state of emergency is where I want to be

Une fois n’est pas coutume, je suis allé voir les deux expositions simultanées en cours au National Art Museum Tokyo (NACT), à savoir Prism of the Real: Making Art in Japan 1989–2010 (時代のプリズム:日本で生まれた美術表現 1989–2010), qui se déroulait du 3 septembre au 8 décembre 2025, et BVLGARI KALEIDOS: Colors, Cultures and Crafts (ブルガリ カレイドス : 色彩・文化・技巧), du 17 septembre au 15 décembre 2025. J’y suis par contre allé sur deux journées différentes, et d’abord seul pour celle intitulée Prism of the Real. Cette exposition réunissait plus de cinquante artistes japonais et internationaux avec pour objectif d’explorer l’évolution de l’art au Japon entre 1989 et 2010. Il s’agissait d’une période riche en transformations, avec notamment l’éclatement de la bulle économique. On y trouvait beaucoup de choses intéressantes, mais l’exposition m’a en fait un peu ennuyé, car je connaissais déjà les œuvres d’un certain nombre des artistes contemporains japonais présentés. J’avais parfois l’impression d’avoir déjà vu cette exposition ailleurs, et en mieux.

J’ai quand même noté l’étrange sculpture jaune vif faite d’objets divers, intitulée Esthetic Pollution (1990) de Noboru Tsubaki, ainsi que les armes construites en légumes, Vegetable Weapon (2001), de Tsuyoshi Ozawa. J’ai ensuite été particulièrement intrigué par une série de trois photographies intitulée Drawing Restraint 9 par l’artiste américain Matthew Barney. Drawing Restraint est un projet artistique au long cours composé de grandes sculptures, de films et de photographies. Le neuvième épisode de Drawing Restraint est un film expérimental diffusé en 2005, utilisant des thèmes culturels japonais tels que la religion shintō, la cérémonie du thé et l’histoire de la chasse à la baleine pour explorer les notions de transformation et de retenue. Parmi les trois photographies tirées du film que l’on peut voir lors de l’exposition, on reconnaît l’artiste Matthew Barney lui-même, mais également Björk, habillée d’un étrange kimono traditionnel. Björk était la compagne de Matthew Barney à cette époque. Ce n’est pas la première fois que l’on peut voir Björk en kimono. Souvenons-nous de la pochette de l’album Homogenic, sorti en 1997, réalisée par le photographe britannique Nick Knight. Dans un kimono réinterprété par Alexander McQueen, Björk ressemblait à une figure à mi-chemin entre une geisha futuriste et une divinité post-humaine.

Le film Drawing Restraint 9 comprend en fait des musiques composées par Björk. Cette exposition m’a amené à regarder le film Drawing Restraint 9, qui est des plus étranges. On y évoque une histoire d’amour non conventionnelle se déroulant à bord d’un baleinier japonais. Je n’irais pas jusqu’à dire que le film m’a passionné, mais il est intéressant sous de nombreux aspects, notamment pour sa bande originale composée par Björk. Les onze morceaux qui la composent sont parfois très étranges (le morceau Pearl), avec beaucoup d’instrumentaux souvent très beaux, comme celui intitulé Ambergris March, produit par Mark Bell et Valgeir Sigurðsson. Les morceaux chantés par Björk sont les plus poignants, notamment celui intitulé Storm. Ce morceau est tout à fait disruptif, comme la grande majorité de cet album, mais j’admire sa puissance d’évocation. Le morceau intitulé Gratitude, qui ouvre la bande originale et le film, est très beau. Le chanteur folk Will Oldham, aka Bonnie Prince Billy, y chante une lettre d’un pêcheur adressée au général Douglas MacArthur, sur une mélodie composée par Matthew Barney. On peut entendre le son de l’instrument traditionnel japonais shō sur plusieurs morceaux de l’album, joué par Mayumi Miyata (宮田まゆみ). J’avais déjà mentionné cette musicienne sur ces pages, car elle joue également du shō sur TIME TIME (2024), l’une des collaborations artistiques de Ryuichi Sakamoto (坂本龍一) et Shiro Takatani (高谷史郎), que j’avais vue à l’exposition seeing sound, hearing time (音を視る 時を聴く) au début de l’année. Pour composer cet album, Björk a voyagé au Japon et étudié la musique traditionnelle japonaise, ce qui se ressent très fortement sur la majorité des morceaux. On y trouve même, sur le morceau Holographic Entrypoint, un extrait d’une pièce de nô avec une interprétation vocale de Shiro Nomura. Cette partie musicale correspond d’ailleurs aux moments les plus étranges et malaisants du film Drawing Restraint 9. Écouter cette bande originale me donne envie de réécouter certains albums de Björk que je n’ai pas écoutés depuis longtemps, en commençant par Homogenic, qui est l’un de mes préférés avec Début et Post. Dans les coïncidences amusantes, Olive Kimoto a justement inclus un morceau de Björk dans l’épisode de décembre 2025 de son émission Liquid Mirror. Il s’agit du très beau Come to Me de l’album Début.

Nous sommes allés voir quelques jours plus tard l’exposition Bulgari Kaleidos, qui met en lumière l’art du joaillier romain Bulgari à travers près de 350 pièces majeures issues de collections patrimoniales et privées. Outre la flamboyante beauté des bijoux présentés, notamment ceux reprenant la forme du serpent comme symbole emblématique de la marque, j’ai également apprécié l’aménagement intérieur des salles de cette exposition. Le design est signé SANAA (Kazuyo Sejima et Ryue Nishizawa), qui crée des formes arrondies pour les murs et des séparations transparentes entre les espaces. Les collections de haute joaillerie et les archives historiques étaient ponctuées par trois installations artistiques de Lara Favaretto, Akiko Nakayama et Mariko Mori (cette dernière ayant également l’une de ses créations présentées dans l’autre exposition Prism of the Real). J’ai particulièrement aimé les rouleaux colorés en rotation de l’artiste Lara Favaretto, se déclenchant et s’arrêtant par intermittence. Lorsque les rouleaux s’enclenchent et prennent de la vitesse, on a l’étrange sensation qu’ils s’approchent de nous, ce qui nous fait naturellement faire un pas en arrière. Je ne serais certainement pas allé seul à cette exposition, mais je ne regrette pas d’en avoir fait le tour.

J’avais parlé dans mon précédent billet de la musicienne et organiste Kali Malone et de ses liens avec la compositrice électronique Caterina Barbieri. Elle a en fait participé à l’album de remixes Fantas Variations, qui propose des alternatives au monumental morceau Fantas de l’album Ecstatic Computation de Caterina Barbieri. Je n’avais pas écouté cet album jusqu’à maintenant, car je pensais qu’on ne pouvait pas faire mieux que l’original. Sans faire mieux, Fantas Variations nous fait écouter huit versions très différentes par huit musiciens différents. La variation Fantas for Two Organs de Kali Malone est tellement éloignée de l’original qu’elle ressemble presque à un morceau original. Cette version, jouée à l’orgue, est beaucoup plus lente et sombre, modulant les tonalités. On dirait une marche mortuaire. Chaque variation adopte un style musical distinct. Parmi celles que je préfère, il y a la superbe Fantas Variation for Voices d’Evelyn Saylor, uniquement chantée a cappella à trois voix par Lyra Pramuk, Annie Garlid et Stine Janvin, puis une version expérimentale au saxophone intitulée Fantas for Saxophone and Voice par Bendik Giske. La version à la guitare, Fantas for Electric Guitar de Walter Zanetti, donne une interprétation beaucoup plus lumineuse du morceau Fantas. La seconde partie est plus électronique et donc plus proche de l’originale. J’aime beaucoup la version Fantas resynthesized for 808 and 202 de Carlo Maria, qui propose une lecture plus lissée de l’original, mais qui n’en reste pas moins enveloppante. Une particularité de la musique de Caterina Barbieri est précisément ce caractère enveloppant, et plus je l’écoute, plus je l’imagine liée au courant du Holy Minimalism dont je parlais précédemment, tant on y perçoit une certaine spiritualité. J’y pense particulièrement en écoutant maintenant son album Spirit Exit, sorti en juillet 2022. On y trouvera certainement quelque chose de l’ordre du spirituel dans le morceau Canticle of Cryo. Cet album a la particularité d’intégrer le chant aux nappes électroniques. C’est un opus magnifique que j’écoute beaucoup en ce moment.

Osaka Expo 2025 (2)

Pavillon de la Thaïlande par A49.
Arrière du Pavillon de la Thaïlande par A49.
Pavillon de l’Espagne par Néstor Montenegro.
Pavillon de la Principauté de Monaco par Jerome Hein.
Pavillon de l’Azerbaijan par Bellprat Partner, ELEVEN.
Pavillon de l’Azerbaijan par Bellprat Partner, ELEVEN.
Better Co-Being by SANAA, produit par Hiroaki Miyata.
Future of Life par Jiro Endo, produit par Hiroshi Ishiguro.
Future of Life par Jiro Endo, produit par Hiroshi Ishiguro.
Earth Mart par Kengo Kuma, produit par Kundo Koyama.

Le vaste espace de l’Expo d’Osaka 2025 se divise en plusieurs zones. Les entrées Est et Ouest contiennent quelques pavillons. Ceux du Japon et des grandes compagnies japonaises comme Mitsubishi, Sumitomo ou NTT se trouvent à l’Est. L’entrée Ouest est plus limitée, mais on y trouve le Blue Ocean Dome, une reconstitution d’un robot Gundam géant, le pavillon Yoshimoto, entre autres.

À l’intérieur du grand Anneau, les pavillons des pays se répartissent sur trois zones principales nommées Empowering Lives Zone, Connecting Lives Zone et Saving Lives Zone. La zone Empowering Lives, située près de l’entrée Est, est la plus vaste. On y trouve entre autres les pavillons français et américain, très populaires, ainsi que ceux de la Chine, du Canada ou encore des Émirats arabes unis. La zone Saving Lives se situe près de l’entrée Ouest, avec les pavillons de la Belgique, de Singapour, de la Pologne et de la Roumanie, entre autres. La partie nord de l’Anneau correspond à la zone Connecting Lives, où se trouvent les pavillons de l’Espagne, de la Thaïlande, de la Corée et de l’Allemagne, parmi de très nombreux autres. Chacune de ces zones contient également en tout quatre bâtiments plus classiques, appelés Commons, qui regroupent de plus petits pays n’ayant pas leur propre pavillon.

La partie sud de l’Anneau rassemble une série de pavillons thématiques, souvent dotés de l’architecture la plus emblématique. Cette zone, appelée Signature, donne sur la Water Plaza, un espace ouvert sur l’océan et encadré par la partie sud du grand Anneau. Le centre de l’Anneau est vide. On y trouve un grand espace vert appelé la forêt de la tranquillité. Comme son nom l’indique, il s’agit d’un espace boisé sans pavillons, mais avec quelques installations artistiques disséminées çà et là. Outre les pavillons, il y a beaucoup de choses à observer dans l’enceinte de l’Expo. Les toilettes et les espaces de repos sont tous stylisés par des concepteurs différents. Heureusement d’ailleurs, car les pavillons restent difficilement accessibles à moins de vouloir perdre beaucoup de temps dans les files d’attente. On disait qu’il fallait attendre jusqu’à quatre heures pour certains pavillons, comme le français ou l’américain. Attendre environ une heure semble être la norme pour de nombreux pavillons nationaux, tandis que le pavillon japonais et ceux de la zone Signature n’étaient accessibles que sur réservation préalable. Les pavillons Commons sont en principe plus accessibles, mais des files d’attente s’y formaient également. Il n’était pas rare de voir certains pavillons fermer temporairement aux nouvelles entrées lorsqu’ils avaient atteint leur capacité d’accueil.

L’Expo ne dure que six mois, du 13 avril au 13 octobre 2025, dont une bonne partie en plein été caniculaire. Il aurait été judicieux de la faire durer plus longtemps, environ un an, et de réguler plus fortement les entrées pour permettre d’apprécier un plus grand nombre de pavillons. J’envie ceux qui ont eu la bonne idée de visiter l’Expo au tout début car elle n’était pas aussi populaire que sur la fin. J’avais pris le parti de ne pas perdre de temps à attendre, mais j’ai tout de même pu visiter trois pavillons et une partie Commons. Mon objectif premier était de voir seul le maximum de pavillons pendant les deux premières heures, avant de rejoindre notre petit groupe pour des visites communes.

estival ’23 (4)

Nous n’avons passé que peu de temps dans le centre de Paris lors de ce séjour, mais passer devant le musée du Louvre et traverser le Palais Royal sont comme des étapes obligées. Devant le musée du Louvre, on distingue à peine un étrange cube couvert de miroirs. Ces murs de miroirs viennent dissimuler le chantier des nouveaux locaux de la Fondation Cartier sur le site de l’ancien Louvre des antiquaires. J’apprendrais plus tard que ce cube est la création de l’architecte Jean Nouvel. Un de nos objectifs pour cette journée était d’aller voir le nouveau musée de la Bourse de Commerce. Plus que les œuvres de la collection Pinault, c’était la transformation de l’espace intérieur par Tadao Ando que j’étais curieux de voir. Il a installé à l’intérieur du bâtiment historique rénové une parois circulaire de béton délimitant un nouvel espace. Je n’avais amené que ma lentille pancake 40mm, c’était donc difficile de montrer cet espace dans son ensemble sans un objectif grand-angle. Quelques autres photos sur mon compte Instagram donneront peut-être une meilleure représentation. Nous voulions également jeter un coup d’oeil à La Samaritaine près du Pont-Neuf. Elle a été en partie recouverte, sur la rue de Rivoli, par une paroi ondulée de verre conçue par SANAA. Et puis nous filons jusqu’à Notre Dame de Paris pour constater de l’avancement des travaux. Il y a foule autour de Notre Dame. Quelques panneaux placés autour des travaux nous expliquent les opérations en cours. Les anneaux olympiques sont déjà là sur la place de l’Hotel de Ville. Je reste assez dubitatif sur la manière dont ces jeux vont pouvoir s’organiser en plein milieu de Paris.

Hitachi Station par Kazuyo Sejima

L’idée nous est soudainement venue d’aller à Hitachi, petite ville côtière située dans la partie Nord de la préfecture d’Ibaraki. Comme son nom le laisse fortement penser, le groupe industriel Hitachi connu mondialement pour ses produits électriques, a vu le jour ici en 1910. La maison mère du groupe ne se trouve plus actuellement à Hitachi, mais de nombreuses usines y sont implantées faisant de cette ville un grand centre industriel. L’objectif de notre visite à Hitachi n’était pas de faire le tour des usines mais d’aller voir la station de trains JR et accessoirement l’océan placé juste en face. J’avais en tête depuis longtemps d’aller voir la gare d’Hitachi, mais l’occasion d’aller aussi loin dans la préfecture d’Ibaraki ne s’était pas présentée jusqu’à maintenant. Il fallait en fait provoquer cette occasion car on n’avait a priori pas d’autres raisons d’aller dans cette ville aussi loin de Tokyo. La gare a été conçue par Kazuyo Sejima (妹島和世) qui est en fait originaire de cette ville et a ouvert ses portes en 2011, l’année du grand tremblement de terre du Tohoku. J’imagine que les effets du tsunami qui s’en suivit ont été visible jusqu’à Hitachi.

On retrouve dans la conception de la gare d’Hitachi les éléments caractéristiques de l’architecture de Kazuyo Sejima, à savoir les immenses baies vitrées qui composent la totalité des murs de l’édifice. Cela donne un grand espace (3,568㎡) ouvert sur l’extérieur. L’activité à l’intérieur de la gare est donc visible depuis l’extérieur. Je suis toujours assez sceptique quant à cette transparence pour des résidences privées car les propriétaires finissent toujours par laisser les rideaux fermés en permanence, mais la transparence fonctionne très bien pour un bâtiment ouvert au public. Elle en devient même fonctionnelle. De la ville jusqu’à l’océan, le terrain forme plusieurs strates. L’entrée de la station est située au niveau de la ville et est accessible directement sans escaliers ou escalators depuis la rue et les parkings à voitures, bus ou taxis. La station est posée sur des piliers une strate plus bas, ce qui fait qu’elle est surélevée dans sa totalité pour rester au niveau de la ville. L’entrée de la station donne accès un long couloir de verre desservant deux principaux embranchements de la station, un premier donnant accès à la billetterie et aux quais de la ligne de train Joban et un deuxième embranchement plus petit contenant un café. Le long couloir est perpendiculaire à l’océan. L’océan au loin se révèle alors qu’on avance petit à petit à l’intérieur. Je montre ce couloir sur la deuxième photographie et la vue finale sur l’océan sur la troisième photographie. Plusieurs bancs appelés Flower sont placés devant cette grande baie vitrée donnant une vue imprenable sur l’océan. On trouve ces bancs en forme de trèfles à trois feuilles à plusieurs endroits dans la station et à l’extérieur. Ils ont été dessinés en 2001 par SANAA (Kazuyo Sejima et son collègue Ryūe Nishizawa), initialement pour la bibliothèque pour enfants de la médiathèque de Sendai conçue par l’architecte Toyo Ito. Il faut savoir que Kazuyo Sejima a fait ses débuts d’architecte dans l’agence de Toyo Ito en 1981 avant de fonder sa propre agence quelques années plus tard en 1987, puis SANAA avec Ryūe Nishizawa en 1995. Ces bancs Flower sont utilisés dans d’autres créations architecturales de SANAA comme le Rolex Learning Center en Suisse ouvert en 2010. La marque Vitra développa d’ailleurs un modèle produit en petites quantités pour les besoins de divers projets mais je ne suis pas certain que ce banc soit actuellement disponible à la vente. Je montre également un modèle placé à l’extérieur sur la septième photographie du billet.

L’architecture de Kazuyo Sejima devient impressionnante et, je dirais même sublime, au niveau du café situé dans le deuxième embranchement de la gare d’Hitachi. L’emplacement des piliers blancs fait qu’une partie du bloc de verre et d’acier portant le café vient se détacher dans le vide. L’ensemble donne une impression de légèreté et est d’une grande élégance. L’espace dessous la station est complètement ouvert et accessible depuis la station par des escalators et ascenseur. On peut s’y asseoir et regarder l’océan. Cet espace donne également accès à un deuxième petit parking automobile. Un large escalier de métal permet de descendre de la strate où se trouve la station jusqu’à l’océan. L’escalier permet les vues d’ensemble que je montre de la station sur les sixième et huitième photographies. L’impression de légèreté de l’ensemble se fait particulièrement sentir depuis ce point de vue, renforcé par son emplacement au bord d’une élévation naturelle du terrain au dessus du niveau de la mer. Le grand escalier que nous empruntons permet de connecter la station avec les quelques habitations placées au niveau de la mer, mais sert également de chemin d’évacuation pour ces habitants là en cas de tsunami. Je me demande si les habitations étaient beaucoup plus nombreuses au niveau de l’océan avant le tremblement de terre et le tsunami de Mars 2011.

Nous avons déjeuné dans le café, appelé Sea Birds Café, placé en face de l’océan. Il faut arriver un peu en avance car l’endroit est assez prisé. La météo était changeante mais nous avons échappé à la pluie lors de notre passage. C’est agréable de manger et de boire un café tout en regardant l’océan. Il faut juste faire abstraction de l’autoroute de béton placée les pieds dans l’eau au bord de l’océan. Cette voie rapide ne suit pas toute la côte mais passe juste devant la station avant de rentrer un peu plus tard dans les terres. On l’empruntera quand même volontairement sur le chemin du retour vers Tokyo pour admirer l’océan d’un côté et la station de l’autre. L’intérieur du café est vraiment très agréable car très lumineux. J’imagine qu’il peut être par contre difficile de rester longtemps à l’intérieur lors d’une journée fortement ensoleillée. On pourrait facilement s’endormir à l’intérieur si les fauteuils étaient plus confortables et le permettaient. J’étais d’ailleurs surpris de ne pas voir à l’intérieur du café les fameuses chaises de SANAA en forme d’oreilles de lapin. Nous reprendrons ensuite la route en essayant de passer au plus près de l’océan pour éviter les nombreuses usines Hitachi. Le bord de mer est en grande partie protégé par des murs de béton. On distingue difficilement les plages en roulant depuis la route longeant la côte. La pluie commence de toute façon à tomber et il faut donc penser au retour. Quelques autres photos de la gare d’Hitachi sont visibles sur mon compte Instagram.

Case par SANAA

Je m’étais décidé à parcourir à pied le quartier de Kamiyamachō sans pourtant avoir l’idée d’y trouver la résidence Case conçue par les architectes Kazuyo Sejima et Ryue Nishizawa du groupe SANAA. J’avais une vague idée qu’elle se trouvait dans un quartier résidentiel de Shibuya, donc je n’étais pas vraiment surpris de la trouver aux hasards des rues de Kamiyamachō. Ce quartier est plutôt huppé et on y trouve même l’immense demeure du ministre Asō gardée à son entrée par un poste de police. Le bâtiment est ancien et de style occidental. J’aurais aimé m’approcher pour le prendre en photo mais il semble loin, au bout d’une longue allée et derrière un parking. Le gardien à l’entrée me dissuade de toute façon de tenter la photo. On m’a demandé récemment d’effacer une photo que je venais de prendre et je n’avais pas tellement envie de retenter le coup ici. Cette fois-là était dans le quartier de Shirogane alors que je prenais en photo un grand bouddha doré posé sur le bâtiment blanc d’une secte religieuse. Après avoir pris ma photo, qui n’avait rien de réussie ni de remarquable d’ailleurs, un garde s’était soudainement précipité vers moi alors que je m’étais déjà éloigné de quelques dizaines de mètres. Le garde m’avait demandé d’effacer la photo que je venais de prendre sans donner d’explication très précise et, surpris par cette demande soudaine, je n’avais pas non plus cherché à en savoir plus. L’homme n’était ni antipathique ni impoli mais semblait simplement suivre une directive qu’on lui avait donné. Je ne me souviens pourtant pas avoir vu de signe d’interdiction de photographier sur ce bâtiment. Je ne me voyais donc pas renouveler cette expérience devant cette grande et vieille demeure à Kamiyamachō. La raison pour laquelle j’étais venu explorer ce quartier était de retrouver une autre demeure, moderne celle-ci, faite de béton et de plaques métalliques, dans laquelle nous avions été invités pour dîner il y a très longtemps par l’intermédiaire d’un ami commun. Le propriétaire qui nous avait accueilli n’habite plus dans cette grande maison depuis plusieurs années et je suis surpris de la voir inoccupée. De l‘extérieur, elle apparaît comme étant à l’abandon car la végétation a déjà pris d’assaut les façades et le jardin que je devine à travers les ouvertures rondes de la porte de métal ne semble pas être entretenu. J’imagine que cette maison est difficile à maintenir en l’état et onéreuse à détruire. On trouve quelques belles maisons individuelles en béton dans ce quartier. Je montrais deux d’entre elles dans un des billets précédents. Ces maisons étaient complètement fermées sur la rue mais montraient de superbes surfaces de béton.

Lorsque l’on voit pour la première fois la résidence Case de SANAA, on pense d’abord que le bâtiment est en cours de construction ou de rénovation car il est complètement recouvert sur toutes les façades par une grille d’aluminium. Cette surface donne l’avantage de diminuer le vis-à-vis lorsque l’on regarde la résidence en diagonale, mais ce vis-à-vis reste pratiquement intact lorsqu’on regarde la façade de face. On se rend très vite compte qu’il s’agit d’un design novateur plutôt qu’une couverture temporaire, mais l’effet de surprise initial reste très prégnant. Il s’agit d’une résidence composée de 6 appartements, appelées « Case » dont les entrées sont toutes situées à l’extérieur sur les deux façades donnant sur la rue. Il n’y a pas d’entrée principale ou de hall d’entrée dans cette résidence, ce qui fait que chaque appartement de type maisonnette est indépendant bien qu’ils soient tous concentrés dans un grand bloc de béton. Le promoteur est Mori Building et il présentait cette résidence construite en 2013 comme une villa en centre ville située dans un quartier calme, celui de Kamiyamachō, tout en étant proche des boutiques et restaurants du centre de Shibuya. Nous sommes en effet tout proche du centre de Shibuya. Lorsque l’on emprunte les petites rues au delà du complexe Bunkamura, on tombe très rapidement dans les rues très calmes des quartiers résidentiels de Shōtō et de Kamiyamachō. Le contraste est saisissant mais est très loin d’être rare dans Tokyo. J’ai cependant toujours l’impression qu’il y a une frontière invisible au niveau de Bunkamura entre le désordre urbain bruyant et bouillonnant du centre de Shibuya (Dōgenzaka, Udagawachō) et la tranquillité vide de ces quartiers résidentiels là (Shōtō, Kamiyamachō). Case se trouve au cœur de cette tranquillité sur la même rue que la résidence du ministre dont je parlais un peu plus haut, à quelques dizaines de mètres seulement.

Derrière le rideau métallique, la résidence est faite de béton aux murs courbes. Il y a un sous-sol, le rez-de-chaussée où se trouvent les entrées de toutes les unités et deux autres étages. Sur les 6 unités, 5 étaient éligibles à la vente et elles ont toutes l’air d’être occupées si on en juge aux noms affichés devant les portes. Depuis l’extérieur, il est très difficile de deviner l’activité intérieure et il s’agit là d’un concept très différent de ce dont SANAA nous avait habitué. Leurs réalisations architecturales emblématiques jouent plutôt sur l’ouverture vers l’extérieur avec des grandes baies vitrées chez Sejima (par exemple, Shakujii Apartments) et des espaces ouverts distribués en petits blocs chez Nishizawa (par exemple, Moriyama House). Sur Case, les espaces ouverts sont plutôt des terrasses intérieures comme on peut le voir grâce à une vue du ciel sur Google Maps. Comme on peut le voir sur les quelques schémas de deux unités (E et F) et les quelques photos ci-dessus, la plupart des murs intérieurs sont courbes et j’ai lu que le plafond est également en pente sur certaines pièces. Cela doit donné un espace intérieur à la fois unique et assez peu pratique pour l’aménagement intérieur. Chaque unité s’étend sur plusieurs étages. L’unité E par exemple utilise trois étages: le rez-de-chaussée avec une entrée donnant directement sur un escalier, le living-dining avec chambre au deuxième étage et la chambre principale avec une vaste terrasse avec jardin au troisième et dernier étage. En faisant le tour du bâtiment, on devine les formes courbes délimitant les espaces de jardin, mais c’est bien la vue du ciel qui nous donne une meilleure idée de l’agencement général des unités. Elle permet de comprendre la géométrie de l’espace dans sa totalité et la manière dont les lignes courbes viennent découper cet espace. Les ouvertures vers la rue sont assez peu nombreuses et ont parfois des formes très intéressantes, comme celles arrondies qui donnent un aspect futuriste à l’ensemble. Les surfaces de béton sont superbes mais sont bien entendu cachées par la robe d’acier qui les recouvre. Le concept est extrêmement intéressant, comme toujours chez Sejima et Nishizawa, mais je me demande si l’esthétique résultante est élégante ou pas. C’est comme si les architectes avaient volontairement voulu cacher des regards extérieurs la beauté de leur bâtiment. On retrouve le même genre de revêtement métallique sur la librairie Nakamachi Terrace par Kazuyo Sejima à Kodaira. Les formes visibles à l’extérieur y sont par contre plus dynamiques comme peuvent l’être celles du musée Hokusai à Sumida également conçu par Kazuyo Sejima, et les parois métalliques recouvrent un ensemble de baies vitrées plutôt que des surfaces de béton. C’est d’ailleurs intéressant de voir comment les idées se mélangent et se complètent dans l’oeuvre des deux architectes de SANAA. On arrive assez bien à voir leur cheminement lorsqu’on découvre leurs œuvres architecturales les unes après les autres. J’en ai déjà vu un certain nombre à Tokyo. Même si je les regarde toujours d’un œil critique, j’aime comment cette architecture vient bousculer nos conceptions préétablies de ce à quoi doit ressembler l’espace habitable.