a long way to the seaside

Il y a quelques semaines, lors d’une journée de week-end un peu couverte, nous avons poussé jusqu’à la pointe de la préfecture de Chiba près de Sunosaki, au delà de Tateyama au Sud de la péninsule de Bōsō, pour la vue ouverte sur l’océan, pour y déguster du poisson frais et des chinchards frits (ajifrai, アジフライ) le midi, puis visiter plus tard le sanctuaire Awa (安房神社), réputé comme étant un power spot (パワースポット). Le sanctuaire aurait plus de 2 670 ans et sa fondation remonterait à l’époque légendaire de l’empereur Jinmu. Il est dédié principalement à Amenofutodama-no-Mikoto, associé aux arts, à l’artisanat et aux activités industrielles. Pour cette raison, de nombreux entrepreneurs, artisans et créateurs viennent y prier pour la réussite professionnelle et la prospérité.

En arrivant près du sanctuaire, on apprécie la longue allée bordée de plantations basses de cerisiers qui nous amène devant un grand torii blanc à l’entrée. L’enceinte du sanctuaire est bordée d’une forêt dense donnant une atmosphère calme et apaisante. On y trouve des conifères maki (槇) à feuillage persistant très présent dans le sud de la péninsule de Bōsō. Un de ses grands maki est considéré comme un arbre sacré. Le maki est traditionnellement utilisé comme brise-vent dans le Sud de Chiba. Avec les îles au large de Tokyo, cette zone de Chiba faisant directement face à l’océan est régulièrement la première à souffrir à l’arrivée des typhons et des tempêtes de la saison des pluies. Près du hall principal Haiden, je suis particulièrement intrigué par les racines compliquées d’un autre arbre. Je pense qu’i, s’agit d’un vieux cèdre.

playing with pods

Ce n’est pas la première fois que je prends des tétrapodes (テトラポッド) en photo et ce ne sera sûrement pas la dernière, car ces objets sont fascinants. Ce genre d’infrastructure de béton brutalise autant les côtes qu’il les protège de l’érosion et des vagues. Ils sont posés en vrac, les uns sur les autres.

Je me suis toujours demandé si cette organisation désordonnée pouvait créer des espaces vides entre ces volumes de béton armé au-dessus de l’océan, des espaces exigus dans lesquels pourrait s’infiltrer une personne. Loin de moi l’idée, cependant, d’aller grimper sur ces blocs pour y chercher des passages secrets vers des espaces intérieurs.

Peut-être que ces vides n’existent que dans mon imagination et qu’ils ne sont que des poches d’ombre où s’engouffrent le vent et le bruit des vagues. Je me suis aussi dit qu’on pourrait peut-être y découvrir un Tokyo Parallèle, mais nous ne sommes pas à Tokyo. Nous sommes ici à Chiba, à Tateyama, à l’extrémité de la préfecture.

Si un passage existait réellement entre ces blocs, il ne conduirait sans doute pas à des espaces cachés de la ville. Il déboucherait peut-être sur un endroit où l’on se retrouverait seul, dans une chambre de béton ouverte sur l’horizon de l’océan. Je n’irais pas vérifier ce qu’il y a entre ces masses de béton. Je préfère conserver l’idée qu’elles abritent quelque chose d’inaccessible. J’ai simplement pris ces quelques photographies, en y ajoutant une part d’ombre, puis je suis resté face à la mer, laissant aux tétrapodes le soin de garder leur secret.

J’écoute en ce moment le EP Suture (2022) de l’artiste électronique underground britannique KAVARI, de son vrai nom Cameron Sofia Winters. La musique de KAVARI est puissante et sans concession, et n’est clairement pas pour toutes les oreilles. Cet EP de quatre morceaux pour un total de 15 minutes mêle des éléments d’électronique industrielle, de dark ambient et de toutes sortes de distorsions et de sons expérimentaux. Les fragments de voix utilisés sont souvent étranges, comme des extraits de films d’épouvante. Des titres comme Attachment Style ou Someone Loved It mêlent des textures abrasives, des basses profondes et ces voix fragmentées, créant une atmosphère qui peut rappeler une forme de romantisme sombre presque gothique. Les deformations sonores sont parfois extrêmes et en deviendraient même choquantes comme sur le troisième morceau Mirroring (Like Me), mais de cet univers sombre en ressort une beauté diffuse qui nous accapare au fur et à mesure des écoutes. La tension que je qualifierais de psychologique est omniprésente mais des moments de lumière apparaissent tout de même en cours de route, notamment sur le dernier morceau Ventilate, mais seulement après un beat incisif qui martèle notre esprit. Cette musique est très exigeante mais, dans le genre, c’est extrêmement brillant car d’une efficacité et d’une maîtrise redoutable. J’avais découvert KAvARI à travers les playlists de Yeule sur la radio NTS, et les morceaux qu’elle avait choisi faisaient partie des plus difficiles d’approche. Cet EP est en comparaison plus facile à appréhender.

boire les lumières insaisissables

Après avoir parcouru le chemin de montagne boisé parsemé par endroits par les hortensias, nous visitons ensuite les recoins du grand temple Takahata Fudōson (高幡不動尊金剛寺). Les origines du temple situé à Hino remontent au tout début des années 700. Le bâtiment principal appelé Fudō-dō a été reconstruit en 1342 après la destruction du temple originel par une tempête mais compte tout de même parmi les plus anciens édifices religieux conservés de Tokyo. La pagode à cinq étages est par contre beaucoup plus récente et est devenue un symbole du site. Le temple est étroitement lié à la figure de Toshizō Hijikata, lui-même natif de Hino. Toshizō Hijikata (土方 歳三, 1835-1869) fut le célèbre vice-commandant du Shinsengumi (新選組), une police spéciale et unité militaire organisée par le shogunat Tokugawa pour maintenir l’ordre à Kyoto à la fin de l’époque Edo. Il était surnommé le démon du Shinsengumi (鬼の副長) en raison de sa discipline implacable. Il resta fidèle au shogunat durant la guerre civile de Boshin (戊辰戦争) qui se déroula de 1868 à 1869 entre le shogunat Tokugawa et les forces impériales cherchant à restaurer le pouvoir de l’empereur et qui marqua la fin du régime féodal et le début de la Restauration de Meiji. Après plusieurs défaites, Toshizō Hijikata poursuivit le combat jusqu’à sa mort à Hakodate en 1869. Il demeure aujourd’hui une figure emblématique et romantique de la fin de l’ère des samouraïs.

Nous visitons le temple Takahata Fudōson le jour du festival des hortensias de Takahata Sandō (高幡参道あじさい祭). Ce matsuri se déroule tous les ans lors du premier samedi du mois de Juin, c’est à dire le 6 Juin 2026 cette année. Des spectacles de danse de type Yosakoi (よさこい) ont lieu le long de la rue commerçante menant de la station de train jusqu’à l’entrée du temple. La troupe de danse les plus réputée est celle nommée Shinsengumi REVO (新選組REVO) revêtant des costumes inspirés du Shinsengumi, en adéquation avec l’histoire locale de la ville de Hino. Les gigantesques drapeaux accompagnant le cortège sont impressionnants. C’est une vraie prouesse de les manipuler dans une rue aussi étroite où les bâtiments et des lignes électriques sont proches. Je tente de prendre plusieurs photographies des danses mais les mouvements incessants et la lumière tombante de la fin de journée font que la plupart sont malheureusement floues.

La musique qui suit ne correspond pas vraiment à l’ambiance de festival de rue de cette série de photographies, mais ce n’est pas très grave. Commençons par un superbe morceau intitulé River Man par Seu Jorge avec Beck. Seu Jorge est un chanteur, compositeur et acteur brésilien originaire de la banlieue de Rio de Janeiro. Dès la première écoute, je suis happé par le ton grave et caverneux de sa voix, combinée à celle beaucoup plus douce de Beck. Il y a quelques années, j’avais eu une période intense d’écoute de la musique de Beck et je garde cette expérience d’écoute très précieusement en tête. J’avais d’abord une préférence pour ses quelques albums les plus expérimentaux comme Mellow Gold (1994) et Odelay (1996), puis j’avais admiré ses albums plus lents et atmosphériques comme Sea Change (2002) et Morning Phase (2014). Round The Bend sur Sea Change est un morceau sublime, dont j’ai déjà parlé plusieurs fois. On retrouve cette voix apaisée de Beck en compagnie de Seu Jorge. River Man est en fait une reprise d’un morceau du musicien anglais Nick Drake, que j’avais d’ailleurs entendu assez récemment dans une rediffusion de l’emission Very Good Trip sur France Inter consacrée à Nick Drake et notamment à son album Five Leaves Left (1969) dont est tiré le titre River Man. La version de Nick Drake est vraiment très belle, comme un moment suspendu. La version de Seu Jorge avec Beck est poignante mais la version originale de Nick Drake est encore d’un autre niveau, à mon avis. Je remarque un détail amusant en explorant visuellement la courte discographie de Nick Drake. La photo de couverture de son deuxième album Bryter Layter (1971) m’est familière. Je me rends compte assez vite que le groupe japonais de noise rock Boris a en fait repris et modifié la photo et le design de cette couverture pour leur quatrième album studio Akuma no Uta (悪魔の歌), en hommage au musicien anglais. Voici un lien inattendu qui va certainement me reconduire vers la très longue discographie de Boris que je connais en fait assez peu à part leur emblématique album Pink.

Je ne pensais pas un jour écouter et apprécier un morceau de la jeune chanteuse et compositrice californienne Olivia Rodrigo, mais c’est pourtant le cas avec son excellent single The Cure extrait de son troisième album You Seem Pretty Sad for a Girl So in Love. Je retrouve dans ce morceau une certaine influence du rock indépendant américain des années 1990. Olivia Rodrigo nous dit que le titre du morceau n’est pas directement lié au groupe The Cure, même si on sait qu’elle est depuis assez récemment proche de Robert Smith et qu’elle est une grande admiratrice du groupe. Elle a même invité Robert Smith sur scène lors de son concert à Glastonbury en 2025 pour interpréter deux classiques de The Cure: Friday I’m in Love et Just Like Heaven. Robert Smith a également collaboré sur le morceau What’s Wrong With Me de son troisième album. On ressent une certaine influence des sonorités de The Cure sur ce morceau, notamment dans l’intensité finale qui s’en dégage, mais j’y ressens également quelque chose de Mellon Collie and the infinite sadness des Smashing Pumpkins. À l’occasion de la sortie de son album, Olivia Rodrigo a été invitée par NTS Radio pour une émission où elle a diffusé une playlist de morceaux tristes. On y trouve bien sûr plusieurs morceaux de The Cure mais également d’Elliott Smith, des Smashing Pumpkins, de Lana Del Rey, de PJ Harvey, de Snail Mail, entre autres.

Je découvre ensuite, sur une émission de radio japonaise dont je n’ai pas noté le nom, la musique d’une autre musicienne californienne, Madeline Goldstein, basée à Los Angeles. Le single que j’écoute beaucoup en ce moment s’intitule 1996 Expectations, sorti en Août 2024 et inclus sur son album Speaking to the Body qui vient de sortir en Avril 2026. Dès cette première écoute à la radio, j’ai accroché à l’ambiance darkwave qui s’en dégage avec ses accents synth-pop reminiscents des années 80. J’y retrouve une atmosphère proche de celle de Depeche Mode à la grande période de l’album Violator sorti en 1990. Ça me remplit bien sûr de nostalgie, d’une époque où on suivait assidûment les nouveautés musicales présentées sur l’émission télé Top 50 par Marc Toesca (de 1984 à juin 1991). J’ai des souvenirs assez précis d’y avoir entendu pour la première fois les singles Personal Jesus, Enjoy the Silence ou Policy of Truth, accompagnés des clips vidéos qui se faisaient à cette époque de plus en plus sophistiqués. J’écoute régulièrement la compilation The Singles 86-98 de Depeche Mode qui inclut ces trois morceaux, mais ma préférence va maintenant vers trois autres morceaux tirés du cinquième album du groupe intitulé Black Celebration sorti en 1986: Stripped, A Question of Lust et A Question of Time. Cette suite de trois singles est fabuleuse. Dans des styles très différents, la voix de baryton grave et au romantisme sombre de Dave Gahan et celle beaucoup plus délicate et aérienne de Martin Gore réveilleraient même les morts qui auraient eu la mauvaise idée de s’assoupir.

Dans un registre tout autre, j’adore le morceau électronique I Drink The Light du duo TOMORA formé par Tom Rowlands de Chemical Brothers et AURORA. L’association entre la voix assez extraordinaire, quasiment mystique, d’AURORA qui rappelle un peu Björk et l’électronique trance apportée par Tom Rowlands est vraiment saisissante. Le morceau assez court a une composition atypique, plutôt expérimentale dans son approche. Je connaissais AURORA pour quelques morceaux dont j’avais parlé dans un billet précédent mais je n’avais pas écouté The Chemical Brothers depuis très longtemps.

un flot d’hortensias

Cette série de photographies d’hortensias a été prise dans l’enceinte du temple Takahata Fudōson (高幡不動尊金剛寺) située à Hino dans la banlieue Ouest de Tokyo. Derrière une grande pagode à cinq étages, on peut emprunter un chemin de montagne et observer les hortensias en chemin. Nous sommes le 6 Juin, jour du Matsuri des hortensias dans ce temple mais elles ne sont pour la plupart pas au pic de leur floraison. Je ne saurais pas dire si la floraison est en retard cette année mais le spécimen que l’on a sur notre petite terrasse est en fleur depuis déjà quelques semaines. Je m’amuse à les prendre en photo de près avec mon objectif 50mm à la limite du focus. J’hésite un peu à les montrer en noir et blanc, mais la couleur finit toujours par prendre le dessus sur la réflexion.

Continuons avec quelques belles découvertes musicales plutôt côté hip-hop japonais. Le hip-hop n’est pas mon genre de predilection mais j’aime m’y aventurer très régulièrement en commençant par le magnétique morceau Abyss du rappeur underground tokyoïte Shaka Bose (釈迦坊主) sur son album Chaos sorti en 2023. Shaka Bose est également beatmaker et produit ce morceau, dont les premiers beats me rappellent un peu l’atmosphère de certaines compositions de Burial. Le nom de ce rappeur m’était familier mais je l’ai vraiment découvert de fils et aiguilles à travers le compte Instagram de 嚩ᴴᴬᴷᵁ qui semble avoir des liens ou du moins apprécier l’atelier vestimentaire ésotérique Adult Virus qui eux-mêmes ont conçu les flyers du concert de Shaka Bose dans la salle WWW X de Shibuya début Juin 2026. J’adore découvrir de nouvelles musiques à travers ce genre de liens détournés. L’univers électronique atmosphérique sombre et les nuances vocales de Shaka Bose alternant chant flottant et hip-hop sont vraiment sublimes sur ce morceau. Shaka Bose engage souvent d’autres artistes du rap alternatif japonais comme Tohji ou (sic) boy. Un de ses morceaux les plus écoutés s’intitule Black Hole sur son premier album HEISEI sorti en 2018, avec Sleep Mage, Kaine Dot Co et Tohji. Ce morceau également très atmosphérique prend des rythmes très différents selon les intervenants, mais la voix de Tohji, toujours modifiée, est quand même une des plus remarquables.

J’écoute ensuite sur ma petite playlist le morceau intitulé cult de Killwiz. Ce n’est pas une découverte car je la mentionne régulièrement sur ces pages. Elle est particulièrement prolifique en ce moment, sortant déjà un nouveau single après son EP Gen0me sorti en Mars 2026. L’esprit de ce nouveau morceau est dans la même lignée mélangeant hyperpop sombre, hip-hop et ambiance froide aux basses lourdes. Le morceau est également produit pas NGA. La composition sonore abrasive s’accorde bien à l’étrangeté visuelle de son apparence sur la vidéo accompagnant le morceau, et comme toujours contraste habillement avec le ton de sa voix. Il faut se rappeler que son nom d’artiste est une contraction de Kill with Cuteness.

Continuons encore avec un autre excellent morceau hip-hop intitulé Erika Sawajiri de la rappeuse de la scène underground tonosama wasabii(殿様わさび) avec Яu-a, dont j’ai déjà parlé sur ces pages. Sa musique mélange le hip-hop avec des ambiances proche de l’hyperpop avec voix traitées à l’autotune. J’ai bien sûr été intrigué par le titre du morceau qui s’inspire directement du nom de l’actrice Erika Sawajiri (沢尻エリカ). Ceux-ci qui vivent au Japon depuis de nombreuses années ont peut être été marqués comme moi par le « Betsu ni » (別に。。。), qu’on peut traduire par « rien de particulier », qu’elle avait répondu à une journaliste lui demandant quelles avaient été ses impressions sur un moment spécifique du tournage du film Cloed note dont elle faisait justement la promotion dans une salle de cinéma. Son attitude détachée et laconique, voire irrespectueuse, avaient marqué les esprits avec certains avis partagés. On n’a jamais vraiment su si elle jouait un rôle à ce moment là pour s’attirer l’attention, ou si elle était vraiment de mauvaise humeur. C’est quand même amusant de voir que cette scène datant de 2007 soit entrée dans la culture japonaise au point d’inspirer indirectement des jaunes artistes actuelles. Dans le morceau de tonosama wasabii avec Яu-a, Erika Sawajiri sert de symbole d’une star à la fois provocatrice, indépendante et souvent critiquée. Le morceau explore le désir de devenir une star malgré les critiques et la pression médiatique. Au delà du thème du morceau, j’aime beaucoup le fluidité naturelle du rap et la complémentarité des deux rappeuses.

J’écoute ensuite un autre morceau de hip-hop sorti en 2025 intitulé USD de Kid Fresino avec NENE du Yurufuwa Gang. J’ai déjà parlé plusieurs de ce rappeur et cette rappeuse, et ils ont même déjà collaboré ensemble (Arcades sur l’album ai qing de Kid Fresino). En fait de NENE, j’ai plutôt en tête ces derniers temps son clash avec Chanmina. Il a éclaté en 2025 lorsque NENE a publié le morceau OWARI, dans lequel elle accuse clairement Chanmina de s’approprier certaines idées esthétiques et créatives issues de la scène rap underground tout en incarnant une version trop commerciale du hip-hop. NENE a également visé l’agence BMSG et son fondateur SKY-HI, qu’elle considère comme des symboles de l’industrialisation du rap japonais. Le groupe féminin HANA, créé par Chanmina et SKY-HI à travers l’émission No No Girls, s’est retrouvé mêlé à cette polémique, NENE estimant que son image et son positionnement empruntaient à des codes développés par des artistes de l’underground. SKY-HI a ensuite répondu par le morceau 0623FreeStyle, transformant cette querelle personnelle en un débat plus large sur l’authenticité, la créativité et les rapports de pouvoir entre la scène indépendante et l’industrie musicale japonaise. NENE n’en est bien sûr pas resté là en ripostant avec le morceau HAJIMARI qui élargit sa critique en visant plus spécifiquement BMSG, qu’elle surnomme au passage “Bitches Market Stealing Group”. Personnellement, j’ai beaucoup de mal à adhérer à la musique de SKY-HI et de ses groupes formés par auditions, sauf HANA dont j’apprécie certains singles. Je ne suis pas sûr qu’il y ait grand chose à reprocher à Chanmina quant à son authenticité et à son originalité. J’aime en tout cas assez ces débats sur l’authenticité de genre par rapport aux tentations trop commerciales, d’autant que ça donne ici d’excellents morceaux du côté de NENE et de SKY-HI. C’est plutôt sain d’ailleurs, même quand c’est un peu rentre-dedans, dans le plus pur style de NENE. Je pense que ces questions ont pu également se poser dès les débuts du hip-hop japonais lorsqu’on l’a comparé au grand frère gangsta américain. Je ne souhaite en tout cas pas que l’on ait un style unique de hip-hop, et l’éventail entre des groupes bod boys comme BAD HOP et d’autres beaucoup plus pop comme RIP Slyme est plutôt large. Toujours est-il que le morceau USD de Kid Fresino avec NENE est très bon. NENE y avoue même que c’est elle le problème. 問題起こしたくないとか言ってるけど。私がその問題なんだけど。

En écoutant successivement Shaka Bose, Killwiz, tonosama wasabii et Kid Fresino avec NENE, je suis frappé par la manière dont le hip-hop japonais actuel semble avoir absorbé l’hyperpop et les esthétiques internet. Là où les générations précédentes regardaient souvent vers les États-Unis, cette scène paraît construire ses propres références, mêlant mode, réseaux sociaux, électronique expérimentale et rap.

pensées récursives

J’ai demandé à ChatGPT d’écrire une revue sans concession sur le blog Made in Tokyo, en incluant ses aspects positifs et ses faiblesses avec des conseils pour la suite. Le résultat, que je retranscris sans altération ci-dessous, est quand même assez troublant de vérité. Troublant car ChatGPT ne se base pas sur un condensé d’avis extérieurs car ceux-ci n’existent pas mais semble bien faire lui-même une analyse et donner un avis qui a tout d’une vue personnelle. Je reconnais bien les points qu’il mentionne tant en positif qu’en négatif, et certains des points négatifs dont il parle sont des choix volontaires de ma part, par exemple de ne parler que des choses que j’apprécie. Je ne sais pas si cette petite analyse me fera changer mon approche sur certains points mais elle permet en tout cas de faire un ou deux pas en arrière pour prendre un peu de recul. Je ne reçois en général pas ce genre de commentaires des visiteurs, ce qui est tout à fait compréhensible. J’ai toujours pensé l’intelligence artificielle comme une aide de recherche au sujet de certains sujets qui m’intéresse mais on peut aussi l’utiliser pour se questionner soi-même dans une certaine mesure et d’une manière prudente.


Made in Tokyo: entre passion, transmission et exigence critique

Depuis plusieurs années, Made in Tokyo occupe une place singulière dans le paysage francophone consacré au Japon. Ni guide touristique, ni média d’actualité généraliste, ni simple carnet de voyage, le blog s’est progressivement imposé comme un espace de découverte culturelle où se croisent musique, architecture, art contemporain, photographie, quartiers urbains et expériences de terrain. À une époque où le Japon est souvent réduit à quelques images convenues (anime, gastronomie, technologie ou attractions touristiques), Made in Tokyo propose un regard plus personnel et plus nuancé sur la création contemporaine japonaise. Cette singularité constitue sa force principale. Elle explique également certaines de ses limites.

Une présence authentique sur le terrain

Ce qui frappe d’abord à la lecture du blog est le caractère vécu des récits. Les articles donnent rarement l’impression d’être le produit d’une simple veille numérique ou de la reprise de communiqués promotionnels. Ils sont ancrés dans l’expérience directe. Concerts dans des salles de taille modeste, expositions confidentielles, cafés atypiques, quartiers en mutation ou festivals locaux: le lecteur accompagne l’auteur dans ses découvertes. Cette immersion crée un sentiment de proximité et de crédibilité que beaucoup de publications plus institutionnelles peinent à reproduire. Dans un environnement médiatique saturé de contenus standardisés, cette authenticité constitue une valeur rare.

Un rôle de passeur culturel

L’une des grandes réussites de Made in Tokyo réside dans sa capacité à faire découvrir des artistes, des lieux et des initiatives largement absents du radar francophone. La musique occupe ici une place particulière. Au fil des années, le blog a mis en lumière aussi bien des figures reconnues que des groupes confidentiels issus des scènes indépendantes japonaises. Cette curiosité permanente permet au lecteur d’élargir ses horizons et d’accéder à des univers qui resteraient autrement invisibles. Le blog agit ainsi comme un passeur culturel. Il ne se contente pas d’informer, il suscite l’envie d’explorer davantage. Nombre de lecteurs ont probablement découvert un artiste, une salle de concert, un quartier ou un musée grâce à cette médiation patiente et passionnée.

Une expertise musicale précieuse

Parmi les différentes thématiques abordées, la musique apparaît comme l’un des domaines où Made in Tokyo excelle le plus. Les chroniques témoignent d’une connaissance approfondie de la scène japonaise contemporaine, qu’il s’agisse de rock indépendant, de jazz, d’électro, de folk, de pop alternative ou de musiques expérimentales. Cette expertise est particulièrement précieuse dans un contexte où les médias occidentaux accordent encore peu de place à la diversité musicale japonaise. Loin de se limiter aux artistes déjà exportés à l’international, le blog s’intéresse aux trajectoires moins visibles, contribuant ainsi à documenter une richesse culturelle souvent méconnue.

Une écriture incarnée

Made in Tokyo assume pleinement la subjectivité de son regard. Les articles sont nourris de sensations, de souvenirs, de rencontres et d’émotions. Cette approche personnelle constitue l’une des signatures du blog. Elle permet au lecteur de ressentir l’atmosphère d’un lieu ou l’énergie d’un concert au-delà des simples faits. Cette écriture sensible favorise l’immersion et distingue le site d’une couverture purement journalistique. Cependant, cette même proximité avec le sujet soulève parfois une question essentielle: quelle place reste-t-il pour la critique ?

Les limites d’un regard passionné

La principale réserve que l’on peut formuler à propos de Made in Tokyo tient précisément à ce qui fait son charme: son enthousiasme. Le blog privilégie souvent la découverte, l’émerveillement et le partage d’expériences positives. Cette orientation crée une lecture agréable et généreuse, mais elle peut également réduire la distance critique. Les concerts sont fréquemment racontés avec précision, mais rarement disséqués en profondeur. Les albums sont présentés avec conviction, mais leurs faiblesses éventuelles sont peu discutées. Les expositions et les lieux visités sont majoritairement valorisés plutôt qu’interrogés. Le lecteur comprend ce qui a séduit l’auteur. Il découvre plus rarement ce qui a pu le décevoir. Or la critique culturelle ne consiste pas seulement à célébrer. Elle consiste également à analyser, comparer, questionner et parfois contredire.

Le risque de la romantisation

Une autre limite réside dans la représentation du Japon lui-même. À travers les articles, le Japon apparaît souvent comme un territoire d’inspiration, de créativité et de raffinement. Cette vision possède une part évidente de vérité, mais elle peut parfois tendre vers une forme de romantisation. Le Japon contemporain est également traversé par des tensions: transformation accélérée de certains quartiers, disparition de lieux alternatifs, standardisation commerciale, difficultés rencontrées par les artistes indépendants, vieillissement de certains publics culturels ou encore effets du tourisme de masse. Ces réalités apparaissent relativement peu dans les récits. Aborder davantage ces contradictions permettrait d’enrichir encore le regard porté sur le pays et de dépasser une vision principalement contemplative.

Ce qui pourrait faire évoluer le blog

L’enjeu n’est certainement pas de transformer Made in Tokyo en média polémique ou en plateforme de critiques systématiques. Sa personnalité repose justement sur sa curiosité, sa bienveillance et sa capacité à transmettre des découvertes. En revanche, plusieurs évolutions pourraient renforcer encore sa pertinence.

Assumer davantage la critique: Le blog dispose aujourd’hui de suffisamment de crédibilité pour exprimer des jugements plus tranchés lorsque cela s’impose. Les lecteurs gagneraient à découvrir aussi les limites d’un concert, les faiblesses d’un album ou les ambiguïtés d’un phénomène culturel.

Développer les analyses de fond: Les meilleurs articles sont souvent ceux qui replacent un lieu, un artiste ou un événement dans une perspective plus large. Renforcer les dimensions historiques, sociales ou urbaines permettrait d’ajouter une profondeur supplémentaire aux récits.

Explorer davantage les zones grises: Le Japon fascinant présenté par le blog n’exclut pas un Japon plus complexe. Les sujets liés aux mutations culturelles, aux difficultés du secteur artistique ou aux transformations urbaines pourraient trouver davantage leur place.

Multiplier les regards: Des collaborations ponctuelles avec d’autres observateurs, artistes ou passionnés permettraient d’introduire des perspectives nouvelles tout en préservant l’identité du projet.

Valoriser le patrimoine éditorial: Après plusieurs années d’existence, Made in Tokyo possède une véritable richesse documentaire. Organiser davantage les archives sous forme de dossiers thématiques, de parcours musicaux ou de séries consacrées à certains quartiers pourrait transformer le site en ressource de référence pour les passionnés de culture japonaise.

Une identité à préserver: Malgré ces pistes d’amélioration, il serait injuste d’évaluer Made in Tokyo uniquement à travers ce qui lui manque. Sa véritable réussite réside ailleurs. Le blog donne envie de sortir, d’écouter, de marcher, d’observer et de découvrir. Il transmet une curiosité contagieuse pour la création japonaise contemporaine. Il construit patiemment des passerelles entre des univers souvent éloignés du public francophone.

Dans un paysage numérique dominé par la vitesse, les algorithmes et les contenus jetables, Made in Tokyo cultive encore le temps long de la découverte. C’est précisément pour cette raison qu’il mérite aujourd’hui d’aller plus loin. Non pas en abandonnant ce qui fait sa singularité, mais en ajoutant à son enthousiasme déjà communicatif une dose supplémentaire d’analyse, de contradiction et d’esprit critique. Car le Japon réel n’est pas seulement fascinant. Il est complexe, changeant, parfois décevant, souvent contradictoire. Et c’est dans cette tension entre émerveillement et lucidité que Made in Tokyo pourrait trouver son prochain chapitre.

Ce qui ressort finalement de l’ensemble de l’analyse, c’est que les qualités et les défauts de Made in Tokyo sont intimement liés. Le blog fonctionne parce qu’il est porté par une curiosité authentique, une présence sur le terrain et une véritable passion pour la culture japonaise contemporaine. C’est précisément cette passion qui lui permet de découvrir des artistes, des lieux et des événements que la plupart des médias ignorent. Mais cette même passion peut parfois limiter la distance critique. Là où un journaliste culturel chercherait à évaluer, comparer ou contester, le blogueur cherche souvent à partager, transmettre et faire découvrir. Il ne faut pas oublier non plus qu’un blog n’a pas nécessairement vocation à devenir une revue critique. Beaucoup de lecteurs viennent justement sur Made in Tokyo pour retrouver un regard personnel, sensible et enthousiaste. Une critique trop systématique pourrait même faire perdre une partie de ce qui constitue son identité. La question n’est donc peut-être pas: «Comment rendre le blog plus sévère ?» mais plutôt: «Comment conserver sa capacité d’émerveillement tout en gagnant en profondeur analytique ?»

Par exemple:
– Développer davantage le contexte historique et social autour des sujets abordes;
– Comparer les artistes ou les œuvres plutôt que de les décrire unique ment;
– Revenir sur certaines déceptions ou limites lorsque c’est pertinent;
– Explorer les contradictions de la société japonaise contemporaine;
– Produire ponctuellement des articles de fond ou des essais plus personnels.

L’autre point qui me semble important est la valeur documentaire accumulée au fil des années. À force de chroniquer concerts, expositions, quartiers et artistes, Made in Tokyo est devenu bien plus qu’un simple blog: c’est une archive vivante de la culture japonaise contemporaine vue depuis le terrain. Cette richesse est rare et mérite probablement d’être davantage mise en avant. En définitive, si je devais résumer le blog en une formule:
Made in Tokyo est excellent lorsqu’il fait découvrir; il pourrait devenir remarquable lorsqu’il commencera davantage à interpréter. Les deux dimensions ne sont pas incompatibles. Au contraire, elles pourraient se renforcer mutuellement.

Mako Takatsuki (高槻 真光) et Yuka Kuroyama (黒山 優歌) qui accompagnent respectivement ce billet sont toutes les deux nées d’un croisement de l’imagination humaine et de l’intelligence artificielle. Elles représentent certaines des singularités par lesquelles j’aimerais qu’on perçoive ce blog, comme un point vert qui dénote sur un ensemble uniforme ou une couleur bleutée inattendue qui se dégage à travers le prisme des mots. J’ai créé ces images photographiques sur une version de Grok lorsque celle-ci était gratuite (ce qui n’est plus le cas aujourd’hui) mais avec un remaniement ensuite sous ChatGPT car je préfère la chaleur du rendu pas complètement réaliste de ce dernier. Je ne prétendrais pas utiliser des prompts compliqués mais il y avait par contre plusieurs itérations pour obtenir le résultat souhaité.

Je m’intéresse maintenant à la musique de Tom Kawada (川田十夢) que je découvre par hasard en écoutant l’émission Creator’s Note du 13 Juin 2026 sur la radio J-Wave dans laquelle il était invité. Tom Kawada est né en 1976 dans la préfecture de Kumamoto dans le Kyushu. Il est avant tout connu comme développeur et inventeur, et comme l’un des pionniers de la réalité augmentée (AR) au Japon au sein d’un collectif nommé AR San Kyōdai (AR三兄弟). Ce collectif créatif fondé autour de la réalité augmentée mêle technologie, humour, art contemporain, musique, télévision et performances interactives. Depuis 2025, Tom Kawada publie régulièrement ses propres morceaux de musique, dans un projet mêlant musique, poésie, vidéo et … intelligence artificielle. Il écrit tous les textes de ses morceaux, les compose et réalise les vidéos. Les voix sont par contre souvent générées par intelligence artificielle, tandis que certaines parties instrumentales, notamment de guitare, proviennent de ses propres enregistrements. Il s’agit donc d’un projet hybride expérimental dont la répartition entre humain et IA reste variable entre les morceaux. Bien qu’il assure la conception artistique, les thèmes et la structure des morceaux, la direction créative des vidéo qu’il crée, il ne masque pas son utilisation fréquente de l’IA pour les voix chantées, pour certaines parties instrumentales ou arrangements et pour les visuels et animations accompagnant les morceaux. Les morceaux reposent sur des voix de synthèse, mais son écriture est très personnelle et pas dénouée d’humour comme sur le morceau Vein (鉱脈) qui s’inspire des nouvelles amendes imposées à la conduite à vélo lorsque l’on fait quelque chose de travers (comme conduire avec des écouteurs dans les oreilles ou en regardant son smartphone). Le morceau Vein, comme les trois autres que j’écoute à savoir Vein of Water (水脈), Debug to the Future (デバッグ・トゥ・ザ・フューチャー), I’ll turn it into a song (歌にしちゃうぞ), ont une forte empreinte hip-hop avec une rythmique très marquée et une voix très rapide un peu mécanique, mais qui est pourtant nourrie d’une sensibilité et d’une poésie très contemporaine. Le trouble nous saisit tout de même car on n’est pas certain de savoir s’il s’agit de la voix de Tom Kawada ou d’une voix de synthèse créée de toute pièce par le software SUNO AI, dont il mentionne parfois le nom dans les crédits de certains morceaux. On remarque également certaines constantes entre les morceaux qui nous font penser qu’une machine se cache derrière ce chant parfaitement mené. Il n’empêche que ces morceaux sont très bons et intéressants à l’écoute, car ils touchent à un style qui n’est pas dénué d’originalité. Je pensais l’utilisation de l’intelligence artificielle en musique comme une pratique inacceptable mais il se trouve que certains artistes parviennent à l’utiliser pour une musique qui n’est pas copiée sur le reste et qui ouvre même des voies différentes. Je me souviens que le musicien électronique Tofu beats avait également expérimenté cette association humaine et artificielle. C’est troublant, et en même temps on peut se dire que l’intelligence artificielle peut être utilisée d’une manière… intelligente.