



Une fois n’est pas coutume, je suis allé voir les deux expositions simultanées en cours au National Art Museum Tokyo (NACT), à savoir Prism of the Real: Making Art in Japan 1989–2010 (時代のプリズム:日本で生まれた美術表現 1989–2010), qui se déroulait du 3 septembre au 8 décembre 2025, et BVLGARI KALEIDOS: Colors, Cultures and Crafts (ブルガリ カレイドス : 色彩・文化・技巧), du 17 septembre au 15 décembre 2025. J’y suis par contre allé sur deux journées différentes, et d’abord seul pour celle intitulée Prism of the Real. Cette exposition réunissait plus de cinquante artistes japonais et internationaux avec pour objectif d’explorer l’évolution de l’art au Japon entre 1989 et 2010. Il s’agissait d’une période riche en transformations, avec notamment l’éclatement de la bulle économique. On y trouvait beaucoup de choses intéressantes, mais l’exposition m’a en fait un peu ennuyé, car je connaissais déjà les œuvres d’un certain nombre des artistes contemporains japonais présentés. J’avais parfois l’impression d’avoir déjà vu cette exposition ailleurs, et en mieux.


J’ai quand même noté l’étrange sculpture jaune vif faite d’objets divers, intitulée Esthetic Pollution (1990) de Noboru Tsubaki, ainsi que les armes construites en légumes, Vegetable Weapon (2001), de Tsuyoshi Ozawa. J’ai ensuite été particulièrement intrigué par une série de trois photographies intitulée Drawing Restraint 9 par l’artiste américain Matthew Barney. Drawing Restraint est un projet artistique au long cours composé de grandes sculptures, de films et de photographies. Le neuvième épisode de Drawing Restraint est un film expérimental diffusé en 2005, utilisant des thèmes culturels japonais tels que la religion shintō, la cérémonie du thé et l’histoire de la chasse à la baleine pour explorer les notions de transformation et de retenue. Parmi les trois photographies tirées du film que l’on peut voir lors de l’exposition, on reconnaît l’artiste Matthew Barney lui-même, mais également Björk, habillée d’un étrange kimono traditionnel. Björk était la compagne de Matthew Barney à cette époque. Ce n’est pas la première fois que l’on peut voir Björk en kimono. Souvenons-nous de la pochette de l’album Homogenic, sorti en 1997, réalisée par le photographe britannique Nick Knight. Dans un kimono réinterprété par Alexander McQueen, Björk ressemblait à une figure à mi-chemin entre une geisha futuriste et une divinité post-humaine.

Le film Drawing Restraint 9 comprend en fait des musiques composées par Björk. Cette exposition m’a amené à regarder le film Drawing Restraint 9, qui est des plus étranges. On y évoque une histoire d’amour non conventionnelle se déroulant à bord d’un baleinier japonais. Je n’irais pas jusqu’à dire que le film m’a passionné, mais il est intéressant sous de nombreux aspects, notamment pour sa bande originale composée par Björk. Les onze morceaux qui la composent sont parfois très étranges (le morceau Pearl), avec beaucoup d’instrumentaux souvent très beaux, comme celui intitulé Ambergris March, produit par Mark Bell et Valgeir Sigurðsson. Les morceaux chantés par Björk sont les plus poignants, notamment celui intitulé Storm. Ce morceau est tout à fait disruptif, comme la grande majorité de cet album, mais j’admire sa puissance d’évocation. Le morceau intitulé Gratitude, qui ouvre la bande originale et le film, est très beau. Le chanteur folk Will Oldham, aka Bonnie Prince Billy, y chante une lettre d’un pêcheur adressée au général Douglas MacArthur, sur une mélodie composée par Matthew Barney. On peut entendre le son de l’instrument traditionnel japonais shō sur plusieurs morceaux de l’album, joué par Mayumi Miyata (宮田まゆみ). J’avais déjà mentionné cette musicienne sur ces pages, car elle joue également du shō sur TIME TIME (2024), l’une des collaborations artistiques de Ryuichi Sakamoto (坂本龍一) et Shiro Takatani (高谷史郎), que j’avais vue à l’exposition seeing sound, hearing time (音を視る 時を聴く) au début de l’année. Pour composer cet album, Björk a voyagé au Japon et étudié la musique traditionnelle japonaise, ce qui se ressent très fortement sur la majorité des morceaux. On y trouve même, sur le morceau Holographic Entrypoint, un extrait d’une pièce de nô avec une interprétation vocale de Shiro Nomura. Cette partie musicale correspond d’ailleurs aux moments les plus étranges et malaisants du film Drawing Restraint 9. Écouter cette bande originale me donne envie de réécouter certains albums de Björk que je n’ai pas écoutés depuis longtemps, en commençant par Homogenic, qui est l’un de mes préférés avec Début et Post. Dans les coïncidences amusantes, Olive Kimoto a justement inclus un morceau de Björk dans l’épisode de décembre 2025 de son émission Liquid Mirror. Il s’agit du très beau Come to Me de l’album Début.


Nous sommes allés voir quelques jours plus tard l’exposition Bulgari Kaleidos, qui met en lumière l’art du joaillier romain Bulgari à travers près de 350 pièces majeures issues de collections patrimoniales et privées. Outre la flamboyante beauté des bijoux présentés, notamment ceux reprenant la forme du serpent comme symbole emblématique de la marque, j’ai également apprécié l’aménagement intérieur des salles de cette exposition. Le design est signé SANAA (Kazuyo Sejima et Ryue Nishizawa), qui crée des formes arrondies pour les murs et des séparations transparentes entre les espaces. Les collections de haute joaillerie et les archives historiques étaient ponctuées par trois installations artistiques de Lara Favaretto, Akiko Nakayama et Mariko Mori (cette dernière ayant également l’une de ses créations présentées dans l’autre exposition Prism of the Real). J’ai particulièrement aimé les rouleaux colorés en rotation de l’artiste Lara Favaretto, se déclenchant et s’arrêtant par intermittence. Lorsque les rouleaux s’enclenchent et prennent de la vitesse, on a l’étrange sensation qu’ils s’approchent de nous, ce qui nous fait naturellement faire un pas en arrière. Je ne serais certainement pas allé seul à cette exposition, mais je ne regrette pas d’en avoir fait le tour.

J’avais parlé dans mon précédent billet de la musicienne et organiste Kali Malone et de ses liens avec la compositrice électronique Caterina Barbieri. Elle a en fait participé à l’album de remixes Fantas Variations, qui propose des alternatives au monumental morceau Fantas de l’album Ecstatic Computation de Caterina Barbieri. Je n’avais pas écouté cet album jusqu’à maintenant, car je pensais qu’on ne pouvait pas faire mieux que l’original. Sans faire mieux, Fantas Variations nous fait écouter huit versions très différentes par huit musiciens différents. La variation Fantas for Two Organs de Kali Malone est tellement éloignée de l’original qu’elle ressemble presque à un morceau original. Cette version, jouée à l’orgue, est beaucoup plus lente et sombre, modulant les tonalités. On dirait une marche mortuaire. Chaque variation adopte un style musical distinct. Parmi celles que je préfère, il y a la superbe Fantas Variation for Voices d’Evelyn Saylor, uniquement chantée a cappella à trois voix par Lyra Pramuk, Annie Garlid et Stine Janvin, puis une version expérimentale au saxophone intitulée Fantas for Saxophone and Voice par Bendik Giske. La version à la guitare, Fantas for Electric Guitar de Walter Zanetti, donne une interprétation beaucoup plus lumineuse du morceau Fantas. La seconde partie est plus électronique et donc plus proche de l’originale. J’aime beaucoup la version Fantas resynthesized for 808 and 202 de Carlo Maria, qui propose une lecture plus lissée de l’original, mais qui n’en reste pas moins enveloppante. Une particularité de la musique de Caterina Barbieri est précisément ce caractère enveloppant, et plus je l’écoute, plus je l’imagine liée au courant du Holy Minimalism dont je parlais précédemment, tant on y perçoit une certaine spiritualité. J’y pense particulièrement en écoutant maintenant son album Spirit Exit, sorti en juillet 2022. On y trouvera certainement quelque chose de l’ordre du spirituel dans le morceau Canticle of Cryo. Cet album a la particularité d’intégrer le chant aux nappes électroniques. C’est un opus magnifique que j’écoute beaucoup en ce moment.













































