêmement brillant « You’re Dead ». Bref, assez peu d’albums d’une manière générale, car je préfère picorer par ci par là, sauf quand un album s’avère excellent de morceau en morceau ou lorsqu’il forme un tout.

Pour Arca typiquement, j’hésite encore à me procurer l’album « Mutant » en entier. J’écoute trois morceaux de cet album en ce moment: « alive », « Vanity », qui est certainement le morceau phare de l’album, et « Soichiro ». Il s’agit d’électronique expérimentale. Comme pour « Garden of Delete » de Oneohtrix Point Never, ce n’est pas forcément à mettre entre toutes oreilles. C’est une musique puissante et organique, qui semble se modifier à son propre gré. Sur « Vanity », le son électronique est très beau, tout en hésitation, il progresse doucement et s’affirme avec plus de force par moment dans un flot de notes qui s’entrechoquent.

Je reviens très régulièrement sur le morceau « Dead Format » de Blanck Mass. Parfois, ce type de morceaux sans concession, qui trace sa route sans détour, fait beaucoup de bien. Par exemple, après une journée difficile, ce morceau remet sur les rails. Il n’est pas à écouter en boucle sous peine de perdre la tête, mais une fois de temps en temps, comme une piqure de rappel. Je n’avais pas vraiment exploré d’autres morceaux de cet album, à part « Cruel Sport » que je découvre plus en avant. Bien que n’étant pas aussi prenant que « Dead Format », j’aime beaucoup le rythme répétitif et marquant comme une machine (peut être de salle de sport, si on en croit le titre). Le fond sonore prend petit à petit de plus en plus de place et d’espace sonore dans le morceau, pour devenir même strident par instant. Vers la moitié du morceau, une voix étrange et incompréhensible vient accompagnée le morceau, comme sur « Dead Format ». Vers la fin du morceau, tous les sons s’additionnent et la machine devient inarrêtable, jusqu’au coup de frein progressif des dernières dizaines de secondes.

Toujours en musique électronique, mais dans un style plus adouci et éthéré, je découvre un morceau de Actress « Ascending » sur l’album « R.I.P. ». A vrai dire, j’avais repéré cet album depuis un petit moment car il est sorti en 2012, mais l’occasion ne s’était jamais présentée de le découvrir. Bien que cette musique soit moins poignante que Arca ou Blanck Mass, j’apprécie ce rythme sursautant dans une ambiance de rêve. En fermant les yeux, c’est comme si on rêvait à quelque chose d’agréable mais qui reste toujours à distance, qui ne serait jamais atteignable.

Pour terminer en musique. Je ne connaissais pas du tout Deru et je l’ai découvert par hazard sur Youtube après avoir écouté un ou deux morceaux de Actress. Sur l’album intitulé 1979, j’écoute le morceau titre qui est rempli de mélancolie. La musique est volontairement grésillante comme un vieux souvenir, et tourne comme une bande sonore avec quelques notes qui se répètent sans fin sous une ambiance sonore en fond qui évolue doucement. Cette musique force à une sorte de méditation. J’hésite à parcourir le reste de l’album, car bien que ce premier morceau est d’une grande beauté, j’ai un peu peur de rentrer pleinement dans cette mélancolie musicale.

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Fin décembre 2015, je suis allé voir le nouvel épisode de Star Wars, « The Force Awakens » au cinéma Toho de Roppongi Hills, et je l’ai trouvé superbe, sans fausses notes et d’une très grande qualité d’exécution comme on est désormais habitué avec JJ Abrams (Bien que n’appréciant pas spécialement l’univers de Star Trek, j’avais beaucoup aimé et été impressionné par les deux épisodes réalisés par JJ Abrams). Je retournerais le voir avec plaisir (ce que j’ai fait récemment en fait en version japonaise avec Zoa), car c’est captivant de voir se dérouler l’histoire dans une telle atmosphère. L’empreinte du réalisateur est évidente, ce qui fait que ce Star Wars est différent des autres.

En même temps, bien qu’ayant beaucoup apprécié le film, j’ai quelques points de réserve qu’on ne peut éviter de mentionner, notamment sur le fait que le film fonctionne constamment en clin d’oeil vers les anciens épisodes (surtout l’épisode 4 « A new Hope »). Beaucoup de scènes sont ouvertement inspirées: Jakku ressemble beaucoup à Tatouine, on retrouve une scène de taverne, toujours cette relation père et fils, une nouvelle Death Star mais en plus puissante (Starkiller cette fois-ci). Bien sûr, retrouver les personnages de Han Solo, Leila ou Chewbacca ou encore l’increvable Millenium Falcon (qui était déjà dépassé dans l’épisode 4) est un réel plaisir, qu’on ne boude pas. Mais on a l’impression que JJ Abrams ne voulait tellement pas décevoir les fans qu’il n’a pas voulu s’éloigner des idées et du scénario de l’épisode 4. C’est assez frappant et un peu dommage, car on aurait aimé une histoire un peu plus originale. Le scénario pêche vraiment sur cet épisode.

Je suis aussi un peu déçu par les vaisseaux et les décors. Bien que les paysages de Jakku dans le sable et les dunes avec ruines d’une guerre passée où s’entassent quadrupodes et croiseurs impériaux échoués, soient vraiment superbes et symboliques, beaucoup des décors des autres planètes ressemblent un peu trop à mon avis à des décors terriens. On a l’impression parfois que ça se passe en Bretagne (sur la dernière scène par exemple, même en exagérant un peu). J’aurais aimé voir un plus grand détachement, avec des décors fantastiques comme dans les épisodes précédents (les premiers épisodes 1, 2 et 3 par exemple). J’ai un peu de mal à imaginer que la végétation et les roches sur une planète à priori très éloignée ressemble à ce point à celles de la Terre. On regrette également de ne pas voir plus de nouveaux vaisseaux et engins, car il n’y a pas beaucoup d’évolutions techniques entre les épisodes 4, 5 et 6 et ce nouvel épisode, on retrouve quasiment les mêmes X-Wing et Tie-Fighters. Dans les épisodes précédents, on était impressionné par exemple de découvrir pour la première fois les quadripodes impériaux sur la planète Hoth dans l’empire Contre Attaque, et ça faisait partie du rêve. Rien de très nouveau donc côté mécanique dans ce nouvel épisode. Mais on est tout de même ravi de revoir le Millenium Falcon en action (et quelle action!). Les prises de vue sont superbes ainsi que les interactions avec les éléments, comme par exemple les scènes où l’escadre de X-Wings frôle la surface de l’eau, les effets de lumière quand le Millenium Falcon fait des acrobaties avant de plonger dans les ruines d’un croiseur.

On rencontre également une copie de Darth Vador, en la personne de Kylo Ren, mais avec un lien de descendance un peu différent de celui de l’épisode 4, 5 et 6. Il est très réussi, notamment dans ses moments de colère soudaine. Par contre, quand il enlève le masque, on est surpris de voir une tête d’adolescent, ce qui est un peu déconcertant. J’aime beaucoup le personnage de femme forte de Rey (la Luke Skywalker de cet épisode) et l’humour de Finn (le Han Solo jeune de cet épisode, peut être) et les gros plans en images de synthèse de Maz Kanata avec ses binocles ajustables. Bref, le film a une personnalité bien à lui, très bien fait dans l’image, le son des sabres lasers et la dynamique. J’aurais aimé y voir un peu plus de nouveautés, moins de clins d’oeil et un peu plus de prise de risques dans le scénario. Tout ceci ne m’a pas empêché de le voir deux fois, une deuxième fois en non-3D avec Zoa.

Et voir ce nouvel épisode a relancé ma passion pour cette saga. Je me suis procuré un beau livre intitulé « The Art of Star Wars: The Force Awakens ». Je suis tombé dessus par chance au Maruzen de Marunouchi, en même temps que le livre de Ukiyo-e ci-dessus. L’auteur Phil Szostak, intégré dans les équipes de Lucasfilm, nous montre la genèse du design artistique de cet épisode à travers une approche chronologique de Janvier 2013 jusqu’à Janvier 2015. On y découvre un très grand nombre de concepts, de dessins de décors, personnages, machines et vaisseaux par l’équipe d’artistes autour des deux co-production designers Rick Carter et Darren Gilford. On y voit beaucoup de concepts qui n’aboutiront finalement pas dans la version finale (ce qui est parfois dommage dans certains cas). On comprend le long travail de conception de Kylo Ren, dû certainement à la pression de créer un personnage aussi emblématique que Vador.

Un livre en amenant un autre, je me décide de commander sur Internet un magazine numéro spécial de ImagineFX, intitulé « The Art of Film: Star Wars ». Ce magazine de 180 pages montrent l’univers de Star Wars vu par une cinquantaine d’artistes, plus ou moins impliqués d’ailleurs dans cet univers. Certains sont en contrat avec Lucasfilm, d’autres ont seulement eu l’occasion de créer quelques oeuvres dans le cadres d’événements Star Wars spécifiques. Pour beaucoup d’entre eux, le créateur original, Ralph McQuarrie, qui a conçu avec Georges Lucas tous les éléments majeurs de la première trilogie, est un modèle et une inspiration. Les styles et approches des artistes sont bien entendus très différents et ont parfois pour objet l’univers étendu de Star Wars (non directement inspiré des lieux et personnages des films), comme la peinture ci-dessus d’une apprentie au sabre laser rouge par le français Simon Goinard.

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En continuant sur ma lancée Star Wars, j’en viens à vouloir redécouvrir la première trilogie. J’étais trop jeune à l’époque pour voir les trois épisodes au cinéma. Je les ai découvert à la télévision et revus de nombreuses fois sur cassette VHS. Je me suis procuré récemment trois gros livres par JW Rinzler sur le making of des épisodes 4, 5 et 6 qui annoncent raconter l’histoire définitive de la création de chaque épisode avec de nombreuses photos et textes. J’en ai bien pour un an pour tout lire, mais ça s’avère passionnant. J’étais passionné de cinéma il y a 20 ans et cet intérêt renait dernièrement.

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Pour conclure ce long article, je reviens vers une autre forme de futur, celle des courses anti-gravité. J’étais grand amateur du jeu Wipeout 2097, de Psygnosis, lorsqu’il était sorti en 1996 sur la première Playstation. Je le garde en tête comme une référence que j’ai toujours cherché à retrouver. C’est un peu le cas avec Fast Racing Neo de Shin’en. Les graphismes y sont superbes mais c’est surtout la vitesse des vaisseaux anti-gravité qui impressionne. On a peu de temps pour admirer les décors, ce qui est un peu dommage vu la qualité des lieux, que ça soit les jungles luxuriantes ou les villes futuristes. On slalome entre les immeubles à Chuoku City, on survole de très haut Sendai Outpost sur des voies étroites, on parcourt ce qui ressemble à une ville en ruine à Kamagori City. Chaque course demande une concentration de tous les instants et le moindre faux pas ne pardonne pas. Le jeu est beaucoup plus difficile que Wipeout (dans mes souvenirs), mais il y a un plaisir certain dans l’utilisation excessif des turbos. Cette vitesse est grisante et nous fait revenir dans la course malgré le sentiment de frustration dès qu’on loupe un virage pour atterrir dans le vide. Ce jeu de course futuriste tourne sur Wii U, c’est la seule console « nouvelle génération » que l’on a à la maison. Je ne parle pas souvent de jeu video sur Made in Tokyo, mais j’ai pourtant cette passion depuis de nombreuses années. Bizarrement, j’avais pratiquement arrêté le jeu video à mon arrivée au Japon, ce qui peut paraître assez contradictoire. Je m’y suis remis tranquillement depuis environ un an avec la Wii U et les émulations de jeux plus anciens sur OpenEmu sur iMac.